L’ÉCUREUIL
Reading edition
I
Il était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe qui dit « qu’à la Chandeleur, les jours grandissent d’une heure », il faisait déjà nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle à manger, attendant le souper, qu’on servait chez nous à huit heures. Un joli feu de souches de hêtre clairait dans la cheminée ; une bonne lampe modérateur mettait sur la table de toile cirée un cercle lumineux, et au plafond noir, un rond de clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un bas de laine ; mon père, — il était juge de paix à Varennes, — relisait la feuille d’audience que le greffier venait de lui apporter, et moi, perché sur un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts barbouillés d’encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin, afin de me débarrasser d’une version de l’Epitome que je devais soumettre le lendemain à l’abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce tranquillité remplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits se fondaient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécurité qui nous possédait tous : — bruits intermittents et semblables à ceux qu’on entend au travers d’un rêve ; — froissement des feuillets, cliquetis des aiguilles, pétillement de la braise, et au loin, sur la route, tintement des sonnailles du courrier de Verdun qui entrait dans le bourg.
J’en étais à la phrase finale de ma version : septima die autem quievit, et je m’apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir mis au bas de la page une fioriture compliquée, en guise de paraphe ; ma mère roulait déjà son bas autour de la pelote de laine et y piquait ses aiguilles, tandis que mon père, ayant achevé sa révision, repliait ses lunettes dans leur étui, quand un coup de sonnette à la porte de la rue nous fit dresser la tête à tous.
— Qui diantre cela peut-il bien être ? dit mon père en tisonnant.
— Une belle heure pour venir chez le monde ! ajouta ma mère, qui n’était pas endurante et n’admettait pas qu’on dérangeât son mari au moment du souper. — Nous entendîmes des chuchotements et un piétinement dans le corridor, puis la porte de la salle fut vivement poussée par notre servante Scolastique :
— Monsieur Michel, s’écria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un voyageur qui demande après vous !
Et derrière le dos de notre domestique, une voix d’homme, une voix aux notes à la fois sourdes et timides, bredouilla : — C’est moi, Justin, mon camarade !... C’est moi qui viens te faire une petite visite...
Mon père, qui avait empoigné la lampe et l’avait soulevée de façon à en faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa brusquement sur la crédence, en poussant une exclamation mélangée d’étonnement et de joie cordiale ; puis il alla au-devant du nouveau venu, et lui sautant au cou :
— C’est le cousin Bastien ! s’écria-t-il... Ah ! par exemple, voilà une surprise !... Entrez donc vite, cousin !... Scolastique, prenez sa valise et débarrassez-le de son manteau. — Il se tourna ensuite vers ma mère et prenant le bras du voyageur : — Eulalie, ma chère, voici le cousin Bastien, un vieil ami de la famille... Il m’a fait sauter sur ses genoux, et je t’ai souvent parlé de lui... Cousin, voici ma femme et mon petit Joseph qui va déjà sur ses dix ans... Allons, qu’on s’embrasse et qu’on donne le fauteuil au cousin !... Il doit être gelé... Scolastique, vous allongerez votre souper, ma fille !...
Pendant ce temps, j’examinais avec de grands yeux ce cousin inconnu. Il avait posé à terre sa valise, — une antique valise ronde et oblongue en cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le côté. — Il avait enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille et ornée de cinq ou six petits collets, et je vis un vieillard d’une soixantaine d’années, grand, mince, courbé comme une faucille et vêtu d’une redingote de lasting couleur noisette. Il avait le cou serré dans un col cravate, d’où surgissait une figure maigre, rasée, pâlotte avec des yeux bleus aux paupières rougies, et des cheveux déjà blancs. Il s’excusait timidement d’arriver à une heure aussi avancée, et je m’étonnais fort d’entendre sa grosse voix sourde et triste sortir de ce long corps mince et incliné comme un jonc.
Mon père l’avait installé commodément dans notre fauteuil Voltaire, et ma mère avait jeté une charpagnée de souches dans le brasier qui pétillait gaiement. Le cousin, assis sur l’extrême bord du siège, souriait d’un sourire craintif et présentait à la flamme ses mains maigres et effilées comme toute sa personne.
— Je suis heureux... bien heureux de te voir, bredouillait-il d’une voix encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette du courrier, et l’air du dehors était morfondant.
— Vous avez eu une excellente idée de penser à nous ; et votre visite me fait grand plaisir, répondit mon père ; mais pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?
— Tu sais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu’au dernier moment, et je suis venu en passant.
— En passant ?... Où allez-vous donc ?
— Oh ! nulle part, répliqua-t-il naïvement ; puis il ajouta avec son sourire triste : — Quand je voyage, moi, ce n’est pas pour arriver, c’est pour changer de place... Je n’ai jamais de but.
— Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous avez bien un domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes et votre chez vous ?
— Je n’ai plus de chez moi, mon ami, je vis comme un camp-volant.
— Eh bien, et votre maison du Val-des-Écoliers, où j’ai fait de si bonnes parties, quand j’étais collégien et que vous étiez mon correspondant ?
— Je ne l’habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis... Ne parlons pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains sur le front, parlons de toi, mon brave Michel !... Quand j’ai reçu ta lettre de bonne année, j’étais à Bourmont. Tout d’un coup, je me suis rappelé le bon temps jadis et je me suis dit : Si j’allais voir ce qu’est devenu ce grand garçon-là ?... Alors j’ai bouclé ma valise... Mes déménagements ne sont pas longs à faire. Tout mon mobilier tient dans une grosse malle que je mets en pension dans un grenier d’auberge... Je prends mon manteau et me voilà parti.
Ma mère le regardait d’un air ébahi. — Sapristi ! s’exclama mon père, mais c’est une existence de Juif-Errant !... Voilà une vie à laquelle je ne m’habituerais pas volontiers, ni toi non plus, n’est-ce pas, Eulalie ?
— Je comprends, je comprends... murmura M. Bastien en hochant la tête ; toi, mon brave, tu as femme et enfant ; ce sont des liens qui attachent au sol, ce sont des points d’appui autour desquels les habitudes poussent comme des plantes grimpantes qui vous enlacent... Moi, je n’ai plus d’habitudes... je suis une plante sans racines... Sans racines ! répéta-t-il de sa grosse voix.
C’était comme la résonnance d’un écho profondément triste, et cela me donna un frisson d’angoisse rapidement calmé par la réflexion égoïste qui vint ensuite, à savoir que j’avais un chez moi, un bon feu clair pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui m’attendait. Ce retour sur moi-même et la comparaison de ma facile existence avec la vie nomade du cousin Bastien me procura une douce sensation, analogue à celle qu’on éprouve, lorsque, enfoncé dans un lit bien clos et bien douillet, on entend la pluie et le vent faire rage au dehors. En écoutant la plaintive parole du cousin, je fermais à demi les yeux, et n’apercevant plus que vaguement la réchauffante lueur du brasier, je me blottissais plus voluptueusement entre les genoux de mon père.
Ma mère s’était esquivée du côté de la cuisine pour presser le souper et veiller à la confection de quelque plat de supplément. Nous entendions le pas pesant de la grosse Scolastique qui allait et venait, ouvrant et refermant les armoires. On remuait des assiettes, on soulevait des couvercles de casserole, et le son mat d’une fourchette battant des œufs en neige m’entr’ouvrait une perspective d’entremets sucrés, qui me faisait sourire intérieurement à la visite inattendue du cousin Bastien.
Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, les jambes étendues sur les chenets, les yeux clignotants, semblait également gagné par l’atmosphère de bien-être répandue dans la salle à manger. De temps en temps, la porte de communication s’ouvrait ; Scolastique encore alerte malgré son embonpoint envahissant, couvrait la table d’une nappe à liteaux rouges, disposait les assiettes, coupait le pain, façonnait les serviettes en bonnet d’évêque ; et une friande odeur de caramel nous arrivait de la cuisine par bouffées.
Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres que l’ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pantalon, et, relevant la tête, me regarda d’un air bonhomme.
— Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel ; je suis sûr que c’est un brave enfant... Il est grand et fort pour un gamin de dix ans.
— Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père ; c’est un diable qui nous fait endêver du matin au soir.
— Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m’attirant à lui, j’aime les enfants... Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas ?
— Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curiosité impertinente du premier âge. — Je le trouvais tout de même un peu grotesque, notre cousin ! Son corps long et maigre, son vêtement râpé, sa figure blême aux paupières éraillées ne m’imposaient pas le moins du monde, et, dans mon irrévérencieux jugement de gamin, je ne le prisais pas à une haute valeur. Les enfants ont cela de commun avec les chiens et les domestiques, qu’ils jugent les gens sur la mine, et qu’ils ont une instinctive répugnance pour les visiteurs pauvrement vêtus. Cependant je condescendis à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il m’enleva comme une plume, me maintint d’un bras sur ses cuisses étiques dont les os saillants me causaient une impression désagréable, et effleura légèrement d’une main discrète mes cheveux qui bouclaient naturellement.
— Quels beaux cheveux blonds ! soupira-t-il, c’est de soie... j’aime à caresser les cheveux d’enfants... Cela me rappelle l’ancien temps... J’ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme les tiens, petit... Te souviens-tu de lui, Michel ?
A cette question, mon père avait pris une contenance à la fois compatissante et embarrassée, un de ces airs qu’on se donne en entrant dans une maison où l’on va faire une visite de condoléance.
— Oui, dit-il, en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous faisions ensemble le réveillon de Noël chez vous...
Le cousin, sans s’arrêter à sa réponse, continuait en fixant sur le brasier ses yeux songeurs : — Quand il était petit, je le tenais sur mes genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le feu de notre cuisine où des châtaignes grillaient sous la cendre, et quand l’une d’elles, mal fendue, éclatait tout d’un coup dans la braise, comme un pétard, c’étaient des effarements et des rires... J’ai encore le son clair de ce rire-là dans les oreilles. Ah ! le souvenir, une chose douce et navrante tout à la fois !... Quel espiègle c’était, Michel ! vif comme la poudre !...
— Oui, reprit mon père en s’animant, et leste comme un écureuil...
La figure de M. Bastien devint tout d’un coup presque tragique, et mon père se mordit les lèvres comme s’il eût lâché une sottise.
Il y eut un si profond silence que le son de la pendule me parut tout à coup avoir décuplé de volume. En même temps il me sembla que M. Bastien était pris d’un hoquet subit, tandis qu’une goutte tiède me tombait sur la joue. Je relevai la tête et vis avec étonnement deux gouttes pareilles suspendues aux cils du bonhomme...
— Voilà la soupe, s’écria au même moment Scolastique en entrant et en posant sur la nappe une soupière fumante d’où s’exhalait une savoureuse odeur de choux et de poireaux.
— Monsieur Bastien, dit ma mère en arrivant à son tour, nous avons justement une potée... Quand on a voyagé à l’humidité, il faut prendre quelque chose de chaud, et la potée vous rappellera la Haute-Marne... C’est le plat du pays.
II
Le cousin Bastien était venu pour huit jours ; il se plut si bien chez nous que le carnaval l’y trouva encore. Il ne parlait plus de partir. Au commencement de mars, il prit mes parents en particulier, et, après force façons cérémonieuses, il leur demanda comme une grâce la permission de demeurer avec nous, moyennant le paiement d’une petite pension. Pour lui enlever tout scrupule et le mettre à l’aise, mon père consentit à cet arrangement, et on l’installa au premier étage dans une chambre qui donnait sur le jardin. C’était une pièce très modestement meublée de quelques chaises, d’un lit de noyer, d’un bureau massif en chêne noirci, et tapissée d’un papier bleu commun. D’autres l’auraient trouvée trop nue ; elle plaisait précisément au cousin par son extrême simplicité. Même il avait obtenu de ma mère que Scolastique enlevât les rideaux de la croisée.
— J’aime, disait-il, à voir en m’éveillant le ciel à travers les vitres ; du reste, il y a là un grand acacia dont les branches frôlent ma fenêtre, et dont le feuillage en été sera un rideau suffisant.
Bien qu’il payât très exactement cette pension mensuelle dont j’ai parlé, il se croyait encore notre obligé, et s’ingéniait à reconnaître notre hospitalité en nous rendant quantité de petits services. Il écussonnait des rosiers, dévidait les écheveaux de ma mère, servait de secrétaire à mon père et me faisait répéter mes leçons. Très timide, d’une discrétion excessive, il marchait comme sur des œufs, écartait les pans de sa redingote lorsqu’il passait près d’un meuble, et ne disait jamais un mot plus haut que l’autre. Ses journées étaient réglées comme par une horloge : dès le matin, après avoir avalé une tasse de lait chaud, il allait entendre la première messe à l’église Saint-Nicolas, et au retour il s’enfermait dans sa chambre jusqu’au repas de midi ; après dîner, il fumait lentement une pipe de terre, et pour cela il se cachait comme s’il eût commis un péché.
Cette fumerie de midi était son seul plaisir, et encore nous remarquâmes qu’à partir du mercredi des Cendres jusqu’à Pâques, il se priva de cette innocente volupté par esprit de pénitence.
Nous l’aimions tous, même Scolastique, qui cependant n’avait pas l’engouement facile, et il nous rendait amplement notre affection.
— Je suis si heureux, répétait-il un jour à ma mère, si heureux, d’avoir retrouvé une famille !...
En même temps il passait amicalement sa main sur ma tête.
— Ah ! les enfants, soupira-t-il, j’en étais fou autrefois !... je les aime encore, malgré tout...
Puis il s’éloigna brusquement comme pour prévenir une question.
— Le pauvre homme ne se consolera jamais, murmura ma mère, quand la porte se fut refermée sur le cousin. Quel malheur ! perdre un fils tout élevé !...
— Oui, reprit mon père, un garçon de dix-sept ans, et le perdre de cette façon !...
De quelle façon le cousin avait-il donc perdu son fils ? Je me le demandais souvent en regardant à la dérobée la figure maigre et les yeux rougis de M. Bastien, et j’aurais bien voulu questionner là-dessus mon père et ma mère, mais ils éludaient l’un et l’autre mes questions et se renfermaient dans une mystérieuse réserve. Scolastique elle-même, bien qu’elle eût l’habitude d’écouter aux portes, n’en savait pas plus long que moi. Le cousin du reste n’aimait pas à parler de l’époque de sa vie où cet évènement avait eu lieu. Dès qu’à certains tours de la conversation il pressentait qu’il pourrait être amené à toucher ce sujet pénible, il rompait les chiens et ne soufflait plus mot. Alors, pendant des heures, il restait distrait et taciturne. On avait peine à lui arracher une parole, et ce morne silence causait une impression douloureuse ; on devinait que les tristes souvenirs d’autrefois le hantaient comme des fantômes, et que s’il redoutait de les voir évoqués par d’autres, ce n’était point pour y échapper, mais par une sorte de religieux respect, par crainte de les voir profanés dans une conversation banale.
Ce qui me confirmait dans cette opinion, c’est qu’à certains jours de l’année, surtout aux veilles des fêtes, l’humeur de M. Bastien se modifiait visiblement, son caractère si égal d’ordinaire devenait bizarre et irritable. Il demeurait des après-midi entières confiné dans sa chambre, qu’il fermait à double tour. Ces jours-là, quand on passait sur le palier du premier étage, on était tout étonné d’entendre dans la chambre bleue des fragments de conversation et des éclats de voix, comme si M. Bastien se fût entretenu avec quelqu’un ; parfois même à ces propos murmurés d’une voix enfantine et caressante succédaient de longs soupirs et des sanglots étouffés.
— Allons, grognait la grosse Scolastique en descendant les marches sur la pointe des pieds, voilà M. Bastien qui est dans ses lunes !... Oh bien ! je n’ai pas besoin de me casser la tête pour chercher ce que je lui donnerai ce soir à souper... Dans ces moments-là, on lui servirait des coquecigrues, qu’il ne s’en apercevrait tant seulement pas !
C’était sans doute à ce culte persistant pour l’enfant qu’il avait perdu, que je devais l’affection toute spéciale que me prodiguait le cousin. Mes espiègleries d’écolier curieux et indiscipliné, mes continuelles gambades à travers la maison et le jardin, lui rappelaient évidemment les choses d’autrefois. Ce n’était pas moi qu’il voyait, c’était l’enfant toujours pleuré en secret que mes sauteries, mes jeux, mes bavardages, lui remettaient devant les yeux. Il me savait gré de le ramener, sans m’en douter, aux jours heureux de sa vie, à l’époque lointaine dont il n’aimait pas à parler, et à laquelle il pensait toujours. Il me passait toutes mes fantaisies, et je l’avais insensiblement amené à faire avec moi d’interminables parties de billes, où je trichais d’une façon éhontée, sans qu’il eût l’air de s’en apercevoir.
Quand la belle saison revint, et que les merles recommencèrent à siffler au fond de nos charmilles, le cousin me prit pour compagnon de ses longues promenades dans la campagne. Après midi, aussitôt ma version ou mon thème bâclé, M. Bastien mettait en poche un gros couteau à manche de corne et un solide chanteau de pain de ménage, puis nous partions. Quelles bonnes courses nous faisions alors à travers bois ! Notre forêt d’Argonne commence à une demi-lieue de Varennes. Elle est accidentée à souhait et pleine de surprises. Partout des sentiers taillés en escalier dans le roc ; des gorges étroites aux talus sablonneux, où croissent des houx et des genêts, et au fond desquelles bourdonnent de rapides ruisseaux, que les pluies d’hiver changent en torrents ; puis, sur les hauteurs, parfois les chênes et les charmes plus clairsemés s’écartent pour laisser voir entre leurs massifs une longue perspective de côtes grises, à l’extrémité desquelles le bourg de Montfaucon apparaît, perché à la cime de sa montagne pelée.
Pendant ces tièdes après-midi de printemps, tout semblait se mettre de la partie pour nous faire fête. Les primevères et les anémones sylvies revêtaient d’un tapis blanc et jaune les flancs des ravins ; les pommiers sauvages éparpillaient sur nos têtes les fleurons roses de leurs branches épanouies ; une balsamique odeur de pins emplissait l’air, et tous les petits oiseaux des grands couverts ; mésanges, sitelles et pouliots, nous réjouissaient avec les notes répétées de leur musique ténue et rapide. Bien qu’il marchât le dos voûté et le nez penché vers le sol, le cousin ne perdait rien des détails intimes de la vie forestière, et il me faisait tout remarquer.
— Tiens, me disait-il, regarde cet arbuste tout couvert de grappes couleur de carmin, c’est le daphné garou, une des raretés de la flore de l’Argonne... Et à l’extrémité de cette branche, cette excroissance qui semble faite avec des feuilles de papier gris, c’est un nid de guêpes... Admire comme ces insectes-là travaillent !... Et ce n’est rien encore auprès des grandes fourmilières, comme celle que tu vois là-bas avec son cône formé par des milliers d’aiguilles de pin. Le monde des bois est plein de merveilles, mon camarade !
Parfois nous nous asseyions, jambes pendantes, au-dessus d’un ruisseau. M. Bastien prenait son couteau, taillait une branche de saule, en battait l’écorce juteuse avec précaution pour la faire glisser sur le bois, et fabriquait adroitement une sorte de rustique pipeau, qu’il posait sur ses lèvres. Il en tirait des sons égaux, très doux et mélancoliques ; c’était avec un plaisir toujours nouveau que j’écoutais cette plaintive mélodie monter lentement vers les hautes branches de la forêt silencieuse. Je regardais la singulière figure que faisait le cousin, enflant et rentrant alternativement ses joues pâles soigneusement rasées ; j’éprouvais une joie tranquille en suivant les modulations peu variées de cette musique primitive.
Une des nombreuses manies de M. Bastien consistait, lorsque nous étions dans un sentier, à le suivre infatigablement « pour voir le bout », disait-il. Cela nous entraînait parfois fort loin.
Un soir de juin, nous étions allés ainsi presque en vue du village de La Chalade, quand, au carrefour de la Grande-Chevauchée, nous aperçûmes, au pied d’un hêtre, deux petits paysans très affairés à regarder nous ne savions quoi. En nous approchant, nous vîmes trois écureuils encore tout jeunets, que l’un des gamins avait été dénicher dans un creux formé à l’une des fourches du hêtre. Ils avaient à peine huit jours ; deux étaient complètement roux, le troisième légèrement moucheté de noir.
— Oh ! cousin Bastien, m’écriai-je émerveillé, des écureuils, venez voir !
L’ÉCUREUIL.

Le cousin tressaillit tout d’abord, puis interpellant les deux gamins d’une voix sévère :
— Drôles, dit-il, pourquoi avez-vous déniché ces malheureuses bêtes ?
Les enfants, surpris, se bornaient à nous regarder et à se gratter la tête sans répondre.
— Vous serez bien avancés, continua le cousin, quand ils seront morts de faim, car vous ne saurez pas les nourrir.
— Veulé-v’ les acheti ? répondit en patois le plus effronté des deux garnements, en clignant de l’œil d’une façon peu respectueuse pour M. Bastien.
Cette proposition m’avait tout allumé. Je tâtai le fond de ma poche, où se trouvaient cinq sous mêlés à mes billes, et tournant vers mon compagnon des yeux pleins de convoitise :
— Oh ! cousin, m’écriai-je, achetons-les, je les apprivoiserai. Tenez, j’ai des sous !
Mais M. Bastien hochait la tête en signe de dénégation.
— A quoi bon ? murmura-t-il, tu ne pourras non plus les nourrir ; ils tettent encore, et, une fois dans ta chambre, ils crèveront de faim et de froid.
— Nenni, j’en aurai grand soin, vous verrez... je leur ferai boire du lait moi-même.
A force d’obstination et de prières, je triomphai de l’opposition du cousin, qui se laissa fléchir. Il songea sans doute qu’entre les mains des deux drôles le sort des écureuils serait encore pire qu’entre les miennes, et ce motif d’humanité l’emporta sur ses répugnances. Le marché fut conclu. M. Bastien donna en rechignant dix sous aux petits paysans, qui s’éloignèrent enchantés.
Je me décoiffai, et je déposai les trois jeunes écureuils au fond de ma casquette, après leur avoir dressé préalablement un douillet lit de mousse.
Nous revînmes à Varennes, M. Bastien cheminant lentement et poussant de bruyants soupirs ; moi lui emboîtant le pas et tenant avec force précautions ma casquette dans mes deux mains. Je me sentais si heureux de ma trouvaille, que j’étais presque choqué du mutisme du cousin. Il ne partageait nullement mon enthousiasme ; au contraire, il paraissait soucieux, et vingt pas plus loin il s’arrêta indécis, en murmurant :
— J’ai eu tort de te laisser prendre ces bêtes... Si j’étais assez leste pour grimper à l’arbre, j’y retournerais volontiers pour les replacer dans leur trou.
— Oh ! cousin ! m’exclamai-je, suffoqué et indigné.
— Je n’aime pas qu’on enferme les animaux, sous prétexte de les apprivoiser... Oui, je me repens d’avoir pris ces écureuils, il ne nous en arrivera rien de bon, tu verras... L’écureuil est une bête qui ne porte pas chance aux gens !...
— Pourquoi ?
Il ne répondait pas et s’était remis à marcher, les mains sous les basques de sa redingote noisette, le dos voûté, le nez penché vers le sol. Ses mâchoires s’agitaient avec une grimace pareille à celle d’un lapin qui rumine ; il poussa un nouveau soupir et marmotta, comme s’il se parlait à lui-même :
— J’ai connu quelqu’un qui a cruellement pâti d’avoir gardé chez lui un écureuil.
Le son de sa voix était devenu plaintif. Je m’étais rapproché, flairant une histoire, et je marchais maintenant de niveau avec lui dans l’étroit sentier bordé de fraisiers sauvages. J’aimais les histoires du cousin Bastien ; elles étaient toujours amusantes, il les disait avec un tel accent de bonhomie naïve qu’on sentait bien qu’elles avaient dû arriver, et cela en doublait l’intérêt. Seulement, lorsqu’il était en humeur de conter, il fallait se garder de le presser en lui adressant des questions indiscrètes, car alors il s’arrêtait net et retombait dans son mutisme. On n’avait qu’à demeurer coi et à l’écouter rêver tout haut.
— Oui, poursuivit-il, celui dont je parle avait eu longtemps un écureuil, puis, l’animal étant mort, on l’avait fait empailler, et il ornait une des consoles de la salle à manger. Le maître de la maison avait un fils, un beau garçon de dix-sept ans, remuant et espiègle comme toi, Joseph...
— Comment s’appelait-il, cousin ?
— Il s’appelait La Bise... C’était un surnom qu’on lui avait donné à cause de sa pétulance... Aux vacances, lorsqu’il rentrait du collège, la maison devenait joyeuse et très vivante. Les camarades de La Bise venaient le visiter, et on faisait des parties de chasse. Le père accompagnait les jeunes gens et chassait avec eux. La chasse était sa passion, à cet homme, une passion malheureuse, car il était fort mauvais tireur, manquait les plus belles pièces et revenait bredouille, ce qui amusait fort cette jeunesse, toujours disposée à rire des vieux. Un jour qu’on partait pour une chasse au bois, après avoir bien déjeuné, La Bise, en quittant la salle à manger, avisa l’écureuil sur la console. Une idée de gamin lui traversa le cerveau ; il détacha de son perchoir l’animal empaillé, le mit dans son carnier, et tandis que les chasseurs avaient le dos tourné, il grimpa jusqu’à l’une des maîtresses branches d’un hêtre qui se dressait à la corne du taillis, et y fixa l’écureuil à l’aide d’un fil de fer... On battit le bois toute l’après-midi, chacun tua son lièvre, sauf le père, qui fit buisson creux, selon son habitude. Ils s’en revenaient tous au logis, le soir, les jeunes gens très joyeux, lui l’oreille basse, quand, à la lisière de la forêt, La Bise tira doucement le pan de la veste du père :
— Papa, dit-il à mi-voix, un écureuil, là, sur ce fayard !
— Oui, je le vois, murmura l’autre, enchanté de pouvoir, avant de rentrer, décharger son fusil sur un gibier quelconque ; laissez-moi, mes camarades, je vais lui régler son compte !
En même temps, pendant que les jeunes gens faisaient cercle autour de lui, il épaula, visa lentement et tira ses deux coups sur l’écureuil, qui reçut la volée de plomb et pirouetta.
— Touché ! s’écria-t-il triomphant. Quand la fumée fut dissipée, il vit que la bête avait glissé autour de la branche et s’y maintenait pendue la tête en bas. — Ah ! tu te raccroches, murmura-t-il, attends, attends !... — Il mit fièvreusement double charge dans les deux canons du fusil, et tira l’un des deux coups, qui fit voler le poil de la bête. — Mais elle ne tombait toujours pas, c’était étrange ! — Alors, s’adressant à un gamin qui avait servi de rabatteur, il lui ordonna de monter à l’arbre et de lui rapporter l’écureuil. Celui-ci s’exécuta, il y eut un moment de silence, puis d’en haut l’enfant cria d’une voix goguenarde :
— M’sieu, l’écureuil est attaché !
— Comment, attaché ?
— Ma parole, m’sieu, il est empaillé... Tenez, le v’là !
Et la bête tomba aux pieds du père, qui reconnut l’écureuil de la salle à manger.
A ce moment la chose me parut si drôle, que je ne pus retenir un éclat de rire. M. Bastien me lança un regard attristé.
— Tu trouves cela plaisant, n’est-ce pas ? reprit-il ; les autres aussi riaient, ils se tenaient les côtes... Mais celui qu’on mystifiait ne riait pas, lui. Il avait mauvais caractère et s’emportait facilement. Furieux d’être ainsi joué en public, il fut pris d’un de ses accès de méchante colère, et voyant son fils qui riait plus haut que les autres : Ah ! garnement, lui cria-t-il, je t’apprendrai à te moquer de moi ! — Ne se possédant plus, il courut vers La Bise, mais celui-ci, plus leste, l’esquivait tout en le narguant de ses mines espiègles, et tournait autour des buissons. L’autre, aveuglé par l’irritation, brandissait nerveusement son fusil, dont l’un des canons était encore chargé. Il se jeta à travers deux cépées de noisetiers pour essayer de joindre le mauvais plaisant, soudainement le fusil s’accrocha, le coup partit, et La Bise poussa un cri déchirant.
— Ah ! mon Dieu, m’écriai-je à mon tour, est-ce qu’il était blessé ?
— Il avait reçu la charge en plein poumon, et si violemment, qu’il en mourut le lendemain, reprit M. Bastien d’un air sombre.
Il s’était redressé ; sa figure avait de nouveau cette expression tragique que j’avais remarquée le soir de son arrivée chez nous. Entre les arbres, le soleil se couchait et, sur le ciel rougi, le maigre profil du bonhomme se découpait nettement. Il leva un moment ses deux longs bras, puis les laissa retomber contre son corps. Le silence était devenu profond. L’attitude navrée du cousin, les couleurs sanglantes du ciel, le funèbre dénouement de cette histoire à la fois terrible et burlesque, tout cela joint à l’impression anxieuse produite sur les enfants par la venue du crépuscule dans les bois, m’avait fait passer un frisson dans le dos. Je serrais avec inquiétude contre ma poitrine la casquette où dormaient les trois jeunes écureuils, et, devinant que M. Bastien était sous le coup de quelque mystérieuse émotion, je n’osais plus articuler une parole.
Et ainsi, à travers la nuit tombante, nous regagnâmes silencieusement la maison.
III
— Sainte mère de Dieu ! monsieur Joseph, quel gibier nous rapportez-vous là ? s’écria Scolastique lorsque nous entrâmes dans la cuisine, et qu’à la lueur de sa petite lampe elle distingua le grouillement fauve des trois animaux au fond de ma casquette.
Je répliquai de ma voix la plus cajoleuse : Ce sont des écureuils, Scolastique ; n’ayez pas peur, c’est moi qui les élèverai... Seulement, si vous étiez bien gentille, vous nous donneriez un peu de lait chaud.
— Du laid chaud ! vraiment, pour ces bêtes-là ?... Ça n’a pas de bon sens !... Est-il Dieu possible, monsieur Bastien, vous qui êtes un homme raisonnable, que vous ayez laissé cet enfant rapporter de pareilles vilenies dans sa casquette ?... Ce sont des bêtes qui sentent mauvais et qui rongent tout !... Patience, quand monsieur Michel rentrera, il aura tôt fait de les jeter dehors... Des écureuils ?... Il ne nous manquait plus que ça !
Le cousin dut intervenir pour calmer l’exaspération de notre grondeuse Scolastique. Malgré ses préventions contre les écureuils, le brave homme pensait sans doute que, lorsqu’on a commis une sottise, il faut avoir le courage d’en subir les conséquences. Je ne sais comment il s’y prit pour amadouer notre servante, mais il finit par obtenir d’elle une tasse de lait. Nous portâmes notre trouvaille dans ma chambre et il me montra comment il fallait procéder pour sustenter ces trois malheureuses bêtes, qui jusque-là n’avaient pris de nourriture qu’au sein de leur mère. Il imbiba de lait une petite éponge, puis avec mille patientes précautions il la présenta successivement à chaque écureuil ; ils avaient faim et peu à peu ils se décidèrent à sucer l’éponge ; quand ils eurent avalé tant bien que mal le contenu de la tasse, ils se roulèrent en boule au fond de ma casquette et s’endormirent.
— Il ne faudra pas les brusquer, me recommanda le cousin ; jusqu’à ce que les dents leur soient poussées, tu seras obligé de les nourrir ainsi au biberon. Cela demandera de la patience et du soin, mais du moment que tu les as enlevés à leurs parents, tu t’es moralement engagé à les faire vivre... Tu as maintenant charge d’âmes, mon garçon, continua-t-il en riant, et tu verras que ce n’est pas une petite affaire !...
Le brave cousin poussa l’héroïsme jusqu’au bout, et de même qu’il avait calmé l’irritation de Scolastique, il amena mon père à autoriser l’introduction des trois écureuils dans la maison.
Le lendemain, notre voisin Radel, le ferblantier, qui avait eu dans le temps un écureuil, me prêta sa cage, que j’installai dans ma chambre. Cette cage était un véritable édifice dont la vue seule m’enchanta. Elle avait deux étages ! — La partie inférieure contenait un tambour cylindrique en grillage, qui tournait sur son axe et auquel le moindre effort de l’animal imprimait un mouvement de rotation ; une échelle de bois faisait communiquer la roue avec l’étage supérieur, où l’on avait pratiqué une niche en forme de maisonnette, dont le toit s’ouvrait et se fermait à l’aide d’un crochet. Cette niche fut garnie d’étoupes de laine, et j’y déposai mes trois nourrissons. — L’éducation des écureuils devint alors ma grande préoccupation. J’y pensais à toute heure, et je n’osais presque plus quitter le logis, de peur qu’en mon absence il n’arrivât quelque malheur à la nichée. Dès le petit matin, je sautais à bas du lit, j’allais quérir la tasse de lait et l’éponge, et, tirant successivement les écureuils de leur niche, je leur donnais le biberon.
L’aîné, celui qui avait des mouchetures noires sur la tête et sur la queue, et que pour cette raison l’on nomme le charbonnier, — l’aîné était le plus fort, et aussi le plus goulu. Il absorbait sa portion de lait avec une voracité réjouissante, et croissait à vue d’œil. Les deux autres ne goûtaient que médiocrement cet allaitement artificiel, et ne suçaient l’éponge qu’en rechignant ; aussi ils restaient malingres, tristes et endormis, ce qui ne laissait pas de me donner des préoccupations que je confiais au cousin.
— Que veux-tu ? me répondait-il, je te l’avais prédit... Ils auraient été plus heureux si tu les avais laissés dans le trou de hêtre ! On ne change pas impunément l’ordre des choses, et tu verras que tu n’en tireras rien de bon.
La prédiction de M. Bastien se réalisa, en partie du moins. — Un matin que j’arrivais avec mon lait et mon éponge, en ouvrant la niche je trouvai les deux écureuils roux immobiles, et déjà tout froids à côté de leur frère le charbonnier, qui seul était resté vivant. Il dressait sa tête inquiète au-dessus des deux petits cadavres et dirigeait vers moi ses yeux noirs déjà vifs. Cette découverte me bouleversa ; pour la première fois j’avais une idée nette de ce que pouvait être la mort. J’appelai à mon aide M. Bastien, dont la chambre n’était séparée de la mienne que par un palier. Je n’osais toucher aux deux maigres corps, dont les pattes s’étaient roidies et dont les poils roux s’étaient ébouriffés. Il fallut que le cousin les tirât de la boîte et nous allâmes ensemble les jeter dans la rivière qui coulait au bout de notre pré.
A partir de ce moment, le charbonnier, débarrassé du voisinage de ses deux frères souffreteux, et resté l’unique possesseur de la niche, se développa et devint promptement très vigoureux. Il buvait à lui seul toute la jatte de lait sans le secours de l’éponge, et croissait en gentillesse et en santé. J’étais même choqué de son indifférente gaieté et je lui en voulais un peu de porter si gaillardement le deuil de ses cadets.
— C’est la loi naturelle ! soupirait M. Bastien en hochant la tête, les forts grimpent sur le dos des faibles, et finissent par les étouffer. Là où il n’y a de place et de substance que pour un, c’est celui qui est le mieux résistant et le mieux râblé qui prend le dessus ; les autres disparaissent... Tu vas voir comme le camarade va profiter !
LE SOTRET.

Il profitait en effet. Au bout de trois semaines il commençait à grignoter du pain et des noix sèches. Lorsque nous atteignîmes la Sainte-Madeleine, époque où, comme chacun sait, « noix et noisettes sont pleines, » il était devenu grand comme père et mère, et je priai le cousin de m’aider à lui trouver un nom. Il me semblait qu’une fois que j’aurais baptisé l’écureuil, il serait plus complètement à moi. — Je voulais un joli nom, ayant de la physionomie, facile à retenir, peu compliqué, afin qu’il devînt rapidement familier à l’animal, et qu’il s’habituât à répondre à ma voix.
— Appelle-le Sotret, dit M. Bastien, ce nom-là lui ira comme un gant.
Il faut vous dire que nos paysans lorrains nomment Sotret une sorte de lutin habillé de rouge, un esprit familier très alerte et très farceur, qui, selon la tradition, vit dans le voisinage des habitations et joue souvent de malins tours aux ménagères. On prétend qu’on le voit parfois à la brune, dans les vergers, sautant de branche en branche comme un feu follet et faisant cent sortes de grimaces. De là est venue l’épithète de Sotret que les bonnes femmes de chez nous appliquent aussi aux enfants remuants et malicieux.
Je suivis le conseil de M. Bastien et il fut convenu que l’écureuil s’appellerait désormais le Sotret.
Jamais nom ne s’adapta mieux au caractère et aux mœurs d’un personnage. Le petit animal était un maître espiègle et il semblait avoir du feu dans les veines. Il ne tenait pas en place. Dès les premières blancheurs de l’aube il descendait de la niche et se mettait à tourner dans la roue avec une vivacité fiévreuse, si bien que j’avais pitié de lui, et trouvant ce manège aussi fastidieux pour lui que pour moi, je finissais par ouvrir la porte de la cage ; alors il gambadait follement dans ma chambre, sautant sur la commode, courant le long de la corniche de l’armoire, grimpant aux rideaux. Rien ne pouvait le fixer. A peine l’avait-on aperçu sur le rebord d’une table qu’on voyait tout d’un coup passer un tourbillon noir et fauve ; c’était le Sotret qui prenait son élan et d’un bond s’élançait sur la flèche du lit. Sa nourriture consistait principalement en noix et en amandes ; mais dès qu’il eut goûté à ces dernières, il leur trouva sans doute une saveur plus délicate, car il rechigna aux noix et ne voulut plus d’autre pitance. Toutes mes économies passèrent chez l’épicier en achat d’amandes à la coque, Scolastique ayant déclaré qu’elle mettrait les nôtres sous clé et que c’était offenser Dieu que de prodiguer à une maligne bête une denrée dont tant de chrétiens faisaient leur dessert. Les fantaisies gourmandes du Sotret me coûtaient gros, mais j’avais du plaisir pour mon argent. Rien d’amusant comme de lui voir croquer une amande : assis sur son train de derrière, sa queue touffue relevée en panache au-dessus de sa tête fine, il se servait de ses pattes de devant comme de deux mains pour porter la dure coquille jusqu’à ses incisives qui faisaient l’office de lime et de tarière. En deux tours, la coquille limée et percée volait en éclats. M. le Sotret, qui était un délicat, enlevait ensuite soigneusement la peau sèche de l’amande et ne commençait à la manger que lorsqu’elle était bien nettoyée. Alors il la dégustait avec des mines friandes, promenant de ci et de là ses yeux noirs fureteurs. Quand il s’était bien régalé et qu’il lui restait encore des provisions, il les épluchait tranquillement, et allait en tapinois les porter dans un coin de mon lit, entre la couverture et le sommier. Il s’était ménagé là une cachette où il se blottissait lui-même dans l’après-midi pour faire la méridienne, et lorsque, étonné de ne le voir nulle part, j’appelais : Sotret ! Sotret ! — il tirait d’entre les draps sa tête futée à oreilles de souris, me lançait un diabolique regard d’espiègle, puis s’enfouissait de nouveau dans son trou.
Malheureusement, il n’essayait pas seulement ses dents sur les amandes à la coque ; sa manie de grignoter s’exerçait sur tous les objets résistants qui tombaient entre ses griffes. Il n’épargnait rien : porte-plumes, encrier, toupies, dos de livres reliés. Les livres surtout l’attiraient. L’odeur de la basane et du papier imprimé l’excitait et redoublait sa frénésie. Un matin, je le surpris faisant de la charpie avec mon Epitome. La perte en soi n’était pas considérable, et j’en aurais ri tout le premier, si la maligne bête n’avait précisément déchiré la page que l’abbé Gerdolle m’avait indiquée pour une version. Je ne pus faire mon devoir et je rapportai une mauvaise note, qui me valut le pain sec et la retenue pour le lendemain.
Bah ! qu’étaient-ce que ces légers déboires auprès des compensations que me donnait la gentillesse du Sotret ? Je l’avais complètement apprivoisé et nous vivions de pair à compagnon. Il me suivait comme un chien, trottant par derrière, silencieusement, et à pas de voleurs. Il ne connaissait que moi, et lorsque je le portais sur mon épaule, il me mordillait doucement l’oreille en signe d’amitié ; mais si quelque étranger voulait le prendre, il s’enfuyait, la queue horizontale, en poussant de sourds grognements gutturaux par lesquels il marquait son effroi et son irritation. Malheur à qui eût tenté de le poursuivre et de l’arracher à son refuge ! Le Sotret, dont les dents étaient aiguës comme des aiguilles, l’aurait mordu jusqu’au sang, comme la chose arriva un jour à Scolastique.
Il avait perdu l’habitude de sa cage et n’y prétendait plus rentrer qu’à la nuit tombante. Parfois même il ne se contentait pas de gambader dans l’intérieur de la chambre, il sautait sur le rebord de la fenêtre, s’y promenait d’un air songeur, penchait sa tête pointue, agitait sa queue et dardait des yeux pleins de convoitise vers les allées vertes et les arbres du jardin. — Hélas ! ainsi que le disait sentencieusement M. Bastien, la liberté est comme le tabac, quand on en a tâté, on ne peut plus s’en déshabituer et on veut toujours doubler la dose !...
Un jour, en revenant de chez M. le vicaire, je cherche mon camarade l’écureuil et je ne l’aperçois nulle part. Je cours à la cachette où il avait coutume de dormir sous les couvertures, point de Sotret. J’appelle, et ne vois rien venir. Tout à coup, en passant près de la croisée ouverte, je crois ouïr un gloussement significatif qui semble descendre du faîte du toit ; je lève la tête, et je découvre enfin, au milieu des feuilles de l’acacia voisin, la queue empanachée de mon vagabond de Sotret.
Le plein air paraissait l’avoir grisé ; il sautait ou plutôt il volait de branche en branche, se servant de sa queue largement étalée, comme d’une aile ; avide de faire connaissance avec le monde nouveau du jardin, il montait toujours plus haut jusqu’aux dernières ramures de l’arbre, grignotant çà et là les gousses mûres de l’acacia et poussant de minute en minute de petits grognements de satisfaction.
En un clin d’œil, je fus dans le jardin, au pied de l’arbre. D’une voix tantôt caressante, tantôt impérative, j’appelais : « Sotret ! Sotret ! » Point d’affaires ; il se moquait de moi, tournant autour des branches, montant, redescendant et toujours mettant malicieusement entre lui et moi le tronc de l’arbre comme un écran, d’où surgissait parfois sa fine tête d’espiègle. J’avais apporté une poignée d’amandes princesses et je les lui montrais dans le creux de ma main pour l’engager à revenir ; mais il préférait décidément les fruits sauvages de la liberté aux grasses lippées de la servitude, et en façon de bravade ironique, il laissait tomber du haut de son perchoir les débris des gousses brunes qu’il épluchait à belles dents.
Je ne fis ni une ni deux, j’empoignai l’acacia rugueux à bras le corps et j’y grimpai, résolu à poursuivre le Sotret jusque dans ses derniers retranchements. Lui, se doutant de mes intentions, bondit jusqu’au fin bout des branches flexibles de la cime, et s’y balançant comme dans un hamac, il me darda une nouvelle œillade diabolique, comme pour me dire : « Viens m’y prendre ! »
J’avais déjà atteint la naissance des grosses branches et je me trouvais au niveau de la fenêtre sans rideaux de M. Bastien, lorsque, en jetant par hasard un coup d’œil dans l’intérieur de la chambre, je fus brusquement détourné de l’objet de ma poursuite par un curieux spectacle qui absorba toute mon attention.
De la fourche où j’étais juché, le regard plongeait de haut en bas dans la pièce nue et claire, et à travers les vitres soigneusement lavées j’aperçus très distinctement le cousin assis dans son fauteuil de cuir, devant le bureau dont l’entablement supportait un vieux et massif pupitre en bois noir. M. Bastien, tête nue, le front penché et une main en abat-jour sur ses yeux, feuilletait lentement un volume in-octavo dont je distinguais alternativement les pages imprimées et les gravures coloriées. Le cousin avait l’air d’un homme qui est en extase ou qui rêve. Son rêve était tantôt joyeux et tantôt pénible, car parfois il souriait, parfois il essuyait une larme, avant de tourner un feuillet ; ou bien, s’arrêtant à considérer une page ou une gravure, il s’animait et parlait tout haut. Quelquefois même il posait précipitamment ses lèvres sur les marges du livre et les baisait violemment. C’était une scène étrange. On aurait dit que le volume était devenu un être vivant, et que le cousin dialoguait avec lui comme avec une grande personne. A épier tout ce manège, j’avais complètement oublié mon écureuil. Le fantasque animal, voyant qu’on ne s’occupait plus de lui, avait changé d’humeur. Sautant de branche en branche, il s’était rapproché lentement ; finalement il avait sauté sur mon épaule, et aussi intrigué que moi, il semblait fort affairé à regarder ce qui se passait dans la chambre bleue.
— Voilà donc, pensais-je, pourquoi M. Bastien se claquemure dans sa chambre !... C’est pour lire un livre d’images. Ce volume doit contenir de bien intéressantes histoires, puisqu’elles l’émeuvent au point de le faire pleurer... Les enluminures ont l’air d’être amusantes... Je donnerais bien quelque chose pour les voir de près !...
Tout en ruminant ces choses dans mon cerveau, je me penchais le plus que je pouvais pour mieux distinguer ce qui se passait dans la chambre. Je ne sais si le cousin se douta qu’il était épié ou si quelque bruit du dehors vint le distraire, mais tout à coup il referma le volume, en baisa de nouveau le plat de la reliure avec ferveur, comme on baise une relique, puis brusquement le livre disparut sous le couvercle du pupitre.
IV
A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée fixe : voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis, l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me mettre en possession de la relique du cousin.
Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il y avait ce titre affriolant : Livre magique. — Mon imagination allumée par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en rêvais ! Il coûtait deux francs : une grosse somme pour moi, qui ne possédais à la fois que quelques sous. — Cependant les efforts de ma volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire, j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux francs pour acheter le Livre magique. Je dois avouer du reste, qu’une fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.
Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre du cousin Bastien.
En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux ; il faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.
Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas ! il était solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé...
Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait mon idée fixe ; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.
A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ ; mais le bois de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne réussis qu’à m’écorcher les doigts. — Il faudrait un tournevis ! m’écriai-je mentalement, — et renonçant pour le quart d’heure à de nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux « sésame, ouvre-toi ! » dans la caverne des Quarante voleurs.
Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable tournevis. Oh ! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles choses ; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique charpente ; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur enfance ! — Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt d’Argonne.
Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse, encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture de tuiles.
Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive. Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes mûrissantes.
Il y avait encore une huche remplie d’avoine ; une caisse bourrée de musique du XVIIIe siècle ; sur les partitions manuscrites on lisait en bâtarde les noms d’Armide, du Devin du village, et des Indes galantes. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait derrière ses châssis toute une défroque du temps passé : mules de satin à hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait ; et je n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts de ces meubles hors d’âge...
Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment, et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre. J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.
Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte ; mais un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.
Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment tant attendu était arrivé enfin ! Le cousin en avait bien pour deux heures ; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon père était à la justice de paix.
J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne craignais pas d’être dérangé pendant l’opération... Quand je dis seul, pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le réintégrer dans sa cage.
Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de cœur. — J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles ; de l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement... Je serre les tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais infructueux, je parviens à faire tourner le piton... Victoire ! le voilà dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève le couvercle et je regarde : — le livre est là, à côté d’une tabatière ornée du portrait du duc de Berry ; je le prends d’une main tremblante ; je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.
V
Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon temps en prix dans les écoles.
Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier :
Ce livre est à moi Comme Paris est au roi. Je tiens à mon livre Comme le roi à sa ville. Si vous voulez savoir mon nom, Regardez dans le petit rond ; Si vous voulez savoir l’année, Regardez dans le petit carré.
En effet, dans le petit rond, on lisait : « Désiré Bastien », moulé en belle gothique, et dans le petit carré : « 1828 ». — Comme c’était déjà loin de nous !
Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main de l’écolier lui-même ; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les unes sur les autres, et peu variées : du bleu, du jaune et du rouge, avec un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures. — Cette coloration naïve et violente produisait des effets très amusants ; mais ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux. Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux, fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au crayon et à la plume ! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs, paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon... Par-ci par-là, des vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de Désiré sur l’emploi du temps :
Lundi, mardi, fête ; Mercredi, peut-être ; Jeudi, la Saint-Nicolas, Vendredi je n’y serai pas, Samedi je reviendrai ; Et voilà la semaine passée.
Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page : « Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17. »
La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79 où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au lecteur...
— Ma foi ! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la mélancolie ; quel gai compagnon ! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais aimé l’avoir pour ami... C’était probablement ce fils que le cousin regrette tant... Pauvre homme ! et comme c’est grand dommage tout de même que ce garçon soit mort si jeune ! — Et je regardais avec attendrissement ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme ; et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant ?...
Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de l’escalier la grosse voix de M. Bastien.
— Oïe ! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient chercher sa clef !
Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me réfugier dans ma chambre.
Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon pas afin de rattraper le temps perdu.
Je respirai un peu. L’orage s’éloignait ; malheureusement ce n’était que partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil ?... Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses. Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait enfermé.
A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps. — Me voilà bien, me dis-je, et cela m’achève !... Cet animal est capable de tout. Dieu sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin ! — Et instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon crime ; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment : une désagréable perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin ; j’avais encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai un œil à la serrure... Impossible de rien voir ! J’entendais seulement le trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.
Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue. Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre les pieds du fauteuil de cuir ; l’écureuil gambade sur le lit, la queue en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix insinuante : — Sotret !... Petit, petit ! — En même temps, je lui montre une provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois gloussements pour me dire : C’est bien, je suis là, mais rien ne presse et ce n’est pas mon heure de déjeuner. — Puis il saute sur l’un des montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête...
— Auras-tu bientôt fini, vilaine bête ? — Je lui fais des signes énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher. — Dans le jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre ; la rosée du matin fume dans les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg : bruits de chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du pont. — Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin avec le fils du greffier. — Il s’agit bien de billes à présent !... Après mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui me pend à l’oreille... La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met ceux qui volent avec effraction ?... Je suis pris tout à coup d’un frisson en pensant au mur maussade du violon, voisin de l’hôtel de ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon rébarbative.
Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant, miséricorde ! comme les minutes filent ! Tout à l’heure le cousin va rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh ! si les secondes pouvaient durer des heures ! Si toutes les horloges pouvaient s’arrêter !... Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas, dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas... Le pain sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend ! Les voix montent jusque dans les ramures de l’acacia :
— Scolastique, savez-vous où est Joseph ?
— Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin... Il court sur la place, bien sûr, avec ses petits camarades.
— Quel vif argent que ce Joseph ! On n’a pas plus tôt le dos tourné que le voilà dans la rue à polissonner.
— Bah ! il est comme les autres, n’est-ce pas ? C’est de son âge ; il fait le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté !
— Oh ! pour cela non, c’est un bon enfant...
Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment, quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre bleue ; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.
Bon ! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.
— Sotret ! Pst ! Pst ! — Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa tête vers la croisée... Ah ! enfin, il vient !... Il vient lentement, sans se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux... Hein ? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil... Mon Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images !...
Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon Epitome, et j’accentue plus encore ma pantomime, je redouble mes appels...
Mais c’est fini !... Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment, le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière, donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit, il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la tranche. — Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton avec, si je ne craignais de casser les vitres !... Je n’ai plus une goutte de sang dans les veines. — Sotret ! animal ! mauvais drôle ! — Je lui prodigue toutes les injures de mon répertoire... Pas trop haut encore, car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin... Je m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil forfait de s’accomplir ; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai piteusement sur le pavé ; voilà tout. — Je mesure la distance, je sonde le vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister, sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.
Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré Bastien s’en allaient en charpie ; le parquet tout autour était jonché comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret, s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur et de pitié ; je n’avais plus même la force de mettre le holà ! J’étais atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas tomber.....
Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes ; la porte s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre.....
Ah ! saints du Paradis ! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et j’entends un épouvantable juron. — Je n’ai plus le courage de regarder ce qui va se passer, je ferme les yeux..... mais quelques secondes après un cri aigu me les fait rouvrir. — M. Bastien a saisi l’écureuil qui se débat. — Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier et je me précipite dans la chambre bleue.
VI
— Cousin, m’écriai-je en entrant, ne faites pas de mal au Sotret, c’est moi qui suis coupable !... Ne lui faites pas de mal, je vous en prie !
Mais le cousin ne m’écoutait pas. Il était secoué par un accès de colère qui donnait à sa figure blanche comme un linge une effrayante expression de sauvagerie ; dans sa main crispée il serrait le malheureux Sotret, et bredouillait d’une voix rauque :
— Bête de malheur ! Bête possédée du diable !
L’écureuil se démenait en effet comme un possédé, et pour se débarrasser de l’étreinte de M. Bastien, il se servait des seules armes qu’il eût à sa disposition : ses griffes et ses dents. Il les enfonçait profondément dans la main du cousin, et le sang coulait jusque sur les lambeaux de papier qui jonchaient le parquet.
— Grâce ! grâce ! criai-je de nouveau en me pendant à la redingote de M. Bastien.
Je ne sais si la douleur ou la vue du sang redoubla la rage du cousin, mais il serra plus fort. Le Sotret me regarda une dernière fois, comme pour m’appeler à son secours, puis ses beaux yeux noirs se troublèrent, il lâcha prise, et M. Bastien le lança violemment sur le parquet.
C’était fini, le pauvre Sotret ne bougeait plus, sa bouche entr’ouverte montrait encore ses dents aiguës, ses paupières étaient retombées sur ses yeux ternis, sa queue qu’il étalait si orgueilleusement s’allongeait flasque et ébouriffée sur les débris du livre d’images. Je poussai un gémissement et je me jetai à genoux près de l’écureuil mort, en essayant de le réchauffer dans mes mains. Les émotions par lesquelles je venais de passer m’avaient mis dans un étrange état nerveux ; les sanglots m’étouffaient, et tout en caressant le corps tiède de mon écureuil, je criais convulsivement à M. Bastien :
— Bourreau ! bourreau !... assassin !
Soudain, à ma grande stupéfaction, je vis le cousin s’agenouiller à côté de moi. L’expression sauvage de sa figure avait disparu, ses traits s’étaient détendus, et de grosses larmes tombaient de ses yeux rougis sur ses joues creuses. En même temps, joignant ses mains encore tremblantes, il murmurait des paroles décousues, avec un accent navrant :
— Je suis un fou ! un fou !... Pardon, petit !... Ma mauvaise colère m’avait rendu déjà une fois si malheureux..... J’aurais dû m’en souvenir..... Maudit tempérament ! J’avais juré de ne plus m’emporter..... Cet animal ne savait ce qu’il faisait ; c’était son instinct de ronger, il rongeait..... Et je l’ai tué, comme autrefois j’ai tué mon pauvre La Bise..... La colère est un mauvais ange, Joseph ; quand nous lui avons obéi une fois, nous ne nous appartenons plus..... Oui, petit, si j’avais su me contenir, La Bise serait encore près de moi..... grand, fort, la joie et la compagnie de ma vieillesse !..... Je n’irais pas comme un vagabond sur les routes, n’osant plus rentrer dans cette maison où on l’a rapporté tout sanglant, et où il a expiré comme cette bête vient de passer entre mes mains..... Il était si beau, si aimant, si vivant : et je l’ai tué comme j’ai tué l’écureuil !... Tiens, voici tout ce qui me reste de lui.....
En même temps ses maigres doigts rassemblaient les débris du livre d’images.
— C’était son livre favori, continuait M. Bastien en regardant les lambeaux de papier épars sur ses genoux ; il l’avait eu en prix à son école, et il l’emportait partout..... Quand je feuilletais le livre, il me semblait que j’y retrouvais le souffle de mon enfant ; je lisais les lignes crayonnées sur les marges, je regardais les estampes, les dessins, et je croyais l’entendre lui-même rire aux éclats... Je le revoyais penché près de la fenêtre, à sa petite table, avec le verre d’eau et les godets où il trempait ses pinceaux, et tout mon bon temps ressuscitait..... A présent je n’ai plus rien...., qu’un nouveau crime sur la conscience !.....
La grosse voix plaintive de M. Bastien me résonnait jusqu’au fond de la poitrine. En voyant ce vieux visage mouillé de larmes, en écoutant les confidences si poignantes de ce vieillard, qui me demandait pardon, à moi, si coupable dans la circonstance, je sentais la rancune causée par la fin tragique du Sotret s’évanouir pour faire place à un repentir mêlé de compassion.
Je me jetai brusquement au cou du bonhomme, et l’embrassant de tout mon cœur :
— Je vous aime bien, moi, cousin, lui dis-je, je vous aimerai toujours, je resterai près de vous, et si vous voulez, j’essayerai..... de remplacer La Bise !
Il m’empoigna dans ses bras, m’emporta vers le fauteuil, où il s’assit en me posant sur ses genoux ; puis il couvrit mes cheveux de baisers : — Tu es un bon enfant, soupira-t-il, oui, reste avec moi..... nous nous aimerons bien !.....................
La paix une fois conclue, il fut convenu que nous ne soufflerions mot à personne des circonstances qui avaient précédé et amené la mort du Sotret. Le cousin voulut assumer complètement la responsabilité du meurtre de mon écureuil ; après avoir enfoui dans son pupitre les restes du volume du chanoine Schmid, il revissa stoïquement le piton que je lui avais rendu, puis, comme Scolastique criait d’en bas que le dîner était prêt : Laisse-moi faire, Joseph, ajouta-t-il, je dirai que j’ai tué le Sotret dans un moment de colère, et ton père, qui connaît déjà mes emportements, n’en demandera pas davantage.
Après dîner, nous nous occupâmes tous deux des obsèques de mon cher écureuil. Je l’enveloppai dans un vieux foulard et le portai tendrement au fond du jardin, où le cousin le déposa dans un trou creusé au pied d’un tilleul. Puis M. Bastien, qui était très industrieux, tailla une pierre en forme de tombe ; il y encastra adroitement une vieille ardoise, sur laquelle il grava cette épitaphe de sa composition :
Ci-gît le Sotret, Né en avril, mort en septembre. Arraché prématurément à son nid Il a été arraché plus vite encore A la vie. Ses amis en pleurant Ont élevé un tombeau A ses mânes regrettés.
Quand la tombe fut plantée sur la fosse, le cousin y jeta un regard mélancolique et se retira. Je le vis s’éloigner au fond de l’allée des framboisiers, relevant soigneusement les basques de sa redingote pour la préserver de l’humidité, et courbant pensivement la tête. Resté seul près de la pierre, il me sembla que je n’avais pas assez fait pour honorer la dépouille du malheureux écureuil, et que mon camarade ne devait pas être content.
J’allai racler des larmes de résine au tronc de nos sapins, je les déposai dans les godets de ma boîte à couleurs, et je les fis brûler en guise d’encens aux quatre angles de la tombe ; puis ayant été acheter un paquet de pétards chez l’épicier, je les braquai en face du tilleul, et je tirai des salves en l’honneur du défunt.
De cette façon le pauvre petit Sotret eut de belles et dignes funérailles.