TROISIÈME PARTIE LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
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O Dieu, moi qui pourrais enfermé dans une coquille de noix, me croire le roi d’un espace infini !… Si ce n’était que j’ai de mauvais rêves.
Shakespeare.
I DEVANT LA GRANDE MARCHE
Lonlay-Labbaye commence son enquête.
A la tombée de la nuit, ce 18 octobre, pourquoi cette propriété close de murs, sa solitude et son silence, m’oblige-t-elle à un arrêt ?
Une porte fermée avec de hautes grilles. Mais à travers les grilles, on aperçoit une allée et, dans cette allée, un gros chien noir et blanc qui va, vient, s’arrête et reprend sa course monotone de bête prisonnière…
« Gardien-des-portes-sacrées ! »
Cette invocation lue sur la lettre d’Ozilie, que Pierre Caussanges découvrit par hasard, me revient à l’esprit devant ce chien qui tourne comme un loup de jardin zoologique dans sa cage ratissée. Et voici que ma mémoire complète la phrase écrite par Ozilie : « Rocamadour, gardien-des-portes-sacrées ».
Suis-je donc devant la maison du prince Evgueny ? J’appelle :
— Rocamadour !
Là-bas, sur sa piste de gravier, le chien s’arrête. Les oreilles tendues en pavillon, le nez pointant, les yeux interrogateurs, il flaire cet homme qui connaît son nom. Pour moi, pas de doute possible : je viens de découvrir Neu-Thorenberg sur la route dite pour les seuls initiés « de la Grande Marche ».
Je n’ai pas perdu mon temps.
Ce matin, en effet, dès mon arrivée à Genève, j’ai laissé à l’hôtel Jacques Wisel qui a tenu à me suivre et je me suis renseigné. La « Grande Marche » ? On ne connaît pas. Quelqu’un, par charité, m’a indiqué une voie au hasard, sur une route parallèle au lac. J’ai l’impression que je m’égare. Je reviens. Je me trompe à un croisement. Tout d’un coup, ces haies de fusains soutenues par des treillis de fils de fer, puis ces murs, cette porte grillée, la romantique désolation de cette propriété, ce chien qui s’ennuie et cette halte imposée par un ordre secret…
Maintenant, il ne s’agit plus que d’approcher le prince Evgueny. Une lettre d’audience ne me serait pas inutile. Mais comment la solliciter d’un homme qui se cache derrière ces murs ? Le mieux est d’aller de l’avant.
Jusqu’ici, pas de sentinelles apparentes. Sans doute, la nuit les fera surgir. Ce soir, cependant, je ne vois personne. Comment pénétrer dans ce parc qui semble clos de tous côtés. Les murs ? N’y pensons pas. S’il y a une brèche — et tout parc possède la sienne, paraît-il, on me l’a dit et je l’ai lu — ce ne peut être que le long de la haie, loin des grilles de la porte d’entrée. Tout d’abord, je ne trouve rien. Toutefois, voici sur cette crête que pousse le museau prudent d’un chat gris largement taché de noir. En grimpant à cet endroit — un mètre cinquante de hauteur pas plus — je pourrai distinguer la villa. Un rétablissement sur les poignets. Le chat a déjà disparu. Des arbres malheureusement cachent le paysage. Il faut descendre dans le parc pour apercevoir quelque chose. Et Rocamadour ! Sans doute, je ne suis pas dans le rayon de sa surveillance…
Une hésitation compréhensible tout d’un coup : Suis-je sûr que le Prince est ici ? Ne devrais-je pas me renseigner encore ? Mais pourquoi renvoyer à demain ? La meilleure manière de savoir n’est-ce pas de chercher soi-même ? Le domaine est là, à ma portée. Nul ne s’oppose à mon inspection. Une aussi belle occasion se présentera-t-elle de nouveau ?
Et puis des scrupules encore ? Ai-je le droit de… Tout d’un coup, la sirène d’une automobile sur la route. Pas d’autre ressource que de me glisser le long du mur dans la propriété, car je n’ai plus le temps matériel de redescendre dans le fossé et de gagner le chemin que je suivais.
C’est fait. Je suis à « Neu-Thorenberg ». Le bruit de mes pas, sur les sentiers, à cause des feuilles tombées, on l’entend à peine. Une allée, puis une autre plus loin. Puis d’autres encore. Des poteaux indicateurs placés à un carrefour sollicitent ma curiosité. Je ne puis pas rentrer à Genève sans les avoir au moins vus de près. Je déchiffre, écrits en français et en anglais : « Place du Sobranié ». Au-dessous : « Perspective du Prince Cyrille ». A gauche : « Boulevard du Sobranié ». Puis, à droite : « Avenue du Prince Evgueny ». Tout cela avec des flèches pour indiquer la direction. Aucun doute désormais : je suis chez « Son Altesse »… J’ai gagné.
Cependant, la villa du Prince n’est pas visible… Je devine devant moi une pièce d’eau, reconnaissable surtout aux vapeurs qui s’élèvent dans le soir…
Soudain, deux silhouettes dans la perspective du « Prince Cyrille »…
Mon premier mouvement, me cacher derrière cette baraque à outils, qui n’est peut-être pas, du reste, une baraque à outils, puisqu’elle porte ce titre sur son fronton : « Musée de l’armée ». Malheureusement, les deux silhouettes ont vu mon geste. Et leur immobilité étonnée va, sans doute, me coûter cher.
Soyons beau joueur. Je salue et je m’approche, le chapeau à la main. Une des silhouettes me reconnaît, j’en suis sûr. Elle est toute en blanc — c’est Mlle Ozilie — et durcit son visage de mécontentement…
— Je ne pensais pas avoir l’honneur, Mademoiselle…
— Retire-toi, Trophime, ordonne Mlle Ozilie à la jeune femme assez corpulente qui l’accompagne.
— Oh ! ça m’est égal, riposte la suivante, j’ai déjà tout compris !
— Que faites-vous là, Monsieur ?
— Mon métier, Mademoiselle.
— Lequel ?
— Celui que vous savez.
Elle insiste :
— Lequel ? Délégué, toujours ? Ce qu’il y a de certain c’est que vous ne teniez pas beaucoup à me rencontrer, si j’en juge par votre rapide retraite, suivie d’un changement de tactique.
— Je suis ici incognito. Je ne tenais pas à me faire remarquer.
— Ici, Monsieur, dites-moi donc « Votre Noblesse » je vous prie. L’incognito qui vous protège ne vous libère point de l’étiquette…
Mais elle pense à part et je le vois clairement : « Que fabrique dans ce jardin l’envoyé du Prince ? » Et moi je songe, sans me formaliser de son observation : « Comment me tirer de ce mauvais pas ? Enfin, je pouvais plus mal tomber. » Je constate aussi la tendance d’Ozilie à prononcer « ou » là où une Française dirait « u » et cette façon d’aspirer certaines lettres, l’h notamment.
Je répète que je suis dans ce parc pour le service secret.
— Comment ? s’étonne Mlle Ozilie.
— Oui, je suis ici, mais c’est comme si je n’y étais pas : je dois passer inaperçu.
— Vous réussissez ! Et pourquoi passer pour invisible ?
— Secret professionnel.
— Vous voulez rire ? Le prince sait où vous êtes ?
— Il le sait, bien sûr. Mais s’il me rencontrait, il ferait celui qui m’ignore. Et moi celui qui ne l’a jamais vu, que de loin…
J’imagine à mesure la première fable plausible. En parlant je regarde Ozilie. Elle aussi mériterait bien une enquête. Quelle est cette femme ? Que fait-elle ? Que désire-t-elle ? Tout ce qu’elle a raconté à Caussanges, je parie que c’est inexact. Et si je compte sur Caussanges pour apprendre quelque chose ! Mais j’ai assez réfléchi ; je puis me permettre une question :
— Il y a longtemps que vous êtes… que Votre Noblesse est arrivée ?
— Quatre jours bientôt.
C’est extraordinaire : elle me répond maintenant sans se fâcher.
— Votre Noblesse a vu Son Altesse ?
— Oui. A son jour d’audience.
Nous marchons un peu. Nous sommes arrivés — un poteau indicateur me l’apprend — dans l’avenue du grand duc Michel. Cette bâtisse, au fond, simple maison de campagne, n’est-ce pas le « palais de Neu-Thorenberg », qui appartenait au Prince bien avant son exil et où celui-ci s’est, à présent, réfugié ? Je me souviens que je ne dois jamais paraître surpris. Des gens passent, près de nous, un jardinier, deux domestiques. Ils nous saluent.
— Vous vous êtes décidée… Votre Noblesse s’est décidée à revenir à la Cour ?
— Oui, j’ai voulu reprendre ma place.
— Vous regrettiez la Cour ?
— Non. Mais je ne savais pas Son Altesse en danger. L’ayant appris, je suis rentrée.
Quelle étourderie à cette minute ! Je ne sais pas cacher mon étonnement et j’interroge sans y mettre de formes :
— Le prince est en danger ?
— Vous ne savez pas ? Des troubles ont surgi en Kabardie, poursuit Ozilie. Les indigènes se querellent pour le pouvoir. Il y en a qui ont peur du retour d’Evgueny. Des émissaires sont partis pour empêcher ce retour. On veut encercler le Prince ici, le retenir par tous les moyens, attenter à sa vie même. Ne me faites pas marcher, ajoute Ozilie méprisante.
— Je ne me permettrai pas, Votre Noblesse… Avez-vous rencontré quelqu’un de suspect ?
— Rien, Monsieur, avant de vous avoir découvert.
— Merci, je l’ai bien mérité.
Et j’ai le sang-froid — légèrement tardif — de laisser croire que je prends cette insolence pour une plaisanterie un peu vive.
II SELON « SA NOBLESSE OZILIE »
Un petit silence toutefois. Quelque froideur. Mais la jeune personne est comme moi, pleine de curiosité.
— Quel temps fait-il à Paris ? demande-t-elle.
— Temps d’octobre : pluies, accalmies, vent et ces soirées si brusques, vous savez, où les femmes sont tout d’un coup si nombreuses sur les trottoirs des villes et semblent se hâter pour essayer des jambes faites pour la course…
— Il y a longtemps que vous avez quitté Paris ?
— Un peu après vous.
— Vous aimez Paris ?
— Comme tous les étrangers, je l’adore, Votre Noblesse, mais je ne le proclame pas sur tous les toits.
— Oui. On vous arrêterait. De quel pays êtes-vous donc ?
— De la Suisse, parbleu.
— Es ist nicht möglich, dit-elle.
— Pourquoi n’est-ce pas possible ?
— Parce que vous n’avez pas l’air d’un Suisse, mais d’un Français. Parlez-moi de Paris.
Et nous revenons sur Paris. Au fond, Ozilie n’est pas contrariée ni surprise de me voir à Neu-Thorenberg. Ma présence, même, lui paraît tout à fait normale.
— Vous aimeriez mieux trotter dans Paris, me dit-elle.
— Vous aussi, Votre Noblesse, car enfin, que faites-vous ici ?
— Si on vous le demande, vous direz…
— C’est une façon de m’exprimer, Votre Noblesse. Je ne demande rien, je ne sais rien en dehors de ce que l’on me dit.
— Vous devez savoir peu de choses, en effet… Parce que vous ne possédez pas d’aimant pour attirer les confidences…
Je songe de mon côté : « Ce sont les démarches de Jacques Wisel et les miennes qui ont obligé cette dame à revenir à la cour d’Evgueny. Si je l’avais surveillée lorsqu’elle a quitté les Tuileries, elle m’aurait indiqué le chemin que j’ai péniblement cherché à tâtons. Mais maintenant, il faudra bien qu’elle me fasse connaître ce qu’elle sait. »
Derrière nous, des voix, un râclement de souliers. Je commence tout de suite mon enquête :
— Qui est-ce ?
— C’est Esteban.
— Ah ! oui, Esteban.
« Sa Noblesse » me refait :
— « Ah ! oui, Esteban. » Vous ne connaissez pas Esteban, celui qui…
— Oui, parfaitement… Et où va-t-il, Esteban ?
— Il va faire sa prison. C’est l’heure.
— Ah ?
— Vous avez prononcé un « ah » qui, cette fois, me prouve que vous ne savez rien.
Ozilie n’a pas tort. J’ai su depuis, mais j’aurais quand même mieux fait de le savoir à ce moment-là, qu’Esteban puni de « cinq jours de solitude » (cinq jours d’arrêt) travaillait à Genève l’après-midi, comme interprète dans un grand hôtel et venait chaque soir, se placer volontairement en cellule, à Neu-Thorenberg : « le capitaine de lanciers Esteban ayant été réprimandé par S. A. Evgueny, pour manquement au service. »
— Je vois, reprend Ozilie impitoyable. Je vois. Vous êtes vraiment de la secrète police du Prince. J’en suis désormais assurée.
— Pourquoi ?
— Parce que vous êtes mal renseigné…
Elle se met à rire. Puis, méfiante, elle corrige :
— Ou bien parce que vous jouez à l’imbécile pour rester discret. Vous m’interrogez et vous ne parlez pas. Que faites-vous donc en réalité ?
— Pour vous prouver que je n’ai pas peur de vos indiscrétions et que j’ai confiance en vous, je vais vous avouer que je suis ici en surveillance.
— Je m’en serais doutée, répond-elle.
— Pour le compte du Prince. Vous voyez : je ne dissimule rien.
— … Rien de ce que l’on devine. C’est en effet la deuxième fois que vous me dites les mêmes choses sur deux tons différents.
A part moi, je remarque sans y insister davantage, qu’Ozilie parle souvent, très souvent, un français naturellement correct. Puis, brusquement, elle accumule des fautes grossières. Je reprends.
— Je fais une enquête incognito, c’est-à-dire que je ne connais personne, personne ne me connaît, personne ne peut se permettre de me reconnaître.
— Alors, mettons que moi non plus je ne vous ai pas reconnu tout à l’heure. Parlons d’autre chose.
— Si vous voulez… Parlons des villas qui sont échelonnées sur la route de Chamarges.
— Ah !
Son regard à cette minute et la colère qui monte dans toute sa personne !
— Pourquoi ? reprend Ozilie avec brusquerie, pourquoi ferais-je le silence sur Chamarges ? Vous êtes maintenant un excellent appareil pour porter au Prince ce que je veux qu’il sache.
— Merci.
— Ne me remerciez pas encore. Écoutez. J’ai quitté Chamarges pour remettre moi-même au Prince les lettres qu’il désirait. Et du même coup, mesurer ma force.
— Je ne comprends pas.
— Je vais vous renseigner. J’ai cru, un moment, que j’aimais le Prince. Mais oui, Monsieur ! Et on vous l’a dit sûrement. Comme je ne voulais pas être plus tard une gêne pour lui, je suis partie…
— Pour Chamarges.
— Exact. Ayant quitté la Cour et le Prince, je me suis aperçue que je n’éprouvais pour ce dernier que de la sympathie. Pas de trouble. Pas de gêne. Au contraire, un sentiment de sécurité et de calme… Donc, je m’étais trompée.
— Sans doute… dis-je, et je pense : « C’est peut-être vrai, après tout, ce qu’elle me raconte là… »
— Vous qui savez tout, poursuit Ozilie, ne découvrez-vous pas dans ces signes apaisants les premiers symptômes de l’agonie du troublant amour ?
— Vous ne gardez rien au cœur ? Aucune contrainte ?
— Absolument pas de fièvre.
J’ai l’air de prendre au sérieux cette consultation :
— Alors, c’est excellent. Lorsque l’on a un bon estomac on n’y pense ni quand on mange, ni quand on a fini de manger. Et vous êtes revenue à la Cour ?
— Le Prince m’ayant fait l’honneur de me réclamer, comme vous savez, des lettres, « ses lettres », je suis revenue à la Grande Marche. Et comme j’ai su que le Prince était en danger, je suis restée pour montrer que je ne l’abandonnais pas.
— Auprès du Prince, vous n’avez éprouvé aucun embarras.
— Rien, répond Ozilie, en riant cette fois.
— Excellent encore. Mais pourquoi me dites-vous tout cela ?
— Pour que vous le répétiez à Son Altesse.
— Impossible, Votre Noblesse.
— Pourquoi impossible ?
— Je ne raconte au Prince que ce qui est exact et que j’ai contrôlé moi-même.
Je crois une seconde que « Sa Noblesse » Ozilie va se fâcher. Mais elle se contient, hausse les épaules :
— Vous devez être souvent silencieux !
« Allons, ajoute-t-elle, avouez que vous êtes là pour protéger le Prince. Ne faites pas l’innocent. Je sais.
— Oh ! si vous savez, que voulez-vous que je vous apprenne ?
— Depuis que les émeutes ont éclaté en Kabardie, on ne laisse plus le Prince seul et personne ne peut pénétrer au Palais.
— Ce n’est pas difficile de deviner tout cela.
— Possible, Monsieur. Encore faut-il savoir que depuis cinq heures du soir, les sentinelles sont doublées et les rondes permanentes. Personne ne passe plus !
Je pense presque tout haut :
— Heureusement que je suis entré…
— Oh ! pour vous, tous les passages sont ouverts.
— Sauf la grande grille qui est bien fermée.
— Qui peut le savoir mieux que vous, Monsieur ?
— Qui ? Votre Noblesse. Mais « Rocamadour-gardien-des-portes-sacrées ! »
Ozilie se tourne vivement vers moi, d’un subit mouvement où il y a de la surprise et de la crainte.
— Enfin, dit-elle en se maîtrisant une fois de plus, on garde le Prince parce qu’on a peur pour lui…
— Oh ! on a peur ! De quoi donc ?
— Des ennemis du Prince et de ses amis. Ces derniers veulent l’enlever pour le proclamer roi ; les autres pour le faire disparaître.
— Cependant des dépêches anglaises annoncent que Son Altesse combat en Kabardie…
— Si vous croyez les informations de source anglaise ! Mais cela vous étonne, Monsieur l’émissaire, que je sache tout cela ?
— Que vous le sachiez, non. Que vous le disiez, oui.
Je la regarde bien en face. Grande, aussi grande que moi presque, qui suis d’une bonne taille, souple, elle tient fixés sur les miens ses yeux durs et noirs. Elle est plus forte d’ailleurs qu’on ne le croit.
— Hélas ! Je ne vous apprends rien, Monsieur, et c’est parce que ces faits sont connus que le péril grandit autour de Son Altesse…
Un autre poteau indicateur : « avenue Stanislas ». Et cet autre plus loin. Et cette pièce d’eau qu’entourent d’autres chemins.
— Nous voici devant la mer intérieure, observe Ozilie. Puis elle se signe deux fois en passant près d’un vieillard qui sommeille dans l’ombre :
— La bénédiction de Dieu soit sur vous ! dit ce prêtre.
Je m’incline aussi. Mais un jeune officier arrive sur nous. On le prendrait pour un colonel de hussards polonais.
— Allons, bon, Son Altesse ! s’écrie Ozilie.
— Ah ! c’est Son Altesse !
— Oui, dans l’uniforme qui lui plaît. Le reconnaissez-vous, ô fin limier chargé de veiller sur lui ?
— La nuit approche et ma vue baisse, Votre Noblesse.
— Vous êtes complet.
— J’aime mieux vous laisser seule.
— A votre aise…
III SELON LE PRINCE ET OZILIE
Même soir. Il peut être sept heures et demie, huit heures ? Ma montre s’est arrêtée quand j’ai sauté par dessus le petit mur.
Évidemment, j’ai bien fait de m’en aller. Sans doute, le Prince Evgueny m’a aperçu lorsque je parlais à Ozilie. S’il interroge la jeune fille, qu’en résultera-t-il ? On va peut-être me donner la chasse…
Ce qui me rassure un peu, c’est qu’Ozilie est persuadée que je lui ai joué la comédie quand je lui ai demandé le nom de ce bel hussard de Pologne. Je m’arrête derrière une bordure de buis et me retourne. En réalité, ce Prince paraît frêle, mince et triste. Il se dirige vers une sorte de hangar qu’Ozilie ne perdait pas de vue tout à l’heure.
En passant près de « Sa Noblesse », c’est à peine si Son Altesse daigne la saluer. Cependant Ozilie commence une longue révérence, puis elle attend. Le Prince s’arrête. Je me hâte de gagner le petit hangar, sorte de salle de débarras. Je voudrais voir le Prince de près. Ce n’est pas maintenant que je dois m’interroger : ai-je le droit d’attendre ? ai-je le droit d’examiner ce qui ne me concerne pas ? Ces questions-là, nous en reparlerons plus tard, si c’est nécessaire. J’arrive derrière cette baraque en même temps que le Prince et Ozilie. Mais nous ne sommes pas du même côté.
La première pièce de ce hangar où l’on a accumulé des meubles hors d’usage semble bâtie pour me servir de refuge. J’ai su depuis que c’était la salle de tir réservée au Prince. Ce soir, il y fait complètement nuit. Mais une lumière me parvient par une lucarne, du fond de cette chambre. Je me dirige à tâtons de ce côté. Je m’approche de l’ouverture. J’entends, je crois reconnaître la voix d’Ozilie et une autre, celle du Prince, hésitante, avec des notes trop basses ou trop élevées, toujours d’une tonalité changeante.
Si j’entends assez mal, je distingue mieux — grâce à cette lucarne — je remarque dans la pièce voisine qui est éclairée d’abord le trouble du Prince. Il se tient devant Ozilie dans une attitude rigide, lointaine, tandis que la jeune fille, tout à fait à l’aise, témoigne d’une parfaite assurance. Et je perçois :
— Ainsi, c’est vrai, vous êtes revenue pour cela seulement ?
C’est Son Altesse qui parle un français un peu lent, mais pas désagréable. J’entends encore :
— Je ne vous ai rien demandé. Ce n’est pas moi. C’est le premier ministre, sans doute, qui a dû prendre sur lui de vous envoyer des émissaires en mon nom. Quels émissaires ?
Ici la voix d’Ozilie :
— Je ne les connais pas, mais Votre Altesse doit les connaître.
— Je n’ai rien envoyé, répond le Prince.
Il paraît ennuyé, un peu las, d’une froideur de commande.
— Je regrette beaucoup ces excès de zèle, reprend-il. Gardez vos lettres, détruisez-les comme il vous plaira, j’ai confiance en vous.
Le Prince qui s’était probablement assis s’est levé. Il marche. L’audience est finie.
Un valet — invisible pour moi — a ouvert la porte. Ozilie se retire, à reculons, après trois révérences.
— Prince, vous êtes digne de régner.
C’est elle qui s’exprime ainsi. Le ton un peu trop grandiloquent de ces derniers mots a quelque chose de théâtral. Mais le moyen d’exprimer simplement de semblables souhaits ! Un courtisan, seul, possède cet art. D’autre part — je le sais — Ozilie ne croit pas en la fermeté, ni peut-être en la générosité d’Evgueny.
Ozilie partie, la morgue déplaisante du Prince disparaît. Je le constate avec surprise. Evgueny court à la fenêtre. Il doit regarder Ozilie qui s’éloigne. Il secoue la tête. Il paraît très abattu. Que se passe-t-il ? Est-il vraiment amoureux de cette jeune fille ou joue-t-il, pour lui-même la tristesse d’un amant incompris ?
Ma situation toutefois me semble assez périlleuse. Si je pouvais m’en aller ! C’est le moment, puisque le Prince examine des armes, choisit un revolver. Mais voici qu’il allume d’autres lampes électriques. Pourquoi ?
Quelqu’un vient d’arriver. Je ne vois personne en dehors d’Evgueny et cependant on parle dans cette pièce. J’écoute. C’est la voix d’Evgueny.
— Quand le Premier sera là, il aura affaire à moi.
Voici que le Prince s’assied devant sa table et se met à écrire une lettre qu’il se dicte à mesure :
— « Pourquoi, monsieur, ces mesures extraordinaires ? Et ces démarches pour capter des lettres qui ne me gênent point ? Vous n’y trouverez rien de confidentiel. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien… Non… de ne pas continuer à traquer cette jeune fille et de retirer vos espions de son passage !… »
Que va répondre le premier ministre ? Et Ozilie quand elle saura que ce n’est ni le Premier ministre ni le Prince, ni un autre de la Cour qui l’a suivie et lui a demandé les lettres du Prince ? A ce moment-là, je ferai bien de ne pas planter ma toile de tente à Neu-Thorenberg. Mais peut-être ne suis-je qu’au début de mes étonnements.
J’attends aussi, car je ne sais comment partir. Le Prince est seul. Et il se croit seul aussi puisqu’il ignore ma présence. Il va de long en large. Il dit bonjour à des gens invisibles. On dirait qu’il s’habitue à saluer militairement des personnages qui le saluent. Il prononce quelques mots à voix basse…
Maintenant le Prince entame une petite chanson, donne un ordre à un homme que je suppose imaginaire, en congédie un autre, tout cela avec cet air hautain qu’il affectait tout à l’heure avec Ozilie.
Puis, il se laisse choir dans un fauteuil. Il arrange son pantalon, se gratte la jambe avec application, se lève, sautille sur un pied, se regarde devant une glace, essaie plusieurs attitudes de fermeté, boxe dans le vide, enfin il s’occupe à corriger le pli tombant de ses lèvres, lourd héritage des Georgevitch et des Romanoff panachés. Tout d’un coup, il déclare, très haut :
— Il faut que je sois fort, très fort, le plus fort. Il faut que je fasse ce que je veux.
En parlant, il serre les poings et continue de se regarder, en tournant devant la glace.
— Est-ce moi qui tremble en face de celui que j’ai nommé moi-même ?
Brusquement il fait volte-face comme si l’on venait de l’interrompre et, d’un ton de commandement :
— Monsieur, vous aurez quinze jours d’arrêt ! Retirez-vous !
Satisfait sans doute de l’intonation de sa phrase, il recommence :
— Vous serez puni. Disparaissez !
Puis il prononce une allocution en étudiant avec complaisance ces gestes reproduits dans le haut miroir. Comme il se sent libre, sûr de lui-même ! Quelle aisance dans ses mouvements ! Quelle assurance dans l’accent égal de sa voix. Comme tout doit lui sembler facile, coulant, simple. Et à chaque ordre qu’il distribue sans effort, comme tout ponctuellement s’arrange.
Le Prince joue positivement, ainsi que font les enfants à « comme s’ils étaient plusieurs ». J’entends en effet, les demandes qu’il formule à des réponses favorables sans doute, mais que nul, hors lui-même, ne perçoit.
D’abord je me sens gêné et inquiet. Puis une impression de douloureux cauchemar, la désagréable impression d’être le seul témoin d’une étrange aberration. Et le complice en quelque sorte de cette exposition inquiétante et comique, angoissante aussi : les extravagances que peut inventer dans la solitude un homme seul qui se croit seul.
Jusqu’au moment où la lumière se fait en mon esprit et où je comprends soudain le secret du Prince Evgueny…
* * *
Tragique vie intérieure du timide, lutte sans repos contre un ennemi vigilant et sournois qui a élu domicile dans son propre appareil humain. La nuit même, cet hôte, adversaire infatigable, rôde et procure à son esclave des songes où il n’a pas le meilleur rôle. Éveillé, le malheureux reprend confiance : « Tu es grand, tu es fort, tu es intelligent, se répète-t-il. Tu fais ce que tu veux. Rien ne te résiste et tu es supérieur à ces gens ! »
Avec ce viatique peut-être parviendra-t-il à se vaincre lui-même.
Mais il y a autant de timides que de timidités.
Il faut compter aussi avec les alternatives de triomphes et de défaites, de capitulations, de violences agressives qui déconcertent, avec les fausses soumissions et les colères dissimulées sous un sourire. Mais que d’ennemis qui, sans même le savoir, l’ont blessé. Il les range par ordre… Ils sont voués à une vengeance lente et silencieuse.
Quelquefois, la revanche surgit. Un jour vient en effet, son jour. Il doit agir, il doit commander. Stupeur ! Il agit, il décide, il exécute.
— Le danger est grand, lui annonce-t-on.
Il le sait, car il l’a depuis longtemps imaginé sous tous ses visages. Et il y va. Il vit dans un élément nouveau où il respire. Il sait qu’il peut s’attaquer désormais à ses adversaires… Mais cette minute de victoire va-t-elle bientôt sonner pour le Prince Evgueny ? Il l’ignore. Il s’y prépare.
* * *
Ce soir encore.
Rien ne bouge dans la pièce voisine. Le Prince s’est peut-être endormi. Le moment est bien choisi pour me retirer. Mais une porte que l’on ouvre. La curiosité, une fois encore, est la plus forte. Je reste… Le temps de me rendre compte.
Un officier vient annoncer quelque chose que je ne parviens pas à saisir. Le Prince de répondre d’une voix sans réplique :
— Non, personne. Je ne veux voir personne.
Le premier ministre, avant que l’officier soit sorti, est entré quand même. Je ne connais pas le « Premier ». Je le reconnais cependant tout de suite. Il n’y a pas à se tromper : c’est ce gros homme patient et têtu qui domine Son Altesse…
Le Prince n’a pas remué. Cependant le « Premier » a salué et tout de suite, il commence d’une voix insidieuse et ferme, pas du tout agréable car elle tâche à voiler un bizarre accent opiniâtre et décidé :
— Votre Altesse est toujours imprudente. Se retirer ici, dans ce hangar, est bien périlleux !
Joie ! Le « Premier » s’exprime en français. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il est plus difficile à un espion de Kabardie d’entendre cette langue ou encore parce que le Prince et le « Premier » peuvent parler très vite, ainsi, dans un idiome qu’ils connaissent parfaitement.
— Des espions sont signalés dans le parc. Mais l’on veille sur Votre Altesse. Des gens sûrs…
Silence persistant du Prince. Je remarque qu’il ne parle même pas de l’ordre qu’il écrivit quelques instants plus tôt à l’usage du « Premier ».
— Rien à craindre, par conséquent, poursuit le ministre.
— C’est donc pour cela, ironise Evgueny, que je rencontre autour de moi tant de visages peu rassurants !
— Que Votre Altesse me le dise ou m’en donne l’ordre écrit. Je ferai partir tous les gens à visages déplaisants mais je ne réponds plus de rien.
— Je n’ai pas dit « déplaisants ». J’ai dit « peu rassurants » reprend le Prince. Il y a une nuance…
Le premier ministre sourit. Il sait par expérience que la grande offensive du Prince n’ira pas plus loin. Le reste viendra peut-être, mais plus tard.
— J’étais venu, déclare-t-il, pour mettre Votre Altesse au courant des événements de Kabardie. Votre Altesse connaît-elle les dernières nouvelles ?
Evgueny fait signe que non.
* * *
— Je vais donc résumer. En Kabardie, la révolution continue. Le Prince veut-il reprendre le pouvoir ? Déjà des télégrammes annoncent qu’il est là-bas, qu’il encourage ses partisans. Et cela donne confiance à ses amis. Mais bientôt on saura qu’il est en Suisse, à l’abri. Et alors ?…
Le Prince ne répond pas.
— Voici, poursuit le Premier, une proclamation que je vais faire tenir à la presse et que vous adressez à vos sujets. Voulez-vous la lire ?
— Non, merci.
— Bien. Votre Altesse n’a qu’à signer…
— …
— En bas de page. On fera clicher la signature.
— Laissez-moi cette pièce ; je vais la signer et la lire.
— Maintenant, voici des décrets. Votre premier ministère est constitué. Votre maison, avec la confirmation des grades et des emplois. Car il faut penser à récompenser non seulement ceux qui vous ont servi en exil — ce qui est très honorable — mais aussi ceux qui sont restés là-bas et risquent encore leur vie.
— Laissez. Je signerai.
— Votre Altesse ne dîne pas, ce soir ?
— Merci, Monsieur, j’ai dîné.
— J’emporte tous ces papiers, reprend le premier ministre.
— Ils ne sont pas signés, fait observer le Prince.
— C’est juste.
Ces derniers mots d’un air indifférent. Le Premier a l’air de considérer cette signature qu’il demande comme une formalité dont il peut aisément se passer.
Le premier ministre va sortir, puis comme s’il les apercevait seulement, il désigne les armes du Prince sur la table.
— Bonne précaution.
— Non. Je vais m’exercer dans le stand, à côté, au tir à la cible.
— Votre Altesse n’y verra rien.
— J’allumerai.
— Les lampes attireront les mauvais papillons de nuit.
— Il y a tant de gardiens dans le parc !
— Et le bruit des balles.
— Ah ! c’est vrai, réplique le Prince ironique. Le bruit des balles ! Je n’y pensais pas : ils sont capables de fuir.
Sitôt que le ministre est parti, le Prince saisit les décrets et la proclamation, les jette dans la cheminée et y met le feu. Tandis qu’une flamme s’élève, Evgueny — quel mélancolique et dur visage à la clarté de ce foyer ! — se frotte les mains.
— Ah, murmure-t-il, « il » croit faire de moi ce qu’il veut ! « Il » se trompe lourdement. C’est moi qui fais ce que je veux. Des proclamations pour ces gens qui ne savent ce qu’ils veulent ! C’est bien inutile…
« Et puis, je « lui » dirai que je les ai égarés, ces papiers, ou qu’on me les a volés, s’« il » insiste… »
Et le Prince éclate de rire. Il y a chez lui, en effet, tout un côté de farces à froid, de mystifications secrètes qui doit souvent décontenancer ceux qui l’approchent. Mais se peut-il que cet Evgueny soit tout simplement un jeune homme faible, vaniteux et cruel ?
— Maintenant, allons tirer dans le stand, reprend Son Altesse. Si quelques espions du ministre passent à ma portée, ils me serviront de cible. Un accident est si vite arrivé !
Cette dernière réflexion ne présage rien d’agréable. Aussi j’estime qu’il est sage de ne pas rester dans le poste d’écoute que je me suis choisi et qui est précisément le stand de tir du Prince.
Au dehors, nuit opaque. Quelle heure peut-il être ? Neuf heures ? Dix heures ? Je vais au hasard, dans un terrain inconnu lorsque j’entends des piétinements derrière moi. Serais-je suivi ? Je marche encore, puis je m’arrête… Si j’allais me réfugier à présent chez mon excellente ennemie Ozilie. Sa demeure est dans cette région. Par Ozilie, sans doute, je trouverai la sortie de ce parc… C’est une expérience à tenter. Et puis, je n’ai pas le choix.
A une ronde qui marche prudemment — celle que j’entendais derrière moi — je demande ma route.
— Suivez l’avenue du grand duc Michel, tout droit. Puis, sur votre gauche, dans la Wilhelmstrasse. Le pavillon des dames est là.
« Bien, les femmes dans ce pays sont isolées. »
IV LE PAVILLON DES FEMMES
J’avance. Comment découvrir l’avenue du grand duc dans cette obscurité ? Une baraque de bois dans un fouillis de broussailles. Est-ce là ? Sur le seuil de la porte une femme éclairée par une lumière verte.
Elle fume. Je me renseigne. On me répond d’un accent bref et las.
— Mademoiselle Ozilie ? Elle est couchée.
— Je voudrais bien lui parler.
— C’est pressé, interroge posément la dame toujours assise.
— Non, c’est grave.
— Alors, je vous écoute… Ozilie, c’est moi.
Je regarde cette forte femme enveloppée dans un large manteau. Ses cheveux cachent son visage. Mais je ne reconnais point Ozilie…
— J’écoute, reprend-elle. Vous êtes atteint d’une crise de timidité ?
— Comment ? C’est vous Ozilie ?
— Oui, à partir de huit heures du soir, c’est moi. Vous pensez bien que je ne vais pas déranger la vraie pour vous faire plaisir.
— Ne plaisantons pas. Voulez-vous avertir Mademoiselle, je vous prie…
La dame qui fume s’en va en haussant les épaules. Elle a soin de refermer la porte dernière elle. Nuit cette fois-ci de nouveau. J’attends. Si seulement je connaissais le sentier qui mène à la sortie ! Silence. Des cris d’oiseaux. Un froissement de feuilles. Un chat qui fuit… Peut-être un chien. Mon petit browning de poche est au cran d’arrêt. Mais que fait-on dans cette maison ? Enfin, la porte s’ouvre.
— Bonsoir Mademoiselle.
— Ce n’est pas Mademoiselle. De la part de qui voulez-vous voir Mademoiselle ?
Bon ! c’est encore la dame à la cigarette.
— De la part du délégué du Prince qu’elle a rencontré à Paris.
— Ah ! bien, c’était vous ! Pourquoi ne le disiez-vous pas !
— Vous ne m’avez rien demandé.
— Vous parlez tout le temps ! Ah ! c’est vous le délégué ? Alors, je puis vous annoncer tout de suite que Mademoiselle n’est pas là.
— Comment ? Elle n’est pas là ?
— Elle n’est pas là, à cette heure-ci, pour vous recevoir.
— Écoutez, c’est très sérieux. Faites vite.
— Bon. Venez. Mais je ne veux pas être responsable. Vous m’avez bousculée, violentée et vous êtes entré malgré moi…
J’ai su depuis — cette chose-là et quelques autres — que je m’étais adressé à Trophime, la camerière-secrétaire de Mlle Ozilie, celle-là même qui, quelques heures plus tôt, accompagnait Ozilie dans le parc.
— Venez. On n’attend que vous !
— Que vous arrive-t-il, mon délégué ? demande une voix que je reconnais et qui s’échappe de coussins jetés dans cette pièce où l’on vient de me pousser.
Je m’excuse :
— Je suis tellement incognito qu’ils ne me reconnaissent plus.
— Ça ne m’étonne pas !
— Ils sont sur mes talons et ils me donnent la chasse.
— Mon pauvre délégué ! Et vous avez pensé à moi ?
— Naturellement.
— Je suis toute secouée de vos amabilités polies.
— Secouée ? Pourquoi ?
— Oui, je suis marquée, touchée si vous préférez… Et pourquoi ne pas vous cacher chez le Prince ?
— Ce serait compromettre ceux qui m’emploient.
— Par contre, vous n’hésitez pas à me compromettre, moi !
— Oh ! vous, ce n’est pas possible.
— On peut tourner et retourner votre réponse. Est-ce une louange, une impertinence ?
— Ne choisissez pas. C’est un hommage à la vérité.
— Conservez vos louanges pour des jours meilleurs, interrompt Ozilie… Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi je suis tenue de donner asile à un homme poursuivi, alors que cet homme, à Paris, me réclamait sans ménagement des lettres que son Prince n’exigeait même pas, ou s’il les demandait, c’était avec politesse et sans promptitude.
C’est la première allusion directe d’Ozilie à notre rencontre, à l’objet de notre rencontre à Paris. Enfin ! L’essentiel, c’est que je me sente à l’abri. Et nul n’ira imaginer que je me suis retiré dans le quartier des femmes. Il faudrait cependant y demeurer un peu, car le temps presse et la nuit n’est pas finie. Je reprends :
— Ce n’est pas un refus ?
— Ce ne peut être qu’un refus, riposte Ozilie, toujours blottie dans ses coussins, pauvrement mise en valeur par une lumière atténuée de voiles verts…
— Comme c’est dommage.
Et je commence à réciter de mémoire un petit morceau choisi que j’ai retenu à force de l’avoir étudié pour en découvrir le sens caché, morceau dont elle doit bien se souvenir. Nous ne sommes pas nombreux à l’avoir lu ce texte, mais je m’aperçois tout de suite qu’il intéresse beaucoup Ozilie :
— « Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra rien faire. Un Prince, peut-être, mais pas un Roi ».
J’élève un peu la voix pour rappeler ce passage :
— « Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me répéter qu’il m’aimait. Moi aussi, à ce moment-là, je croyais l’aimer un peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre… »
Je parle légèrement plus fort pour dire cette autre citation :
— « Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel… »
— Vous savez, je ne suis pas sourde ! interrompt Ozilie d’une voix qu’elle voudrait calme.
— … « Sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi… »
— Taisez-vous donc !
— Je ne demande qu’à me taire.
— On ne le dirait pas.
— Pourquoi Votre Noblesse n’enferme-t-elle pas un homme qui a tant de mémoire ?
Elle me regarde sans faire un mouvement.
— Où voulez-vous que j’enferme cet appareil à récitation ?
— Chez vous, pour quelques instants.
— Comment connaissez-vous ces textes — dont je me moque d’ailleurs ? C’est donc vous qui avez recueilli la lettre perdue ?
— Quelle lettre perdue ?
Aussitôt elle se tait. Je n’insiste pas. Je reste sagement sur mon silence.
— Mais, s’écrie Ozilie, où vous placer ? Avez-vous dîné ? Non ? Allez donc dîner avec Trophime Trophimova.
— Trophime ?
— C’est ma femme de chambre.
Je me rends bien compte qu’elle se venge un peu en m’envoyant à la table de Trophime. Je le crois du moins. Elle me le laisse supposer un moment, puis :
— Moi, j’ai fini. Le soir, je mange peu. Mais Trophime ne commence jamais et avec elle, ça dure tout le temps.
Ozilie s’est levée. On ne voit que son visage dans un grand manteau de fourrure, visage tendu et décidé. Elle reprend :
— Comment avez-vous eu connaissance des textes que vous récitiez ?
— Je ne puis vous répondre.
— Remarquez, dit-elle doucement, que le premier mouvement de surprise passé, cela m’est indifférent. Cette lettre eut son utilité un moment. Elle ne l’a plus aujourd’hui.
— Oui, depuis que vous avez revu le Prince, que vous vous êtes réconciliée avec lui et que vous ne le redoutez plus, sur aucun terrain.
— Expliquez-vous !
— Ne m’interrompez pas… Cette lettre que vous avez perdue était destinée à Mlle Gina, n’est-ce pas ? Le Prince devait la lire un jour ou l’autre. En ce temps-là, vous ne désiriez qu’une chose : que le Prince n’ignorât point ce que vous pensiez de lui. A présent, comme je l’ai dit, il y a entre vous et lui non un traité, mais d’autres bases à un arrangement. Vous le supposez, tout au moins. Certes, cette lettre — l’expression est de vous — « vous est indifférente ». Ne croyez-vous pas que les opinions que vous portiez sur Evgueny intéresseraient quand même le Prince, aujourd’hui ?
— Vous en avez un double de cette lettre ? continue Ozilie, sans se fâcher.
— Le cabinet noir de la poste et la photographie sont deux grandes inventions.
— Un mot encore : le Prince a-t-il eu connaissance de cette… lettre ?
— Jamais, Votre Noblesse.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis le seul qui ai vu ces textes écrits à l’encre sympathique — je suis précis — et que je les garde pour moi.
Ozilie reste silencieuse un moment. Elle va jusqu’à la fenêtre, arrange les rideaux, revient vers moi :
— La raison de votre discrétion ?
Quelle raison donner ? Cette conversation qui dure n’est qu’embûches et périls.
— Je n’entreprendrai jamais rien contre vous.
— Pourquoi ? insiste-t-elle.
— C’est mon secret.
— Même si je vous priais de vouloir bien tout de suite vous éloigner de cette baraque de planches où je suis, pour l’instant, domiciliée ?
— Je ne reprends pas ce que j’ai dit.
En parlant, je me dirige vers la porte, comme si je voulais sortir et devancer son ordre.
— C’est bien, Monsieur. Non, pas par là. Vous n’avez pas dîné et Trophime vous attend.
V LES CONFIDENCES D’UNE DAME D’HONNEUR
— Trophime, je t’envoie un invité.
C’est Ozilie qui me conduit elle-même dans la pièce trop parfumée où réside la camérière.
— Vous n’avez pas dîné ? s’étonne quelque chose accroupi à l’orientale au fond de la chambre.
— Pas encore, Madame.
— Vous pouvez m’appeler Mademoiselle, ça ne me dérange pas. Eh bien, il est temps de manger ! Tournez le deuxième bouton électrique, vous y verrez mieux.
— Quelle heure est-il donc ?
— Vous ne savez pas l’heure ? demande Trophime.
— Ma montre s’est arrêtée.
— Et vous vous dites policier ! Vous ne connaissez même pas l’heure !
— Mais je vais la connaître.
— Comment ? je vous prie.
— Grâce à vous.
— Encore une erreur, cher Monsieur. Si vous étiez mieux renseigné, vous sauriez que Mademoiselle me reproche toujours d’ignorer l’heure et le jour. Je dis : « il fait soleil, il fait gris, il fait pluie » ou bien « il fait soir, il fait nocturne » et ça me suffit.
« Alors, vous voulez dîner, bien que je ne « chasse » pas, pardon… « sasse » pas… connaisse pas l’heure qu’il est… Voici du pâté de foie, voici des hors-d’œuvre, voici des viandes frigorifiées, mais cuites, voici du potage, voici du thé et voici de la bière. Voulez-vous du café au lait allemand ?
— Je vous remercie. Je ne vous dérange pas ?
Je distingue mieux dans cette salle où il n’y a pas de meubles, mais seulement des tapis et des coussins, la jeune femme blonde qui fumait tout à l’heure narquoisement devant sa porte. Elle secoue les épaules.
— Vous avez froid ?
— Peut-être, soupire-t-elle. J’ai trop fumé en regardant la nuit descendre. Ce n’est pourtant pas pour cela que je frissonne. C’est à cause de votre question. Même si vous me dérangiez, qu’est-ce que ça peut faire ? Vous avez faim, n’est-ce pas ? C’est un ordre de Mademoiselle. Vous me tiendrez compagnie. Si vous me dérangez, je dormirai. Mangez. Mademoiselle ne sait pas manger.
— Ah !
— Vous pouvez parler avec confiance ; Mademoiselle s’est retirée. Elle vous abandonne avec moi.
— Donc, disiez-vous, Mademoiselle ne sait pas manger ?…
— Non, elle ne sait pas, décrète Trophime avec autorité. Elle ne mange que quatre fois par jour.
— Ce n’est déjà pas mal.
— Vous trouvez ! Elle mange le matin une fois en se levant, après son débarbouillage, une fois au milieu du jour. A quatre heures, — elle a une montre attachée à son poignet — et à sept heures, elle prend du thé et des petites choses. Mais elle fait semblant de manger.
— Le reste du temps à quoi s’occupe-t-elle ?
— Ici, elle lit. Des journaux, des livres, des histoires, des romans, des journaux encore. Comme si c’était intéressant de lire des histoires que l’on oublie tout de suite après, sur des gens qu’on n’a jamais vus et qui peut-être bien n’existent pas.
— Mais vous, dis-je à Trophime, vous mangez plus souvent ?
— Chaque fois que je ne travaille pas.
— Vous travaillez beaucoup, sans doute ?
— C’est moi qui fais tout ici ! Je travaille beaucoup mais peu à la fois.
— Comment : peu à la fois ?
— Oui, entre chaque travail je me repose.
Ainsi discourant, nous mangeons l’un et l’autre avec appétit. Trophime parle, mais elle sait nettoyer son assiette avec ses doigts, car j’ai en vain cherché autour de moi une fourchette. Je me suis assis sur mes talons et je goûte à plusieurs reprises aux plats que Trophime me présente.
— Il y a longtemps que vous n’avez pas mangé ? s’informe-t-elle.
— Depuis midi.
— Ça fait long, ça, remarque-t-elle.
— Vous n’aviez pas mangé non plus ?
— Non. Rien mangé depuis que je fumais sur le seuil de la porte. Mais à présent, c’est pour vous tenir compagnie. Honneur à l’invité, comprenez-vous ?
Il y a une corbeille à papiers près de moi. A plusieurs reprises, je l’ai poussée légèrement.
— Il vous gêne, Monsieur ? C’est mon casier à documents. C’est bien plus commode qu’un placard qui est tout de suite plein.
Et comme ce « casier à documents » lui déplaît sans doute, Trophime lui envoie un coup de pied. Le panier tombe sur le sol et se vide. Des lettres, des notes, des enveloppes encombrent le tapis.
— Poussez-les, Monsieur. Voulez-vous maintenant de la bière ?
— Volontiers, Mademoiselle.
— C’est que je n’en ai pas.
— Bon. Je me passerai de bière.
— Je n’en ai pas ici. Il faut que je me lève.
— Laissez. Indiquez-moi où se tient cette bière.
— Non. Pas vous. Elle se tient chez Mademoiselle. Je ne puis pourtant pas appeler Mademoiselle pour qu’elle m’apporte la bière.
Elle rit, s’agite un peu, puis avec un effort :
— Allons, je vais me dresser debout. Restez ici.
La corbeille à papiers m’intrigue. A côté de moi des enveloppes de poste-restante : « Mademoiselle Ozilie de Wicheslaw, bureau de la rue Danton. » L’adresse même qu’Ozilie donna à Pierre Caussanges. Sans doute, ces enveloppes doivent-elles servir à Trophime pour retirer les lettres de « Sa Noblesse » à Paris. Mais ainsi dispersées, elles risquent de se perdre. A tout hasard, j’en recueille quelques-unes que j’examinerai à loisir, plus tard.
Précisément, Trophime revient :
— Vous n’avez pas froid ? Fraîcheur des nuits, attention. Tenez, prenez ce manteau.
Elle me jette sur les épaules un large manteau de fourrures.
— C’est chaud, dit-elle. Et solide. Mademoiselle m’a dit que c’était du « claragazul »… Mais on n’y voit rien dans cette maison. Tiens, qu’y a-t-il par terre ?
— C’est votre corbeille qui…
— Non… Cette plaque que j’ai bousculée.
Elle se baisse :
— Mais c’est votre plaque de policier secret !
Elle me tend un petit triangle de cuivre où l’on peut lire : « I. S. 24 ».
— Si ce n’est pas la vôtre, c’est celle de Michel, un autre inspecteur qui est venu le premier jour.
— Ce sera la mienne, si vous voulez.
Elle sourit.
— Alors, accrochez-la solidement, conclut Trophime qui tourne un bouton électrique.
Et j’aperçois devant moi, tenant deux bouteilles de bière, une assez imposante blonde, au visage blanc, avec des yeux bleus sympathiques où se mélangent et se heurtent sans doute l’ingénuité et la malice.
— Ce sont les dernières. Mademoiselle n’en commandera plus. Tant mieux !
— Pourquoi, tant mieux ?
— Parce que ça signifie que nous allons lâcher cette villa…
— Vous vous ennuyez ici ?
— Je m’ennuie partout quand j’y reste trop longtemps, certifie Trophime. Et rien ne m’ennuie plus que de voyager… Quelquefois, je fais ce rêve : me retirer à la campagne, vivre en paix. Deux chaumières et un cœur…
— Pourquoi deux chaumières ?
— Parce que, en cas de séparation, j’en garde une… Mais la campagne, non, ce n’est pas pour moi encore. Déjà de cette villa, j’en ai marre comme prononce le Prince lui-même. Je le comprends. Elle est ennuyeuse cette cour où le Prince vit seul toute la journée.
— Comment, seul ?
— Bien sûr. Les membres de la Cour travaillent en ville. Il ne reste ici que deux professeurs de danses qui sommeillent. Et les chiens de garde : Taurus, Rocamadour…
— Et Frieda ?
— Frieda, c’est une petite chienne sans intérêt, la seule que l’on attache…
— Pourquoi ? Elle est méchante ?
— Non. Elle est idiote. Elle court partout. Elle urine contre les poteaux indicateurs, elle fait des trous avec ses pattes, elle ravage les rues de la ville.
Trophime s’arrête, allume une cigarette.
— Servez-vous, dit-elle.
Puis elle repart :
— Enfin, les gens m’ennuient. Ils sont prétentieux. Ils croient que c’est arrivé. Quand ils se rencontrent, ils se font des saluts avec cérémonie, ils s’appellent : « Comte, Monseigneur, Margrave », ils se disent : « Son Excellence le Ministre de la Police, Son Excellence le Ministre de la Guerre, Sa Noblesse ». Ils se croient réellement « premier aide de camp » ou « premier écuyer ». De vieilles femmes qui sont nettoyeuses de ménage à Genève ou dans les villas voisines s’imaginent « demoiselles d’honneur » parce qu’elles l’ont été autrefois.
— Autrefois ?
— Oui, autrefois, quand la cour existait réellement et que le Roi, père du Prince actuel, gouvernait…
« Eh bien, vous savez ce qu’ils font ces beaux messieurs ? appuie Trophime avec vivacité. L’ancien colonel des uhlans de la garde, aujourd’hui ministre de la Guerre sans armée, est mécanicien d’auto. Et le premier chancelier qui gouverne…
Pour prononcer ces mots, Trophime baisse la voix :
— … gouverne à la place du Prince ! Il donne des leçons en ville.
— Des leçons de quoi ?
— Il est raccommodeur de pianos… Et le ministre de la police ? Il est électricien. C’est pourquoi l’électricité marche au Palais une nuit sur deux. Vous êtes arrivé pendant une nuit lumineuse ?
— Le ministre ne s’occupe pas de l’électricité ici ?
— Si. Il s’en occupe. Et la femme du Premier ? Elle est vendeuse. Et la femme du chef policier ? Elle est manucure.
— Et Mlle Gina ?
— Elle est sténo-dactylographe.
J’insinue parce qu’il faut bien que je parle un peu :
— Mais c’est fort bien tous ces gens qui travaillent dans la journée.
— Ce n’est pas moi qui les blâmerai, approuve Trophime. Non, je sais trop ce que c’est que le travail. Mais ce qui est comique, c’est que lorsqu’ils rentrent au Palais, ils s’arrêtent chez le concierge où il y a un petit vestiaire ; ils y accrochent leurs accoutrements de travailleurs pour la ville et endossent leurs anciens uniformes de cour, costumes d’officiers, d’aides de camp, de ministres. Ainsi affublés, ils pénètrent dans l’enceinte du Palais. Le lendemain matin, ils replacent leurs défroques au vestiaire et se déguisent en mécanicien, électricien, manucure, laveur de chien pour retourner à Genève.
« Quand ils sont habillés en « ce qu’ils étaient auparavant », précise Trophime, ils ne connaissent plus personne et ils redeviennent Son Altesse, Son Excellence, Sa Noblesse. Et des saluts, des révérences ! Jusqu’au Suisse, Monsieur, que vous avez sûrement aperçu. Il est concierge. Sa femme le remplace lorsqu’il y a des visiteurs. Lui, il fait le premier huissier pour la première antichambre. Il introduit les personnalités et il tend la main pour qu’on lui donne un pourliche ?
— Un pourliche ?
— Oui. En français ça signifie un pourboire. On voit bien que vous êtes Suisse, mon bon Monsieur. Après, il va annoncer dans une seconde pièce les gens qui sont dans la première. Dans cette seconde pièce on attend. Un autre huissier apparaît. C’est lui, le concierge, mais il n’a plus de barbe. Il a des favoris sur le visage. Il est devenu premier huissier avec des chaînes au cou. C’est le Premier Ministre qui veut ça, pour l’impression. Mais le concierge y trouve son bénéfice. On fait entrer le visiteur dans une troisième pièce. Le concierge en chasse vite les souris et les araignées. Il nettoie un peu ; il balaie. Puis il se maquille encore et c’est un chambellan à lunettes noires, tout rasé qui arrive. Il faut lui mouiller la patte.
— Vous dites ?
— Lui donner backchich si vous préférez… Vous ne percevez pas les finesses de la langue française…
— Et c’est toujours le concierge ?
— Toujours.
— J’aurais bien voulu voir ces métamorphoses.
— Vous n’avez qu’à solliciter une audience de Son Altesse. Mais si… Transformez-vous un peu… Vous ne verrez pas le Prince, mais vous admirerez trois fois le concierge dans ses travestis.
La porte derrière moi s’est ouverte. Je le devine au petit courant d’air qui soulève les papiers du « casier » de Trophime répandus sur les coussins. Ozilie doit nous écouter…
— J’espère que tu lui en racontes depuis un moment ! murmure-t-elle.
Trophime, sans s’effrayer, approuve :
— Je lui communique mes impressions.
— Elle ne vous dérange pas, Monsieur ? me demande Ozilie.
— Pas du tout, Votre Noblesse.
— Vous voyez, intervient Trophime, Votre Noblesse, il est content.
— On dit — rectifie lentement, sans rire, Ozilie — on dit : « Votre Noblesse peut se rendre compte que son invité est content ».
Puis, à moi, de nouveau, Ozilie accentue :
— Il faut l’excuser, Monsieur. Trophime est une vraie pie borgne. Elle est très bavarde. Elle raconte tout ce qui lui passe par la tête, sans réfléchir, indistinctement. Comme on dirait en France, elle est très exhibitionniste.
Ozilie, sur ces mots, se retire. Brusquement, elle revient :
— Le Prince se dirige par ici. Fuyez Monsieur !
Et elle disparaît.
— Bon ! soupire Trophime, voilà l’autre, à présent…
— Comment faire ? Tout va se découvrir. Fâcheuse idée d’être entré dans ce pavillon !
— Ne vous frappez pas, répond Trophime qui me témoigne une soudaine sympathie — un peu trop vive même.
Pour Ozilie et pour moi, elle décide :
— Ne courez pas. Où iriez-vous dans la nuit, dehors ? Votre chapeau ? Bien. Suivez-moi.
Une tenture qu’elle soulève. Elle me pousse et me voici dans un étroit cabinet.
— Silence ! Je viendrai vous chercher quand il sera parti. J’éteins les lumières et je me couche.
Elle éteint, en effet, car je ne distingue plus rien. Cependant, devant moi quelque chose que je prends pour un rideau opaque. Erreur. Ce sont les deux battants d’une porte qui ne se rejoignent pas tout à fait. Ils sont fermés toutefois. Mes mains rencontrent des verrous soigneusement tirés. De l’autre côté de cette porte, la pièce où Mlle Ozilie et le Prince sont face à face. Leurs voix me parviennent… Décidément, je suis appelé ce soir à surprendre Son Altesse Evgueny dans l’intimité. Et, cette fois, l’endroit choisi est ingénieusement agencé : je me trouve prisonnier dans le poste d’écoute de Mlle Trophime.
VI LE PRINCE N’AVAIT PAS TOUT DIT
D’abord la voix d’Ozilie :
— A quoi dois-je attribuer l’honneur d’une visite si tardive de Votre Altesse ?
La voix du Prince Evgueny :
— J’ai aperçu de la lumière chez vous. J’ai pensé que vous étiez souffrante. J’ai voulu me renseigner.
— Votre Altesse est bien aimable. Votre Altesse n’a pas sommeil ?
— Vous savez qu’il est plus de dix heures et que le couvre-feu est sonné, réplique le Prince.
— C’est vrai, mais que Votre Altesse m’excuse. J’ai un peu oublié les habitudes de la Cour.
Voix hésitante du Prince :
— Vous êtes seule ici ?
— Je suis avec Trophime.
— On peut nous entendre.
— A cette heure-ci, Trophime dort.
Un temps, puis avec cette maladroite hardiesse des amoureux et des timides :
— Vous ne pourriez pas renvoyer Trophime ?
— Pourquoi ? s’étonne Ozilie. Je suis très contente d’elle. Trophime accomplit parfaitement son service.
— Non ! Envoyez-la faire une course…
— Avec vos aides de camp qui sont à la porte ?
— Je suis venu seul.
— Votre Altesse aime toujours ses petites promenades nocturnes qu’il croit solitaires.
— Vous vous moquez de moi ?
— Votre Altesse sait bien que non.
— J’ai, commence le Prince, une prière à adresser à Mlle Ozilie, à Mlle Ozilie en personne. C’est pour lui demander de vouloir bien présenter ma requête à Mlle Isabelle Chenoncay.
— Très bien. Je transcrirai à Mlle Isabelle quand je la verrai, répond Ozilie gravement.
— Non, insiste le Prince. Il faudrait lui transmettre tout de suite. Vous avez bien un moyen de communication depuis le temps que vous vous connaissez et vivez de compagnie.
Ozilie ne se presse pas de répondre. Enfin :
— Nous en avons plusieurs, sans compter le téléphone.
— Eh bien, continue le Prince en riant, téléphonez-lui.
Quelques pas. Ozilie doit se diriger vers un petit meuble que j’ai remarqué, près du mur. Je la distingue en ce moment par une fente, celle que produisent les deux battants au point où ils se rejoignent mal. Ozilie fait mine de décrocher un récepteur.
— Allo ! Oui !… Allo !… Mlle Isabelle Chenoncay, je vous prie. Allo ! ne coupez pas !…
Soudain, la voix contrite et en faisant, sérieusement, le geste de reposer son récepteur :
— Eh bien, vous voyez : ce n’est pas libre.
Encore un moment. Puis, comme on se jette à l’eau, la voix anxieuse du Prince :
— Si vous saviez ! Je ne puis pas vous oublier !
La réplique d’Ozilie, sans timbre, cette fois :
— L’air de la nuit ne vaut décidément rien pour Votre Altesse.
Le Prince changeant de ton et presque enjoué :
— Vous savez que je n’ai plus de professeur de français et que je regrette les bonnes leçons de jadis.
— Votre Altesse désire-t-elle que je cherche de mon côté ?
— Pourquoi avez-vous fui si vite ? demande le Prince d’un accent une fois de plus transformé.
— Je n’ai pas fui, je suis partie.
— Vous même, cependant, vous reconnaissez que vous avez pris la fuite.
— C’est exact. Erreur volontaire que l’on ne peut lire que sur les lettres que j’ai adressées à Mlle Gina.
Ce doit être là une vive impertinence, car je sens le Prince décontenancé. Si je comprends bien, Ozilie lui fait observer sans détours qu’il eut connaissance de la correspondance qu’elle envoyait à la fille du premier ministre. Toutefois, Evgueny essaie d’un :
— Je ne peux plus me passer de vous.
Ce qui amène cette riposte d’Ozilie :
— Je compatis beaucoup aux peines de Votre Altesse, mais un Prince digne de ce nom doit-il se laisser submerger par des soucis de cœur ?
— Suis-je donc un Prince digne de ce nom ? Et croyez-vous que je tienne à être Roi ?
— Ceci ne me concerne point. Mais je dois loyalement vous prévenir que je suis fiancée. Presque mariée…
— Depuis longtemps ?
— Depuis deux mois.
— Deux mois ! Non ! Ce n’est pas possible.
— Vous faut-il des preuves, Monseigneur ! J’ai des lettres qui en font foi. Je puis les mettre sous les yeux de Votre Altesse…
Ozilie doit chercher ces lettres, car si je l’entends remuer des papiers, je ne la vois plus.
— J’avais des lettres ici, remarque-t-elle. Où sont-elles ? Encore égarées !
D’une voix plus élevée :
— Trophime, Trophime, où sont mes lettres ?
— Vous ne les trouvez pas ? demande le Prince. Ne cherchez pas…
— Mais il me les faut, affirme Ozilie qui s’impatiente. Trophime ! veux-tu répondre ?
La « Trophimova » qui, depuis un moment s’est glissée près de moi — mais c’est pour mieux écouter — murmure :
— Zut ! ce sont les trois lettres que je n’ai pas eu le temps de retirer de la poste restante.
S’adressant à moi, en confidence :
— Vous les retirerez pour moi. Je vous expliquerai. Il ne faut pas que ces lettres traînent.
— Pourquoi ?
— On y parle du mariage secret de Mademoiselle. Chut !
— Elle est mariée ?
— Ça vous ennuie ? Rassurez-vous : ce n’est pas tout à fait vrai. C’est pour que le Prince lui f… la paix. Ces lettres que je devais retirer, on les aurait laissées, comme ça traîner par ici pour qu’il les découvre… Alors, quand vous serez à Paris, — si vous y êtes avant nous — vous les prendrez et vous me les enverrez à mon nom. C’est un secret. N’en parlez pas. Et vous me rendrez service. Quand vous irez…
Mais la voix de Mlle Ozilie nous interrompit :
— Trophime, veux-tu te décider à me répondre ?
— Qu’est-ce qu’il y a Votre Noblesse ? interroge Trophime comme quelqu’un qui vient de s’éveiller.
Et pour moi, elle bredouille :
— En voilà une perte ! De belles horreurs ces lettres, à croire que Mademoiselle a un amant !
Evgueny s’en mêle :
— Laissez dormir Trophime : elle ne les trouvera pas plus que vous.
— Pourquoi, je vous prie ? riposte Ozilie.
— Parce que la police de mon Premier a dû passer par là.
« Bienheureuse police, toujours responsable ! » Mais j’écoute soudain avec plus d’attention.
— Oh ! cet homme qui est venu ce soir ! s’écrie Ozilie.
— Un homme est entré, chez vous, ce soir ! s’étonne Evgueny… Naturellement, il vous a parlé et il a subtilisé vos lettres. Laissez donc ! C’est moi qui vous les rapporterai. On va me les offrir demain pour mon petit déjeuner. Mais ces lettres que contenaient-elles ?
— Des choses… répond évasivement Ozilie.
Trophime, n’étant plus appelée, s’est recouchée.
— S’il pouvait les lire, murmure Trophime en riant, il en ferait une tête !
— Ce sont des lettres de mon fiancé, précise Ozilie. Et j’y tenais.
— Ainsi, conclut le Prince, maintenant, je puis dire que je suis seul, sans ami ni conseiller. Pourtant j’avais une si grande confiance en vous !
Ozilie, la voix changée, affirme :
— Vous savez, Monseigneur, l’attachement, le respect que j’ai pour vous. Si. La preuve ? Vous sachant en danger à la Cour, je suis revenue, en dépit de tous les conseils.
— Quels conseils ?
C’est tout ce qu’Evgueny a retenu :
— Certains conseils…
— Les mêmes qui vous firent abandonner la Cour, sans doute ?
— Peut-être…
Un moment de répit. On devine que le Prince ne sait quoi inventer. Ou bien, il n’ose plus parler. Quant à Ozilie, elle attend. Que font-ils ? Je ne les vois pas. Enfin, j’entends, mais assez mal (à cause du bruit que provoque Trophime qui vient de se lever une nouvelle fois) quelques confidences d’Ozilie que je reconstitue comme suit :
— Que Votre Altesse veuille bien se souvenir de la promesse qu’elle me fit : retrouver les lettres que l’on m’a dérobées.
— J’y penserai, assure le Prince. Mais comment était l’homme qui est entré chez vous, ce soir, avant moi ?
Et c’est mon signalement que Mlle Ozilie fournit. Elle dépeint un personnage de bonne taille, maigre, au visage long, au teint brun (Teint brun est exagéré) rasé, avec un nez fort et pointu (Je ne crois pas posséder un nez pointu, mais on se connaît si mal soi-même !)
A chaque détail de ce portrait, Evgueny soupire.
— Je ne vois pas… Non, je ne vois pas.
Ozilie insiste. Elle va rappeler au Prince que cet homme est le délégué qui vint à Paris… Ça ne manque pas, en effet. Cependant réplique inattendue d’Evgueny :
— Je vous ai déjà déclaré que ce n’était pas moi qui avais expédié des émissaires à Paris ! Et comment est-il arrivé ici ! Ah ! parce qu’il avait faim. Et vous l’avez envoyé où ?
— Chez Trophime.
— S’il est encore là, je serais curieux de le voir.
Trophime qui a écouté est prête à tout événement :
— Ne bougez pas ! me souffle-t-elle, tandis que, dans l’autre pièce, le Prince retient Ozilie et lui confie :
— Ne dites pas qui je suis à cet homme-là… Pour lui, je dois rester un officier de service… Non ! il ne me connaît pas. Écoutez, s’il est obséquieux devant moi, je vous l’accorde, c’est qu’il m’a déjà vu ; sinon, c’est qu’il croira réellement ce que vous lui annoncerez.
Ozilie doit se montrer sceptique, car le Prince insiste. Merci quand même de l’avertissement que Son Altesse a bien voulu me fournir. Mais que va répondre Trophime à cette question d’Ozilie :
— Ton invité, est-il toujours avec toi ? demande-t-elle en ouvrent la porte de la chambre où se tient Trophime.
— Oh ! non, Votre Noblesse !
— Où est-il maintenant ? insiste Ozilie.
— Je ne sais pas, mais pas loin d’ici.
— Veux-tu essayer de le retrouver. Tu le ramèneras… Écoute ! Tu lui diras qu’il y a ici un officier de service qui désire lui parler. C’est tout, tu entends. Pas autre chose… Va !… Et ne reste pas une heure et demie dehors…
— Si je ne le découvre pas, je reviens tout de suite, conclut Trophime.
Trophime s’habille dans l’obscurité. D’une voix complice elle me donne ces indications :
— On veut vous voir. Donnez-moi votre chapeau, votre pardessus. Venez. Vous allez sortir. Suivez-moi. C’est le Prince qui va vous parler, vous avez entendu ?
— Oui… Il se fait passer pour un officier de service…
— C’est ça, n’ayez pas peur de lui. Je vous ai aperçu comme vous faisiez la conversation avec une ronde. Prenons la sortie qui m’est réservée. Nous rentrerons par la grande porte, chez Ozilie…
J’obéis à la sympathique Trophime qui m’a décidément pris sous sa garde.