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Les dieux de la tribu

CINQUIÈME PARTIE LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE

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Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes ! Et savez-vous une besogne plus attachante que d’étudier les conditions où se créent leurs variétés ?

Maurice Barrès.

I L’AUTEUR RESPONSABLE

Il y a des lieux tout à fait malsains.

Jacques Wisel et Lonlay-Labbaye, rentrés la veille au soir de Bellegarde, achevaient de déjeuner en compagnie de Floriant dans un restaurant cosmopolite de Genève où ne s’aventurent jamais les vrais Genevois, lorsqu’une femme dont le visage disparaissait sous un chapeau blanc s’approcha de leur table.

Lonlay le premier l’aperçut, mais ne témoigna pas de surprise.

— Que désirez-vous, Mademoiselle ? dit-il.

Trophime Trophimova, reconnaissant le « délégué », commença d’une voix rapide, mais sans éclat :

— Enfin, je vous découvre. Tout à l’heure, Mademoiselle va venir. Ici même, oui. Préparez-lui une place parmi vous comme à une amie que vous attendez. Car vous l’attendez, comprenez-vous. Il se passe de graves choses à la maison des fous costumés.

— Qu’y a-t-il donc ? interrogea Lonlay qui s’efforçait d’être calme et tenait à faire preuve de son sang-froid surtout en présence de Wisel et de Floriant.

— Le Prince et le premier ministre sont furieux. Le Prince surtout.

— Evgueny n’est pas content. Pourquoi ?

— Mais alors, le Prince est en Suisse ! s’étonna Floriant de Floriot.

— Il se réveille celui-là et c’est pour crier. Racontez-moi, Trophime.

— Non Monsieur, tous les indigènes du traktir nous regardent.

— C’est parce que vous êtes debout et votre chapeau blanc les rend malades d’admiration. Asseyez-vous !

— Non. Il faut que j’aille chercher Mademoiselle. Elle attend dans une voiture, tout près.

— Devant notre hôtel ? demanda Wisel.

— Non, Monsieur. A votre hôtel, il y a un garçon d’étage qui est dignitaire à la cour quand il a fini son travail en ville. Il vous connaît et nous aussi.

— Ceci m’explique bien des choses. Mais enfin, reprit Lonlay, pourquoi ces messieurs sont-ils mécontents ?

— On sait tout au Palais, répliqua Trophime. On sait ce que les journaux de Paris racontent sur le Prince qui ne veut pas régner et qui se cache en Suisse. On sait ce qu’il a dit à un envoyé spécial et ce qu’il pense des gens de son entourage. Mademoiselle vous racontera mieux.

Trophime s’en alla. Les trois hommes se regardèrent. Lonlay ne disait rien. Le retentissement que provoquait son article dépassait ses prévisions, ou plutôt l’engageait sur une piste qu’il n’avait relevée sur aucune carte des possibilités.

Jacques Wisel se mit à boire deux fois de suite. Ainsi trahissait-il son agitation. Toutefois, il se surveillait avec force. Dans quelques minutes, Mlle Ozilie allait apparaître. Et il s’étonnait, une fois de plus, de penser avec tant de violence à cette jeune fille. Mais la nouvelle qu’il apprenait, si elle déterminait chez lui un brusque bouleversement, ne lui enlevait rien de son apparence réfléchie : Mlle Ozilie ne discernerait que ce qu’il voudrait lui permettre de lire.

Quant à Floriant de Floriot, il ne dissimulait pas son inquiétude. Il répétait de diverses manières des remarques de ce genre :

— Le Prince était donc en Suisse et non dans son pays ! Il y a deux jours que je télégraphie le contraire. Qu’est-ce qu’on nous fait raconter !

— Voilà bien les dépêches officielles…

— Je ne savais pas !…

— Vous ne m’avez pas cru, répliqua Lonlay. Et le premier jour, vous m’avez répondu : « A quoi bon courir les chemins quand on a tout à sa portée. » Souvenez-vous !

— Je ne suis pas le seul, conclut Floriant de Floriot qui cherchait à se rassurer. Alors, ça finit par imposer une vérité.

Une femme entra, puis une autre toute habillée de noir, dans un ample manteau de voyage. Elle paraissait grande et mince. Lonlay ni Wisel ne reconnurent Mlle Ozilie ; mais ils aperçurent Trophime. Les trois hommes sans hésiter, se levèrent…

Sitôt assise, Mlle Ozilie parla :

— Trophime vous a déjà conté l’essentiel. Je suis venue tout de même. Bonjour, Monsieur, dit-elle en tendant la main à Wisel.

Elle reprit :

— Quel grand sujet d’étonnement pour moi de vous rencontrer ici. Mais c’est surtout à Monsieur — elle désignait Lonlay — que je dois tout d’abord parler.

— Je ne vous présente pas votre voisin, M. Floriant de Floriot, intervint discrètement Lonlay. Vous êtes censée le connaître comme vous nous connaissez tous.

— Ne présentez pas, merci. Je connais désormais M. Floriant de Floriot.

Et elle examina d’un coup d’œil Floriant. Elle le jugeait fonctionnaire paisible, mal construit au surplus pour supporter sans défaillance les gaz asphyxiants des villes. Puis :

— Voici que tout à l’heure, donc, le Prince Evgueny — que Dieu conserve, n’est-ce pas ? — vient me voir, tout écumant et enragé, et me demande :

« — Vous êtes l’amie et la complice de ce garçon qui a écrit sur moi à Paris, des stupidités ?

« D’abord, je ne comprenais pas. Il y a tant de garçons capables d’écrire à Paris des stupidités. Je dis :

« — Quel garçon ?

« Je vous fais la grâce de ne pas sténographier ici toute notre conversation. Je devine à la fin que ce garçon c’était vous, Monsieur Lonlay, que le Prince voulait désigner.

« — Mais non, dis-je au Prince, ce garçon est un de vos délégués à Paris. Je le sais. Et c’est comme ça que je l’ai rencontré.

« — Un délégué ? Pas à moi ! interrompt le Prince. Enfin, voilà, ajoute-t-il. On a imprimé sur moi des choses folles. Pas du tout ce que je voulais. »

« Le Prince m’a montré votre article… »

— Comment ? Mon article ? s’étonna Lonlay, surpris sincèrement que son télégramme expédié la veille, paru le matin à Paris, fût déjà connu en Suisse.

— Oui, un article où l’on racontait que le Prince ne voulait pas régner, qu’il préférait vivre paisiblement en Suisse que de se faire tuer au milieu de ses partisans… Enfin, des commentaires très aimables, comme ça… »

Puissance de la voix humaine, sortilège intraduisible. Jacques Wisel écoutait et regardait. La sympathie affectueuse que l’on éprouve pour certaines cantatrices et comédiennes à la voix prenante… Et pour ces femmes qui chantent aux carrefours plébéiens…, Wisel la concevait tout d’un coup. Il n’entendait qu’assez mal ce que contait Ozilie, mais il était conquis par le charme de cet accent étranger et pittoresque.

— Il faut que vous sachiez, reprit Ozilie. Un typographe d’une imprimerie de Genève qui est dignitaire de la Cour.

— Lui aussi ! remarqua Lonlay.

— … a pu obtenir des épreuves d’un télégramme envoyé de France. Ce télégramme est le texte complet de l’article d’un journal parisien. Le typographe a remis au chancelier ces épreuves que demain tous les « canards » de la ville vont reproduire.

« J’ai compris, à partir de ce moment-là, que nous étions un peu suspectes à la Cour…

— Qui ? Vous ?

— Moi. Et encore Trophime qui m’a dit : « Je vais prévenir M. Lonlay. Ça l’intéressera. » Le Prince, de son côté, m’a déclaré :

« — Si ce n’est pas le garçon à qui vous avez donné un asile de nuit, c’est un autre. Et il m’a cité d’abord votre nom, votre adresse ici.

— Comment sait-il ?

— Par le garçon d’étage de votre hôtel.

— Qui est dignitaire à la Cour ?

— Précisément. Il m’a cité encore le nom de M. Wisel. Alors, j’ai voulu accompagner Trophime à Genève. Voilà comment nous sommes arrivées… Non, ne remerciez pas. Réfléchissez et agissez vite.

Elle les regardait et ne mangeait pas. Elle paraissait vraiment anxieuse. « Une femme, songeait Lonlay, ne peut être ainsi bouleversée que pour trois causes : on lui a pris son collier, son chien ou son amant. »

— Maintenant, continua Mlle Ozilie, je crois que c’est M. Wisel que l’on poursuit et que l’on veut arrêter.

— Pourquoi arrêter Wisel ? demanda Lonlay.

— Parce qu’il est responsable des stupidités — excusez-moi, Monsieur — qui sont imprimées à Paris.

— C’est toujours le garçon d’étage qui a fourni ces renseignements. Mais comment arrêter Wisel ? reprit Lonlay.

— Je ne sais pas. Mais ils pourront.

— Ils pourront !… répéta Lonlay en riant.

— Vous ne les connaissez pas du tout. Vous ne vous rendez pas compte de l’agitation furieuse qu’il y a au Palais. Et ce soir, quand on vendra dans les rues les journaux de Paris arrivés avec le train ! Et demain, 21 octobre, quand la suite paraîtra : « les confidences »… je ne sais plus…

— « D’une dame d’honneur », compléta Lonlay.

— Comment savez-vous ?

— Parce que je sais. Nous savons. Tout le monde est au courant.

— Oui. Vous venez de m’avouer : c’est vous l’auteur responsable. Eh bien, il vous faut fuir tout de suite.

— Ils ne m’arrêteront pas.

— Non. Mais il y a la vengeance, la punition comme ils disent. Un coup de pistolet dans la rue ; dans votre chambre, le poison ; dans l’escalier, la chute. Après, on déplore : « Comme c’est regrettable un accident ! ». Fuyez donc ! Auparavant, quelle dame d’honneur avez-vous interrogée ? Vous n’avez vu que Trophime. Mais ce n’est pas…

— Rassurez-vous : c’est une transposition adroite, mais vraie…

— Grand Dieu, qu’est-ce que cela signifie ? Enfin, si vous vous comprenez. Une autre chose comique… Le Prince m’a reproché d’avoir scandaleusement fait dormir sous ma toiture mon fiancé… Vous ne connaissez pas mon fiancé, d’après le Prince ?…

— Je ne vois pas, avoua Lonlay.

— Vous ne voyez pas ! C’est compréhensible. Mon fiancé, eh bien, c’est vous ! N’est-ce pas ! C’est vaudevillesque.

Lonlay ne souriait qu’à demi. Wisel s’amusait. Floriant ouvrait de grands yeux. Mlle Ozilie n’insista pas. Elle reprit :

— M. Wisel n’est pas le responsable. Cependant, il doit partir, car ces Messieurs ne savent pas et ils pourraient faire une prodigieuse erreur irréparable. Donc, fuyez, Monsieur Wisel.

Lonlay ne laissa pas à Jacques Wisel le temps de répondre. Déjà il s’adressait à Floriot.

— Vous qui connaissez ces Messieurs du bureau politique vous devriez aller jusque chez eux. Ils vous donneraient un de leurs petits communiqués habituels. Ce sera, cette fois-ci, un démenti aux journaux de Paris.

— A un journal de Paris, rectifia Ozilie.

— Ce démenti, nous l’enverrons à nos journaux en spécifiant l’origine. Quant à vous, Wisel, vous devriez partir comme on vous le conseille.

— Mais Mademoiselle, que va-t-elle devenir ? demanda celui que tout le monde renvoyait ainsi aux frontières.

— Nous ne sommes encore ni au secret, ni arrêtés, expliqua Ozilie. Mais où aller ? Je suis sûre qu’il y a des barrages près des douanes. Le mieux, pour nous, est de rentrer paisiblement à la « Grande Marche ». A l’heure présente, on nous croit évaporées, n’est-ce pas ? Donc coupables. Nous rentrons, Trophime et moi, avec des provisions, des marchandises que nous aurons prises à Genève. Nous avons l’air bien sages. Donc, nous ne sommes pas coupables. C’est encore à la « Grande Marche » que nous serons le plus en sûreté.

— Je vais au bureau politique, annonça Floriot.

— Et moi, commander pour une nouvelle promenade notre voiture d’hier, ajouta Lonlay.

Les deux hommes se levèrent laissant Ozilie, Wisel et Trophime ensemble. Trophime ne perdait pas son temps. Elle avait cueilli dans chacun des plats qui garnissaient la table : l’omelette de Floriant, le gigot de Lonlay, les petits pois de Wisel, les hors-d’œuvre de quoi emplir son assiette. Elle mangeait avec méthode.

— Je vois que les voyages vont recommencer, conclut-elle.

Mais Ozilie ni Jacques Wisel ne l’écoutaient. Ils parlaient…

II LA « PETITE DISCIPLE »

— Comment vous remercier ?

Ce furent les premiers mots de Jacques Wisel.

— De quoi ? demanda Ozilie.

— De ce que vous avez fait pour nous, pour moi…

— Ne me remerciez pas.

La sécheresse d’Ozilie était visible. Sécheresse ou prudence sur le qui-vive ? Cette attitude reparaissait ainsi chaque fois que la jeune fille se trouvait devant un inconnu. « A qui en veut-il, celui-là ? » semblait-elle dire. Et elle ne reprenait quelque assurance qu’en se montrant agressive.

— Qui sait ? rectifia-t-elle. Peut-être mes craintes sont-elles mal bâties.

— Enfin, elles m’ont valu cette chance inespérée : vous revoir.

— Mais rien de plus naturel, répliqua Ozilie. N’êtes-vous pas, vous aussi, délégué de Son Altesse ? Donc idoine à revenir par ici. Et par conséquent à me rencontrer.

— C’est exact, concéda Wisel en souriant.

— Pourquoi souriez-vous ? A cause de mes erreurs de français ?

— Ne croyez pas…

— Alors, que dois-je croire ?

— C’est parce que vous paraissez trouver toute simple une rencontre aussi inattendue que celle-ci.

— Cependant, je devais revenir à Genève et vous aussi.

— Moi, passe encore. Mais vous ? demanda Wisel.

— Et les lettres du Prince, celles qu’il exigeait et que je voulais lui remettre moi-même. Oubliez-vous ?

— Je n’ai pas oublié. Et à présent, ces lettres ?

— L’affaire des lettres est terminée. Gina — vous vous souvenez — à qui j’écrivais aussi quelquefois est invisible. Si la fille du chancelier ne cherche pas à me voir, moi non plus. Mais je retournerai à la Grande Marche, par point d’honneur. Pour crâner, comme vous dites…

— Mais je ne dis rien !

— … dans votre langue française.

— Vous n’avez pas peur de retourner à la Grande Marche.

— Pourquoi peur ? Puisque c’est une question d’honneur. Mais je n’y resterai pas… Où j’irai ? Vous avez donc bien envie de le savoir ? J’irai sans doute, à Wien, en Autriche, puis en Italie.

— Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris ?

— D’abord parce que mes passeports ne sont pas prêts pour France. Deuxième raison. Parce que, et vous n’y songez plus je constate, je suis une institutrice modiste… non, modeste et que je dois gagner mon pain quotidien où l’on m’envoie. Seigneur ! et ce M. Lonlay qui ne revient pas avec sa grosse voiture !

— Lonlay est allé quérir une voiture ?

— Oui. Pour vous emmener…

— Pour m’emmener ?… Vous êtes pressée de me voir partir ?

Ozilie répliqua sans avoir l’air d’y entendre malice :

— Très pressée. Votre existence est en danger.

— Que peuvent-ils contre moi ?

— Beaucoup de choses et vous rien du tout contre eux. Vous, ils vous connaissent. Vous, vous n’en connaissez aucun ? Pourriez-vous seulement dessiner la tête du garçon de l’étage qui vous surveillait ?

Wisel ne fit pas d’objection. Il s’inclina même :

— Penser que je vous retrouve aujourd’hui et c’est pour vous perdre tout de suite. Je n’ai jamais oublié le jour où nous nous sommes rencontrés.

Trophime, sans se soucier de cette conversation, avait commandé du thé et des liqueurs. Son repas était terminé. Elle jugea opportun de s’informer auprès de Wisel :

— Vous préférez du café, peut-être ? Bon ! Du café aussi.

— Quel jour était-ce donc ? s’étonna Ozilie répondant à Wisel.

— C’était le 12 octobre.

— Il y a huit jours.

— Que d’événements en huit jours. Si vous saviez comme j’ai été heureux de vous apercevoir tout à l’heure.

— Parlez plus bas, vous allez déranger la méditation de Trophime.

— Vous vous moquez de moi ?

— Un peu, sans doute. Pourquoi vous croyez-vous obligé, Monsieur Wisel, de me débiter des politesses françaises ? Parce que nous sommes tous les deux, parce que c’est la seconde fois que nous nous rencontrons, parce que Trophime ne vous écoute pas…

— J’entends très bien, interrompit Trophime. Mais ça ne m’intéresse pas.

— Ce ne sont pas des politesses, croyez-moi… Je m’exprime si mal.

— Alors, ne parlez plus. Sinon, dans vingt-cinq secondes, vous allez me jurer que vous m’aimez, que vous n’aimez que moi. Ne protestez pas. Si vous saviez ce que j’entends par amour. Je suis très intolérante, vous savez. Je retiens tout. Pas d’accommodages. Les hommes se contentent du relatif. Ils sont plus sages, dit-on. Eh bien, je ne suis pas sage, voilà. En vérité, c’est parce qu’ils y trouvent avantage.

« Et j’en ai tant vu qui s’amusaient autour de moi, avec ce sentiment-là. Je vous en prie, Monsieur Wisel, demeurez comme je vous ai imaginé. Ne vous croyez pas condamné à des galanteries parisiennes. »

— Vous vous trompez, Mademoiselle. Mais je constate que vous avez sur les Français des idées toutes faites…

— Non. Pas uniquement sur les Français, Monsieur Wisel. Ah ! voici Monsieur Lonlay !… Non, ce n’est pas lui…

Cette froideur calculée et irascible que cachait-elle ? Wisel s’en serait aperçu si lui-même n’avait été interdit par les vives ripostes d’Ozilie. Cependant, la jeune fille récupéra cette maîtrise de soi qui lui était chère et, pour atténuer l’accent de ses paroles, elle avoua :

— Oui, je vous taquine. Mais je conçois que vous êtes content parce que je suis venue à Genève, ainsi, pour l’avertissage.

— … ment… rectifia Wisel, presque malgré lui.

— Vous dites ?… ment ?… Ah ! oui, c’est vrai : l’avertissagement.

— Non : l’avertissement.

— Ah ! je suis heureuse ! s’écria Ozilie. Vous vous souvenez que nous devions nous promener ensemble pour des leçons à donner et à recevoir. Vous m’auriez rectifié. J’en ai un pressant besoin. J’aurais été votre petite disciple. Expliquez-moi encore. Doit-on prononcer : révolte ou « révoltage » ? « Émotionner », est-ce que cela est convenable ? Ce matin, Trophime m’assurait qu’il n’y avait pas de raison pour qu’on ne dise pas : « émotionnement », puis « émotionnementer quelqu’un ». De même « réceptionnement », puis « réceptionnementer ». Ainsi de suite parce que la langue française suit le progrès de l’évolution.

« Mais il y a un langage international. Vous ne le nierez pas. Aussi, cela m’irrite en France, quand vous écrivez : Guillaume. Qui ça, Guillaume ? Il n’y a que Guillaume Apollinaire. C’est pour faire entendre le Kaiser allemand, quand c’est Wilhelm pour tout le monde. Vous dites cependant : Wilhelmine. Pourquoi pas « Guillaumette » ? Et encore Londres quand il y a London ; Gênes pour Genova, Florence quand il faut Firenze…

— Doit-on prononcer Paris ou Parisse ? demanda ingénument Wisel. Car il n’y a que les Français — si peu de chose en somme — qui disent : Paris.

Elle sourit, mais ne répondit pas. Elle regardait Jacques Wisel qui semblait ne voir que la porte d’entrée du restaurant. Trophime n’était plus à leur table. Où pouvait-elle bien se tenir ? Il la cherchait des yeux dans la salle presque vide, maintenant. Enfin, il l’aperçut assise à la terrasse. « Le modèle des dames de compagnie cette Trophime », pensa-t-il.

Mais d’où venait-elle ? Russe ? Polonaise ? Roumaine ? Et Ozilie ? Il ne savait d’elle rien de précis si ce n’est l’histoire qu’elle lui avait confiée huit jours plus tôt. Toutefois, il ne cessait de songer à cette jeune fille. Jeune fille ou jeune femme ? Cela aussi, il l’ignorait.

Jacques Wisel parvenait à cet âge où un homme se retourne sur les ombres qu’il a laissées et se demande : « Comment ai-je vécu ? A quoi bon tout cela ? »

Comme il ne se sentait pas d’ambition précise, peut-être par faiblesse de moyens, il se trouvait du même coup sans désirs avec une lassitude souvent plus vieille que son corps. Une mauvaise expérience féminine montait la garde à l’origine de ses déceptions et de sa méfiance. Sentinelle qui ne prend jamais de repos et avec laquelle il faut toujours ruser. Sur ce point, Ozilie lui ressemblait. Toutefois, comme l’avait observé Lonlay, elle se montrait hostile parce qu’elle ne lisait qu’intérêt et basses passions sur les visages qui l’approchaient, tandis que Jacques Wisel opposait par tactique, et d’une façon générale, à toute avance indiscrète ou trop vive une politesse anachronique ou la plus volontaire indifférence…

— Que se passe-t-il donc ? Ce M. Lonlay ne revient pas…

— Voulez-vous que nous allions aux nouvelles ? proposa Wisel.

— Non. Je vous compromettrais. Je vais plutôt envoyer Trophime ? Elle trouvera bien le moyen d’atterrir jusqu’à ce Monsieur.

— Vous en êtes sûre ? interrogea Wisel.

— Tout à fait, affirma Ozilie. Elle ne s’intéresse pas à notre existence quotidienne. Elle en vit une autre. Elle aime ses aises, sa tranquillité, les repas abondants, les lits bas et encombrés de coussins, les voyages, (mais non les départs), tout ce qui la change, l’amuse ou la bouscule. Je la connais depuis si longtemps. Sa mère était déjà au service de ma mère…

Toutefois, Ozilie songeait : « Pourquoi suis-je aimantée, malgré moi, vers ce Français correct que je ne connais pas ? Analyse-t-on jamais ces choses-là ? Si j’avais su que Lonlay était responsable de l’article parisien et non Wisel que l’on a dénoncé par erreur, serais-je venue jusqu’ici prévenir ces Messieurs ? Peut-être… Pour faire échec au chancelier. Mais je le pense parce que c’est fait, parce que je me suis déplacée et que le plus grave est accompli.

« Un indiscutable avertissement intérieur me permet de croire que le vrai danger, pour moi, c’est maintenant, et non lorsque, pensionnaire romanesque, je m’évadais de la Cour pour ne plus subir la présence d’Evgueny. C’est aujourd’hui que je devrais fuir pour demeurer libre. Mais je veux et je n’ose plus vouloir… Le prince Evgueny doit être ainsi quand il est contraint de prendre une décision. Pourtant, je n’ai rien du caractère d’Evgueny… »

Et pour disperser ses secrètes réflexions, Ozilie continua, mais tout haut :

— Je vais être obligée de m’éloigner. Quelques visites encore. Promettez-moi donc que vous partirez cette nuit.

Cette prière rendit perplexe Jacques Wisel. Il ne comprit pas tout de suite que la jeune fille et lui-même avaient séparément, accompli un même travail de réflexions intérieures.

— Vous me le demandez, je le ferai, dit-il. Je vous remercie.

— Encore ? interrompit Ozilie.

Il hésita. Les solitaires, comme Wisel, éprouvent toujours quelque peine pour mettre en route eux-mêmes une conversation ou la faire repartir.

— J’y tiens, reprit-il. Vous vous êtes dérangée pour m’avertir ?

Aussitôt, Ozilie sur la défensive, se montra irritable :

— Pas du tout ! Je ne connaissais que M. Lonlay. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai pensé — l’ai-je même pensé ?… Enfin, j’ai fait ce rapprochement : Lonlay ? Wisel ?… C’est peut-être la même personne… Wisel est-ce une signature, un pseudonyme ?…

Jacques Wisel ne répondit pas. Justement quand il s’était décidé à parler une nouvelle fois de sa gratitude il songeait : « Puisque cette jeune fille a si rapidement quitté la Grande Marche pour me conseiller de rentrer en France, c’est bien la preuve que j’occupe quelque place de choix dans sa pensée. »

Ozilie devinait-elle la courbe particulière des remarques secrètes de Wisel ? Elle poursuivit avec un visible souci de se montrer désagréable :

— Vous avez bénéficié d’une confusion de noms qui s’est produite en mon esprit. D’ailleurs, Trophime et moi, nous voulions sortir, nous voulions montrer à ces messieurs de la Grande Marche que nous n’avions pas peur, bien que suspectes. Nous restions indépendantes. Nous avions envie de trotter un peu dans Genève.

— Vous êtes sûre que personne ne vous a suivies.

— Je ne crois pas. Tant pis ! Trophime surveillait.

Un moment, une gêne à cause du silence. Enfin, Wisel demanda :

— Vous dites tantôt Trophime, tantôt Trophimova.

— Je dis toujours « Trophime ». Je dis rarement « Trophime fille de Trophime ». Mais je ne dis jamais : « Trophimova » tout court.

« Enfin, cette fois, voici Lonlay !

— Mon vieux, dit le journaliste en entrant, préparez-vous, n’hésitez plus.

— Mes bagages ?

— Je les prendrai quand je m’en irai, dans quelques jours. D’ici une demi-heure, vous serez en sûreté. Vous me télégraphierez aussitôt.

— Au revoir, Mademoiselle, commença Wisel.

— Pas d’adieux, interrompit Lonlay. Votre départ doit passer inaperçu. Vous trouverez une combinaison dans l’auto. Vous la prendrez. Voici mon passeport. Il est au point. Donnez-moi le vôtre.

— Quand vous reverrai-je maintenant ?

Wisel s’adressait aussi bien à Lonlay qu’à Mlle Ozilie.

— Écrivez-moi. Si vous avez quelque chose pour Mademoiselle, envoyez-le-moi, je ferai suivre.

— C’est cela, intervint Ozilie. Sans adieux donc, Monsieur, puisque c’est l’ordre. Je garde une belle image de vous.

— J’avais tant de choses ! tant de choses à vous dire ! murmura Wisel.

— Eh bien, vous me les écrirez ! répliqua-t-elle d’un air enjoué.

Ozilie serra vivement la main de Wisel. Elle le regardait franchement. Elle avait perdu sa figure irritée. Elle souriait, les yeux brillants, trop brillants, peut-être par ce que des larmes y montaient.

A ce moment, Floriot arrivait, l’air important :

— Ils sont furieux, au bureau politique. Ils jurent dans un jargon épouvantable. Ils nous ont affirmé que tout ce que disait ce journal de Paris était faux.

— Alors, pourquoi sont-ils furieux ? observa Lonlay.

— Vous êtes encore là ! s’étonna Floriot en apercevant Wisel.

— Je pars.

— Un cigare ? demanda Lonlay.

— Non, merci, répondit Wisel qui accepta quand même le cigare qu’on lui offrait.

Les deux hommes se servirent de la même allumette. Wisel fumait distraitement. Lonlay qui conservait toujours sa présence d’esprit, décida :

— Vous avez entendu ce que vient de raconter Floriot ?… Quand vous serez à Bellegarde, voulez-vous, mon cher Wisel, télégraphier pour moi, en quelques mots, à mon journal, ce que vous en aurez retenu. Merci d’avance. Je vais vous remettre ma carte télégraphique. Vous la laisserez à mon nom, sous enveloppe à la poste restante de ce pays.

Tous, ils étaient maintenant devant la porte du restaurant. Une automobile découverte tourna en ronflant. Lonlay s’approcha.

— Montez, dit-il à Wisel. Et pas un mot d’adieu.

— Vous avez raison, approuva Ozilie.

La voiture partit aussitôt. Wisel, debout, salua. Il se trouvait sans équilibre… Avoir revu Ozilie et la perdre aussitôt. Quelque chose lui barrait la gorge ; une sorte de mal de mer le gagnait : une bouffée mal aspirée de ce cigare sans doute…

— Enfin ! conclut Lonlay.

Il se retourna et aperçut Ozilie qui, en dépit des consignes, secouait son mouchoir pour une silhouette de Wisel de plus en plus fragile. Lonlay ne se permit aucune remarque. « Les femmes sont partout les mêmes, se dit-il, mobiles et contradictoires. Trois secondes plus tôt elle me félicitait quand j’interdisais toute manifestation de la dernière heure. » Il attendit même patiemment. Il regardait Ozilie avec une curiosité amusée : « Wisel et elle sont beaucoup plus intimes que je ne l’imaginais. »

— Vous rentrez à la Grande Marche ? demanda-t-il à Ozilie.

— Un tour dans Genève. Puis Trophime et moi, nous retournons à la Cour.

— Vous viendrez déjeuner avec nous, demain ? reprit Lonlay.

— Non, vous êtes trop compromettants, répliqua Ozilie.

— Nous serons dans une salle réservée.

— Ça ne fait rien.

— Puisque le « coupable-responsable » est déjà loin ! Et moi, je ne suis qu’un « délégué ». Vous avez bien le droit de m’avoir vu et de me reconnaître.

— Je ferai mon possible, déclara Ozilie.

— Il vaudrait mieux ne rien promettre, observa Trophime.

— Viens avec moi, conclut Ozilie ; nous laissons ces Messieurs.

Lorsqu’Ozilie et Trophime furent parties, Lonlay constata pour Floriot :

— C’est une brave petite fille…

Toutefois, il songeait :

« Curieux, et je l’ai déjà remarqué : il y a des moments où Ozilie use d’un français sans accent et d’autres où elle emploie un mot pour un autre. Suis-je stupide ! s’écria Lonlay. Elle s’exprime correctement quand elle oublie qu’elle est Ozilie de Wicheslaw, parce qu’elle parle comme Isabelle Chenoncay. »

III UN GUIDE POUR SORTIR DU PARC…

Ce ne fut pas Ozilie qui vint au rendez-vous de Lonlay, ce dimanche 21 octobre. Mais Trophime qui apparut.

Lonlay qui déjeunait avec Floriot n’en conçut aucune surprise. « Ozilie, bien que française autant que Mlle Isabelle Chenoncay peut l’être, a fini, sans doute, par acquérir des habitudes orientales ». Cette remarque, il la conservait pour lui. Toutefois, lorsqu’il distingua le visage troublé de Trophime, il se leva plus vite qu’il ne l’aurait voulu, devant les regards méfiants des garçons.

— Qu’est-il arrivé ?

— J’ai pu sortir parce que je suis libre encore ; répondit doucement Trophime. Mademoiselle ne peut plus. On a tout renversé dans sa chambre. Elle est au secret. On la croit complice. Je crains beaucoup, car elle leur tiendra tête…

— Que risque-t-elle ?

— La prison, longtemps. Quand on est dans leurs prisons, on n’en sort jamais.

— Charmant pays ! On la soupçonne d’avoir favorisé la fuite de Wisel, n’est-ce pas ?

— Oui. Et encore d’être la complice de celui qui a interrogé le Prince… Écoutez-moi. Je suis venue. Il faut nous aider. Il faut la sauver.

— Il n’y a qu’une solution, résuma Lonlay. Il faut la faire évader. Mais comment ?

Lonlay réfléchissait. « Par quels moyens réussir cette évasion dont je télégraphierai un peu plus tard les détails à Paris, sans donner le nom d’Ozilie, bien entendu ? »

— Venez déjeuner avec nous ?

— Je n’ai pas faim, vous savez, assura Trophime.

— Faites semblant. On nous regarde. Vous connaissez Floriot ?

Trophime fit un signe de tête pour saluer Floriot qui s’était levé ; il avait compris que quelque chose de grave se produisait.

— Dites-moi, reprit Lonlay… Y a-t-il beaucoup de jeunes femmes à la Grande Marche ?

— Pas beaucoup. Il y a la femme du Premier… du premier ministre, celle du premier écuyer, celle du gouverneur militaire, celle…

— Quel âge ont-elles ces jeunes femmes ?

— De trente-huit à cinquante ans.

— Très bien. Et des jeunes filles, combien en comptez-vous ?

— La fille du premier écuyer qui a dix ans et Mlle Gina qui a vingt-six ans.

— Vingt-six ans… C’est l’âge d’Ozilie ?… Faites-moi le portrait de Gina : démarche, corpulence, taille…

— Vous ne l’avez jamais vue ? s’étonna Trophime.

— Je ne m’en souviens pas. Allez… Je vous écoute.

Lonlay avait retrouvé ce ton impératif qui lui était habituel, si déplaisant pour ceux qui ne le connaissaient pas ou le connaissaient mal.

— Gina ne ressemble pas à Mademoiselle. Gina est petite. On dirait une enfant de douze ans. Elle est voûtée comme une vieille femme. Enfin, elle boite.

— De quel pied ?

— De quel pied ? attendez que je me rappelle.

Trophime se leva, pencha la tête sur son épaule droite et rentrant ses épaules, se mit à traîner la jambe, imitant le balancement d’un canard.

— Je croyais que c’était du pied droit, dit-elle en s’asseyant de nouveau. Mais elle boite des deux pieds.

— Comment s’habille-t-elle ?

— En noir, presque toujours.

— Et la nuit, en cette saison ?

— Elle porte un grand manteau noir, une cape…

— Ozilie a-t-elle une cape semblable ?

— Je vois où vous voulez arriver ! prévint Trophime, radieuse soudain et qui se mit à manger ce qu’on lui avait servi.

« Moi, j’ai une cape comme ça… »

— A quelle heure la dernière ronde ? poursuivit Lonlay.

— Il y a des rondes toutes les trois heures. Mais à onze heures, on s’arrête jusqu’au matin. Les autres rondes, celle de deux heures, puis celle de cinq heures sont inscrites sur un rapport quand on se lève…

— En cas d’alerte à la Grande Marche, que fait-on ?

— On tire la cloche devant le Palais. Mais vous ne saviez pas tout cela ?

— Vous m’aidez à m’en souvenir. On tire sur une corde ? insista Lonlay.

— Pas du tout, voyons. On appuie sur un bouton électrique, au corps de garde.

— Vous connaissez cette sonnerie ?

— Bien entendu.

— Combien d’autos au Palais ? Où sont-elles ?

— Une seule auto. Dans un garage, au Palais.

— Les sentinelles ?

— On compte sur deux chiens : Rocamadour, près de la porte aux grilles et Taurus. Mais ils sont attachés.

— Rocamadour n’était pas attaché quand j’étais là-bas, l’autre nuit…

— Cela m’étonne… Vous vous trompez. Rocamadour n’est pas attaché, il est devant la grille, devant l’allée, mais il y reste. C’est un poste. Donc, c’est comme s’il était attaché.

— J’admets ce raisonnement. Floriot, voulez-vous verser à boire à Mademoiselle.

Trophime tendait en effet son verre.

— Pas d’hommes en sentinelle ?

— On y a renoncé ; ils s’endormaient, puis ils s’enrhumaient. Après, ils étaient malades.

— Voulez-vous me tracer le plan de la propriété, avec la maison, les jardins, le parc…?

Trophime que cet interrogatoire amusait dessina aussitôt un plan schématique ; mais les commentaires qu’elle ajouta valaient mieux que son croquis. La propriété de la Grande Marche était sise entre deux routes, l’une parallèle au lac, l’autre qui desservait des villas et des maisons particulières. Le « Palais » se trouvait, par rapport à la route du lac, celle que Lonlay avait prise, le soir où il s’était arrêté devant la porte grillée, sur une petite éminence parmi des arbres. Lonlay comprit pourquoi il n’avait pu, du chemin, apercevoir la maison de plain-pied, de l’autre côté, avec l’allée qui conduit à la porte massive, celle où avait été érigé le poste de garde.

Devant le « Palais », une pièce d’eau, « la mer intérieure ». A droite et à gauche du « Palais », des arbres, des broussailles. Autour de la « mer intérieure », des allées qui étaient devenues : « Perspective du Prince Cyrille », « boulevard du Sobranié », « Avenue du Prince Evgueny »…

Après la « mer », plus loin, le verger qui était clos, puis des jardins, puis le parc. Comme clôture, des murs jusqu’au commencement du parc. Ensuite, de hautes futaies qui dissimulaient une palissade ou des piquets reliés par des fils de fer.

En face de la pièce d’eau, mais assez éloigné, un baraquement, où l’on avait logé Ozilie et Trophime.

— C’est très bien, affirma Lonlay lorsque Trophime eut terminé ses explications.

« Écoutez-moi, reprit-il. Vous allez retourner à la Grande Marche. C’est périlleux, mais je ne vois pas le moyen d’agir autrement. Sans éveiller l’attention, vous irez au corps de garde et vous mettrez hors de service la sonnerie qui commande la cloche d’alarme. Vous saurez ?

— Ça me connaît, affirma Trophime. Plus d’une fois, pour vivre en paix avec Mademoiselle, j’ai rendu inutilisables les sonneries électriques.

— Il faut tout connaître dans la vie, approuva Lonlay. Puis vous prendrez un revolver. C’est au cas où les chiens vous poursuivraient. Vous expliquerez à Mlle Ozilie votre plan, qui est le suivant : A neuf heures, Mlle Ozilie, vous annoncera qu’elle est malade. Elle se couchera. Cependant, elle restera sous ses couvertures, habillée de noir, chaussée, prête à partir. Vous placerez dans un coin votre cape noire qu’elle revêtira. Vous soignerez Mademoiselle, vous ferez semblant. Vous aussi, vous serez prête au départ.

« Vous irez chez la concierge, chez Mlle Gina, je ne sais où encore, demander du thé, de la menthe, du tilleul, ce que vous voudrez, pour Mademoiselle qui est couchée. Ce sera une occasion de répandre la maladie de Mlle Ozilie.

« Maintenant, la sentinelle. Il est probable qu’on en désignera une pour votre porte du pavillon. Vous connaissez la sentinelle ?

— On change chaque soir. Hier, nous en avions une que je n’ai pas vue. Ce n’était pas la même que celle d’avant.

— Il y a donc des sentinelles ?

— Pour nous, oui. Mais, je vous l’ai dit, elles dorment.

— Il faut prévoir le cas où elles ne dormiraient pas. Vous tâcherez d’entrer en conversation avec ce gardien. Vous ne lui cacherez pas que votre maîtresse… Mademoiselle, est malade, vous lui ferez même des confidences comme celle-ci : « Cela m’ennuie un peu, mais cette nuit, elle ne me dérangera pas ; je pourrai dormir tranquille, etc… » Et vous boirez devant lui des liqueurs fortes. Vous ferez le simulacre, tout au moins. Et vous trinquerez souvent, le plus souvent possible, avec la sentinelle…

— J’ai compris. Ça me va, interrompit Trophime. Si c’est le jardinier en second, il sera ivre avant une heure…

— N’allez pas trop vite en besogne. Vous préparerez avec des draps, des oreillers, des coussins deux mannequins qui devront représenter l’un Mlle Ozilie, le second vous-même. Ne cherchez pas la ressemblance. Ces mannequins, vous les cacherez jusqu’à onze heures. A onze heures dix, heure de votre montre, vous les étendrez dans vos lits respectifs. J’ai en ce moment une heure dix. Règlez-vous de même. A onze heures quinze, vous vous habillez, Mlle Ozilie se déguise en Gina, vous, en une des personnes du Palais, celle que vous préférerez.

— Comme la femme du chancelier qui porte un bonnet de fourrure et des bottes…

— C’est ça. Vous avez eu soin de souhaiter bonne nuit à votre gardien s’il ne dort pas déjà. Vous avez aussi fermé solidement toutes vos portes et fenêtres, sauf une fenêtre, celle qui s’ouvre sur le petit sentier, le long du mur de clôture, pour aller aux communs. A onze heures vingt, vous êtes prêtes toutes les deux à sauter par la fenêtre. Vous sautez. Vous refermez la fenêtre, quand vous êtes dehors, au moyen de ficelles que vous avez accrochées à l’intérieur et que vous tirez lorsque vous vous trouvez dans le sentier. Puis vous partez. Vous comprenez ?

— C’est lumineux, déclara Floriot.

— Ça me plaît beaucoup, assura Trophime.

— Vous marchez la première. Mlle Ozilie imite la boiterie de Gina. Vous vous dirigez sur ce point que j’indique par un x minuscule sur votre plan et qui est situé à dix mètres de la fin du parc, du côté de la route parallèle au lac. Vous vous éloignez donc, en quittant votre logis, de la pièce d’eau, passez derrière les jardins, vous arrivez dans les bois et le parc, en d’autres termes, vous traversez en angle presque droit la propriété. Quand vous serez parvenues au point x, il sera onze heures trente-cinq. J’y serai. C’est entendu ?

— Dites que nous y serons, rectifia Floriot.

— Vous voulez venir ? s’étonna Lonlay. Cela peut être dangereux.

— On verra bien.

— A votre aise, répondit Lonlay sans enthousiasme.

— Une seule remarque, observa Trophime. Il y a des fils de fer barbelés comme haies, au fond du parc. Nous ne pourrons pas passer.

— Je serai là, répéta Lonlay. Ayez confiance. Si l’on vous rencontre dans le parc, laissez-vous aborder. Racontez ce qui vous plaira pour permettre à Mademoiselle de fuir… soit jusqu’au point x, soit de retourner sans bruit à son pavillon.

« J’oubliais, vous annoncerez à Mademoiselle que Wisel est en sûreté. J’ai reçu un télégramme de lui ce matin.

— Il doit être content !… remarqua Floriot.

— Eh ! je ne sais pas…

— Il dit quelque chose pour Mademoiselle ? demanda Trophime.

— Sans doute. Ce qu’il a écrit est plein de significations. Lisez plutôt : « Colis pommes arrivé parfait état. Merci ».

IV DISPARITION DES « DAMES D’HONNEUR »

L’automobile qui venait de Genève avait pris la route parallèle au lac, invisible du reste dans la nuit sans remède. Parfois les phares éclaboussaient de lumière des murs, des futaies, d’autres murs…

— Vous avez confiance dans votre conducteur ?

— Oui, dit Lonlay. C’est un garagiste italien qui s’est établi en Suisse. Nous l’arrêterons à cinquante mètres de la « Grande Marche ».

— Cinquante mètres avant d’arriver ? demanda Floriot.

— Non, cinquante mètres après la porte du « Palais ». Nous descendrons de voiture. L’Italien examinera sa machine comme si elle souffrait d’un malaise. Puis j’irai à la rencontre de nos fugitives.

— Je vous accompagnerai, reprit Floriot.

— Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez avec le conducteur…

L’automobile ralentit son allure devant les murs de la « Grande Marche ».

— C’est ici, dit Lonlay.

Aucune lumière. Derrière la porte grillée, aucun bruit.

— Continuez encore, souffla Lonlay. Ne vous arrêtez pas. Je vais sauter…

Il sauta en effet tandis que la voiture poursuivait son chemin. Lonlay écouta un moment. Puis, tournant le dos à l’automobile qui devait aller se garer un peu plus loin, il longea la Grande Marche, ses murailles, la haie d’arbustes qui fermait son parc. Il s’arrêta et attendit. Il se sentait très calme d’apparence. Cependant il n’était pas sans appréhension. Il regarda l’heure au cadran lumineux de sa montre.

— Elles ne sont pas encore arrivées… Onze heures trente-deux… Rien n’est perdu, toutefois.

Un chien aboyait de l’autre côté des murs. Un chat poussa un miaulement prolongé. Quelqu’un s’avançait sur la route. Lonlay revint sur ses pas. Il commençait à être inquiet. Il ne pouvait demeurer ainsi sur place. Une voiture, des passants risquaient de remarquer cet homme isolé, arrêté près des broussailles d’un jardin.

— C’est extraordinaire, se disait-il, les femmes sont toujours en retard.

Onze heures trente-cinq. Toujours rien. Pourquoi celui qui s’avançait un instant plus tôt ne bougeait-il plus ? Lonlay aperçut à quelques mètres devant lui, un long pardessus immobile. Et une voix demanda :

— C’est vous ?

— Vous n’êtes pas avec le conducteur ?

— J’étais inquiet. Je suis venu, répondit Floriot. Elles ne sont pas là ?

— Pas encore.

— Les femmes ne sont jamais en avance, décréta Floriot.

Les deux hommes se tenaient sur le bord de la route. Une même impatience les forçait à changer de place. Alors ils se rappelaient qu’ils n’entendraient rien ou qu’ils ne verraient pas grand’chose si les femmes survenaient. Outre l’anxiété de ne voir arriver aucune des fugitives, le risque qu’elles affrontaient les préoccupait. Tout d’un coup le froissement que produit parmi des branches et des feuilles le passage d’un chien… Ensemble, ils eurent cette pensée :

— Les voilà !

Des mains écartaient les arbustes de la haie. Un visage les regardait :

— Qui est-ce ? demanda Lonlay.

Et il s’aperçut que sa voix tremblait un peu. Comme on ne répondait pas, Lonlay s’avança :

— Qui est-ce ? reprit-il.

— C’est vous ?

Lonlay attendit.

— Écoutez-moi, je ne puis pas sortir.

— C’est bien elle, dit Lonlay qui s’approcha aussitôt.

— On va vous aider, ajouta-t-il.

— Non, je suis venue seule pour vous annoncer que Trophime n’a pu me suivre.

— Et pourquoi ? interrogea Lonlay. Elle est arrêtée ? En prison ?

— Non. Elle est très malade. Elle est couchée.

— Venez quand même, ordonna Lonlay.

— Je vous remercie. Mais c’est impossible. Si je l’abandonne ce soir, je ne la reverrai jamais.

Floriot et Lonlay restaient perplexes.

— Que vous a-t-elle raconté ?

— Elle m’a dit : « Fuyez. Ne m’attendez pas ». Et elle s’est couchée.

Lonlay traduisit sans hésiter :

— Oui, elle a trop bu avec le gardien.

— C’est un peu votre faute, répliqua Ozilie. Vous lui avez recommandé d’enivrer la sentinelle. Ce n’était pas utile. Le soldat boira toujours avec Trophime à qui il faut un compagnon pour porter des toasts.

— Elle a pris son rôle au sérieux, conclut Lonlay. Venez quand même. On la fera partir demain.

— Non. Ce n’est pas possible. Adieu, Messieurs. Tous mes remerciements.

Et Ozilie disparut.

* * *

— Qu’allons-nous faire ? murmura Floriot.

Lonlay ne découvrait pas de solution. Cependant il cherchait. Il avait tout prévu, sauf que Trophime lèverait trop souvent son verre avec la sentinelle. Comment organiser une nouvelle évasion ? Pénétrer dans le parc ? Cela ne lui servirait à rien. Prévenir la police suisse que deux femmes étaient prisonnières à la Grande Marche ? Ce moyen lui déplaisait. Et aboutirait-il à un résultat pratique ? Ozilie avait raison de ne pas laisser Trophime. Tant qu’elle serait là, Trophime ne serait pas maltraitée. Les deux femmes devaient fuir ensemble ou rester ensemble en captivité.

Soudain, il entendit qu’on l’appelait…

— Vous êtes toujours là ? Trophime est arrivée. Est-il temps encore ?

C’était Ozilie qui revenait. Lonlay aussitôt accourut, écarta résolument les branches de la haie. Une forme noire surgit à qui il tendit la main.

— Occupez-vous de Trophime. Elle me suit. Je ne sais comment elle a réussi.

Floriot et Lonlay attirèrent jusqu’à eux Trophime méconnaissable, sans bonnet de fourrure, les cheveux sur les yeux, la jupe maculée de terre humide.

— Elle s’est traînée à quatre pattes, constata Floriot.

— Non, rectifia Trophime. Je suis tombée plusieurs fois. La nuit est si noire.

Les deux hommes entraînèrent Trophime jusqu’à la voiture ; Ozilie les précédait.

— C’est loin ?

— Nous y sommes.

On plaça Trophime dans le fond, presque sur le tapis. L’automobile partit immédiatement.

— Où voulez-vous aller ? demanda Lonlay.

— Pas à Genève, assura Ozilie. Car c’est là que les recherches vont commencer tout de suite.

— Eh bien, répliqua Lonlay, déposez-nous, mon compagnon et moi aux portes de la ville, puis prenez la direction qu’il vous plaira. Le conducteur est à vos ordres.

— Je connais une maison où nous serons tranquilles, Trophime et moi. Nous y arriverons demain matin.

— Oui. Ne traversez pas la frontière tout de suite. Et après, où irez-vous ?

— Après ? Dès que nous aurons dépisté la police de Son Altesse, nous irons à Wien.

— Et à Paris ? quand ?

— Nous vous avertirons…

L’automobile était déjà loin de la Grande Marche. A présent, elle gagnait de vitesse… Il faisait froid. Le vent s’était levé et soufflait parfois, en tempête.

— Le temps va changer, annonça Floriot.

— Oui. Un orage. Dites-moi, reprit Lonlay s’adressant à Ozilie, vous n’avez pas eu peur ?

— Peur ? Peut-être. J’étais très émue. Nous avons suivi votre plan. La sentinelle, Trophime a voulu qu’elle ne se réveille pas. Trophime a bu beaucoup elle-même. Regardez, du reste, comme elle dort.

Quelque chose qui s’était effondré comme un sac mal fermé garnissait le fond de la voiture. Lonlay sourit. Ozilie continua :

— Je me suis égarée un peu dans les jardins. J’étais seule. Je ne voulais pas que vous m’attendiez toute la nuit. Après vous avoir dit « adieu », je suis revenue. J’ai eu une grande agitation, tout d’un coup : une bête rampait. C’était Trophime. Comment a-t-elle pu arriver jusque-là ? Alors, nous sommes allées jusqu’au rendez-vous. Je me disais : « Seront-ils là encore ? »

— Qu’auriez-vous fait si…?

— J’aurais caché Trophime quelque part et j’aurais marché jusqu’à une habitation…

— Que s’est-il passé au Palais ? demanda Lonlay dont la curiosité n’avait plus de limites.

— Des officiers ont été mis aux arrêts. Entre nous, dans la journée, ils se rendent quand même à leurs travaux en ville. Et la nuit, ils couchent dans leur lit. Mais enfin, ils sont aux arrêts, parce que soupçonnés…

— Ordre de qui ?

— Du chancelier… Quant à moi, le Prince m’a dit : « Je n’avais pas conté tout cela à ce petit journaliste ! Il m’a représenté d’une façon ridicule, comme un homme qui a peur de se battre et de gouverner. Il a beaucoup d’imagination, ce Monsieur ! »

— Pauvre Altesse ! murmurait Lonlay. Ce Prince avait donc imaginé que le journaliste dirait seulement : « Confidences d’un officier de service. » Et non « Confidences d’une Altesse. » Il n’avait oublié qu’une chose : se mettre à la place du journaliste et d’un journaliste qui étant renseigné pouvait avoir l’air de ne point l’être.

« Le Prince n’avait pas songé non plus que ce journaliste mettrait en cause non l’officier de service, mais le Prince lui-même et attribuerait à des velléités et à une impuissance d’administrer irrémédiable, les vœux d’une Majesté déguisée en lieutenant faisant une ronde…

Ozilie trouva une conclusion définitive :

— Vous ferez bien de vous méfier !

— Si nous racontons — sans vous nommer — votre évasion, quelque jour, s’informa Lonlay qui suivait son idée, est-ce que cela vous gênera beaucoup ?

— Amusez-vous tant qu’il vous plaira, affirma Ozilie en riant. Au contraire, ils seront furieux un peu plus et un peu plus ridicules. Je n’ai plus de pitié à présent.

« Qu’est-ce que cela promet ! » remarqua Lonlay pour lui-même.

A ce moment, on approchait des faubourgs d’une ville… Genève, sans doute. La voiture s’arrêta. Lonlay et Floriot descendirent. Ils étaient arrivés. Ozilie se leva elle aussi, pour les remercier et examiner l’automobile.

— Oh ! dit-elle, elle est de taille. Ce n’est pas un moteur à petit pouvoir.

— Nous allons vous laisser maintenant que vous êtes hors de danger. Mon ami et moi, nous gagnerons Genève à pied. La marche, exercice excellent…

— Oui, l’heure est venue, nous allons nous séparer, décréta Ozilie. Peut-être pour toujours. Puis-je vous poser une question ?

— Vous allez vous mettre en retard, répondit Lonlay mécontent, car il pressentait cette question.

— Non. Pourrais-je savoir comment vous avez eu connaissance des textes que vous me citiez à la Grande Marche ?

— Il y a tant de hasards dans le monde.

— Ces textes-là, il n’y a que deux personnes qui peuvent les connaître. Une jeune femme qui, selon moi, ne les a point reçus et moi-même.

— Admettez que cette jeune femme les a reçus quand même, répliqua Lonlay.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est pour vous faire entendre que ce secret ne m’appartient pas.

— Eh bien, cela me suffira. Je comprendrai.

— Oui, ne nous quittons pas ennemis.

— Vous avez raison, reprit Ozilie en s’efforçant à rire. Vous m’avez rendu un grand, un très grand service cette nuit…

— Je n’ai pas oublié le secours que vous m’avez accordé, la nuit où je me suis perdu dans le parc de la Grande Marche, répliqua Lonlay. Donnez-nous de vos nouvelles. Et n’oubliez pas que M. Jacques Wisel est en sûreté et qu’il se porte bien.

Ce nom ne fit aucune impression sur Ozilie. Du moins, Lonlay ne put rien discerner sur le visage de la jeune fille. Il est vrai, qu’en dépit des lumières dispersées sur la route, on y voyait assez mal.

Ozilie tendit les mains aux deux Français :

— Au revoir, dit-elle.

— Nos souvenirs respectueux à Mlle Trophime quand elle s’éveillera, intervint Floriot.

L’automobile repartait déjà. Lonlay et Floriot soulevèrent leurs chapeaux. Et ils entendirent Ozilie ordonner au conducteur :

— Le plus loin possible en ligne droite. Après, nous verrons.

* * *

— Vous allez télégraphier quelque chose sur cette promenade en auto ? demanda Floriant de Floriot.

« Promenade en auto », ainsi désignait-il l’évasion de Trophime et d’Ozilie. Lonlay s’amusait :

— Je ne vous cache pas qu’arrivé à Genève je vais raconter cette « promenade », en oubliant les noms véritables.

— Je ne vois pas ce que vous pourrez dire ! répartit Floriot d’une voix presque irritée.

— Alors, écoutez ce style télégraphique :

« Malgré les démentis qui sont mis à chaque instant en circulation par le bureau politique du Prince Evgueny, les événements se poursuivent à la petite cour en miniature de la Grande Marche, au « Petit Neu-Thorenberg » comme la nomment les initiés.

« En raison des représailles ordonnées par le Premier Ministre et approuvées par S. A. le Prince Evgueny qui n’a pas encore abandonné son refuge suisse, des officiers ont été mis aux arrêts, des dignitaires au secret… Et hier, dans la nuit, deux jeunes femmes que l’on allait arrêter, se sont enfuies du Palais. Voici dans quelles circonstances… »

V DIFFÉRENCES DE POINT DE VUE

« Une petite promenade en auto ».

Sous cette forme Floriot résumait ce que Lonlay appelait tantôt un « enlèvement prémédité », tantôt « l’évasion de deux personnages de la Grande Marche ». Cependant, Floriot et Lonlay avaient assisté à la fuite de Trophime et d’Ozilie, mais chacun en la résumant à sa manière dénonçait librement son caractère.

Lonlay-Labbaye avait le goût du romanesque et de l’imprévu. Il aimait à découvrir les causes secrètes des événements, il prenait plaisir à suivre des pistes. Les reportages difficiles étaient ceux qu’il préférait.

— Il n’y a pas de mystère, comme vous l’entendez, répliquait avec un entêtement agressif Floriant de Floriot. « Et tout l’inattendu, c’est ce que nos faibles têtes ne parviennent pas à prévoir. »

Aussi, lorsque Floriot se trouvait en présence de circonstances tragiques, il s’ingéniait à les réduire aux proportions d’un petit fait. Il condensait un drame ou une aventure dans une dépêche rigide ou bien il tâchait d’en dégager une moralité teintée de scepticisme, tel un conte de Voltaire.

Ainsi, Floriot se jetait du côté de la prudence, comme d’autres aux excès.

Dans les tribulations des habitants de la Grande Marche — à quoi il se trouvait un peu mêlé, grâce à Lonlay-Labbaye — il ne discernait ni un aspect historique ou tragique, ni même cet inquiétant humour d’espionnage et de farce particulier aux prouesses balkaniques. Floriot ne voulait en retenir qu’une « information » qu’il comprimait encore dans un télégramme neutre et sans accent.

Toutefois, lorsqu’il fut contraint, ce matin du 22 octobre — il faisait grand froid dehors et il pleuvait ! — de constater au bureau politique du prince Evgueny où il s’était rendu de bonne heure, l’affolement des employés et la colère des chefs, il comprit que « quelque chose était arrivé ». Et de retour à son quartier-général — le café près de son hôtel — il n’hésita pas à rédiger une dépêche où il relatait la stupeur que provoquaient dans ce petit réduit secret les nouvelles arrivées par fil de Paris.

Puis, du même coup, il conta, d’accord d’ailleurs avec Lonlay-Labbaye, la fuite de deux jeunes femmes de la maison du Prince. On les gardait au secret à la Grande Marche parce que, disait-on, elles avaient fourni des renseignements d’une gravité incalculable, à des journalistes de Paris. Comment étaient-elles parvenues à s’évader ? C’est ce qu’on ne savait pas encore. On avait cependant de bonnes raisons de croire…

Ce télégramme fut, on ne sait pour quelle cause — ou par quelle tractation — connu à la Grande Marche. Le signataire était clairement désigné. Aussi, ce soir-là, lorsque Floriot retourna au bureau politique, — la pluie avait cessé, heureusement — un garçon au teint de brique qui le recevait d’habitude, le pria très poliment, un peu trop aimablement — de vouloir bien pénétrer, pour une conversation particulière, dans une pièce ornée à l’orientale, où trois personnes l’attendaient. Derrière Floriot, la porte se referma.

— Nous vous laissons avec Son Excellence le premier ministre, annonça l’un des trois personnages que Floriot n’avait même pas remarqué.

Et tout aussitôt, il se trouva en présence d’un homme correct, aux yeux énergiques, au menton accusé. L’air d’un maître d’hôtel si les yeux, le menton, l’attitude aussi n’eussent révélé un autre homme et une autre profession.

« Bon ! pensa Floriot, une interview ! Il va falloir que je n’oublie rien ! Comme c’est désagréable ! Lonlay aurait été si heureux de cette chance qui m’arrive quand je ne la demandais pas. »

— Vous savez ce que c’est qu’un enlèvement, Monsieur ? commença le premier ministre.

Floriot s’inclina légèrement, mais jugea inutile de répondre, d’autant plus que le Premier répliquait pour lui :

— Sans doute, puisque vous avez su en télégraphier un, très réussi, à votre journal…

« Cela ne marche pas aussi bien que je l’avais prévu » se dit Floriot, un peu inquiet quand même. Il se souvenait du portrait qu’avait tracé Lonlay-Labbaye lorsqu’il lui avait dépeint le « Premier » : un homme qui aime le pouvoir, qui sait diriger les gens, gouverne le prince Evgueny et ne doit pas être dénué d’audace.

— Monsieur, commença le Premier, je vous ai fait mander non pour vous réprimander vivement, mais pour vous apporter quelques précisions qui intéresseront, j’en suis sûr, sinon vos lecteurs habituels affamés de fantastique, du moins vous-même que je suppose épris d’exactitude et que je m’obstine à croire, dans le fond, très consciencieux…

« Où veut-il en venir ? se demandait Floriot. Ce début, il l’a appris par cœur après l’avoir composé en puisant chez nos auteurs anciens et modernes ».

— Asseyez-vous, je vous prie et accordez-moi quelques-uns de vos instants.

Floriot, intrigué et surpris, prit une chaise et attendit.

— Nous avons dans la tour nord de la Grande Marche, continua avec lenteur le ministre, — dans ce Palais que vous avez décrit sans l’avoir vu, après un dédale de couloirs très obscurs et qui ne sont éclairés, même en plein jour, que par les flambeaux de nos surveillants lorsqu’ils sont forcés de s’y aventurer, des chambres profondes que des mauvaises langues appellent des cachots et personne, jamais, n’aura l’idée d’aller vous chercher… Pardon ! d’aller chercher celui qu’on y aura déposé.

— Je ne connais pas le Palais, interrompit Floriot.

— Vous parlerez quand j’aurai fini, coupa le premier ministre… Nous y avons déjà logé des usuriers, des fabricants de libelles, des espions et aussi un homme qui est mort, il y a deux jours, d’ennui et de privation de la lumière. Cet étranger avait eu le tort d’expédier à sa fiancée une lettre que nos services de surveillance, admirablement organisés, vous avez pu vous en apercevoir, avaient interceptée. L’étranger y faisait mention de faits, inexacts, du reste, comme il l’a reconnu par la suite, sur la Cour de la Grande Marche, mais qui risquaient de nous porter préjudice. »

Floriot intervint avec un calme qui le surprenait lui-même et si promptement que son interlocuteur ne put lui retirer la parole :

— Je remercie Votre Excellence pour les curieux détails qu’elle vient de me fournir si spontanément, mais je ne crois pas devoir les rendre publics encore… J’écoute donc la suite…

— Ne plaisantez pas, Monsieur, trancha le Premier, visiblement irrité. Ce que cet étranger avait commis était d’une gravité bien moindre que ce que vous avez fait. Ainsi, vous osez raconter que deux dames de la Cour se sont évadées la nuit dernière. Il n’y a pas eu d’évasion, Monsieur, je m’en porte garant !

Floriot secoua la tête en souriant :

— Je remarque avec déplaisir, dit-il, que l’on cache les vérités désagréables à Votre Excellence…

— Vous me donnez un démenti, Monsieur ! s’étonna le ministre.

— Pas du tout, assura Floriot qui savait se maîtriser. Je suis sûr que Votre Excellence me confie ce qu’elle sait. Mais ce qu’elle sait n’est pas complet. Votre police… les services de surveillance ne sont peut-être pas aussi dignes d’admiration qu’on pourrait le croire, voilà tout.

Le Premier contenait une vive colère. Mais il savait, lui aussi, se dominer. Il s’informa avec une feinte bonhomie :

— Voyons, quelles sont les deux dames d’honneur dont vous parlez ?…

— Excusez-moi, Excellence. Je demande des renseignements, je suis dans mon rôle. C’est votre droit de me les refuser. Mais moi, je n’en fournis jamais, à personne, qu’à mon journal.

— A votre aise, poursuivit le ministre. D’ailleurs ce n’est pas ceci qui nous préoccupe…

Floriot eut un geste qui pouvait signifier : « Comme il vous plaira ».

— Je vous demande… Je vous prie, rectifia le Premier, de vouloir bien expédier à votre journal un télégramme dans lequel vous tâcherez d’effacer les tristes effets que vous avez pu, par… imprudence, inadvertance, provoquer. Ce télégramme, pour éviter toute erreur, nous allons vous le dicter…

Floriot ne bougea point. Il avait du mérite, car il ne se sentait pas rassuré. Il était certain que des hommes, derrière les portes, écoutaient et attendaient.

— Voici, reprit posément le ministre sans vouloir remarquer l’attitude du reporter… Vous pourriez dire que le bruit a couru et court encore que le prince Evgueny se trouvait dans une villa près de Genève. Ce bruit a produit en ville une grande émotion… Vos renseignements particuliers vous permettent d’affirmer que ce bruit est mal fondé. Vous savez que le Prince est loin de la Suisse. Vous en avez eu l’assurance du Grand Chancelier en personne qui a bien voulu vous accorder une audience. Il vous a déclaré qu’il ne voyait dans ce bruit répandu qu’une plaisanterie. Mais qu’il se refusait à croire que l’on avait voulu créer à Paris des difficultés au gouvernement exilé d’un pays ami de la France…

« C’est tout, Monsieur. Un de nos collaborateurs muni de vos références, va envoyer sur-le-champ, un télégramme dans ce sens à votre maison. Nous aurons le plaisir de vous conserver avec nous jusqu’à son retour et, en l’attendant, je pense que vous boirez avec joie à la santé, à la chance et à la gloire du prince Evgueny qui combat pour sa couronne et vous réjouir aussi d’être le premier à publier cette importante nouvelle »…

Ce dernier argument fut le seul que retint Floriot.

— Vous pouviez commencer votre audience par ces mots, déclara-t-il à l’Excellence un peu surprise.

Il écrivit le télégramme attendu. Il pensait que Lonlay n’aurait pas cette information, du moins qu’il ne l’aurait pas tout de suite. Il conclut en remarquant une fois de plus que le zèle était toujours inutile ou nuisible. Et que les « belles nouvelles » n’étaient pas constamment réservées à ceux qui les cherchaient.

Mais quand, à la tombée de la nuit, il eut rejoint Lonlay-Labbaye et conté son entrevue avec le premier ministre, il fut de l’avis de ce dernier :

— Ne restons pas trois heures de plus ici. C’est suffisant. Vous démentirez par exprès à Bellegarde, si vous le jugez nécessaire.

Lonlay et Floriot prirent immédiatement le train pour se mettre à l’abri de l’autre côté de la frontière…

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