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Les dieux de la tribu

PREMIÈRE PARTIE A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE

Reading edition

Sombre comme la nuit et comme elle peu sûre.

Michelet.

I UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE

Voici comment les événements commencèrent.

Au moment où il refermait la porte de la villa, il entendit le jardinier prévenir sa femme :

— Il vient de sortir comme d’habitude.

Pierre Caussanges s’en allait, en effet, sur la route de Chamarges, pour sa promenade de chaque soir. Il songea : « Tout ce que je fais est signalé. Cependant, je me soucie peu de ces gens. Ce jardinier, comme j’étais loin de penser à lui ! »

Caussanges marchait vite à cause de l’air de plus en plus vif. Les premiers froids approchaient et la fraîcheur des nuits, cet octobre, s’annonçait bien avant la fin du jour. Depuis que la bise avait fui, le vent lombard, comme on le nomme en ce pays de montagnes, soulevait à la rencontre du crépuscule des poussières assoupies.

Près de la maison des Rouzan, Caussanges s’arrêta. Sa cigarette venait de s’éteindre. Il usa cinq allumettes. Peine inutile. Pour se mettre à l’abri, il descendit dans un fossé, pas très profond, creusé en contre-bas, pour l’écoulement des eaux de pluie.

Et c’est alors qu’il aperçut, accrochée aux ronces, une feuille de papier que la bourrasque avait emportée jusque-là. Pierre cueillit la lettre. Pas de signature. Une douteuse initiale soulignait les salutations de la fin. Pas de date non plus. Pas d’indication d’origine. Sur les deux feuillets à peine froissés, aucun nom, pas de renseignement. Caussanges se mit à lire :

Il est donc venu — disait le texte — comme je te l’avais annoncé et mon oncle l’a reçu. Il s’est montré très aimable, mais peu communicatif. Et il a su disparaître heureusement presque tout de suite. On lui a montré la propriété, la maison, le parc…

« C’est une jeune fille qui a écrit ces lignes, sans doute à propos d’un fiancé… », pensa Caussanges.

Mais il ne me plaît point — reprenait la lettre — Il est trop serviable, serviteur même. Il dit : « ô Mademoiselle ! » « Votre goût »… Il en est obséquieux… J’ai horreur de ce genre d’hommes. Et toi ? Moi, je prends mon air le plus « étrangère » pour lui répondre. J’affecte de ne pas comprendre.

Et puis il semble croire que je suis très riche. Il évalue d’avance ce que je représente car il est certain que j’hériterai de tout ce qu’il découvre.

Ces aveux inespérés que le malicieux hasard lui mandait par le sans fil du vent, divertissaient Pierre Caussanges. Il en oubliait de remonter sur la route.

Un beau parti ! Tu entends ? Je suis un beau parti… Eh bien, tous ces gens que l’on m’a présentés ces jours-ci me déplaisent. Ils viennent mais ne me voient pas. Ils regardent ce qui m’entoure, le « décor » comme disait Evgueny. Et puis ils me découvrent après, s’ils ont le temps. On les sent décidés alors à me faire tous les compliments, encouragés par ce qu’ils ont vu avant. Comme j’ai envie de leur dire que je suis pauvre, que rien de tout ce qu’ils ont évalué ne me reviendra et que je ne dois compter que sur mon travail pour vivre !

Est-ce une indiscrétion grave de lire une lettre perdue, recueillie sur le bord d’un chemin ? Caussanges se sentait presque gêné par la tournure de ces confidences. Il releva la tête, vit la campagne déserte jusqu’à l’horizon de cyprès… Il poursuivit sa lecture ; toutefois il allégea son inquiétude en sautant quelques lignes et reprit un peu plus bas.

Lorsqu’on lui a fait voir les tableaux d’ancêtres — pas les miens, ceux de mon oncle qui les a pris je ne sais où — il n’a pas eu l’air de croire en leur authenticité. Je l’ai bien senti parce que je l’observais. Que je n’y croie pas, moi, c’est déjà un peu fort. Mais lui, il aurait pu faire semblant… Peut-être n’était-il ému que par leur valeur marchande…

Pierre tourna le feuillet. Il lisait non par une indiscrète curiosité, mais pour glaner quelques détails qui le mettraient sur la piste du propriétaire de la lettre. Rassuré par cette explication qu’il venait de se donner comme excuse, Caussanges reprit au hasard :

Tu vas dire que je cherche un peu trop l’oiseau bleu de l’absolu. Peut-être. Mais tu oublies que je suis pressée. Donc, je dois juger vite. Je te tiendrai au courant tout de même, si cela t’amuse. Donne-moi des nouvelles d’Evgueny. Comment supporte-t-il les événements ?

Ce nom d’Evgueny qu’il rencontrait pour la deuxième fois intriguait Caussanges. Il continua dès lors sans rien omettre :

… les événements ? Que dit-il de mon évasion ? Car, pour lui, c’est une évasion. Qu’il se rassure, (Ne le lui annonce pas, ni à personne) je retournerai à N.-T. à cause de toi, d’abord, lorsque j’aurai mis « l’Irréparable » — j’en ai plusieurs sous la main — entre Lui et Moi. Mais je voudrais que cet « Irréparable » ne fût pas un coup de folie, comprends-tu ? Au contraire : quelque chose qui m’agrée et qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit.

Ainsi, pour unique indice, un nom. La fin de la lettre ne contenait que des politesses, diverses recommandations et des baisers à distribuer.

Mille caresses à Frieda. Comment se comporte Seringa ? Taurus va-t-il bien ? Et Rocamadour, « gardien-des-portes-sacrées », que devient-il ?

« Tout ça, ce sont des noms d’animaux », conclut Caussanges pour lui-même. Puis il examina la lettre. Le papier n’en était pas recherché. L’écriture s’y inscrivait fortement avec des espaces entre chaque mot et d’assez larges interlignes. Quelle femme pressée griffonna cette confession ? A quelle inconnue était-elle adressée ? Quelle étourdie enfin laissa ces aveux s’envoler ?

* * *

Le ronflement bien connu d’un moteur…

Pierre Caussanges leva la tête. Presque aussitôt l’avant d’une automobile se mit à grandir. Dans la voiture, une femme, debout, examinait chaque côté de la route.

« C’est celle qui a égaré cette lettre », se dit Caussanges. Et d’un geste irréfléchi, il glissa les feuillets qu’il avait lus dans sa poche. Un geste comme celui-là suffit, parfois, pour déchaîner des complications endormies. Puis Caussanges sortit de son abri.

Sur la route, il était furieux contre lui-même : « J’aurais dû jeter cette lettre. » Mais comment s’en débarrasser à présent ?

Cependant l’automobile s’était arrêtée. La jeune femme sauta à terre. « Si je lui demandais : « Mademoiselle, est-ce vous qui ?… »

Ce fut l’inconnue qui parla la première :

— Excusez-moi, Monsieur. Auriez-vous, par hasard, découvert tout à l’heure, une feuille ?… que j’avais placée près de moi, sur la banquette ? Un coup de vent la fit partir. Je viens seulement de m’en apercevoir. Depuis, je cherche…

Elle s’exprimait d’une voix qui détachait chaque mot et le jetait en avant. « Elle n’est pas française », estima Caussanges. Il répondit :

— Une lettre ?

— Une lettre, précisément, reprit-elle.

Elle ajouta avec vivacité :

— Vous l’avez trouvée, n’est-ce pas ?

Elle considérait ce grand jeune homme maigre et blond. Lui sentait qu’on l’évaluait : « Trente ans au moins, peut-être trente-huit. Un imperméable trop long pour sa taille qui est longue, des bottines trop solides, des yeux bleus, une cravate comme un nœud de soulier. Professeur ou fonctionnaire ? » Ainsi Caussanges interprétait le regard de la dame en auto. Elle reprit :

— Cette lettre, sans intérêt d’ailleurs, contenait une adresse de villégiature dont je ne me souviens pas. Or, je ne sais comment répondre à celle qui m’écrivait.

— C’est bien désagréable, constata Caussanges.

Il ne pouvait se résoudre à remettre la lettre qu’il avait trouvée. Pourquoi ? A cause du regard ironique de celle qui parlait ? Il essayait de la définir : « C’est une voyageuse avec un chapeau ordinaire, un manteau comme on en voit sur toutes les épaules ».

— Alors, vous ne savez rien ? conclut la jeune femme.

— Non. Mais en cherchant.

— J’ai déjà cherché. Excusez-moi, Monsieur…

C’était fini. Elle allait disparaître. Et il ne la reverrait plus. Jamais. Comment retarder ce départ fatal ?

— De quel côté cette lettre s’est-elle envolée ? demanda Caussanges.

— Du côté droit, répliqua la jeune femme. Mais cela ne prouve rien, affirma-t-elle.

— Vous avez regardé des deux côtés du chemin ?

— Certainement. Mais peut-être, vous, vous auriez plus de chance.

Quelle obscure malice Pierre Caussanges crut-il discerner dans cette remarque ? L’idée que cette jeune femme qu’il ne connaissait pas, pouvait mal le juger, lui déplut. « Elle s’imagine que j’ai ramassé sa lettre ? » Il était sincèrement indigné.

— Je suis sûre que ma lettre n’est pas loin. Je lisais n’est-ce pas ? Un coup de vent. Je baisse la tête. La lettre était près de moi dans cette voiture découverte. Je me suis aperçue beaucoup trop tard que ma lettre était partie. Alors, je suis revenue… A ce moment-là, vous étiez derrière moi, enfin derrière la voiture ?

— Oh ! très loin derrière vous…

— Vous alliez au village ?

— Quel village ?

— Celui qui est là-bas…

Et elle désignait de son doigt ganté, des toits rouges, parmi des arbres. Le village dont elle parlait, c’est ce que Caussanges, comme les gens du pays, appelaient la ville.

— Oui, dit-il, j’allais jusque-là.

— A pied ?

— Sans doute. C’est ma promenade de chaque soir.

— Régulièrement ?

— A peu près…

— Alors, vous vous ferez mouiller tout à l’heure…

— J’en ai peur.

— Vous êtes forcé maintenant, pour avoir un abri, d’arriver rapidement au village. Voulez-vous monter dans l’auto ? Je vous y conduirai.

— Et la lettre ? s’étonna Caussanges.

— Tant pis pour elle ! Vous ne l’avez pas vue. Moi non plus. Donc elle est perdue…

— Et votre réponse ?

— Je ne répondrai pas.

— Mais… votre amie sera inquiète.

— Elle m’écrira de nouveau. Je lui dirai la vérité.

— Que la lettre s’est égarée ?

— Non ! Pourquoi entrer dans tous les détails, ricana-t-elle. « Le reste est silence », comme l’écrit Shakespeare. Ne vous inquiétez pas et montez.

Caussanges s’assit dans l’automobile. La route maintenant défilait à droite et à gauche. Préoccupé par la lettre qu’il portait sur lui, il demanda :

— Vous reviendrez par ici, Mademoiselle ?

— Comment dites-vous : « par ici ? »

— Je veux dire : vous allez à la ville, mais vous reviendrez ce soir par ce même chemin ?

— Je crois que vous m’interrogez ?… Puisque vous y tenez, sachez…

Il fit un geste de protestation.

— Sachez que je vais prendre le train ce soir et que je retourne à Paris.

— Vous habitez Paris ?

— Non, Monsieur.

Et elle éclata de rire.

— Je vais à Wien.

— A Wien ?

— Oui, en Autriche. C’est loin, n’est-ce pas ?

— Vous passez par Paris ?

— Non, je ne m’arrête pas.

Après un silence, la jeune femme commença :

— Et maintenant que vous ne me demandez plus rien, je vais à mon tour vous poser quelques questions.

— Tout à votre disposition.

— D’abord, reviendrez-vous sur cette route, pour regagner votre maison ? Oui ! Eh bien, si par hasard vous trouviez la lettre que je cherchais tout à l’heure, vous seriez bien aimable de la recueillir.

— Et où vous l’enverrai-je ? dit-il avec trop d’empressement.

— J’allais vous le préciser…

Elle parut calculer…

— Voyons, je serai à Paris demain… J’y resterai trois ou quatre jours… Mais je ne puis la faire expédier là où je serai.

Comme si elle se décidait tout d’un coup :

— Adressez-la à mon nom, voulez-vous : « Ozilie de Wicheslaw, poste restante, bureau de la rue Danton ». Je ne sais pas le numéro du bureau. Mais l’adresse est suffisante. Vous vous souviendrez ?

Caussanges répéta docilement.

— Écrivez le nom si vous craignez de l’oublier. Les Français retiennent difficilement les noms étrangers.

— Je ne puis déjà plus oublier le vôtre, déclara Caussanges.

Ozilie de Wicheslaw n’eut pas l’air d’entendre ce compliment. Elle répliqua :

— Tant mieux. Je vous souhaite de réussir dans votre recherche. Merci grandement.

Elle rectifia aussitôt :

— Merci beaucoup.

— Et moi, je vous souhaite bon voyage… Mademoiselle ?

Il parut, cette fois, hésiter sur « Mademoiselle ».

— Oui, Mademoiselle, vous pouvez ainsi dire. Adieu, Monsieur.

On était arrivé aux premières maisons de la ville. L’automobile s’arrêta. Mais déjà un orage s’amoncelait dans le ciel. Des nuages prenaient de l’avance sur la nuit.

— Vous avez des courses à faire en ville ? demanda la jeune fille.

— Non. Aucune. Je me promenais, voilà tout.

— Alors, si je ne vous avais pas dit de monter dans la voiture, vous ne seriez pas venu jusqu’ici ?

— Probablement.

— Eh bien, reprit Ozilie, accompagnez-moi à la gare. L’auto vous ramènera chez vous, puisque de toutes façons, Antonin (c’est le machiniste) doit rentrer à la maison.

Caussanges hésitait.

— Acceptez-vous ?

« J’ai l’habitude, — ajouta-t-elle, pour réprimer ce qu’avait de trop impératif sa façon d’être obligeante, — j’ai l’habitude de vouloir vite, d’agir vite et de ne jamais revenir sur une décision.

— C’est oui, répondit Caussanges.

— Directement à la gare, ordonna-t-elle.

L’automobile repartit.

II DEUX DÉPARTS PRESSÉS

La gare : un jardin, des voitures, l’affairement et la nonchalance d’une gare du Midi français. Le train était naturellement en retard.

— Vous me tenez compagnie, décida Ozilie tandis que son chauffeur allait lui prendre son billet…

Et pour rassurer Caussanges, elle ajouta :

— Antonin vous attendra…

— Vous pouvez renvoyer Antonin. Le temps est couvert mais il ne pleuvra pas. Je rentrerai à pied.

— Comme il vous plaira.

Elle prévint aussitôt le chauffeur qu’il pouvait rentrer.

— J’ai déposé dans le compartiment de Mademoiselle le manteau et la valise de Mademoiselle, répondit Antonin.

Alors, sur le quai de cette petite station, tandis que des sonnettes tintaient continuellement, Ozilie de Wicheslaw interrogea son compagnon. Ce fut un interrogatoire adroit et discret. Elle apprit ainsi que Caussanges convalescent, se reposait dans ce pays depuis trois semaines. Auparavant il habitait Paris. D’autre part, un héritage inespéré l’avait mis à l’abri du besoin. Il ne savait pas s’il retournerait à Paris. Cependant la campagne l’ennuyait. Il appartenait à l’enseignement…

Ozilie écoutait Caussanges sans l’interrompre. Elle semblait l’approuver. « J’ai tout deviné, sauf l’héritage », se disait-elle. Tout d’un coup :

— Mais quel est votre nom ?

— Caussanges. Pierre Caussanges.

Et il se mit à parler de la propriété dont le sort lui avait fait don.

— Où est-elle située ?

Il précisa :

— Sur la route de Chamarges, à droite…

— Je vois, dit-elle. Ces terres avec cette maison qui s’étendent du ravin jusqu’au bois…

— Oui, répondit-il, heureux qu’elle eût remarqué son domaine.

Cette nuance, Ozilie, la saisit. Elle reprit :

— La propriété de Mlle Isabelle est voisine.

— En face. Vous connaissez Mlle Isabelle ?

— Et vous ? demanda-t-elle.

— Moi ? Pas du tout. Je sais, comme tout le monde, qu’elle habite chez son oncle. Et si je l’ai aperçue ce n’est que de loin, par hasard, et encore je ne suis pas sûr si c’était elle ou une de ses amies.

— Tiens ! On peut donc apercevoir de chez vous ce qui se passe chez Mlle Isabelle ?

Pierre Caussanges interdit, tout d’abord, prit le parti de rire :

— Oui, de la terrasse, avoua-t-il. Le matin, en sortant de chez moi, sans chercher à être indiscret, je découvrais toute l’aile gauche de la maison de Mlle Isabelle.

— Mais vous, demanda-t-il avec un empressement chargé d’hésitation, vous connaissez beaucoup Mlle Isabelle ?

— Il n’est pas difficile de la connaître un peu mieux que vous, en effet, répliqua-t-elle malicieuse.

Toutefois, Ozilie n’ajouta rien d’autre sur ce sujet, mais estimant que Pierre Caussanges avait fini de parler de lui-même, elle jugea nécessaire de dire quelques mots. Elle s’arrêta près d’un train de marchandises qui encombrait les voies. Un employé passait, entraîné par un lourd chariot de bagages. Une locomotive essoufflée, haletait…

— Des gares comme celle-ci, commença Ozilie, dans des paysages pauvres et poussiéreux, toujours sous la menace d’une révolution, me rappellent jusqu’à l’obsession mon enfance et ma jeunesse.

Ozilie de Wicheslaw parlait d’une voix vive et chantante. Rien ne restait de ce ton saccadé qu’elle avait pris sur la route, tout à l’heure, pour adresser la parole à Caussanges.

— J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dernier lieu à Thorenberg où la cour s’était réfugiée après le coup d’État du premier chambellan. Comme mon nom vous l’indique, je suis d’origine autrichienne par mon père, mais ma mère était née en France, d’une famille française.

Elle fut obligée d’arrêter son récit. Un convoi partait avec un grand fracas de vitres, de roues, de sifflets et de fumée…

— J’ai été beaucoup « voyagée », dit-elle encore et j’ai de nombreuses langues eu l’occasion d’apprendre.

Ozilie parfois, s’exprimait lentement, cherchant ses mots, traduisant à mesure en français, semblait-il, ce qu’elle évoquait dans sa langue d’origine, puis elle accélérait de nouveau :

— Je les parle assez couramment, comme le français, c’est-à-dire aussi mal. Non, ne me complimentez pas.

Mais Caussanges ne songeait pas à la complimenter. Il écoutait les confidences. Cette facilité de paroles et d’aveux, il l’excusait, la mettant sur le compte des différences de races et d’éducation. Ozilie poursuivait :

— Je ne retournerai jamais « là-bas. » Je sens bien que c’est impossible. Alors, il faut que la France m’adopte. C’est plus difficile…

« Mais voici mon train qui est composé. Adieu donc, Monsieur. Au plaisir de vous revoir et de lire votre lettre et celle que vous aurez retrouvée… »

Elle salua Caussanges d’un signe de tête et monta dans un compartiment, sans plus se soucier du jeune homme.

Pierre, toutefois, attendit quelques minutes sur les quais, puis ne voyant pas apparaître dans les montants d’une portière le visage d’Ozilie, il gagna la sortie.

* * *

Comme il traversait la salle d’attente, Caussanges subitement se trouva stupide d’avoir quitté Ozilie. Comment pourrait-il, désormais, vivre sans elle ?

— C’est le coup de foudre ! affirma-t-il.

Puis, il se souvint qu’il avait déjà éprouvé des « coups de foudre » de cette espèce, chaque fois, exactement, qu’il avait découvert une femme aimable ou sympathique. Cela durait un jour, trois jours, même une semaine… Cependant, ce soir, il emportait une sensation brusque d’angoisse, d’isolement et le désir absurde de rester encore auprès de cette personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence deux heures plus tôt…

Mais aussi il se devait de renvoyer à Ozilie la lettre qu’il avait recueillie dans un fossé avec un mot pour expliquer comment, par un heureux hasard, il l’avait découverte. Cette lettre il ne pouvait l’expédier que de Chamarges. Et puis après ? Là se termineraient toutes leurs relations, Ozilie — quel nom aimable et délicieux ! — le remercierait sans doute. Lui dirait-elle d’aller la voir ? Ou de lui écrire encore ? Ou simplement de continuer les relations commencées ? C’était peu probable. Or Caussanges souhaitait de connaître mieux, de connaître davantage Ozilie. Jusqu’ici, il s’était à peine enquis de Mlle Isabelle, sa voisine, très jolie, disait-on. Par M. Chenoncay, l’oncle de la jeune fille, n’arriverait-il pas à entrer en relations avec la nièce et par la nièce, à retrouver Ozilie ? Tout cela exigerait du temps, de la patience et pas mal d’habileté. Cependant, n’était-il pas préférable de ne point perdre de vue Ozilie. Rien ne l’en empêchait. Il était libre. Il lui suffirait de faire prévenir le jardinier de sa villa. Un télégramme y pourvoirait. La décision de Caussanges fut fixée, d’un seul coup. Ozilie n’avait-elle pas des principes qu’il approuvait ? « Vouloir après réflexion, puis agir vite et ne jamais regretter. »

Il avait réfléchi. Il voulait. Restait l’acte. Entendu : il partirait. Ce sont toujours les irrésolus qui, pour se prouver à eux-mêmes leur force et leur volonté, se décident par coups de tête, avec plus ou moins d’inconséquence.

« Je télégraphierai à Chamarges en cours de route », se dit-il.

Caussanges prit donc un billet pour Paris, puis choisit un wagon non loin de celui qu’occupait Mlle de Wicheslaw…

Quelques minutes plus tard, le train partait…

III DANS LE RAPIDE

D’interminables trains bruyants sifflaient dans la cage du hall. Une locomotive crachait sa vapeur entre ses roues. Près de la « sortie », Ozilie se retourna. La nuit, dans cette gare de Valence, se réfugiait aux deux portes de la voûte. Soudain, Ozilie, aperçut, sur le quai, Pierre Caussanges. Le professeur préoccupé de ne pas se retrouver en présence de la jeune fille ne la voyait point. Lorsqu’il arriva près d’elle, la jeune fille l’aborda :

— Il me semble que vous me suivez, Monsieur !

Pierre Caussanges stupéfait, ne savait quoi répondre. Il cherchait des explications tandis que son silence l’accusait. Il le sentait confusément. Aussi maudissait-il le stupide hasard qui le remettait si vite en face de celle qu’il poursuivait discrètement.

— Vous ne répondez pas ? Vous ne savez même pas mentir par politesse ! persifla la jeune fille.

Caussanges essaya de protester. Peut-être y serait-il parvenu ? On ne lui en laissa pas le loisir.

— Où allez-vous ?

— Si je vous déclarais que cela ne vous regarde pas ?

— Cela me regarde, Monsieur, car vous auriez pu me dire tout à l’heure, dans mon auto, que vous alliez à la gare. Donc, j’ai le droit, maintenant…

Elle parlait avec une brusque autorité. Devant cette jeune fille ironique, Caussanges haussa les épaules. Comment avait-il fait pour ne pas mieux surveiller la direction que prenait Ozilie ?…

— Enfin, où allez-vous ? répéta la voyageuse.

— A Paris.

— Je n’aime pas les gens qui mentent quand ils ne savent pas mentir.

— Mais je vous assure qu’à votre école, j’apprendrai.

Il fut lui-même le premier surpris de son impertinente audace.

— La direction de Paris, c’est le quai numéro un, Monsieur, répliqua Ozilie.

— Je me rendais en ville, pour dîner, en attendant le rapide.

— Qu’allez-vous faire à Paris ?

— Je rentre, comme tout le monde…

— Comme ça, sans pardessus ni valise…

— Ils sont aux bagages.

— Comme c’est vraisemblable ! Quand avez-vous décidé ce voyage ?

— Quand je l’ai décidé ? Il y a longtemps.

— Oui, quand vous m’avez rencontrée.

— Non. Bien avant.

Ozilie secoua la tête :

— Ce n’est pas possible.

— Quand vous m’avez annoncé vous-même que vous alliez à Paris, reprit Caussanges, je ne me suis plus permis de vous dire que je partais également. Vous auriez cru que je voulais vous accompagner. Aussi, je suis monté derrière vous, sans vous prévenir. Je ne me montrais point. Je pensais que vous ne me verriez pas le long du parcours. Il a fallu cette rencontre…

Elle regardait le jeune homme. Elle parut disposée à lui faire confiance. Caussanges se l’imagina. Toutefois, il eut le tort d’insister :

— … Ce hasard qui nous met une fois de plus en face l’un de l’autre.

— Pourquoi avez-vous été si étonné de me voir ?

— J’étais certain que vous étiez déjà sortie de la gare.

Ozilie n’insista point, mais elle n’était pas convaincue. Elle reprit un détail encore mal expliqué :

— Votre pardessus vous l’avez donc mis aux bagages ? Vous aurez froid…

— Je ne crains pas le froid.

— Quelle imprudence quand même de l’avoir laissé dans votre valise !

— J’aurais dû, en effet, le retirer. Je n’y ai plus pensé à la dernière minute. Il ne se perdra pas…

— A quel moment, continua la jeune fille, avez-vous porté votre valise à la gare ?

— La veille, mon domestique l’avait déposée à la consigne.

Ozilie se taisait. Caussanges, cependant, en dépit de l’assurance de ses réponses, devinait que la jeune fille ne le croyait qu’à demi. Il jugea prudent de ne pas prolonger un entretien aussi mal commencé, et, saluant la curieuse personne, il s’éloigna très vite, un peu trop vite…

* * *

Valence est une petite ville de la vallée du Rhône qu’un vent froid, chargé de poussière, balaie presque sans répit. Dans la journée, peu de monde : l’aspect d’une calme cité où il fait ou bien trop chaud ou trop froid, suivant les saisons. Le soir, dès la tombée de la nuit, le désert…

L’express de Paris venant de Marseille ne s’arrêtait, pour souffler et embarquer quelque supplément de voyageurs, qu’une heure avant minuit. Ceux qu’un sort inclément obligeait à attendre, cherchaient alors asile dans les restaurants et les cafés de la ville endormie où ils risquaient fort de se trouver seuls de leur espèce. C’est ce qu’il advint à Pierre Caussanges et à Mlle Ozilie de Wicheslaw. Sans se concerter, ils dînèrent dans la même salle et choisirent naturellement, chacun de leur côté, la même brasserie, en bordure, près de la cour de la gare, où d’autres déshérités pratiquaient désespérément les travaux forcés des cartes postales.

Ozilie devant une table, Caussanges devant une autre, se livraient à ces identiques labeurs. Plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent et toujours le jeune homme indifférent en apparence changea, le premier, la direction de son regard… Parfois aussi, ils consultaient le cadran de la grosse horloge. Ils virent ainsi l’aiguille atteindre dix heures, puis dix heures et quart, dix heures et demie, onze heures moins le quart…

A ce moment-là, son paquet de cartes postales à la main, Ozilie se leva, arrangea son manteau, puis, grâce à un détour qu’elle jugea naturel, vint passer devant Caussanges.

— Ne sortez pas, dit-elle, avec un sourire agressif. L’air de la nuit est assez vif. Et vous n’avez pas de pardessus.

— Je vous remercie de l’intérêt que vous semblez me porter, répliqua Pierre Caussanges. J’attendrai ici un autre rapide puisque ma présence dans votre train vous gêne…

— J’ai été un peu vive tout à l’heure, reprit Ozilie. Il ne faut pas m’en tenir rigueur. J’ai été très mal élevée par un père qui m’adorait et une mère qui me laissait tout faire. Et puis l’on s’occupait si peu de moi !…

— Je n’ai pas à vous juger, encore moins à vous excuser. Vous ne pouvez pas mal faire.

— Vous le croyez ?

Elle riait maintenant.

— Je le crois, répondit-il avec un grand sérieux.

Ozilie le regarda attentivement et comprit que Caussanges ne plaisantait pas, qu’il avait mis dans ces quelques mots plus qu’une banale conviction. Un dévouement s’offrait ainsi et elle avait risqué de passer outre. Elle examina encore une fois ce jeune homme. Elle le jugea à son tour, sans tricherie, pas très homme d’action, mais réfléchi, méditatif et d’un naturel excellent. La bonté de ses yeux bleus fidèles lui en était un sûr garant. Quelle alliance, quelle amitié désintéressée rencontrait-elle à la fortune des horaires ?

Alors, avec cette spontanéité un peu câline qui lui avait si souvent réussi, elle offrit sa main au jeune homme.

— Ne cherchez pas de traits ironiques, voulez-vous ? Ne vous guindez pas. Et au lieu d’être des indifférents, soyons des amis ?…

Caussanges se leva aussitôt et porta à ses lèvres cette énergique petite main qui se tendait vers lui pour une trêve amicale.

* * *

Premières conversations, à bâtons rompus, sur des questions sans péril entre une femme et un homme qui ne se connaissaient pas tout à l’heure… On cherche à se présenter sous le plus favorable éclairage. On essaie de deviner les goûts, les préférences, la couleur de l’âme de son partenaire. On fait de l’esprit et du sentiment sans effort. On se sent tout nouveau, différent de soi-même et comme un autre personnage retouché par un adroit magicien… Et l’on est ravi et inquiet par cette pointe d’incertitude qui nous travaille : est-ce le commencement d’un grand amour, le début d’un caprice ou d’une passionnette, cette fausse grande passion qui a tous les dehors d’une véritable, qui leurre les candidats en présence et qui meurt aussi vite que née, laissant derrière elle son désagréable goût d’amertume ? Ou bien encore n’est-ce que le prélude d’un souvenir de voyage, d’une de ces sympathies soudaines que notre existence réglée viendra râcler avec son râteau symétrique ?

Que serez-vous pour moi, vous à qui je parle et qui me répondez avec une nonchalance étudiée ? Vous verrai-je autre part, dans une autre solitude, beaux yeux fiers que le paysage anonyme qui se précipite au-devant des portières, emplit d’une nuit changeante et toujours renouvelée ?…

Ainsi, Pierre Caussanges et Ozilie de Wicheslaw assis face à face, dans le même wagon du rapide de Paris se posaient ces questions intérieures.

Pierre se surprenait à conter à cette jeune fille sa vie, son enfance triste dans une petite ville, l’internat depuis onze ans jusqu’à dix-huit ans, les cours à la Faculté, la caserne, puis de nouveau les études et les cours, où il trônait alors du côté de la chaire. Puis la guerre… Il avait l’impression d’avoir toujours vécu parmi les livres, entre les murs d’une classe, avec des tableaux noirs, sans interruption.

— Ah ! non, je ne regrette pas mon enfance, ni ma jeunesse, disait-il…

— Et votre maman ? demanda Ozilie sans autre transition que la logique de sa fantaisie.

— Orphelin de bonne heure, je n’ai connu ni mon père, ni ma mère, mais deux vieilles tantes et mon oncle, qui fut mon tuteur. Un tuteur pas comme les autres, du reste, puisqu’il vient de mourir en me laissant sa fortune.

— Quel est votre meilleur souvenir ? demanda encore Ozilie.

Caussanges parut réfléchir — une façon de dissimuler sa surprise — puis, en souriant de la question que lui jetait cette étrangère et de la réponse qu’il allait faire :

— La caserne, dit-il. Je n’ai pu suivre le peloton des élèves-officiers, étant trop souvent malade. Alors, j’avais été chargé du cours des illettrés. Toujours le tableau noir, la classe, les études, comme vous voyez… Mais j’étais libre…

« Et puis encore la guerre où j’ai appris à connaître d’autres hommes que des professeurs et des élèves… C’est tout…

— Pas une robe dans tout cela ?

— Non, pas l’ombre, avoua-t-il. Si ce n’est un moment la vocation, — que je m’attribuais — d’être magistrat, comme mon oncle…

— Mais c’est une plaisanterie ! J’y reviens : pas de robe dans cette vie ?

— L’apparence d’une, tout de même…

— Ah ! tout de même, reprit Ozilie intéressée, comme ses pareilles de tous pays en semblable circonstance.

— Pourquoi toucher à ces choses-là ? On ne peut en rapporter que des morceaux froissés… Comme tout écolier, il va de soi que j’ai d’abord collectionné les fleurs de la sœur aînée d’un camarade, puis ce fut une jeune fille rencontrée aux vacances de juillet que j’ai retrouvée mariée aux vacances de Pâques, l’année suivante. Les amours de jeunesse ne dérangent pas l’ordre de notre destin…

— C’est assez rare, en effet…

Pierre Caussanges ignorait l’art de tenir une conversation. Ou bien, il commençait un cours. Lorsqu’il se tut, Ozilie ne prit point la parole.

Après un silence, elle se décida :

— Et depuis votre héritage, vous avez abandonné le professorat ?

— Non. J’ai obtenu un congé assez long pour raison de repos.

— Quand quitterez-vous le professorat ?

— Je ne sais pas si mes revenus me permettront de vivre sans ma profession. Et je ne sais pas…

— Qu’est-ce encore que vous ne savez pas ?

— … Si je pourrais m’habituer à vivre sans être tout de même un peu professeur. Il faut bien s’occuper dans la vie.

— Vous avez voyagé beaucoup ?

— Depuis que mon oncle est mort, je voyage un peu, j’apprends à connaître la géographie que j’enseignais. Avant, rien en dehors de mes déplacements obligatoires. Mais vous, vous avez beaucoup voyagé ?

— Oui, dit-elle, avec complaisance. Ma vie jusqu’ici s’est passée dans les wagons et dans les gares, dans les automobiles et les cabines de steamers… Mes plus longs, mes plus grands séjours consécutifs furent à la cour de Kabardie et dans la ville de Thorenberg, à Wien, puis enfin… à Paris, ma foi. Quelle peut être l’existence d’une personne ainsi ballottée, toujours sur les routes ? Vous l’imaginez, n’est-ce pas ? à l’opposée de la vôtre : des figures nouvelles, des pays disparates, des crépuscules tantôt à droite, tantôt à gauche et des maisons toujours hostiles… Mais c’est une jeunesse sans interruption, un plaisir de nomade à l’affût, voyez-vous, que d’aller en sautant du train, dans une cité inconnue où l’on ne séjournera pas assez pour avoir le cœur soulevé par la banalité des visages et de la toile de fond… Telle fut ma vie (Et cela promet de durer). Je n’ai pas de demeure à moi aujourd’hui ; demain, j’achèverai de ne plus me souvenir de ma patrie et ce sera comme si je n’en avais pas.

« Un soir, reprit-elle, que j’étais à Sumatra, sur les terrasses vitrées du caravansérail, j’eus l’impression que toute mon existence serait celle d’une errante à la recherche de son domicile. Un jeune garçon me regardait avec insistance. C’est ce même regard que je retrouvai plus tard à Ismaïlia, près du Caire, quand nous allâmes en Égypte, le même encore dans le parc de Thorenberg. Pour le jeune garçon de Sumatra, pour celui d’Ismaïlia et pour celui de Thorenberg, j’étais et je devais rester l’exilée que l’on discerne un moment, que l’on comprend à peine et qui s’en va toujours avant qu’on l’ait comprise.

« Plus ou moins, toutes les femmes sont des incomprises, voyez-vous, parce que pour elles, plus que pour d’autres, leur véritable patrie n’est point ici-bas…

— Où est-elle donc ?

— Sur les cartes imaginaires pas encore dressées par les services célestes…

Elle parlait, elle confondait quelquefois les langues et les patries et mêlait les tristesses d’Europe et les nostalgies d’Orient… Pierre Caussanges se taisait devant ce désespoir cosmopolite. Il avait eu déjà l’occasion de le remarquer : la jeune fille au cours de sa conversation, égrenait des noms étrangers, sans affectation du reste. Ainsi elle commençait tout d’un coup :

— Lorsque je jouais avec le petit garçon du premier officier d’ordonnance de mon père, dans le parc de Thorenberg…

Ou encore, des aphorismes imprévus :

— Pour connaître les gens, il faut leur demander leurs trois plus grandes joies, leurs trois plus grandes peines, leurs trois plus grandes terreurs, leurs trois meilleurs souvenirs.

« Mes trois meilleurs ? ajoutait-elle aussitôt, je n’en ai pas. Car je puis me les procurer à volonté assez facilement ; ce sont trois choses qui nous font évader de nous-mêmes. J’aime les boissons alcoolisées, les danses nègres et les cerises à l’eau-de-vie.

« La première fois que je bus de l’arak, à Thorenberg, j’avais quatorze ans et des nattes dans le dos. La première danse, ce fut à Londres, pendant votre guerre dernière et les cerises à l’eau-de-vie, c’est dans un mastroquet, derrière la gare du Montparno que je les ai dégustées. Voilà mes trois plus beaux souvenirs. Ah ! et puis le jour où je fus tout à fait habillée en jeune fille occidentale et où j’abandonnai les oripeaux coloriés, les bijoux de fer et les diadèmes en pièces d’argent que je portais à la cour de Thorenberg.

« Ma plus grande frayeur ? Voulez-vous savoir ? Ce ne fut pas quand nous avons quitté Thorenberg, après le coup d’État, sous la gueule ronde des canons ; ce ne fut pas quand je fus jetée sur la terre par un étalon ; ce ne fut pas non plus quand nous avons cru que le prince Evgueny avait été décapité ; ce ne fut pas… Non, c’est au cours d’un « révoltage » des Indous, à Sumatra. Rien que des bouches en « o » qui criaient. Puis tout d’un coup les balais en ciseaux des invisibles mitrailleuses d’Angleterre nettoyant l’horizon. Et le silence aussitôt après, puis les aboiements de forcenés et les tricotements des machinengewehr. Et puis les drapeaux britanniques, rouge et bleu de l’Empire, flottant de nouveau sur les monuments publics pour annoncer la victoire pacificatrice. Ce jour-là, j’ai eu peur. J’ai eu peur de la force albionesque qui dominera tous les peuples d’une autre race. »

Pierre Caussanges écoutait. Une vague crainte toutefois : « Elle plaisante… » Le train fonçait sur les rails, bondissait, se penchait dans les tournants. La nuit était absolue, sans lumière. On ne voyait sur les talus, les arbres, les ponts, que les rectangles lumineux de certains wagons qui constituaient un autre train parallèle à celui qui roulait…

— Maintenant, dit-elle, nous avons beaucoup parlé. Si nous essayions un peu de dormir…

Elle s’étendit aussitôt sur la banquette. Déjà elle fermait les yeux et Pierre baissait le rideau devant la lampe électrique, lorsque :

— Je dois avoir beaucoup de fautes quand je me fais comprendre en français ? Si j’étais pour vous connaître davantage, plus souvent et plus longtemps, je vous demanderais de me les faire observer.

— Vous en faites, certes, mais très peu. Et sans doute, vaut-il mieux ne pas les corriger, votre langage imagé y perdrait en force et en originalité.

— Oh ! si vous me faites des louanges pour mes barbarismes ! Dites plutôt qu’ils vous divertissent.

— Je me sens incapable de vous mentir, même pour vous plaire…

Il sembla à Caussanges qu’une légère rougeur fardait les joues de la jeune fille. Mais elle fit celle qui déjà dormait et n’avait reçu qu’à travers les premières brumes du songe cet aveu à peine falsifié.

IV SUR LES QUAIS DE LA GARE

A Paris, ils débarquaient le lendemain matin, déjà familiarisés avec la ville par l’air plus froid, le temps de pluie et les fumées de la banlieue. Ozilie disparaissait dans un de ces grands manteaux particuliers aux institutrices en villégiature. Elle emportait une seule valise, le petit sac de voyage de celles qui se déplacent souvent et promptement. Elle avait confié à Caussanges, la veille, qu’elle ne prenait que le strict nécessaire : « ma brosse à ongles, ma brosse à dents, mon savon et ma Bible. » Transformée, voyageuse en tenue d’automne, elle salua Pierre Caussanges d’un rapide signe de tête.

Mais lui, imprudemment demanda :

— Vous êtes pressée ? Vous allez loin ? Puis-je vous être utile ?

Il aurait voulu lui glisser encore cette question : « quand pourrons-nous de nouveau nous rencontrer ? »

— Vous ne faites rien, dit-elle, accompagnez-moi donc à la consigne.

Caussanges fut aussitôt très contrarié. Ozilie le remarqua peut-être, car elle ajouta :

— Vous oubliez déjà la valise que votre domestique a mise, il y a deux jours, aux bagages ?

Cet inutile mensonge qu’il avait fait à Valence, Pierre maintenant en était gêné. Il réfléchit qu’il lui serait toujours possible de s’étonner de ne rien trouver.

— Votre domestique vous a-t-il seulement remis le bulletin pour retirer votre pardessus ?

— Quel pardessus ?

— Celui que vous avez plié dans votre valise.

L’embarras de Caussanges, elle le vit, la maligne Ozilie.

— Suis-je sotte ! s’écria-t-elle. Je vous fais perdre votre temps. Qu’iriez-vous faire aux bagages ?

— Mais non. Précisément, je m’y rendais.

— Marchons, dit-elle alors.

Ils s’avançaient difficilement dans la foule. Soudain Ozilie reprit avec un visage durci :

— Avouez donc, Monsieur Caussanges, avouez que vous avez pris le train, derrière moi, comme un collégien, que vous n’avez ni valise ni pardessus qui vous suivent…

Quand il y a une sottise ou une maladresse à commettre certains hommes s’en voudraient de laisser l’une ou l’autre en suspens. Pierre Caussanges commença de nier.

— Vous n’affirmez pas assez, dit Ozilie, et vous protestez sans conviction.

Pierre Caussanges avoua en souriant qu’il était monté dans le train, derrière Ozilie. Il avait décidé en effet de partir dans la même direction que la jeune fille sitôt que celle-ci l’eut quitté…

— Je ne vous en veux pas, interrompit Ozilie. Mais maintenant, c’est fini. Laissez-moi, oui, laissez-moi.

— Je ne veux pas vous déranger.

— Vous me faites perdre mon temps et vous perdez le vôtre aussi.

— Qu’est-ce qui vous déplaît dans ma personne ?

— Rien, répliqua Ozilie en riant. Mais ce n’est pas suffisant.

— Pas suffisant ?…

— Oui. Ne pas déplaire n’est pas suffisant pour plaire.

— Que faut-il que je fasse ? J’ai de la fortune… Ne prenez pas ce que je vous dis…

— Monsieur, je ne suis pas un objet que l’on achète, ni un jouet capable de distraire. Cherchez mieux, cherchez plus loin… Il y a tant de femmes que vous pourriez suivre et qui ne vous mèneront pas de Chamarges à Paris, un long parcours !

Il restait devant elle les bras allongés, les mains jointes sur son veston boutonné.

— Perdez donc ! lui dit-elle tout d’un coup, perdez cette habitude de sacristain désœuvré !

Et comme il la regardait, gêné et silencieux, elle déclara d’une voix posée :

— Vous avez cru que j’étais riche parce que vous m’avez vue en automobile. Mais c’était l’automobile de votre voisine de Chamarges. Parce que je voyage en « première » : le voyage m’a été payé. Parce que je suis à peu près convenablement habillée ! ce sont les robes que Mlle Isabelle m’abandonne et me permet d’user. Parce que j’ai quelques bijoux, dont trois véritables : comme les robes, ils proviennent de Mlle Isabelle à qui ils ont eu le tort de déplaire.

« Je suis une petite institutrice, Monsieur. Une modeste institutrice qui parle plusieurs langues, qui est de famille honorable, c’est vrai, et qui est obligée de gagner son pain de chaque jour. Laissez-moi, je vous prie, Monsieur. Vous n’êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier à faire ainsi erreur sur mon compte. Je vous ai permis un peu sur ma piste de tâtonner. Parce qu’une femme prend toujours quelque plaisir à soulever un homme sérieux dans son sillage, et puis parce que je voulais me rendre compte, savoir si vous étiez semblable à tant d’autres. Je suis fixée. Excusez-moi, comme je vous excuse… »

Elle avait parlé d’un trait, d’une voix contenue. Tandis que Caussanges assez mortifié la saluait, elle s’éloigna et se perdit très vite dans la foule des voyageurs, vers la sortie. Cette fois-ci, Caussanges n’essaya point de la suivre.

* * *

Mais il examina sur-le-champ une dizaine de projets qu’il rejetait à mesure. Il se décida pour celui qui lui parut le plus simple : écrire à Mlle Ozilie, lui demander un entretien.

Rentré chez lui, à Paris, Caussanges rôda dans son appartement de la rue Bochart de Saron, puis il commença une lettre, une autre encore. Jamais il ne se sentait satisfait. « C’est trop long, disait-il, c’est plein d’excuses, de protestations. Elle ne lira pas si loin… » Caussanges s’arrêta à un billet qui allait droit au fait :

Vous êtes partie ce matin, si vite, Mademoiselle, que je n’ai pas eu le temps de vous répondre et de vous assurer de la sincérité de mes sentiments désintéressés…

Il terminait en sollicitant un entretien. Il se garda bien de faire allusion aux feuillets qu’il avait recueillis sur la route de Chamarges. Il les réservait pour une seconde ou une troisième lettre, au cas où la première resterait sans réponse. Il dirait à ce moment-là qu’il venait de découvrir, au cours d’un récent voyage à Chamarges, un curieux document dont il citerait quelques extraits. A cette minute, la jeune fille serait bien forcée de lui demander des précisions si elle tenait toujours aux deux pages emportées par le vent…

Caussanges, pour distancer l’obsession qu’il avait d’Ozilie, détruisit quelques papiers qui encombraient sa table, jeta des journaux dans une corbeille, résolut de se promener dans Paris. Mais où aller ? Les journaux dont il venait de se défaire lui remirent en esprit le nom de Lonlay-Labbaye.

« Si je lui parlais d’Ozilie ! se dit-il. Cela pourrait l’intéresser. Enfin, il n’est pas de mauvais conseil. »

Caussanges tenait par dessus tout à trouver un confident à qui il pourrait conter sa récente histoire. Lonlay-Labbaye, le journaliste, lui paraissait digne de cet emploi. C’était un grand et mince personnage, ancien correspondant de guerre pendant la tourmente de 1914-1918 et qui continuait de voyager pour son journal, de l’auberge au palace, comme autrefois, il allait d’un État-major à un Grand-Quartier. On lui reconnaissait de l’audace, de l’expérience, du flair et de l’imagination. Ses confrères eux-mêmes s’accordaient pour lui allouer tantôt l’une, tantôt l’autre de ces qualités.

De l’expérience, Lonlay en avait. Et le métier le formait chaque jour. Les accidents de chemins de fer lui apprenaient la géographie, les drames énigmatiques, les villes qui ont une cour d’assises, les réunions politiques, les déplacements de souverains et les enquêtes de police l’âme diverse des hommes.

Par hasard, Lonlay, à qui Caussanges téléphona, n’était pas encore sorti.

— Allo ! Tu as quelque chose à m’annoncer… Rien d’intéressant ! Mais si, c’est intéressant puisque cela te concerne… Eh bien, viens me voir… Oui, chez moi, boulevard Saint-Germain… Quand tu voudras… Allo ! je t’attends. Je ne sors pas.

* * *

Lonlay écouta le récit de Pierre Caussanges. Aucune interruption. Il laissait, selon sa coutume, parler son sujet, quitte à le ramener à la question lorsque de trop grands écarts se produisaient. La rencontre de Caussanges et d’Ozilie de Wicheslaw sur le chemin de Chamarges fit tomber en arrêt le reporter. Lorsque son ami eut terminé, Lonlay recomposa l’ensemble à sa manière, puis :

— C’est une demoiselle qui cherche un fiancé. La chasse est ouverte. C’est normal. Non, ne lui parle pas de l’innocence de tes intentions. Veux-tu un conseil et non une opinion conforme à ce que tu penses ? A ce que tu as, déjà, à demi décidé d’entreprendre ? Oui. Eh bien, fais-lui savoir que tu n’as jamais songé à l’épouser, attendu que tu es fiancé toi-même…

— Mais ce n’est pas vrai !

— Ça n’a pas d’importance. Si tu l’intéresses déjà un peu, tu l’intéresseras davantage. Et peut-être se produira-t-il ceci : ou bien elle ne songera plus qu’à te faire rompre les fiançailles dont tu lui parles, ou bien, te jugeant peu compromettant, elle tolèrera ta présence près d’elle. C’est à toi, à ce moment-là, de savoir t’y prendre pour devenir indispensable…

— Que faudra-t-il faire ?

— Si tu en es là, rentre à Chamarges tout de suite, sans tourner la tête…

— Mais encore ? reprit Caussanges.

— Par exemple : « Tu es assez riche pour deux »… Trouve le moyen de le glisser au bon moment. On ne sait pas… Cela peut avoir une certaine influence. Mais un sûr instinct m’avertit qu’avec elle, tu seras aussi malheureux pour deux.

— Et si je lui demandais dans un prochain billet où je dois lui remettre sa « lettre » que j’ai retrouvée ?

— Elle comprendra que tu désires une entrevue.

— Et après ?

— Elle est fort capable de te la refuser.

— Oh ! elle n’oserait pas, quand même ! s’écria Caussanges.

— Elle ne me paraît pas femme à se gêner, d’après ton histoire. Elle te répondra qu’elle n’a pas le temps, qu’elle n’est pas libre, qu’elle n’a plus besoin de cette lettre qu’elle a égarée, que son amie lui ayant écrit de nouveau lui a répété son adresse…

— Et alors, la lettre que j’aurais trouvée ?…

— Elle te priera de la détruire. Et tu le feras. Et je te connais : tu lui écriras pour lui annoncer que tu t’es conformé à ses ordres…

V CE QU’ON LIT SUR LA LETTRE

Lonlay accorda à Caussanges quelques secondes de réflexion, puis il demanda :

— Tu as toujours sur toi la lettre de cette demoiselle ?

— Quelle lettre ?

— Bien. Veux-tu me la montrer.

— Je ne sais pas si je l’ai…

Caussanges trouva dans son portefeuille, comme par hasard, la lettre qu’il avait cueillie parmi des ronciers, sur la route de Chamarges. Lonlay la lut lentement. Quand il eut fini :

— Je ne comprends plus ton récit, dit-il à Caussanges. Ou alors je ne comprends plus ton histoire… Peut-être que cette lettre que tu as ramassée, ce n’est pas une lettre que Mademoiselle… Comment l’appelles-tu ?… Ozilie… a reçue, mais une lettre qu’elle se préparait à envoyer. Elle la lisait ou la relisait dans l’auto, en allant à la gare, avant de la mettre à la poste. Sinon, ce n’est pas clair. Et Ozilie, dame de compagnie, a naturellement été curieuse de lire une lettre qu’on lui avait confiée.

— Ozilie n’est pas dame de compagnie, elle est institutrice chez Mlle Isabelle, rectifia Caussanges.

— Tu en es sûr ?

— C’est Ozilie qui me l’a avoué.

— Institutrice, dame de compagnie, cela revient au même pour la circonstance. Et cette Isabelle qui est-ce ?

— Je ne la connais pas. Je sais qu’elle est la nièce de M. Chenoncay, propriétaire de l’enclos voisin de ma maison à Chamarges.

— Tâche de te renseigner encore et enchaînons : Donc, Mlle Isabelle écrit une lettre, la confie à Mlle Ozilie qui doit à la gare prendre le train. Elle a prié Ozilie de mettre cette lettre à la poste. Dans l’auto, seule sur la route, Ozilie trouve le moyen de décacheter — ne te fâche pas ; c’est une supposition — discrètement l’enveloppe qu’on lui a remise. Espère-t-elle y découvrir des secrets qu’elle a besoin de savoir ? Peut-être. Ozilie commence sa lecture. Mais il y a plusieurs feuillets. Elle en dépose quelques-uns sur le siège, près d’elle. Le vent les emporte. C’est clair…

— C’est vraisemblable, approuva Caussanges.

— Grosse émotion d’Ozilie lorsqu’elle s’aperçoit, un peu tard, j’en suis sûr, de cette disparition. Elle court à la recherche des précieux papiers. C’est à ce moment que tu la vois venir. Tu viens d’achever ta première lecture du fragment envolé. Ozilie, très ennuyée, ne peut plus expédier une lettre ainsi diminuée. Mais si ce garçon qu’elle rencontre (c’est toi) avait découvert les feuillets égarés ! Ozilie s’efforce de te convertir en allié. Elle te parle la première, t’entraîne à la ville, te met en confiance pour que, si tu trouves les pages perdues, tu les expédies à elle-même, à une adresse qu’elle t’indique, non à la maison où elle réside à Paris et qui ne lui appartient pas, où en tous cas, elle craint on ne sait quelle surveillance.

— Pourquoi se serait-elle brouillée avec moi, si elle tenait à mes services ?

— Un peu de patience, j’y arrive. Elle te retrouve à la gare de Valence. Elle t’imaginait à Chamarges. Qu’est-ce que tu fais là ? Elle se tient ce raisonnement qui n’est pas dépourvu de justesse : « Puisque ce monsieur a pris le train, c’est pour me suivre. Puisqu’il n’habite plus le pays où la lettre a été perdue, il m’est inutile. » Elle ne veut pas s’encombrer de ta personne. Elle te le déclare bien carrément. Après, elle réfléchit, elle trouve plus efficace de pactiser avec toi. Elle est capable d’un sentiment désintéressé. Mais toi, tu insistes, tu es maladroit, tu veux connaître son adresse. Aussitôt, elle se sépare de toi sans hésiter…

— Cela me paraît plein de logique, concéda Pierre Caussanges.

— Plus j’examine la lettre que tu as ramassée, reprit Lonlay, plus ma version me paraît évidente. La tienne n’est pas mal, mais elle est incomplète. Il y a cependant une chose que je n’explique pas : quel est donc cet Evgueny dont il est fait mention dans cette lettre ?

— Je ne connais pas d’Evgueny.

— Je m’en doute un peu. C’est une question que je me pose tout haut. Je vais quand même te lire le passage qui reste pour moi sans solution :

Donne-moi des nouvelles d’Evgueny ? Comment supporte-t-il les événements ? que dit-il de mon évasion ? Car, pour lui, c’est une évasion. Qu’il se rassure. (Ne le lui annonce pas, ni à personne). Je retournerai à N.-T., à cause de toi d’abord, lorsque j’aurai mis « l’Irréparable » entre Lui et Moi. Toutefois, je voudrais que cet « Irréparable » — j’en ai plusieurs sous la main — ne fût pas un coup de folie, comprends-tu ?… Mais au contraire quelque chose qui m’agrée et qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit…

— Tu connais cette ville qui est N. T. ? Et cet Evgueny ? demanda Lonlay.

— Pas du tout.

— Et Ozilie comment est-elle ?

— C’est une jeune fille de ma taille, à peu près, expliqua Caussanges. Elle est grande par conséquent, pour une jeune fille. Une démarche aisée, souple, bien particulière et reconnaissable quand on l’a remarquée, ne serait-ce qu’une seule fois.

— Bon. Après ? Après la démarche, insista Lonlay. Les yeux ? Les cheveux ?

— Des cheveux tirant sur le brun, plutôt chatains mais que l’on ne voit guère sous le chapeau. Des yeux qui paraissent noirs tellement ils sont brillants. Mais ils sont en réalité gris verts. Tantôt très doux. Parfois durs avec fermeté. Souvent un peu mélancoliques. De grands cils, des sourcils bien fournis. Visage ovale.

— Comment était-elle habillée ? interrompit Lonlay.

— En blanc.

— Oui. Mais comment ?

— Ah ! ça, je ne pourrais pas te dire. J’ai vu l’ensemble. J’ai gardé une impression générale.

— Et dire que c’est pour des gens qui ne voient rien, comme toi, que les femmes soignent tous les menus détails que tu ne retiens pas !

— Les détails composent l’ensemble favorable.

Lonlay avait gardé les deux feuillets perdus par Ozilie et retrouvés par Caussanges. Les papiers qu’il froissait l’amenèrent à poser une autre question.

— Elle est de condition modeste ?

— Je le crois.

— Comment le sais-tu ?

— Elle me l’a dit et je m’en suis aperçu.

— Achève ta pensée. Elle est de petite aisance et tu es riche… riche pour deux.

— Maintenant, oui.

— C’est-à-dire que tu vas l’épouser.

— Pourquoi pas ? s’étonna Caussanges.

— Épouse-la, si tu veux, mais ne lui écris pas. Tu lui as parlé de ce beau projet ?

— Je ne pouvais pas : je ne la connaissais pas assez.

— C’est cependant un bon procédé pour faire connaissance.

— Mais j’ignore tout de sa vie, de son mystère, de…

— En l’épousant, tu risques au moins de satisfaire à ta curiosité. J’y insiste par contre : arrange-toi pour savoir qui est cette Mlle Isabelle. Ainsi tu auras, du même coup quelques précisions sur ta voyageuse Ozilie.

Lonlay s’était, tout en parlant, dirigé sur la pièce voisine. Il avait une idée.

— Excuse-moi : un travail à terminer. Une seconde, je reviens. Lis, réfléchis à mes conclusions, examine si tu n’as rien oublié dons ton récit…

Lonlay ne revint pas tout de suite. Il mit d’abord de petits copeaux de bois dans sa cheminée, puis au-dessus du foyer, il fit chauffer la lettre d’Ozilie.

— Je ne m’étais pas trompé ! murmura-t-il.

Les mains du journaliste qui serraient les feuillets découverts à Chamarges, tremblaient un peu. Sous l’action de la chaleur, entre les lignes lisibles du texte manuscrit, une autre écriture, plus serrée, apparut. Une nouvelle lettre secrète se composait et Lonlay la déchiffrait :

Tu l’avais deviné, chère Gina, c’est bien à cause d’Evgueny que j’ai dû partir sans même prendre le temps de te faire mes adieux. C’est le Premier qui m’a paternellement conseillé ce départ. Il pensait comme moi que cette inclination du Prince n’était que l’effet de l’imagination d’un sédentaire. L’absence et l’éloignement devaient avoir promptement raison de ce… (plusieurs mots illisibles…). Mais surtout, il m’a montré combien la présence d’Ozilie à la Grande Marche pourrait devenir gênante lorsque le prince serait appelé à de « hautes destinées ». Enfin, il m’a dit : « Lorsqu’on apprendra que vous n’êtes plus à la cour de Neu-Thorenberg, il nous sera plus facile de faire croire que le Prince est en Kabardie, parmi ses partisans, comme nous voulons qu’on le croie quelque prochain jour. »

— Je joue la carte Evgueny ! décida Lonlay. Et il se releva pour prendre rapidement note du texte roussi qui s’imprimait sous le souffle du brasier. Certains paragraphes surtout, retenaient son attention :

J’ai quitté ce pays de Chamarges où je m’ennuyais décidément trop, pour vivre à Paris. J’habiterai en hôtel et non dans l’appartement de mon oncle…

Ici plusieurs lignes mal venues, puis ceci qui avait trait visiblement au Prince :

Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi, j’ai changé depuis le jour où j’ai pris la fuite de cette maison où je n’étais plus en sûreté.

Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me répéter qu’il m’aimait. Moi, aussi, à ce moment, je croyais l’aimer un peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre…

Lonlay transcrivit également ce passage tronqué, l’encre sympathique employée pour la correspondance secrète ayant dû s’effacer par plaques :

Au fond, dois-je l’avouer ? Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra jamais rien faire ;… Un prince, peut-être. Mais pas un roi.

— C’est bien curieux, observa Lonlay, ces lignes sont visibles pour moi juste au moment où les dépêches officielles annoncent que le Prince Evgueny, héritier du trône de Kabardie, se trouve dans ce pays en pleine agitation pour la plus grande joie des Anglais.

* * *

Caussanges, pendant ce temps, attendait sans impatience. Il ne pensait pas à s’étonner de l’absence du journaliste qui était assez coutumier de ces façons. Lorsque celui-ci reparut, un instant plus tard, Caussanges reprit la conversation presque au point où il l’avait laissée.

— Pour conclure, tu ne me conseilles pas de lui renvoyer sa lettre ?

— Il vaut mieux la garder, répondit Lonlay.

— Et pourquoi ? demanda Caussanges, surpris surtout par le ton de cette riposte.

Comme il relevait la tête, il vit le visage soucieux de son ami.

— Pourquoi la garder ?

— Je trouve cette lettre étrange.

Lonlay fut sur le point de raconter sa découverte. Mais il connaissait l’imprudence de Caussanges.

— Les jambages des mots sont bizarres, ajouta-t-il et les intervalles entre chaque ligne me paraissent bien longs.

— Ce qui te permet un diagnostic ?…

Lonlay regarda Caussanges. Évidemment ce dernier ne se doutait de rien, il n’avait rien deviné…

— J’ai la conviction, assura Lonlay, que toutes mes hypothèses sur Ozilie sont fausses. Il y a autre chose.

— Je m’en doutais, affirma Caussanges presque joyeux.

L’idée d’une Ozilie, dame de compagnie, décachetant une lettre qu’on lui a confiée, lui déplaisait. « Ce sont des choses qu’un esprit droit ne fait jamais », se disait-il…

— Que décides-tu ?

— Je ne sais pas encore, avoua Caussanges.

— N’écris pas à Ozilie. Attends… Garde sa lettre précieusement. Je te la plie sous enveloppe…

Lonlay se disait : « Dois-je le mettre au courant de ce que j’ai lu ? Il va faire des bêtises… »

— Je vais essayer de me renseigner sur ta jeune personne. Sortons ensemble, veux-tu ? Tu me parleras encore d’Ozilie, tu m’accompagneras jusqu’au journal. Je ne m’attarderai pas…

— Après le journal, où iras-tu ? demanda Caussanges.

— Je prendrai le train.

— Ah ! Tu iras loin ?

— Je pense que je vais réussir… oui, « réussir » un assez joli reportage.

Mais Lonlay n’en dit pas plus sur ce sujet-là. Pour ces sortes de travaux, la discrétion était de rigueur.

Toutefois, on peut affirmer qu’arrivé à son journal, il se rendit dans le bureau du rédacteur en chef.

— Vous savez, ce Prince de Kabardie…

— Qui combat, dans son pays…, répliqua l’autre par hasard au courant.

— Oui. Je sais où il est… Je pourrais le voir, lui parler peut-être.

— Un déplacement important ?

— Quelque chose comme la Suisse.

— Prenez un bon pour la caisse, répondit le rédacteur en chef, après une seconde de réflexion. Puis il ajouta :

— A quand votre premier télégramme ?

— Dans trois jours, quatre au plus…

— Au revoir, Lonlay. Bon voyage…

VI RETOUR A L’EXPÉDITEUR

Il faut croire que nul pouvoir au monde ne peut retenir certaines personnes sur le point de commettre une sottise, surtout lorsque cette sottise doit entraîner pour elles des conséquences imprévues et fâcheuses.

« N’écris pas ! » conseillait Lonlay-Labbaye. Après réflexions, Pierre Caussanges n’envoya pas à Mlle Ozilie la lettre qu’il avait préparée, mais une nouvelle lettre qu’il composa.

Il garantissait à la jeune fille qu’il avait prié les gens de sa villa de Chamarges de rechercher sur la route les deux feuillets emportés par le vent, qu’il expédierait ces deux feuillets sitôt qu’il les aurait reçus, si par hasard on les découvrait… A ces précisions, Caussanges trouva opportun d’ajouter un post-scriptum soigneusement étudié.

J’avais bien deviné à certains signes, à certains détails que vous n’étiez pas une riche héritière, comme vous avez pensé que je le supposais. J’avais compris, au contraire, que vous étiez une honnête fille, de bonne éducation, certes…, etc…

Puis il cacheta son envoi, mit l’adresse « poste-restante, bureau Danton. » Un moment, il songea qu’il lui serait aisé de surveiller les abords de ce bureau, mais il renonça à ce projet comme indigne de lui. Et aussi parce qu’il le jugea impraticable.

Caussanges, cette fois-ci, ne se trompait point.

* * *

C’était, en effet, Trophime Trophimova, une slave blonde, femme de chambre de Mlle Ozilie, qui retirait les lettres que cette dernière se faisait adresser à la poste.

Lorsqu’elle ouvrit la lettre de Caussanges, Ozilie se dit :

— Je m’en doutais. Il n’a pas encore osé me renvoyer mes deux feuillets qu’il a ramassés sur la route de Chamarges. Ces feuillets, il les avait déjà lorsque je lui ai parlé pour la première fois. Il les a lus et il les a gardés sur lui. Le prochain courrier me les apportera, « miraculeusement dénichés dans un buisson par un domestique » de ce Monsieur.

Mais lorsque la jeune fille en vint aux dernières lignes (« J’avais bien deviné… que vous n’étiez point une riche héritière… »), c’est-à-dire au post-scriptum qu’une femme ne néglige jamais parce qu’elle pense toujours y découvrir l’essentiel de ce qu’on lui mande, elle secoua la tête.

— L’imbécile ! murmura-t-elle sur un ton d’irrémédiable mépris.

* * *

Trois jours plus tard, Ozilie recevait une deuxième lettre de Caussanges. Tout de suite, elle en reconnut l’écriture. Quelles nouvelles protestations ? Et à quoi bon décacheter cette lourde enveloppe ? Ozilie hésitait. Mais peut-être Caussanges lui envoyait-il les deux feuillets perdus ?

Ozilie les retira en effet, craquelés par un long séjour en poche. Caussanges ne précisait pas comment ces feuillets avaient été recueillis, mais parlait du hasard, de la chance et du flair de son jardinier. Ozilie riait en lisant ces grosses explications. Elle se sentait à présent portée à l’indulgence pour ce singulier garçon qui, sur une page d’envoi, lui rappelait avec gaucherie un choix de ses anciens propos :

C’est vous-même qui m’avez offert votre amitié, c’est vous-même qui m’avez proposé alliance et maintenant vous ne me connaissez plus !

— C’est pourtant vrai, reconnut la jeune fille.

Mais les feuillets qu’elle avait cru un moment perdus attirèrent son attention.

— Comme ils sont durcis et cassants !…

« Trophime, ajouta-t-elle, écris donc à Chamarges pour savoir le temps qu’il a fait depuis notre départ : orages, pluies ou grand soleil.

— Je puis répondre tout de suite à Mademoiselle, assura Trophime. Une lettre que l’on m’a remise ce matin m’annonce qu’il a plu continuellement, sans arrêt, même que le torrent a grossi comme il ne le fait guère qu’au commencement de l’hiver.

Ozilie sourit de nouveau :

— Je vais te dicter une réponse, reprit-elle. Écris.

— Mais je fais des fautes !

— Tant mieux. Écris :

Des nouvelles de Chamarges que j’ai reçues ce matin en même temps que votre aimable envoi m’ont appris que des orages avaient inondé la campagne. J’espère que vos gens n’ont pas été trop mouillés au cours de leurs recherches, pas plus mouillés que les deux feuillets perdus et miraculeusement préservés des œuvres de la tempête…

J’ai lu vos lettres à mon retour à Paris, car je m’étais absentée une semaine. Comment vous remercier ?…

Cependant Ozilie tournait dans ses mains les feuillets que Caussanges lui avait expédiés. Déjà elle les froissait et les transformait peu à peu en une sorte de boulette qu’elle se proposait de jeter dans la cheminée, lorsque, surprise encore par la fragilité du papier qui se brisait sous ses doigts, elle l’examina.

Sur cette lettre, qui avait dû être exposée au-dessus d’un foyer, entre les lignes écrites à l’encre ordinaire, des caractères inconnus, d’une couleur roussie, se lisaient facilement…

Ozilie pâlit. Elle regarda devant elle. Puis à Trophime Trophimova qui attendait :

— Cela suffira. Prépare tes valises. Nous allons partir.

— Encore !… Et cette lettre qui n’est pas finie ?

— Inutile.

— Vous ne répondez pas à ce monsieur ?

— Quel monsieur ? Donne-moi ce que tu as fait.

Ozilie s’approcha de la cheminée, y déposa les deux lettres, celle que Trophime venait de transcrire et les feuillets « retrouvés » sur la route de Chamarges.

— Une allumette…

Ozilie attendit que les papiers fussent consumés, puis elle compléta sa première décision.

— Cette histoire-là est terminée.

— Qu’allons-nous faire ?

— Il y a bien d’autres distractions…

— Ah oui, conclut Trophime. Je les connais… Les voyages encore…

* * *

Le soir même, Caussanges envoyait quelques mots à Lonlay pour l’avertir qu’il avait fait tenir à Mlle Ozilie la lettre de la route de Chamarges. « J’ai trouvé ce procédé plus loyal », ajoutait Caussanges.

— C’est de ma faute, constata Lonlay. J’aurais dû prévoir que Caussanges agirait ainsi. La jeune personne va se tenir sur la défensive à présent !

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