Premiere Partie. (continued 6)
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Apres les avoir vigoureusement poursuyvis, nous retirasmes : rendant graces & louenge a la souveraine divinité : qui tant nous avoit esté favorable, dont estions merveilleusement letifiez : & nous estoit advis qu’il ne restoit plus que de consoler madame Helisenne, & puis joyeusement nous mettre au chemin. Parquoy je commençoye a louer & extoller fortune, estimant que elle eust pacifié avec nous : mais manifestement nous demonstra, que d’executer son yre envers nous n’estoit encore rassasiee : car comme nous penssions assister en la presence de ma dame, ne fut en nostre pouoyr : pource que en poursuyvant noz adversaires, nous estions grandement eslongnés du lieu, auquel nous l’avions laissee : Et pour ce commençasmes a investiguer & cercher. Et avec ce je jectoye vociferations treshaultes, en invocquant le nom de ma dame : mais nul sinon Echo ne nous respondit. Toutesfoys apres l’avoir long temps cerchee retrouvasmes le lieu desiré : mais helas je veiz ma dame en telle extremité, que je n’eux occasion sinon de me douloir & contrister.
Repentence de Helisenne & de son trespas. Chapitre. VIII.

Apollo l’extreme partie de Pisces abandonnoit : Et avec la main dextre le chef de Aries tenoit, quand devant madame nous presentasmes. Et si tost que ma doulce dame me eust apperceu, elle demonstra par ses gestes exterieures, que ma veue luy estoit plus aggreable qu’il ne seroit possible d’exprimer : & comme je me feuz posé aupres d’elle en donnant plusieurs baisers a sa descoulouree face, Et lors avec voix debile ainsi me dist.
O mon unicque refuge consolatif.
O lumiere de mes yeulx.
O creature que tant a la mort que la vie oultre l’humain croyre j’ayme.
Bien puis dire que avec la delectation que j’ay de te voir, nulle espece de mort ne me peult espouventer.
O mon doulx amy, en briefve espace, certaine evidence auras, combien griefve & remplye d’amaritude ton absence m’a esté : car parce que je n’esperoye de jamais te veoir, j’ay esté par angoisseuse douleur tant affligee & travaillee, qu’il n’est en ma faculté de pouoir exhiber. Et avec ce, ay esté tant agitee de l’ivernalle froidure, que icelle peine corporelle congregee avec les passyons de l’ame m’ont tant persecutee que je sens de moy approcher les troys seurs lesquelles immaturement le fil vital me copperont.
Quand elle eut ce dit, elle se teut. Et a l’heure estant destitué de tout espoyr & ce qui assez me desplaisoit, estoit que pres de la aulcun lieu habitable ne se retrouvoyt. Parquoy avec continuelz sanglotz & souspirs qui en grand multitude de mon dolent estomach sortoient, ainsi commençay a dire : ma dame chere, je ne puys trouver parolles par lesquelles je te puisse exprimer l’extreme douleur que pour la tienne je souffre : car tu doibz croyre que te veoir ainsi infirme & languissante m’est une peyne incredible. Et si t’asseure que les parolles par toy proferees, me sont sagettes qui me vulnerent le cueur : Parquoy je suis certain que ta mort sera occasion de la myenne, Car ma vie seulement par la tyenne vit. Las madame estymeroys tu que l’incomprehensible amytié que je te porte me peult souffrir vivre, en te voyant mourir ? certes si tu le croyois, grandement de la verité tu seroys alienee. Helas ma vie est du tout hors d’esperance, combien que quand je feis retour vers toy, ayant obtenu victoire de noz ennemys, une grand hylarité m’accompaignoyt. Et ignorant l’infortune & male adventure, je pensoye que pour le futur ma vie seroit doulce & tranquille : mais ces consolatifz pensemens, en petite espace se sont convertiz en trop acerbes & durissimes cogitations. O dolente & anxieuse mutation : O temps cruel : O jour plein de misere : O mauldicte fortune, cruelle furieuse, detestable, excecrable & abominable : a quelle occasion me veulx tu exterminer ? N’avois je pas assez pené & travaillé ? Et si ton yre n’est encores ressassiee, pourquoy ne l’execute tu en aultre sorte sans me vouloir priver de celle, laquelle avec tant de fatigues je pensoye avoir acquis, O aveuglee, depiteuse & ennuyeuse, regarde a quelle extremité & calamité ton ingratitude m’a conduict. Certes je n’ay chose qui me puisse conforter sinon que j’espere que ce que le corps ne pourra, a l’ame ne sera impossible : Car par le moyen de ma mort continuellement, toy ma dame, elle accompaignera. Tout subit que j’eux imposé fin a mon parler, (combien qu’elle feust debile & pres de sa fin) ces parolles respondit :
O Mon doulx seigneur, de ce que tu dictz que la douleur mienne te cause une extreme tristesse, assez je te croys : mais plusieurs raisons te doibvent induire a la supporter. Et entre aultres, tu doibz estre recordz, que moy ne les aultres ne sommes engendrez pour estre immortelz : car il est manifeste, que toutes choses qui naturellement commencent, naturellement finissent : car estant nostre matiere originee de quatre qualitez contraires, ne peult estre pardurable : comme cree de matiere & forme, ainsi que le philosophe en sa physicque nous enseigne. Et pourtant en consideration de ce, je te supplye, que voyant ma mort, ne te vueille trop angustier : mais considere que l’homme prudent & saige, ne se doibt par lyesse exalter, ne par anxieté desprimer. Et si l’absence & privation de moy te moleste, de tant plus te doibs consoler de me veoir liberee des calamitez : qui en ce mortel monde journellement nous surviennent : aussi tu doibs penser a l’expectation de la vraye immortalité de l’ame.
O glorieuse mort : par laquelle nous vivons, a toy est redevable toute l’humaine condition : car de corruptible la fais eternelle. Et pour ce se doibt nommer faulse & inicque l’opinion de celluy commun peuple rural, & vulgaire : estimant que mourir & terminer ses jours en aage anticque, soit plus felice que de mourir en florisante jeunesse.
O combien par cela ilz se demonstrent ignares & de petit entendement, puis que es choses transitoires ilz s’arrestent & ne se conforment aux opinions de tous sçavans esperitz, lesquelz aulcunement la mort ne craignent : comme il appert par les parolles de sainct Paul : lequel en cryant, disoit, je desire la mort pour estre avec la vie, a laquelle par ton moyen, on parvient.
Le philosophe Socrates ayant foy indubitable de l’immortalité de l’ame, avec consolation beut le venin.
Le saige Caton voluntairement n’eut mort soufferte, si d’icelle eust eu doubte.
Si bien tu considere ce que je te recorde, facilement tu mitigueras ton acerbe douleur : laquelle trop plus me griefve, que l’apprehension de la mort. Et pourtant si tu ne as compassion de toy, je te prie, aye la de moy : qui tes peines & les myennes souffre. Mais si j’estimoye que apres ma transmigration tu te peusse associer de ceste belle vertu de patience, sans sentir grand peine, je endureroys la mort : de laquelle le divin Platon escript estre de tous maulx le plus petit. Dictes ces parolles en dressant sa veue aux cieulx, donna principe a la pronontiation de telz motz.
O Eternel & souverain dieu, qui voys noz cueurs & congnois noz pechez, je te supplye que par ta misericorde vueille tourner en oblivion mes continuelles iniquitez : par lesquelles je congnois avoir envers toy commis offense tresgriefve : car je ay tousjours perseveré en maulvaises cogitations, suyvant ma sensualité : laquelle m’a conduict, ou raison, conscience & honnesteté repugnoient. Mais toutesfoys j’espere tant en ta divine clemence & infinye bonté, que mon oraison ne sera enervee, mais te sera acceptable : Car jamais tu ne refuse pardon a tes creatures, puis que de cueur devot ilz te requierent : car comme tu as faict exprimer par Ezechiel ton prophete en ces parolles. Toutes les foys que le pecheur se retournera a Dieu par vraye penitence, tous pechez que il pourroit avoir commis ne luy seront imputez, ny ne l’empescheront d’avoir la vie eternelle. Et a ceste occasion, combien que le retour soit tardif, si debvons nous avoir foy indubitable, que nous impetrerons mercy. Car comme dict sainct Cyprien, Au poinct que l’ame est pres de sortir du corps, la clemence & begninité de toy, mon Dieu tresmisericordieux, ne la rejecte poinct de vraye penitence qui ne peult estre trop tardifve, mes que elle soit vraye, Ne aussi le peché n’est pour lors irremissible, s’il desplaist a la volunté. Et par quelconque necessité ou parvienne a vraye penitence, l’on obtient facilement pardon de son peché : ce que n’empeche le cryme & enormité d’icelluy : ne la briefveté du temps qu’on a a vivre, ou l’extremité de l’heure, ou la dissolution de la vie & conversation precedente, pourveu que l’on convienne en contrition & desplaisance la volupté & plaisir precedent : car la charité de toy, mon Dieu est ainsi, que une mere : qui a son sein estendu pour recepvoir benignement ceulx qui voluntairement se retornent a elle.
Et pour ce dict sainct Paul, Ou le peché a esté plus grand, la grace de dieu s’est plus estendue.
Le prophete aussi exhortant les pecheurs a soy retourner par vraye contrition & penitence : leur dist en ceste maniere : retournez par condigne penitence au createur : car il est tresbegnin, & misericordieux, & par trop plus prompt a pardonner que l’on n’est a le requerir.
Et a ceste occasion je me confie tant de ta grace, sublime dieu, que je croys que toy voyant comment je manifeste mon grand peché, je accuse ma vituperation & turpitude, & deteste mes vices : lesquelz par ton immense prudence & incomprehensible bonté, tu couvreras & exaulceras mon ultime supplication, en collocant mon ame avec les esleux ou elle se pourra consoler & letifier.
Apres qu’elle eut ainsi humblement exoré la supernelle bonté, elle jecta son piteulx regard sur moy : & comme elle eut apperceu par mes gestes exterieures que je souffroye une douleur indicible & non equiparable : qui me contraignoit a desrompe mes beaulx cheveulx, Et a donner des tresviolentz & enormes coups contre ma blanche poytrine : Et a l’heure elle commença a telles parolles proferer :
O Guenelic, pource que tu continue tes lachrimes, pleurs & gemissemens, tu me frustre du tout de l’esperance que j’avoie en ta science : laquelle j’estimoye estre suffisante pour refrener ton courroux, & mitiguer tes passions : qui sont tant excessives, que tu ne fais aulcune demonstrance de ta vertu. Toutesfoys l’heure est venue que tu la doibs monstrer & approuver, couvrant la douleur de ma mort, & si tu te veulx efforcer, bien le pourras faire : car il n’est si grand travail, que par prudence ne soit moderé : ne sy acerbe douleur, que patience ne desrompe. Parquoy, je te supplie d’imposer fin a ton grand deconfort : & te console, en pensant que la clemence divine a esté de nous piteuse, puis qu’elle n’a voulu permettre, que le peché d’adultere, eust esté par nous commis : qui eust esté cause de me faire finer par mort plus infelice, que celle que de brief je voys souffrir : laquelle sans timeur recepvray, Car j’espere que mon ame sera collocquee au lieu, ou elle trouvera son semblable, a la semblance duquel elle fut premierement cree. Et pourtant ne me veuille tant offenser comme d’estre envieulx de ma beatitude : & si jusques a present d’une amour sensuel tu m’as aymee, desirant l’accomplissement de tes inutiles desirs, a ceste heure de telles vaynes pensees il te fault desister. Et d’autant que tu as aymé le corps, sois doresnavant amateur de l’ame par charitable dilection. Et donne telle correction a ta vie, que le venin de la concupiscence ne te prive de la possession de ceste divine heritaige qui nous est promise. Et pour ce je prie nostre fabricateur, que toy & moy consolez nous y conduyse.
Regretz de L’amy, de la mort de sa Dame. Chapitre. IX.

Incontinent ces propos finis, pour le travail qui par trop la crucioyt, apertement en contemplant sa face l’on congnoyssoit son extreme fin venir : car ses beaulx yeulx se commençoyent desja a ternir & obscurcir, a l’occasion des tenebres de la mort, dont elle estoit prochaine. Et je voyant que nul remede n’y avoit, souffroys si acerbe douleur, que non moins pasle qu’elle n’estoye. Et quand je vouloys aulcune parolle proferer, la faculté ne me estoit concedee, a cause de l’interruption de mille souspirs accompaignez d’infinies larmes qui totallement me denioyent le prononcer.
Quoy voyant Quezinstra combien que son cueur fut fort oppressé pour la compassion qu’il avoit de nous, si se efforçoit il de me consoler. Et ce pendant je veis ma dame qui de rechief me commença a regarder : & ouvrit la bouche pensant dire aulcuns motz : Mais pour les douleurs mortelles qui l’aggressoyent, la langue & tous les membres furent de leurs puissances destituez. Et lors en se estendant entre mes bras, comme morte demeura. Et a l’heure fut mon douloureux cueur agité d’une si extreme destresse, que fuz long temps sans mouvoir ne respirer. Et puis quand je peuz parler, avec voix cassee & interrompue commençay a dire.
O acerbe mort, cruelle, furieuse & de toute execration digne : pourquoy si immaturement es tu en ce corps entree ? helas tu m’as desherité de celle en laquelle j’estimoie consister mon eternel contentement. Mais je voys bien que les cueurs mortelz sont de plusieurs erreurs nourris : car cela que j’estimoye appartenir a soulas, est converty en pourriture. O caducque & faulse humaine esperance. O fragile condition : nostre voix : combien les choses mondaines sont transitoyres. Certes chose n’y a en ceste region terrestre, sur laquelle on se puisse fonder. Helas bien me avoyt adverty ceste saincte & bonne personne, qui tant de remonstrance me feist, que en quelque extreme peril je succumberoye. Bien voyz qu’il le sçavoit, pour avoir congnoissance de l’infelice planete qui esclaira a ma nativité, qui me propina influence tresmalheureuse, a laquelle je n’ay sceu obvier. O que mauldicte & detestable fut l’heure que je naquis. O que bien desireroye n’avoir jamais esté au monde produyct.
O que j’eusse esté heureulx, si du principe de ma triste & anxieuse naisçance, de la terre nue, m’eust esté faict lict : ou bien que je n’eusse eu plus lonque vie que les hommes qui nasquirent des dentz par Cadmus semez. Helas si ainsi me feust advenu, je n’eusse esté agité de tant d’angoysses, infelicitez, lachrimes, pleurs, souspirs, douleurs, tourmens, & desespoyrs : lesquelz maulx tous ensemblement a mon doulent cueur font residence. Et jamais je n’en seray liberé, sinon par le moyen de la mort, que tant j’ay increpee & desprisee. Mais si briefvement elle faisoit l’ame de mon triste corps separer, elle repareroit en partie l’offense que elle m’a faict. Et pour ce je luy prie qu’elle ne me veuille espargner, puis que de l’aller je suis prompt & appareillé. Et quand je auray passé a l’aultre rive en contemplant la doulce veue rassasieray ma voulunté. Ainsi parlant & formant telles plainctes & exclamations, pour le cruel travail, la voix dedans la bouche se arresta, Et a l’heure Quezinstra ainsi me dist :
Guenelic grandement je m’esmerveille des continuelz murmures que vous faictes a l’occasion de la mort de ceste dame, Ne avez vous craincte de offenser Dieu qui telle loy a nature a donné ? Ignorez vous ce qui est escript : c’est qu’il n’y a sapience, ne conseil, force, ny aultre chose qui puisse valoyr contre le vouloir du sublime & puissant Dieu au vouloir duquel vous debvés condescendre, en donnant evidente demonstrance de vostre discretion : & ne detestez & blasmez la mort, puis que elle est liberatrice de tous noz travaulx. Et a ce propos, le Psalmiste l’appelle & la requiert, que elle vienne diligemment : affin que elle mette fin a ses gemissemens & lachrimes. Et aussi sainct Paul ad Philip. 1. L’estime la porte, par laquelle nous sommes liberez de prison. Or considerez doncques quelle chose est plus juste, plus saincte & de plus grande louenge digne : par son moyen nous parvenons a la fruition de la vie bien heureuse : & sommes ressoulz a l’altitude des choses divines, lesquelles pour la profondité a l’humain entendement sont incomprehensibles : comme manifestement nous enseigne le glorieulx sainct Paul. 2. Cor. 12. & Act. 9. qui gousta de ceste melliflue doulceur quand il feust trois jours ravy jusques au tiers ciel : Et quand il fut retourné, il dist (1. Cor. 2.) que jamais l’œil d’homme mortel ne pourroit veoir, ny les aureilles entendre, ny la conception comprendre ce que Dieu a promis & preparé a ses amys. O combien doncques doibt estre aspirant le desir de parvenir a ceste glorieuse felicité. Certes pour ceste cause ne debvons plorer ne lamenter pour ceulx que nous voyons mourir avec une ferme foy : laquelle donne espoir qui engendre charité parfaicte : & comme il est escript en sainct Jehan. Joan. 4. Charité est Dieu : & pourtant si elle est en nous, Dieu aussy nous avons. O tresgrand don de foy dont telle beatitude vient, que de l’exprimer ne est en nostre faculté : toutesfoys pour ne estre negligent de vous consoler, bien vous ay voulu rememorer les sainctes escriptures : estimant par cela, a vostre douleur remedier : car si vous estes prudent, vous mediterez & penserez souvent avec quelle foy & vraye contrition, madame Helisenne a l’esperit a Dieu, & le corps au monde restitué. Et en ceste consideration, je ne fais aulcune doubte que a vostre mal ne trouvez quelque refrigeration medicamente vous persuadant pour vray : que elle est colloquee en la glorieuse societé. Et pour ceste occasion debvez imposer fin a voz douloureuses complainctes. Et aussy vous supplie de vous voulloir desister de ceste damnable & faulse opinion, de dire, que par le moyen des planetes, nous sommes contrains : car cela est ung merveilleux erreur. Aulcuns hereticques appellés Priscialinistes dyent que tout homme nayst soubz la constellation des estoylles, & est regy & gouverné par leurs influences, lesquelles ilz appellent Fatum en latin : c’est a dire destinee en françoys. Dient en oultre que selon l’ordonnance des influences d’icelles estoylles, l’homme est contrainct a faire bien ou mal, desquelz hereticques l’erreur est condamnee & evidemment improuvee par plusieurs raisons de sainct Augustin au premier chapitre du cinquiesme de la cité de Dieu : Et est aussi condamnee ceste heresie par Chrisostome, qui dict, qu’elle faict troys manieres de blasphemes contre Dieu.
La premiere est, qu’il s’ensuivroit que Dieu est & a esté maulvais en creant les estoylles. Parquoy sur l’evangile de sainct Mathieu est dict en ceste maniere, se aulcun par le moyen des estoylles est faict homicide, ou adultere, grande iniquité & injustice debvroit estre pour ce atribuee aux estoylles : mais encores plus a celluy qui les a creés. Car puis que Dieu est congnoissant & non poinct ignorant des choses futures, & qu’il congnoissoit que telle iniquité debvoit proceder d’icelles, si ne les avoit voulu amender, il ne seroit pas bon, si l’avoit voulu & il n’avoit peu : il seroit impotent, & non point tout puyssant.
La seconde blaspheme est, que dieu seroit cruel de faire souffrir peine pour les delictz que les humains pourroient commettre par la creation & contraincte d’icelles estoylles : parquoy dict icelluy Crisostome, pourquoy endureroys je peine pour la chose que je auroye commise, non par volunté : mais par necessité.
Le tiers blaspheme est, que dieu ne seroit pas saige en ses commandemens : car qui est celluy qui commande a aulcun & deffend de non perpetrer le mal qu’il ne peult par contraincte eviter ny aussi d’accomplir le bien : auquel on ne peult parvenir.
Certes il n’est personne au monde qui feust reputé saige en faisant telz commandemens : Et pourtant telle opinion est grande offense envers dieu. Il est aussi dict au huictiesme sermon sur sainct Jehan, que le seigneur & facteur des estoilles, n’est poinct soubz la destinee & disposition d’icelles. Nous avons quant a ce, une naturelle evidence : Car quand au monde est produict ung roy ou seigneur, si c’estoit œuvre du ciel s’ensuyroit que ceulx qui naistront soubz ceste influxion seroient roys & seigneurs, qui n’est pas verité. On pourroit demander, si l’impression des luminaires celestes est point cause de la diversité des meurs & conditions des hommes. A ce peult estre respondu que la question a double sens, selon diverses interpretations : Si on veult dire que icelles estoilles soient causes necessitantes les voulentés, les fortunes, & conditions des hommes, ce seroit heresie : car c’est contre la foy, en tant que par ce, il s’ensuyvroit que quelconques choses que l’on feist, on n’auroit ne acquerroit nul merite ne gloire : mais si on veult dire que les meurs des hommes sont dispositivement & contingentement variez pour la disposition des estoylles, ceste chose peult avoir verité, & ne repugne point a la foy n’a raison : car il est manifeste que la disposition diverse du corps, faict moult a la variation & mutation des affections des meurs & complexions, comme dict L’acteur des six principes, Parquoy les coleriques sont naturellement disposez & promptz a yre : les sanguins, sont begnins : les melancolicques, sont enuyeulz, & les flumaticques, paresseulx : mais cecy n’est point necessaire : car l’ame a domination sur le corps, quand elle est aydee par grace : comme nous voyons plusieurs colericques qui sont doulx & amyables, aussy plusieurs melancolicques sont begnins. Et pource que la vertu des corps celestes œuvre, & a aulcune causalité en la mixtion & qualité des complexions : de ce procede, que sur les meurs & conditions des hommes peust aulcun petit dispositivement & contingentement : combien que la vertu de nature inferieure, faict plus a la qualité de la complexion, que ne faict la vertu des estoilles. Parquoy sainct Augustin au cinquiesme livre & chapitre deuxiesme de la cité en la solution d’aulcune question, Touchant deux freres : lesquelz furent ensemble malades & guariz, approuve & loue plus la response de ypocras medecin, que de l’astrologie quand on demanda a ypocras la cause pourquoy avoient estez ensemble malades & guariz : il respondit, que ce fut pour la similitude de leurs complexions : mais l’astrologien dict que c’estoit pour l’identité & convenances des constellations, pour ces choses est la question precedente absolue, C’est assavoir que les impressions des estoilles, sont causes aulcunement dispositives de la variation & diversité des meurs : mais non pas necessaires ne suffisantes : car on a liberal arbitre avecq l’ayde de Dieu, pour resister, Et pour ce dict Ptolomeus en son almageste, Le saige homme aura domination sur les estoilles : Et pour ces causes, appert les dessus nommez Priscilianistes errer grandement : car comme dict sainct Thomas en sa premiere partie : question cent & seize, au premier chapitre, Que toutes operations naturelles & humaines sont reduictes a une cause premiere qui est la providence divine. Et pour ce dict encores a ce propos sainct Augustin au premier chapitre du cinquiesme de la cité, l’homme disant de la divine volunté que c’est chose destinee, retienne sa sentence & corrige sa langue : comme s’il vouloit dire, que tel entent mieulx, que il ne dict : car a parler proprement, destinee n’est riens sinon en tant qu’elle est referee a la volunté & prescience divine. Icelluy sainct Augustin (selon la glose du pseaulme cent & ung) dict, que predestination divine : par laquelle dieu nous a eternellement esleux, est cause principale de tous noz merites, & que nostre volunté est seulement cause concomitative & associative. Et pour ce, est dict au neufviesme chapitre de l’epistre aux Romains, Qu’il n’est pas en la faculté du voulant, ne du croyant d’avoir telle predestination : mais est en dieu seulement, que a mercy de ceulx qui luy viennent a plaisir, & les aultres laisse endurcir en leurs malices : Auquel pas de L’apostre, dict la glose de sainct Augustin, Qu’on trouve assez cause de l’obstination des hommes, Mais de la misericorde n’est poinct rendue aulcune cause ne merite : car Dieu par sa grace, donne sans desserte aux hommes premiation & loyers : Mais pourtant n’est poinct a dire que Dieu endurcisse les obstinez en leurs baillant malice : Ains en les destituant & privant de sa grace : de laquelle ilz ne sont point dignes, en tant que ilz ne veullent flechir leurs cueurs & affection au commandement divin. Et pour ce ne est point escript sans cause en la quatriesme question de la vingt deuxiesme cause, Qui par equité & justice a nous tresocculte & incongneue, Dieu, a iceulx ne confere point sa grace. Parquoy a ceste occasion cryoit L’apostre a l’onziesme chapitre de l’epistre aux Romains. O altitude de la sapience & science divine : combien inscrutables & incongneuz sont telz jugementz ? quand de ta grace tu vestz les nudz qui te plaist d’estre vestuz : laquelle chose il faict par certaine raison qui de luy seul est congneue. Et pource que le parler de ceste matiere est chose trop ardue, m’en veulx abstenir : Et de rechief vous supplie que ne veuillés perseverer en telz erreurs : la fin desquelz n’est aultre que travail de corps, & mort de l’ame. Apres que Quezinstra eut a son dire mys fin : combien que j’eusse une si grande douleur au cueur, que par medicine, ne par confort secourir on ne pouvoit : Toutesfoys accumulees toutes les forces, en ceste maniere luy responditz.
Le trespas de Guenelic. Chapitre. X.

Trescher compaignon & amy, voz melliflues & artificieuses parolles, pourroient facilement guarir toutes douleurs (au moins si elles doibvent estre guaries) mais la mienne qui est intolerable, ne peult estre temperee. Helas trop m’est griefve & insupportable la privation d’une telle dame : parquoy ne puis trouver remede a mes ultimes passions : car il n’est en mon pouoir de me monstrer plus tolerant, que plusieurs de noz predecesseurs : lesquelz pour la mort de leurs amis, n’ont pardonné au lachrimer & pleurer.
Manifeste exemple nous en rendent Phenix & Chiron : lesquelz depuis la mort de leur disciple, ne volurent survivre. Thimoleon vingt ans son frere mort pleura.
Agar pour la mort de son filz perpetuellement larmoya. Sainct Augustin en grand affluence de larmes & gemissemens de la mort de sa mere se lamenta.
Si doncques tant d’hommes fameulz & renommez ont larmoyé : & aulcuns, par anxieté, la vie laissee, je ne pourroys eviter que pareillement je ne succumbe. Mais quand a la reprehension que m’avés faicte touchant l’influxion du ciel, en cela ne veulx user de pertinacité : Mais a tous bons jugemens, me veulx condescendre. Et pource que je sens mon triste corps de vivre las, comme s’il estoit de ses ans naturelz fournis, je desire que ma dolente ame se puisse reunir avec ma treschere dame Helisenne : laquelle me semble avec voix piteuse m’invocquer, me disant, que si ma vie est longue, travail & ennuy ne me desaccompaigneront. Et pour ce, me sera trop plus utile le mourir que le continuel languir. Apres que j’eux pronuncé telles paroles, je feuz assez longue espace tenant silence : puis apres quand je commençay a parler, en dressant ma veue aux cieulx sortit de mes yeulx grande abondance & superfluité de larmes. Et avecq humilité de cueur dictz ainsi.
O Eternel plasmateur qui avez congnoissance devant l’heure de ma nativité, quel je seroys, quel je suys : & quel je doibtz estre : je te obsecre & prie, que ne me vueille punir selon mes iniques pechez : qui sont en si grand nombre que en ma possibilité n’est de les pouvoir distinctement declarer, mais je espere fort de ta misericorde : car de toy tout bien procede : en toy toute felicité consiste : & de toy toute gratitude & grace provient. Veuille donc user de ta grande clemence envers moy, ta paoure creature, en couvrant mes multipliees faultes : ce que j’estime que tu ne me denieras. Car de toy mon createur, dict Esaÿe au 53. chapitre. Que veritablement tu as porté noz langueurs, douleurs & infirmités. O scaturie d’infinie bonté : puis que toy mesmes, paye ce que de quoy nous sommes debiteurs.
O doulx redempteur : toy impeccable, tu porte noz pechez.
O mon doulx salvateur : combien que justement tu me peusse accuser, j’ay esperance que tu me excuseras : car tu ne desires pas la mort du pecheur. Et pour ce estant accompaigné d’une infallible esperance, je suis prest & appareillé te rendre mon esperit : lequel a ta providence humblement je recommande.
Fin des Angoysses douloureuses qui procedent D’amours.
Ample narration FAICTE PAR QUEZINSTRA, en regretant la mort de son compaignon Guenelic, Et de sa Dame Helisenne apres leurs deplorables fins, ce qui se declarera avec decoration du stille poetique.

Incontinent qu’il eut ces dernieres parolles dictes, je veiz sa belle face que pour l’aspre douleur de diverses couleurs se revestoit : & son mal avec si grande vehemence augmenta, que tout subit la separation du corps & de l’ame se feist : ce que voyant, je fuz si angustié & adoloré, que ne pouoye aulcunes parolles proferer : Et si n’estoit en ma puissance de mes debiles membres soubstenir. Parquoy estant assiz aupres d’eulx, avec une incredible compassion les contemploye : mais en regardant la face de Helisenne, grand admiration me survint : pource que longue espace avoit, que je l’estimoye morte : & je viz qu’elle jecta encores quelque souspir, qui fut le dernier souspir mortel. Et depuis ne tarda gueres qu’il ne me survint occasion encores de plus fort m’esmerveiller : pource que j’apperceuz en l’air spacieulz & clair, ung homme voulant avec aelles dorees : & tenoit en sa main une verge merveilleusement belle, & avecq cest accoustrement oultrepassoyt, & voloyt par l’air plus tost, que le violent Boreas. Et tout incontinent descendit en terre : & je voyant qu’il estoyt proche de moy, commençay a le regarder : mais en le voyant (a cause qu’il resplendissoit d’une preclaire & resplendissante lumiere) a peine ma veue le pouoit souffrir : qui me feist comprendre, que telle vision n’estoyt chose humaine : mais haultaine, supernaturelle & divine. Et pour ce fut mon esperit transporté. Et tellement fus ravy de veoyr chose sy nouvelle & non accoustumee, que je demeuray quelque temps sans me mouvoyr, ne pouant distinguer mes yeulx arriere de ceste splendeur.
Estant occupé en ceste contemplation, ne peuz aultre chose faire, synon que tout crainctif, & plein de tremeur, me prosterner en terre, voulant adorer ce corps celeste. Et lors avecq une voix melliflue & doulce, commença ainsi parler a moy.
Noble chevalier, pource ce que je cognoys que ta pensee est occupee de diverses ymaginations, a l’occasion de ma venue, je t’en veulx certiorer : car ta valeur bien le merite. Et pourtant je te declaire que je suis Mercure, Dieu d’eloquence, conducteur des ames, & messagier des Dieux : & la cause pourquoy je me suis transmigré en ce lieu, si est, pour conduire les ames de ces amans au Royaulme de Mynos : auquel lieu sera determiné de leurs demeures perpetuelles. Incontinent que j’euz entendu ces benignes parolles estant aulcunement asseuré, prins la hardiesse de tresinstamment le supplier, que denyé ne me fut ce que a aultres avoyt desja esté concedé : qui estoyt le descendre au Royaulme de Proserpine. A ces motz me respondit. O chevalier quelle cupidité te stimule & presse de vouloir descendre en ces lieux obscurs & tenebreux ? Auquel tu ne verras sinon que toutes choses tristes & odieuses, qui te causeront douleureuses anxietez : toutesfoys puis que ton affection est si grande, Je ne te veulx frustrer de ton desir. Et pource que ne seroyt chose licite de laisser ainsi ces corps, je veulx a ce pourvoyr convenablement. Et lors il prind une boette pleine de l’ambrosie & du nectar qui est l’ongnement des Dieux, & commença a oindre les deux nobles corps, affin de les preserver de corruption : mais comme a cela l’occupoyt, il apperceut aupres du corps D’helisenne ung petit pacquet couvert de soye blanche, lequel en grand promptitude il leva. Puis regarda dedans, & vit que c’estoyt ung livre. Et a l’heure aulcunement approché de luy, je congneuz par l’intitulation, que en ce estoyent redigez toutes noz entreprinses & voyages. Parquoy je peuz facilement comprendre, que la paoure defuncte l’avoyt escript, apres le recit que Guenelic luy en pourroyt avoyr faict. Et pour ce le declairay a Mercure, lequel avec une grande hylarité me dist, qu’il en feroyt present a ma dame Pallas : laquelle singulierement aux lectures se delectoyt. Puis apres qu’il eust ce dict, ne tarda gueres, que par puissance divine, ne feist venir une nuee auraine sur le corps des deux amans. Et ce feist il, affin qu’ilz ne feussent apperceuz jusques a mon retour que les pourroye faire ensepulturer.
Cela faict, Mercure commença a invocquer le nom de la deesse Hecathes a triple forme : Laquelle est Dame des enchantemens : si luy requist, que en faveur de luy elle me voulyt tant ayder, que par son moyen me fut permis d’estre transporté par l’air jusques aux fleuves Stix. Incontinent ces parolles dictes, sa requeste fut exaulcee : car aussi promptement que Mercure commença a voler avec ses tailaires & son caducee, ne scez par quel moyen je fuz aussi eslevé, qui du principe me donna quelque frayeur : mais assez subitement parvinsmes a ung fleuve : lequel arrousoyt une eaue obscure : profonde, noyre, & diaphanee, tant que le regarder rendoyt grande terreur : la estoyt Charon vieillart tresvilain, laict & odieux a regarder : lequel avecq sa vieille Barque passoyt les ames de leurs corps despouillees : Et en y avoit aussi grand multitude comme il tumbe de feuilles au moys d’automne : & ainsi que au passer me disposoye, ce cruel Charon me refusa : Et avec sa voix pleine d’horreur, me dist que retournasses, & qu’il n’estoit deliberé de me passer. Et a l’heure me feust propice Mercure qui tant le pressa & stimula, que a son vouloir se condescendit : puys quand nous feusmes a l’aultre ryve, j’ouyz horrible critz, & vociferations lamentables : & lors Mercure me dist, ces critz espouentables que tu as ouys, sont des ames mal purgees qui encores retiennent de leurs habitudes corporelles la memoire. Et pour non avoir en l’aultre vie receu de ses operations le divin salaire, se lamentent & douleront jusques a l’ultime purgation : ou lavees au fleuve Lethés, de tout se oubliront.
Ainsi devisant & cheminant, je veis ung grand chien qui troys testes pourtoit treshorribles, & si aboyoit cruellement : Et a icelluy Mercure donna quelque vyande : laquelle avecq ses troys gueulles transgloutit. Et ainsi comme il la devoroit & mengoyt sans estre offensez passasmes : puis parvinsmes au fleuve de Coccitus qui des palus de Stix se derive, & est significatif de pleur & gemissemens. Apres veismes Flegeton qui est le propre ardeur de yre & cupidité : & de luy prend son origine Lethés. Et quand feusmes passez oultre, Je veis le lieu ou reside Minos : lequel seant en son throsne sublime, estoyt de Rhadamantus accompagné : Et la est chascun examiné avecq quelles coustumes il a sa vie regie & gouvernee : & selon leurs merites ou demerites leur est deputé lieu pour perpetuelles demeures. Ces choses veues Mercure me monstra les cruelles filles D’acheron qui se nomment Thesiphone, Alecto & Megera : lesquelles pignoyent leurs cheveulx serpentins, dont distilloyt du venin en grande abondance : Aussi y estoit Cloto & Atropos & sa seur Lachesis, qui sans cesser tousjours fille : mais je veis Thesiphone qui se leva & print une torche ensanglantee, & estoit toute entortillee de Serpens & sa robe souillee & taincte de sang abominable, portant en son regard pleurs & espouentemens : & sy estoyt toute noyrcie de courroux & yre furieuse : estant ainsi, je veis qu’elle arracha de sa teste ung grand & horrible Serpent : puis sortit d’enfer ceste hydeuse. Et lors fut ma pensee occupee de diverses ymaginations. Et pour ce demanday a Mercure, que telle chose signifioyt, lequel me respondit, que ceste furye se partoit a la requeste de la deesse Venus, pour aller faire enrager la dame maldisante : laquelle avoyt tant persecuté les deux amans. Et lors je m’enquis si ces furies estoient ainsi subjectes de mettre en execution les vouloirs de ma dame venus, a quoy il me feist response, certes elles sont tousjours appareillees a mal faire : car sont celles qui continuellement exagitent l’humaine generation : autresfoys ceste Thesiphone a la requeste de la deesse Juno, donna la rage a Athamas, & a sa femme pareillement. Apres ces parolles, il me monstra ceux qui de coustumes maulvaises ont vescu : lesquelz tousjours seront commeuz & agitez a l’horrible jugement de Herebus, & traictez soubz l’obscure region Cahos ou est infiny nombre de cruelz & maulvais. La est Tantalus entre l’eaue belle & claire, & grande abondance de savoureulz fruictz, & si a continuellement fain & soif insatiable. Aussi y est Titius souffrant grandz tourmens, car journellement les Vaultours luy mengent le foye, & chascun jour son foye renaist. Aussi endure tresgriefve peine yxyon, car il est couché le ventre dessus une roue de fer tranchant & ardent, qui ne cesse de torner. Et Sisiphus a une peine incredible pour appuyer une grande roche. Les quarante neuf filles de Danaus ilz sont : qui incessamment travaillent de puyser eaue courante avec cribles & vaisseaulx percez, parquoy leur peine est vaine. En considerant ces cruelz tourmens, j’avoye une pitoyable compassion d’ouyr les lamentables gemissemens des ames qui estoient en ces caligineuses prisons. Et pourtant demanday a Mercure pourquoy tant extremes peines ces ames soubstenoient, lequel promptement me respondit, aulcunes sont d’yceulx qui estant en vie sont demeurez inveterez & endurcys en leurs pechez, sans jamais eulx vouloir repentir : parquoy sont sans misericorde de leurs offenses. Et de l’interieure conscience stimulez sont, comme tu oys, affligez & persecutez. Les aultres, sont les ames des gens ausquelz l’avarice a esté dieu en terre. Et tant plus estoient riches & opulentz, & tant moins a eulx & aux aultres usoient de ceste belle vertu de liberalité. Et les aultres sont de ceulx qui d’oultrageuse tyrannye ont leurs estatz & seigneuries regies & gouvernees, & qui estoient plus estimez de leurs subjectz par timeur que par amour. Ce pendant que Mercure me narroit telles parolles, furent diligemment examinees les ames de Guenelic & de Helisenne. Et quand Minos eut le tout distinctement entendu, il feist deux jugemens, & determina que sans dilation feussent conduictz aux champs Helisiens, ou en doulceur & felicité les ames se reposent. Et lors Mercure nous mena au Lac que on nomme Lethés : & feist boire aux deux bienheurees ames de l’eaue d’oblivion. Et cela faict, allasmes par une voye estroicte, tresdifficile & facheuse a monter : mais peu a peu l’air s’esclarcissoit, qui me donnoit occasion de me letifier. Et finablement survint une clere & yrradiante lumiere : puys tost apres nous trouvasmes a la porte, laquelle estoit belle & tresapparente. En grande silence estoient les gardes ainsi que mabrines statues. Et comme ilz eurent apperceu Mercure, en grand promptitude la porte ouvrirent. Puys entrasmes en ce champ, lequel est tant plaisant & delectable : car le lieu est tousjours verdoyant & remply de plantes aromaticques & odoriferentes viollettes diaprees de plusieurs couleurs : fontaines y sont claires & cristallines : la peult on ouyr diversitez d’oyseaulx : lesquelz chantent en grand armonye & meduleuse resonnance, & les escoutent grand multitude de gens tant hommes que femmes : lesquelz solacieusement se reposent sur la belle herbe verdoyante : Esmerveillé de telle vision, pour en sçavoir la verité, je m’enquys a Mercure que c’estoit de ces gens qui en si grand turbe estoient : Et lors en telle maniere me respondit : Ces umbres & ames que tu voys : ausquelles leurs corps ne sont encores restituez : en attendant de les avoir, sejournent en ce lieu remply de doulce suavité. Et a ces motz ainsi je luy dictz. O mon dieu je ne puys concepvoir & ne puys croire que ces ames desirent leurs corps : car quand bien j’ay consideré, me semble que la delectation de ce lieu leur doibt estre suffisante pour ne vouloir aspirer ne pretendre a aultre beatitude que ceste icy. Tout subit que j’eux dit tellez paroles, Mercure me dist, Quezinstra tu doibz croire que par puissance divine ces ames de leurs corps se revestiront. Et pource que du ciel elles sont extraictes elles seront associees aux astralles substances, & du divin consistoire eternellement seront citadines, ou de continuelle contemplation en vision divine en s’esjouyssans viveront. Incontinent que Mercure eut imposé fin a son dire, s’approcherent de luy plusieurs splendides & cleres ames : lesquelles toutes demonstroient signe de joye : car elles voletoient a l’entour des ames de Guenelic & Helisenne. Et en les saluans benignement leur feirent honnorable reception : disant toutes en general, que plus accomply plaisir ne pouoient avoir, que d’estre associees de si noble compaignie. Et ce disoient elles, pource que en si grande releucense ces deux ames resplendissoient, qu’elles excedoient toutes les aultres ames en illustrissime clarté.
Apres ces choses ainsi faictes, ayant Mercure faict office, de la se voulut sequestrer : Quoy voyant, non sans pleurer & lachrimer prins congé des deux bienheurees ames, Et lors j’entendis Guenelic qui tresinstamment me supplya, vouloir tout ce que veu avoye, en perpetuelle memoire retenir : affin qu’il fust en ma faculté de le pouoir au monde manifester : ce que je luy promis de faire. Et a l’heure sans plus delayer Mercure me voulut conduyre au lieu auquel m’avoit pris : auquel en petit d’espace parvinsmes, Et lors Mercure feist separer la nuee auraine, puis trouvasmes l’invention de donner honorable sepulture aux deux nobles corps. Et affin qu’il feust des deux vrays amantz perpetuelle memoire, sur leurs tumbes fut redigé par escript l’acerbe & cruel traictement qu’ilz avoient au service d’amours trouvé. Et comment a la fin, passion esgalle a mort immaturee les avoit conduictz. Apres toutes ces choses faictes, je ne me peuz contenir de recommancer mes pleurs & gemissemens, en detestant ceste triste & ennuyeuse adventure. Et croys que j’eusse donné triste fin a ma vie, dont la trop longue duree m’estoit desja desplaisante, n’eust esté Mercure qui par sa doulce eloquence de ce propos mortifere me destourna. Et lors aulcunement consolé, commençay a considerer la mutabilité de fortune, disant en moy mesmez, que de castigation est digne celluy qui es choses transitoires, sa pensee forme & arreste : Car tous ses mortelz plaisirs si de vertuz ne sont gouvernez, ne sont seullement inutiles, mais tresdommageables a l’ame. Parquoy me sembla que tres felices sont ceulx lesquelz ce pendant qu’ilz ont en terre la puissance & gouvernement de leur liberal arbitre de mettre tout leur esperance en la chose ferme & stable : & tellement instituer leurs vies, que l’apprehension de la mort ne donne craincte : & pource que qui de peché se garde, de ceste timeur s’eslongne, je vins a considerer que la vie solitaire est plus apte a la fruition de la vie bienheuree, que la continuelle conversation avec le monde, je deliberay a icelle me reduyre. Et pour l’affection que j’en avoye, je trouvay moyen de faire donner principe a l’edifice d’ung petit temple qui fut construit au lyeu mesmes auquel les corps de Guenelic & Helisenne estoient ensepulturez. Et aussi feiz commencer ung petit habitacle a l’intention de faire en ce lieu ma perpetuelle residence. Mais pour n’estre prolixe, en ce propos y imposeray fin : car je vous veulx narrer ce qu’il advint du petit livre que Mercure avoit trouvé, lequel depuys m’en a faict le recit.
Conclusion pour perpetuer la presente histoire. Chapitre. XII.

Apres que Mercure se fut separé de moy, il print son vol vers le ciel, & ne tarda guerres qu’il ne parvint au consistoire celeste, ou il fut de tous les Dieux & Deesses gratieusement receu. Et trouva qu’ilz estoient congregez a ung bancquet solennel qui se faisoit en la maison de Vulcan, la assistoit le Troyen Ganimedes qui servoit Juppiter en luy donnant a boire de son nectar. Et puis apres servoit gratieusement les troys sublimes deessez, Juno, Pallas & Venus, lesquelles ensemble de plusieurs joyeulx & divers propos se devisoient. Merveilleusement sumptueulx fut le service : lequel achevé, donnerent principe a plusieurs solatieulx esbatemens : mais le dieu Mars voyant Venus assise, aupres d’elle se alla poser, dont Vulcan eut bien mal a la teste : mais pour n’y pouoir contrevenir, patience luy estoit bonne. Et pour passer sa fantasie, tout pensif se pourmenoit : dont les aultres dieux se rirent, en regardant sa difformité, car ledict Vulcan estoit boyteulx, pource que aultresfoys avoyt esté precipité & jecté du ciel en terre. Tost apres survint Apollo, lequel commença toucher une harpe d’or, aornee de plusieurs pierreries. Et avec luy estoient les neuf muses, lesquelles chanterent fort melodieusement. Ce que voyant Mercure, se delecta quelque espace, escoutant leurs armonyes, puys apres en s’approchant de la deesse Pallas, luy dist ainsi.
O Deesse procree du cerveau de L’altitonant Jupiter, pource que certain suys que vous vous delectez souverainement aux lectures, je vous veulx faire present d’ung petit livre, lequel j’ay trouvé la bas en ceste region terrestre. Et a l’occasion que j’ay congneu que bien estoit digne d’estre distinctement entendu, je l’ay conservé, esperant que en voz pudicques mains lieu d’acceptation recouvrera : & en ce disant, il le tira de sa manche pour luy consigner. Et lors la deesse en le remercyant, benignement le receut. Puys incontinent a lecture donna principe : mais ainsi comme a tel exercice se occupoit, d’elle se approcha Venus, laquelle estant fort curieuse de voir choses nouvelles, voulut estre a la lecture participante, Et quand elle eut entendu & apperceu qu’il faisoit mention D’amours, En se tournant vers Mercure ainsi luy dist.
O Mercure je voys apertement que bien peu me favorisez, puis que pour gratifier a Pallas, vous m’avez frustree de ce livre qui de soy mesmes doibt estre dedié a ma divinité, veu que congnoissez qu’il traicte de choses amoureuses & venerienes. Et pourtant si Pallas ne me le delivre, bien la puis improperer, luy disant qu’elle usurpe ce qui ne luy appartient.
Ces parolles prononcees, la vierge Pallas profera telz motz, venus grandement je m’esmerveille de voz propos qui sont tant superbes, Et semble que vostre audacieulx parler aura puissance de me tollir ce que par evidente demonstrance appert estre mien : car si bien le regardez, vous trouverez qu’il traicte des choses belliqueuses : lesquelles soubz moy se doibvent conduyre. Et pour ce deportez vous de plus me increper : car je vous certifie que voz parolles ne me rendront flexible a vostre vouloir : mais au contraire, seront vaines & inutiles.
Quand Venus vit que Pallas eut achevé son dire, il luy sembla qu’il n’estoit temps de silence garder. Et pour ce, assez promptement telles parolles luy dist. Pallas apres que le tout sera bien consideré, il est assez manifeste, que toutes voz allegations seront de nulle valeur. Car pourtant si vous avez quelque domination sur les entreprises des guerres, si n’estes vous a preferer a mon amy Mars : soubz la puissance duquel, les entreprises bellicqueuses se conduisent. Et pour ce, quand adviendroyt que j’en seroys frustree si ne le debvez vous retenir : car si par jugement il en est discretement determiné, vous le presenterez a celluy auquel par droicte raison trop mieulx que a vous doybt appartenir.
Grandes altercations entre Pallas & Venus passerent, Et assez plus grandes, que l’on ne pourroit exprimer : mais apres que Juppiter eust intelligence de leur contention, il ne voulut permettre le persister en tel debat : mais comme celluy qui est juge droycturier & souverain, voulut estre amyable compositeur d’entre elles. A quoy d’ung vouloyr unanime, les Deesses donnerent consentement & consinerent la chose contentieuse entre ses mains : mais ce pendant qu’il s’estudioyt pour en congnoystre & discuter, Mercure luy dist, que pour quelque affaire qu’il avoyt, estoyt chose tresurgente que promptement au monde s’en retournast. Et lors luy commença a narrer l’occasion : qui a ce faire le stimuloyt. Et a l’heure luy dist Juppiter, qu’il vouloyt qu’il print la copie de ce livre. Et que diligemment le feist imprimer, affin de manifester au monde les peines, travaulx, & angoysses douloureuses, qui procedent a l’occasion d’amours. A ces parolles se rendit obeyssant Mercure, Et fut content de ceste charge accepter : mais premier que au partir donnast principe, demanda en quel lieu il voulloyt que l’impression se feist. A quoy Juppiter feist response : que pour ce faire n’y avoyt lieu plus convenable que la tresinclyte & populeuse cité de Paris. Et lors dist Pallas. O que ceste noble cité est de moy aymee, comme celle ou assiduellement je suys servie : car la se retrouve infinie multitude de gens merveilleusement studieux. Et pour ce peult on bien ceste noble cité nommer une vraye scaturie & source de sapience & science. Et pourtant, Mercure, puis que vostre chemin en ce lieu se dresse, je vous supplye de vous enquerir aux nobles Orateurs, poetes & hystoriographes, s’il n’y a rien de nouvellement composé.
Quand Pallas eust ces dernieres parolles dictes, Venus dict ce qui s’ensuyt, certes Pallas, ceste cité que vous avez tant louee & extollee, auquel continuellement je suis veneree & adoree. Et semblablement mon filz Cupido, lequel soubz son empire rege & gouverne la plus grand partie des habitans. Et pour ce Mercure, je vous prie que ne vueillez oublier de faire mes recommandations a ceulx que vous congnoistrez estres noz plus feaulx serviteurs : si direz a ceulz qui aulcunesfoys par longue servitude se fastidient & ennuyent : & se veulent d’amour sequestrer, qu’ilz ne doibvent derelinquer leurs poursuytes : car finablement amour donne victoire a ses fideles servans. Quand Mercure eut bien escouté la proposition de Venus, il luy dist, je vous asseure Venus, que ne suys deliberé de faire voz amoureulx messages : car de ce que dictes, que remunerez si bien voz servans qui en vostre servitude si bien perseverent, il me semble que vous estes digne de grande reprehension : car comme l’evidence le demonstre, mal avez guerdonné Guenelic & Helisenne : lesquelz pour continuer en vostre service pour premiation n’ont acquis aultre chose que la mort. En disant ces parolles Mercure se departit, & laissa les deesses encores en leurs dissensions, attendentes la sentence diffinitive de leur juge, & ne scez ce qu’il en advint depuys : mais quand Mercure eut assez volé parmy la region azuree, il parvint au lieu auquel il m’avoit laissé, Et trouva que j’estoye grandement occupé a faire achever les edifices encommencez : toutesfoys incontinent qu’il fut survenu, & qu’il m’eut recité toutes les choses predictes, je feuz content pour deux raisons de prendre la charge de faire imprimer le livre : l’une pour satisfaire au vouloir de Guenelic qui tant instamment m’en avoit requis, Et pour ce congnoissant que c’est chose perilleuse d’encourir l’indignation des ames, je ne luy vouluz faillir de promesse : car le divin Platon nous admonneste ne vouloir offenser le peuple : affin que les ames de leurs parens ne preingnent indignation contre nous. Nous lisons que les ames des Marians troublerent & travaillerent Scila. Et si a trajedie l’on adjouste foy, les umbres & esperitz commeurent le furieux Horeste. Polidore occis, de la domesticque charité admonesta le cruel & avaritieux rivage estre a fouir. Achilles par instante priere requist, que la vierge Polixene sur son sepulcre par vengence fut immolee.
Et pourtant en consideration de ces exemples ay esté desireulx de manifester ceste œuvre. Et l’aultre cause qui ad ce faire m’a stimulé, si est, affin que tous lecteurs qui s’occuperont a lire ces angoisses douloureuses, par l’exemple d’icelles se puissent conserver & garder : que la sensualité ne domine la raison, pour timeur de succumber en ceste lascivité : dont ne se peult ensuyre que peines & travaulx intolerables : pour desquelles vous preserver, je obsecre l’eternelle divinité qu’elle vous concede a tous la prudence de Caton, la subtilité de Lelius, la Socraticque raison, l’erudition aguë D’aristote avec les institutions du grand Solon : affin que par ce moyen, ayez vouloir de delaisser les choses transitoires, pour les choses perpetuelles acquerir.
Fin de la narration faicte par Quezinstra pour la mort de son compaignon Guenelic, & de sa dame Helisenne.