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Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Premiere Partie. (continued 4)

Reading edition

L’oriental palais de Titon se commençoit desja a ouvrir pour illustrer tout l’universel, quand nous commenceasmes a appareiller : & en donnant principe au Matutinal parler, nous transportasmes en la chambre de Zelandin. Et apres luy avoir donné le bon jour, commença a nous arraisonner & parler de diversité de propos : & ce pendant survint ung chevalier, lequel treshonnestement nous salua : puis nous dict, chevaliers pour vous faire sçavantz de l’occasion de ma venue, debvez entendre que par le commandement du duc de Fouquerolles, me suis transmigré vers vous, pour vous prier de par luy, de vouloir assister en sa chambre, a ce que familierement vous puisse accointer : car vostre chevaleureuse magnanimité luy a causé si affectueulx desir de vous cognoistre, que depuis la journee precedente, n’a cessé de s’enquerir de vous, jusques a ce que par le Duc (lequel l’estoyt venu visiter) il en a eu certaine science, Et lors Quezinstra respondit, chevalier je vous certifie que merveilleusement nous tenons obligés au magnanime prince : puis que par son humaine benignité, desire l’accoinctance de si paoure chevalier, & qui ne sommes riens au respect de son altitude : & pour ce n’est raison que tant se humilie vers nous comme de nous prier : mais peult user sur nous de totalle prerogative & autorité, comme de ceulx qui nous voulons nommer ses perpetuelz mancipes, & pourra de nous disposer a son bon plaisir. En disant ces parolles, prismes nostre chemin vers le domicile du prince, & n’arrestames jusques a ce que en sa chambre feusmes conduictz, ou le trouvasmes tresmal disposé : toutesfoys avec grande hylarité de luy feusmes acceptez & receuz : & depuis les salutations & receptions faictes, non moins prudentement que doulcement nous interrogua de nostre estat : a quoy subtilement & ingenieusement respondismes, sans luy manifester l’occasion de noz voyages : & a l’heure par la subtilité de son esperit il eust certaine evidence que nous voulions tenir noz affaires occultes & secretes, & pour ce imposa fin a ce propos, & commença a dire. Nobles chevaliers quelz que vous soyez, de sempiternelles louenges estes dignes, a l’occasion des incredibles faictz D’armes, que en la journee d’hier feurent par vous accomplis, & pour la modeste honnesteté, que je vois resider en voz personnes, merveilleusement me letifie de vostre honneur & utilité, & bien desireroie que fortune vous feust autant favorable ceste journee que la precedente : n’estoit une chose que vous veulx celer, c’est pource que si par vous est obtenue la victoire, vous pourriés choisir celle des damoiselles qu’il vous plaira : & a ceste occasion suis agité d’une timeur excessive craignant que par vous je ne soye frustré d’une damoyselle fille au Conte de Merlieu, laquelle j’ayme si effusement & cordialement : que si je estoye possesseur d’autant de tresors que fut jamais Midas, mieulx aymeroye en estre destitué, que de faillir a mon esperee premiation. Dictes ces parolles, Quezinstra ainsi luy dict.

Monsieur toute beatitude ou honneur que l’homme reçoit en cest inferieur monde, il le doibt attribuer au souverain des cieulx, sans vouloir user de ingratitude, en ne estimant icelluy honneur luy proceder par son propre merite : & pour ce considerant la felicité, que il pleust a la supernelle bonté nous donner aide en cueur & en parolle, humblement le remercie, sans ce que aulcune louenge que l’on pourroit de moy proferer, me face succumber au laberinthe de presumption, ce que de tout mon pouoir veulx eviter : & quant a ce dont vous estes si timide, je ne y voy occasion : car peult estre, que l’eslargiteur de tous biens, a disposé de aultre que de moy de la victoire de ceste journee gratifier. Mais encores si ainsi estoit que tant de felicité me fust concedee, que je peusse retourner vaincqueur, bien je vous asseure que de vostre amye ne seriez spolié : mais au contraire vous en vouldroye faire vray possesseur, ce que bien seroit en ma puissance : car je ay entendu que le vaincqueur en pourra disposer ou en faire present a prince ou chevalier, tel qu’il luy plaira. Incontinent que Quezinstra eut achevé son propos : en face joyeuse le duc telle parolle luy dist.

O noble chevalier, soyez certain que la promesse que m’avez faicte m’est plus aggreable, que ne seroit la conqueste de toute la terre de Asie : car j’estime tant de vostre vertu : que je croys indubitablement, que retournerez victorieulx : & a l’heure si vous desirez chose qui soit en ma puissance & faculté : pas ne debveriez differer de me le declarer : car vous ne trouverez reffus a chose que puissiez requerir, & en faveur de vous ne veulx moins offrir a vostre compaignon.

Fin du tournoy, & victoire pour le jeune chevalier. Chapitre. X.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

A ces motz, ne faillismes de treshumblement le remercier : & ce pendant se preparoit le disner ou nous feusmes richement servis : puis apres la refection prinse, impetrasmes licence du duc, & nous retirasmes en nostre chambre : puis incontinent commenceasmes a nous preparer : puis en grande diligence nous trouvasmes au tournoy, & depuis nostre venue, gueres ne tarderent a venir les combatans d’une part & d’aultre : entre lesquelz le roy de Athenes chef de ceulx de dehors, commença le premier, & rencontra le conte de Fosside avecq telle impetuosité qu’il le porta par terre : puis apres attaignit ung aultre chevalier, auquel il donna tel coup, qu’il le renversa luy & son cheval, ce que voyant le Duc de Locres, s’esmeut furieusement contre luy : non pourtant si la lance du Roy ne se feust brisee, le Duc eust prins terre comme les aultres : & lors mist le Roy la main a l’espee & feist tant d’armes, que le narrer seroit difficile : & d’aultre part, Quezinstra se mist au renc faisant tant de prouesses, que tous en general en prenoyent admiration : car de telle sorte se esvertuoit, que ceulx qui le veoient venir vers eulx, se pouvoient desja juger par terre. Le duc de Locres voyant telles merveilles, estoit profusement joyeulx, & luy aydoit de tout son pouvoir : & molestoient tellement ceulx de dehors, que s’ilz n’eussent esté soustenuz par le Roy de Athene, & le seigneur de houssen, nullement ne les eussent sceu souffrir : mais ces deux faisoient grand resistence : & mesmes le seigneur de Houssen s’adressa a moy & nous donnasmes si enormes coups que ne peusmes supporter si extreme violence sans nous entreporter par terre : mais sans gueres tarder fusmes remontés, & voulions recommencer la jouste, quand Quezinstra (lequel alloit par les rencz, abbatant chevaliers & chevaulx) survint entre nous, & par ce feusmes separez. Le roy de Athene estoit merveilleusement irrité de ce qu’il veoit ainsi oultraiger ses gens, & a ceste occasion reprint nouvelle lance : & s’en vint impetueusement contre Quezinstra : lequel s’estoit preparé pour le recepvoir. Qui vouldroit rediger par escript la vertu & magnanimité de deux champions, seroit chose tresurgente, de exorer non seullement Calliope : mais toutes les neuf muses, a ce qu’elles prestassent stile convenable, pour exhiber leur inestimable valeur, laquelle par bouche humaine ne se pourroit exprimer : car ilz se esmeurent par telle impetuosité, qu’ilz faisoient trembler non seullement la terre : mais de leur fureur pallissoit Apollo, & a leur rencontre feirent si horrible bruyct : que il sembloit que Olympus & Oeta feussent ensemble froissez : le Roy adressa son coup au millieu de l’escu : lequel ne peut guarentir le haulbert qu’il ne perceast Quezinstra jusques a la chair vive : & d’aultre part Quezinstra attaignit le Roy au millieu de la poitrine, & luy feist une petite playe : les lances rompues, meirent les mains es espees en frappant si furieusement, que l’on ne eust peu juger qu’ilz eussent legierement fendues les plus haultes montaignes que la gelide Scythie soubstienne, tellement que par leur invincible courage, chascun de eulx donna & receupt tant de coups, que leurs escus estoient detrenchez, & leurs harnoys percés en plusieurs lieulx : & feurent long temps si esgaulx, que l’on ne pouvoit juger lequel seroit superieur, mais finablement le Roy ne pouvoit plus souffrir.

Toutesfoys craignant la honte d’estre dompté, fut par luy une subtille invention excogitee, car comme ilz commencerent a eulx retirer pour reprendre leurs allaines : lors le Roy telle parolle prononça, noble Chevalier puis que nous sommes si esgaulx en force, que impossible seroit de achever nostre entreprinse, sans nous entretuer, qui seroit une perte irrecuperable : je vous prie que nous facions desarmer pour experimenter nostre force a la lutte, qui sera chose plus delectable aux dames, que de nous veoir ainsi lacerer. Cez parolles disoit il, pource que en cest art estoit merveilleusement expert : & lors combien que Quezinstra eut certaine evidence que le Roy estoit pres d’estre matté, il se monstra sy gracieux que doulcement s’y consentit : & a l’heure firent place les chevaliers tant d’une part que d’aultre, & se arresterent pour les contempler.

Droictement devant l’eschauffault des dames, commencerent a se entrelasser de mains, de bras, de jambes, en mettant toutes leurs forces : le Roy trouvant Quezinstra merveilleusement fort, & de grande resistence : sy labouroit le Roy entour de luy, comme font ceulx qui assiegent une tour & affutent leurs engins de toutes partz pour l’abbatre, puis livrent l’assault : puis d’une part, & puis d’une aultre, selon que ilz ymaginent y avoir plus d’avantaige : toutesfoys nonobstant l’ingeniosité du Roy, il ne pouoit rien entreprendre sur Quezinstra : il se efforçoyent tellement que l’on ne eust peu juger Hercules & Antheus ensemble batailler. Toutesfoys apres longue espace de temps il se distinguerent pour ung petit reprendre leurs allaines, puis apres se remirent en besongne mettant en avant tous les tours & industries de lutter : de quoy ilz se sceurent adviser. Le Roy voyant que il ne pouvoit avoir advantaige sur Quezinstra, estoit merveilleusement marry : car jamais ne avoit trouvé homme qui contre luy peust si longuement durer : parquoy de toutes ses forces se esvertua si tresingenieusement, que il fist chanceller Quezinstra, & fut prochain de tomber : mais par force & legereté evita la cheutte : puis se rasseura ferme sur piedz, & a l’heure par grand yre meslee de impetuosité, commença a importuner & fort oppresser le Roy : & en le tirant a luy il recula le laissant aller si rudement, que violentement luy feit baiser la terre, & parce qu’il estoit grand & puissant, au tomber il sembla donner tel coup, que pourroit faire ung grand arbre, qui par le soufflement impetueux des ventz, ou d’ung grand orage est abbatu. Grandement furent esmerveillez tous les assistentz de la chutte du roy, considerant qu’en tel exercice il estoit tant experimenté, que jusques a l’heure, il n’avoit trouvé son pareil ny semblable. Le roy qui de l’enorme coup estoit tout deffroicé, en sorte qu’il n’estoit en sa faculté de se pouoir relever, ce que voyant ses gens, le vouloient prendre pour le penser emporter. Mais pour l’extreme douleur qu’il sentoit, commença a se escrier en disant, ne me touchez, car vous augmenterez mon mal. Et puis commença a pronuncer telz motz.

O dieu eternel quel chevalier est celluy que j’ay rencontré : je me persuade de croyre que ce soit le dieu Mars en semblance humaine descendu des Olimpicques manoirs en ceste region terrestre & inferieure. Ce pendant qu’il disoit telz motz, fut sonnee la retraicte, & fut admenee une riche & sumptueuse lytiere pour le roy. Et ainsy chascun se retraict : & nous parvenuz en nostre chambre, & que feusmes desarmez : ne tarda guerres que le duc de Fouquerolles ne nous envoyast querir. Mais Quezinstra s’excusa disant qu’il estoit survenu ung messagier de nostre pays pour nous communicquer quelque affaire de grand importance. Et pour ce nous estoit chose urgente de demeurer : mais que la journee sequente n’y auroit faulte, de l’aller visiter. A ces motz se absenta le messagier : & lors Quezinstra qui sentoit quelque douleur de sa vulneration, le feist sçavoir a zelandin, lequel luy envoya le plus sçavant & expert de ses chirurgiens : qui luy administra quelques oignemens bons & aptes a luy diminuer sa douleur, & luy deist, que dedans huict jours seroit totalement guary. Apres qu’il fut party, & que nous retrouvasmes seulz : Quezinstra, qui moins de hylarité n’avoit, que si en L’olympie bataillant eust la victoire rapportee, ainsy commença a dire.

Guenelic bien sommes tenuz de rendre grace avec louenge sempiternelle au souverain recteur du ciel, la vertu duquel tout l’universel informe, & en son saint temple les armes victorieuses debvons offrir : puis que de si noble assemblee le triumphe rapportons, plus ne debvons craindre fortune : laquelle tant plus nous a esté adverse tant plus nous clarifira, si nous perseverons en vertu, car de tousjours prosperer ne fut jamais esperit humain recommandé : car en prosperité ne se pourroit sy bien demonstrer la vertu de l’homme. Alexandre Macedonien sans comparaison eust esté collaudé, si quelque foys, eust eu quelque fortune contraire : laquelle fortune ne nous a esté adverse, comme plainement puis conjecturer pour nous consumer, mais pour nous perpetuer en l’habit de la vraye vertu, affin de nous exalter en triumphante renommee & nous ascripre a l’immortalité. Atropos ne sçauroit empescher que perpetuellement ne dure le noble Scipion, le chevaleureux Camille, le victorieux Cesar, le triumphateur Auguste : desquelz les noms sont encores florissans, qui doibt causer grand efficace & esmotions aux nobles cueurs, croyant que le vray dispensateur du ciel, n’a pas voulu aorner les premiers anges de gens si belliqueux, qu’il ne vueille la posterieure de semblable vertu honnorer. L’on dict le principe de toutes choses estre la plus grand partie. Puis doncques que nostre commencement a l’art militaire nous est tant felice : il ne reste plus que de persister sans nous reduyre en ociosité : car a homme ocieux nulle premiation de vertu ne luy fut jamais deniee. Et a ceste occasion, Juno manda du ciel yris au puissant Agamenon pour luy dire que tout homme de entreprinse, ociosité doibt eviter. Aussy debvons rememorer la fortune de Hannibal : lequel jadis par les anticques en prose & en metre fut honnoré pour les victoires obtenues en Ausonye, mais depuis que il se laissa amuser par le sage Fabius : & ses gens endormis ez delices Capuanes, oncques ne eust prosperité. Toutes ces choses vous ay voulu narrer : pource que me veulx garder de tousjours recorder vostre honneur & utilité : car autant affectueusement le desire comme le mien.

Combien que ses parolles feussent tant accommodement narrees que elles excedoyent la virgilienne prononciation n’avoient tant de vigueur que en aulcune partie de ma volunté de esmouvoir me peussent. Toutesfoys benignement luy respondis : si possible me estoit de accommoder ma volunté a la vostre, sans souffrir peine plus acerbe que une violente mort, de ce faire je me efforceroye : car tant ay de affection envers vous, pour vostre vertu de bonne doctrine : que difficile me seroit vous le exprimer : & aussy il n’est necessaire en grand affluence de parolles aornees, & adulatoyres, le temps consummer : car depuis le temps que nous associasmes, evidentement l’avez peu cognoistres. Mais de ce que me persuadez d’ensuivre le martial exercice, a quoy vostre cueur est totallement adonné, Je vous asseure que tel vouloir je loue & magnifie : mais assés me desplaist qu’il vous semble ne sçavoir trouver lieu plus commode que ceste cité, pour telles choses exercer : & pour ce vous est bien le demeurer autant delectable, qu’il est a moy triste & ennuyeulx : & cela est la cause pourquoy ne puis ma volenté a la vostre conformer : Car je desire de investiguer & chercher plusieurs lieux pour retrouver Helisenne, en quoy faisant ne fauldrons trouver diverses adventures, & ne nous accompaignera ociosité, que tant vous detestez. Et pourtant vous supplye, vous vouloyr desister de toutes anxietez, qui pour l’apprehension de la partie vous pourroit grever & molester.

Dictes ces parolles, es termes de silence me remys. Et lors Quezinstra eust certaine intelligence, que la timeur que je avoye de sejourner, me causoyt une extreme tristesse, Et pour ce a mon angoysseuse douleur non moins doulcement que prudentement confera medicine, me disant que les parolles par luy proferees : ne estoyent pour me desmouvoyr de mon affectee entreprinse : Mais seullement par maniere de fraternelle exhortation, & me promist, que quand il me plairoyt, se prepareroyt a la departie. Ce pendant que nous tenions telz propos, les Roys & princes estans au palays, se delectoyent a parler de Quezinstra : & disoyent tous generallement, que c’estoyt la fleur de chevalerie, & entre les aultres le Roy de Boetye disoit au Duc, que il estimoyt, que nous estions extraictz de tresnoble lieu : Car assez le demonstroyt nostre bonne condition & coustume, magnanimité & gentillesse : par lesquelles vertus l’on pouvoyt conjecturer, que au temps futur pourrions a grand honneur parvenir. A quoy respondit le Duc : certes mon opinion n’est dissemblable de la vostre, & suis joyeulx qu’ilz se sont adressez a ma court. Mais je me contriste, de ce que le Roy vostre frere ne peult assister a ce palais, pour l’acerbe douleur que l’on m’a dict qu’il souffre, a l’occasion de sa cheutte. Aussi ne s’i peult trouver le duc de Foucquerolles, car il n’est encores en sa valitude & santé, dont je suis marry : Car bien desireroye qu’ilz feussent en ma compaignie : Toutesfoys je ne veux faillir de mander les chevaliers : a ce que l’on distribue les pris. Et en ce disant : commanda a ung chevalier de se transporter vers nous, & de nous dire, que promptement ne faillissions de venir : a quoy le chevalier fist responce. Monsieur je crois, que pour le present ne seroit en leur pouvoir : Car je ay entendu dire en la chambre de zelandin que Quezinstra est ung petit vulneré, & avecq ce desirent pour ce jour, ne partir de leur chambre : affin de refociller ung petit leurs membres lassez. Par les parolles du chevalier feusmes excusez de nous transmigrer au Palays, jusques au lendemain que ne faillismes de assister.

Tost apres que en la spacieuse salle feusmes parvenus, survint ung chevalier tenant en sa main une espee merveilleusement belle : Et apres qu’il eust faict la reverence a tous les assistans, se vint adresser au noble Quezinstra : Et avecq une eloquence (esgalle a celle de Cicero) donna tel principe a son parler.

Tresnoble & vertueulx chevalier, duquel les admirables vertus sont incredibles & non equiparables : Certes si je ne rememorois la sentence des anticques, qui disoyent les louenges estre a declarer reservees jusques apres la mort : je m’efforceroie de louer & extoller vostre singuliere prouesses. Mais pour eviter d’estre noté du vice de adulation (qui des hommes de cler esprit, comme peste vient a fuir, je delibere m’en abstenir : aussi cognoyssant l’exiguité, debilité & petitesse de mon stile plustost en silence, que en indigeste commendation le passeray, vous delivrant la bonne espee, que par vostre valeur inestimable avez conquise, Et en ce disant la luy delivra. Et Quezinstra avec souveraine liesse l’accepta : puis en la contemplant, en se tournant vers moy disoit.

O victorieuse espee dont le maistre fut jadis remply de sy grand force, que nul ne luy pouvoit contester : ce fut le filz D’alcumena, lequel mist a mort le Hydre a sept testes au palus de Lairne, Il deffist le grand Lyon, puis le sanglier de Menale en Arcadie : Il conquist a course la cerve de Parthemye aux cornes d’or, & piedz de fer : les harpiez des Stimphalides, pres du lac de Archadie, & les abbatit a fleches, il couppa la gorge au furieux Thoreau vomissant le feu, lequel estoit en Marathone : il rompit la corne a Achelous qui se transformoit en plusieurs formes, Diomedes le tyrant, & Busiris le Roy cruel par luy furent occis : Antheus le geant, filz de la terre fut a la lutte par luy vaincu : il ravit les pommes d’or des Hesperides, en tuant le dragon qui les gardoit : Gerion le geant a trois corps fut par luy despouillé de son bestial : Il osta la ceinture de la royne des Amazones : Cacus le larron filz de Vulquan jettant feu par la bouche, sentit sa main, il occist d’ung traict Nessus le centaure, ravisseur de s’amie Deyanira : Hesione fille de laomedon fut par luy delivree du monstre : Troye fut par luy renversee : Il a soubstenu le ciel de ses fortes espaulles, en aydant au puissant Athlas : il a suppedité Cerberus le chien Tricipite, & l’a enchesné : Et si a faict grande timeur a tous ceulx de la region Plutonicque.

O dieu eternel, bien heureux seroye s’il m’estoit imparty la minime partie de sa proesse.

Telles ou semblables parolles me narroit Quezinstra, & ce reputoit felice de ce que telle espee estoit tumbee en ses mains : Et ce pendant qu’il se delectoit en tel propos : le Duc pour ne le vouloir frustrer de sa conqueste de la derniere journee, feist congreger & accumuler toutes les Damoyselles, affin qu’il peust choysir celle qui plus plaisante & delectable luy seroit. Plusieurs Damoyselles desiroient tresaffectueusement de captiver la benevolence de Quezinstra, tant pour sa proesse : que pour sa souveraine beaulté : Et pour ce elles estant en espoir meslé de timeur, estoient attendantes la determination de son courage : Ainsi comme les litigens escoutent l’arrest, & sentence diffinitive de leurs juges. Mais Quezinstra pour ne vouloir faillir a l’accomplissement de la promesse par luy faicte au duc de Foucquerolles avoit secrette deliberation de eslire la fille du conte de Merlieu, toutesfois il feist semblant de mediter ung petit : puis apres avoir ung petit songé, & en silence demouré, jecta son regard en circonference, & comme il eust apperceu la damoyselle, il profera telles parolles.

L’on ne se doibt esmerveiller si je differe de faire election de l’une de vous (tres nobles damoyselles) car toutes estes tant accomplies en dons de grace & de nature, que selon ma conception a chascune de vous appartiendroit quelque illustre & magnanime prince : Toutesfoys puis que le plaisir de toute la noble assistence est tel, ce sera ma damoyselle la fille du noble & illustre conte de Merlieu, vers laquelle je me adresseray. Et en ce disant se approcha d’elle, puis en tenant sa tant polide & blanche main, soubzriant doulcement luy dist. Tresillustre nymphe, je vous supplie ne vous vouloir contrister, pourtant si je ay prins l’audace & la hardiesse de vous eslyre, combien que je ne soye que ung paouvre chevalier, & ung riens au respect de vostre altissime noblesse & large posseder de voz parens. Toutesfoys je ne l’ay faict a l’intention de diminuer vostre estat, mais au contraire pour le vous augmenter, car je suis deliberé (si vostre vouloir s’i condescend) de vous donner pour espouse au noble duc de Foucquerolles, lequel (comme je croys) avec grand hylarité de cueur vous acceptera, a l’occasion de vostre excellente beaulté, honnesteté & vertueuse prudence, qui en vous singulierement reside.

A ces motz la gratieuse damoiselle rougit, & s’espargit parmy sa clere face une semblable couleur que le noble pourpre sur yvoyre blanc, dont elle se monstra plus belle aux assistentz, puis apres rompit la doulce silence, & ouvrit sa bouche ung petit vermeillette semblable aux nues rubicondes, quand le soleil s’esconce, & d’une voix doulcette plus armonieuse que les accordz de la lyre de Orpheus prononça telz motz.

Victorieux chevalier, combien que par vostre humaine benignité, vous plaise dire estre de petit estat, selon que puis conjecturer, vous estes d’extraction tresnoble : Car vostre grace, beaulté, & faconde, manifestement le demonstrent : parquoy il est assez croyable & concessible, que pourriez trouver dame plus accomplie en beaulté corporelle sans comparaison, que je ne suis. Mais comme je croys, pour le present, vostre deliberation n’est de vous occuper en amour : car vostre vertueux cueur aspire a accomplir louables entreprinses, & vostre genereulx esperit desire entendre a choses supresmes. Mais pourtant ne avez voulu laisser que avec discretion, ne ayez deliberé de me allier par matrimonialle conjunction : a celluy que vous estimez estre de condition assez convenante a la mienne : A quoy liberallement me condescendray, au moins si la paternelle puissance aultrement de moy ne veult disposer : car je ne me sçauroie excuser de filiale obedience. Moult fut louee la damoyselle de ses paroles tant courtoises & gratieuses. Si fut mandé le Conte de Merlieu, lequel joyeusement se consentit a l’aliance du duc de Foucquerolles, & ne restoit plus que de sçavoir en quelle disposition il estoit affin qu’il assistast au palais, pour prendre celle proye, que si long temps il avoit chassee. A l’heure Quezinstra & moy prisme la charge de luy annoncer les nouvelles, par quoy en grand promptitude nous transportasmes en son domicille, lequel ne nous feist moins de recueil que faisoit Menelaus a Ulixes quand de Ilyon la ruine meditoient & pensoient : Et ainsi commença a dire.

O mon esperance infaillible.

O unicque restaurateur de tout mon travail, par le moyen duquel je suis reduict en consolee lyesse, bien est veritable ce que nous lisons de Elvidius philosophe & tresprestant Senateur, lequel en plain Senat conclud les vrays amys estre instrumens de la bonne fortune, Ceste conclusion est par vous bien corroboree : car par l’accomplissement de vostre promesse, J’ay clere congnoissance de la purité de vostre cueur envers moy : dont je me repute felice & heureux : Car plus grand beatitude a l’homme ne sçauroit estre concedee, que de avoir compaignie belle, modeste, discrete & sage, comme est celle, dont par vostre proesse me avez pourveu. Et pour ce suis tellement recreé, que plus ne sens aulcune douleur, plus n’ay craincte de aulcune infortune, je ne ay timeur de mort quotidiane, puis que je ay le comble de mes desirs. Apres que il eust dict telles parolles, commanda que on luy apportast une robbe de velours cramoisy, pource que a l’heure presente se vouloit transporter au palais, puis incontinent qu’il fust appareillé, en la compaignie de plusieurs chevaliers & de nous, partit avecq le corps refocillé & l’ame letifiee. Et quand il fut parvenu, de toute la noble assistence fut honorablement receu. Et a l’heure l’on commença diversité de jeux & esbatemens, sinon le conte de Phocide, lequel se monstroit triste & anxieulx au millieu de l’universelle joye : car a l’occasion que il aymoit tresaffectueusement la Damoyselle, il ne estoit content de ce mariage, & ne cessoit de murmurer, dont Quezinstra fut adverty, & pour ce se adressa vers luy, pour luy faire aulcunes remonstrances, & entre aultres choses luy dist.

Le noble Perseus filz de Juppiter & de la belle Danes, par sa vertueuse magnanimité, delivra la gente brunette Andromeda du peril de la bellue (qui estoit ung monstre marin) qui de longueur avoit quatre vingtz & dix couldees, parquoy justement conquist amour de la belle, avec la succession du royaulme paternel. Mais Phineus & ses adherens, par temeraire presumption se efforcerent troubler les royalles nopces, dont s’en ensuyvit l’occision de plusieurs : & les aultres furent muez en pierres, parquoy en consideration de ce, vous debvez garder de troubler & empescher les mariages, pour craincte que le supernel moderateur, a juste cause ne vous fist miserablement finer. Ces parolles vous ay familierement narrees (tres illustre prince) affin de vous desmouvoir, de vouloir contester a l’encontre de ce mariage : Car ce ne seroit chose honneste ne licite, & vous en pourroit mesavenir. Quand le conte de Focide eut bien escouté telles remonstrances, considerant que il n’y pouoit remedier, il dissimula en face la douleur interieure, que son triste cueur sentoit, & par faintise sembloit que il print les modestes & doulces parolles de tresbonne part si dist a Quezinstra, que selon son opinion & jugement se vouloit condescendre, pour estre totallement avec discrete raison determiné. Ce pendant qu’il tenoit telles devises : chascun entendoit a toute recreation & voluptueux plaisirs, & ainsi se consomma & passa ce jour.

Feste nuptiale & fruition d’amours. Chapitre. XI.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Venue l’heure que Phebus manda ses chevaulx aux frains dorez, hors de son altissime maison, la trompette de Neptune l’oceant en son lieu revocqua, & petit de temps apres les princes & chevaliers se leverent du paresseux sommeil : Car a ce les incitoient les oysillonetz armonians & jubilans de leurs joyeuses gorgettes : Et quand ilz furent tous triumphamment appareillez, se transmigrerent au logis du Duc de Foucquerolles, lequel ilz trouverent richement accoustré d’une robbe de pourpre battue en or, & fourree de armines, ainsi partit de son logis avec la noble compaignie : d’aultre part sa future espouse fut honnorablement accompaignee de dames de souveraine beaulté, & noblement aornees. La pucelle fut paree d’une robbe de couleur azuree, bordee de subtilles ouvraiges faictes a l’esguille, & garnie par grand prodigalité de grosses perles orientalles, sur son chef avoit une riche couronne de plusieurs dyamans, rubis, baillaitz, escharboucles, saphirs, esmerauldes, topaces, & chrisolittes, tellement que tout entour elle avoit une grande splendeur : & bien autant resplendissoit en venusté, beaulté, grace & faconde, tellement que par le regard de ses yeulx vers & estincellans eust peu attraire ung cueur adamantin, & le subjuguer a l’empire de Cupido. En tresbelle ordre se partit la noble compaignie, & eulx parvenus au temple en observant telles cerimonies, que les anticques avoient de coustume, furent solennellement espousez : puis apres retournerent en pareille ordre qu’ilz estoient venuz. Et eulx reduictz en une spacieuse & bien aornee salle, en laquelle se preparoit le plantureux bancquet nuptial, ou se trouvoit plus de sortes de viandes, que ne eut jadis aux nopces de Piritous, & de la belle ypodame. La refection prinse, commença le son des harpes & instrumens de musicque, desquelz je ne ose dire qu’ilz excedoient l’armonieux son de la lire de Apollo, comme timide de succumber au dangier de Marsias. Plusieurs jeunes chevaliers me persuadoient de dancer (ce que par leurs stimulations me convenoit faire) combien que mon anxieulx & triste cueur ne fut pas conforme a tel soulas. Mais pour me demonstrer courtoys & de honneste civilité, soubz semblant de joyeuse face me convenoit dissimuler l’insupportable douleur intrinseque, qui cruellement me molestoit. Helas trop se peuvent attedier & envoyer les corps delicatz, quand ilz sont privez de la veue de leurs amours. Las quand par aulcuns jeuz ou esbatemens on les pense letifier, l’on est occasion de augmenter leurs anxietez : Car au douloureux feu est mortel accident, de l’eaue ne peult on trouver refrigeration, par semblables delices qui seullement sont aptes a alleger les maladies corporelles. Estant donc en tel lieu ou chascun entendoit a solacieulx plaisirs, les ungs a dancer, les aultres se alloient poser aupres des belles dames, pour contempler & les entretenir d’amoureusez devises : aulcuns des princes se armerent pour aller jouster, le nouveau marié ne y voulut assister, comme celluy qui trop plus desiroit la jouste nocturne. Venue l’heure du souper, qui ne fut moins opulent que joyeulx, avec soefz & modestes parlemens, tous se delecterent jusques a l’heure qu’il fut temps de coucher. Et lors la royne de Boetie, & d’aultres jeunes dames conduyrent l’espousee en sa chambre, ou elle fut couchee, & tost apres survint le duc auquel le jour avoit esté ennuyeulx, pour l’aspirant desir qu’il avoit de avoir la fruition d’amour : & pour ce assez promptement se feist desabiller, & se alla poser aupres de sa doulce amye : aulcuns des jeunes princes delibererent de les aller visiter, & comme ilz estoient ententifz de investiguer & cercher par ou ilz entreroient, apperceurent une fenestre qui estoit demouree ouverte, qui leur fut propice pour entrer dedans. Et incontinent que l’ung d’eulx y fut, ouvrit l’huys aux aultres, sy vindrent au lict des amoureux, & les presserent & stimulerent de eulx lever : si fut trouvé que par force & violence, la chemise avoit esté deschiree, surquoy l’ung des jeunes princes dist, que il convenoit que informations en feussent faictes, pour les interestz d’amours : car telz excez ne doibvent demourer impunis, & ne est point prohibé de chasser aux guarennes : mais il fault preserver les cloustures de estre rompues. Grosses conclusions prindrent tous, & requirent que la damoyselle par serment fut interroguee, pour sçavoir qui telz excés avoit perpetré & commis, laquelle toute palle & descoulouree en baissant la veue dist, que en soy deshabillant, sa chemise estoit ainsi rompue : mais ceste excuse n’eut lieu de reception : car oultre est necessaire, que le delinquent & suspect du cas, soit interrogué. Si furent deputez commissaires, tant pour interroguer que informer le marié : auquel jour fut assigné a comparoir, la sequente journee, a huict heures du matin, pour respondre aux conclusions, requestes & demandes que l’on pourra prendre a l’encontre de luy : & pareillement la belle, comme recelleresse de malfaicteurs. Et alors y eut appel, par eulx interjecté a la court d’amours, ou le procés est encores pendant & indeciz. En telz ou semblables esbatemens se solacioyent les jeunes princes : puis apres se partirent & laisserent jouyr le nouveau marye de s’amye : lequel combien que sa fureur fut grande, en rompant la porte & les murs, sy est il a presupposer que depuis il se rendit humain. Et ainsi chascun se retira. De l’oceant n’estoient encores yssus les courans chevaulx, desquelz le filz de Apollo ne peult retenir le cours, quand diligemment me levay & appareillay, puis en me pourmenant commençay a mediter au desiré partement. Tost apres Quezinstra s’esveilla s’esmerveillant de si grande hastiveté, & pour ce me demanda l’occasion, a quoy je fis responce. Ce n’est la coustume des serviteurs de Cupido de profondement dormir, mais par eulx est tousjours le sommeil detesté. Car continuellement les amoreux ne cessent de cogiter & penser divers moyens, pour parvenir a leurs affectueulx desirs : parquoy vous debvez imaginer, que totallement ma pensee est occupee a chercher terres & mers, pour retrouver celle dont la veue a ceste puissance de restituer a ma debile vie doulceur & tranquillité : car croyez sy Juppiter le souverain des dieux, me vouloit beatifier & assumpter au supernel habitacle, comme il fit jadis le gentil troyen ganimedes, point n’estimeroye ceste felicité equiparable a la doulceur & suavité que pourroye recepvoir, en usant familierement du regard & souefve collocution de ma tresdesiree dame. A ces motz le mien compaignon doulcemment commença a soubrire, & me dist. Certes Guenelic puis que vous estimez la fruition d’amours tant delectable, point ne m’esmerveille de ce que ne voulez pardoner a aulcun peril, pour participer a telle beatitude : parquoy je vous prometz, que promptement sans plus vouloir differer impetreray licence & congé du Duc, affin de satisfaire a vostre desir. En disant ces parolles diligemment se leva & appareilla : puis nous transportasmes au palays, auquel toute la noblesse estoit assistente, & se delectoient en diversitez de joyeuses devises. Et lors Quezinstra desirant de me complaire : s’approcha du Duc : & luy dist. Monsieur presentement est venue l’heure que au partir nous perforce : parquoy apres avoir obtenu licence de vostre celsitude, a nostre partement donnerons principe : vous referant toutes les graces qu’il est en nostre petite possibilité, & non telles que a vostre altissime sublimité appartient : mais au moien de vostre urbanité & clemence, supporterez le petit pouoir de ceulx qui en recente memoire perpetuellement retiendront les benefices dont avez usé envers eulx. Et n’y aura jamais distance de lieux ne cours de temps, qui la souvenance de vous (tresillustre prince) nous puisse faire oublier, Et tant plus croystront lez ans, tant plus viendrons en la vraye congnoyssance de vostre vie politicque & coustumes genereuses. Mais pource que le temps nous presse, en prenant humble congé, nous departirons.

Ces parolles proferees, j’apperceuz le Duc aulcunement en la face commeu, & commença a prononcer telz motz. Nobles chevaliers je vous prie de m’exprimer la cause de vostre sy subite departie, y a il quelc’un en ma court, qui par sa temerité ou folye vous eust provocqué a courroux : si ainsi est faictes m’en sçavant, & je vous prometz que le mesfaict ne demourra impuny : Car il sera payé de sa deserte condigne. Mais si ainsi estoit, que vostre vouloir fut de vous absenter de ma court pour de voz personnes une aultre court honnorer ce me succederoit en une extreme vergongne : Car vous debvez estre certain que chose que puissez demander ne vous sera deniee. A ces motz en grande humilité Quezinstra luy respondit. Noble prince je vous asseure que telz nous a produict nature que tousjours vouldrions nous rendre obeissans a vostre sublimité, & desirerions estre perpetuellement en vostre court : si le urgente necessité a aultrement faire ne nous stimuloit : Car ce nous sera chose tresgriefve d’estre absentz de ceste honnorable court, qui est domicile de toute noblesse, & hebergement de toutes vertus : parquoy ce nous sera chose merveilleusement moleste, d’estre eslongnez de la presence de tant de vertueulx chevaliers. Mais si de la corporelle fruytion sommes privez, de la mentalle jamais. Et si le souverain recteur du ciel, & general arbitrateur de le universel monde, permect que puissons achever noz voyages, n’y aura faulte, que ne retournons en ceste inclyte Cité, pour nous dedier du tout a vostre bien honnoré service.

Quand le Duc eust entendu nostre ultime & yrrevocable deliberation, il se demonstra fort triste : mais voyant que nous disions nostre departie estre tant necessaire, ne voulut plus insister au contraire, considerant que nul ne doibt estre si importun, que de requerir aulcuns de chose, qui a conceder n’est licite. Et pour nous donner manifeste demonstrance de son bon vouloir envers nous, par son commandement nous feist delivrer grande quantité de pecune, pour subvenir aux affaires, que pourrions avoir en nostre voyage, dont de nous fut convenablement remercié : puis apres allasmes sur le Roy D’athenes : lequel n’estoyt encores guary, & la trouvasmes le duc de Foucquerolles, qui moins ne soffroyt a nous, que avoit faict le duc de Goranflos. Apres avoir prins congé d’eulx, nous transportasmes en la chambre de Zelandin : lequel trop plus que nul aultre de nostre departie se contrista : car quand nous feusmes en sa presence, pour prendre de luy congé : il fut si troublé, qu’il ne pouoit donner ne rendre voix : & seulement avec la veue signifioit l’anxieté & tristesse, qui au cueur luy estoit survenue : & quand il peut, prononça telles parolles.

O Quezinstra & vous Guenelic, dictes moy dont vous procede le vouloir, de si soubdainement partir : pour quoy estes vous attediez & ennuiez en ce lieu, qui vous deust estre delectable ? car si bien considerez, entre nous a esté tousjours continuelle conservation, non point servile mais fraternelle : si vous eussiez esté en quelque subjection, point ne m’esmerveilleroie, si d’icelle vous vous en vouliez liberer : car nature de meilleure chose ne pouoit l’homme douer que de liberté, & qui s’en prive, ne l’estime remply de sçavoir : mais puis que vous resident en ce lieu, d’icelle n’avez estez destitué, je ne puis ymaginer, a quelle occasion en si extreme diligence vous desirez de partir. A ces motz ne differasmes la response, en faisant semblable excuse, dont nous avions contenté le Duc, & avecq ce l’asseurasmes indubitablement de nostre brief retour, dont il fut aulcunement letifié. Et lors avecq estroictz embrassemens prismes ung doulx & amyable congé, puis apres nous sequestrasmes. Mais premier que monter sur la mer, le bon Duc nous recommanda a la garde & discretion d’ung marchant, qui pour aller en loingtaine region se departoyt. Donnee la voylle au vent, voulus implorer la divine clemence, a ce que peusse humilier la ferocité de Eolus, & tranquiller Neptune : le vent nous fut assez prospere. En peu de jours parvinsmes en l’ysle de Citharee, laquelle au temps preterit estoyt propice aux navigeans, comme recite Strabo en sa geographie. En celle ysle antiquement estoyt congruit ung temple, dedié a l’honneur de la deesse Venus (comme les habitans d’icelle nous en firent le recit) le lieu fut de moy veneré & adoré, en remembrance de celle ou estoit ma totalle confidence. La peusmes veoir le lieu auquel le Phrygien eust la premiere jouyssance de la fille de Leda, & fut satisfaict de la promesse, que Venus luy avoit faicte. En ce lieu pullule une herbe, qui fut procree des larmes de ceste belle dame, laquelle est appellee Helenion, & a telle proprieté, que elle conserve la beaulté des dames, aussy a puissance de provocquer le cueur des hommes a amour. Nous feusmes en variation d’en cueillir pour en faire present aux dames de nostre region : mais considerant qu’elle estoit apte a stimuler les cueurs des hommes a aymer, nous differasmes d’en prendre : car de ma part me sentoie assez travaillé de l’insupportable charge d’amours, ce que mon compaignon vouloit eviter. Au partement de celle ysle voulions adresser nostre chemin vers Troye la grande, mais la ferocité de Eolus tellement s’esmeut, que fusmes transmigrez a dextre, combien que nostre vouloir fut d’aller a senestre & fusmes jettez sur la coste D’affricque que on dit maintenant Barbarie, & laissames a gauche l’ysle de Candie, & de Rhodes de mijour : & l’impetuosité des ventz nous transporta en la mer de Carpathie & en la mer Pamphilenne, la ou est le gouffre de Sathalie pres du rivage de Turquie. Et finablement nous trouvasmes a l’endroit de l’ysle de Cippre, en laquelle (apres que la mer fut tranquille) prismes port, pour aulcunement nous refociller puis apres nous remismes sur mer, & nous fut fortune tant contraire, que feusmes transportez en la mer Libienne, devant la cité de Sydone, qui est en Syrie, & est l’une des plus grande regions D’asie la majeur devers Orient, & elle a le grand fleuve de Euphrates deverz Occident, Egypte & la mer mediterrane, d’ung costé de mydy la mer Arabicque : & Septentrion, Armenie & Capadoce, elle se devise en quatres parties : la premiere s’appelle Syrie de Mesopotamie situee entre les fleuve Tygris, & Euphrates, & la est la grande & anticque cité nommee Edessa : La seconde est Celosirie, en laquelle est Antioche, en laquelle sainct Pierre fut premier evesque. La tierce se appelle Syrie phenice, & est ainsi nommee de par Phenix, filz D’agenor & frere de Cadmus, qui fonda Thebes, & fut le premier inventeur des caracteres & formes de lettres. Et la quarte Syrie de Damas, en laquelle est la cité tresrenommee a cause de la conversion sainct Paul, si est situee aupres du mont Libanus, duquel scaturie le tressacré fleuve de Jordain. Ainsi doncques arrivez au port de Sydone situee en l’une de ces parties de Syrie, desirant tousjours de veoir le lieu ou Paris (aultrement dict Alexandre) mena celle qui fut cause de l’esmotion de toute L’asie & L’europe, & y adressames nostre chemin, Et sans plus errer ne divertir, exploictasmes tant que arrivasmes au port auquel Prothesilaus la despouille de sa jeune vie laissa. Persuadez de l’anticque forme de ceste tant grande cité, deliberasmes de totallement la visiter, la vismes le fleuve, qui anticquement se nommoit Panthus, & divisoit la ville en deux esgalles parties. On dict que le Tibre de Rome, qui court par le millieu de la cité, est semblable. En contemplant & noz vouloirs rassasiant, apperceusmes ung tumbeau que je comprins estre celluy de Hector, a cause de certaines parolles qui dessus estoient escriptes, Assez pres de celluy en estoit ung aultre, ou pareillement y avoit lettres engravees : par la lecture desquelles, se pouvoit conjecturer estre le tombeau de celluy Ajax, qui de son espee luy mesmes se transperça : puis apres veismes ung aultre dont y avoit grande distance de ces deux, & sur icelluy estoit redigee par escript, comment pour appaiser l’ame de Achilles, la royalle vierge Polixene (laquelle estoit de tresexcellente & resplendissante beaulté) par la main de Pyrrhus dessus ce sepulchre avoit esté immolee, en espandant son sang virginal, pour sacrifices. Apres la speculation de ces choses, & donnez les voiles au vent, feusmes prochains de la mer Hellesponte, laquelle est ainsi nommee, pource que la pucelle Hele fut submergee en icelle. En peu de temps parvinsmes au port d’une tresbelle cité (qui lors estoit nommee Eliveba) ou deliberasmez prendre repos, pource que nous estions merveilleusement fastidiez & ennuyez du long navigage. Nous arrivez en ceste cité, nous print vouloir de distinctement la contempler, elle estoit tresbien construycte & edifiee, & si estoit fortifiee de grosses tours belliqueuses & deffensables, plusieurs temples y estoient erigez par souverain artifice : & par especial en y avoit ung bien autant renommé, que fut jadis l’oracle de Apollo en Delphos, & dedans cestuy entrasmes a l’occasion de la speciosité. Et sans gueres de dilations apres survint une jeune dame de tresexcellente beaulté, & triumphantement aornee : En sa compaignie avoit grand multitude de gentilz hommes & damoyselles : & en telle magnificence, en ce lieu assistoit, que selon ma conception representoit la splendide & claire dame Dyane associee de ses belles nymphes : tous en general, tant hommes que femmes, luy exhiboyent honneur & supreme reverence, qui demonstroit qu’elle avoit la domination & seigneurie du pays.

L’estat & liberalité d’une princesse monarque. Chapitre. XII.

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Ce pendant que ceste dame modestement se contenoit par honneste gravité, leva ses yeulx en regardant en circonference, apperceut Quezinstra & moy, lors donna principe a nous regarder ententifvement, & fut long temps sans distinguer l’excellence de ses yeulx de dessus nous. Puis quant elle se leva pour se absenter de ce temple appella ung de ses chevaliers, auquel expressement commanda qu’il se enquist de nostre estre, ensemble de l’occasion de nostre venue : Le chevalier desirant de accomplir le commandement de sa maistresse, se approcha de nous, selon ce que il luy avoit esté enjoinct accomplit sa commission, en nous interrogant humainement de la region dont nous estions natifz, & de la cause de nostre venue en ceste cité. A quoy nous feismes response telle, que preteritement avions faict au Duc de Goranflos : tout subit nostre responce ouye, le chevalier de nous se sequestra, pour en faire le recit. Mais de ce ne suffist a la dame : car comme cupide & convoyteuse de sasier sa veue de choses nouvelles, comme est le vray naturel du fœmenin sexe, de rechef nous transmist le chevalier lequel nous dist, que ma dame nous mandoit que nous transportissions en son palais, car elle desiroit d’avoir plus amples notices de nous. Ces parolles ouyes, sans plus delayer a son mandement nous rendismes obeyssans, & quand nous feusmes au palais trouvasmes la dame en une belle salle si richement tapissee, que c’estoit une chose admirable. Apres la reverence deue & convenablement faicte, d’elle feusmes doulcement interroguez, & par son artificielle eloquence curieusement nous persuadoit luy vouloir manifester, & donner clere intelligence de nostre estat. Et pource qu’elle estimoit quelque indignation du prince, ou aultre infortune estre occasion de noz voyages, effusement nous fist offre de ses biens, disant que en telle sorte son vouloir estoit institué, qu’elle desiroit que tous gentilz hommes infortunez feussent receuz amyablement en sa cité : car elle avoit singuliere affection de gratifier & faire plaisir aulx nobles & vertueulx, lesquelz (comme elle disoit) sont aulcunesfoys plus tribulez que les aultres. Incontinent qu’elle eust imposé fin au modeste parler, Quezinstra ainsi luy respondist.

Tresillustre princesse puis que vostre altitude s’est tant humiliee, comme de si benignement vous enquerir de nostre petit estat, bien est licite que vous en soyez certioree : Car si par nous vous estoit aulcune chose occultee & celee pourriez estimer qu’il nous procedast d’une grande presumption, consideré que si instamment nous en requerez, & avec ce sommes perpetuellement obligez a vostre noblesse, pour l’offre que si liberallement nous avez faict. Et pour ce (ma dame) vous veulx exprimer, & rendre certaine de la cause de nostre voyage, qui de ma part n’est aultre, que pour investiguer & cercher les adventures qui sont par le monde, & aussy pour associer ce mien compaignon, lequel pour aultre occasion se travaille : Mais de l’exposer s’il vous plaist me tiendrez pour excusé, considerant que n’est chose licite de divulguer les secretz d’un sien amy. A ces motz ceste belle dame me dist. Mon gentil homme, je me persuade de croyre, que ne differerez de me narrer la cause de vostre travail, non plus que a faict vostre compaignon. A l’heure en basse voix honteusement luy respondis. Le seigneur Amour en estre coulpable, pour la mutation de ma couleur, imagina la dame me avoir trop importuné, parquoy avec souverain esperit, commença a louer l’amoureuse entreprinse, disant que amours est aulcunesfoys cause de stimuler ses servans a entreprendre œuvres dignes de louenges, a ce que ilz soient tenus en bonne estime & reputation de tous, & par especial de leurs dames : & pour ce me conseilloit de perseverer, & pour amour travailler & pener, pour faire de moy plus d’estime, que on ne feroit en menant vie oysifve.

Apres ces parolles, l’on commença a ouvrir les tables, ou l’on fut tant richement servy, & de viandes si delicates, que elles avoient puissance de restituer les appetitz perdus par quelque accident que ce fut : apres le sumptueulx service ma dame se vouloit aller solatier aux beaulx jardins plaisans & delectables : Mais nouvelles luy survindrent : qui luy causerent excessive anxieté : ce fut que ung puissant Admiral avecq infiny nombre de navires venoient assieger sa Cité : Ces tristes nouvelles ouyes, rendirent la dame tant angustiee & adoloree, que le narrer de son acerbe douleur seroit difficile : Car en la presence d’aulcuns de ses chevaliers & de nous, commença a lachrimer & pleurer, en formant tresgriefves complainctes & exclamations, & entre aultres choses disoit.

O fortune aveuglee & instable marastre de felicité, nourrice de malheur, cruelle ennemie de tranquillité, susciteresse de mortiferes guerres, adversaire de repos, guide d’adversité : helas pourquoy si cruellement me veulx tu persecuter.

O mauldicte & detestable fortune, quandz ingenieulx esperitz & excellentes personnes avec ceste tienne varieté & petite consideration, as maculez & desprimez. Las voy a quelle tristesse & amaritude tu m’as dediee : parquoy j’ay cause raisonnable de te accuser, detester & vituperer : & ainsi a juste occasion je doibz blasphemer Atropos qui privee ne m’a de ma vie, premier que feusse succumbee en telle perplexité.

O que j’eusse esté heureuse, si le souverain des cieulx eust permis que ainsi fut advenu, que la journee infelice que ma mere me produict en ce transitif & mortel monde, si quelque tourbillon de vent impetueux m’eust transporté en quelque montaigne deserte, ou bien es fleuves maritins, ou j’eusse estee submergee, & absconsee en tenebres mortelles. Las je suis certaine sy ce cruel homme parvient a son inique intention (qui est de renverser & totallement ruyner ceste tresfluente & populeuse cité). Il est tant irrité & courroucé contre moy, que je ne pourroye precogiter les contumelies, opprobres & injures qu’il me conviendra souffrir : parquoy je puis conjecturer, que pour l’assidue & continuelle douleur, immaturement se terminera ma triste & doulente vie.

Ainsi perseverant en pleurs & gemissemens, se tourmentoit & travailloit ceste dame, tellement que tous les assistans en eurent pitié & commiseration, & mettoient tous bonne diligence de la reconforter, luy remonstrant que la cité estoit si forte & belliqueuse : qu’il ne seroit en la faculté de ses ennemis de la sçavoir expugner : parquoy n’avoit occasion de tant se contrister : mais plustost debvoit esperer, en considerant que la cité estoit garnie de grand multitude de gens tresaptes au martial exercice : par le moyen desquelz aux ennemys l’on pourroit donner repulsion.

Ce pendant que telles parolles se proferoyent, j’estoie autant attristé comme si avec debile & pertuisee nef, j’eusse navigué les procelleuses mers de Cilla ou Caribdis voyant que impossible m’estoit le partir : j’estoie de cruel travail tant affligé, qu’il seroit bien difficile de le sçavoir exprimer : ce que voyant Quezinstra, me retira au lieu qui luy sembloit plus secret & taciturne. Et lors fidellement avec discretes et begnine raison doulcement me reconfortoit, me disant.

Guenelic je vous supplie que mettez peine de mitiguer & temperer l’acerbe douleur qui si continuellement vous crucie. Et considerez que si de tous accidentz (qui en cestuy hemisphere surviennent) nous voulions ainsi troubler, sans que la vertu de patience eust puissance de superer les passions (dont nous sommes agitez & persecutez) journellemenent surviendroit matiere & cause de desespoir. Car chose n’y a en ce fascheux monde, sur laquelle fidellement fonder on se puisse. Vous voyez ceste noble dame, laquelle est tant opulente & riche, fortune jusques a present luy a esté favorable, & l’a exaltee : Mais presentement par sa legere mutabilité, semble que elle la veuille de toute sa force embrasser, & subitement par inopiné accident la prosterner & ruer jus. Toutesfoys luy sera necessaire de refrener son courroux, et se monstrer vertueuse : Car considerant que aulcune utilité ne vient de nostre lamenter, plaindre & larmoyer : par lequel, se expulser pouvoit nostre dolent penser, plus appreciees seroient les larmes que gemmes orientalles : Mais puis que le tourmenter est une peine en vain soufferte, sans expectation de aulcun fruict : par prudence nous debvons conserver de semblables lamentations.

Par telles parolles Quezinstra me pensoit consoler : mais je estoye sy oultrageusement irrité, que je ne prenoye aulcun confort, & par yre furieusement telles parolles prononçoye.

O dieux a mon detriment tresvigilantz.

O temps a mes maulx promptz & appareillez : helas ou suis je conduict ?

O Lachesis & ses seurs si aulx aultres estes acerbes & cruelles, a moy miserable seriez tresplaisante, combien que soyez une dissolution du corps las, & fourny de nombre par laquelle tous les membres en machination reduictz se opposent encontre les puissances vitalles. Et alors que le corps deffault de les pouvoir porter, les choses vitalles se dissolvent. Helas au monde ne y a corps plus travaillé & las qu’est le mien. Et pourtant doncques se debveroit dissouldre. En disant telles parolles, accompaignees de chauldes larmes, & affluence de souspirs, je consumoye le temps, & sy le jour me fut acerbe, la nuict me estoit sans nul repos. Le fidelle Quezinstra de anxieté estoit griefvement molesté, & ce luy causoit la consideration qu’il avoit de la tristesse de mon ame, & la langueur de mon corps : & par ses benignes & doulces parolles assiduellement s’efforceoit de me reconforter.

A l’heure que devers Orient la belle Aurora commença a apparoir chassant Lucifer & les aultres estoilles, lesquelles selon leurs coustumes, au ciel demeurent les dernieres : nous commençasmes a lever & appareiller, puis ainsy angoisseux & douloureux comme je estoye departis le travaillé & triste corps, & nous transportasmes au palais, auquel desja assistoit la dame, seant en ung siege magnificque, non en moindre majesté que Juno se sied au celeste consistoire. Et lors commença a adresser sa doulce voix vers ses chevaliers, qui lui donnoyent bonne silence, & profera telles parolles.

O vous hommes fidelles, qui avez certaine intelligence, quelle est l’occasion pourquoy cest Admiral (homme scelere & inicque) s’efforce de nous persecuter, & finablement reduyre en totale ruyne, & extermination, Qui n’est pour aultre chose, que pour le reffus que je ay faict de me conjoindre avec luy par lien de mariage. Ce que ne consentiroye, quand il seroit dominateur & possesseur pacifique de tout l’universel monde, tant a l’occasion de ses maulvaises compositions de coustumes, que pour son antiquité : laquelle n’est aulcunement convenable a ma florissante jeunesse, & pour ce toutes ces choses considerees, vous estant gens fideles & amateurs de mon honneur & utilité : ne vous seroit telle alliance moins fascheuse que a moy ennuyeuse & desplaisante, Et aussy debvez estre timides, que ne soyez regis & gouvernez soubz prince mal conditionné, qui pourroit instituer loix inicques & maulvaises : parquoy vous succumberiez en sy grosse moleste de cueur, que ce vous seroit chose griefve a supporter. A ceste occasion par magnanimité de cueur, chascun de vous se doibt persuader de conserver & garder ceste belle Cité : laquelle si elle estoit ruynee, a peine se pourroit jamais telle perte reparer. Apres la prononciation de telles parolles tous les assistans d’une voix unanime respondirent, que leurs deliberations estoient de vigoureusement deffendre la cité, en sorte qu’ilz espererent de rendre leurs ennemys fugitifz. Ce pendant que telz propos se tenoyent, arriva L’admiral avecq cinq cens soixante navires, & prindrent terre au port qui se appelloit Hennerc, & du principe firent estendre les voiles, desployer enseignez & estandars, voletans par l’air, & dresserent plusieurs trefz & pavillons, entre lesquelz estoit celluy de L’admiral merveilleusement riche & sumptueulx. Apres commencerent a contempler ceste noble cité, tant belle & magnificque. Mais ce pendant ceulx de la cité se armerent & sortirent en tresbelle ordonnance : ce que voyant les ennemys, prindrent admiration, en speculant la grand multitude des chevaliers, tellement qu’il n’y eust nul de eulx si audacieux ne vigoureux, qui ne fut aulcunement timide : toutesfoys en reprenant les forces de leurs espritz se mirent en armes : & y eust merveilleux conflict & bataille mortifere : ceulx de la cité estoyent a merveilles belliqueux, comme par evidence le demonstroient : car ilz commencerent a opprimer & molester si cruellement leurs ennemys, que par violence les contraignirent de reculer : & si le frere de L’admiral ne fust survenu (lequel estoit fort apte a l’art militaire) les ennemys ne pouoient plus souffrir : mais il commença a les exciter de reprendre leurs forces, en inferant & donnant fort a faire a ceulx de la Cité, en sorte que il y eust merveilleuse effusion de sang tant d’une part que d’aultre. En continuant ceste execrable bataille, Apollo commençoyt a decliner, parquoy chascun tout fatigué & travaillé, commencea a departir, & se reduyrent ceulx de Eliveba en leur cité.

Assault de ville, & emprisonnement de Guenelic, & de sa delivrance. Chapitre. XIII.

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Depuis la sanguinolente rencontre, journellement se efforcerent les ennemys de donner plusieurs assaulx : A quoy ceulx de la Cité firent grande resistence. Et leur fit ung grand support Quezinstra : car ses esmerveillees vertus y furent bien manifestees : tellement que ses incredibles prouesses le firent congnoistre a tous ceulx de L’ost. Mais quelque foys on me prenoit pour luy, a cause que je portoye pareilles armes. Et ung jour entre aultres comme les ennemys misrent toutes leur forces, pensant totallement expugner la cité : ce qu’il ne fut en leurs facultez, a cause de la vertueuse deffense qu’ilz faisoient. Et mesmement Quezinstra lequel perseveroit en telle magnanimité que nul ne pouoit endurer la vigueur & force de son bras : car l’impetuosité de ses coups estoit si grande, que tout trembloit jusques auz estoylles. Les Chevaliers de la Cité voyant chose si admirable, estoyent merveilleusement letifiez, & se persuadoyent de l’ayder de leurs possibilitez : en sorte que ilz eussent rendus leurs ennemis fugitifz, n’eust esté le frere de L’admiral, qui tresfort se esvertuoit de resister : & si instigoit ses gens a virilement se deffendre : mais leur resistence eust esté de petite valeur, n’eust esté l’infortune qui me intervint, qui fut telle. Que par trop emanciper & distinguer de Quezinstra, Je me mis si avant entre les ennemys, que ne peuz evader, que ne feusse prins, & emmené prisonnier : qui fut occasion que Quezinstra fut si irrité, que pour l’aspre & acerbe douleur interieure qui le agitoit, luy deffaillit la vigueur de son cueur, a cause qu’il estoit plus timide de ma mort que de ma prise. Et pour ce sans dilation se absenta, & retira dedans la Cité : & les aultres le suivirent : mais quand il fut en sa chambre, pour ne pouvoir plus supporter l’extreme travail, dont il estoit persecuté, pour ultime refuge, se colloqua au triste lict, ou il donna principe a former tresgriefves complainctes & douloureux regretz, Lesquelz il continua assiduellement, sans ce que aulcun le peust corroborer ne reconforter.

Ainsi fust ce mien fidele compaignon angustié, & adoloré, estimant plus ma mort que ma vie : car il ignoroit que je feusse dedans le magnificque pavillon de L’admiral, lequel me commença a interroguer de divers propos : a quoy pour la douleur conceue, a grand peine pouoie parler : mais ce pendant survint ung chevalier : lequel a voix manifeste, me testifia estre le belliqueux chevalier, qui si continuellement les molestoit, disant que mes armes blanches evidentement le demonstroient. Incontinent par le commandement de L’admiral feuz conduis en une caligineuse & triste prison, qui bien resembloit lieu qui aux criminelz de lese majesté est reservé. Et pour ce commençay a piteusement me complaindre, en jectant vociferation si treshaultes, que de grand distance du lieu, l’on me pouvoit facilement ouyr : & avec voix tremblante, commençay a dire.

O infelice & miserable Guenelic, quelle sinistre & envieuse fortune t’a en ce lieu reduict ?

O ma dame de moy tant desiree, Je voys evidemment le ciel, les estoilles, les vens, l’eaue, la terre & toutes choses elementees, a la ruyne de nostre tant grande amour estre conspirez. Helas a ceste heure presente : je me sens totalement destitué de ma salutifere esperance, Parquoy je suis si vehementement affligé, qu’il n’est possible de trouver travail equiparable a celluy que je soubtiens. Erisiton, lequel par fain exorbitante, luy mesmes se mangea : le veneur de celidoisne auquel sa cruelle mere fist finer sa vie, par le moyen du tison fatal : Pelops qui par son avaritieux pere fut presenté pour la refection divine : Pelyas, qui par la persuasion de Medee, de ses filles fut destranché : mais de tout ensemble la peine n’est riens en comparaison de la mienne : car la mort (que soubdainement ilz ont soufferte) a esté leurs ultimes & dernieres peines. Mais moy miserable puis conjecturer, que jamais ne sera imposé fin a la mienne. Ainsi lamentant, & larmoyant, faisoye mes complainctes & exclamations : parquoy subit exterminé de cueur, & estonné par amenicule passion, estoye comme de mon sens aliené. Mais venue l’heure qui l’amye de Tithon se demonstre, tristes nouvelles me furent annoncees : car le gardyen de la prison en fureur cryant devers moy vint, & me dist : sors hors de ce lieu miserable creature, & viens recepvoir ton dernier supplice, auquel tu es condamné : car des la journee precedente par L’admiral & ses gens, fut consulté & deliberé d’imposer fin a ta vie : laquelle a esté si dommageuse : car comme je ay entendu, par tes mains a esté cruellement occys infiny nombre de Chevaliers. Ces parolles en si grand vehemence m’entrerent au cueur pour l’apprehension de la mort, que en ma faculté ne fut de plus soubstenir mes debiles membres. Mais ainsy comme mort, en terre tumbay. Puis apres aulcune espace, & que en ma force me fut ung petit restituee, fuz de cruelz ministres environné : lesquelz me infererent toutes les contumelies, dont ilz se sceurent adviser. Et lors en cheminant au tref de L’admiral (dont du lieu y avoit assez grande distance) ainsi commençay a dire & prononcer.

O Paouvre defortuné, tu detestois hier ta triste & dolente vie, & desirois la mort, laquelle tu n’estimois pas estre de toy si prochaine.

O souverain recteur du ciel, duquel justice & clemence sont vertuz peculieres, regarde mon innocence, car ta supernelle bonté, congnoist que telle peine ne ay merité.

O sainct adjuvateur de tes feaulx serviteurs, faictz moy de ta faveur digne : Et ne me soys de ta grace avare, non plus que tu feuz a plusieurs. Tu permis au legifere Moÿse, en une cassette les perilz maritins passer : aussy tu delivras l’innocente hebraïcque du feu a elle preparee : a Jason le felice retour as concedé. Leander tant de foys as saulvé. Phryxus fut transmys de mouton d’or, pour les undes marines nager. Europa sus le toreau conservas. Aryon sur le daulphin gouvernas : au preux Hercules au royaulme plutonicque le descendre ne as denié. Les edificateurs de Rome, aux supremes fastiges du souverain empire exaltas. A Cyrus exposé a la devoration ferine, de peuple infiny delivras. Puis doncques que a tant de gens tu as ta grace impartye, plaise dont a ta benignité, de me secourir : & ne permetz, que par mort si infelice & immaturee, je renonce a la nature. Helas si premier que je eusse allé visiter le royaulme de Mynos, tant de beatitude me eust esté concedee, que j’eusse peu contempler la plaisante face de ma dame, eternellement me contenteroye ou au moins que ainsi feust advenu, que je eusse esté submergé aux fleuves marins. Et que puis apres, mon corps (flotant par les undes de Neptune) fut arrivé en lieu ou je eusse peu estre receu, de ma treschere dame Helisenne, comme furent jadis ceulx de Alcione : & le jouvenceau de Abidon, de s’amye Hero. Si cela feust advenu, bien suis certain que ma doulce amye, voyant la despouille de la jeune vie de son amy, ne se pourroit contenir, qu’il ne sortist quelque liqueur de ses celestes lumieres. Et combien que la pallide & espouentable mort eust rendu mon corps piteulx & deffaict, si ne differeroit elle de donner plusieurs baisers, a ma descoulouree & morte face : parquoy je conjecture, que encores pourroys sentir de m’amye, quelque doulceur : Ces parolles dictes, fuz quelque espace sans parler, puis recommençay a dire, helas quand bien je ay consideré, pas ne debveroys vouloir, que tel cas fust advenu : car peult estre que ma mort seroit occasion de la sienne : parce que son delicieulx & amoureulx cueur seroit attainct de trop excessive & acerbe douleur, & ne pourroit patiemment telle infortune tolerer & soubstenir : parquoy je croy, que la spacieuse mer luy serviroit de sepulture. Et pourtant ceste mort qui m’est appareillee, sera plus felice, que celle que j’ay predicte : car ce seroit trop excessif dommage, de la mort immaturee de si excellente dame.

En formant telles piteuses complainctes approchoye le pavillon de L’admiral : mais les sceleres & maulvaises gens, qui me menoient par derision & mocquerie, se ryoient de mes propos, & disoient les ungs aux aultres : je croy que cest homme est aliené de son sens, veu qu’il sçayt estre si pres de sa fin, Et encores ne se peult abstenir de parler de ses amours : disant telz propos parvinsmes incontinent a la presence de L’admiral : lequel tout subit qu’il eust jetté son cruel regard sur moy commanda que promptement je feusse mené au lieu deputé pour me decapiter. Et lors sans plus differer, on me menoit : mais selon la mienne conception, quelque vertu divine inspira le frere de L’admiral a insister au contraire, & adressant son propos a son frere, prononça telz motz.

Monsieur je m’esmerveille fort, a quelle occasion vous desirez la mort de ce vaillant & belliqueux chevalier : lequel avec sa vertu est tant accomply en beaulté naturelle, que j’ay prins singulier plaisir a le contempler : Parquoy trop me contristeroye de sa mort, laquelle il n’a deservie. Bien suis certain que par voz gens estes pressé & stimulé d’imposer fin a sa vie : mais je dis, que ce conseil est inique & injuste : & ne debvez estre au croyre si facile : mais premier bien mediter & penser & puis faire sentence & conclusion. Dictes ces parolles, se remist es termes de silence : mais L’admiral ainsi luy respondit. Mon frere je vous supplie que ne me vueillez persuader, de conserver la vie a cest homme, lequel journellement faict tant de molestes & oppressions a mes chevaliers, que le croyre seroit difficile, qui n’auroit veu ses œuvres admirables, qui excedent celles de tous aultres chevaliers. Et pour ce quand je considere, que luy seul nous seroit bien autant nuysible, que estoit le puissant Hector aux Grecz : pour chose de ce monde, je ne vouldroye acquiescer a vostre importune requeste. Parquoy je vous prie que plus ne me stimulez de consentir sa delivrance. Car croiez que a requerir ce que ne convient & que a conceder n’est licite, est une manifeste injure.

De ces rudes parolles fut oultrageusement irrité le frere de L’admiral : Et par grand facherie, a telles parolles donna commencement. Monsieur, puis que j’ay manifeste demonstrance, que en vous a plus de vigueur une maulvaise opinion, que une bonne & bien fondee raison, cela me cause une extreme anxieté & tristesse, considerant que de tel prince telle ne debvroit estre la coustume : mais au contraire debvroit estre l’ire tardive, & l’audience legere, le jugement franc, le conseil meur, la passion rejectee, & la justice presente. Mais puis que de ces louables conditions estes aliené, je me veulx de vous separer. Et vous verrez que depuis que serez destitué de mon ayde, que voz ennemys vous pourront plus facilement consumer & confondre : car vous sçavez que en plusieurs assaulx, & prinses de villes, ma faveur vous a estee tresurgente. Et toutesfoys estes deliberez de user de telle ingratitude, que ne me voulez aulcunement gratifier, ne faire plaisir : & me increpez & blasmez, disant que trop vous importune : & que ma requeste & supplication est de raison grandement alienee, a l’occasion que l’incredible prouesse de ce chevalier (selon vostre imagination) au temps futur nous pourroit estre trop insupportable. Mais pour vous liberer de ceste timeur, suis content (sy vous le consentez) que ceste guerre se termine & pregne fin, par ung combat corps a corps de nous deux ce chevalier, qui vous sera chose bien utile : car vous voyez apertement que ceste cité est si belliqueuse, que difficile sera d’avoir l’expedition & accomplissement de vostre aspirant desir, sans perdre infiny nombre de chevaliers. Et encores n’estes certain de demeurer victorieux : parquoy ne debvriez differer l’execution de ceste mienne entreprise : mesmement que vous sçavez que suys assez experimenté. Et sy l’eternel plasmateur permect que je soye superieur, ce me sera une œuvre digne de perpetuelle louenge. Et s’il advenoit que par le chevalier je feusse dompté, si ne seray je digne de vituperation, consideré que de plus preux que luy ne se retrouve. Et pour ce vous prie que consultez ceste affaire, & puis me narrez vostre deliberation : & si elle se conforme a la mienne, ne restera plus que de transmettre a la dame quelque caduceateur, ou ambassadeur, pour sçavoir sy elle s’y vouldra consentir.

Apres les remonstrances persuasives bien escoutees & recueillies, la pensee de L’admiral commença aulcunement a vaciller : & fut quelque espace taciturne, sans proferer aulcuns motz : puis apres se retournant vers ceulx qu’il estimoit les plus fideles, leur demanda leurs opinions. Et lors il s’accumulerent & retirerent ung petit a part, & consulterent, & debatirent long temps : puis conclurent que l’opinion du frere de L’admiral, debvroit sortir son effect : car ce moyen estoit le meilleur, & le plus expedient sans consumer le temps en ceste fascheuse guerre. Et lors tous en general disoient a L’admiral, que il ne debvoit refuser ceste requeste a son frere, puis que si instamment l’en prioit, & que ilz ne avoient aulcune dubitation, que de celle bataille, il ne obtint la victoire : & ce disoient ilz, pource que il estoit merveilleusement vertueulx chevalier, & avoit accomply plusieurs entreprinses.

Tout subit que ilz eurent exprimé leurs deliberations, L’admiral appella son frere, & luy dist, vous me avez tant persuadé par voz continuelles instigations, que contrainct suis de obtemperer a vostre requeste. Parquoy ne reste plus que de sçavoir se la dame se vouldra condescendre a vostre vouloir, & de cela je vous en laisse la charge. A ces motz fut grandement letifié le frere de L’admiral : Et en se tournant vers moy dist ainsy, Chevalier je faictz tant d’estime de vostre vertueuse magnanimité, que je croys que plustost vous exposerez au peril de la mort, que de faire ung acte qui peult maculer vostre splendide renommee : Et pour ce sans aulcune difficulté (apres avoir receu vostre foy en hostage) vous sera permis de vous pouvoir transmigrer en la cité : Et annoncerés a la dame nostre conception, laquelle distinctement je vous veux exposer : c’est que si elle desire de terminer ceste odieuse & desplaisante guerre, faire le pourra : moyennant que vous ou aultre de ses chevaliers vueille entreprendre la bataille comme je ay predict. Et se il advenoit que son chevalier demeurast vainqueur : nous promettons de lever le siege de devant ceste Cité : sans jamais leur inferer aulcunes molestes. Mais encores (s’il luy playst) aurons ensemble perpetuelle confederation. Et s’il advient que les dieux me donnent la victoyre, d’elle & de sa cité pourrons faire selon nostre discretion, sans que elle puisse plus insister au contraire. Et cela est nostre ultime volunté, dont vous luy pourrez faire le recit.

Dictes ces parolles, les iniques gens qui m’avoyent amené, disoyent. Monsieur si vous desirez d’estre bien acertené de sa promesse, faicte luy promettre la foy qu’il doibt a s’amye : laquelle il ne vouldroyt aulcunement enfraindre, car il a si grande affection a elle, que pour perturbation ne timeur de mort qu’il eust eu, jamais ne s’est abstenu d’en parler. Telz propos provocquerent a rire le frere de L’admiral, & me dist. Puis que vous estes si parfaictement amoureux, je ne veulx aultre promesse, que la foy que vous debvez a vostre dame. A quoy je feis telle responce. Monsieur bien vous debvez tenir asseuré par cela : car plustost que de l’enfraindre, m’exposeroye a plus grand peril, que les erreurs du laberinte de Crete : & puis que tant de felicité de par vous m’est concedee, que puis aller les nouvelles annoncer (apres licence & congé de vous) me departiray, pour expedier la charge de ma commission.

En disant ces motz me departis, ayant deposé & osté la plus grande partie de ce qui mon cueur molestoit, & disoye : O souverain & exalté Dieu, quelles graces te pourray je referer ? verbales ne seroient suffisantes, car de sapience tu es autheur : reales aussi ne seroient elles, car de tout tu es dominateur. Te offrir la vie que tu m’as conservee, ne seroit riens : car d’icelle tu es fabricateur. Mais pour ne succumber en ce vituperable vice d’ingratitude assiduellement en ton sainct temple mon holocauste te exhiberay, en proferant telles parolles : joyeusement cheminoye avec une certaine esperance de parvenir a mon attendue suavité : & quand je feuz parvenu a la Cité, a peine pouois aller pour la multitude du peuple qui affluoit en tour de moy. Et disoient, voyez cy venir le chevalier que l’on presupposoit estre mort, dont la fleur des chevaliers lequel est son compaignon est si excessivement irrité. L’ung de ceulx qui prononçoient telz propos le alla annoncer a Quezinstra : lequel en fut si joyeulx, que par plus grand desir ma venue attendoit, que ne faisoient les dames de Grece, la venue de leurs mariz. Finablement en sa chambre conduict, il me fist une reception qui moins ne fut magnifique que benigne : & ne nous peusmes contenir de jecter quelques larmes cordialles : puis apres aulcuns gratieux & doulx arraisonnemens, luy manifestay la cause de ma venue. Et a l’heure sans dilation, nous transportasmes au palais auquel la dame assistoit avec grande compaignee de chevaliers. Et lors avec deue & convenable reverence, la saluasmes ensemble toute la noble assistance, lesquelz furent tous esmerveillez de ma venue : car ilz estimoient que a la bataille j’eusse esté execrablement occis. Mais quand ilz me veirent, ilz furent merveilleusement resjouys : & fus de tous gratieusement receu. Et par especial de la dame : Laquelle benignement s’enquist quelle infortune m’estoit intervenue, qui avoit esté occasion de mon absence : a laquelle le plus modestement que je peuz, luy exprimay le tout sans riens reserver : puis luy commençay a narrer le vouloir de L’admiral selon la charge qui m’estoit enjoincte, sans exceder les metes de mon expresse commission. Et quand elle eust le tout distinctement entendu, elle demeura merveilleusement pensive : puis apres a son parler donna telle principe : & dist a ses familiers que c’estoyt chose tresurgente de bien consulter cest affaire a ce que l’on print sur ce faire bonne deliberation. Et a l’heure les plus experimentez & sçavans commencerent leurs consultations, & furent quelque temps sans deliberer : puis apres pour finale resolution conclurent & dirent que si le chevalier estrange vouloit entreprendre la bataille, que ma dame ne debvoit user de refus : Et qu’ilz avoyent ferme credence sans aulcune dubitation qu’il obtiendroyt la victoyre. Incontinent ces parolles dictes, la gentille Dame qui de beaulté & de sens les aultres precedoyt, adressa son propos a Quezinstra, & luy dist : Noble chevalier vous avez entendu l’opinion de mes gens : lesquelz par evidence demonstrent avoir en vous esperance totalle : Et de ma part aussy croys indubitablement, que si vostre magnanimité se veult condescendre a prendre la charge de ceste chose : que a l’honneur & utilité de vous & de moy l’entreprinse sera accomplye : mais de ce ne vous ose requerir, considerant que vous n’estes mon vassal ne subject : parquoy vous n’estes obligé de ce faire. Mais toutesfoys si tant de felicité m’estoyt concedee, que quelque vertu divine a ce faire vous inspirast, je me reputeroye a perpetuité obligee a vostre noblesse.

Tout ainsi estoyt Quezinstra aux parolles de l’angelicque princesse ententif, que fut la royne de Chartage aux lamentables commemorations du piteux Troyen. Et ainsi luy respondist.

Tresillustre Dame soyez certaine que le begnin recueil & honnorable traictement que nous avez faict, a causé tel efficace en mon cueur, que j’ay une extreme tristesse de vostre presente calamité & misere, pour de laquelle vous liberer, m’exposeroye a plus grand peril que ne feist Hypomenes par entreprendre la course contre la pucelle Athalanta. Et pour ce quand il vous plaira pourrez mander que vostre chevalier sera prest & appareillé demain a telle heure, qu’ilz seront disposez pour le recepvoyr : & ne soyez timide de ce que vostre ennemy vous provocque : Mais vous recordez de ce que la Royne Semiramys escript au Roy D’inde : que la bataille consiste en la vertu, & non pas aux parolles. Tout subit la response de Quezinstra ouye, ma dame voulut promptement envoyer ung messagier : mais je luy dis que sans dilation convenoyt que retournasse comme je l’avoys promis : car plustost vouldroye mourir : que rompre foy. Mais premier que partir, par instantes prieres voulus persuader Quezinstra : affin qu’il me laissast faire ceste bataille : ce qu’il ne me voulut conceder, me disant qu’il croyoyt bien que j’avoye assez vigueur de cueur, & force de membres pour ce faire : mais d’autant qu’il estoyt plus experimenté que moy, encores seroit la chose plus seure. A ces motz (pour luy complaire) me desisté de mon opinion : & ainsi me departiz : & moy parvenu au magnificque pavillon de L’admiral, feis ample rapport de ce que l’on m’avoyt donné charge de reciter : Mais incontinent que son frere eust entendu ma narration, me demandat quelle estoyt l’occasion pourquoy je n’entreprenoye le combat : a quoy je luy feis response que tresaffectueusement eusse desiré de le faire : mais pour satisfaire au vouloyr d’ung mien compaignon, qui bien autant estoyt desireux que moy, je m’en estoye desisté : affin de ne encourir son indignation : plus oultre ne se enquist le chevalier, & se deporta de en plus tenir propos, jusques a la sequente journee que les deux chevaliers assisterent au lieu designé pour le singulier combat.

Combat de deux champions pour appaiser une guerre. Chapitre. XIIII.

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Apollo sur la queue du supernel escrevice precipitoit son tresgrand veloce curre, illustrant le meillieu de sa sphere par violente chaleur : & faisoit mourir tous terrestres fruictz, quand les deux vertueulx chevaliers en la presence de plusieurs a l’heure assignee se trouverent. Le frere de L’admiral estoit richement armé & si estoit monté sur ung puissant & leger cheval : car il estoit extraict de l’ung des chevaulx de Mars, & d’une Elephante. Quezinstra ne avoit aultres armes que ses blanches : mais l’ung des parens de Madame luy avoit faict present d’ung cheval, qui estoit extraict de la rasse de Pegasus. Beau faisoit veoir la singuliere magnanimité des deux nobles chevaliers, desquelz la valeur estoit si grande, que milles langues de Poetes ne la sçauroient exprimer : car chascun d’eulx se demonstroient assez pleins de proesses, pour attendre le fier, superbe & cruel Dieu Mavors : lequel toutesfoys fist grande timeur aux merveilleux Geans. Ce pendant que toute l’assistence tant d’une part que d’aultre extolloient la vertueuse contenance des deux champions : par si grand impetuosité se esmeurent, que l’espouentable bruyt qu’ilz firent au rencontrer de leurs lances, ne fut moindre que celluy du mareschal de Juppiter Vulcan fabricateur des tonnerres & fouldres. Il sembloit que de son siege fut precipité, l’anticque Saturne, avec toute la machine, soubtenue par le puissant Athlas. Le belliqueulx Quezinstra attaignit le Chevalier au millieu de l’escu, tellement qu’il le penetra jusques a la chair : & de ce coup fut porté par terre : & pareillement fut attainct Quezinstra sur l’escu, & ne peut evader qu’il ne tumbast : mais il se releva le premier : si mist la main a la bonne espee, & courut sus au chevalier qui promptement se estoit relevé : si luy donna tel coup sur le bras dextre, qu’il le fist agenoiller ung genouil. D’aultre part le chevalier donna ung merveilleux coup sur le heaulme a Quezinstra : puis cuida recouvrer : mais le gentil Quezinstra par son agilité saulta a costé, & ne fut attainct : le coup descendit en terre : tellement que a peine peust son espee retirer. Et ce pendant le courtoys Quezinstra attendit jusques a ce que il l’eust retiree. Puis commencerent a eulx entredonner sy tresmaulvais & enormes coups, qu’ilz detrencherent & percerent de toutes partz leurs escus & leurs harnoys : sy furent long temps, que l’on ne pouvoit juger, lequel obtiendroit la victoyre : qui fut occasion de causer merveilleuse timeur aux assistans, tant d’une part que d’aultre. Mais l’extreme tristesse & craincte que je avoye, excedoit celle de eulx tous. Tant dura celle bataille, que les chevaliers estoient tant fatiguez & travaillés, que il ne estoit possible de plus : toutesfoys Quezinstra ne se demonstroit si las, que le frere de L’admiral : lequel en se couvrant le mieulx que il pouoit de ce qu’il luy restoit de son escu, ne faisoit plus que souffrir : en sorte que d’ung coup que Quezinstra luy donna sur le heaulme : il le fendit & divisa en deux partz : & luy fist une grande vulneration, & tumba le heaulme a terre, & le chevalier quant & quant. Et pource que il avoit beaucoup perdu de son sang, ne se pouoit relever : ce que voyant le noble Quezinstra, se approcha de luy & le ayda a relever. Et quand le frere de L’admiral considera la debonnaireté & courtoysie de son adversaire : luy dist ainsi.

O victorieux chevalier, bien est temps que je me desiste de plus vouloir resister contre vous : & que me mettes du tout en vostre mercy : mais puis que aux immuables cieulx ainsi plaist vostre valeur inestimable accompaignee de benignité, me faict reputer felice de estre dompté & suppedité par le plus preux chevalier de l’universel : auquel je ne veulx refuser de me rendre obeissant : avec certaine deliberation de tousjours perseverer en vostre felice servitude. A ces motz respondit Quezinstra, monsieur, je vous asseure que tresjoyeux suis de me avoir experimenté contre ung si vertueux chevalier comme vous estes : car je vous puis nommer la fleur de tous ceux que je trouvay jamais, depuis que je ay donné principe a l’exercice de l’art militaire : & si par vostre benignité me faictes ouffre de vous dedyer a mon service, soyez certain que je ne veulx faillyr de vous faire ouffre reciprocque : car il ne seroyt en ma faculté de vous remunerer du grand bien & singulier plaisir, que par vostre moyen m’a esté faict en preservant de mort le myen compaignon : lequel je n’ayme pas moins que moymesmes. Et pour ce me repute a vous perpetuellement obligé, comme sy ma propre vie m’aviés conservé. Ces parolles dictes tenant la main l’ung a l’aultre, s’en vindrent au pavillon de L’admiral : lequel s’estoyt absenté pour ne pouvoir plus souffrir l’anxieté qui le molestoyt, pour la timeur qu’il avoyt que en ceste bataille son frere ne receust mort. Mais quand il le veist (combien que ce luy fust chose griefve a tolerer, de ce qu’il estoyt vaincu) sy fust il aulcunement reconforté, & feist assez bon recueil a Quezinstra : puis luy dist, chevalier je voys apertement que les Dieux ne sont favorisans aux superbes courages : mais au contraire les mactent & oppriment, ainsi que je congnoys par moy, qui estimoys que nul ne peust resister contre ma puissance : laquelle je croyoys estre invincible, & avoys entreprins de totallement expugner ceste noble cité : & si mon cruel & inique desir eust sorty son effect, j’avoye conclust de continuellement affliger la dame, en luy inferant, & faisant diversitez de tourmens : combien toutesfoys que jamais sa purité & sincerité ne me ayent offensé : car pour le reffuz qu’elle a faict de moy, ne se doibt on esmerveiller ne luy ascripre ou attribuer a coulpe : Car presentement les raisonnables considerations me contraignent de dire, que de vray sens elle eust esté alienee : si elle eust acquiescé a ma requeste : car a sa gentille jeunesse, ne convient homme si antique, debile & cassé comme je suys. A ces motz se print a soubzrire Quezinstra : & riens ne luy respondit. Ce pendant furent mandez les chyrurgiens, pour applicquer quelques medicamens aux vulnerations du frere de L’admiral : lequel ilz trouverent merveilleusement blecé : toutesfoys n’y avoit peril de mort. Ilz voulurent regarder aulcunes petites blessures de Quezinstra : mais il dist que necessairement convenoit qu’il retournast a la cité, ou tout a loysir y pourroit faire adapter quelques oingnemens aptes a le secourir. Et pour ce sans plus delayer, prinsmes congé de L’admiral & de son frere : lequel se contristoit fort de ce qu’il estoit si griefvement blecé : & plus detestoit son acerbe fortune (qui a l’occasion de ses playes l’empeschoit de nous associer) que pour l’extreme douleur qu’il en sentoit : car sans cela, avoit deliberé de nous tenir compaignie en toutes noz adventures bonnes & adverses. Mais considerant qu’il n’y pouvoit remedier, patience luy fut necessaire.

Ainsi doncques nous en retournasmes avec grand hylarité de cueur : car jamais Octovian ne fist plus joyeulx retour de Egypte, que nous fismes en la Cité, en laquelle fusmes avecq grande benevolence recueilliz & acceptez : & nous fut exhibé & monstré plus d’honneur, que ne feirent oncques les Grecz au magnanime filz de Thetis. Et comme nous feusmes aux degrez du palais, sortit la Dame, & vint au devant de nous, & quand elle fut approchee, estroictement nous embrassa : & quasi en larmoyant dict : auquel de vous je reste plus redevable, discerner ne le pourroye : ou a vous Quezinstra, pour me avoir esté vray protecteur & deffenseur : ou a vous Guenelic, en faveur duquel plus a esté la chose entreprinse, que pour aultre cause : car depuis que fustes prisonnier, vostre compaignon fut si anxieulx, que nullement ne se peult consoler jusques ad ce que il fut certioré de vostre bonne convalescence. Parquoy je puis bien imaginer, que autant l’a faict pour vous restituer votre liberté, que pour la pityé & commiseration dont il a esté commeu pour me veoir en telle calamité. En disant telles parolles, entrasmes en la salle, puys tout subit furent mandez chyrurgiens pour subvenir a Quezinstra : Et eulx venuz, applicquerent a ses vulnerations medicamens convenables pour mitiguer toute douleur quelque acerbe qu’elle fust. Ces choses faictes, commencerent les chevaliers, dames & damoyselles a eulx resjouyr, & se passa le jour en toute recreation & delectables plaisirs. Puis venue l’heure que Somnus excite les lassez membres a prendre repos, nous retirasmes en nostre chambre : si fust concedé au corps le petit repos, que la briefve espace nocturne nous prestoit.

Despart des deux chevaliers compaignons, des dons de la Dame, & de leurs nouvelles adventures. Chapitre. XV.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Ja commençoyt la triste Progne de la belle Aurora prononcer l’advenement, quand L’admiral fist lever le siege, & de devant la noble Cité se absenterent : & ce jour mesmes deliberasmes de mettre ordre a noz affaires pour partir de brief : car Amours avec si grande vehemence me stimuloit : que continuellement persistoye d’instiguer & incliner Quezinstra au desiré partement & tellement le persuaday, que le troisiesme jour prismes licence & congé de la gentille princesse : de laquelle feusmes suffisemment guerdonnez, & entre aultres choses, par singularité nous fit present de deulx aneaulx merveilleusement riches : Et en les nous presentant, commença a telles parolles proferer : Quezinstra, voyez cest aneau : lequel pour dignité ou valeur je ne vous donne : mais pour ung fidele record de celle qui jamais jour de son vivant ne vous oublira : puis se retournant vers moy : ainsi me dist. Guenelic, je vous supplie que de tel cueur vueillez accepter ce petit don comme je le vous presente, Car ce n’est moindre vertu de gracieux recevoyr, que le liberal donner : & si vostre plaisir estoyt d’en faire present a vostre amye, ce me seroyt une delectation : estimant que en luy voyant porter, perpetuellement auriez souvenance de moy. A ces gratieux propos modestement luy respondismes, ma dame nous lisons qu’il ne fault boire synon quelques petites liqueurs du fleuve Lethés, pour les choses preterites oublier : Mais plus tost consumerions tout le fleuve, que la souvenance de vous, nous tournast en oblivion. Et pour ce ma dame soyez certaine que nous pouvez estimer a perpetuité voz loyaulx & fidelles serviteurs. Apres avoir ce dict, elle s’approucha de nous, & son chef sur noz espaulles colloca, & ensemble nous baisa & embrassa puis en prenant congé d’icelle, la laissasmes toute triste & pensifve.

Ainsi nous departasmes de la Cité de Elyveba : & quand feusmes sur la mer, donnant la voile au vent surmontasmes Rhodes & le Royaulme de l’anticque Saturne, mais tant nous mesadvint, que par l’impetueux soufflement des ventz Eurus & Notus, fusmes fort travaillez & avec ce les impetueuses undes toute nostre gallere emplyssoyent, tellement que pour la charge s’enclina l’arbre : en sorte que en nous voyant l’on eust peu juger que tous feussions antipodes. Toutesfoys par faveur de celluy qui l’arche du grand pere de semblable peril libera, parvinsmes en une isle assez convenable pour prendre repos, & refociller noz fatiguez & debiles membres, ce que nous feismes. Puis apres nous revinsmes sur la mer, & en petit de temps feusmes en la cité D’athenes : puis parvinsmes en la cité dont celluy fut fondateur, qui par le commandement de Pallas sema les dentz de serpens, dont nasquirent chevaliers armez, & appareillez a faire bataille. Departis de la, allasmes en la haulte Mycene, qui de nous fut totallement visitee : & depuis feusmes transportez au port d’une petite cité nommee Basole, ou deliberasmes sejourner quelque temps pour aulcunement nous restaurer. Mais plus tost ne furent troys jours passez, que le repos ne me fut fascheux, pour la singuliere affection que j’avoye de veoir celle, pour laquelle retrouver, eusse voluntairement cheminé jusques aux cuisantes undes infernales.

Ainsi doncques estoye accompaigné de desir qui continuellement me stimuloit : parquoy impossible me fut de plus dissimuler en face l’anxieuse tristesse qui en mon cueur estoyt latitee, & incontinent en feis indice : tellement que Quezinstra en eust certaine evidence, & me dist. Guenelic je m’esmerveille a quelle occasion vous differez de me enucleer & declairer vostre conception : ne sçavez vous que vostre contentement autant d’hylarité me causeroit, qu’il pourroit faire a vous mesmes si aultrement vous l’estimez, de la verité seriez merveilleusement aliené : car si a l’experience se doybt foy adjouster, je vous en laisse le jugement. Et a l’heure ainsi je luy respondis.

O trescher amy, tousjours vous ay congneu fidele, discret, gracieux & amyable : mais la cause qui m’a instigué a conserver en silence le desir que j’ay de partir a esté par craincte de vous trop importuner. Mais puis que par la subtilité de vostre esperit, mon travail avez comprins, selon vostre discretion donnerez secours a ma triste & debile vie. Ces parolles dictes Quezinstra donna ordre a nostre affaire pour partir le lendemain, ce que nous feismes : car incontinent que Apollo commença son beau chef a demonstrer, nous remismes a naviger les undes marines : & feusmes transportez en l’isle ou le fugitif Dyomedes les membres laissa. De la passasmes la Maufredonie, & le perilleux mont aucontain avec les Pisanriences fosses posaniriemes : puis a l’anticque cité, doubteux refuge a la Cesarienne region. De la departiz parvinsmes a la cité de Lubion, ou nous retirasmes ung petit. Et ce pendant feusmes advertiz que estions assez proches d’une Cité, laquelle estoit asiegee pour la rebellion que les habitans avoient faicte a leur prince. Ceste cité (le nom de laquelle estoit Bouvacque) estoit habitee de gens pervers & iniques : lesquelz ne vouloient obeyr ny avoir de superieur : Car au moyen de leurs superbes oultrecuydances, leur estoyt advis, que nul ne les pourroit dompter. Quand Quezinstra eut ces nouvelles distinctement entendues, par instantes prieres me persuada de nous transmigrer en l’ost qui residoit devant la cité, & de nous offrir au service du prince : affin que peussions faire œuvres dignes de memoyre. Et je considerant que sa requeste estoyt de vertu accompaignee, ne me sembla chose licite de differer l’accomplyssement, combien que ce me fust chose tresgriefve, mais pour luy gratifier, dyssimulay & dytz, que telle entreprinse ne me desplaysoyt. Et incontinent ces parolles dictes commençasmes a nous preparer : & nous absentasmes de la cité : pour nous transporter en l’ost qui n’estoit que a quatre mille de la. Parquoy en petit de temps y parvinsmes. Mais premier que parvenir en la presence du prince, feusmes de plusieurs interroguez, pour sçavoir que nous venions chercher, & investiguer entre eulx : ausquelz nous feismes response : que la cause motive qui a ce faire nous instigoit, n’estoyt aultre que l’aspirant desir que nous avions de faire au prince quelque service, qui a sa celsitude fut aggreable. Et lors feusmes conduyctz au tref du magnanime seigneur : lequel estant informé de nostre bon vouloyr, nous receut benignement en nous acceptant voluntairement a son service. Et depuis ce jour furent continuellement donnez dyvers assaulx a la Cité : Ou Quezinstra & moy ne fallismes de nous trouver : & sy vertueusement nous y portasmes, que ce nous fut occasion d’acquerir totallement la benevolence du prince : & nous excitoyt tousjours de perseverer, nous promettant que de noz services ne demeurerions sans convenable remuneration.

Long temps fut le siege devant la Cité, sans ce qu’il fut en nostre faculté de la pouvoir totallement expugner. Mais ung jour l’assaillasmes de toutes partz si vigoureusement, qu’ilz ne pouvoyent resister, combien qu’ilz en feissent tout leur effort. Mais Quezinstra faysoyt tant d’armes, que tous estoyent timides de le rencontrer : car pour l’impetuosité de ses coups menoyt tel bruyt, que Boreas entrant dedans une tourbe de nues & collidant l’humide ayr en icelles assemblees, en arrachant des mains des Ciclopes les forgees tonnerres & fouldres premier qu’ilz les ayent presentees a l’altitonant filz de Saturne : estant en telle fureur oppressa merveilleusement les ennemys. Ce que voyant le Prince, commença a exhorter ses gens, leur disant que ceste journee pourroyent facilement debeller leurs adversaires, se pusillanimité ne les empeschoit. Les chevaliers ainsi stimulez de leur prince, commencerent tous a prendre cueur : & a l’exemple de Quezinstra se porterent si vertueusement, que les superbes Cytoyens ne les pouvoyent plus souffryr : Ce estoyt une chose horrible & espouventable de ouyr les complainctes & gemissemens des mourans, dont il y avoyt infiny nombre. Et si long temps dura ceste enorme & execrable bataylle, que finablement plus par la prouesse de Quezinstra que par aultre moyen fut la ville subjuguee & prinse. Et en verité puis bien dire, que riens ne furent les victoyres obtenues par Hannibal en Ausonye au respect de ceste ycy. Ilz entrerent victoryeusement en la Cité : & croyez que riens ne fut la Gamenonicque proye, ne la conqueste de Colcos, en comparaison de celle que je vous narre : il me sembloyt estre en la Cité Priamide : ou en celle des Sagontes, pour les lamentables vociferations & pyteuses ululations feminines : qui redondoyent jusques au ciel empyrien. Toutesfoys a l’instigation de Quezinstra, le prince feist publier & cryer sur peine de la hart, que l’on cessast de les plus molester, puis apres feist congreger & assembler les survivans : & eulx venuz, les commença a regarder d’ung regard qui moins n’estoyt cruel que celluy de Hector, quand aux nefz Grecques le feu portoyt. Et lors avec une acerbe prononciation, leur a dist telles ou semblables parolles.

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