Premiere Partie. (continued 5)
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O vous hommes sceleres & maulvais, soyez certains que je ay esté certioré par mes ambassadeurs, que par plusieurs foys vous ay transmis : lesquelz ce sont de entre vous qui estoyent inveterez & endurcis en leurs infelicitez sans vouloir extirper ny abollir leurs anticques & accoustumees rebellions. Et pour ce considerant voz manifestes iniquitez : c’est chose tresurgente, que rigueur de justice & odieuse vengence soyt faicte des rebelles qui ne sont timides de offenser leur droicturier seigneur. Et pourtant apres la deliberation de mes hommes fideles, croyez indubitablement que de voz malefices serez griefvement punyz.
Ces parolles ainsi par le Prince proferees, les pouvres vaincuz furent reduictz en une extreme perplexité, attendans l’ultime determination de leur prince : lequel apres avoir ouy diverses opinions de ses gens, se arresta a celle de ung anticque chevalier : lequel dist que il ne conseilloyt de les faire mourir : car la mort que subitement ilz souffriroient, imposeroit fin a leurs peynes. Parquoy la punytion ne seroit si griefve, que de leur administrer une penible & fatigieuse vie, comme pourroit estre de les dedyer aux perpetuelz services de quelque cruel maistre de galleres, ou la seroient deputez a l’exercice de la mer. Et comme bestes silvestres sembleront estre transformez : si souffriront une continuelle peine pour l’aspre castigation des enormes coups dont (selon la coustume) ilz sont incessamment molestez. A l’heure eust esté mise ceste sentence a execution, n’eust esté le noble Quezinstra : lequel commeu d’une compassion interieure, son honneste propos au prince, & telles parolles sagement profera.
Monsieur combien que ces Citadins par leurs temeraire folie, ayent presumé avoir d’eulx mesmes l’entier empire & gouvernement : & vous vouloyent frustrer totallement de vostre droict successif & hereditaire : supposé que par cela ilz ayent desservis tresgriefve punition, il me semble toutesfoys, que clemence doybt estre preferee a la rigoureuse justice : & vous debvez recorder du victorieux Jule Cesar, lequel apres que par liberalité & prodigalles largesses il eust attraict & reconciliez la plus part de ses ennemys, delibera de vaincre le surplus par urbanité & clemence : & facilité de pardonner, dont il prospera tellement : que il porta ses victorieuses aygles, nonobstant la severité du senat Romain jusques au Capitole, & sacrifia au protecteur de sa cité Juppiter. Bien vous l’ay voulu rememorer tresillustre prince : affin de vous exciter a extirper toute rigueur de vostre noble cueur : a ce que ceste vertu de clemence qui bien est conveniente a vostre altissime noblesse, y puisse retrouver le lieu de son accoustumee residence qui par yre a esté de rigueur occupé. Incontinent que Quezinstra se fut reduict es termes de silence, le prince demeura quelque espace pensif, Puis apres commença a refrener son yre, qui fust occasion de luy faire telles & semblables parolles former : Vertueulx Chevalier, vostre narration par telle sorte est limitee, que plus contiennent les sentences, que ne font les parolles : lesquelles en sy grande efficace me sont au cueur inserees, que en faveur de vous me veulx totallement desister de l’appetit que j’avoye de user de vindication : combien que ces gens pervers & iniques aient commis & perpetrez une griefve offense, au moyen de leurs obstinations. Mais quand je considere que par vostre valeur inestimable, ilz ont esté suppeditez : bien me semble raisonnable vous estre permis, de (selon vostre discretion) pouvoir disposer tant de leurs vies que de leurs biens & facultez, ce que liberallement je vous concede : & si de aultre chose vous prend envye, ne differez de m’en faire sçavant sans aulcune dubitation de trouver reffus a chose que puissiez requerir.
La debonnaireté d’ung prince envers ses subjectz. Avecq la poursuitte des adventures des deux chevaliers. Chapitre. XVI.

Apres la prononciation de ces parolles, Quezinstra fut merveilleusement joyeulx. Et se efforça de referer au prince les remercimens deuz & convenables, puis en adressant son propos aux Citadins, leur feist plusieurs remonstrances pour les instiguer a adnuller leurs superbes oultrecuidances, sans jamais user de rebellion contre leur Prince, lequel avoit refrené sa fureur, en preferant benignité a rigoureuse vengeance : qui les debvoit stimuler a perpetuellement observer fidelité envers la supreme clemence & doulce mansuetude d’icelluy leur droicturier seigneur. A ces motz furent les Citadins reduictz en une incredible hilarité, comme ceulx qui se veoyent restituez en leurs libertez : lesquelz par avant estimoient d’estre condempnez au dernier supplice : ce que bien avoient merité, a l’occasion de leurs sedicieuse entreprinse : mais eulx voyant qu’ilz avoyent impetrez mercy par les intercessions du noble Quezinstra, eulx estans encores prosternez aux piedz de leur Prince, ne se leverent que premier ne eussent dictz telles parolles.
Prince magnanime puis qu’il a pleu a vostre altitude d’extirper de vostre noble cueur la juste yre que contre nous aviez conceue, & vous condescendre a la facilité de pardonner, nonobstant la griefve offense par nous perpetree envers vostre noblesse. Bien debvons estimer que vostre institution naturelle, & vraye gentillesse a ce faire vous provocque : & aussy demonstrez que bien estez memoratif de ce que testifie & dit la saincte escripture, c’est que ceulx sont felices qui seront misericords : car misericorde ilz ensuyvront. Et par ce s’entent qui n’est chose plus apte a la fruytion de la vie bien heuree que est le oublier des facheries souffertes. Et a ceste occasion avons certaine evidence que ces evangelicques parolles sont en vostre cueur descriptes : que plus fermes en ung metail ne se pourroyent engraver. Car considerant noz iniquitez, ne estoyt a presupposer pouvoir jamais trouver paix ne reconciliation envers vostre celsitude : mais vostre urbanité a esté superieure : & a esté si puissante que elle a mitigué, & finablement adnichillé la ferocité, ce qui vous doibt tourner en perpetuelle louenge : car entre les dons & graces de corps & de l’ame, celle seulle propre & peculiere vertu est ascripte a Cesar Auguste : duquel selon que puis concepvoir, vous estes vray exemplaire. Dont en ces considerations pouvons juger tresfelice le peuple, sur lequel tel prince domine : & pour ce ayant adnichillé en nous toutes superbes rebellions, avons deliberé de donner principe au fidele servir, & en icelluy perseverer : Et si aultrement le faisons que la bouche le prononce, nous obsecrons la supernelle divinité, que en vivant, toute splendissante lumiere nous fut nuysible : & en mourant, puissent demeurer nous miserables corps inhumaine pasture de cruelz animaulx : & l’esperit par lieux obscurs, caligineux & tenebreux : soit tousjours sans aulcun repos ne tranquillitez errant : bien sommes certains que a l’occasion de nos sceleritez preterites, serez facile a suspecter de nous quelque chose sinistre : mais les aggreables services que pour le futur esperons faire a vostre sublimité vous donnera manifestes demonstrances que nous sommes totallement reduictz a la vraye lumiere de raison, dont pour quelque temps avons esté grandement alienez.
Apres que ilz eurent imposé fin a leur parler, le prince les fist lever, & ne leur dist autre chose sinon que ilz gardassent que leurs parolles ne feussent proferees par faintifve dissimulation, mais feissent en sorte qu’elles ne feussent differentes aux effaictz.
Et apres que il eust ce dit, se adressant a nous entra en plusieurs devises & raisonnementz, a quoy nous feismes responces, les plus modestes qu’il nous fust possible. Et ainsi devisant se consuma ceste journee : mais la sequente le prince voulut que Loix feussent instituees : qui depuis furent autant estimees, que furent jadis celles de Ligurgus : si furent par les habitans si bien observees que perpetuellement conserverent entre eulx une vraye concorde & singuliere amytié. Peu de jours apres telle institution pour me estre le sejour tedieulx & ennuyeulx, selon ma coustume par continuelle instigation commençay a persuader Quezinstra a la briefve departie, laquelle il ne voulut differer : mais pour a mon affectueux desir satisfaire, promptement se consentit a prendre licence & congé du prince : parquoy sans dilation nous transmigrasmes en une riche & tresaornee salle ou le prince avec aulcuns de ses familiers assistoit : & apres la reverence faicte, Quezinstra donna tel principe a son parler.
Tresvictorieulx & vertueulx prince, puis que la disposition divine se est inclinee a vous impartir tant de graces, comme subjuguer la superbité des rebelles : Et oultre plus les reduyre selon la vraye equité : En laquelle je puis conjecturer tous d’ung vouloir unanime, sont deliberez de perseverer : dont nous sommes merveilleusement joyeulx, a cause du doulx accueil que vostre noblesse nous a faict dont ne seroit en nostre faculté de rendre service qui au merite du grand benefice (pour recompenser) fut condigne : car a ce faire mille ans ne souffiroient, neantmoins n’y a deffault de bon vouloir : Car certain debvez estre que avions deliberé, de ne jamais partyr jusques a ce que vous eussiés l’expedition de ceste facheuse guerre : mais puis que de telz fatigues estes liberé, apres avoir impetré congé de vostre seigneurie, nostre deliberation est telle, de ceste inclyte cité nous licencier.
Cela dict le prince se demonstra aulcunement triste, & ne respondist promptement. Mais quand il commença a son parler former, il dist ainsi : nobles chevaliers, a quelle occasion avez vous desir de vous absenter de ma court, est votre departie si tresurgente, que ne la pourriés aulcunement differer, il me semble que en sy grande diligence ne vous debvez separer de celluy qui bien vouldroyt congnoystre voz desirs, pour en grande promptitude les accomplir : ce que bien me sens obligé de faire, comme a ceulx qui m’ont esté vrays protecteurs & defenseurs. Et sans la faveur desquelz n’eusse peu achever mon entreprinse. Parquoy a bonne raison me doibs contrister, si je suis destitué de l’ayde de ceulx qui me seroyent unicque refuge, si aulcuns de mes malveillans temerairement se esforçoyent de me invader. Et pourtant a l’occasion de l’extreme tristesse que vostre partement me pourroyt causer, je vous veulx induyre & convertyr a muer d’opinion, & de ce tresaffectueusement vous en supplye. Apres les dessusdictes parolles, Quezinstra telle response luy feist.
O noble prince, si nostre vouloir n’estoit en la puissance d’aultruy, point ne seroit necessaire de vostre altitude tant humilier, comme de nous supplyer : mais pourriez user de commandemens, ausquelz nous vouldrions totallement obeyr. Mais pour n’estre le demeurer en nostre faculté vous plaira nous excuser. Et lors dist le prince assez evidemment, je congnoys que vostre propos est si ferme, que sans grande difficulté d’icelluy ne vous pourroye divertir. Toutesfoys quand aultre chose ne puis faire, tresinstamment vous prie, & sur la foy de gentillesse vous conjure, de m’exprimer la cause pourquoy vous ne estes en vostre liberté. Et a l’heure mon compaignon me regardoyt en soubriant, & me dist que ceste requeste honnestement nous ne pourrions denier : ce que voyant, le chef baissé comme ung homme verecundeux, Je luy dis : que Amour de dame me pressoyt & stimuloyt de voyager. Et quand le prince entendist que pour amour sensuel tant travailloye, commença a proferer telles parolles.
O Guenelic la singuliere affection, & ardente benevolence, que j’ay envers vous, me contrainct a vous exhorter de vous aliener de ceste mortelle sollicitude : & considerez que ce n’est acte d’homme prudent, ensuyvre la sensualité, & laysser la rayson : Car nous ne meriterions le nom des creatures raysonnables, si la raison vers nous aulcung lieu ne tenoit. Et pour faire demonstrance que avec icelle vous voulez conformer plus ne ensuyvez ceste effrenee lascivité : delayssez ceste immoderee rage, qui tresfacilement peult les hommes transformer comme les compaignons de ulyxes. Et si bien distinctement considerez a quantes infelicitez, calamitez & miserables ruynes a conduict le monde, ceste inordonnee passion, tesmoignage en rend L’aphricque & L’europe. Qui medita l’extermination des Tarquiniens ?
Ceste exillee fureur. Qui discorda Cesar & pompee ?
Ceste inconsideree amaritude. Qui feist cruelz Les Romains avec les Sabins ?
Ceste peste universelle. Qui macula la maison imperialle de Claudius ?
Ceste frivole infirmité. Qui ruyna Marc Anthoine & Cleopatra ?
Ceste acerbe douleur. Qui suppedita Hannibal ?
Ceste commune forcenerie, par laquelle Siphas soubstint premier defaillir la foy, que d’icelle se priver. Qui tourmenta Demetrius ?
Ceste cruelle anxieté. Qui conduict a l’extremité Neron, Caius Caligula, Catiline & Sardanapalus ?
Ceste devorante flamme. Qui de infamie remplyt les altissimes entendemens de Platon, xercés, Aristote, Socrates & Ptolomee D’egypte ?
Ceste ardeur venerienne. Et si vous ne prestez foy aux antiques histoyres : lyre pouvez les modernes : & si voulez discourir par le monde, vous en verrez manifeste exemples : & si bien considerez par vous mesmes, pourrez juger que d’amours ne procede sinon travaulx, larmes, souspirs, gemissemens & cruciation de corps & d’ame.
Revocquez donc vostre pensee a meilleurs usages : Laissez le cultivage de la concupiscence, & vous recordez d’estre homme & non animal irrationnel.
Et par ce pourrez licencier ces inutiles passions : par lesquelles soubstenez tant d’angustieuses fatigues : & si tant de felicité vous succede, que vous en soyez liberé, a l’heure facilement occuperez vostre genereulx esperit a plus supremes & altissimes choses : ce que presentement n’est en vostre possibilité de faire. Car vous debvez croyre que estant en ceste volupté jamais ne vous pourrez adjoindre a choses aulcunes vertueuses ne prouffitables : car pour le continuel soucy que vous avez de avoyr la fruytion & jouyssance de la chose aymee, de vous sont expulsees toutes aultres cures & sollicitudes. Et s’il advenoit que de vostre dame vous devinssiez possesseur, peult estre que vostre vie ne seroit si doulce & tranquille, que vous estimez.
Car de plusieurs amans telle est la coustume, que depuis qu’ilz ont l’accomplyssement de leurs desirs, pour timeur & craincte d’en estre spoliez, en deviennent tressolliciteulx & curieulx gardiens laquelle curiosité ne peult estre sans passion de cueur, & est sans ordre & raison. Et pour ce considerant toutes ces choses : en vous demonstrant vertueulx vous est necessaire de poser les voilles a port plus tranquille : & si ainsi ne le faictes vous trouverez estre veritable, que celluy qui de bon conseil ne tient compte, convient que de travail abonde.
Combien que les raisons persuasives du prince feussent merveilleusement penetrantes, si n’eurent elles puissance de faire aulcunement varier mon cueur : mais tousjours augmentoit l’affection de veoir ma desiree Helisenne. Toutesfois ainsi je luy respondis.
Monsieur je vous certifie que les amiables exhortations & remonstrances que m’avez faictes, me prestent indubitable foy de l’amitié que vous me portés. Et si les yeulx de Juppiter furent vigilans au salut de celluy qui cinquante six ans le monde tant paisible gouverna, je ne estime les vostres envers moy moins clementz. Et pour ceste cause de plus en plus vostre benignité me oblige, & rend debiteur envers vostre altitude : a laquelle (par singuliere affection) desireroye faire service, qui luy fust acceptable. Et s’il estoit en ma faculté de delayer nostre partement (puis que je cognoys que nostre presence vous delecte) voluntairement consentiroye le demeurer : mais croyez que pour donner secours a ma debile vie, le partir me est tresurgent & necessaire. Et si bien congnoissiez, avec quelle force amour me domine & seigneurie, je me persuade que par doulceur & humanité, vous mesmes me stimuleriez de partir : Car certain suis que l’instigation que me avez faicte, en partye n’est que pour la recordation, que vous avez des malheurs : qui au temps preterit pour Amour sont advenus : mais si bien considerez, tous amoureulx ne sont si cruellement traictez au service de leurs Dames, que ceulx que vous avés prealleguez : dont sont procedees les entreprinses belliqueuses de Lancelot du Lac, Gamian, Gyron le courtoys, Tristan de cournouaille, Ponthus & plusieurs aultres chevaliers, sinon par le service D’amours, & eulx entretenir en la benivolence de leurs amyes ? Et par leur loyal servir ont merité de estre ascriptz au triumphe de renommee, Et par ce servent d’exemple a tous leurs posterieurs. Et quant a ce, que dictes que nous amans sommes tant agitez, persecutez & affligez, bien je vous concede, que souventesfoys pour n’estre satisfaict de son desir, l’on seuffre douloureuses anxietez. Mais si pour semblables tristesses, le amant deliberoit de amour se desister, bien se abuseroit : car si du principe une amour est dedans le cueur bien vivement inseree, l’on soubstiendroit premier toute crudelité que de icelle se priver : & la cause pourquoy se trouve tant de varietez en aulcuns personnaiges, est a l’occasion de la difference des amours : aulcunes procedent par longues & continuelles frequentations & secretes collocutions. Et a telles amours eslongnement de l’œil est oblivion de cueur.
Aultres sont qui ne ayment seullement que pour accomplir leurs effrenees libidinositez. Et a ceulx de coustume leurs advient comme il fist a Amon : lequel si ardemment desiroit sa seur Thamar : mais incontinent qu’il fut rassasié de son desir, l’ardeur d’amours fut estaincte : mais les amours desquelles l’on ne se peult jamais desister, sont celles qui de la premiere veue se pregnent car cela signifie que les personnaiges ne sont dissemblables de complexions : Et que le vouloir de l’ung facillement a l’aultre se peult confermer : Et telles amours perpetuellement durent. Et pour ce considerant que par le premier regard de ma tresdesiree dame amours eut de moy entiere possession, il n’est a croire que je m’en puisse aliener : & puis doncques qu’il n’est en ma puissance pour me conserver en vie, me fault chercher l’object dont je espere au temps futur, impetrer entiere remuneration de mes fatigues & peines preterites : car les dames aymees ne sont si cruelles, que a ung solliciteux amy ne donnent de leurs desirs contentement.
Apres que je euz exprimé telles parolles le Prince ne voulut plus insister au contraire de mon desir : car par evidence congnoissoit que en moy estoit decretee & affermee ceste mienne irrevocable sentence, dont il estoit merveilleusement marry : mais pour n’y pouvoir remedier, par discretion tempera son courroux. Et en consideration des aggreables services que nous luy avions faict, nous guerdonna suffisamment : puis apres le bon congé de luy & de la noble assistance prins, nous sequestrasmes.
FINIS.

La tierce partie des Angoysses douloureuses, qui procedent D’amours. Composees par Dame Helisenne parlant en la personne de son amy Guenelic.
De Crenne.

Il n’est en ce monde (selon mon petit jugement) o nobles lecteurs, nul vice plus enorme & detestable, que le peché d’ingratitude, comme celluy que je estime estre l’origine de tous les aultres. Car si le premier homme ne eust esté ingrat envers celluy qui est Auteur de tout, duquel il avoit receu tant de benefices, il ne fut succumbé en la mortelle ruyne pecheresse, dont en sont contaminez tous ses posterieurs.
A ceste cause & en consideration de ce, se il m’est possible, me veulx preserver de estre maculé du vice predict. Et pour ce, premier que plus me travailler a parachever ceste œuvre, ay voulu remercier celluy duquel toute beatitude provient : qui tant de grace m’a imparti, comme de rediger amplement par mes escriptz ce que je vous avoye narré en briefz motz par mon epistre : puis apres les louenges rendues selon ma possibilité (me confiant en celluy : lequel par son prophete Osee au deusiesme chapitre dict a l’ame : je te espouseray en la foy.) Je donneray commencement a vous relater encore quelques voyages accomplis par Guenelic & Quezinstra : puis vous manifesteray, par quelle subtile invention Guenelic retrouva ce que tant affectueusement desiroit. Si vous donneray intelligence de la cause par laquelle la joye par luy conceue fut convertie en tresgriefve & cruelle passion : ce que considerant, aurez encores plus l’occasion de detester cest abominable vice de desordonnee amour : cela pour le present, est la principale cause, qui par ung aspirant desir, plus fort me stimule a continuer l’assiduité d’escripre. Car si precedentement vous ay exhorté a la discipline de l’art militaire pour acquerir triumphe de renommee, a ceste heure plus fort suis provocquee a vous instiguer a la resistence contre vostre sensualité : qui est une bataille difficile a superer : & d’icelle escript sainct Paul aux Galathes, cinquiesme chapitre. La chair & concupiscence, est adversaire de l’esperit : & l’esperit est adversaire de la chair. Mais qui sera ce, qui donnera port & faveur a l’esperit, sy ce n’est Dame raison ? de laquelle je n’ay voulu croire les salutaires conseilz : mais l’ay totalement repulsee : & depuis ne a esté en ma faculté de la pouvoir revocquer. Parquoy je vous obsecre, que de elle ne vouz distinguez aulcunement : affin que par elle, la sensualité succumbe, & soit domptee. Et si ceste felicité vous est concedee, a l’heure pourrez dire comme sainct Paul, qui telles parolles prononçoyt, je castigue mon corps, & redige en captivité. Et pour ce, je exore l’eternelle divinité, qui en ceste chose, de sa faveur vous vueille gratifier.
Guenelic persiste en ses advantures pour trouver s’amye. Chapitre. I.

Apres avoir prins congé du prince, nous montasmes sur mer, & navigasmes a la tresrenommee Carthaige : a laquelle parvenus, totallement la visitasmes : & de la a Valence, Barselonne, Marseille, Moulgues, Albougues & Savonnes : puis tost apres arrivasmes a Gennes, & la prismes port, & affermasmes les ancres : pource que nous estions tant travaillés, que necessairement nous convenoit reposer : en entrant dedans la ville, Je vis ung gentil homme qui aultresfoys en nostre region me avoit esté amy familier & domesticque : & comme je l’euz apperceu, a mon compaignon je dictz ainsi : Quezinstra si la memoyre ne me deçoyt, je voys la ung gentil homme : lequel nous estans au pays avec nous frequentoit, Et en ce disant ingenieusement approchasmes de luy, & nous arrestasmes pour le contempler, puis confermez en certitude nous feismes plus proche de luy : puis treshonnestement le saluasmes. Et lors avec les yeulx ententifz nous regarde : & quand congneu nous eut, avec une certaine doulceur & amour, de luy feusmes humainement & cordialement interroguez : quelle estoit la cause de nostre venue en ce lieu : & a l’heure non sans plourer de ma calamité le feis sçavant, dont le recit le provocqua a lachrymeulx gemissementz, & me dist.
Guenelic vous n’estes seul ayant cause de vous lamenter : car moy que vous congnoyssez de lignee noble de present : par l’instabilité de fortune, de ce lieu suis citadin, ou me fault converser avec gens superbes & de toute bonne coustume alienez. Car combien que ceste terre soit riche, opulente & belle, si n’est elle productive que d’enfans ingratz : avec lesquelz, nulles gens de bon esperitz ne se peuvent conformer. Neantmoins puis que aux immuables cieulx a pleu, d’eulx eternellement me contente : & doresnavant le plus solitairement que pourray, feray residence en mon domicile : auquel je vous supplie vouloir venir vous refociller, en y usant d’aultant de privaulté, que pourryez faire en vostre propre lieu hereditaire. Et en ce faisant, l’estimeray a grand honneur, & singulier plaisir. A ces motz, tant qu’il nous fust possible le remerciasmes : & sans user de reffus, en son domicille nous transportasmes. Et quand nous y feusmes parvenuz, entrasmes en divers propos & arraisonnemens. Et ce pendant se procuroit du benefice corporel : & puis apres le souper, nous fut pourveu de repos honnorable.
La nuyct accompaignee de desir en brief somme me passa : car mon intention estoit de ne sejourner plus d’ung jour en la Cité : mais mon ingrate fortune tousjours contraire a mon desir, ne permist que a ma conclusion se peust ensuyvir l’effect, a l’occasion d’une facheuse fiebvre : par l’operation de laquelle je fuz si cruellement exagité, que aultre chose je n’attendoye sinon que de brief estre du nombre de la famille de Proserpine. Quoy voyant le bon gentil homme, qui si benigne reception nous avoyt faict, a mon accident voulut pourveoir : car en grande promptitude manda ung prudent & diligent physicien : lequel avec plusieurs choses a ce convenables, fut cause de l’evacuation totalle de ce qui m’estoyt nuysible : tellement que peu a peu fuz reduict es termes de ma bonne convalescence : non pourtant fuz longue espace si debile, que en ma puissance n’estoyt de donner principe au tresdesiré partement, Toutesfoys l’affection accoustumee continuellement me stimuloyt : & en moy mesmes disoye. O Guenelic, quel sinistre accident, quelle tediation, quelle destitution de santé, t’empesche d’aller vers celle que tant tu desire ? ne sçaiz tu qu’il n’y a beatitude, felicité, ou contentement : qui le tient peult superer, ne encores approcher : si une foys te peult estre concedé l’assister en sa presence ? O combien a l’heure te seroyt la mort plus felice, que de vivre absent ? Et pour ceste occasion te fault mettre peine reprendre les forces de ton esperit : Et esvertuer tes debiles & fatiguez membres : comme estant certain, que de leurs peines ne demoureront sans remuneration. Parquoy bien heuré sera le travail & tresfelice le martyre, qui a telle suavité te conduyra : tu seras corroboré & restauré de tous les travaulx, que tu as souffers : & si seras reduict en perpetuelle & infallible lyesse. Et pour ceste cause la timeur d’aulcun perilz tant grand fussent ilz ne te debvroit retarder.
Apres avoir ainsi precogité le bien futur que j’esperoye ce m’estoyt occasion de me restituer aulcune vigueur : pour laquelle augmenter m’esforçoye de menger viandes nutritives, & substantieuses : affin que par ce moyen, ma force qui par maladie estoyt de moy sequestree, plus facilement peust en mes membres retourner, & en dechasser la debilitation, ce qu’il ne me fut point fort difficile : car le plus grand principe de guarison, est de vouloyr estre guary. Et quand je me sentys en ma force primitive, de toutes les calamitez soustenues, commençay a oublier : & a l’heure sans aulcune dilation (apres avoyr le gentil homme de ses benefices grandement remercyé) prinsmes la voye de nostre partir. Et nous remis dedans les vaisseaulx aquaticques, Eolus nous conceda assez prospere chemin, & en moins de huict jours, fusmes transportez en une isle assez convenable pour prendre repos : celle estoyt envyronnee de treshaultz rochers & boys, Et si y avoyt aulcuns habitans, entre lesquelz habitoit ung homme qui reluisoyt d’une admirable saincteté : Et si estoit tant experimenté en science, que a ycelluy eussent esté debiteur la fontaine de Helicon, & le mont Pernasus : estantz informé de luy fusmes fort desireux de le visiter, ce que nous feismes, Et depuis les reverences & salutations faictes : il nous commença a interroguer, pour sçavoir quel cas urgent en ce lieu nous amenoyt. Ces parolles disoyt il, pource que telle estoit la coustume de ses circonvoisins de venir vers luy pour avoir son opinion de leurs doubteuses affaires. A ces motz luy respondismes, que long temps y avoit que pour retrouver aulcune chose desiree cerchions le monde : En quoy faisant, avions eu tant de fatigues & de travail, que avec beaucoup moindre sollicitude se conquesteroit le montueulx royaulme de Perse. Dictes ces parolles, il nous requist de luy exprimer la cause de nostre travail. Et lors fuz aulcunement timide, considerant la condition de l’homme, la gravité, la vraye religion, la vie austere, & la continuelle sienne sollicitude en vertueuses operations, me retardoyent de luy divulguer l’occasion de mon voyage, toutesfoys apres quelque espace avoir differé sans riens reserver de toutes mes preterites & presentes anxietez, le rendyz certain : & le tout par luy distinctement entendu, ainsi me dist.
Collocution d’une religieuse personne avec ung amoureux. Chapitre. II.

O mon filz pour plus facilement te desister de ceste lascivité, je te prie que vueille considerer, combien est irraisonnable, infirme & a craindre le persister en cela qui le corps damne, & l’ame crucie, regarde quelle utilité te peult venir de pour ung vain appetit de delaisser la raison : avec laquelle conformer se doibt tout homme vivant.
Anaxagoras philosophe interrogué pourquoy il estoit nay, respondit, pour contempler le soleil : telle response ne se doibt interpreter, que ce fut par sa lumiere solaire : mais pour le principe qu’il a de prester a toutes creatures la splendeur de l’entendement, & de la vertu dont chascun doibt estre vray imitateur : affin de eviter de offencer la clemence divine par commettre ou perpetrer aulcuns pechez : pour lesquelz evader, debvez rememorer les bonnes parolles de Senecque : lequel (nonobstant qu’il fust payen) dist, si je sçavoye les dieux ne avoir poinct de congnoissance ny intelligence : & que tous hommes feussent ignorantz, si ne vouldroye pecher.
Or considerez doncques de cestuy payen qui tant detestoit les vices, par plus forte raison les debvons abominer. Et pour ce vous veulx exhorter de resister a ceste sensualité, pour ne succumber en ce vilain peché de luxure : mais ensuyvez le dict de sainct Augustin, qui dict ainsi : sois fugitif de luxure, a ce que tu ne soye brouillé en deshonneste renommee. Aussy ne croys poinct ta chair : affin que par peché tu ne blesse Jesuchrist. Et a ce propos nous admonneste sainct Pierre en sa premiere epistre, disant. Je vous obsecre comme estrangiers & peregrins, que vous vous abstenez des delitz charnelz : car continuellement ilz bataillent & sont adversaires de l’ame. Plusieurs aultres choses en ont escript les docteurs de l’esglise, & mesmes les philosophes : Et entre aultres, dit Boece, Luxure est ardeur a l’assembler, & chose fetide au departir, briefve delectation du corps, & de l’ame destruction. Et pour ce mon filz que ce peché est tant vilain & deshonneste, je te exore que tu t’en vueille garder : & ne soys si mal riglé ne si paoure de conseil : & ne soit ta vie si infortunee, que en si extreme solicitude tu tende a ta precipitation : mais te efforce d’estre vertueulx en resistant & faisant le contraire de ce que ton cueur te stimule. Et en faisant ton pouoir dieu ne te delaissera. Sainct Paul allegue l’escripture extraicte du livre de Josué : en laquelle il promect & dist, Je ne me departiray point d’avec toy, & ne te derelinqueray. Et combien qu’il nous laisse aulcunesfoys en quelques peines ou agitations, comme il feist sainct paul : lequel il ne voulut exaulcer quand il le requist par trois foys d’estre delivré de l’esguillon de la chair, & affliction du maulvais ange. Neantmoins se il ne vient par nostre coulpe, il ne nous laissera que tousjours avec nous ne demeure par grace laquelle (ainsi qu’il fut a sainct Paul respondu) nous doibt suffire en toutes adversitez : lesquelles souvent nous sont tresurgentes a nous humilier & donner intelligence que nous ne pouvons riens de nostre propre vertu, sans la protection de nostre createur. Et pour ce ne t’esmerveille des tentations charnelles. Mais pense que grand merite te sera de resister. Et pour ce faire, invocque le nom de celluy lequel non seullement a allegez ses amys en leurs tribulations : mais les a liberez d’icelles.
N’a il pas preservé le pere antique Noel, qui l’humaine semence en ung petit de bois saulva ? Et aussi Loth quand Sodome, & Gomorre, & aultres citez circonvoisines pour les enormes & execrables vices qui en elle regnoient perirent & furent exterminees ?
N’a il pas favorisé & aydé a Abraham quand il le delivra des mains des Chaldees ?
N’a il pas conservé en vie son filz ysaac, en le delivrant de l’immolation que Abraham son pere voulut faire de luy ? Jacob ne fut il pas preservé de la main de son frere Esaü : aussi fut Joseph par sa providence de la main de ses freres. Puis apres Moÿse & Aaron, & le peuple D’israel furent par sa grace secouruz & liberez de la servitude D’egypte : & david de la main de Saül & de la main de Golias le geant.
Et depuis Daniel fut delivré du lac des lyons, ou il avoit esté jetté par le commandement du roy, a l’instigation du peuple. La bonne Judich ne fut elle pas delivree avec la judaïcque nation ses adherentz, de la main du puissant Holofernes. Et Mardochee & les aultres enfans D’israel de la main de Aman, aussy furent preservez les troys enfans, Sidrac, Misach & Abdenago de l’ardeur du feu : tellement qu’il ne leur feist aulcun mal ne lesion.
Jonas le prophete fut mis hors & delivré du peril du ventre de la balaine, ou il avoit faict residence & reposé troys jours & troys nuictz. Et tant d’aultres a preservé, que trop longues en seroient les escriptures a reciter, Et si vous n’esperiez impetrer sa grace, pour ne sentir en vous tant de perfections qu’il y avoit aux personnages prealleguez, pour ce ne vous debvez destituer de esperance : car il n’a seullement imparty sa grace aux bons mais par grace especialle a converty les iniques & maulvais.
Et comme je pense, tu n’as esté persecuteur de la foy comme sainct Paul avant sa conversion.
Tu n’as point ton dieu renié comme fist sainct Pierre par trois foys, & non pourtant il impetra mercy ?
La Magdelaine, que l’on nommoit la pecheresse, fut convertie, & depuis perpetuellement persevera en vertu.
A la Samaritaine il fist tant de grace, que de l’eaue salutaire la rassasia. Parquoy toutes ces choses considerees, en icelle clemence divine tu te doibtz totalement confier, ayant vive foy indubitable, que apres avoir perseveré en longue resistence, le dieu eternel te fera de sa faveur digne, & te liberera de la bataille perilleuse des aguillonnemens charnelz : & si telle felicité est concedee : tant plus de l’aage meure approcheras, tant plus grande vergoingne te sera, de si long temps avoir occupé ton hault & genereux esperit en chose si inutile. Et lors jugeras que le continuel languir par semblable passion consumant l’esperit sans utilité ne honneur, se peult equipoller ou ascripre a vice de pusillanimité.
Apres que ceste bonne & religieuse personne eut imposé fin aux salutiferes parolles : desquelles gueres ne me soucyoye, pource que aux sours & aux muetz l’office d’oraison est de petite efficace. Et tant plus me remonstroyt, & plus la souvenance de ma dame Helisenne, d’ardent desir m’enflamboit. Parquoy l’appetit domptant la raison, ne permist la verité discerner. Et lors je luy dis certe grandement me sens obligé a vous : Et aussy tresaffectueusement vous remercie de vostre amoreux record & paternel conseil : que je comprens estre tel, que aux deniez de raison, presteroit le sens : aux indoctz la prudence : aux pusillanimes, la magnanimité : aux lascifz, donneroit coustume de continence. Et si j’estimoye que l’amour que je porte a ma dame fust vituperable, voz efficacissimes parolles facilement m’en pourroyent aliener. Mais quand distinctement je viens a considerer que l’amour de si gentile dame comme est la mienne, ne peult a l’amant prester sinon modestie, faculté de bien operer, & l’adresser en toutes bonnes compositions de coustumes, grief & moleste me seroit le mediter, de me divertir de son amour, car vous debvez croyre que l’amoureux qui pretend de acquerir la benevolence de quelque noble & vertueuse dame, pour a icelle parvenir, de luy sera sequestré toute chose vitieuse.
Et pour le principe, se gardera du peché d’orgueil : car affin de ne succumber a la male grace de sa dame, sera sur tous le plus gratieulx, doulx & begnin, pour eviter que de luy aulcune chose sinistre l’on ne puisse a sa dame relater, Et aura recordation du dict de Socrates, lequel dit, combien que tu soys bon, si tu es superbe, tout est adnichilé, ta seulle superbité te damne. Et aussy dit le sage Talles de Milesye, si tu es abondant, riche, & opulent : si tu as sapience, noblesse, & toutes perfections corporelles, le seul orgueil s’yl est en toy, destruict toutes tes vertus. Mais si quelque foys le vray amoureulx, tel que je dis estoyt tenté de ce peché : comme timide de desplaire a sa dame, penseroit a la mort. Et telle meditation a bien puissance de nous humilier, en rememorant ce que dict le sage Chilon de Lacedemonie : lequel dist, si tu es de noble generation extraict, tu doibs estre encores plus noble de vertus : car la noblesse de bonnes meurs, vault trop mieulx que la noblesse des parentz : & ne peult noblesse (tant soyt elle altissime) superer la mort. Ainsi donc le vray amoureulx expulsera & bannyra de luy ce detestable peché d’orgueil, & s’accompaignera de ceste doulce vertu d’humilité : de laquelle ainsi qu’il est escript en Esaÿe : Ces choses dict le sublime seigneur qui vit eternellement : duquel le nom combien qu’il soit sainct & exalté, si veult il habiter avec l’humble : affin de le vivifier par sa grace.
Et quant au peché d’envie, le vray amoureux n’en sera jamais entaché : car s’il venoit a la notice de sa dame, il pourroit encourir l’indignation d’icelle, pour ne estre la coustume de honneste dame de aymer homme subject a tel vice. Et pour ce le gentil amoureux totallement ce desplaisant peché evitera, en se recordant du dict de Platon : qui dict ainsi, estudie toy de estre fugitif d’envie : car envie est sans amour, & seiche le corps, & faict le cueur inicque & maulvais. Ainsi doncques cest abhominable vice sera sequestré de L’amant : lequel se associera de ceste noble vertu de charité. Et non seulement l’exercera envers ses amis : mais oultreplus envers ses malveillans : affin de les retirer a son amytié, & extirper les inimitiez que ilz auroient contre luy conceues. Et par ce moyen, aulcunes detractions ne seront contre luy proferees : & si accomplira ce que dit sainct Jehan Chrisostome : lequel ne dist pas tant seullement, ne hayez point voz ennemis. Il ne dist pas tant seullement, gardez vous de leur nuyre : mais faictes leurs du bien pour les reduire a charité, en faisant de vostre ennemy vostre amy. Et pourtant doncques, le cueur de ce vray amoureux sera sincere & net, pour estre ennobly de ceste glorieuse vertu.
Et quant au peché d’yre, jamais au cueur du vray amoureux ne tiendra lieu. Et si quelque foys pour quelque cas survenant, l’amant se trouve tedié & ennuié : si ce n’est pour aultre chose que d’amours, cela n’est estimé pour yre : de laquelle dict sainct Augustin, en une de ses epistres, Que tout ainsi que le malvais vin gaste & corrumpt le vaisseau s’il y demeure longue espace, tout ainsi yre corrompt les cueurs ou elle reside. Et a ce propos dict Caton, Que yre empesche & aveugle la personne, en sorte que elle ne peult veoir ce qui est vray. Et aussi dict Pithacus de messillene. Fuis courroux & yre, affin qu’ilz ne te donnent la cruelle pestilence : car ce sont les voyes qui font forvoier du droict, & sont nutritives de scysmes & divisions. Et a ceste occasion, quand Platon fut une foys interrogué : quelle estoyt la plus parfaicte bonté : il respondit : c’est celluy qui sçait refrener son ire, Et pourtant j’estime une grande beatitude a l’amoureulx, pour estre aliené de ce vice, et estre accompaigné de ceste gratieuse vertu de patience : par laquelle il peult toutes adversitez tolerer. Et a ce propos dict tresbien Monsieur sainct Gregoyre, Le dyable nostre adversaire, parfaictement sera vaincu, sy nostre volunté ou consentement ne condescend aux persuasions & tentations d’icelluy. Et si entre les injures & contumelies que nous infere nostre prochain, nous nous gardons de le haÿr : Et si entre les adversitez que dieu nous envoye, nous nous gardons de murmurer. Puis doncques que ceste vertu a tant d’efficace ne se doybt vituperer l’amour de Dame qui est cause de l’acquerir.
Quand au peché d’avarice, certe le noble amoureulx est totalement de ce vice aliené, car pour complaire a la dame, ne pretendra que a toute honnorable largesse, toutesfoys ne fault user de prodigalité, car ce ne seroit demonstrance de prudence. Et pourtant ce ne sera que en toutes choses licites & honnestes, qu’il donnera evidence de sa liberalité. En detestant ce peché d’avarice, duquel dict Byas de prienne Philosophe, le convoyteulx & cupide plus se contriste : & pleure en perdant, qui ne se letifie en ayant : & plus amasse, & plus est serf & chetif. Et aussi dict l’escripture, l’œil de l’avaritieulx est insatiable, & ne sera pas rassasié en partie de iniquitez. Et aussi dict Socrates, ne ensuis point convoitise, & tu seras en tranquillité d’esperit, & si te reposeras en tous lieux. Et a ce propos, dist aussy le divin Platon, la chose qui m’a donné occasion de plus grande hilarité, a esté, que je n’ay tenu compte de pecune : & ay eu plus grande delectation que d’avoir accumulé argent : car j’eusse anxieuses pensees, & j’ay lyesse, qui me croyst en acquerant science. Et pour ce doncques se pourra nommer felice, Ce gentil amoureulx, puis qu’il ne sera serf de convoytise, Mais par ceste belle vertu de liberalité, accomplira les œuvres de misericorde, en distribuant de ses biens aux indigens & souffreteulx : de laquelle chose dist sainct Gregoire, je ne suis point memoratif avoyr leu ny ouyr parler, que nul soyt mort de male mort, qui ayt voluntairement accomply les œuvres de misericorde : car qui les accomplit, a tant d’intercesseurs, qu’il ne peult estre que aulcuns ne soyent exaulcez.
Quand au peché de paresse, croyez indubitablement que jamais L’amant ne sera paresseux : car les continuelles stimulations que amour luy inferera & donnera pour acquerir ou soy entretenir en la benevolence de sa maistresse, sera occasion de le liberer de ce vice : & rememorera ledict Dathenus le poete, qui dist que curiosité faict souvent le venin de la pensee des jeunes gens : car le corps des jeunes, est speciale cause des vices. Et pour ce dit sainct Bernard, j’ay veu d’aulcuns folz eulx excuser sur Fortune : mais a peine trouveras que ung diligent puist estre infortuné. Et pour ce vulgairement se dit, que a gens diligens & solliciteulx, toute chose leur est deue. Et a l’occasion que ceste splendide vertu en amour est tresurgent & necessaire, le gentil amoureulx s’en accompaignera & s’en exerantera de cest infelice peché de paresse.
Et quand au peché qui est de trop se delecter a sasier le ventre & user des viandes en plus grande abondance de raison, certes le vray amoureulx de ce peché est pur & net : car il prend si sobre refection, que seullement est suffisante pour vivre en ensuivant le dict du philosophe qui dist, l’on doibt boire & manger pour vivre, & non vivre pour boire & pour manger. Et aussi les Philosophes disent que celluy qui veult acquerir bon sens, & estre de cler jugement, doibt estre sobre en refection sans soy trop delecter en superabondances de viandes exquises. Car comme dist sainct Bernard aux moralles, Que quand ce vice prend a seignorie la personne, tout le bien qu’elle feist jamais, se pert : & quand le ventre n’est retraict par droict ordre d’abstinence, toutes vertus sont en elle submergees. Et puis doncques que l’amant sera quicte de ce villain peché : en luy residera ceste doulce abstinence & sobrieté : laquelle est une tresflorissante vertu.
Et quand au peché de luxure, veritablement l’amoureulx s’en gardera : car par estre timide de sa Dame contrister, non seullement evitera les effectz : mais aussi en cogitations syncerement se conservera. Mais si par contraincte D’amours avec sa dame en ce peché succumboyt, je ne veulx nyer que ce ne soit chose vitieuse : mais toutesfoys pour estre occasion d’eviter que le peché ne soit commis avec diverses personnes, me semble qu’il ne doibt estre estimé si grand : car comme j’ay predict pour craincte d’irriter sa treschere dame, de toutes aultres se preservera : En se recordant de ce que dist le sage Salomon D’athenes : lequel dist. Que par vin, par jeux de dez, & soy associer de femmes folles, & de les frequenter serez tousjours infelice & indigent. Car l’homme qui est tant lascif qu’il ne se peult garder de converser avec plusieurs folles femmes, par continuer (comme exprime le philosophe) il pert six choses.
La premiere est l’ame :
La seconde est l’engin :
La troysiesme : ses bonnes meurs :
La quatriesme, sa force :
La cinquiesme sa clarté :
Et la sixiesme, sa voix,
Et par ainsi que l’amant pour l’amour qu’il porte a sa dame de tel peril est quicte : Telle amitié blasmer ne se doibt. Et de ma part de si loyalle amour, ayme la mienne, que si possible estoit par mariage nous lier, tresaffectueusement je desireroye, comme celluy qui a perpetuité avec elle veulx demeurer. Apres ces parolles, le bon religieux a son parler donna commencement, & dist ainsi.
O mon filz par tes parolles apertement je congnoys que tu es totallement disposé de toute extremité soubstenir plustost que de toy desister de l’amoureuse entreprinse. Parquoy congnoissant que de toutes les exhortations & parolles salutiferes que je te pourroye narrer, l’operation seroit vaine & inutile, je les passeray en silence, Et pource que compassion & pitié me prend de toy, bien veulx contempler ta phisonomie. En quoy speculant te donneray intelligence : a quelle fin viendront tes affaires : mais pour plus manifeste science en avoir, fault que tu m’exprimes : en quel jour & heure fut ta naissance : Et lors incontinent je luy diz. Et quand il eust mes parolles entendues, quelque espace demeura pensif : puis rompant silence, reprint le propos, & me dist ainsi.
O mon amy a l’heure de ta naissance, ton horoscome estoit Aquarius, le soleil, au signe du Lyon : Phœbé en l’escorpion, Saturne au Lyon : Juppiter, en Aquarius, Mars en L’escorpion, & Venus avecq Mercure, au signe de Gemini, Laquelle conjonction (selon l’influence des corps celestes) signifie que pour le moyen de cupidité venericque, tu souffriras extremes calamitez. Et combien que tu recouvres la dame que tu desire tu n’en jouyras paisiblement, mais pour te contraindre de la restituer s’en ensuyvra merveilleux tumulte, qui ne sera sans grande effusion de sang, dont je suis commeu a commiseration. Mais si tu vouloys encore y pourroys tu remedier, car combien que la constellation (en laquelle tu es nay) a cela te encline & dispose aulcunement, si ne seroys tu contrainct ne perforcé de ce faire, car chascun peult user de benefice de son liberal arbitre, mais certes l’affection vehemente que tu as totallement t’empesche de recepvoir bon conseil, Parquoy tu souffriras si extreme misere, que le mediter de tes maulx futurs, me cause une merveilleuse frayeur. Quand j’eux entendu telles parolles, je fuz reduict en une extreme perplexité, tellement que si la doulce eloquence de Quezinstra n’eust rendu peine de me consoler, la timeur (qui si vehementement m’exagitoit) estoit assez puissante, pour me destituer de vie. Mais apres que par ces melliflues parolles j’eux receu aulcun confort a l’instigation de ce sainct homme & de Quezinstra leurs tins compaignie a la domesticque table, ou estoient preparees viandes telles qu’il avoit accoustumé d’user, Lesquelles ung tressobre repas nous presterent, puis sans guere de dilation, nous allasmes reposer avec certaine deliberation de nostre brief departir.
Apres maintz travaulx Guenelic a nouvelles de s’amye. Chapitre. III.

Encore estoit la belle Aurora couchee, quant (apres avoir gratieusement congé prins) donnasmes au chemin principe. Et allasmes a la clarté de la deesse Proserpine jusques a ce que l’amye de Tyton, de sa veue, nous commença a gratifier : & ne cessasmes de aller tant que la face du reluysant jour commençoit a diminuer sa clarté. Et a l’heure arrivasmes a une petite ville situee en assez beau lieu : mais tant nous mesadvint, que en icelle nul ne se entremettoit de loger aulcunes personnes en leurs domiciles. Car ce estoient gens qui ne avoient charité ny amour : mais au contraire, entre eulx regnoyent emulations, seditions & envies de telle sorte, que a brief parler, estoient estimez pires que dyables. Parquoy ne fut de merveille, se nous (qui estyons estrangers) nous sentismes de leurs iniquitez : dont ilz nous donnerent assez d’evidence : car ilz estoyent si superbes, que pour quelques supplications que sceussions faire, nulle pityé interieure ne les commeut a nous loger : mais ne se soucioyent que de user de derisions & mocqueries : car telle estoit leur coustume, de eulx delecter a provocquer les gens a courroux. Et pourtant pour nous yrriter, nous disoient : messieurs s’il vous plaist, vous nous racompterez de voz nouvelles, venez vous de faire la guerre aux Macedoniens ? aux Arabiens ? ou a ceulx D’athenes ? ne vous soyt ennuy, pour nous solacier de nous reciter de voz faictz d’armes : puis apres voyant que nous tenions silence, disoient, Si vous ne nous voulez narrer du Martial exercice, dictes nous si vous venez de veoir les belles filles de l’isle de Chypre : car voz belles faces blanches & delicates avec les cheveulx tant bien pignez, a la verité dire, vous remonstrent estre plus aptes a la jouxte nocturne que a nulle aultre. Quezinstra oyant proferer telz propos, a grand peine pouoit son yre refrener : car quand il consideroit que tant d’honneur nous avoit esté exhibé par princes & grandz seigneurs, bien se contristoit de souffrir de ses iniques gens : Car il n’est chose si acerbe, que de souffrir de ses inferieurs. Et lors je luy dictz je vous prie sequestrons nous de ces gens : Lesquelz sont tant sceleres & maulvais, que leur superabondante infelicité, les stimule a prononcer plus par insolence que par utilité : Bien voy que quand nous sommes sortiz des dangiers de Scilla, nous sommes entrez aux perilz de Carybdis, pourtant j’estimoye qu’il n’en fust nulz pires que ceulx de Bouvacque, & de Gennes : mais les habitans de ceste petite ville en malice les excedent.
En disant telz propos, nous en allions quand nous apperceusmes une dame regardant a une fenestre Laquelle merveilleusement nous regardoyt : ce que voyant, estimant que ce fust plustost par benevolence que par maulvaistie : pour estre une chose vulgaire, la condition fœmenine estre inclinee a toute benignité, urbanité & clemence : ou aultrement defaillent de leurs naturelles conditions. Ceste consideration nous presta audience de luy supplier que en ceste urgente necessité ne nous voulust secours denier : mais si les aultres s’estoient demonstrez superbes & orguilleulx, ceste dame se monstra encores plus furieuse : tellement que son cruel regard semblable a celluy de Meduze Gorgone, m’espouventoit. Et lors feist tonner sa voix pleine d’horreur & de menaces & nous dist : que mieulx aymeroit nous veoir par execrable mort finer, que de nous gratifier aulcunement. Et que sans delayer, nous ostissions de devant sa presence, ou aultrement nous donneroit a congnoistre combien il luy en desplaisoit. Apres avoir ouy ces propos, premier que de nous absenter, luy dismes : ma dame si nous eussions estimé que nostre requeste vous eust tant esté desaggreable, soyez certaine que ne vous eussions requis : mais pensant que feussiez doulce & benigne comme est la coustume des aultres dames de ce faire : la hardiesse avons prins, toutesfoys si vous dictes, que nous ayons faict faulte, je le vous concede, car presentement a juste cause se doibt blasmer & detester nostre rude conception & debile sçavoir, lequel n’a sceu comprendre en vous voyant si layde, que possible n’estoit, qu’il y eust en vous quelque bonté.
En disant ces parolles, sans plus differer nous departasmes : & incontinent que feusmes sortyz hors de la ville, lors nous veismes que gueres n’y avoit de distance jusques a ung petit chasteau, vers lequel nous adressasmes nostre chemin. Et quand nous y feusmes parvenuz, le gentil homme, qui y faisoit residence, nous feist treshonnorable reception, & nous commença a interroguer de plusieurs propos, dont luy recitasmes une partie de nos fortunes tant prospere que adverses. En quoy oyant, il prenoyt singuliere delectation : mais entre aultres choses, ne oubliasmes de luy exprimer l’inveteree malice que nous avions trouvee aux habitans de la petite ville. Et par especial a la cruelle dame : laquelle nous avoit si inhumainement repulsez & dechassez. Tout subit que le gentil homme entendit telles parolles : il interrompit propos, nous disant : certes je congnois bien ceste dame dont vous parlez : laquelle est si accomplie en toutes iniquitez, que par bouche ne se pourroit exprimer, par conception comprendre, ou par fantaisie imaginer. Et entre aultres vices qui resident en sa personne, celluy de detraction jamais ne la desaccompaigne : & de telle sorte en a usé, qu’il n’est memoire du contraire. Parquoy sans usurper le droict d’aultruy, elle a acquis le nom de la dame maldisante, car jamais de sa bouche, une veritable ne doulce parolle ne sortit. Et si vous veulx bien advertir, que non seullement par parolles, mais par l’effect de ses œuvres perverses, elle a esté occasion de faire dilater sa renommee en plus de divers lieux, que ne pourroit faire ung vertueux & magnanime chevalier par admirables faictz d’armes. Et encores sa crudelité est fort augmentee depuis le temps que ung sien parent a eu discord contre une treshonneste dame sa femme pour quelque occasion a nous occulte & incongneue : mais toutesfois son ire a esté si vehemente contre la noble & gratieuse dame que il luy a appareillé une vie trop pire que une violente mort : Car long temps y a qu’elle est detenue captive en ung chasteau nomme Cabasus, & pour plus la molester & aggraver ses tourmens & aussi pour gratifier a sa cruelle seur sachant qu’elle se delectoit fort a mal faire, luy bailla la dame en garde, a laquelle comme j’ay ouy reciter elle commença a inferer trop de contumelies & opprobres, mais toutesfoys selon ma conception encores n’est riens des maulx qu’elle luy a faict en comparaison de ceulx qu’elle a proposé de faire. Car non plus que enfer se rassasie de transgloutir ames, aussi ne faict ceste oultrageuse dame, de executer ses iniques vouloirs. Parquoy, la paoure prisonniere doibt bien desirer la mort.
O que c’est grand dommage de la perte d’une telle dame, car croyez que d’autant que la maldisante est consummee & parfaicte en malice, l’aultre est autant accomplie en dons de grace & de nature, tellement pour les perfections & bontez (dont dieu & nature l’ont singulierement douee) de tous les gentilz hommes & dames du pays celle est plaincte & regretee, comme si de chascun elle estoit parente. Et tous en general considerantz sa condition, croyons certainement que c’est a tort & sans juste occasion, que telle calamité elle souffre.
Epistres des deux amantz qui long temps ne se virent. Chapitre. IIII.

Les propos du gentil homme finis, les ayant tresaffectueusement escoutez, luy requis qu’il me voulust dire le nom de ceste tant vertueuse Dame, a qui fortune estoyt si cruelle ennemie : A quoy promptement me respondist que le nom d’icelle estoyt Helisenne. Et de ceste parolle ouye ainsi m’advint : comme il faict a une creature de quelque peril marin eschappee, qui par grande timeur, reste sans respirer & congnoyssance de soy mesmes. Toutesfoys aulcunement retourné, le plus honnestement que je peuz, me retiray en lieu taciturne, & Quezinstra me suyvit. Et lors avec vois debile, ainsi je luy dis : Trescher amy, pourtant que a gens d’entreprinse, ociosité ne convient, nous fault estudier de n’estre negligens en ceste affaire : Et pource que les choses originees de bon conseil, de coustumes prennent bonne fin : Je vous demande quelle est vostre opinion : Laquelle en mes urgentes affaires m’a tousjours esté tresutile. Et lors il me prononça telles parolles :
O Guenelic bien est necessaire de penser & excogiter les moyens plus convenables pour sçavoir liberer Helisenne de ceste captivité : Et pour nous y ayder, me semble que mieulx ne pouvez faire que par une fidelissime lettre la certiorer de vostre venue : laquelle estant advertie, ne cessera d’ymaginer les moyens pour sortir : non tant pour recouvrer sa liberté que pour l’aspirant desir que elle peult avoir de se trouver avecq vous. Car croyez que si en amour l’homme ard, vous debvez estimer que la dame brusle : & l’ardeur qui domine en l’un ne default en l’aultre. Mais pource que la condition feminine est plus apte a inventer subtilitez que celle des hommes, son conseil moult pourroit estre favorable : lequel par le benefice d’une lettre, nous pourra manifester tout subit la deliberation ouye. Combien qu’il feust tart & heure de reposer, ne voulus faillir de donner principe a mes amoureux escriptz : qui furent de ceste teneur.
Lettres de Guenelic pour envoyer a Helisenne.
Possible ne seroit au tien Guenelic, souveraine Dame, de pouvoir discerner de deux dissemblables choses tenant lieu de occupation en son cueur : laquelle des deux pourra lieu de superiorité obtenir. L’une si est, l’incredible hylarité par luy conceue, a l’occasion de se sentir pres de la chose : pour laquelle retrouver, a nulles fatigues ne a pardonné. Et l’aultre qui bien est differente si est, l’anxieté douloureuse qui assiduellement son cueur traveille pour estre certain que tu languis & consume ta vie avec extreme misere & calamité : pour de laquelle te delivrer, ay conclus plustost souffrir la mort, que de faillir a te restituer ta liberté. Et de ce ma longue servitude te doibt prester foy indubitable : mais premier que de l’entreprinse commencer, ay bien voulu par lettres le tout te communicquer : tant pour te rendre certaine de ma bonne convalescence, que pour sçavoir ton opinion : car a ton jugement tousjours me veulx condescendre : pour estre en tout avec discretion & prudence determiné : & ce que par toy sera deliberé & advisé, me sera acceptable & aggreable. Mais si en aulcuns degrez de benevolence est la myenne fidelle servitude envers toy, je te exore & prie, que du benefice de lettres ne vueille estre avare envers celluy qui tant desire en ta presence assister : car si bien amplement je ne suis en ton estat certioré, je resteray en une extreme perplexité : ayant timeur que l’occasion de l’espargner d’escripre, ne te procede pour estre succumbee en quelque sinistre accident, ou infirmité de corps, ou de vehemente tristesse de l’ame. Car pour estre les dames fragiles & de petite complexion, te pourroit facilement estre advenu : pource que tu es constituee en telle captivité & destituee de toute consolee lyesse, Toutesfoys j’ay esperance que pour le futur, si tu te recorde mes services, tu reprendras tes forces. Et pour me consoler sans dilation de ton estat, me confermeras en certitude. Quand l’amoureuse lettre fut escripte & sigillee de diverses cogitations fut mon entendement occupé, meditant & pensant en quelle sorte les pourrois faire entre les polites & belles mains de ma dame consigner : ce que voyant Quezinstra, pour craincte que par continuelle sollicitude ne me intervint quelque adversité de maladie, il me dist : Je vous supplie, que vous veuillez desister de ces superfluitez de pensee, qui d’aultres choses ne vous servent, que de consommation d’esperit & dissipation de corps. Bien m’esmerveille qui vous meust, veu & consideré que presentement estes si pres de vostre desir. A vostre advis, est il si difficile de faire diriger voz lettres a vostre dame ? Soyez seur que nous trouverons quelque subtil moyen, & pour vous gratifier, je accepte la charge de les luy faire tenir, parquoy vous debvez vostre cueur reduire en certaine lyesse & consolation. Apres avoir ouy la promesse de Quezinstra, J’estimay tant de son sçavoir, que j’eux esperance pouoir par son moyen la plus grand partie de mes desirs accomplir. Parquoy delaissay ce que mon cueur molestoit & travailloit, puis nous couchasmes pour reposer.
Mais l’heure venue que Proserpine delaysse sa mere, pour retourner aux tenebreux Royaulme de son mary, lors pour donner ordre a noz affaires, en detestant le dormir je me levay : Et Quezinstra (pour me satisfaire) a l’insidieux sommeil ne voulut obeyr : mais en grande promptitude aussy se leva : puis comme vigilant & solliciteux de mes desirs se occupa en plusieurs imaginations : Et entre aultres choses, rememora qu’il avoyt entendu dire que la dame mal disante avoit le gouvernement du chasteau de Cabasus & de ma dame Helisenne. Parquoy luy sembla que pour avoir expedition de nostre affaire, n’y avoit meilleur moyen que par faintise & dissimulation se ayder du nom de la cruelle dame, en faisant mes lettres, de par elle a ma dame presenter. Laquelle les ayant leues entendroit la subtilité excogitee & invention. Cela pensé, a la proposition donna l’effect : Et L’acteur bien instruict en grande diligence sa commission accomplit : & me apporta lettres dont le contenu d’icelles s’ensuit.
Lettres de Helisenne adressantes a Guenelic.
Apres la reception de tes lettres, trescher amy, j’ay esté en danger de succumber en l’inconvenient de la matrone Romaine : laquelle par anxieté de la mort de son seul filz a elle annoncee, ne peult laysser la vie : Et depuis comme elle rencontra sondict filz qui n’estoyt encores mort par excessive hylarité sa vie termina, aussy moy qui par assidue & continuelle douleur n’ay peu parvenir a celle qui de tout maulx est la fin, combien que par divers moyens je l’ay cherchee : mais presentement par estre advertye de ta venue, mon cueur a esté d’une certaine lyesse si profux, que par superabondante delectation, a grand peine ay peu evader que de mon debile corps l’ame ne se soit separee : mais toutesfoys apres longue sincopise, m’a estee restituee aulcune vigueur : qui m’a donné le pouvoyr de t’escripre ces presentes : ayant affectueulx desir que tu soys assistant & present pour recouvrer le singulier plaisir de ta veue : & aussy affin de t’exprimer quelle est mon opinion sur ce que tant tu desire sçavoir. Et pour satisfaire a nostre commune affection, je te advertis que me suis advisee, que moyen n’y a plus convenable pour communicquer l’ung a l’aultre le secret de nostre cueur, que tu te transmigre a ce chasteau : auquel parvenu, a la plus grosse des tours (en laquelle je suis captive) la pourras appercevoir une fenestre ferree : qui de parler nous donnera faculté, au moins si tu es pourveu d’eschelle apte pour parvenir a l’altitude du lieu : Mais il ne fault que tu vienne jusques au temps silentieux de la secrette nuict : toutesfoys si le temps estoit obscur : Et que Diane ne te voulust de sa preclaire splendeur gratifier : affin que par ma coulpe toy & moy ne soyons frustrez de noz desirs, je te veulx donner du lieu plus ample & manifeste notice. Et pour t’en rendre tout certain te fault entendre que la predicte fenestre est sur le jardin : Et a l’endroict d’icelle, y a ung arbre de telle haulteur qu’il excede la summité de la tour. Et pour ce toy estant de ce bien informé, sur ignorance ne te pourras excuser : si te obsecre & prie que ne veuille plus longue espace delayer ta desiree venue : que ceste nuict en laquelle j’espere plus facilement du reste de mon estat te donner intelligence, que par le benefice literaire. Apres avoir par plusieurs foys leu la receue lettre pour les consolatives ymaginations qui me survindrent, en moy mesmes je disoye.
O Seigneur qui prestas tant de felicité au filz de Anchises, quand au giron de Helissa en la forme de Ascanius te reposas : a ceste heure ne te pourroye suffisamment remercyer : car je voys manifestement que par toy plus de graces me est impartye : que a icelluy que je ay predict, combien que ton frere feust, car ce ne est moindre beatitude, le conserver, que l’acquerir. Ces parolles ay je proferees, que ce que tu ne as permys (nonobstant ma longue absence) que l’amour de ma dame envers moy soit diminuee. Et pour tant deposees toutes cures & fastidiation je me persuade de croyre que de Helisenne suis plus aymé. Et avec plus grande felicité que jamais gentil homme fut de dame. Et pour ne vouloir user de ingratitude, voyant, seigneur amour, que de toy toute prosperité provient toutes graces te rendray, tous honneurs je te porteray, tous sacrifices te exhiberay, Et perpetuellement te adoreray. Et tant que l’esperit mon corps informera en tous lieux ou me trouveray, en perpetuelle attestation ta gloire je publieray. Et a la posterité future ton sacré nom commenderay, puis que de ta doulce faveur tu me fais digne.
Guenelic enfin parle a sa dame. Chapitre. V.

Prononcees ces parolles, avecq ma secrete conception me sentys totallement consolé : & dictz a Quezinstra : que temps estoit de nous sequestrer de ce lieu pour approcher du chasteau, ou ma dame estoit captive. Incontinent que je eux ce dict, sans plus longue dilation, du gentil homme preismes congé, car remerciant du bon & honnorable traictement que si liberalement nous avoyt faict. Puis quand nous feusmes sortiz hors de la porte, En jectant nostre regard en circonference apperceusmes le chasteau de Cabasus : & ce qui facilement nous le fist congnoistre, ce fut a l’occasion que le gentil homme nous avoit exhibé la situation du lieu, & comment il estoit construit & edifié. Mais tout subit que je l’euz apperceu, en moymesmes je disoye :
O Guenelic voyla le lieu ou est ton supreme contentement : la est ta vraye joye, que le ciel t’a appareillee.
O que bien est heureuse la peyne qui de tel salaire est accompaignee. Disant ces motz, approchasmes le lieu desiré. Et voyant que gueres n’y avoit de distance de la a une belle & grande forest, y adressasmes nostre chemin pour nous solacier : & aussy pour sçavoir se quelque lieu habitable y avoit pour aulcunement nous reffociller, en attendant l’heure oportune. Et comme nous eusmes ung petit cheminé, veismes ung domicile, ou residoient gens commys pour conserver & garder la forest : Et ce lieu nous feust bien propice jusques a ce que le temps feust venu, que Somnus le cueur de l’homme plus validement assault. Et lors estant garny de ce qu’il m’estoit necessaire, a l’heure me partys & me transportay au lieu designé : auquel parvenu, vous debvez croire que plus legers furent mes membres que une feuille automnale estant sur les branches sans liqueur : & quand je fuz approché de la fenestre, je veis celle qui estoit unicque restauration de tout mon travail : laquelle telle salutation me feist, que jamais pareille n’eust Alcumena de Juppiter : Adonys de Venus : Et Hercules de Deyanira : car moins jucunde que benigne ne fust la reception : Et a l’heure j’eux une si excessive joye que je demeuray immemoratif de moy : Et de ma deliberation, Amours avec si grande force mon cueur lya, que en ma faculté ne fust de pouvoir une seulle parolle proferer. Mais ce que la pronontiation me denyoit, les sentimens & gestes exterieures le manifestoient. Et d’aultre part j’avoye certaine evidence que ma dame n’estoit moins attaincte que moy car pour me contempler : demeura en suspendz : Et avec plusieurs mouvemens de couleurs voyoys ses yeulx yrradians : dont les pupilles errantes & vagabundes en leur circonference estincelloient de desir amoureux : comme font les raidz du soleil matutin reverberez en la claire fontaine. Apres avoir longue espace tenu silence, a mon cueur fut restituee sa tranquillité & repos. Et lors commençay a former telles parolles.
Ma dame, admiration ne te prengne pource que je suis si lent & tardif de parler : car ta presence avec la lumiere de tes yeulx par les miens receue : par si vehemente ardeur m’a le cueur allumé, que la chaleur dilatee en mes membres, me faict sembler l’intemperé & froid hyver pour chaud esté. Et pour l’alteration de cueur qui tant penible m’est a souffrir, tout ainsi que les flambles d’une fournaise (dont le feu est trop vehement) pressent l’une l’aultre a l’entree du soupiral : ainsi de mon estomach sortoient souspirs en si grand affluence, que totallement la parolle m’a esté forclose. Et si te certifie que pour te exprimer avec quelle force Amour me domine, ne souffiroient toutes les langues disertes, Grecques & Latines : car d’autant que l’amour est incomprehensible, tu doibs croire qu’elle est inenarrable. Et puis donc ma dame que tu congnoys avec quelle saveur j’ay nostre amour observee entre tant de fatigues, peines, & travaulx, tu doibs estimer que telle amytié a perpetuité durera. Pourquoy ne reste plus que de trouver moyens convenables pour te liberer de ceste calamité & extreme misere, en laquelle tu es constituee. Las si tu sçavoys combien la consideration de tes anxietez preste de douleur a ma vie, encores estimerois tu l’amour que je te porte plus fidelle & parfaicte que tu ne fais : mais toutesfoys si a l’experience l’on doibt soy prester, en brief je manifesteray, combien ton infelicité m’est fascheuse : car pour la varieté de fortune, ne par timeur de mort ne delaisseray mon entreprinse : mais en attendant l’opportunité de l’achever, ne te soit ennuy de me narrer comme tu as en ce lieu esté transmigree.
Incontinent mon propos finy, je veis ma treschere dame qui pour proferer telles paroles sa bouche rosaïcque ouvrit, & dist.
O Guenelic soyez certain que l’excessif amour que je te porte, me stimule non seullement a te obeyr apres tes parolles ouyes : mais bien desireroye sçavoir tes secretes cogitations pour a mon pouvoir icelles accomplir.
Et pour ce, combien que le rememorer (de ce dont tu me supplie faire le recit) me soit cause d’une incomprehensible affliction, si ne veulx je faillir de te narrer ce que je pourray reduire en memoire.
Et pour te donner de la chose ample notice, tu dois sçavoir que apres que par tes indiscretes poursuictes, tu euz donné a mon mary certaine evidence de noz amours, que a ceste occasion me furent inferees tant d’opprobres, injures & cruelz tourmens : que comme ne pouant souffrir telles precipitations, par plusieurs foys me mis en effort de me priver de vie par mes propres mains toutesfoys me intervenoient quelques empeschemens, parquoy ne pouvoys executer mon inique & miserable vouloir.
Et pource que mon mary voioyt qu’il ne me estoyt possible de me desister de ton amour : & que pource que ne pouvoys avoyr jouyssance me vouloys desesperer : pour obvyer aux inconveniens, il me feist absenter :
Mais las si deliberee estoye de t’exprimer l’extreme douleur que je souffroys de ma transmigration, tu doibs croyre que a ce faire ne suffiroit tout le cours de ma vie : car depuis que fuz partie de ta cité, je ne cessay de lachrymer & pleurer. Et quand je fuz conduicte en ce lieu ou tu me voys, je fuz baillee en garde a une dame, laquelle est seur de mon mary. Et par cela je comprins qu’il avoit de moy eu quelque compassion interieure, pour ne me vouloir faire longue espace de temps languir : car je congnoissois sa seur si perverse, que (selon mon ymagination) j’estimoye que moy estant regie & gouvernee par elle, que ma triste vie ne pourroit gueres de temps durer. Parquoy croyois estre de brief par mort delivree de mes infelicitez : Mais nonobstant j’ay esté frustree de mon desir mortel, Car combien que mon corps soit tant delicat & tendre, si n’a il peu dissouldre pour quelque acerbe douleur qu’il eust soubstenu : mais a esté en icelluy retenue la doulente ame agitee d’innumerables passions, car avec l’amaritude que j’avoye pour estre absente de toy, j’estoye continuellement affligee, & cruellement persecutee, tant en faictz que en parolles.
Et entre aultres choses qui furent cause de l’augmentation de mes tourmens : ce fut a l’occasion que ceste mauldicte creature insidiatrice de noz amours trouva moyen de merveilleusement me increper a l’occasion qu’il luy avoit esté exhibé ung livre de mes angoisses : lesquelles j’avoye redigees par escript, ayant ceste esperance, que par ce livre tu pourroys estre certain de mes tribulations : mais helas, je croys que entre les mains de toy, mon cordial amy, elles n’ont estees consignees : mais pour plus aggraver mes maulx, mon acerbe fortune a permis qu’il soit tumbé entre les mains de ma cruelle ennemie, laquelle par ce moien a eu evidente demonstrance de l’infallible amour que je te porte.
Et pourtant elle ne cesse de me injurier & improperer : & persuade a mon mary de croire que quelque esperit malin m’a instiguee a faire cest œuvre, & dict que tresutile chose seroit d’imposer fin a ma vie.
Helas si elle eust entendu quel plaisir c’est aux amans qui sont absens de leurs amours, de recepvoir la mort elle n’eust esté si prompte de me la vouloir appareiller : mais faulte d’intelligence, en me pensant contrister, elle me letifioit. Ains toutesfoys pour nulles instigations, elle n’eust puissance de faire condescendre mon mary a son vouloir. Et quand elle luy en tenoit propos pour se liberer de son inquietude, il luy disoit qu’il croyoit que j’estoye tant debile pour les peines & travaulx souffers que possible ne seroit que ma vie peust estre longue : Parquoy il n’estoit deliberé de vouloir anticiper mes si briefz jours.
Et quand elle ouyoit telle responce, par furieuse rage recommençoit a me exagiter, & a tousjours continuer depuis que suis ycy enfermee, sinon que depuis trois moys : mais la discontinuation procede pource qu’elle est occupee a travailler aultres personnages, contres lesquelz elle a conceu quelques injustes indignations. Et par ce moyen, pource que impossible luy seroit de nous persecuter tous ensemble (a cause de la distance des lieux) elle ne se trouve en ce chasteau que deux foys la sepmaine.
Et a l’heure elle faict recompense du temps qu’elle estime avoir perdu, car elle me faict double travail. Et pource qu’ilz sont deux jours passez qu’elle n’a assisté en ce lieu, je croys qu’elle viendra demain : mais puis que fortune m’a tant favorisee que elle a permis que j’eusse le delectable plaisir de ta veue, il est a croire, que elle est rassasiee de me persecuter. Parquoy l’apprehension future du mal que ceste perverse me pourra faire, ne me est tant triste qu’elle a esté au temps preterit : car la recordation de toy avec l’esperance de estre delivree de brief, me donneront force telle, que toutes molestations me seront faciles a tolerer.
Narration des adventures de l’une & de l’aultre partie des amans. Chapitre. VI.

Ce pendant que je escoutoie telles parolles, je feuz commeu a tant grande compassion que pour l’anxieté du cueur, fut ma face arrousee de affluentes larmes qui de mes yeulx distilloyent. Et quand je peuz parler, je luy dictz, helas ma bonne maistresse, comme a il esté possible que ta delicate personne ayt peu soustenir tant de cruelz & insupportables tourmens, certes l’on te debveroit colloquer au Cathalogue des martyrs, & de toy faire solennelle commemoration : mais comment monsieur ton mary a il esté si cruel, veu que jamais en amours ne te fust impartie aultre delectation que le regard & le parler pour cela tu n’avois merité si griefve punition.
A ces motz Madame me respondist, tu ne te doibs esmerveiller de mon mary : car par l’instigation de plusieurs langues malignes, il estoit stimulé a me tourmenter : car tu doibs croyre que l’on luy a faict tant de rappors que tu detractoys de moy, que a ceste occasion il estoyt tant perplex & doubteux qu’il ne sçavoit par son jugement, lequel determiner : ou si me conserveroit en vie, ou si a icelle il imposeroyt fin : car soys certain que s’il fust advenu, ou s’il advenoyt que je parvinsse a ce cinquiesme & dernier degré d’amours & que la chose vint a la notice de mon mary, tu doys entendre qu’il ne vouldroit ensuyvre l’exemple du Grec : lequel par le Phrygien, de sa femme fut spolié : Et nonobstant son ravissement voluntaire, si ne receut elle aulcune punition. Mais depuis le dixiesme an a son mary feist retour : lequel benignement la recuillit & accepta.
Aussy Philippe de Macedoine les amours de sa femme patiemment supporta. Mais bien suis seure que de telle pitié envers moy ne seroyt usee, car de la plus cruelle & ignominieuse mort que l’on pourroyt excogiter, l’on me feroit exterminer & prendre fin. Considere donc en quel peril estoyt ma vie par le dangereulx mors des langues pestiferes : qui ont prononcé ce que je croys n’avoyr jamais esté par ta bouche proferé. Je pense bien que quelque foys par attediation ta patience estoit expugnee : Et pour ce ne pouvoys user de telle discretion, comme l’urgente necessité le requeroyt, & a cause de ce, je presuppose que tu peulx avoyr dict quelque legers propos, non pas telz que les faulx relateurs m’ont recité, lesquelz pour honnesteté je me deporte de referer. Et aussy pour ne causer anxietez en noz cueurs, veulx imposer fin a ce propos : Te suppliant que ne me veuille imputer a malignité de courage, pourtant si je te rememore tes petites faultes : lesquelles je t’ay dictes seullement pour te donner a congnoystre la peine que toy & moy avons souffers, pour ne sçavoir simuler & faindre le contraire de ce que ton cueur & le mien desiroient. Ces parolles dictes, a ce qui s’ensuyt je donnay commencement :
Ma Dame je voys apertement, que les faulx delateurs ont esté occasion de noz tourmens, Et si quelque foys par impatience, comme tu dictz, j’ay indiscretement poursuivy mon amoureuse entreprinse pour deux causes je doibs impetrer mercy : l’une si est, pour ce que amour excessif a ce faire me contraignoit : Et l’aultre pour les peinez & travaulx insupportables que a ton service j’ay soufferte.
Disant ces parolles, elle interrompit propos : Et en soubriant, me dist : Guenelic, tu as oublié a dire ce que plus a ta cause serviroit : c’est que telle est l’humaine virile condition que l’homme pour n’estre satisfaict promptement, & a son desir, il se fastidie & ennuye : Qui souvent est cause de les faire exceder les metes de raison. Et pour ce si de cela l’on prenoit punition, bien peu en demeureroyent impuniz. Apres telles parolles ouies je luy dictz, Ma dame combien que telles excuses (que pour moy tu cerches) soient en desprisant le sexe viril, si ne te veulx je de ce reprimer : car il me souffist puis que de ta bonne grace je ne suys spolié : si te supplie de ne plus parler de chose qui nous puisse aulcunement contrister. Et veuille mediter & penser les moyens plus convenables pour te jecter de ceste captivité : affin que joieusement je te puisse emmener. Incontinent apres avoir ce dict, ma dame commença avec sa doulce voix a telles parolles former.
Tresdoulx amy, peu souvent advient que le temps trop serain n’apporte tempeste : aussy les demesurees lyesses si elles ne sont temperees, se reduisent en amaritude : je voys par tes gestes & contenances que grand jubarité t’est irritee : & te semble chose facile de me pouvoir delivrer, & ceste ymagination te procede a cause de l’affectueulx desir que tu en as. Mais si tu es bien considerant, tu penseras que es choses ou les vies & honneurs concernent, l’on doibt bien cogiter & penser, & puis faire sentence & conclusion.
Et premier que je te declaire quelle est mon opinion : je te supplie que me veuille narrer quel a esté l’estat de ta vie, depuis que tu fuz adverti de mon absence.
Apres telles parolles, pour satisfaire a son desir, sans riens reserver luy exprimay toutes les calamitez & miseres soubstenues en mes penibles & fatigieux voyages dont elle eust telle compassion que par adventure ne fut si grande a Scipion envers Massinissa.
Car je veis ses beaulx yeulx vers, arrousés de petites larmes ressemblant a perles orientales : lesquelles glorieuses larmes furent conciliatrices & confort de toutes mes peines preterites. Et quand la mienne dame vit que j’avoys achevé mon propos, ainsi me dist :
Je congnoys assez, O unicque seigneur, confort & salut de ma vie, que pour cause de l’affection que tu me porte, que sans tranquilité ne repos, tousjours a esté ta vie : mais puis que fortune de ta presence m’a faict digne, en mettant fin a mes lamentations, t’exposeray le moyen (entre tous les aultres) bien pensé & excogité, qu’il me semble plus utile pour a noz intentions parvenir. Et pour te le divulguer, tu doibs entendre que si en ta faculté estoit de captiver la benevolence de celluy qui est commis pour la garde de ceste prochaine forestz, il me semble que nostre nef seroit joincte au seur & desiré port : car cestuy homme a grand privaulté & familiarité au portier de ce chasteau. Et a cause de leurs accoustumees conversations, il frequente souvent en ce lieu. Parquoy au moyen de sa congnoyssance tu pourras facilement avec luy entrer, & aussy ceulx de ta compaignie : mais il fault attendre l’opportunité. Et si est chose tresurgente que tu saiche bien premier que tu viengne, si la dame maldisante ne sera point en ce lieu : car comme je t’ay predict, je suis certaine que de brief elle viendra. Je t’ay declairé toute ma conception & ultime conclusion : reservé toutesfoys que si aultre estoyt ton opinion, a ta prudence je m’en rapporte. Quand j’eux le tout entendu telles parolles je luy dictz.
O ma doulce dame, moderatrice de tous mes travaulx, tes discretes melliflues & doulces parolles me prestoient une suavité qui me preserve de tout ennuy pour la nouvelle joyeuseté : si que a grand peine puis faire louenge condigne de ton utile conseil. Mais toy estant celle, en laquelle reside prudence & humanité, selon ta benignité accoustumee m’excuseras. Et pource que la deesse qui envers Orpheus fut tant piteuse, qu’elle consentit Eurydice restituer, desja commence sa corne musser, contraincte me sera le sequestrer. Mais combien que je me parte avec le corps, de l’ame je te laisse dame & maistresse. Et te supplye que ne te veuille contrister, si mon retour est plus tardif que toy & moy ne desirerions : & ne pense que la dilation soit par ma coulpe maligne : mais pour donner meilleur principe a noz choses, a ce que bonne fin s’en puisse ensuyvir.
Et lors doulcement respondant me dist : Guenelic grandement je loue ceste tienne consideration : & ne soys timide que ton absence me soit tant triste que ne la puisse patiemment tolerer : puis que je seray certaine, que elle ne sera sinon que pour attendre le temps opportun. Et pourtant va t’en en paix, en ayant souvenance de moy. Et a l’heure apres le doulx & amyable congé de elle, je me departiz.
Subtilz moyens de l’amoureux pour parvenir a la presence de sa dame. Chapitre. VII.

Retourné a la maison ou je avoye laissé Quezinstra, le tout avecq luy communicquay, lequel ayant le tout distinctement entendu, me dict que l’invention par Helisenne excogitee luy sembloit assez subtile pour nostre entreprinse achever. Et je voyant que la chose ne luy sembloit difficile, je feux merveilleusement joyeulx : car plus content, ne en plus grand lyesse ne fut Cesar depuis la Pharsalicque bataille que je fuz. Et pour ce avec la recordation de Helisenne consommay quelque temps : puis apres quand je veiz l’opportunité, fainctement dissimulant je commençay a me enquerir & interroguer le gardeur de la forest en demandant a qui estoyt le chasteau de Cabasus, Et aussy quelles gens y faisoient residence. Et a l’heure me respondist que pour le present n’y avoit aultres gens que une dame : laquelle en grande extremité y estoyt detenue captive pour quelques occasions incongneues a tous les circonvoisins. Et lors Quezinstra & moy luy demandasmes se nul ne l’alloit visiter : A quoy il nous feist responce, que non, fors seullement la parente du seigneur, laquelle n’i assistoyt pour la consoler, mais au contraire, pour l’agiter, affliger & cruellement persecuter. A ces parolles luy dismes, que grand dommage estoit de l’infelicité de ceste dame, Et que si possible estoit de la pouvoir veoir, que pour ce faire a quelque peril ne pardonnerions. Et lors il nous respondist, que souventesfoys il y frequentoit par le moien de la grand familiarité qu’il avoit au portier, auquel totalement on se fioit. Et a l’heure tresinstamment luy suppliasmes qu’il nous voulut tant gratifier, que par son moien feussions dignes de la presence de ceste tant infortunee dame : A quoy en grand promptitude nous respondit, que le portier avoit expres commandement de ne permettre aulcune personne y entrer, Et pource que autant difficile seroit l’assister en cest chasteau, comme seroit d’entreprendre la restauration de toutes les piramides D’egypte, & de la royalle & populeuse Babylonne : & que de chose tant ardue entremettre il ne se vouldroit. A ces parolles fut ma grand joye convertie en trop grand anxieté, car ces motz ne me furent moins acerbes, que fut a Menelaus le recit du ravissement de sa femme, ce que voyant Quezinstra, me tira a part & me dist :
Ne vous esmerveillés pas trop, voyant cest homme qui n’est en riens favorable a voz desirs. Quelle obligation, quel contract d’amytié, quelle estroicte benevolence tient il avecq vous, qu’il doibve si facilement condescendre a voz plaisirs ? Si vous desirez sçavoir son ultime volunté : Il est necessaire de luy faire present de assez grand abondance de pecune. Et en ce faisant, je croys que sans grande contradiction se rendra a voustre vouloir obeyssant.
Nous lisons que la fille de Leda fut par ses damoyselles persuadee de se submettre au plaisir du Phrygien : combien que icelles damoyselles fussent estimees sy fidelles, qu’elles estoient comme gardiennes du corps de la royne deputees. Et mesmes de par le roy Menelaus, du quel elles estoient parentes. Mais elles furent prevenues de avarice : car riens n’est en ce monde, que par icelle ne soyt corrumpu. Et pourtant desistez vous de ceste precipiteuse sollicitude, en usant de mon conseil. Incontinent ces parolles ouyes, je vouluz bien sans aulcunement delayer, ceste deliberation accomplir, ce que je feiz. Et celle invention me fut tresutile : car cest homme de avarice prevenu, apres aulcune repulsion, au prendre se consentit : nous promettant de totallement satisfaire a nostre vouloir : & conclusmes que la nuict prochaine environ deux heures, devant la venue de la belle Aurora, nous transporterions au chasteau de Cabasus.
La nuict accompaignee de desir, ne me permist aulcunement reposer. Et quand l’heure de partir fut venue, au lieu desiré nous transportasmes. Et tout subit que le portier eut la voix de nostre conducteur entendu, assez promptement la porte ouvrit. Et comme esmerveillé de l’extemporanee venue, luy demanda la cause de si grand hastiveté : attendu que ceste heure estoit plus commode & disposee a repos que a aultre chose. Et ce pendant qu’il proferoit telz motz, dedans la porte nous entrasmes : ce que voyant le portier fut merveilleusement irrité. Parquoy a nostre conducteur demanda, dont luy procedoit ceste temeraire hardiesse, de avoir admené gens avec luy. Et pour quelle occasion il avoit faict. Las dist il, bien m’avez deceu & circonvenu, dont je m’esmerveille : car je avoys en vous totalle confidence : je voys apertement, que ceste chose sera cause de me ruyner & exterminer : car si la parente de monsieur en est advertie : il n’y aura excuse qui pour ma salvation soit utile. Et lors nous luy commençasmes a dire, mon amy, desistez vous de ceste timeur qui vous est intervenue, & condescendez a nostre vouloir : qui est tel, que premier que nous absentons de ce chasteau, nous delivrerons la dame de la captivité en quoy elle est detenue. Et pour ce, regardez de nous favoriser en cela. Et si ainsi le faictes, vostre service ne sera sans remuneration : Mais si aulcunement estiez a noz desirs contraire : & que feussiez cause de quelque esmotion, ou tumulte : bien vous pouvez pourveoir de vraye contrition & patience : car sans aulcune difficulté, premier que les gens surviennent, par mort violente vous feray finer. Quand le portier eut entendu mes parolles considerant que sa vie estoit en la puissance d’aultruy : sans ce qu’il fust en sa faculté de pouvoir resister a nostre conducteur demanda si de nostre estat il avoit aulcune notice. Et si nous estions des parens ou aliez de madame : auquel il respondit, que il estoit ignorant de cela. Et que nous estions gentilz hommes a luy estrangers : qui par subtiles ingeniositez & continuelles persuasions l’avions seduict, par donner a entendre que seulement desirions de veoir madame Helisenne : Et que par estre trop credule, il avoit esté deceu. Le tout distinctement entendu par le portier, voyant que force luy estoit de obtemperer a nostre vouloir, nous dist, que de nous favoriser en cela ne sçavoit quelque moyen, sinon que de force convenoit rompre l’huys de la tour. Et apres qu’il eut ce dict, se voulut absenter, disant, que pour le saulvement de sa vie, luy estoit necessaire de se rendre fugitif, sans jamais au pays faire retour. Et lors estantz timides que mal ne nous en advint, je luy prohibay le partir. Et luy dictz, que de ce lieu premier que nous ne partiroit. Et lors pour le contenter, luy feis present de assez grosse somme de deniers, dont il se tint merveilleusement content : puis apres sans plus tenir long propos, a l’huis de la tour feusmes conduictz : lequel fut incontinent par violence rompu. Et en entrant dedans la chambre, gratieusement saluasmes ma tresdoulce dame Helisenne, laquelle me dist ainsi.
Infortuné delivrement de Helisenne, & fin des amours de Guenelic. Chapitre. VIII.

O Guenelic je ne puis conjecturer, quelle lyesse pourroit estre si grande, que elle peult celle que presentement je sens superer, ny encores approcher.
O dieux quelle influence celeste de telle beatitude m’a rendu digne.
O felice presence : qui m’est de si grand contentement, que le puis exprimer : car jamais Demetrius a Almya, Leander a Hero, Juppiter a Europa, ne Hercules a yolle, ne furent tant acceptables ny aggreables que tu es a moy. Et si je reputoye heureuse la veue que ces jours precedentz par le benefice de la fenestre me fut concedee, ceste icy excede trop en felicité : car j’estoye fort perplexe & doubteuse que ne peusse parvenir a ma future delivrance : mais a ceste heure par ta providence, je me voys totalement liberee de mon antique travail. Apres ceste amoureuse & doulce prononciation je luy ditz.
O ma dame unicque, soys certaine que si ma veue te donne plaisir, le assister en ta presence me est bien autant plaisant & delectable que jamais fut Andromeda a Perseus, l’egyptienne au triumphateur Cesar, & la belle nymphe Eperye a Esacus. Mais pource ma dame que trop lente departie nous pourroit nuyre, il convient executer noz deliberations, & nous preparer a nostre expedition. Tout subit que j’eux imposé fin a mon dire, ma dame se tourna vers une antique damoyselle : laquelle avec grande observance de fidelité l’avoit servie. Et a ceste occasion, ainsi luy dict, m’amie pour ne vouloir user d’ingratitude, je vous veulx retribuer des bons & aggreables services que m’avez faict : pour recompense desquelz, liberalement vous donne assez grosse somme de pecune : que trouverez en ce mien petit coffre, dont voyla la clef. Et en ce disant, luy presenta : dont la damoyselle grandemenent la remercia : puis luy dict, ma dame je suis grandement letifiee de veoir imposer fin a voz assiduelles anxietez, mais je suis timide que quand la chose sera parvenue a la notice de monsieur vostre mary & de sa parente, qu’il ne me facent souffrir quelques molestations. Car ilz pourront suspecter que je suis de voz secretz participante : vous sçavez que en leurs yres sont tant precipiteulx que tresfacilement envers leurs serviteurs sont cruelz. Et lors ma dame luy respondist, M’amie, vous pourrez certifier a monsieur mon mary & a sa parente, que mon amy Guenelic, pour lequel j’ay enduré si griefve peine, tant par subtile ingeniosité que par force, est entré en ce chasteau avec certaine deliberation de m’en jecter dehors : a quoy je n’ay faict aulcune resistence : car le seigneur amour qui sur moy a domination & seigneurie, me presse & stimule de le suivir. Et pour ce advertirez monsieur mon mary, que s’il a desir de femme qu’il s’en pourvoye : & de jamais me veoir, toute esperance luy soyt perdue : car je n’ay intention de jamais en sa presence assister.
Incontinent apres ces parolles, nous sequestrasmes du chasteau pour venir a la porte, ou noz chevaulx estoient tous prestz & appareillez : sur lesquelz montez, non lentement mais en grande & extreme diligence commenceasmes a cheminer. Mais ce pendant quelque infelice influxion du ciel permist que la dame maldisante fust de nostre affaire certioree : Et ceste infortune nous advint par ung meschant & malheureux garson, qui toutes les devises que nous avions tenues au chasteau avoit entendu : Et par ce moyen, sans que nous en prinssions garde, s’estoit de nous absenté pour a la cruelle dame en faire ample recit. Helas ce nous fust occasion de convertir nostre grand hylarité en trop grand amaritude : car comme nous cheminions dedans la forest & n’estions encores que a quatre mille de distance du chasteau de Cabasus, il nous sembla ouir ung merveilleux bruict de chevaulx. Et a ceste occasion ma dame fut fort timide : car la pensee son mal prevoyant recogitoit & pensoit toutes les choses qui la pouvoient offenser. Et pour ceste cause me dist, Guenelic, je ne puis conjecturer dont me procede l’anxieté douloureuse qui au cueur m’est survenue, je suis en une extreme perplexité, doubtant que se ne soit quelque presage de mal futur, car le bruict que nous avons ouy, me mect en doubte, Et a l’heure moy qui moins angustié & adoloré n’estoye la commençay a reconforter, quand de plus en plus augmentoit le bruict. Et tost apres apperceusmes la grand multitude de gens qui tous d’une voix unanime se escrioyent, O ravisseurs & non point chevaliers, rendez nous la dame que vous avez seduycte, ou aultrement par force serez contrainctz. Par ces parolles fut la mienne Dame de si cruel travail affligee, qu’il n’estoit possible de plus. Et pour ce avecq une voix fort oppressee, ainsi me dist.
Helas tresdoulx amy, je voys apertement, que en ce jour que nous estimions tant felice pensant qu’il feust principe de nostre perpetuelle beatitude, nous sera tresmalheureulx : car ce nous est chose manifeste, que par mort acerbe, furieuse & execrable immaturement finerons noz jeunes jours. Quand j’entendis ces piteuses & lamentables parolles (combien que ma douleur interieure fut grande) je dissimulay en face le tourment que le triste cueur sentoit. Et pour la consoler, luy disoye qu’elle feust ferme & de bon couraige : car je avoye bonne esperance que quelque vertu divine, de peril mortel nous preserveroyt, & en ce disant, contemploye sa face qui tant estoit pasle & descoulouree, que plus morte que vive ressembloit. Quoy voyant Quezinstra & moy, feusmes de advis de la descendre & poser soubz ung arbre, craignant que par debilitation son travaillé corps peust tumber. Mais pas plus tost ne l’euz descendue & que feusmes remontez, que nous feusmes assailliz de toutes partz. Et lors mettant les mains aux espees commenceasmes a nous deffendre virilement : Et de telle sorte, que du principe chascun de nous abbatit le sien qui depuis n’eurent puissance de eulx relever : mais eulx confiant de ce qu’ilz estoient gros nombre, par grande superbité mettoient peine de nous grever, tellement que Quezinstra & moy feusmes ung petit blessez : mais noz vulnerations ne furent cause sinon que de plus en plus nous eschauffer. Et pour les enormes coups que continuellement recepvoient noz ennemys : le nombre commença si fort a diminuer, qu’il n’y eust nulz d’eulx qui ne feust merveilleusement timides : Parquoy ne feirent plus gueres de resistence. Et apres qu’ilz eurent long temps souffers, se rendirent fugitifz. Et en leur absentantz tous ensemblement donnoient maledictions a la dame maldisante, pour ce qu’elle les avoit stimulez de nous invader.