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Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Premiere Partie. (continued 3)

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LA SECONDE PARTIE DES ANGOISSES DOULOUREUSES composees par Dame Helisenne, parlant en la personne de son amy Guenelic :

Ou sont relatees les angoisses dudict Guenelic. Chapitre. I.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Combien qu’il soit croyable & concessible, que par enucleer & declarer les Angoisses & douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer & temperer, toutesfoys je n’espere que par le relater de mes anxietez douloureuses me soit imparty aulcune diminution de travail : & aussy a ceste intention, je n’ay donné principe a l’œuvre presente : mais seulement pour exhorter tous jeunes jouvenceaulx d’eviter l’insupportable charge D’amours, (au moins s’ilz ne se veullent regir & gouverner soubz l’empire & seigneurie de Cupido) en observant les coustumes que le vray amoureux doibt avoir : Lesquelles sont d’estre magnanime, modeste, secret, soliciteux & perseverant, & de tout accident patient, & non point superbe, difficile ne obstiné. Mais doulx, flexible & obeissant, selon les occurrences, affin de ne succumber en telle extremité, ou par deffault de telles perfections, on peult estre reduict. Helas moy paouvre miserable, qui trop tart congnoys mon imprudence & inconstance, je n’ay juste cause de me plaindre D’amours, combien que l’excessive douleur (dont continuellement je suis angustié & adoloré) en procede, non par le deffault de ma dame, mais par ma follye & indiscretion. Ceste mienne consideration me cause tant d’anxietez & tristesses, que ma langoureuse vie m’est plus acerbe que une cruelle & violente mort, pour les afflictions dont ma douloureuse ame est continuellement agitee. Mais toutesfoys bien que le declarer de mes peines intolerables ne se puissent narrer sans augmentation de douleur, si me veulx je efforcer de le rediger par escript : Considerant que ce dont je veulx faire le recit, est digne de perpetuelle memoire. Et pourtant je veulx obsecrer & supplier l’altitonant plasmateur, de me faire ceste grace de bien vous sçavoir escripre & exhiber l’œuvre presente.

Au temps que le filz de yperion faisant son cours parmy le zodiacque, eust tant sejourné es parties meridionalles, qu’il attaignit la queue des poissons, & donnoit principe a retourner les frains de ses nobles chevaulx vers nostre climat & hemisphere, et se preparoit le temps delicieulx & moderé, La gentile Philomena encores memorative de la villaine opprobre & injure en elle commise, par le faulx traditeur Terenes, recommence ses souspirantes & armonieuses querelles. Et le pervers & furieux Mavors monté dessus son impetueux curre, stimule tous nobles cueurs au marcial exercice. Moy estant en ma florissante jeunesse, aagé de vingt & deux ans, j’estoye en varieté de pensee, en vacillant par plusieurs foys pour ne sçavoir bien discerner, lequel me seroit plus utile de m’occuper a l’art militaire, ou de continuer l’œuvre literaire, a laquelle j’avoye donné commencement pour parvenir de m’exalter jusques au siege de Minerve. A l’heure je n’avoye encores sentu en ma jeune pensee l’ardente flamme d’amours. Je ygnoroye ou la vie des miserables amans se consiste. Je ne sçavoye quelz embrasemens ont accoustumé de sentir ceulx qui de Venus & Cupido, font leur Dieu en terre : laquelle ardeur m’a depuis avecq si grande vehemence aggressé, que j’estime que nul palus, fleuves, torrentz, & tout ce qui est apte a refrigeration, ne pourroit l’inextinguible chaleur refrigerer. Helas j’estoys encores franc & libere, & n’entendoye seulement que a mes lucratives & honnorables affaires, quant amours (je ne sçay pour quelle occasion) me vulnera le cueur d’une sagette, ou flesche dont aultresfoys fut navré Phebus : & ce me advint par le seul regard d’une dame, qui me insidia & lya pour jusques aux cendres me retenir captif. Je m’efforçay du principe de vouloir resister, ce qui ne fut a mon pouoir & faculté. Quoy voyant delaissay toute esperance de m’en pouoir desister, & commençay a considerer la qualité de ceste dame : en laquelle, je comprins estre la beaulté de la grecque Helene, de Estolle la romaine majesté, la gravité de Marcia, la modestie de Argia, la facetieuse elegance de Julia, la pytié de Antigone, la fervente tolerance de Hisicratea, la doulce urbanité de Cicilia, & la haulte celsitude de Livia. Apres avoir consideré toutes ces choses, l’amour croissoit & augmentoit, & avec si grande vehemence me possedoit & seigneurioit, que mon esperit ne la pouoit soubstenir, Car il sembloit que le feu d’amours feust allumé par toutes mes puissances.

Moy estant ainsi vaincu, lié & conclavé, je commençay a mediter & rememorer les amours de plusieurs : lesquelz a telz embrasemens n’ont peu resister : & survint en ma pensee le pasteur Troyen, qui tant a son desadvantage veit Citharee. Puis comparut en ma memoyre le fort Achilles lequel estoit invulnerable, parce que sa mere la deesse Thetis l’avoit plongé en l’ung des fleuves infernaulx, appellé Styx. Mais pour ce ne peult evader qu’il ne feust attainct de la doree sagette de Cupido. Apres me vint souvenir de plusieurs aultres, comme Hannibal, Certorius, Demetrius, & Philippe de Macedoine. Apres je consideray avecq quelle force amour a superé Aristote, Platon & Virgile, lesquelz nonobstant leurs sciences ont esté subjuguez de l’invincible puissance D’amours.

Apres avoir distinctement recogité toutes ces choses, j’euz ferme propos, & irrevocable deliberation de me rendre obeyssant, & lors je licenciay de moy toutes aultres cures & solicitudes, pour incliner mon entendement a ses pueriles excercices, que la juvenile aage a de coustume user : assavoir, sonner, chanter & saulter. En semblables actes la vie, la renommee, le temps & la faculté consumoye, & en telles vanitez je me letifioye, & me prestoit amour port & faveur, en sorte que apres aulcunes lettres receues tant d’une part que d’aultre, & aussi avoir parlé quelque foys, ne restoit aultre chose que le temps opportun, & le lieu commode, pour accomplir les affectueux & ferventz desirs : mais pource qu’elle estoit mariee, estoit chose difficile, qui fut occasion que je commençay a me attedier & ennuyer.

Deux amys qui descouvrent les secretz de leurs amours l’ung a l’autre. Chapitre. II.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Desja deux foys avoit Phebus le zodiacque enluminé, depuis que m’estoye laissé superer par le filz de Venus, & pour ce, comme fastidié de tant de vaines sollicitudes, par impatience : Je commençay a increper ma dame, luy attribuant le vice d’ingratitude. Non obstant je continuoye ma poursuyte, en sorte que par mon inconstance, je donnay manifeste demonstrance a son mary de la chose ou je pretendoye. Quoy voyant sans dilation il la feit absenter, comme il est bien amplement exhibé au premier livre de ses angoisses.

Je fuz long temps depuis son partement sans en estre certioré, parquoy fort esmerveillé estoye de ce que ne la veoye plus. Je m’en devisoye souvent avec ung mien fidelle compaignon, le nom duquel estoit Quezinstra, & estoit extrait de noble & tresanticque generosité, & des son enfance avoit esté instruict a l’art militaire : & en ce ne demonstroit degenerant de ses progeniteurs. Mais Fortune qui le plus souvent les mauvays exalte, & les bons deprime, luy avoit esté cruelle ennemye : car de la maison paternelle avoit esté expulsé, & ce qui en fut occasion, fut par sa souveraine beaulté, parce que sa marastre en fut d’ung tel desir attaincte, que contraincte luy fut de l’inciter & prier qu’il voulust accomplir son vouloir luxurieuz & inceste, a quoy il ne se voulut consentir : car pour l’honneur & reverence de son pere il avoit vergongne des objections & persuasions qu’elle continuoyt. Mais quand la jeune dame se veit par plusieurs fois reffusee, elle commença a convertir amour en mortelle hayne, parquoy elle conspira pour le faire totalement exiler, en faisant piteuses complainctes a son mary : disant que son filz avoit voulu son honneste pudicité violer, & pour ce il fut banny & expulsé comme furent pour semblables causes Hippolyte, & Bellophoron. Mais je vous veulx exprimer dont procedoit la fidelissime amytié qui estoit observee entre nous, qui fut a l’occasion que le premier jour que je fus surprins d’amours, comme je me pourmenoye en ung petit boys pres de nostre cité, nous nous rencontrasmes & prismes congnoissance l’ung a l’aultre, en narrant chascun de nous les causes de noz anxietez : & pource qu’il me feut advis qu’il precedoit tous aultres (que jamais j’eusse veu) en discretion & prudence, Je luy feiz offre de tant de petit de biens que en ma faculté j’avoye, pour a sa voulenté en pouoir disposer, dont grandement me remercia. Et en telles devises entrasmes en la cité, laquelle Quezinstra trouva plaisante & delectable, parquoy il delibera d’y faire sa residence, ce qu’il feist. Et pource que journellement conversions ensemble, ma coustume estoit de luy reciter toutes mes fortunes, bonnes & adverses, qui au service d’amours me survenoient : & luy qui estoit jeune d’aage, & anticque de sens, me conseilloit tousjours de me desister de telle sollicitude & soing trop puerile, en me exhortant d’exercer œuvres viriles & de louenges dignes. Ung jour entre les aultres, (comme il me faisoit aulcunes remonstrances) mon acerbe fortune permist de sçavoir ce dont continuellement je m’enqueroye : c’estoit de l’occasion de la privation de la veue de ma treschere dame Helisenne. Car par l’ung de mes serviteurs, de son absence je fuz adverty.

En la saison que les arbres se despouillent de leurs verdissantes beaultez, Vulturnus le froid vent venant de Septentrion, estoit annonciateur de l’ivernalle froidure : & son compaignon Boreas congeloit la liquidité des fleuves decourans, & les transformoit en cristal immobile. Alors les tristes nouvelles me furent exhibees : ce fut de la douloureuse transmigration de celle qui estoit de moy souveraine imperatrice. Helas quand si acerbes parolles me furent prononcees, en si grande terreur m’entrerent dedans l’entendement, que peu s’en faillit que ne tombasse mort : & n’eust esté que ce mien parfaict & fidelle compaignon en ma presence assistoit, je feusse subcombé en quelque inconvenient irrecuperable : mais pource que par la mutation de ma couleur, l’extreme travail que je souffroye avoit comprins : Il se monstra diligent de me secourir, toutesfoys je ne differay en sa presence de me plaindre & lamenter, & commençay a dire ainsi.

O aveuglee & instable fortune insidiatrice de tout bon entendement, fabricatrice de tous dolz & frauldes, je voys apertement que par tes subtiles inventions : ingenieusement tu m’as privé de la veue de celle sans laquelle impossible me sera de vivre. Las je ne sçay si les dieux sont irritez contre moy, Et quand pour vindication t’eussent permis de user de crudelité en ma personne, toutesfoys je suys ignorant quelle pourroit estre l’occasion.

O souverain Juppiter, je ne suis celluy qui a ton sacré royaulme avec les geans mis le siege.

O Saturne, ce ne fut pas moy qui de ton paternel royaulme te exhereda.

O Titan, je ne suis celluy qui de vostre droit hereditaire vous priva.

O belle Venus, ce ne fut pas moy qui les artificielles retz, au prejudice de toy & de Mars fabrica.

O tresillustre illuminateur de l’universel monde Apollo : je ne suis celluy qui ton filz Phaeton fulmina.

O Mercure, je ne fuz oncques insidiateur a nul de telz conseilz.

O Phebé, en tes longues amours jamais ne te troublay.

O Juno & Pallas, je ne suis celluy qui le jugement de la pomme contentieuse, en deteriorant voz divines beaultez prononça.

O custodes infernaulx, contre vous au grand Alcides, ne a ses loyaulx compaignons ne prestay faveur, pour de vostre regne vous spolier.

Helas donc pourquoy si cruellement suis je angustié ? ne pour quelle occasion conspirez vous contre moy ? helas par si grand rage le cueur me consomme, que je ne desire que la fin de ma miserable vie.

O Lachesis, Cloto, & Atropos dissipatrices de tous humains, venez a moy qui tant vous desire.

O umbres sans honneur de sepulture.

O esperitz damnez, pourquoy pour me ruyner n’entrez vous dedans mon corps ?

O souverain Dieu Juppiter, je te supplye que de ta main puissante par tes legeres sagettes me faces fulminer, ou s’il est possible de me faire finer encores par plus horribles tourmens.

Je prie tous les Dieux celestes, silvestres & montanicques, que sans dilation vueillent imposer fin a ma douloureuse & penible vie. Et en proferant telles ou semblables parolles, s’ensuivoyent larmes plus chauldes que la flamme du mont de Etna, & estoye par ire & douleur si aguillonné, qu’il fut impossible de plus sçavoir aulcunes parolles proferer. Quand Quezinstra veit que en telle extremité j’estoye reduict, benignement me voulut reconforter, & a telles parolles il donna commencement. Trescher amy, voz angoysseuses douleurs me font succomber en une extreme tristesse, & encores plus me desplairoit si du principe ne me feusse efforcé par continuelles simulations, vous pensant desmouvoir de vous adonner a tant tristes coustumes, lesquelles une foys en l’homme plantees, non sans grande difficulté, ne se peuent extirper ne abolir : Car cest appetit sensuel, est une infirmité incurable, de laquelle nayssent oblivion de Dieu & de soymesmes, perdition de temps, diminution d’honneur, discordables contentions, emulations, envies, detractions, exilz, homicides, destruction de corps, & damnation de l’ame, & en la fin nul fruict n’en vient, comme presentement le pouez congnoistre. Toutesfoys ne vous en pouez desister, a l’occasion que long temps avez plus suivy vostre inutile volenté, que la raison. Et pour ce estes totalement disposé de persister. Mais si debvez vous considerer que folle & non saine est la solicitude ou esperance ne se peult promettre, vous voyez que par vostre inconstance, & pour n’avoir poursuivy par moyens conveniens, vous estes occasion de la transmigration de vostre dame, & si estes ignorant du lieu de sa residence. Comment doncques sera il possible (puis qu’il y a deffault de l’object) de parvenir a ce que si affectueusement desirez ? certes je n’espere aulcun remede en vostre cas, sinon que par bonne discretion mettez peine de mitiger vostre fureur, & ne soyez du nombre d’aulcuns hommes, lesquelz sont si melencolicques & dedaigneux, que quand les choses ne viennent selon leurs desirs, subitement veulent mourir, qui est evidente demonstrance qu’ilz sont submergez en leurs lascivitez, & pour ce sont si impatientz & importuns, & le plus souvent pource que de raison sont alienez. La faulte qui leur doit estre attribuee ilz l’adaptent a fortune ou a amours : lequel par ignorance ilz estiment ung Dieu.

O combien sont detestables ceulx qui si presumptueusement attribuent divinité a ceste effrenee libidinosité, qui de tous espritz prudens debveroit estre contempnee : & pour ce necessairement vous fault mettre peine de vous reduire, & retirer les yeulx de vostre tenebreuse pensee, de l’inicque amour qui tant l’a occupee, & prenez mon amyable record en usant le contraire de ce que le cueur vous stimule. Pour troys choses est l’homme faict subject : ou par nature, ou par education, ou par discipline, aulcunesfoys de vice, & aulcunesfoys de vertu. Faictes doncques demonstrance que par aulcunes d’icelles, vous ne soiez esclave de vices, & ne permettez que ung triste accident adnichile les dons de graces, desquelz Dieu & nature vous ont doué.

Apres que j’euz escouté telles remonstrances (dont l’elegante & doulce prononciation, excedoit celle qui jadis distilla de la melliflue bouche du treseloquent Nestor) ainsi commençay a dire.

Quezinstra comme ainsi soyt que par raisons assez persuadentes vous efforcez de confondre & dissiper la puissance D’amours, laquelle est si grande que suffisamment ne la pourroit descripre toute la congregation de Pernase : vous pouez avoyr leu les histoires tant anticques que modernes : lesquelles font mention de plusieurs tant hommes, que femmes ensemble enchesnez, qui ont deliberé de eulx deslier, ce que n’ont peu faire, Mais par ceste passion sont mors comme Dido & Phyllis : lesquelles par amour violentement leurs vies finerent, comme prochainement se terminera la mienne : car par naturelle inclination contrainct je suis d’aymer chose gentille, honneste, & belle, comme est ma dame. Et plustost que de mon entreprinse laisser, me exposeroye a plus grand peril que ne fist Theseus D’athene, en domptant le monstre Minotaurus, ou que ne fist Jason a la conqueste de la riche toyson. Car je suis le defortuné qui tresaffectueusement la mort desire, qui me seroit liberatrice de mes peines & insupportables travaulx. Helas office de pitié auroit esté, si ma mere genitrice eust usé envers moy comme firent Progne ou Medee a leurs enfans : car le consumer languir par semblable passion, m’est trop oultrageusement acerbe.

Ce pendant que proferoye telles parolles, par plus grande yre me frapoye, & desrompoye mes cheveulx plus que ne faisoit Agamenon : lequel par furieuse douleur sa belle perrucque dilaceroit & rompoit : & a l’heure le mien compaignon s’efforçoit de me dire plusieurs parolles de confort, & entre aultres choses me disoit.

Guenelic je vous prie que par icelle amytié que m’avez tousjours porté, que vueillez vostre infortune avec deue esgalité tolerer & soubstenir, sans vouloir resembler a Marc Antoine & Neron Empereurs, ne aussy a Niobé & Arthemisie : lesquelz par leurs lascivitez abbregerent leurs vies, sans apprendre la vertu de vraye patience. Bien suis certain, que par la vehemence d’amours estes fort angustié : car tant plus ceste amour se trouve en ung subject plus ingenieulx & delicat, Plus griefvement le moleste, exagite & trouble. Et puis que evidemment je congnois, que pour perpetuel mancipe du seigneur Cupido vous estes dedié : Ce vous seroit chose tresurgente par l’exemple de Assuerus vous deslier d’ung neu, & vous lier en ung aultre, comme ledict Assuerus se sequestra de l’amour de Vasti, par le moyen de la belle & gracieuse Hester. D’aultre remede ne y a a vostre acerbe douleur, & aultrement vous seroit intolerable. Mais comme recite Aristote, que par la diversion d’ung fleuve, qui s’espand en plusieurs russeaulx, l’ung se diminue pour l’autre, & les derniers appetissent & deseschent les premiers : semblablement de plusieurs voluntez accumulees, les dernieres font oublier les premieres. Vous sçavez que en ceste cité y a grand nombres de belles dames disposees a aymer & a estre aymees. Disposez vous doncques de vous conformer au vouloir de quelque belle dame : laquelle facilement se submettera a vostre plaisir, tant a l’occasion de vostre beaulté, que de vostre florissante jeunesse. Et par ce moyen de l’aultre Dame vostre liberté retirez.

Ainsi comme Quezinstra me persuadoyt de me divertir de l’amour de ma chere Dame, en grand promptitude je m’efforçay de confondre ses dictz par exemple efficacieuse, & luy dis.

Quezinstra je suis certain & la verité est telle, que ung arbre transplanté le plus souvent deseiche, pourtant que a chascun est le plus naturel la terre de sa premiere semence, que une aultre estrange & incongneue. J’ay une foys mis mon cueur en ceste Dame avec si grande ferveur, que ne le puis ne le veulx distraire, pource que ne seroit chose honneste, licite ne concessible de permuer mes amours, veu & consideré que la mienne Dame est tant accomplie en dons de grace & de nature, que nulle ne se retrouve a elle equiparable. Et pour ce je prie le souverain des Dieux Juppiter, que son ire me confonde, ou que le frere & la seur, filz & fille de Lathone, de leurs splendeurs me privent, ou que les fœtides & puantes Harpyes par leurs infections stercoralles puissent infecter le lieu de mon habitation, ou que mon corps soit escartelé (comme fut celluy de Hippolyte) plustost que je soye si facile a me pouoir divertir ne diviser mon cueur en divers lieux. Et pourtant je vous supplie, que plus ne me vueillez insister au contraire, vous priant avoir recordation de nostre vraye amitié, affin que de vostre conseil & ayde ne me vueillez deffaillir presentement. J’ay certaines intelligences que amour est une essence : a la fruition de laquelle, par travaulx fatigues tolerances & douleurs insupportables se parvient. Et pour ce j’ay ferme propos de ne pardonner a aulcun peril. Je veulx cercher tous pays habitables, en surmontant de Ulixez les peregrinations, pour ma dame retrouver, considerant que a gens diligens & soliciteux, toutes choses sont deues. Hercules, Theseus, Pyrithous, Eneas, & Orpheus descendirent aux enfers, pour satisfaire a leurs aspirantz desirs : je ne suis moins desirant qu’ilz estoyent. Et pour ce je ne doubte riens : car l’ingenieusité faict l’homme hardy, & si n’est riens que amours ne puisse faire. Quand j’euz imposé fin a mon propos, Quezinstra donna principe a son parler & dit ainsi.

Guenelic je sçay bien, que a cueur totallement disposé, castigation, priere ne conseil, ne peuvent valoir : & pource que j’ay manifeste evidence, que de mes exhortations l’operation en est vaine, jamais plus ne vous en parleray, & me veulx deliberer, d’autant qu’il sera en ma faculté, vous prester ayde : car je vous porte si grande amytié, que de moy pouez disposer, comme de celluy qui est plus vostre que mien. Mais toutesfoys de cercher tant de païs que avez deliberé, sera chose fort penible & difficile, & encore si bien considerez, pour le present ne se pourroit faire, a l’occasion que le temps n’est a ce disposé : car necessairement fault attendre que l’hyvernalle froydure soit passee, affin que la ferocité de Eolus se mitigue : car aulcunesfoys par imprudence on est occasion de se nuyre. Le prince des poetes Homere louoit Enee, pour sa science de craincte : car ce n’est moindre vertu le fouyr, que est le demourer, (quand le temps ainsi le conseille.) Et pour ce patiemment vous fault attendre l’opportunité du temps : & ce pendant pour vous consoler & aulcunement letifier, souventesfoys la doulce memoyre de Helisenne raconterons.

Ouyes les parolles de diverses pensees & imaginations, fut mon entendement occupé, mais aulcunement me reconfortoye de la promesse par Quezinstra a moy faicte. Et a l’heure en larmoyant luy dis. O mon doulx amy les parolles de confort que me avez dictes, me sont occasion de temperer mon angoysseuse douleur. Car pource que je cognois la purité de vostre amour, & l’integrité de vostre noble cueur : par longue experience, Je suis certain, que je ne trouveray les parolles des effectz dissemblables : parquoy & vif & mort demeureray vostre debiteur. Ceste vostre discrete consideration de verité accompaignee, me rend facile a attendre patiemment le temps opportun.

Rencontre de brigans sur le chemin, & de leur deffaicte. Chapitre. III.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

En tel propos passasmes ce jour, & tousjours depuis je souffris plus temperement. Mais par innumerables foys je priay Apollo en disant.

O Apollo si aulcune souvenance du gentil laurier encore te reste, je te supplie que en plus grande promptitude veuilles faire ton cours. Puis apres quand la splendide fille de Lathone commençoyt a ses cornes demonstrer, je disoye.

O Phebé si encores aulcune memoire de ton amy Eudimion aupres de toy faict residence, vueille avoir compassion de moy, & te monstre diligente & legiere en ton cours, pour abbrevier le temps. En tel exercice passé plusieurs jours, jusques a ce que le temps se commence a preparer selon mon affectueux desir.

Et a l’heure Quezinstra & moy sans plus vouloir differer, deliberasmes de partir. A la deliberation nous donnasmes l’effect : & soubz couleur de vouloir peregriner & visiter aulcuns sainctz lieux, prins congé de mes parentz & amys, & prismes nostre chemin devers une noble Cité, le nom de laquelle estoit Sirap : mais premier que nous y peussions parvenir, nous intervint une perilleuse adventure, dont je vous veulx faire le recit. Ce fut comme nous passions par une grande forest, nostre acerbe fortune permist, que feussions rencontrez de plusieurs gens de detestable vie : car de aultre chose ne servoyent, que de furtivement piller ceux, qui par ceste forest passoient. Et ce voyant telle maniere de gens, je fuz commeu de quelque timeur, car ces infelices ravisseurs, par leurs philosomie ne se demonstroyent moins cruelz, que Busiris en Diomedes, mais mon compaignon qui moult se fioit en sa force, par ung magnanime couraige, me commença a exhorter, me disant que virillement nous convenoit deffendre. Ce pendant ceste mauldicte sorte de gens s’approcherent de nous : & l’ung d’eulx qui excedoit les aultres en haulteur & puissance de membres, avec une grande audace & superbité nous dict, que sans aulcune dilation luy feissions delivrance totalle de ce que nous avions de pecune, ensemble de noz chevaulx & habillemens. A quoy Quezinstra feist response, que nous n’estions deliberez de ce faire, mais les prioit qu’il nous laissassent aller, sans nous vouloir molester ny oultrager. Incontinent ceste response ouye, ilz commencerent a nous assaillir, & lors Quezinstra mettant la main a l’espee ce commença vertueusement a deffendre, en sorte que du principe donna si grand coup sur la teste de l’ung, que oultrageusement fut vulneré, parquoy violentement luy convint baiser la terre. Puis apres de toutes se forces s’esvertua & donna sy merveilleux coup dextre a ung aultre, que de part en part fut transpercé, & a l’heure a l’exemple de luy me deffendoye, & me fut fortune favorable, en sorte que de ma main en blessay deux si fort, que depuis ne fut en leur faculté de nous nuyre : Ce que voyant les aultres, commencerent a estre timides, toutesfoys celluy qui premierement avoit esmeu le debat, les instiguoit & exhortoit de non laisser leur entreprinse, & lors ilz s’accumulerent & assemblerent en trouvant moyen de tuer noz chevaulx, dont nous feusmes merveilleusement irritez, & par especial mon compaignon, duquel le corps & le couraige n’estoit aulcunement fatigué, mais tousjours continuoit & perseveroit en magnanimité, gentilesse & force de couraige. Si se vint adresser a celluy qui estoit le plus puissant, & qui plus nous grevoit, en luy donnant si grand & enorme coup, qu’il luy fendit la teste jusques aux dens. Puis apres d’ung aultre coup abatit a ung aultre le bras & l’espee par terre, ce que voyant les aultres, craignant d’estre precipitez comme leurs compaignons, se renderent fugitifz. Toutesfoys pour purger la terre de gens si abominables & detestables, en grand diligence par nous furent poursuyvis, & eulx voyans qu’il ne leur estoit possible de evader le peril mortifere, se retournerent resistant le plus qu’ilz peurent en sorte que Quezinstra, qui n’estoit encores gueres blessé, fut vulneré a l’espaule senestre. Et moy qui pres de luy estoye, feuz griefvement navré au bras. Mais toutesfoys pour ce ne nous desistames de les vouloir macter, mais le cler Phebus commença a abaisser son curre devers les parties occidentales, pour plonger ses ardentz chevaulx es ondes de Tetis. Parquoy contraincte nous fut de nous desister de nostre entreprinse. Car a l’occasion des nocturnes tenebres, nous ne sceusmes qu’ilz devindrent. Et lors nous assismes soubz ung arbre autant attediez & faschez, de ce qu’il nous convenoit demeurer la pour la nuict que de l’angoysseuse douleur que nous souffrions de noz playes. Las j’estoye en telle extremité, que la cruciee vie aultre espece de salut ne retenoit : sinon la piteuse memoire & recordation de ma dame, dont l’absence m’estoit si griefve, que ne me pouoye contenir sans me plaindre & lamenter. Mais Quezinstra ymaginoit, que la cause de mes anxietez procedast des peines & travaulx que nous avions souffers ce jour. Parquoy avecques une doulceur, urbanité & clemence me deist ainsi.

Guenelic je m’esmerveille fort, a quelle occasion en lachrimes & gemissemens vous consommez vostre vie, veu que le dieu souverain nous a faict de telle grace dignes, que nous avons suppedité & dompté ceulx qui avoient ferme propos de cruellement nous faire mourir : parquoy nous pouons esperer de prosperer en ce voyage. Ne considerez vous, que nul glorieulx triumphe sans fatigues ne se peult acquerir, ne posseder : ignorez vous les grandes infortunes de Pompee, la troublee jeunesse de Jule Cesar ? lez loingtains & penibles voyages du facond Ulyxes ? les perilz & naufrages de Enee & de Ajax Oyleus : vous debvez entendre que tous haulx & genereux espris, ont de coustume opposite fortune. Non pour tant en despit d’elle, leurs noms demeurent en sempiternelle louenge. Confortez vous doncques, considerant que quand aurez Helisenne retrouvee, de vostre extreme misere, doulx en sera le record. Plus agreable chose ne de plus grand plaisir n’avoient les dames Grecques : que de ouyr narrer les peines & travaulx par leurs marys souffers & endurez : car ce qui a souffrir est ennuyeulx a le rememorer en contempnement est une felicité. Et pour ce ne debvez estre si debile, & de tous accidens ainsi vous esmouvoir : Mais reprenez les forces de vostre cueur : & amour en la fin vous donnera victoire.

Ainsi comme Quezinstra benignement me consoloit je luy dis. Las mon doulx amy, la cause de mon pleur ne me procede pas pour le fatigieulx travail que j’ay ce jourd’huy soustenu : mais seulement me crucye de ce que aux laborieuses peines pour avoir endurees : je ne voys premiation aulcune, qui de futur confort soit presage. Et a ceste occasion amour & timeur a mon douloureux cueur ont mis le siege : lesquelz continuellement me exagitent & tourmentent. Et avec ce non moins me est moleste le mal que pour moy miserable souffrez, que celluy que mon ingrate fortune journellement m’appareille.

Comme je proferoye telles parolles, l’air se commença a obtenebrer. Eoluz dominateur des ventz, a l’heure de sa fureur voulut user : & subitement fut l’air sy obscurcy, que l’on ne eust sceu juger de l’ung & l’autre hemisphere, toutes planetes & estoilles fixees & erratrices estre deschassees : en cest instant survindrent tonnoyrres jaculez par la fureur du premier filz de Saturne, avec une si grande superabondance d’eauue, que l’air obtenebré avoit la face si espouventable, que aultre chose ne se pouvoit esperer que le cruel Chaos. Nous estant en telle perplexité avions recours a exorer celle qui de l’altitonant est mere & fille, qui le salutifere enfant au deffaillant monde enfanta, que par sa doulceur & clemence nous voulut preserver de estre submergez, comme fut aultresfoys le genre humain, sans que nul peust evader ce peril, sinon Deucalion, & sa femme Pirra. Ainsy faictes noz humbles requestes & devotes supplications : commencerent a se separer les nues, & lors bize & zephirus servirent de faire seicher la terre : qui fut occasion de nous aulcunement reconforter, en remercyant celluy qui de l’eauue salutaire la Samaritaine rassasia.

Quand la belle Aurora fut levee du lict de son mary Titon, & se apparoissoit en son habit de pourpre, pour estendre sa lumiere sur la terre : nous donnasmes principe a investiguer & cercher dedans ce boys, pour sçavoir si aulcun lieu habitable se y pourroit recouvrer. Mais en regardant en plusieurs & divers lieux, nous apperceusmes ung petit habitacle, ou residoit ung devot hermite. En speculant & regardant la situation de ce petit lieu, qui bien estoit significatif de grande saincteté, nous approchasmes, & comme nous voulions heurter a la porte, le frere en sortit. Les deues reverences & salutations faites, nous feist entrer en son domicille. Et apres avoir ung peu refocillé noz lassetez, luy commençasmes a narrer noz infortunes, dont il luy print pitié & compassion, & nous promist de nous revalider & guarir de noz vulnerations, nous disant que tousjours avoit esté studieulx a l’art de chirurgie, a quoy il estoit assez experimenté, & que pour ceste cause nous debvions estre asseurez, sans aulcune dubitation. Ainsy nous reconfortoit ceste bonne religieuse personne, qui reluysoit en purité & sincerité. Et a l’heure Quezinstra me dist. O Guenelic nous sommes bien tenuz de regratier, venerer & adorer le sublime dieu, par la providence duquel le ciel, le monde & le moment humain se rege & gouverne : qui de tant de grace nous a faict dignes, comme a de trouver ceste saincte personne pour nostre refuge consolatif. Ainsi devisans, le religieulx de nous se sequestra, puis tantost apres revint, & nous administra herbes & racines pour la refection corporelle, dont nous prismes autant que a la necessité estoit convenable. Et par ce moyen a la debilitante fain fut donnee repletion. Puis apres il s’entremist de regarder noz playes, & quand il les eut visitees, il nous acertena de briefve guarison, puis les commença a oindre d’ung oignement soef & odoriferent, que la senteur equipare a l’ambrosie & nectar. Il continua plusieurs foys, en sorte que dedans huyt jours feusmes reduictz es termes de nostre santé & bonne valitude : mais nous estions merveilleusement debiles, de ce que durant ce temps n’avions esté refectionnez que d’herbes & racines, & pour nous rassasier que de la claire fontaine, Mais non obstant la debilitation ne vouluz differer de partir, car le simulacre de Helisenne, avec si grand vehemence en ma triste memoire assistoit, que d’aultre imagination n’estoyt ma pensee occupee. Et pour satisfaire a mon desir, Quezinstra se consentit de donner principe au chemin : parquoy en adressant son propos au bon hermite luy dist. Certes il ne seroit en nostre faculté de vous pouvoyr rendre toutes les graces, qui a tant grand merite feussent correspondantes, ne ainsy que nostre cueur le desire, de nous avoir recueillis & benignement traictez. Mais celluy seigneur, a qui en sy grand solicitude servez, sera vostre remunerateur, en vous retribuant de l’œuvre charitable, dont avez usé envers nous. Ces parolles proferees, partismes de ce bon religieux : lequel nous accompagna, jusques a ce que nous feusmes hors du boys : nous promettant d’avoyr memoire de nous en ses prieres & oraisons : affin que le Dieu eternel nous octroyast felicité & prosperité en nostre voyage.

Les adventures des deux compaignons en leur peregrination. Chapitre. IIII.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Apres noz transmigrations de l’hermitaige, nous feusmes huyt jours premier que parvenir a la cité de Sirap : en laquelle parvenuz : parce que nous estions merveilleusement fatiguez & travaillez, nous y convint sejourner troys jours, pour ung petit nous reffociller, & le quatriesme jour, sy tost que Phebus de son hault sejour se demonstra, Nous appareillasmes & nous allasmes solacier sur le rivaige, & en nous devisant prenions singuliere delectation, en speculant la tresbelle face de Juno qui estoyt toute seraine. Car yris sa Damoyselle avoyt purifié l’air : puis regardions comment la belle Nimphe Flora accompagnee de son amy zephirus, s’estoyt entremise d’estendre ses beaulx tapis decorez de belles fleurs & plantes aromaticques : qui rendoyent telle odeur, que toutes les regions en estoyent imbues. Apres commençasmes a considerer, que la marine estoyt calme & tranquille, & souffroyt Neptune naviger ses ondes salees : & pour ce deliberasmes nous mettre sur mer, soubz la conduicte & protection de la Deesse Venus, laquelle de la mer est extraicte. Et pour ce qu’elle est princesse D’amours, avoie esperance qu’elle nous seroyt favorable, en sorte que n’estimoye monstre marin, ne Bellue sy hardye, ne Pirate coursaire si entreprenant, qui se osast ingerer de nous molester. Aussy n’avoye aulcune timeur des pucelles de Proserpine : lesquelles par leurs supplications impetrerent des Dieux d’avoyr aesles, & furent muees en Seraines : affin qu’elles peussent achever leurs entreprinses, qui estoyt de retrouver leur maistresse : laquelle par Pluto avoyt esté ravie : mais encores sont elles occupees a investiguer & chercher : & depuis ont esté cause de submerger plusieurs navires, car elles sont pleines de deceptions & chantent si tresbien, que au moyen de la grande armonie & moduleuse resonnance de leurs doulces voyx, endorment les gens, puis les font perir. Toutesfoys de tous ces dangiers aulcunemens ne me soucioye. Et ayant trouvé une Nef qui pour aller en Chyppre se departoyt, nous convismes aux marinier pour le port, & puis nous mismes dedans & partasmes. Le vent fut merveilleusement prospere au commencement. Mais ne tarda gueres que par sa mobilité ne nous fut contraire. Et pour ce contre nostre vouloyr Eolus nous transmigra au Port d’une belle & spacieuse Cité, le nom de laquelle estoyt Goranflos. Et comme nous feusmes la arrivez, en jectant mon regard en circonference, apperceuz le Seigneur de ceste Region, lequel solacieusement sur le rivaige se pourmenoyt : Mais incontinent qu’il eust dressé sa veue sur Quezinstra & moy, il s’approcha de la rive, & par son humaine benignité, avec une doulce prononciation commença a s’enquerir, & nous demander de quelle region nous estions natifz, ensemble quelle estoyt l’occasion de nostre voyage. Et a l’heure Quezinstra reveremment & humblement luy respondit, luy manifestant le lieu de nostre nation. Et oultre plus luy dist que la cause motive de nostre voyage, n’estoyt que pour rassasier le juvenil appetit : lequel d’aultres choses n’estoyt desireux que de veoir & frequenter diversité de pays.

Quand le magnanime seigneur eust les parolles escoutees, Je croys que quelque vertu divine l’inspira de nous offrir d’estre acceptez & recueillis en son palays, pour nous rafreschir & prendre repos, qui fut cause de grandement nous letifier. Et lors je luy dys : tresillustre prince en nostre puissance n’est de vous rendre les graces & remerciemens convenables au grand merite, a quoy selon ma conception ne suffiroyt l’esperit Ulixien : ne l’experience Nestorienne : mais l’urbanité & clemence, dont il plaist a vostre sublimité envers nous user, ne redonde en moindre louenge envers vous que de plaisir envers nous.

Dictes ces parolles, sans dilation fusmes conduictz en la cité, laquelle estoit construicte & edifiee par grande singularité : car on y pouoit veoir erigez & eslevez haultz & magnificques edifices, qui estoit chose plaisante & delectable a regarder : en contemplant ceste belle cité, parvinsmes au Palais, lequel estoit de marbre diversifié, & faict d’ouvrages si subtilles, que l’exprimer seroit difficile. Plusieurs histoyres anticques y estoient figurees si subtillement, qu’elles esgalloient l’artifice du tailleur Pigmalion, lequel fut surprins d’amours de l’image que luy mesmes avoit fabriqué. Aussi paisçant la veue de ces artificieuses painctures, survint ung jeune jouvenceau, lequel estoit filz du duc. En son premier regard comme apperceu nous eust, se vint adresser a nous, & s’enquist de nostre estat. Et lors Quezinstra avec une discretion & modestie, feist pareille response qu’il avoit faict au seigneur.

En telles devises se passa ce jour, & tousjours depuis le filz du prince (le nom duquel estoyt zelandin) continua de s’adresser a nous en devise, & nous print en singuliere amitié, qui fut occasion que nous fismes plus longue residence que n’avions proposé de faire, & ce pendant nous occupions en diversitez d’exercices : & le plus souvent quand les muneratives heures avoyent esveillee l’amye de Titon : le filz du Duc se levoyt & appareilloyt, puis nous mandoit pour l’accompaigner aux champs, une foys avecq chiens, aultresfoys avec oyseaulx rendions peine de investiguer les lieux habondans de gibier, ou de proye, Puis quand nous estions fastidiez & lassez, retournions au chasteau. Et apres avoyr prins nostre refection, zelandin nous menoyt solacier en une spacieuse salle, ou les Dames se delectoyent a danser : lesquelles en si grande agilité & modestie cheminoyent en dansant, que c’estoyt chose singuliere a veoyr. Mais helas ce ne m’estoyt que chose triste & desplaisante, & disoye en moymesmes. O ma Dame quelle violente prison te possede ? quel lieu indigne te retient, parquoy je suis privé de ta veue ? Qui me cause si extreme anxieté & doleur que pour ouir la delectable armonie de la resonance du doulx son des instrumens, ne me puis aulcunement letifier. Mais au contraire me sont augmentations de mon ennuy. Las quand Orpheus fut aux enfers pour recouvrer la belle Euridice, si doulcement chanta, que sa doulce voix (avec la melodie de sa harpe) eust tant de pouoir, que les tristes ames oublierent leurs douloureuses peines. Mais quand celluy Orpheus avec les neuf muses en ma presence s’efforceroient de chanter delicieusement, si seroit il impossible de sçavoir le travail que je soubstiens diminuer.

En telles pensees pour ne pouvoir plus supporter l’excessive douleur interieure qui m’exagitoit & tourmentoit, je faygnoye d’avoir trouvé aulcun caduceateur, qui pour aller en mon pays se departoit. Et pour ce en simulant de vouloir escripre, avoye occasion honneste de me sequestrer. Mais Quezinstra qui bien cognoissoit que telle faincte dissimulation n’estoit par moy excogitee, sinon pour me retrouver seul, affin de me plaindre & lamenter, pour ceste cause il me suyvoit, & mettoit bonne diligence de me consoler. Mais je luy disoye, que trop me desplaisoit sy long sejour, & que si aulcunement il estoit desireux de subvenir a l’urgente necessité, qu’il convenoit sans dilation departir, pour retrouver la dame de moy tant affectueusement desiree. Et lors me feist telle response. Guenelic puis que j’ay manifeste congnoissance, que le sejour en ceste noble cité ne vous faict que contrister, je ne veulx differer la departie. Car comme par longue experience le sçavez j’ay esté tousjours soliciteux & ententif d’accomplir toutes choses, en quoy j’ay estimé vous satisfaire. Et pour vous donner manifeste demonstrance, que j’ay une irrevocable deliberation de perseverer, quand il vous plaira, je suis prest de prendre licence & congé du duc. Apres qu’il eust ce dict, avec grande hilarité de cueur luy respondiz, que mon desir estoit de promptement impetrer le congé, affin de partir le lendemain.

Querimonies d’amours, entre deux compaignons. Chapitre. V.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Ainsi devisant & adressant nostre chemin vers le Palais, rencontrasmes zelendin, lequel avec ung doux accueil, & face joyeuse, nous recueillit. Et de la cause de sa grand joye qui estoit oultre sa coustume, il nous en voulut rendre certain. Il nous commencea a informer & amplement declarer, que le duc son pere faisoit preparer ung sumptueulx appareil, pour faire convenable reception de tous les seigneurs ses parens & alliez, ensemble des chevaliers ses subjectz : ausquelz il avoit envoyé ung tresexpert & general mandement, pour les advertir qu’ilz ne faillissent a assister en ceste cité au jour de la sollennité de la grand feste, qui dedans briefz jours sera celebree, auquel jour monsieur a deliberé de me faire chevalier. Et pour ce ce sera ung tournoy, lequel durera troys jours. Et le vaincueur de la premiere journee, aura pour pris demy douzaine de chevaulx merveilleusement beaulx & legiers, qui a courir ont tousjours gaigné le pris & rapporté la victoire. Le superieur de la seconde, aura une espee de valeur inestimable : car elle fut jadis forgee par Mulciber orfeuvre & armeurier des dieux, pour le dompteur Hercules. Le vaincueur de la tierce journee aura a choisir des pucelles qui seront congregees & assemblees, celle qui plus luy sera aggreable, excepté seulement les filles de monsieur mes sœurs. O que celluy sera heureulx, qui la victoire obtiendra : car ce luy seroit une chose digne de perpetuelle louenge. Incontinent ces parolles ouyes : j’aperceu que Quezinstra estoit profusement joyeulx de telles nouvelles, parquoy petite ou nulle fut en moy l’esperance de nostre partement : car comme je pouoys concepvoir, les parolles narrees par zelendin, avoient plus de force a le retenir, que la pierre d’aymant n’a d’attraire l’acier a soy. Et pource que j’estoye certain, que le partir ne luy causeroit moindre vexation, que a moy le demourer, je ne le vouluz importuner. Parquoy je deliberay de tolerer & soubstenir mon infortune, par le moyen de patience, autant qu’il seroit en ma faculté, pour ne contrister celluy qui tant se travailloit pour me complaire. Et pourtant avecq si anxieuse peine (qui n’en peult estre de plus extreme) je me contins sans changer ma contenance, en plus grand desir de pleurer que escouter tel propos, qui m’estoit trop long & ennuyeulx. Et a l’heure Quezinstra (qui bien le travail que je souffroye avoit comprins) ne fut reduit en moindre tristesse qu’il avoit eu de delectation. Et pour ce en extollant l’entreprinse louable du duc, avec moyens convenientz & honnestes, trouva occasion de nous sequestrer : puis me dict.

O Guenelic je sçay indubitablement que vostre cueur est fort oppressé & chargé de tristesse, pour la timeur que vous avez que je ne vous persuade de differer nostre partement, a l’occasion des nouvelles qui nous sont intervenues, ce que ne debvez aulcunement craindre : car je suis prest de partir quand il vous plaira. Combien que la departie me causera ung regret le plus acerbe & amer, que jamais pourroit en mon cueur habiter, ne latiter. Car je vous veulx bien advertir, que si j’estoye seur ne vous desplaire, je seroye totallement affecté de veoir l’assemblee des nobles chevaliers qui en ceste cité se trouveront, & encores plus aspireroye d’estre du nombre d’yceulx : affin d’ensuyvre en vertu mes predecesseurs, & de ma possibilité j’espereroye de monstrer assez bon effect, si l’occasion s’i offroit. Mais ma cruelle fortune me permettra que tant de felicité me soit concedee. Mais plus tost icelle fortune me propinera de tout son pouoir adversitez & tresameres prisons, en me rendant tousjours fugitif, sans jamais permettre ma reduction a la maison paternelle. Ces parolles proferees, il ne pardonna au continuel pleurer, & non moins dolent ne se monstroit que le filz de Thetis pour la mort de son trescher amy Patroclus. Et je voyant que pour n’estre en sa faculté d’exercer chevalerie, il estoit en telle extremité reduict, commençay a le reconforter, combien que moymesmes feusse bien necessiteux de reconfort, & luy dis :

Quezinstra ce me semble chose admirable de vous veoir en pleurs consummer vostre vie, en effaçant vostre virile & plaisante face, veu & consideré que tousjours avez esté si prudent & constant, que sçavez toutes adversitez patiemment soubstenir. Pourquoy doncques estes vous tant angustié & adoloré pour la timeur que vous est survenue de ne pouvoir estre reduict en la maison paternelle ? Ne sçavez vous qu’il advient souvent que quand on estime estre plus loing de felicité, l’on est restitué en ycelle ? Maintes Nefz ont couru par diverses mers, & dangereux gouffres marins, sans succumber en aulcun peril, qui ont esté rompues quand elles pensoient estre au port de salut, & a seureté. Aussi plusieurs qui pensent estre totallement hors d’esperance de salut, a la fin se trouvent en seureté doulce et tranquille, Et ainsi plusieurs personnes sont par grande affliction cruciez & tourmentez de plusieurs accidens & infortunes, comme vous, qui depuis vivent en tresgrand hilarité & souveraine liesse, comme j’espere que il vous adviendra. Et pour ce vous supplie par nostre vraye amytié & socialle peregrination, que reassumez, en reprenant les forces de vostre esperit, & par discretion & constance, mitiguez l’aspre douleur : & de ma part pour ne vous contrister, suis content de delayer nostre partement, pour satisfaire a vostre aspirant desir. Et imposé fin au debile parler, ainsi me respondit.

Guenelic comme vous prenez admiration en vous mesmes de mes anxietez & tristesses d’autant plus je m’esmerveille des affectueuses remonstrances, que si accommodement sçavez narrer, pour letifier aultruy : & neantmoins n’est en vostre faculté de vous liberer des perilz & angoisses ou vous estes laissé succumber : mais par lacrimes, pleurs & souspirs continuellement molestez votre triste & dolente vie. Toutesfoys selon ma conception, puis que vostre entendement n’est sy perturbé, que n’ayez certaine intelligence, pour sçavoir diserner quelle vie vous seroit plus utile, Il m’est advis que comme par fantasie estes entré en amours, par prudence vous en pourriez retirer : Desja Phebus est renouvellé depuis que ne veistes Helisenne. Vous debvez sçavoir que le soleil autant eschauffe, comme il voit selon la sentence D’avicenne philosophe merveilleusement scientificque : aussy faict amoureuse passion, laquelle se vient a eschauffer : quand on se trouve a la splendeur des yeulx de la chose aymee. Mais je me persuade de croyre, que en non ayant devant ses yeulx l’object inclinatif, facilement toutes passions se peuvent oublier. Ces parolles ouyes, en grande promptitude je luy dis.

Quezinstra soyez certain, qu’il n’est seulement difficile : mais impossible ce pouoir temperer des choses delectables, pource que les habitudes en l’ame conformees difficilement se mouvent : & croyez que le rememorer de quelques plaisirs passez, a grand pouoir de retenir les amans captifz : & les peines & travaulx qu’ilz souffrent, n’ont aultre effect que d’augmenter l’amour. Car les vrays amoureux entre les tourmens & la mort, sont parfaictz & fermes. Selon vostre ymagination l’eslongnement de l’œil, est oblivion de cueur. Mais en ce estes fort aliené de la verité : car il n’y a distance de lieux, ne cours de temps, qui la souvenance de celle, pour laquelle tant d’extremité ay soustenue, me sceust aulcunement tollir : car toutes representations qui a moy vigilant ou sommeillant se font, toutes sont de ma dame representatives, & en quelque lieu que je me trouve, en pensees, & ou gist mon entendement, aultre ne contemple que Helisenne. Et croyez que trop plus excessive ardeur me brusle & consomme en absence, que en presence. Regardez aussy sy jamais vous avez leu ne entendu que aulcunes personnes amoureuses en presence de leurs amours mourir : mais par l’absence plusieurs se sont precipitez. O que ceste amour a grand puissance, sur tous & toutes, elle obtient principaulté : & mesmes les dieux y ont esté subjectz. Nous lisons de Juppiter diverses transformations pour amour avoir faictes : aulcunesfois en forme de thoreau pour Europa, aultresfoys pour Danes en gouttes d’or, & pour Leda en forme de cigne blanc, & pour la mere du preux Hercules en la forme de Amphitrion se transforma. Le cler Phebus fut surprins de l’amour de Daphné, par le moyen de la fleche doree. Mais la belle n’en tint compte, pource que son delicieux cueur avoit esté attaint de la sagette plombee : qui la rendoit inclinee a rigoreux refus. Toutesfoys par Phebus fut si fort oppressee qu’elle ne pouoit plus resister : & pour ultime recours, commença a reclamer sa maistresse Diane, laquelle (ouye sa priere) la convertit en laurier : ce que voyant le Dieu luy donna telle dignité, que en tout temps seroit vert, & en remembrance de s’amye aorna son chef des verdoyans rameaux.

Le belliqueux dieu des batailles Mars (aussy au prejudice de Vulcan) fut amoureux de la deesse Venus, & icelle mesme deesse ayma si excessivement le beau & gracieulx Adonis, que nonobstant la divinité de Venus, elle voyant la mort d’icelluy son amy, ne pardonna au pleurer ne lachrimer. Et pour en avoir perpetuelle memoire, arrousa le sang de son amy de gracieulx pigment dont nasquit une fleur de couleur semblable a sang, laquelle fleur Adonis est nommee. Aussy la belle Aurora qui nous illustre de son irradiante lumiere, au prejudice de Procris ayma Cephalus. Trop long seroit a reciter (& difficile) l’invincible puissance d’amours, & si vous ne adjoustez foy aux exemples du ciel, vous voyez manifestement qu’en celluy hemisphere journellement son grand pouoir pullule. Il subjugue les puissans seigneurs qui sont esclarciz des tiltres, opulences & richesses de ma dame Juno. De riens ne serviroit le resister, a ceulx qui ensuyvent les estudes de la deesse Pallas, Car par inclination naturelle, nous y sommes subjectz. Et pour ce sy amour vous sembloit vituperables, vous seriés en ung merveilleux erreur : car tout ce que de chascun est commandé, celebré & honnoré sans estre digne de reprehension, ne se pourroit blasmer ne detester. Ce non obstant de ce vous doibt on assez excuser : car facilement se desprise, ce que l’on n’entend. Mais si une foys vous entendiez quelle est la beatitude d’amour, & combien delectables sont les plaisirs, pour en avoir la fruition, a quelconque peril ne pardonneriez. Mais pource qu’il ne seroit en ma faculté de vous exprimer la suavité & doulceur melliflue d’amours, sans consommer autant de temps, que feirent les Grecz au siege de ylion, en attendant de avoir la predicte sanguinolente victoire. Je veux imposer fin a ces propos car je voy Phebus tout fatigué s’en retourner.

Apres la prononciation de mes parolles Quezinstra pour briefve response me dist. Guenelic par ce que je puis comprendre, vous amans qui estes attainctz de ceste lasciveté soubz esperance de victoire, vous voulez que a vostre obstinee insolence, divinité soit attribuee (non cognoissant que vostre aymer n’est que une acerbe passion, & tous voz actes inutiles & pusillanimes) si ceste essence d’amours est digne de si grande commendation comme vous dictes, a quelle occasion n’est il de vous tousjours louer & extoller ? Mais souventesfoys le contaminez & desprisez, & selon vostre appetit est faict une heure ung dieu, puis chose vaine ainsi que l’amant se letifie, ou contriste. Et quand de son desir est satisfaict, amours comme dieu est adoré veneré & regracié croyant de luy proceder son contentement. Mais qui se trouve refusé, contristé & irrité, luy adopte toute faulte & coulpe. Et par ce je presuppose que vous amantz le plus souvent estes vous mesmes alienez. Et de ce que vous dictes que par non entendre la beatitude d’amours, je veulx denigrer sa puissance. Plus me plaict estre dict ygnorant de telle volupté (dont j’estime le plaisir petit & la delectation briefve) que pour en participer, souffrir fatigues trop longues & ameres & encores nulle bonne fin ne s’en peult esperer. Considerez le Troyen pour Helene, Achilles pour Polixene, Marc Anthoine pour Cleopatra, Leander pour Hero, & Demetrius pour lamya. Infiny est le nombre de ceulx qui pour ceste sensualité ont leurs vies terminees, pour de laquelle se preserver faut eviter ociosité : car les personnes qui de exercice sont denuez, trop plus que aultres a ceste passion sont subjectes : & a ce propos le Poete de Mantoue dit que la royne de Cartaige estant oyseuse en sa chambre en larmoyant & souspirant a sa seur Anne, de excessive amour se complaignoit.

Noz propos ne estoyent encores finis quand Apollo commença a mucer son chef : & la departie du jour nous stimula & contraignit nous retirer au Palays ou desja on avoyt achevé de soupper, & donnoit l’on principe a diversitez de jeux & solacieulz esbatemens : mais incontinent que zelendin nous eust aperceu, par ung de ses Escuyers nous feist conduire en une chambre pour prendre nostre refection, ou fertillement feusmes servis. Puis apres aulcunes devises, les yeulx vaincus de grand veiller se delibererent de prendre repos : pour restaurer la nocturne lasseté. Mais je ne peulx trouver en mon cueur tranquillité ne paix. Car subitement se presenta a moy une terrible & espouentable vision. Il me sembloyt veoyr ma Dame Helisenne dedans le lict collocquee : laquelle estoyt vehementement agitee de une langoureuse infirmité, & ressembloyt tant anxieuse, lamentable & tremblante, que je estimoye que la fille de Herebus : laquelle les naturalistes nomment l’ultime terrible, les delicatz membres de ma Dame, de mortelle froydure tinssent occupees : l’ame agitee de telle vision, en mon dormant feuz en telle extremité, que si par Quezinstra ne eusse esté esveillé, je estoye bien prest de aller visiter le Royaulme de Minos. Levé du sommeil si anxieux & triste, qu’il ne estoit possible de plus : commençay a narrer le songe a Quezinstra : lequel mist bonne diligence de me reconforter, me disant que ne me debvoys tant contrister de nouveaulx songes : car le plus souvent les visions nocturnes apportent effect contraire : & aulcunesfoys ce veoir irrité, molesté, & mal traicté : est signe de hylarité future. Le songer de lacrimer, ou de estre saisy par Atropos, est signification de prosperer en ses lucratives affaires. Et songer sasier le ventre de viandes melliflues & doulces, & estre en volupté, demonstre anxietez & tristesse de cueur, avecq langueur de corps. Mais je vous supplye de vous vouloyr desister de telle timeur, & ne adjoustez foy aux faulces ymaginations.

Telles parolles me disoit Quezinstra : mais tant plus me consoloit tant plus me attristoye, & a ceste occasion : ainsi je luy respondis, O miserable que je suis, je congnoys manifestement tel songe me est certain presaige de quelque chose sinistre : parquoy je suis totallement destitué de ma salutifere esperance. Car il n’est personne qui aulcunesfoys des choses songees, ne ayt veu ou comprins quelque verité. Hercules scientificque Astrologue, & semydieu, tousjours de ses songes fut solliciteux. Alexandre de Macedone, Cesar, Brutus, Cassius, & Hannibal de leurs extremes yssues par songes ont estez certiorez. A ce propos des songes Cicero recite en son livre de divination, que la royne Hecuba estant enceincte du beau Pasteur troyen en son repos de la secrete nuyct, luy fut advis, que de elle nayssoyt une torche allumee & toute sanglante : laquelle brulloyt & consummoyt la noble Cité de Troye. Ceste vision recite la Royne au Roy Priam, lequel fut merveilleusement perplex & doubteux : Car en ce mesmes temps Limethes son filz Bastard, lequel estoyt grand augure & tresexpert en l’art d’astronomye, predict, que de brief naystroyt ung enfant, par lequel la cité de ylion seroit exterminee. Ainsi le dict pareillement Calchas Archiprestre du temple de Apollo & grand conjecturateur, disant que la noble cité seroit redigee en cendres par feu venant de Grece : parquoy pour conclusion finalle, le Roy delibera, que incontinent que la Royne seroit delivree, de le faire absconser en tenebres mortelles : mais la mere trop piteuse, secretement le feist nourrir, dont depuis telle infelicité en advint, qu’elle fut celle cause d’extermination totalle des parentz, & de la terre, dont encores s’en deulent L’asie & L’europe. Quand je viens a considerer toutes ces choses, n’est merveille si je suis remply de travail interieur. Car par ces exemples, je n’estime songes estre choses vaines, & encores ce qui me est apparu plustost vision que songe se doit nommer, parce que je ay veu celle vraye espece, comme je la pourroye veoyr vigilant, qui est chose differente de songe, lequel se represente soubz la figure d’aultre espece sans faire demonstrance des personnes propres. A ceste occasion puis interpreter, que ce qu’il m’est apparu se verifiera. Voyez doncques si je n’ay juste cause d’estre fort angustié & adoloré. Helas je soustiens sy grand travail & angoisseuse douleur, que sans aulcun remede, en brief temps se terminera ma triste & dolente vie.

Apres que j’eux imposé fin a mon parler, l’ame indignee & reduicte aux secretes puissances vitalles, laissant le corps ainsi destitué, quasi comme mort demeuray. Et lors Quezinstra commeu de charitable pitié, ayant de moy compassion, avecq doulx confort se estudioyt de revoquer les tresdoulens & quasi errans esperitz, & me dist, Guenelic (selon ma conception) vous estes merveilleusement agité & commeu par voz continuelles tristesses, & pource n’est merveille de vous veoyr en grande tribulation, non pourtant je ne veulx nyer que quelques foys le songe ne apporte veritable signification : car a ceulx qui de viandes sont sobres & honnestes : a ceux la nature a pourveu de grande imagination & grace, & si le moment se retrouve petit & non empesché, non seulement l’ymagination reste libere : mais aussy le sens commun, tant que l’homme en dormant juge les similitudes en ycelles especes qu’elle sont, & quelque foys se trouve l’entendement en telle disposition que en dormant il dispute, & faict vers & sillogismes : mais ceulx qui ont de coustume de leur ventre bien farcyr, se la vapeur se retrouve plus remis a ceulx ne se apparoyssent que fantasmes transformees, discorrectes & inordonnees. Mais parce que je vous congnois remply d’honnestes sobrietez, je comprens voz songes contenir aulcune verité, & a ceste occasion seroye de advis que debveriez exprimer ceste vision a quelque augure ou vaticinateur, pour avoyr clere intelligence de vostre accident futur, qui vous sera chose assez facile. Car je suis bien memoratif (entre aultres devises) avoir ouy dire a Zelandin que dehors de ceste Cité se tient ung homme fort anticque, lequel est merveilleusement expert en l’art D’astronomie, Je vous le refere affin de survenir au dubitable inconvenient. Apres la prononciation de ses motz, je fuz aulcunement reconforté, esperant de avoyr certitude, de ce dont estoys en doubte.

Celle qui jadis fut occasion de la mort de Procris commençoyt a circuir & illustrer la Deesse Cibele, quand de la doulce plume, le fatigué & travaillé corps commençay a lever : puis incontinent que feusmes appareillés, nous transmigrames au domicile de L’astronomien, dont Quezinstra me avoit informé. Auquel incontinent avecq une langue delyee, & l’entendement ouvert, luy vins exprimer la vision nocturne, qui de mon anxieté estoyt cause, luy faisant humble supplication de me dire, que telle chose signifioyt. Et a l’heure par une certaine science sideralle, me dit estre advenir, que premier que deux foys en la maison du mouton Phebus seroyt retourné, verroye vive ma tresdesiree Dame. Ces parolles avecq sens & discretion proferees, me presterent une indubitable foy, & apres l’avoyr regratie & satisfaict, tant de parolles que de effect, joyeusement nous en retournasmes, & passasmes ce jour en plus grand plaisir & recreation que ne avions accoustumé. Ja commençoyt a approcher le temps de la feste solennelle : auquel jour comparurent generallement tous les princes & parens & alliez du duc : ensemble tous les chevaliers ses subjectz, en la sorte & maniere qui s’ensuyt.

Preparation a ung tournay de princes. Chapitre. VI.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Premierement arriva en tressumptueux, tresmagnificque & tresriche arroy, Alcinans roy de Boetie, apres venoit en moult noble & pompeuse compaignie Silperis roy de Athenes, lesquelz suyvoyent Federic duc de Locres. Apres suyvoit Librius conte de Phocides, Philibert duc de Foucquerolles : puis apres le conte de la terre deserte. Aussi comparurent Aemery conte de Merlier, Mabran seigneur de Cournal, le seigneur de teuffle, Baltasar seigneur de Ousen : apres venoit innumerable compaignie de chevaliers, lesquelz pour eviter prolixité, je me deporte de nommer. En grand honneur & reverence furent receu les roys de Boetie & de Thebes, lesquelz estoyent freres germains, & celluy de Boetie estoit conjoinct par bien matrimonial avecques Phenice fille unicque au duc de Locres, & niepce au duc de Gorenflos, laquelle estoyt reluysante en beaulté singuliere. Apres la reception honnorable de roys princes & grandz seigneurs, pource qu’il estoit heure de soupper, incontinent furent les tables dressees ou assisterent les roys & aulcuns des princes, lesquelz furent sumptueusement serviz. Puis apres les tables levees, l’on donna principe aux dances ou les chevaliers & dames prindrent solacieuse delectation, jusquez a ce que Thetis commença a irradier le meillieu du celestiel hemisphere & estoilles simulees tombans par l’air, stimuloient les debiles mortelz au desiré repos, quand a la salle furent apportez espices : avecques vins non moins delicieulx, que celuy dont Juppiter est par Ganimedes servy. Apres la collation faicte chascun pour reposer en sa chambre fut conduict, & Quezinstra & moy comme les aultres nous retirasmes, non pour reposer, mais seulement pour continuer noz familieres devises. Je vouloye commencer a parler d’amours selon ma coustume : car l’amoureuse flamme avec si grand forces mon desir allumoit que toute la puissance de Neptune la minime part ne auroit peu estaindre, mais gueres mains ne souffroit Quezinstra non par chose semblable, mais pour l’extreme tristesse interieure qui le agitoit, pour ne estre en son pouoir de exercer chevalerie. Et pour ce contraincte me fut de remettre es termes de silence : car a l’occasion de sa grande doleance, le temps ne estoit a parler d’amours accommodé ne propice. Et pource que les nocturnes tenebres sont a dueil & tristesses tresaptes, ne pouvoit trouver paix ne tranquillité en son cueur, & combien que par amyables recordz misse peine de le letifier, il consomma une partie de la nuyct en formant griefves complainctes. Toutesfoys entre la tierce & quarte vigile, feurent les yeulx contrainctz de dormir.

Le matutin Lucifer sentoit desja ouvrir les portes des palais, semez de odoriferentes roses, si commençoit les gemissemens & cris des Apollins coursiers, qui toute nuyct avoyent esté repeuz en l’ocean de fragrante ambrosie, & estoient desja acommodez au refulgent curre & par ce se retiroyent en occident, tous splendides & rutilans astres, quand du lict ou la nuyct en brief somme se estoit passee me levay : Et en donnant commencement a quelques propos, nous appareillasmes : puys nous transportasmes au temple, ou incontinent apres assisterent les roys & princes pour ouyr le service divin : lequel achevé en la presence des princes fut faict Zelendin chevalier, puis quand furent tous reduictz en la spacieuse salle, ou le disner estoit preparé merveilleusement sumptueux, comme l’on peult assez ymaginer : puis apres chascun se sequestra du duc, pour eulx preparer & accoustrer, affin d’aller commencer le tournoy, & delibererent que ceulx de Boetie & de Gorenflos, tiendroient le tournoy contre les aultres. Par commune election, Federic duc de Locres, fut chef de ceulx de dedans, & le roy de Athenes fut esleu pour ceulx de dehors : comme pendant que de une part & d’aultre, chascun se appareilloit, la duchesse accompaignee de la royne de Boetie, & infiny nombre de dames, se partirent, & avec modeste alleure, se transmigrerent en son eschauffault : lequel estoit tendu de soye toute œuvree d’or, figuré de tout le cours du zodiaque, avec le mouvement du ciel stellifere, qui a veoir estoit chose admirable. Aussi estoit ung singulier plaisir, a contempler la beaulté des dames : lesquelles replendissoient tant en beaulté naturelle, comme de accoustremens d’or, de pourpre & pierreries tant de richesses Juno ne sçauroit acumuler, que l’on pouoit veoir aux atours des angeliques princesses. Ainsi comme nous estions occupez en ceste speculation, Quezinstra commença a distinguer son regard de toutes les aultres, pour contempler la specieuse formosité de la belle Phenice. Puis quand il eust bien regardee, commença a accuser le ciel d’ingratitude, que nostre pays de semblable beaulté ne avoit aorné : & en ce tournant vers moy, disoit. O Guenelic si bien avez consideré la qualité de ceste dame, bien pourrez juger que dieu & nature a la former ont mis toute leur estude. En ce lieu perdroit venus le pris de la pomme doree : car l’excellente beaulté de ceste dame, suffisamment ne se pourroit exprimer, sans invocquer l’ayde de Calliope, a laquelle je obsecre me vouloir ayder de son stile, pour vous le sçavoir bien narrer. Regardez ses cheveulx de splendissante couleur lustrez, qui de apollo la similitude represente. Considerez l’amplitude de son cler front avec le doulx sourcil dont il est aorné. Notez l’irradiante lumiere de ses yeulx vers, & plus reluysans que nulz astres : La forme de son nez traitifz, la fresche couleur & le beau tainct de sa face : La rondeur de ses joues pourpurines, la petitesse de sa bouche : avecq l’elevation de sez levres coralines, qui en soubzriant descouvrent ung tresor de perles orientalles. Regardez la blancheur delicieuse de sa gorge christaline. Voyez la forme de ses petitz tetins, qui deux pommes de roseaulx representent. Je ne puis passer oultre : car ses precieulx habillemens occupent la perfection de sa noble facture, qui par imagination seullement se peult comprendre : mais pour finale conclusion, je dis que empoury est le celeste consistoire pour ne y avoir chose sy resulgente que ceste la. Ces parolles oyes, que avec si grand affection me narroit le temps ne me sembla de silence garder, quand ainsi commençay a dire.

Quezinstra je vous supplie de sequestrer toute passion qui en cueur de jugant pourroit tomber & approcher a ceste dame l’ingenieuse fantasie & membre par membre singulierement deffendez a faire jugement, & peult estre que ne retrouverés le ciel de ses graces envers nostre region si avaricieulx comme vous dictes. Il semble par les louenges que vous faictes de ceste dame, que Dieu, le ciel & nature, de tout celeste don, nous eust privé. Et lors Quezinstra me dist, premier vous ay entendu, que voz parolles feussent proferees : mais si bien voulez considerer, content je suis vous en laisser le jugement : & gardez que l’appetit de la verité, de vostre dire ne aliene. Subitement pour ne pouvoir plus souffrir, ainsi luy dis, Certes je ne veulx nyer, que de grand beaulté ceste dame ne soit douee, quant a la formosité de la face : mais au reste elle est inferieure de aulcune que je congnoys, & pour ce je vous supplie ne vouloir tant exalter ny extoller les estranges, pour vituperer celle que congnoissons, & qui ne sont dignes de estre blasmees. Et sy ceste dame vous est tant aggreable, sans diminuer l’honneur d’aultruy la pouvez prier d’amour, & a l’heure il me respondit, Guenelic soyez certain que l’excellente beaulté de ceste dame m’a contrainct a verité proferer, sans ce que troublement de raison, par quelque desir aveuglé ayt occupé ma veue : car croyez que je suis deliberé d’estre tousjours loingtain des dars d’amours, lesquelz si indiscretement & cruellement plusieurs offensent. Incontinent qu’il eut ces parolles dictes, sans dilation en telle sorte luy respondis : puis que les louenges que vous faictes de ceste Dame, ne procedent par estre attaint de quelque amoureux desir, je vous prye vous vouloir departir de telz propos : car puis que ne voulez que amour obtienne sur vous domination & seigneurie, ne debvez persister en trop grande contemplation, qui facilement vous pourroit faire tomber en l’inconvenient de celluy, qui par contraire d’amours, fut forcé de exorer la deesse Venus, pour impetrer d’elle, que son ymaige divin vinsse, & pourtant vous veulx bien advertir, que necessairement se fault donner garde des principes. J’entens bien que gens de complexion melencolique comme vous estes, si facilement ne s’enclinent a amours comme les aultres : Car par la predominante humeur, Vostre habitude & nature vous rend aulcunement dur. Mais si une foys vous estiez prins, jamais ne vous en retireriez : car les melencolicques pour pigricité & tardiveté du terrestre humeur, premier se exposeroient a la mort, que de delaisser amour, Les coleriques y sont trop plus subjectz pour l’impetuosité du chault humeur, & si bien ilz sont plus voluntaires & soubdains, plus facilement s’en absolvent.

Exercice de chevalerie. Chapitre. VII.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Premier que je eusse achevé mon propos, arriva le Duc avec aulcuns de ses familiers : & monta en son eschauffault, lequel estoit sy sumptueusement aorné, que tout le lieu en resplendissoit. Beau faisoit veoir ce prince en ses riches & triumphans accoustremens, lequel seant en chaire aornee de tresriches & exquises pierres precieuses, ressembloit le souverain des cieulx jugeant les fatalles dispositions au consistoire celeste. Tantost apres qu’il fut arrivé, survint le duc de Locre avec sa noble compaignie de princes & chevaliers, tous en armes. D’aultre part le roy D’athenes, avec les siens assista, & vint sur les rencz en tresbelle ordonnance : & lors commença le tournoy. Le roy D’athenes baissa sa lance, & picqua des esperons, contre lequel s’adressa le conte de Fosside : lequel rompist sa lance, & du grand coup qu’il receupt, violentement fut porté par terre. Puis apres se dressa le roy contre Philibert, auquel il donna tel coup qu’il le renversa sur la croppe de son cheval : & lors se esmeurent furieusement tant d’une part que d’aultre les chevaliers, & mesmement le duc de Locres, lequel par grande impetuosité s’adressa contre le seigneur de Teuffle, en sorte que pour la violence du coup, le chevalier & le cheval prindrent terre. Puis d’ung mesme poindre rencontra ung aultre chevalier, auquel ne prouffita escu ne aubert : mais le transperça jusques a la chair, dont de l’extreme douleur luy faillit le cueur. A l’exemple de ce duc s’esforçoit zelandin le nouveau chevalier, lequel ne se monstroit degenerant de son noble origine : car il estoit expert au martial exercice, comme si de long temps l’eut accoustumé. Et comme il aperceut le roy D’athenes lequel oppressoit si fort ceulx de dedans, il delibera de jouster contre luy, & pource que sa lance estoit rompue, il en print une a ung chevalier des siens qui encores l’avoit entiere, puis de toutes ses forces s’esvertua contre le roy, lequel impetueusement venoit, & de telle puissance se rencontrerent, qu’ilz briserent leurs lances, s’entrehurterent par telle fureur que le roy fut renversé sur la croppe de son cheval : mais si mal advint a zelandin qu’il fut porté par terre tout pasmé avec sa selle parce que les sangles rompirent. Long temps fut zelandin en telle sincopise & pasmoyson, & quand il commença a respirer, il dict.

O mon Dieu quelle angoysseuse douleur je sens, & ce disoit il pour l’acerbe douleur qu’il souffroit de son bras dextre, qui au choir s’estoit rompu. Et lors en grand promptitude il fut prins & emporté hors des rencz, ce que voyant le Duc, envoya subitement ung jeune escuyer, pour sçavoir la verité : & d’aultre part, le roy D’athene fut merveilleusement marry de l’infortune, pour la timeur qu’il avoit, qu’il n’i eust peril de mort, qui luy causa une si grande tristesse, que plus ne voulut arrester au tournay. Et pour ce institua le duc de Fouquerolles chef & conducteur de ses gens : puis se sequestra & print son chemin vers la populeuse & inclyte cité, a laquelle parvenu, ne voulut en quelque lieu sejourner, jusques a ce qu’il fut conduict en la chambre de zelandin, lequel enduroit si grande destresse, que pour refuge s’estoit colloqué au triste lict. En sa chambre assistoyent plusieurs chirurgiens, qui preparoient medecines aptes a le revalider & guarir, mais pour le present me deporteray de ce propos, pour reciter les belliqueuses proesses des nobles chevaliers, entre lesquelz faisoit de beaulx faictz d’armes le Duc de Foucquerolles : car il molestoit & abbatoit tout ce qu’il rencontroit, & ayant mis la main a l’espee frapoit a dextre & a senestre, tellement que riens n’arrestoit devant luy : & a ceste occasion ses gens excitoient l’ung l’aultre, de sorte que vigoureusement se combatoient. Le Duc de Locres s’esforsoit de resister : mais de petite valeur luy fut sa resistence, car le Duc de Fouqueroles avec l’ayde du Conte de Marlieu, & du seigneur de Housen firent tant qu’ilz ne peurent plus souffrir leurs molestations, mais pour les eviter, furent contrains d’eux rendre fugitifz : parquoy le Duc fist sonner la retraicte, & pour ce chascun se retira. Mais le duc qui estoit succumbé en grande tristesse, a cause de l’inconvenient de son filz, se enquist aux Chirurgiens qui s’en estoient prins garde : lesquelz luy certifierent que en brief temps le rendroyent en sa bonne convalescence : & a l’heure le Duc commanda a la Duchesse qu’elle le allast visiter, ce qu’elle fist seullement accompaignee de ses deux filles seurs de zelandin, lequel elles trouverent fort debile : mais sa couleur commençoyt a diminuer. Chascune des dames luy dirent plusieurs parolles de confort, luy donnant esperance de briefve guarison. Puis apres aulcune espace de temps craignant de le attedier & fascher, se partirent. Mais incontinent que elles furent absentees, par ung escuyer zelandin nous manda, pour selon sa coustume se deviser familierement avecq nous : mais Quezinstra desiroyt bien de se excuser, car il ne demandoit que se retrouver seul pour recommencer ses lamentables complainctes, Toutesfoys considerant que nulle excuse ne pourroit avoir lieu de reception : & que zelandin se pourroit contre nous irriter, au mandement nous rendismes obeyssans en nous transportant en sa chambre : a laquelle parvenus, modestement finismes lez deues & accoustumees salutations : puis luy demandasmes comment il se trouvoit, & si les Chirurgiens, par l’operation de leurs œuvres medicamentes, ne avoyent point donné refrigeration a sa douleur : a quoy il nous feist response, qu’il se trouvoit aulcunement allegé : puis incontinent entra en propos du tournoy, & nous demanda selon nostre opinion auquel des chevaliers Fortune avoit tant de felicité concedee, comme de avoir obtenu la victoire de ceste journee. En cest instant qu’il eust ces parolles proferees, je euz certaine intelligence, que mon compaignon souffroyt une merveilleuse douleur interieure : car la mutation de sa couleur le demonstroyt : il commença a se refroydir, la langue devint mute, qui estoit signification d’excessive anxieté : parquoy simulant avoyr quelque affaire, avecq le meilleur moyen qu’il peut se voulut licentier : mais zelandin qui estoit ignorant de l’occasion de sa tristesse, luy dict, Quezinstra quelle est la cause a ceste heure de telle observation de silence ? pourquoy ne me dictes vous vostre opinion de ce que je vous demande ? quelle chose de nouveau vous est intervenue qui tant vous exagite & trouble, comme vostre decoloree face le demonstre ? Si vous avés necessité de quelque chose, faictes m’en sçavant : & tant pour honnesteté que pour vostre prouffit y satisferay, & sans jurer, ainsy le pouez vous croyre. Apres ces benignes parolles je prins le propos, & dis ainsy.

Mon treshonnoré seigneur puis que vous desirés estre certain, & avoir la totalle intelligence, affin de avoir l’ample certitude dont procede la tristesse de mon bien aymé compaignon, je prendray la hardyesse de vous declarer le secret de son cueur, lequel je cognoys estre si oppressé que pour le present en sa faculté ne sçauroit le vous sçavoir exprimer : mais pource que entre nous jamais ne fut aulcune chose celee, la pure verité je vous en declaireray, comme il pourroyt faire par la prononciation de sa vive voix : & pour vous en donner certaine science, bien vous veulx advertir que l’extremité que il souffre, de magnanimité de cueur luy procede : car a ceste heure quand par vostre humaine benignité doulcement luy avés demandé selon son opinion, lequel s’estoyt mieulx porté au marcial exercice, ceste parolle en si grande vehemence luy transfixa le cueur, que non moindre douleur n’a souffert, que fist Hecuba quand elle veist l’eversion de ylion : car cela luy a faict rememorer que en son adolescence en semblables exercices il a esté instruict, comme celluy qui de antique origine est extraict de noblesse, Mais fortune aveuglee & instable, qui journellement persecute les vertueulx, l’a en telle infelicité conduict que sans sa coulpe il a esté expulsé de la maison paternelle. Et pour ce n’est de merveille se il luy est grief de estre privé de son pays, & de avoyr abandonné la societé des personnes, du sang desquelz il a esté produict & procreé en lumiere. Las il est bien difficile de telles infortunes patiemment tolerer, mesmes a ceulx qui aspirent de vivre en coustume genereuse pour exercer œuvres viriles & dignes de louenges, comme bien suis certain que Quezinstra le desire. Et parce qu’il ne espere de le pouvoir faire, la douleur luy est si vehemente, qu’il ne luy est possible de la pouvoir temperer : & pource Monsieur que je vous ay divulgué la cause de son regret (par l’intelligence que en avez) pourrez juger qu’il n’est sans occasion. Incontinent que je euz imposé fin a mon fidele parler, je apperceuz ce jeune prince estre commeu de compassion : & lors avec une urbanité traictable commença a prononcer ce que son institution naturelle & vraye gentillesse luy enseignoit, & dict ainsy : Quezinstra je suis merveilleusement marry de ce que ne ay esté adverty plus tost de vostre infortune, sans tenir ainsi voz douloureuses afflictions occultes & secretes. Car si je en eusse esté adverty, ce me eust esté occasion de premediter les moyens les plus convenables pour aulcunement vous subvenir mais encores n’est trop tard ce qu’il se peult faire : & je vous asseure que je seray solliciteuz & vigilant de vostre utilité & honneur, & par experience trouverez que les parolles ne seront de l’effect differentes. Ces melliflues & doulces parolles causerent a Quezinstra aulcun confort, qui fut occasion de luy restituer la parolle, qui par trop excessive douleur luy avoit esté fortclose : Ainsi commença a dire : certes monsieur, je ne puis mediter comment se pourra efforcer la pusillanime vertu, a rendre les graces deues & convenables comme vostre grand bonté le merite. Mais en telle sorte suis de present institué, qu’il m’est advis que si tout le cours de ma vie me travailloye, ne pourroie point satisfaire, toutesfoys tant me confie de vostre benignité accoustumee, qu’il vous plaira me supporter : & aussy considerer mon ineptitude.

Les deux compaignons sont faictz chevaliers. Chapitre. VIII.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Apollo avecq ses ardentz chevaulx s’en retournoyt, quand apres avoyr licence impetree la compaignie de zelandin nous sequestrames : & nous parvenus au Palais, avecq aulcuns gentilz hommes prismes nostre refection : puis incontinent en nostre chambre nous retirasmes, tant pour deviser, que pource que la court estoit privee de toute recreation, a cause de l’infortune de zelandin : nous retirez en nostre secret hebergement, en devisant de diversité de propos : l’insidieux sommeil si fort nous stimula, que noz lassez membres contraignit a chercher le benefice du desiré repos : parquoy pour restaurer la nocturne lasseté, dedans le lict nous collocquasmes.

Desja Phebus se departoyt de son oriental domicile en dechassant les tenebres nocturnes, pour eslargir rutilante lumiere, quand nous commenceasmes a esveiller : puis en grande promptitude, nous appareillasmes pour nous transporter au palais : & si tost que nous y feusmes, veismes le duc, lequel seulement accompaigné de deux gentilz hommes ses plus familiers, adressoyt son chemin a la chambre de son filz, lequel il trouva en meilleure disposition qu’il n’estimoit, dont il fut reduyct en grand hilarité, Si luy commença a dire, qu’il avoit eu si grand tristesse de son infortune, que a ceste occasion la journee precedente se estoit passee, sans ce que les chevaliers se eussent oser occuper a quelque solacieux exercice. A ces parolles respondit zelandin. Monsieur tres affectueusement je vous supplie que pour mon mal (dont je espere brief guarison) ne vueillez diminuer l’amplitude & sumptuosité de voustre court : ny prohiber les delectables esbatemens des chevaliers, car ce me causeroit une tristesse, qui trop plus me seroit griefve, que l’infirmité du corps. Ces parolles dictes, ne tarda guere le duc qu’il ne se voulut absenter : mais comme je croy de quelque vertu divine inspiré, premier demanda a zelandin, lesquelz de ses gentilz hommes il desiroit le plus pour luy tenir continuelle compaignee. Bien heureux commencement sembla a zelandin pour subvenir a Quezinstra parquoy il dist : monsieur il n’y a compaignee, qui me fust plus aggreable que de ces jeunes gentilz hommes estrangiers parce que je les trouve modestes, discretz, & excedans les aultres en souveraine eloquence. Mais trop me desplaist de l’extreme tristesse de l’ung, laquelle luy procede pource qu’il n’est en son pouoir d’exercer chevalerie comme tousjours ont faict ses predecesseurs, car j’ay entendu de son compaignon qu’il est de grande noblesse extraict. A ce propos respondist le duc, certes zelandin ce m’est chose tresaggreable de veoir ces jeunes gentilz hommes converser avec vous, car je me persuade de croyre qu’ilz soient ainsi bien conditionez comme vous me recitez, combien que jamais n’eusse gueres de devises avecques eulx : mais plusieurs foys me suis delecté a considerer leur modestie & vertueuse contenance : mais je m’esmerveille quelle infortune les a a telle infelicité conduictz. Je suis memoratif que premierement quand je les interroguay de leurs regions, & de l’occasion de leur voyage, ilz me respondirent seullement, le juvenil appetit en estre cause, pour estre desireux de frequenter diversité de pays. Ha monsieur (dist zelandin) de ce ne debvez prendre admiration : car n’est la coustume des sages & discretes personnes, de si legierement descouvrir leurs secretz : lesquelz a ma notice ne feussent venus, n’eust esté sa face taincte de pasle couleur : qui de la douleur interieure m’a faict indice : & quand a mon instante priere son compaignon me le declaira, je luy promis que de mon ayde ne luy serois faillant, & pour ce monsieur je vous obsecre & prie que le vueillez faire chevalier, & en me contentant de ce mien honneste desir, ne vous sera moindre louenge, que a moy de contentement, parce que le temps le conceut & l’honnesteté le desire.

A l’heure le Duc persuadé par les instantes prieres de son filz, luy dist que non seulement seroit sa supplication exaulcee, qui estoit de faire chevalier Quezinstra : mais pour plus le letifier il avoit deliberé de faire semblable honneur a son compaignon Guenelic. A la deliberation, sans long temps differer s’ensuyvit l’effect : car en la presence de son filz & aulcuns de ses gentilz hommes de la main du duc receusmes l’ordre de chevalerie, qui fust a Quezinstra chose plus aggreable, que ne fut a Philippe Macedonien le jugement de cest enfant : lequel pour les aultes entreprinses par luy accomplies, fust grand appellé : jamais aussi ne fut si tresplaisante, a Antiochus la victoire de Demetrius. Incontinent apres ces choses faictes, le duc se departoit de son filz affin d’assister au temple, pour ouyr le service divin : lequel achevé, s’en retourna en une spacieuse salle ou les tables estoient dressees, & couvertes de delicates viande, ausquelles auroient donné lieu celles du grand Luculus Romain. Finit le grand & sumptueux service, les nobles princes & chevaliers de la compaignee du duc s’absenterent pour commencer a eulx preparer : & nous retirez en nostre chambre, Quezinstra commença a joyeusement se deviser, & me disoit : Guenelic si bien sçaviez la grande hilarité par moy conceue, pource que nous sommes du nombre des chevaliers, je suis seur que ce vous seroit cause de letification, combien que certain soye que de vostre part seulement aspirez vers voustre dame Helisenne, & ne desirez aulcunement de estre constitué en l’honneur, lequel sans vostre requeste vous a esté imparty : toutesfoys la chose vous doibt estre acceptable, & en debvez rendre plus de graces & remerciemens, que si par supplication le eussiez obtenu : car merveilleusement se doibt estimer le don qui procede de la priere. Mais peult estre que les solicitudes trop puerilles, dont vostre pensee est occupee vous privent des bonnes considerations : & si ainsi estoit vous ne pourriez bien discerner la lumiere des tenebres, qui seroit occasion que prefereriez la misere a la gloire : car cest amour sensuel aulcunesfoys rend l’homme pusillanime, Parquoy a bonne raison est fabulé par le prince des poetes, Homere, que le Phrygien estant en bataille contre le Grec, evita le peril mortel, par le moyen de la deesse Venus, laquelle toute circondee & environnee, d’une nuee aureine, tira invisiblement son serviteur, & le colloqua en son resplendissant & odoriferent domicille. Mais vous debvez entendre que cela n’a aultre signification, que la pusillanimité de Paris, lequel au paravant qu’il se adonnast a ceste effrenee lascivité, estoit esgal en force & en vertu a son frere Hector, le plus belliqueux chevalier du monde.

O combien se debvroit contempner & despriser ce pasteur Troyen : de estre ainsi devenu si treseffeminé & remply d’ineptitude ? cela doibt estre exemple a tous gentilz hommes modernes : & bien vous ay voulu rememorer, affin que l’amour que portez a Helisenne ne vous adnichille, mais au contraire vous fault estre vray imitateur de vertu, affin que voz vertueuses operations viennent a la notice de vostre dame : laquelle vous en tiendra en plus grand estime, comme faisoit la royne Genefvre Lancelot du Lac : auquel amour causa bien aultre efficace que ne feist a cest infelice Troyen, car il accomplist plusieurs belliqueuses entreprinses, pour estre de sa dame loué & exalté : l’exemple d’icelluy vous debvez ensuyvre. Bien suis certain que du principe vous trouverez l’art militaire ung petit estrange, parce que ne y avez esté instruict, mais totalement vous estes occupé en l’œuvre litteraire : toutesfoys en contemplant ceulx que vous cognoistrés plus aptes a tel exercice : vous y fauldra regir & gouverner, & commencer par bon & vertueulx courage : car qui temerairement commence, miserablement finit. Ainsi comme Quezinstra fidellement me amonestoit, je luy respondis si a personne oncques fuz, ou suis pour estre obligé & redebvable, je le suis a vous tresgrandement, pource que continuellement me admonnestez de ce en quoy vous congnoissez que mon honneur & utilité conservent, dont meritez de estre grandement loué, pource que ne est moindre vertu l’enseigner que l’apprendre. Mais ce qui plus me contriste, sy est de ce que je vous voys si timide & craintif, que pusillanimité & tendreté ne occupe lieu en mon cueur : & ce vous procede a cause que je suis soubz la conduicte, & en la puissance du dieu d’amours dont vouz ne faictes aulcune estime, comme de chose inepte & puerile. Mais je formide & crains que au temps futur ne vous en repentez, & contristez de la petite estime que presentement en faictes. N’avés vous timeur de succumber en l’inconvenient du cler Phebus, duquel me souvient vous avoir aultresfoys parlé, mais pource que ne vous avoye narré la cause dont l’amour luy procedoyt, presentement je le vous veulx exprimer, qui fut pource que icelluy Phebus par trop se glorifioit de avoir obtenu la victoire du grand Piton : & pourtant contempnoit & desprisoit le dieu d’amours, luy disant que a luy ne appartenoit de porter l’arc ne les fleches en sa presence : mais les luy debvoit concinner comme a celluy qui estoit merveilleusement fort, parquoy disoit a Cupido que comme son inferieur se debvoit humilier devant sa sublimité. De ces superbes & audacieuses parolles, fut cupido fort indigné, & luy dict que de brief luy feroit sentir de ses fleches la force & vertu, ce que il feist : car sans dilation print son vol vers le mont Pernasus : auquel parvenu, sans differer ne craindre de offenser la divinité, de l’une de ses fleches transfixa le cueur de Phebus, dont la vulneration demeura quasi incurable. Ceste exemple doibt estre suffisante pour vous garder de plus vituperer ceste sublimité, a laquelle ne debvez ascripre ny adapter le deffault de Paris, qui comme je croys a ceste cause ne luy procedoit : car selon ma conception amour fait l’homme prudent en tous cas survenans, facond, magnanime, asseuré, hilaire, discret & liberal, parquoy en sa puissance totallement je me confie. Comme je proferoye telles parolles, Quezinstra se print a me regarder, & en soubzriant me dist. Accompaigné ne estes tousjours de toutes ces qualitez : car souventesfoys quand pour ceste sensualité estes si douloureux, anxieux, & triste, vous ne estes sy prudent, discret, & constant que de present vous vous demonstrez. Ainsy devisant, sortismes de nostre chambre, & incontinent que feusmes en la rue, nous veismes innumerable compaignee de chevaliers qui adressoyent leur chemin vers le lieu designé, pour les joustes, ou le duc & la Duchesse desja assistoyent : & ce pendant que nous delections a les contempler, En jectant mon regard en circonference apperceuz ung escuyer : lequel apres nous avoir salués, nous dict qu’il avoit charge de zelandin de nous preparer armes & chevaulz : parquoy quand il nous plairoit nous les feroit amener, a quoy nous feismes telle responce. Mon amy trop plus que ne pourrions estimer somme obligez a monsieur vostre maistre, pour les benefices que nous recepvons de luy : dont vous supplions que de par nous treshumblement le remerciez, & puis apres le plus diligemment qu’il vous sera possible : faictes amener des chevaulx, pour ce que nous sommes timides que n’estions trop tard venir au tournoy, aulquel comme je croy, l’on a donné commencement. Tout subit quand eusmes dict telles parolles, l’escuyer se sequestra de nous, & sans gueres de dilation, nous envoya deux chevaulx tous blancz : lesquelx estoient merveilleusement beaulx & puissans, avec armes pareillement blanches. Sans gueres tarder, nous appareillames : & en prenant nostre chemin vers le tournoy ainsi commençay a dire en m’adressant a la deesse Venus.

Faictz d’armes de jeune chevalier. Chapitre. IX.

Illustration from Les angoysses douloureuses qui procedent damours

O Deesse tresillustre, de laquelle la planete est l’une des plus refulgente qui soit entre les estoilles non fixes au firmament, laquelle est nommee Venus, pource qu’elle vient a toutes choses : aulcunesfoys aussy est appellee Hesperus, vesperus, ou Lucifer, c’est a dire portant lumiere.

O estoille marine & sidere journal precedant le soleil matutin : laquelle comme je croy a esclairé a ma nativité, en propinant a ma conception, ou fluence amoureuse, & complexion totallement venerienne.

O saincte deesse dont je invocque le nom, vueilles moy estre favorable, en exorant pour moy celluy, lequel pour acquerir ta benivolence, tempera ses fiers & durs regards, ce fut le Dieu des batailles Mars : auquel en faveur de toy j’ay parfaicte confidence & esperance totalle, que mon humble requeste sera exaulcee. Ces parolles prononcees, plus ne doubtay la verité de l’instable fortune : & nous parvenuz au tournoy, lequel estoit ja commencé, nous arrestames ung petit, pour contempler le duc de Fouquerolles, lequel excedoit les aultres en magnanimité de cueur : en sorte que riens ne arrestoit devant luy : il abbatoit chevaliers & chevaulx par telle fureur & impetuosité qu’il passa le tournoy en repulsant ses adversaires jusques aux barrieres : combien que le duc de Locres feist son debvoir de les soubstenir : & a l’heure Quezinstra picqua son cheval des esperons & rencontra le seigneur de Teuffle venant a luy, auquel il donna tel coup qu’il abbatit par terre luy & son cheval, & sans briser sa lance d’une mesme course furieusement attaignit ung aultre chevalier lequel il blessa merveilleusement, puis se mesla au plus fort de la presse, faisant merveilles d’armes, & moy qui de pres le suyvoie, feuz tant favorisé de l’amy de la deesse, que si humblement je avoye exoree, que je n’estoye digne de estre blasmé, quoy voyant ceulx de dedans, reprindrent leurs forces tellement que ceulx de dehors ne faisoient plus que souffrir : dont le duc de Fouquerolles fut fort irrité, & pour ce reprint nouvelle lance pour venir a Quezinstra : lequel en print une aussy, & s’entredonnerent des coups que Quezinstra sur tous estourdy, & quasi prest a tomber, mais le cheval du noble Duc qui toute la journee avoit porté la charge de l’estour ne peult supporter la violence du coup, & pour ce le Duc ensemble son cheval furent abbatus, & long temps demeura sur l’herbe verte : & quand il eust pouoir en grand promptitude se leva, & se retira hors des rencz oultrageusement irrité, comme est le vray naturel & coustume des nobles hommes, quand ilz se voyent suppeditez en efficace de vertu, luy estant si fort courroucé, qu’il n’estoit possible de plus. Le conte de Merlu survint & luy fist present d’ung puissant cheval, dont il avoit abbatu le maistre : adonc le Duc se commença a letifier esperant user de vindication, & pour ce s’adressa a Quezinstra, en proferant telz motz. Chevalier preparés vous a la jouste, car ce me tourneroit en trop grande anxieté, si vous aviés l’honneur de ceste journee sans bien le meriter. A l’heure Quezinstra ne voulut user de reffus : mais plus eschauffé que ung Lyon de Lybie : de toutes ses forces s’esvertua, tellement que de rechef le Duc fut porté par terre, des esclas des lances qui se briserent, & tressallirent jusques aux eschauffaulx, faisant tel bruyt qu’il sembloit que quelque puissante navire agitee du violent & horrible Boreas, fut collisee contre quelque marins scopule ou rocher. Lors dirent les dames.

O Dieu eternel, quel chevalier est celluy qui a jetté par terre le Duc de Foucquerolles : lequel au paravant rendoit tous les aultres fugitifz ? mais a present il a trouvé son superieur : Aynsi disoient les dames de Quezinstra lequel avoit tellement blessé le Duc, que pour l’extreme destresse de sa douleur, ne pouoit parler, ne rendre voix. Mais quand la parolle luy fut restituee, il dist.

O sublime Dieu, quel vigoureux chevalier, quelle furieuse lance j’ay a ceste heure rencontré ? Et lors on luy demanda s’il vouloit remonter : mais il fist responce que le plus diligemment qu’il seroit possible. C’estoit chose tresurgente : que on le porta hors de renc, car il sentoit bien qu’il ne seroit en sa faculté de se pouoir soubstenir. A ces parolles, par aulcun de ses gens fut incontinent transmigré : mais pour le present me deporteray de parler de luy, pour vous narrer les incredibles prouesses de Quezinstra : lequel apres avoir mys la main a l’espee, feist tant de chevalerie, qu’il me seroit difficile de le reciter : car il molestoit si oultrageusement ceulx de dehors, que celluy se pouvoit nommer felice qui evitoit la fureur de ses enormes coups. Le conte de Merlieu, faisoit son debvoir de resister, mais ce ne luy servit de riens car finablement ilz demourerent vaincus. Alors fist le Duc sonner la retraicte, & a tant cessa le tournoy, & tant d’une part que d’aultre chascun s’en alla desarmer.

Quand les Roys & princes furent reduictz au Palays : ilz commencerent a tenir propos de l’inestimable & indicible proesse du nouveau chevalier : & disoyent tous en general, que mieulx ressembloyt son vertueulx prince que simple chevalier : puis que nul ne trouvoyt es œuvres belliqueuses a luy equiparable, & que il estoyt digne que grand honneur luy fut exhibé. Voyant le Duc que chascun extolloit Quezinstra, il appella ung de ses Chevaliers, & luy donna charge de se transmigrer par devers nous, pour nous dire que il ne y eust faulte, des l’heure presente assister au Palays : & incontinent ces parolles ouyes, nous transportames, & ne feusmes en moindre benevolence acceptez, que fust Cicero du peuple Romain, quand de son exil il fist retour. Tost apres furent les tables dressees, ou l’on fut si opulentement servy, qu’il n’est a croyre, que aux nopces de Peleus & de Thetis (esquelles les celestielles Deesses eurent la contentieuse question de leurs divines formositez) eust gueres plus delicates viandes : avecq vins si excellens, que ilz esgaloyent les nectariennes liqueurs. Apres que le sumptueulx service fut achevé, commença la presente armonye du doulx son des instrumens, qui en si meduleuse resonnance armonisoient, que si la eussent estés Orpheus, Amphion, Thamira, & Dardanus, de tristesse se fussent cruciez, pour ne sçavoir en leurs musicques icelles approcher : ce pendant que les chevaliers & Dames se delectoyent a danser : les Roys & princes se devisoient du duc de Foucquerolles, lequel gisoit en sa chambre griefvement blessé : parquoy les princes me disoient, lequel d’entre eulx seroit esleu chef de ceulx de dehors, pour la subsequente journee : puis a la fin consulterent & delibererent, que se seroit le Roy D’athenes, lequel ne vouloit accepter la charge : pour ce que la premiere journee luy avoit esté si infelice, comme d’avoir blessé zelandin. Toutesfois il fut tellement stimulé qu’il ne peut plus user de reffus. Apres ceste deliberation faicte fut apportee une riche & superabondante collation de plusieurs confitures & vins delicieulx : puis apres chascun pour reposer, en sa chambre se retira. Mais Quezinstra & moy allasmes premier visiter zelandin, lequel nous feist ung doulx & begnin recueil : & entres aultres devises nous dist que merveilleusement estoit joyeulx que nostre commencement a l’art militaire nous estoit tant honnorable, comme on luy avoit faict ample recit : a quoy Quezinstra fist telle response : Monsieur si nous avions faict œuvre qui fut digne de louenge, a vous en debvroit estre l’honneur attribué : car sans vostre faveur ne fussions parvenuz a recepvoir l’ordre de chevalerie : parquoy vous referons toutes les sempiternelles graces, que a nostre petit present estat est possible, & non telles que a la vostre dignité conviennent. En disant ces parolles, a cause de l’heure tardive, prismes de luy humble congé, & quand nous fusmes en nostre secrette chambre retirez, Quezinstra se commença a deviser, & a remercier la vertu divine : laquelle ceste journee, nous avoit tant favorisé : a ces parolles je feiz briefve response : a l’occasion que par la vehemence d’amours estoye fort angustié, & par grand desir attendoye la fin de ceste feste : a ce que peusse peregriner pour retrouver ma desiree Helisenne. Mon compaignon me voyant ainsi, imposa silence a son parler, doubtant de me attedier : mais quelque temps apres que feusmes couchez, les nocturnes tenebres, le silence, les vapeurs de l’estomach avecq l’inaccoustumee lasseté, tellement mes sentismens lierent, que tout endormy demeuray.

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