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Le serment des hommes rouges

PREMIÈRE PARTIE

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LE CHÂTEAU DU MAGNAT

I

LES GARDES-FRANÇAISES

Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne bizarre:

Au servent recruteur.

Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du cabaret.

Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus, son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois, entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute voix l'avis suivant:

«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des gardes-françaises, fait assavoir:

«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies;

»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter l'effectif;

»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;

»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert, dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les régiments.

»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte.

»La solde est bonne, exactement payée.

»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de minuit les jours de fête.

»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur de soutenir sa belle réputation de galanterie.»

Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du Sergent recruteur.

Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la cinquantaine.

Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait valu ce nom de Pivoine.

Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret.

—Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs de cuir placés devant lui.

Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?

Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon d'un moine.

Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant, dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais chamarrés à outrance...

Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée, c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de Paris pendant huit jours.

De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.

—On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la caserne.

Puis le sergent reprenait de plus belle:

—Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on fait la partie de cartes.

Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent. Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche de poulets.

Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée:

On fait l'amour, Tout le jour, Dans les gardes-françaises, On fait l'amour, sur ma foi! Dans les gardes du roi!...

Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.

Tout à coup un jeune homme fendit la foule.

C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était blanc et pâle comme une jeune fille.

—Qu'est-ce que tu veux, toi, mademoiselle? lui demanda Pivoine en le voyant s'approcher.

—Je veux m'enrôler.

—Dans les gardes-françaises?

—Oui.

—Tu es trop jeune...

—J'ai passé seize ans.

Le sergent sourit.

—Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton amoureux... que tu veux...

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.

—Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai quel est mon sexe véritable.

—Toi, bambin?

—Moi.

Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de nouveau:

—Voulez-vous m'enrôler, oui ou non?

—Non, tu es trop petit.

De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle.

—Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.

Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère.

A la porte, il s'adressa au tambour:

—Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de Langevin?

—Chez lui, à son hôtel.

—Où est-il, son hôtel?

—Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.

Et il s'en alla, suivant le rempart.

L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche. A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le tambour avait donné lecture au cabaret du Sergent recruteur. Sur le seuil de la porte, se trouvait un laquais.

—Monsieur le marquis est-il chez lui?

—Que lui voulez-vous?

Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui avait dit:

—Je suis capitaine aux gardes-françaises.

Aussi répondit-il au laquais:

—J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.

—De la part de qui?

—Du marquis de Vilers.

—Donnez...

—Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.

—Alors, venez avec moi...

II

LE CAPORAL TONY

Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.

C'était le colonel-général marquis de Langevin.

La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.

—Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein d'affabilité.

—Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.

—Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?

—Je serai brave.

—Quel âge avez-vous?

—Seize ans.

—Et vous voulez servir?

—Je veux devenir officier.

—Oh! oh!

—Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.

—Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.

—En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent au plus vite.

—Et pourquoi?

—Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.

—Bah!

—Sur l'honneur, Monseigneur.

—Quand cela?

—Il y a une heure.

Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.

Le marquis écouta en souriant.

—Sais-tu lire? lui demanda-t-il.

—Lire et écrire.

—Sais-tu compter?

—Oui, Monseigneur.

Le marquis lui tendit une plume:

—Voyons ton écriture?

Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.

—Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon secrétaire.

Tony poussa un cri de joie.

—Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.

—Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.

—Non, dit le marquis.

Tony se mordit piteusement les lèvres.

—A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais, du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir sergent.

—Et se battra-t-on bientôt?

—Peut-être dans huit jours...

Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.

M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.

Tony reprit la plume et signa sans sourciller.

Il était garde-française!

—A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.

Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la cour de la caserne des gardes-françaises!

Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.

Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:

—J'ai la berlue! se dit-il.

Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement vu.

Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les galons de caporal.

Ce jeune homme n'était autre que Tony.

Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes les nuances du violet.

Cependant il se contint et procéda à l'appel.

Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.

Mais Tony en fit deux vers lui.

—Bonjour, sergent, lui dit-il.

—Bonjour, bambin!

Tony regarda fièrement Pivoine:

—Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?

—Mais si... si...

—Et cela vous étonne?

—Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce grade?...

—C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.

Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.

—Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas besoin d'aller au feu...

—Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis que nous irions au feu avant huit jours.

—Ah! ah!

—Et j'espère m'y bien conduire.

Pivoine ricanait.

—Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.

—Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent? Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.

—Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...

—Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je renonce à mes galons.

—Et vous vous battrez avec moi?

—Sur-le-champ.

Pivoine était ultra-cramoisi.

Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de caporal lui servaient d'introducteurs.

Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et résolu qui les charma:

—Camarades, voulez-vous être mes témoins?

Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité bienveillante:

—Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.

—Avec le sergent Pivoine.

—Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.

—Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.

—Je le tuerai, moi.

A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une prochaine revue...

III

OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY

Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats consentirent à le suivre, en qualité de témoins.

Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades.

—Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme.

—Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne.

—Où donc alors?

—Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les Porcherons.

—Allons où vous voudrez.

Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service ne s'était aperçu de la provocation.

Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de Fraülen.

—Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la marquise, qui s'est fait garde-française!

Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent.

—Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.

Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.

Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant, sortit le premier de la cour.

Tony le suivit.

Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins.

—Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de corriger ce bambin.

Et il allongea le pas outre mesure.

—Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en aller dans l'autre monde.

Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.

La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts.

Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.

Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux, entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la petite maison.

Le lieu était désert.

—Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet, car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet. Ce sera pour lui une leçon.

Tony pensait:

—Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.

—Allons! allons! mademoiselle, hurlait Pivoine de plus en plus colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en découdre?

—Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais tâcher de la modifier.

Tony tira son épée et tomba en garde.

Il était superbe d'attitude et de résolution.

Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à s'étonner; puis l'un dit à l'autre:

—Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon.

Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.

Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule.

Le vieux soldat poussa un cri de rage.

—Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il.

Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas.

—Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied! hurlait le sergent.

Et soudain il se fendit.

Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant était mort. Mais il avait fait un bond de côté!

L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui enfonça la sienne dans la gorge.

—Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.

Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.

Vous eussiez dit Goliath tué par David.

On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le cabaret le plus voisin.

Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.

On envoya chercher un chirurgien.

Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction de voix.

Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.

Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point quitté.

L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans, hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose sérieuse.

L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien, buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon, et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose.

Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.

Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.

Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de témoins.

—Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de ses deux témoins.

—Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de la Manche.

Le Normand—on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment—s'était fait l'écho fidèle du Gascon.

Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.

—Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en parlera à la caserne.

—Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.

—Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du respect pour l'infortune.

—Oh! oui, fit le Normand.

—Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.

—Très soif! répéta le Normand.

—Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons nous désaltérer.

—Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me permettrez de régaler.

La Rose prit une attitude pleine de protection:

—Soit, mon jeune ami, on vous le permet.

—Où irons-nous? demanda Tony.

—Je connais un bon endroit.

—Ah! vraiment?

—A deux pas d'ici.

—Serait-ce le cabaret du Sergent recruteur?

—Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.

—Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par son ami.

—C'est le cabaret de la Citrouille, mon homme,—reprit La Rose d'un ton solennel,—tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.

—Les singuliers noms! dit Tony.

—Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant au joli nom de Bavette....

—Vous le savez?

—Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain, à cette petite.

—Ah! vous êtes son parrain.

—C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le garde-française, une drôle d'histoire, allez!

—Très drôle! grommela le Normand.

Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire des amis le plus promptement possible.

Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait complaisamment leur histoire.

—Est-ce loin? demanda-t-il.

—Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.

—J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de courtoisie.

—Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans, attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:

—Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.

La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.

—Je suis bien conservé, dit-il.

Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.

—Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.

—Ah! ah!

—Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour, lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège. Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...

La Rose soupira... puis ajouta:

—Et à finir par cette brute que vous voyez-là.

Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua au Normand entre les deux épaules.

Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.

Le Gascon La Rose reprit:

—Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous amoureux, et tous sans aucun succès.

—Pas possible! dit Tony.

—Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari», disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.

—Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme vous?

—Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.

Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à l'entour d'un bon feu allumé au milieu.

—Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.

—Justement.

—Et il s'éprit de la cantinière?

—Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.

—Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la tranchée.

—Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au sort du cornette.

—Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la tente de la cantinière.

—Je devine...

—Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état, et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.

—Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman Nicolo est ainsi changée!

Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.

Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.

—Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il sortira...

J'attendis toute la nuit.

—Diable! dit Tony, la visite avait été longue.

—Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi. C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...

—Le marquis de Vilers! exclama Tony.

—Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.

—Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards étranges dans la vie!...

IV

LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS

Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la physionomie exprimait la plus vive surprise.

—Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le marquis de Vilers, que Dieu conserve!...

Tony fit un mouvement.

—Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.

—Continuez, dit Tony.

—Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père de Bavette?

—Rien encore.

—Alors, expliquez-vous.

—Quand vous aurez fini.

—C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.

Et le Gascon reprit:

—En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.

—Es-tu discret? me demanda-t-il.

—Dame! si vous y tenez.

—Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une cantinière.

—Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à craindre.

—Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.

—Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier. Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.

—Ah! diable...

—Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait, je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que tout le monde me félicita.

Tony se prit à rire.

—Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste, je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un tambour qui en crût un mot; on m'appela père et parrain, mais, ajouta La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation de maman Nicolo.

—Et vous fûtes parrain?

—Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda comment il fallait l'appeler.

—Bavette, répondis-je.

—Comment, Bavette? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.

—Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.

—Pourquoi?

—Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses, le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.

L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.

—En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on dit de lui: Il sait tailler une bavette. C'est une manière de parler. Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira gentiment. Ça lui portera bonheur.

—Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.

—C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...

—Entêté! murmura le brave homme.

Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son sérieux: Je te baptise, Bavette...

—Et coetera, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?

Cette simple question rendit le soldat tout pensif.

—Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre capitaine,—car le cornette était devenu capitaine,—et voici quatre ans qu'il a quitté le régiment.

—Je sais cela, dit Tony.

—Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?

Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.

—Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous aimiez donc beaucoup votre capitaine?

—Je me ferais hacher pour lui.

—Et si... il lui arrivait... malheur?

—Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on compterait avec moi!

Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé mademoiselle, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité d'un homme.

—Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.

—Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.

—Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...

—Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en a deux!...

—Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence respectueux.

—Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes, comment est-il mort?

—Il a été tué.

—Par qui?

—Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez bien que c'était vraiment un assassinat.

—On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.

En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.

—Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!

—Ni moi, dit le Normand.

—Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.

—Pourquoi?

—Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous prendrons un salon.

Ils entrèrent.

—C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.

Le cabaret était désert.

Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose, et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.

—La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin. Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?

—Rien, dit le soldat d'un ton bourru.

Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle. Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se penchant vers les deux vieux soldats:

—Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui tue son officier? demanda-t-il.

—Oui, certes.

—Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est impossible.

—Pourquoi?

—Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...

—Eh bien?

—Sont des officiers de notre régiment, camarades.

Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:

—Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy!

—Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...

—Nos chefs, répéta le Normand.

—Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française. Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine, le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont, obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?

—Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la fois la main de Tony et celle du Normand.

—Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.

Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.

—Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises La Rose.

—Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.

A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables; mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les regards de Tony. C'était Bavette.

Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain ravi d'admiration autant que de surprise.

—Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.

—Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.

Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.

—Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.

—Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.

—Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où vous venez.

—Jamais!

—Un mystère?

—Et un solide!

V

L'ULTIMATUM

Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo. Ils n'y parviendront pas.

Et même il faut que le secret de la cantinière soit bien grave pour qu'elle soit aussi discrète avec ses deux vieux amis. En vain ils lui promettent de lui livrer en échange du sien celui que leur a révélé Tony. En vain ils tentent d'arracher à Bavette une indiscrétion. En dépit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de crier... sans parler.

Plutôt que d'assister à cette vaine querelle, suivons le carrosse qui emporte madame de Vilers et le magnat.

Quelque diligence que pût faire le Hongrois et bien que, de poste en poste, il eût envoyé en avant un courrier, chargé de faire préparer les relais, le carrosse n'allait pas vite.

Avec les horribles chemins que possédait la France à cette époque, il était bien difficile de faire plus de quinze à vingt lieues par jour.

Or, le magnat, qui craignait d'être poursuivi, prenait à chaque relai une direction fausse, pour dépister ses ennemis.

Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, épouvantable pour la marquise.

Elle se retrouvait séparée de celui qu'elle aimait, en tête-à-tête avec cet homme redouté qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle avait autrefois considéré comme un père et qu'elle avait fui parce qu'elle avait deviné que ce n'était plus l'amour d'un père qu'il ressentait pour elle...

Comprenant qu'auprès de ce vieillard fou de passion, son honneur n'était plus en sûreté, elle s'était confiée au loyal gentilhomme vers lequel l'avait entraînée son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le magnat, espérant ne jamais plus être en face de lui.

Et elle était là, en son pouvoir, sachant à peine où il allait la conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle...

On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitté son hôtel, où elle était en sûreté, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait.

Était-ce par crainte du scandale?

Non. Qu'eût pu faire le magnat contre sa réputation? N'était-elle pas l'épouse légitime et respectée du marquis de Vilers?

Ce n'était pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle avait reçus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant à quoi s'en tenir sur le but intéressé qui avait dicté ces soins.

Si elle l'avait suivi, c'était uniquement par peur, non pour elle, mais pour son mari.

Ce qui s'était passé lui avait en effet paru étrange.

Le marquis était sorti pour quelques heures, afin de choisir les costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opéra.

Puis à sa place était arrivé un commissionnaire et M. de Vilers avait fait dire que, appelé à Versailles par une affaire inattendue et pressante, il était contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner.

Selon le désir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre à ce bal, elle y était allée malgré tout.

Là, elle avait rencontré l'un de ces officiers dont elle se rappelait à peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus à Fraülen à côté de celui qui devait être son mari, le soir où celui-ci lui demanda de les aider dans l'accomplissement d'un pari...

Cet homme l'avait insultée...

Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui, semblait parfaitement la connaître, était venu la défendre...

Ce défenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu échanger ensemble, lui avait parlé d'un danger...

Tout d'abord, elle avait supposé qu'elle devait craindre les Hommes Rouges... Mais quand elle aperçut le magnat, elle pensa:

—Voilà le danger dont m'a parlé mon jeune défenseur.

Et elle avait mesuré les conséquences que pouvait avoir pour M. de Vilers le retour du magnat.

Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle.

Elle savait que cet homme n'avait reculé devant rien, pas même devant le crime, pour éloigner d'elle ceux qui auraient pu être ses rivaux.

Elle n'avait pas oublié le malheureux jeune homme qui avait voulu faire le siège du château du Danube et qu'on avait trouvé dans les fossés frappé en plein front par la balle du magnat.

Aussi trembla-t-elle pour son mari.

Elle se dit que le comte Mingréli devait avoir entouré d'embûches le marquis, avoir mis à ses trousses une armée de spadassins ou de bandits aux attaques desquels celui-ci ne pourrait échapper.

Aussi quand, reprenant pour un instant son rôle de père, le magnat lui avait dit:

—Venez!

Elle s'était levée, désolée, brisée de douleur, mais espérant, par un commencement de soumission, détourner de la poitrine de celui qu'elle aimait le poignard des assassins.

Et lorsque le comte, lui désignant la voiture, lui avait annoncé qu'ils allaient partir pour un long voyage, elle avait pensé:

—Je serai longtemps sans voir mon mari adoré. Il m'accusera, il me maudira peut-être, mais il vivra!!!

Et elle était montée en voiture...

Ainsi que l'avaient supposé les Hommes Rouges, le magnat n'était point parti sans s'arrêter à l'hôtel où il était descendu.

Il avait eu des bagages, des provisions à prendre, des ordres à donner à son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le servait depuis vingt ans et qui devait partir à cheval derrière lui, pour l'aider à garder la marquise. En même temps, loyal à sa manière, le magnat envoyait à M. de Lavenay le prix de son carrosse.

Or, quelque surveillée que fût la jeune femme, elle trouva moyen d'échapper une minute à l'attention de ses gardiens, et cette minute lui suffit pour écrire un mot à son mari.

Elle avait glissé ce mot dans la main d'un enfant qui aidait à charger les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance.

Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission.

Il nous reste maintenant à expliquer comment le magnat avait eu connaissance de l'enlèvement projeté par les Hommes Rouges.

Arrivé à Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait établi ses batteries du côté de l'hôtel de Vilers, cherchant une occasion favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il éprouvait cet amour sénile, qui est le plus effréné de tous les amours.

Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le bal de l'Opéra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il avait jugé l'occasion favorable.

Mais il était arrivé trop tard. Les Hommes Rouges avaient déjà rencontré la marquise.

Du premier coup d'oeil, il les reconnut.

Il les avait remarqués à Fraülen, causant avec la jeune comtesse et fort empressés auprès d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se gravât dans sa mémoire.

Se doutant à juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis et écoutés.

Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prête et les attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans l'hôtel.

Il se promit de profiter de leurs préparatifs.

Or, il était en train de jouir de son succès.

Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait mortellement long à la jeune femme, ce tête-à-tête avec un ravisseur abhorré!

Et cependant elle en redoutait la fin...

Tant qu'ils voyageraient à travers les routes, elle n'aurait rien de bien grave à craindre de la part du magnat.

Mais, le voyage terminé, une fois qu'elle serait tout à fait seule avec lui et en son pouvoir, dans un château perdu au milieu des forêts!...

Les témoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la sortir de la mélancolique torpeur dans laquelle elle était plongée, ne faisaient que redoubler sa terreur.

Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme.

La quatrième nuit enfin, après mille angoisses, madame de Vilers vit se dresser dans l'ombre, au bout d'une longue allée de chênes, le château de Blérancourt.

Une autre voiture y serait venue en deux journées, mais nous avons parlé des innombrables détours faits par le magnat, qui tenait à ce que personne ne lui ravît sa proie.

A la vue de ce château qu'il lui avait souvent dépeint comme un nid d'amoureux, madame de Vilers se sentit défaillir.

Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait écrit à son mari!

Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec un grincement lugubre.

Le carrosse entré, les chaînes rouillées crièrent de nouveau sur les poulies; la herse se relevait! La marquise était prisonnière.

Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main à la jeune femme et l'aida à descendre de voiture.

Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa seule un instant pour qu'elle réparât le désordre occasionné dans sa toilette par un si long voyage.

Deux jeunes femmes entrèrent, se tinrent debout devant madame de Vilers et parurent attendre ses ordres.

A tout hasard, espérant trouver un peu de sympathie chez des personnes de son sexe, la jeune femme demanda:

—Au nom du ciel, où suis-je et que veut-on faire de moi?

L'une des femmes secoua la tête. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec un sourire mélancolique. Elles étaient muettes.

Elles firent signe que le lit était préparé, mais madame de Vilers les congédia du geste.

Quelque fatiguée qu'elle fût par le voyage, elle n'osait se coucher, craignant une surprise.

Elle se reposa dans un fauteuil.

Deux heures après, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait une table toute servie.

La marquise voulut lui adresser la parole.

Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait répondre.

Tout le service du château était fait par des muets,—créatures du vieux comte, amenées par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un dévouement à toute épreuve...

Madame de Vilers refusa le dîner comme elle avait refusé le lit.

Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle.

—Haydée, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom, réfléchissez bien à ce que je vais vous dire...

Vous êtes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher à m'échapper serait inutile...

Mais vous aimez la France, vous tenez à y rester. Eh bien, consentez à être à moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de façon à ce que tout le monde continue à me croire votre père. Pour vous seule, j'aurai un autre titre à votre affection.

Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmènerai sur les bords du Danube, dans ce château où vous avez été élevée. J'ai assez de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gré, mal gré, vous deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour réfléchir. Dans dix jours à pareille heure, je vous demanderai la réponse

VI

LE REFRAIN DE PIVOINE

A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur.

Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à recommencer la guerre dans les Flandres.

Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin même, pour entrer en campagne.

Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de fête.

Les maisons se pavoisaient de drapeaux,—de drapeaux tricolores, ma foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois couleurs;—les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes...

—Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque fenêtre.

—Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire de tous les uniformes disparus.

Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien.

Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le magnifique régiment.

Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin, ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé, pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.

A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas atteint la quarantième année.

Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin.

—Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts d'heure?

Le marquis regarda le jeune homme:

—Comment! dit-il, c'est toi, Tony!

—C'est moi, mon colonel.

—Et pourquoi veux-tu une permission?

—Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon départ désole.

—Va, dit simplement le marquis.

Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;

—Mais, prends garde, on part dans une heure.

—Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre.

—C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui.

Tony sortit de la caserne et s'en alla.

Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs. Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta.

Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes.

Une seule maison était fermée,—celle de la pauvre mame Toinon.

Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration.

Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis de Vilers...

Et déjà, quel changement!

Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne déconcertait, que les gens du quartier appelaient une jolie fille.

Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française.

—Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître.

—Bonjour, Tony, dirent les vieillards.

—Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.

Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de mame Toinon et frappa.

La porte s'ouvrit.

Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui passa les deux bras autour du cou.

—Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être point parti sans venir me voir...

Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à couvrir son fils adoptif de tendres caresses.

—Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas... et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier... Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère...

Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un coup de poignard.

Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle s'était longtemps méprise elle-même.

La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa au cou du jeune homme:

—Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite.

Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du bahut.

Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière.

—Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...

Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:

—N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et reviens-moi bel officier...

La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!...

Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de peuple enthousiaste.

Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait.

Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa un cri de douleur suprême et murmura:

—O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!

Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du sergent recruteur Pivoine:

On fait l'amour Tout le jour, Dans les gardes-françaises. On fait l'amour, sur ma foi, Dans les gardes du roi!

Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.

Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises. C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme celui-ci l'avait également prédit.

Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon.

Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain, lançait dans le choeur qui scandait la marche:

On fait l'a...

Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche.

—Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit joliment brave!

Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du bon.

Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à Chantilly.

Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en avant Maurevailles.

Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.

Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on n'eût pas mangé.

C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait prendre ses précautions.

Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources. Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement réglementaires.

Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient plus rien.

Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de souffrances.

Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du départ de Maurevailles.

Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une mission: rien de plus ordinaire.

Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin, Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces derniers lui donner leurs bourses!

—Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.

Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion:

Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne leur échappât point de nouveau.

—Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah! S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui m'aidera.

Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même, à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la cantinière en lui chantant à tue-tête:

On fait l'amour Tout le jour Dans les gardes-françaises. On fait l'amour, sur ma foi, Dans les gardes du roi!

Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!...

VII

L'AMOUR D'UN VIEILLARD

Il y avait huit jours que le magnat avait amené la veuve du marquis de Vilers au château de Blérancourt, quand un cavalier longea la lisière de la forêt au milieu de laquelle s'élevait ce château.

Ce cavalier avait dû faire une longue route, car son cheval n'avançait qu'avec peine sur le terrain détrempé par la pluie et lui-même paraissait très fatigué.

A l'entrée de la forêt, à un quart de lieue du château, il y avait quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village.

Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge.

Triste auberge que celle-là et qui ne devait pas abriter souvent des voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu.

Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gîte, et en tout cas de quoi se reposer à l'abri de la pluie.

Ce fut donc là que le cavalier frappa.

Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un énorme brasier de tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans séchaient, tout en causant et en buvant du cidre, leurs habits mouillés.

A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils s'écartèrent avec empressement pour lui faire place auprès de la cheminée.

—Holà! dit le cavalier, qui est l'hôte ici?

Un grand vieillard à barbe blanche ôta son bonnet de peau de renard et s'avança.

—Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres, reprit le cavalier. Je me suis égaré dans vos satanés chemins, et du diable si je sais où je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela. Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bête de mille pistoles qui est en train de prendre froid?

—Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mènerai moi-même en personne vot'cheval à l'écurie, s'écria l'hôtelier et je vous assure, foi de Garrigou, qu'il y sera mieux qu'à l'Aigle noir ou aux Armes de Picardie, à Noyon.

—Quant à moi, une place auprès du feu, une moitié de poulet et deux oeufs me suffiront—à la condition toutefois que vous ayez du vin?...

—Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans qu'on n'y a mie seulement touché. Vous ne trouverez pas dans toute la contrée un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin que maître Garrigou de Chante-Caille.

—En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du feu et étendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes.

Il y eut un instant de silence, motivé par la présence de l'étranger.

Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue.

—Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le château est habité?

—Oui, par le vieux seigneur qui est revenu.

—Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici?

—Plus de vingt ans. C'était maître Jeanson, l'homme de loi, qui s'occupait de tout.

—Et maintenant?

—C'est une espèce de sauvage que le vieux seigneur a amené avec lui et qui a l'air d'un voleur plutôt que d'un intendant...

—C'est-y pas la même chose? interrompit un des paysans.

Tout le monde se mit à rire.

—N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de même, allez... Figurez-vous que le château est rempli de sonnettes...

—De sonnettes?

—Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond à une sonnette placée dans la chambre du seigneur.

—Et pourquoi tout cela?

—Pour que personne ne puisse entrer dans le château sans qu'il en soit informé, et pour qu'il sache par quelle porte on entre.

—Et comment sais-tu cela, toi, Jean?

C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a raconté. Il a aidé les ouvriers que le vieux seigneur avait envoyé chercher à la ville pour poser les fils, et, comme il voulait voir si ça allait, il s'est présenté l'autre jour au château.

—Et il est entré?

—C'est-à-dire qu'il a été reçu par le nouvel intendant, le sauvage... Il y dit: «J'apporte pour votre maître un beau chevreuil que j'ai tué...» Et pendant que l'autre le débarrassait, il a bien remarqué que les portes faisaient tinter des sonnettes.

—Et que lui a dit l'intendant?

—Rien. Il a tiré de sa poche une pièce d'or; il la lui a mise dans la main, et il l'a poussé dehors.

—C'est bien singulier, tout ça. Mais qui sert le seigneur au château?

—Des muets... Oh! ceux-là, je leur ai causé moi-même avant l'arrivée de leur maître...

—Tu leur as causé... à des muets?...

—C'est-à-dire que j'ai essayé; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient la bouche fermée.

—C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire.

—Pardi! il ne tient qu'à toi d'aller au château; tu seras reçu comme Boniface le braconnier.

—Qu'est-ce qui lui est arrivé?

—Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a été saisi par les muets qui l'ont roué de coups de gaule...

—Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sébastien, le cordonnier, qui était allé rôder près des fossés un soir... Il a entendu craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauvé, mais pas assez vite pour ne pas entendre une balle siffler à deux doigts de sa tête.

—Ah ça! que diable racontez-vous-là, mes drôles, s'écria tout à coup le cavalier qui, depuis un instant, avait prêté l'oreille aux propos des paysans, est-ce une histoire ou une légende?

—Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au château de Blérancourt.

—Et où prenez-vous ce château?

—Au bout de l'allée de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir d'ici.

—Et c'est là que se passent toutes ces choses étranges?

—C'est là.

—Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-même.

—Vous, mon officier? s'écria l'hôte épouvanté.

—Oui, certes.

—Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?...

—Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voilà sec; maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arrosé de ce bon vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir demain reprendre ma route.

Maître Garrigou avait dressé la table. Le gentilhomme se mit à manger.

Le temps s'était un peu éclairci, les paysans sortirent l'un après l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait préoccupé, put réfléchir tout à son aise.

Au château de Blérancourt, le supplice de madame Vilers continuait.

Le magnat cependant la comblait de prévenances, mais de la part de cet homme les prévenances lui étaient odieuses.

Par un raffinement de délicatesse, il avait évité même de lui parler de son amour, et des conditions imposées par sa passion sans merci.

Il avait accordé à la marquise dix jours de réflexion. Il voulait la laisser en paix pendant ces dix jours.

Il avait fait plus.

Pour qu'Haydée ne s'ennuyât point, il avait envoyé à Paris un exprès, afin de mander auprès d'elle sa soeur Réjane qui lui tiendrait compagnie.

Une heure encore et le délai allait expirer...

Depuis quelques jours, le magnat avait demandé à la marquise la permission de prendre ses repas avec elle. Fatiguée de la solitude, madame de Vilers n'avait pas refusé. Elle ne se défiait plus, du reste, des mets que lui présentait le comte, espérant qu'il n'agirait avec elle que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir où nous sommes, le comte et madame de Vilers dînaient ensemble dans les appartements de celle-ci.

Au dessert, le magnat se leva:

—Le dixième jour est expiré, dit-il d'une voix émue. Haydée, quelle est votre décision? Voulez-vous m'aimer?

—Non!... répondit-elle.

—Réfléchissez encore!...

—Vous me faites horreur!...

—J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!...

—Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme au comble de l'effroi.

—Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes, vous livrera sans défense à mon amour...

—Oh! c'est épouvantable!

—C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien, malgré votre orgueil et vos répulsions vous serez à moi.

—Oh! infâme! infâme! répéta madame de Vilers en saisissant un couteau sur la table et en essayant de se lever pour s'élancer vers le comte.

Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara d'elle...

Elle retomba sur son fauteuil.

Le vieillard la regardait avec un sourire ironique.

—Tu vois bien, ma pauvre Haydée, dit-il en la tutoyant pour la première fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras à moi maintenant... bien à moi!...

Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser.

—Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaçant la taille de ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une idée de ce qu'est l'amour à mon âge... Tu ne sais pas quelle lave, à ta seule vue circule dans mes veines; tu ne sais pas quelle tempête s'agite dans mon coeur... Haydée, personne,—personne, entends-tu,—de tous ces jeunes gens qui se disputaient un regard de toi, ne l'a mérité par un amour semblable, comparable à celui qui me dévore!...

Et, le visage cramoisi, les lèvres humides, les yeux saillants à faire croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou gonflées, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme défaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour éviter la souillure de ce contact.

—Haydée, murmura encore le comte, Haydée, tu vas être enfin à moi! à moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!...

Il se pencha sur elle. Ses lèvres touchaient presque les lèvres de la malheureuse femme...

Une minute encore... et elle allait être à lui quand un coup de sonnette retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit.

—Qui donc, s'écria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer dans le château sans que je sois prévenu?

Il s'élança vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune fille.

C'était Réjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris.

Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait préparer, puis la laissant à sa toilette et la priant d'attendre la marquise, il revint tout palpitant auprès de celle qui allait être sa proie...

Mais en entrant dans la pièce où il comptait réaliser l'unique espoir de sa vieillesse avilie, il poussa un épouvantable cri de surprise et de rage...

Cette chambre où, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanimée annonçait si bien devoir être en son pouvoir, cette chambre était vide!...

VIII

LE MUET QUI PARLE

Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt...

Sur ce cheval, elle était soutenue par un homme dont la main qui tenait les rênes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre main, il lui protégeait le visage contre le fouet des branches.

Les souvenirs de la scène du château lui revinrent en mémoire; elle pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps.

Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut qu'il portait un costume d'officier des gardes-françaises.

Que s'était-il donc passé et comment se trouvait-elle dans les bras de ce gentilhomme?

On sait de quelle mission Maurevailles avait été chargé par le marquis de Langevin.

Nous avons vu comment,—après avoir préparé les étapes du régiment des gardes-françaises, qui tenait à faire joyeusement la route, en régiment d'élite qu'il était,—l'ancien ami du marquis de Vilers était arrivé chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce qui se passait au château voisin.

En fallait-il davantage pour qu'un soupçon lui traversât l'esprit?

Maurevailles se promit d'éclaircir ce soupçon.

Le soir, quand le château fut noyé dans une masse d'ombre, il se hâta d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une volée de coups de bâton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme Sébastien, le cordonnier du village.

Il ne lui arriva aucune mésaventure; mais il se convainquit, à n'en pouvoir douter, qu'il était impossible d'entrer dans le château.

Par la force? On rencontrerait l'année des muets dévoués au magnat.

Par surprise? Les sonnettes avertiraient.

A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup.

Ce qu'il eût fallu trouver, c'eût été un passage secret comme il en existe dans presque tous les vieux châteaux, les architectes d'autrefois prévoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du mystère.

Mais le temps et le moyen de découvrir ce passage?

Comme il se faisait cette réflexion, Maurevailles vit une ombre sortir en quelque sorte du pied de la muraille, à vingt pas de lui, et disparaître rapidement.

Autant que le chevalier avait pu en juger, c'était un enfant, car sa taille atteignait à peine la moitié de la moyenne.

Mais d'où sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il ne découvrit aucune porte, aucun trou.

—Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de l'attendre.

M. de Maurevailles avait passé plus d'une nuit en plein air au bivouac; quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas.

Il se blottit le plus commodément qu'il put sous un toit de plantes grimpantes, et attendit le retour de l'ombre.

Il y avait à peu près deux heures qu'il était là et il commençait à maugréer, quand un pas pressé se fit entendre. En même temps l'ombre surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du saut-de-loup.

Maurevailles lui mit la main au collet.

—Grâce, Monseigneur, miséricorde, gémit l'ombre en s'affaissant.

Maurevailles examina alors sa capture.

C'était un être bizarre: Pas tout à fait trois pieds de haut, une tête énorme et plantée de cheveux en broussailles, des bras démesurément longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et hideux.

—Qui es-tu et que fais-tu là? demanda l'officier.

—Je suis un des serviteurs du château, répliqua le nain qui se rassura un peu en voyant qu'il avait affaire à un étranger.

—Tiens, tu n'es pas muet, toi?

—Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'être muet pour être amené en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France! Comme il donne de beaux rêves! Et c'est pour cela que, la nuit, je m'échappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons...

—Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu aussi l'or de France?

La figure du nain s'éclaira.

—Et veux-tu beaucoup de pièces comme celle-ci? continua l'officier en lui mettant un louis dans la main.

—Que faut-il faire, Monseigneur?

—Me montrer le passage par où tu rentres au château.

Un tressaillement d'effroi secoua le corps débile du nain.

—Le magnat me tuerait, s'écria-t-il.

—Allons donc, qui te trahira? répliqua Maurevailles en lui présentant un second louis.

L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'éclairèrent. Il se redressa.

—Venez, dit-il.

Il alla jusqu'à la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur une tête de clou que, même en plein jour, Maurevailles n'aurait pas remarquée, et une énorme pierre tourna sur elle-même, ouvrant un passage suffisant pour deux hommes.

—Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coupé le cordon de la sonnette.

—Entre le premier, maître gnôme, répondit l'officier, et souviens-toi qu'à la première trahison, je te passe mon épée à travers le corps.

—Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-même; le magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de quoi boire du bon vin de France jusqu'à la fin de mes jours.

L'ouverture démasquée par la pierre donnait sur un escalier en colimaçon, ménagé dans l'épaisseur de la muraille. A la hauteur d'un second étage, un couloir s'étendait perpendiculairement à la muraille extérieure.

—Comment as-tu découvert ce passage, maître gnôme? demanda Maurevailles.

—Je m'ennuyais, moi qui aime à causer, d'être toujours en tête-à-tête avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin, chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherché et j'ai eu vite trouvé.

—Où conduit ce passage?

—Au-dessous de la chambre où je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce souterrain est comme la toile d'une araignée: quand on est au milieu, on voit des rayons partout.

—Et y a-t-il un couloir qui aille à la chambre de la comtesse Haydée?

—Comment, vous savez?... Au fait, je suis bête, moi... je me demandais pourquoi vous vouliez entrer dans le château!... Certes, oui, mon gentilhomme, il doit y en avoir un, mais où est-il? Je n'ai pas le temps de le chercher maintenant; voilà le jour qui va venir et on s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez...

—Ce soir, soit!...

Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine à refermer la pierre, qu'il rouvrit ensuite à plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il possédait bien le secret du muet.

—Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La marquise sera à nous!

Et il examina attentivement l'endroit où il était, pour être bien certain de retrouver sa route.

Le soir où nous sommes, il était entré seul dans le couloir secret où le nain l'attendait.

—Venez, dit celui-ci, j'ai trouvé.

Et il le conduisit dans le troisième couloir à droite, à partir de celui par lequel il avait gagné le centre de la toile d'araignée. A certain endroit, un mince filet de lumière, passant comme par le trou d'une épingle, traversait l'obscurité.

—Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frétillant. Il y a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie. Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou. Vous pouvez voir!...

Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis à table vis-à-vis de la comtesse Haydée.

Le vieillard était juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant à la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat.

Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingréli et Haydée...

Mais il se contint, voulant attendre...

Quand il vit le comte penché sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau.

C'est à ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit.

A l'arrivée de Réjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait à la hâte conduite à son appartement. Lui recommandant expressément de ne pas bouger, il était allé donner quelques ordres, puis était revenu au plus vite vers Haydée.

Mais, quelque diligence qu'il eût faite, Réjane, pressée d'embrasser sa soeur, était venue avant lui.

Et qu'avait-elle vu en écartant la tapisserie?

Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son rêve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebâillement du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec passion, déposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter, radieux, par le couloir secret!

C'était horrible!

Cet ange venait d'entrevoir l'enfer!

La jeune fille, quoique étant à l'instant même initiée au mal, resta ange.

Maurevailles avait laissé le passage ouvert.

Elle se dit:

—Si le magnat s'en aperçoit, il saura où le poursuivre...

Et elle remit le tableau en place!

Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait la porte par laquelle allait entrer le magnat...

IX

LE GAMIN DE PARIS

Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des gardes-françaises et la marquise de Vilers.

—Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se dégager.

Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant:

—Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le chevalier Albert de Maurevailles.

La marquise, épouvantée, poussa un grand cri.

A ce cri répondit une autre exclamation.

Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises.

Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre...

Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le rattraper, ni même le suivre.

Mais il eut une inspiration subite.

Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la pointe vers les jambes du cheval.

L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but...

L'animal venait de s'abattre...

Il avait un jarret coupé.

Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony...

Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du marquis de Langevin, s'était dit:

—Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles.

Où se rendait Maurevailles,—officiellement du moins,—Tony le savait bien.

En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti.

Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir, qu'allait faire Maurevailles?

Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.

Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se fit pas attendre.

Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres. Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long.

Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui refuser ce qu'il demandait.

Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la direction qu'avait prise Maurevailles.

On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de Blérancourt.

En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier, Maurevailles et la marquise.

Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et sans aucun mal.

Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle avait simplement glissé à terre.

Tony s'élança pour la relever.

Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se plaça devant elle.

Et Tony était désarmé!

Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les douleurs que lui causait sa blessure.

—Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie de te mêler de ce qui ne te regarde pas.

Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps de bondir en arrière.

—Au secours! cria inconsciemment la marquise.

—Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...

—Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant.

—Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises, devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant de colère, le poursuivait toujours.

—Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée.

—Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le capitaine en courant après Tony.

Mais le gamin, toujours railleur, répliquait:

—Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous apporte un ordre du colonel...

Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au large.

—Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que vous recevez les messagers...

Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre.

—Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...

Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla frapper l'ennemi en plein front.

Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à son visage.

Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer.

Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse.

Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine et leva son épée...

La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.

X

LA FLÈCHE DU PARTHE

Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de chevaux se fit entendre.

Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée...

Qui donc pouvait venir?

C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise, avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les directions.

Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol, et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.

En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête.

Mais comment lutter, un contre vingt?

Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore moyen de résister.

Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût été folie d'essayer.

Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.

N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.

Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond prodigieux s'élança hors du hallier.

Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise:

—Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique!

Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de retrouver madame de Vilers.

Tony s'était relevé.

Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais parti.

Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.

Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de faire une trouée.

Mais Tony n'avait pas d'arme...

Rien, pas même un tronçon de lame.

Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur?

Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient bientôt arriver, eux aussi.

Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur.

Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger.

Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des branches d'arbres et des manteaux.

Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration.

Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour témoigner de ses intentions parlementaires:

—Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.

Le magnat inclina affirmativement la tête.

—Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous, il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant. Nous sommes donc loin d'être complices...

Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer.

—Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose, le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des gardes-françaises... Voici cet ordre.

Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.

—Soit, dit-il, venez.

Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château.

Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré comme un intrus.

Bien au contraire, il était presque un personnage officiel.

Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du château à son hôte.

Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait sur eux une forte avance.

Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se rappelait les paroles d'adieu.

Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser.

Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de la marquise.

Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise dans le château.

Il en profita pour se rendre auprès de la marquise.

Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir.

Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait.

A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint au-devant de lui.

—Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez, sans doute...

—Madame, interrompit Tony, je savais tout!

—Oh! je vous en prie, parlez.

—J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu.

La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony dans les siennes et les pressait tendrement...

—Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui donc l'a tué?

—L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.

Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était trouvé mêlé.

Et haletante, avide, la marquise l'écoutait.

—Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui donc êtes-vous?

Cette question fit tressaillir le jeune homme.

Un moment il courba le front.

Mais presque aussitôt il le releva.

—Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de boutique, un enfant recueilli par charité.

La marquise eut un geste d'étonnement.

—C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais des costumes pour le bal de l'Opéra.

Votre époux fut provoqué devant moi.

Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le mien. Le meurtrier avait fui.

Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans ses vues impénétrables, me confiait une mission,—la mission de venger l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme qu'il laissait en ce monde.

Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse!

Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard s'était enflammé, son geste était devenu solennel.

La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un sourire.

—Vous êtes un noble coeur, dit-elle.

—Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de Lavenay ne parviendront jusqu'à vous.

La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête.

—Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de France!

Tony jeta un cri d'enthousiasme...

—Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence, voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie d'un homme que vous détestez plus que moi encore?

Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi son mari,—qu'elle croyait vivant,—elle avait consenti à suivre le comte de Mingréli.

Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat.

Quand elle en arriva à parler du soporifique:

—Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?

—Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort. Je mourrai.

—Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger. Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche?

—Ma douleur m'enlèvera tout courage...

Le jeune homme eut un mouvement sublime.

—Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...

—Que voulez-vous dire?

—Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous pleurez a laissé une enfant...

—Mon mari?

—Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille, c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous sentez du courage?

Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir, embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.

Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.

—Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il parvient à m'endormir encore?

A ces mots, Tony se redressa:

—Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et je sens en moi la force de huit hommes!

XI

L'INTERROGATOIRE

Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt, depuis longtemps habitués à un plus long sommeil.

Les gardes-françaises arrivaient.

L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements nécessaires au campement des huit mille hommes.

Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des sous-officiers—des bas-officiers, comme on disait alors, s'empressait de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.

Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures, restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment, les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé leurs logements.

Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral.

Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet, surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper arriverait.

—Allons, tout va bien, dit le colonel.

Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre son état-major au château.

En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.

Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il trouva au milieu de ses officiers.

Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait pas accoutumé.

Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé.

Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat, était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui venait de se passer.

Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné.

Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour desservir le jeune garde auprès de son protecteur.

Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait fort pour leur bravoure.

Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony.

Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux.

Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la justice.

Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en mission.

—Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre, suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions nécessaires...

—Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de tergiversation. Parlez.

Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:

—Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires particulières de votre capitaine.

Le jeune homme pâlit.

—Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant vous et vous seul...

—Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être éclairés comme moi.

—Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!...

—Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux.

—Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison.

Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit:

—Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais cela te coûtera cher si tu me trompes!...

Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il reprit:

—Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien peur que ce ne soit le second cas qui arrive.

Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony.

—Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il.

Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence de ce pacte.

En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il fit signe à Tony de ne pas s'arrêter.

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