PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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—Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette affaire?
—Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon serment.
—Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...
—Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort?
—La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France, non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis, mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris, attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas?
—Oui, mon colonel, mame Toinon.
—Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère?
—Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère véritable...
—Et où est-elle, ta mère véritable?...
Tony haussa les épaules et répondit tristement:
—Je n'ai jamais connu mes parents...
—Mais où as-tu été élevé?
—Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris.
—Qui te fait croire cela?
—C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris souvent...
—Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement.
—Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...
Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en proie à une vive émotion.
—Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé?
—Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais, répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis.
—Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...
—Mon colonel!...
—Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?
Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.
—Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi, ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans. Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?
—Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge, mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu m'intrigues au plus haut point.
—Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire... Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi, jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel, vous chancelez?...
En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec effort:
—Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...
Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit froidement, presque avec sécheresse:
—C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux qui voudraient vous nuire...
Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.
—Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre, j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs...
Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que vous oublierez que je vous ai interrogé.
Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le tutoyant de nouveau:
—Va, mon enfant, va!...
Tony sortit tout ému...
XII
LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE
L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait singulièrement le comte de Mingréli.
En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les regards.
Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se disait le comte.
L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la première preuve de son erreur.
L'installation de Tony au château avait été la seconde.
De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré.
Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout.
C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père.
De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie.
Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à Blérancourt.
Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony:
—Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas.
—Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera certainement manger dans sa chambre.
—Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour nous priver du plaisir de sa compagnie...
Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait donc plus de surprise possible.
La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait le moyen de se défendre contre le magnat.
Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis.
Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.
Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs soldats... Que faire?
Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée pour gagner son château des bords du Danube.
Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis.
En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ du régiment.
Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore d'attendre.
Cela admis, fallait-il cacher Haydée?...
—Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que lorsqu'elle ne semble pas l'être!...
Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée éblouissante de toilette et de beauté.
Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du monde.
Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns, charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une longue campagne.
Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés, elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux pratiques.
Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par un messager une lettre à La Rose.
—Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre, rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.
La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.
Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises, maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la laisser suivre le régiment.
Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle; il lui avait répondu:
—Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus.
Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers Blérancourt.
Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami, qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des choses de l'ancien temps.
Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui dit rapidement:
—Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.
La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet prodigieux.
—Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.
—Vous étiez son amie, n'est-ce pas?
—Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter.
—Vous saviez qu'il était marié?
—Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme... ajouta-t-elle d'une voix sombre.
—Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en regardant fixement la cantinière.
Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.
—Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez.
—Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un service à la marquise?
—Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon là, vois-tu!
Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son corsage rebondi.
—Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...
—Ici!!!
—Et elle court un grand danger...
—Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle vite. Que faut-il faire?
Et Tony répondit à la brave cantinière:
—Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.
—Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux, reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N, I, ni, c'est fini!
Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de la tente furent libres.
XIII
MAMAN NICOLO
Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois. Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils s'étaient demandé:
—Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?
Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit:
—C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...
—Oui, du nouveau.
C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho.
Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal.
Tony se retourna.
—Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il y a ici un homme sur lequel tu peux compter...
—Deux hommes, fit le Normand.
—Et si tu désirais...
—Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère.
—Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous trouver.
Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo et Bavette.
Haydée était seule, absorbée par sa douleur.
Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais.
Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée!
Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari!
Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains!
Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui apparaissait si sombre et si terrible.
Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait auprès d'elle.
Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et la marquise de Vilers...
Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis.
Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille de maman Nicolo et la couvrit de baisers.
—Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme, ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les témoignages d'amitié et les consolations.
La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu dans quelques heures...
Une fête au moment où elle pleurait son mari!...
Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria:
—Et qui vous dit qu'il soit mort?...
L'effet de ces paroles fut magique.
Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière:
—Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!...
Maman Nicolo se mordait les lèvres.
—Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même, on ne doit pas se désespérer...
—Vous savez quelque chose?..
—Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...
—Oh! Madame, je vous en supplie...
—Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être entendu?
La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en ferma soigneusement l'unique porte et dit:
—Maintenant, parlez.
XIV
BAVETTE
Nous avons vu, à Paris, au cabaret de la Citrouille, le Gascon La Rose et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette étaient revenues de leur course mystérieuse.
Si vive que fût l'amitié qui liait le Gascon et la vivandière, celle-ci avait refusé de dire à son vieux camarade où elle s'était rendue.
Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la marquise allait l'entendre.
—Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains brûlantes les mains potelées de maman Nicolo.
—Ah! j'en ai gros à dire, soupira la brave femme. Et c'est la première fois que ça va sortir de là, ajouta-t-elle en dégageant une de ses mains pour frapper sur le sein qui avait inspiré au Gascon et au Normand tant de désirs irréalisés.
Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans compter que Bavette, tout en jacassant, vous délie toutes les langues. C'est comme ça que j'ai su que votre mari était mort...
A ce mot répondit un sanglot de la marquise.
—Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandière, puisque je vous dis que ce mort-là est peut-être aussi vivant que vous et moi.
—Oh! par grâce, achevez.
—Je ne suis là que pour ça. Dès que j'ai eu connaissance du fameux duel et de sa terminaison: «Mets ton bonnet, Bavette,» que j'ai vite glissé à l'oreille de cette petite-là. Et nous voilà parties. J'avais mon idée. Nous arrivons à votre hôtel, où que je demande tout doucement M. Joseph, qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apporté, de la part de son maître, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami aimait bien. Il paraît même que ça lui faisait de la peine que vous ne lui ayez pas donné une petite Bavette.
M. Joseph vient. Il était tout en larmes.
—Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!
Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec Tony son pauvre défunt maître.
Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez comprendre ça, ma bonne dame.
Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens qui sont au-dessus de vous.
Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis, au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait pas de père. Je dis à M. Joseph:
—Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière.
Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin. Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...
La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout son être chacun des mots de la vivandière.
Maman Nicolo continuait:
—A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis:
—Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie.
—Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère enfant. Tu seras ma fille, va.
—Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!»
Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide, n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer qu'elle pensait.
Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le couvercle.
—Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père.
—Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph.
—Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler, pour profaner?
Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois crie...
Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph, qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie:
—Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant.
Ah! ouiche!
Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et les montants de la bière.
Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment.
—Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...
Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre...
—Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant, d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse.
La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution.
M. Joseph, qui peu à peu s'était enhardi, en arrive à l'aider.
La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas. Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doutée, M. Joseph, qui maintenant n'employait plus les précautions de tout à l'heure, plongea dans la terre sa main.
Elle rencontra le fond du cercueil...
Le cercueil était plein de terre!
—Ah! s'écria M. Joseph, mon maître n'est pas mort!... Il y a là un nouveau mystère!...
Puis il réfléchit et nous dit:
—Silence! S'il y a un mystère, peut-être le marquis y consent-il; peut-être est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le devoir de considérer comme sa volonté. Il faut laisser croire à ses ennemis qu'ils n'ont plus à le redouter. Rentrez à votre cabaret et agissez pour tous comme si vous étiez persuadées de sa mort. Quand le marquis jugera bon de reparaître, je vous promets que vous l'embrasserez.
—Je vous le promets aussi, s'écria la marquise, qui savait bien qu'elle ne pouvait pas être jalouse de maman Nicolo.
Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur:
—O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime!
XV
LE CONCILIABULE
La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que, même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et chèrement payées des fêtes de Versailles.
Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins magnifiquement illuminés.
Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte ayant à ses côtés ses deux filles, Haydée et Réjane, semblait rajeuni de dix ans.
En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin, Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée.
Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait son simple uniforme de drap blanc à revers bleus.
Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.
A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute rose.
Tony seul remarqua cela.
—Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?
Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits et gestes des Hommes Rouges.
Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs. Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui, faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus gracieux sourires.
Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis de Vilers était-elle déjà consolée?
Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée.
Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre.
Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée, était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes, que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout éclairée.
Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le treillage, l'oreille tendue.
Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui...
—Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.
—En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay.
—Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!
—Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.
—Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir de la fête...
—C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.
—Moi aussi, s'écria Lacy.
—Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers...
—Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer l'avenir, le temps presse.
—Quel est ton projet? demanda Maurevailles.
—Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?
—Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise. Quand nous l'aurons, il sera temps de décider.
—Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez m'en croire...
—Que feras-tu?
—Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de quelques jours...
—Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves...
—Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller embrasser ma mère en attendant votre arrivée.
—C'est vrai; comme cela, ce serait possible.
—Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre, ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.
—Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons en toi?
—Tous pour un, un pour tous, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers si, comme lui, je manque à mon serment.
—Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui, au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy?
—Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit.
—Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous ai dit que j'ai des intelligences dans la place.
Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés et sans danger, à la chambre de la belle Haydée.
—Mais où nous retrouverons-nous?
—Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc d'arbre, dans une heure.
—Soit, où tu dis, dans une heure!
Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré.
—Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?
Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui venir plus tard en aide.
Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui qui pourrait devenir précieux?
Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...
—Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir?
Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis.
En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent.
Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués.
—Attendez-moi là un instant, leur dit-il.
Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées Bavette et maman Nicolo.
En quelques mots, il les mit au courant de la situation.
Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant sur leurs cadavres.
—Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils ont ourdie.
—Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège...
—Que voulez-vous dire?
—Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du couloir...
—Eh bien?...
—Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si la moindre alerte allait amener un massacre général!...
—Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien à craindre d'eux.
—Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du comte?...
—Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer. Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main.
—Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière. Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette. Moi, sa mère, je t'y autorise...
Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.
En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur.
Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.
—Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la sauverons. Lui, il faut le venger.
—Il faut le venger! répéta le Normand.
—Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon. Mais où sont-ils, nos adversaires?
—Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez.
XVI
DANS LES FOSSÉS DU CHÂTEAU
Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non loin de l'endroit désigné par Maurevailles.
Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu.
Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,—l'épée nue cachée le long de la cuisse,—ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres, retenant leur haleine pour mieux entendre.
L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître, bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain.
Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,—tuer!
Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se fit entendre du côté du Normand.
Un homme s'avançait.
Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui...
L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur brilla dans les ténèbres.
—Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il faut le tuer!...
Et, l'épée haute, il attaqua.
L'inconnu para vivement en s'écriant:
—J'en tiens un!...
—Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme avait rejeté sur son épaule gauche.
—Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?
—Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous tue.
—Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?
—Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de mon brave capitaine.
Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son propre compte.
Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement.
Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas.
Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura un mot à son oreille.
—Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française abasourdi, vous, monsieur le...
—Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que faisais-tu-là?
—J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je vous avais pris pour l'un d'eux.
—Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul?
—Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin, celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras...
Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.
Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se jeter dans les bras l'un de l'autre!
—Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait.
Et il s'avança vivement vers le groupe.
En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver l'éclaira...
—Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!
—Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit l'inconnu en souriant.
Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau reprit:
—Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos ennemis, je le possède...
—Vous connaissez l'entrée des souterrains?...
—Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée.
—Mais ce nain pourrait vous trahir?
—Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer. La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et béante.
—Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant.
—C'est là.
—Avez-vous de la lumière, au moins?
—Non.
—Ça ne fait rien. Voilà La Rose.
Le Gascon arrivait, suivi de Tony.
—La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le briquet et obéit à son camarade.
—Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand, garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.
—Comment donc! Et devant!
Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de la peine à le suivre.
La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.
Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son effroi fut immense.
Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran.
Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait arrêtée.
Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour l'emporter!...
Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.
Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait ramenée chez elle.
Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!
Si cette fois Tony allait succomber!...
Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.
La marquise frémit.
—Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en est.
Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière Maurevailles.
La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...
Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle avait appris à tant redouter.
Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.
Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.
—Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...
Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul contre une telle avalanche.
—Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait, madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari... le marquis de Vilers!...
La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.
Dans le passage secret, la poursuite continuait!
XVII
LE MORT VIVANT
C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà reconnu.
On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle, était un marquis.
Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme.
Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.
La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...
Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que d'y loger un marquis.
La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et, décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.
Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir.
—Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au contraire. Quel dommage!...
Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux, hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder.
—C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué, se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites mains pour sa taille...
Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne la main du marquis.
Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.
Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri terrible.
—Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!...
A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle.
Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet.
Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui, comme un homme qui cherche à deviner un mystère...
Il se demandait où il était. Il allait revivre...
Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.
Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son état, et on l'avait fait porter au Châtelet.
L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui...
Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa femme le retint.
—Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin.
—Comment cela?
—Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles pas le quitter?
—Eh! tu sais bien le contraire.
—Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs de Paris, loin de ces vilains Macchabées qui me donnent le cauchemar?
—Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée...
—Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande fortune et qui te tombe entre les mains...
—Eh bien?
—Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir de nouveau?
—Non pas, puisque je vais prévenir le greffier...
—Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère.
—Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de la sagacité de sa femme.
—Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?
—Mais que faire?
—Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort, ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries. Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?
Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se rangea à l'avis de sa femme.
M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement.
Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de quelques heures, il put parler.
Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne se défend pas.
Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de quitter le Châtelet.
Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.
—Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.
Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de fantaisie.
Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on sait.
Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa démission.
Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour qu'il pût essayer de reparaître.
Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de France.
On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au caveau de la famille de son maître.
Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour trouver l'endroit où pouvait être la marquise.
Il n'était parvenu à aucun résultat.
Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.
Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.
Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.
Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles, apprendre où elle était.
Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.
Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.
Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.
Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.
—Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation d'embrasser sa soeur.
Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille, l'histoire du cercueil plein de terre.
—Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.
Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa soeur...
A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir que sur la marquise.
La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le château.
Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers reparaîtrait.
Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la grande porte de l'hôtel.
Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme écarta son bandeau.
—Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...
—Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai à te parler.
—Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...
—Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée. Viens dans ta chambre.
Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph, le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.
—Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement l'avertir.
Le pauvre vieux demeurait muet.
—Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.
Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et celle de Tony.
—Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!
Et il y fut.
XVIII
SANG ET EAU
Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise venait de livrer au magnat.
Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!
Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.
Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer sa pitié.
Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.
—Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y renonce!
Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.
Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.
Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur partie dans cette poursuite infernale.
Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.
Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.
Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait passer qu'à deux.
Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés. Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse qu'elle fût.
Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.
Et les muets gagnaient du terrain.
A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.
—Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser de courir.
—Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?
—Allons!
Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...
Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.
—Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.
Ils firent volte-face et repartirent.
À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand, entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait secourir le marquis ou mourir avec lui.
—Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!
Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit également son homme.
Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs ennemis.
Ils se postèrent, prêts à se défendre.
Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.
—Qui vient là? demanda La Rose inquiet.
—Tony, certainement.
—Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de plusieurs personnes.
—Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des muets qui tomba.
—A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il supposait être Tony et ses amis.
Mais il poussa un rugissement de fureur.
Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.
C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui accouraient attaquer.
Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et les Hommes Rouges.
—Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins vendons cher notre vie.
Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises tinrent tête aux muets.
Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.
La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas moyen d'arrêter le flot qui débordait.
Ils furent enveloppés.
Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.
Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible encore.
On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les autres.
Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on s'étranglait, on s'étouffait...
Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...
—En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.
—Tony! s'écria La Rose.
C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.
Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était précipité dans les couloirs.
Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.
—Tony! s'écria La Rose, c'est toi?
—Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard! Mais où donc êtes-vous?
—Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!
—Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le marquis de Vilers!...
Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à faire!
Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.
Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.
Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à l'heure. Il craignait de blesser ses amis.
Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...
Cette paroi céda sous la pression...
Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle, inconnue certainement aux Hommes Rouges.
—La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...
Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.
Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des torches...
Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui s'échappaient.
Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,—mais ce dernier dans un but différent,—s'élancèrent après eux.
Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait leur barrer le chemin...
—Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.
Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur les parois...
Les fugitifs continuèrent leur route.
Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et disparut....
—Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.
Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.
Il disparut à son tour.
La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.
Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.
Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.
Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.
Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits, sondant les profondeurs de ce gouffre.
Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.
Cette femme, c'était la marquise.
La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.
—Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?
Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le prévint.
—Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il ajouta:
—Il est là!...
—Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle s'élança.
Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony, bondissant à son tour devant eux, s'écria:
—Attendez, je vais le sauver ou mourir!
Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la marquise, il se précipita dans le gouffre béant.
Instinctivement chacun se tut.
En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une profonde émotion s'emparer d'eux.
Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à massacrer tout à l'heure!
Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au fond la lumière des torches...
Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...
Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et confiant...
XIX
LES CRIS DU COEUR
Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers.
Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château. Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le magnat avait mis à leur disposition.
Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.
Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le harnais, ce bruit prit une signification.
C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens qui se battaient avec acharnement.
Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute.
—Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?
Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le corridor.
Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il n'avait pu y parvenir.
Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu.
—Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis.
—Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans le mur...
M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de la muraille...
Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange.
Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement d'Haydée.
Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin arriva jusqu'à lui.
Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait le comte.
C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les projets du vieux Hongrois.
Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée.
En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle réponse il allait faire.
Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la situation.
—Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi vos officiers des traîtres!...
—Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début.
—Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma fille...
Le colonel tressaillit.
—Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles...
—Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui, involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.
—Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!...
Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras.
Quel que fût leur motif, ceux qui avaient ainsi profité de l'hospitalité du comte pour mettre leurs projets d'enlèvement à exécution, avaient commis un acte misérable, auquel il lui répugnait de s'associer, même par un simple mot d'excuse.
Mais, d'un autre côté, ces hommes étaient ses officiers, ses meilleurs peut-être: il en devait compte à la France. Et à la veille d'une guerre, il ne pouvait les laisser ainsi massacrer.
Au moins il voulut les connaître.
—Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente.
—Je ne les connais pas.
—Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-même faire justice d'eux.
—Épargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront.
—Mais peut-être vous trompez-vous?...
—J'ai vu l'uniforme de votre régiment. Si ceux qui le portent l'ont volé, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si, comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous saurez assez tôt les noms de ceux dont les mains ont souillé votre main loyale...
Mais le marquis de Langevin n'était pas homme à se rendre ainsi.
Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus distincts jusqu'à lui. La fièvre de l'impatience le saisit.
—Il y a un secret, s'écria-t-il, éclatant soudain. Ce secret, je veux le connaître; entendez-vous, je le veux!
Le magnat ne répondit pas.
Le marquis était devenu blême. L'impassibilité de cet homme à quelques pas d'un massacre l'irritait au plus haut point.
—Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous somme de me livrer le secret de ce passage.
Le magnat haussa les épaules.
—S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'élançant vers le mur, je saurai bien le trouver moi-même.
Il se mit à tâter la tapisserie...
Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique.
—Ah! s'écria tout à coup le marquis... ce tableau!
Sous sa main qui tâtait la toile, il avait senti comme des vibrations... Derrière le tableau, le mur manquait...
Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il était trop tard. Le colonel, tirant son épée, avait fendu le tableau, du haut en bas.
Une ouverture béante s'était montrée à ses yeux.
Il s'y engagea sans hésitation et, guidé par le bruit et la réverbération d'une vague lumière, se mit à parcourir à grands pas les couloirs.
Le chemin, du reste, était facile à suivre. Les mares de sang le lui indiquaient assez, et de distance en distance, funèbres jalons, des mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie.
Si vite qu'il allât, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir, qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des gardes-françaises.
Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel était penchée la marquise de Vilers.
—Qù'est-il donc arrivé? demanda-t-il avec angoisse.
Haydée lui montra du doigt le fond de l'abîme où l'eau s'agitait encore...
—Il y a trois hommes là, répondit une voix derrière lui.
Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme, tailladé de coups d'épée, disparaissait sous les taches de sang.
—Trois hommes! Qui?
—D'abord, le marquis de Vilers...
—Le marquis, mais il est mort?...
—Peut-être maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout à l'heure...
—Et qui, après?
—La Rose...
—Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura un terrible compte à me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme mouiller sa paupière, mais le troisième?
—Mon colonel...
—Eh bien?...
—C'est le caporal Tony...
—Tony!!!
—Lui-même qui, pour essayer de sauver les deux autres...
Le marquis n'écoutait plus.
Pâle comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance. Mais, par un prodigieux effort, il se maîtrisa.
—Tony!!! répéta-t-il d'une voix déchirante; Tony perdu!... Ah! vite, des cordes, des échelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le fouille!... Dix mille louis à qui me ramène Tony...
Dominés par cette voix, les assistants s'agitèrent; en un clin d'oeil, les muets étaient de retour rapportant les échelles, les cordes demandées par le marquis.
Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hésitèrent.
—Hâtez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de désespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute à son danger. Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!...
Ils se regardaient, étonnés de cette douleur si grande et si inattendue.
—Ah! lâches! râla le marquis, lâches!... Si pas un de vous n'a le coeur d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces et paralysé par l'âge... j'irai et je le sauverai.
Joignant l'action à la parole; il saisit une corde et voulut s'élancer. Une main vigoureuse le retint. C'était celle du Normand.
—Laissez, mon colonel, dit le brave garçon... c'est moi qui vais y aller. Aussi bien j'étais avec eux au commencement, je dois les suivre jusqu'au bout. Vous péririez avec eux, vous; moi, je vais tâcher de vous les ramener.
Il se passa la corde autour du corps et descendit.
L'exemple était donné; six muets le suivirent. Les échelles attachées furent jetées dans le puits. Les muets, sans danger, se confièrent à ces échelles et, munis de torches, explorèrent la surface du lac souterrain.
Mais aussi loin que la vue pût s'étendre, on ne vit rien... rien que l'eau qui coulait paisiblement.
Le lac s'était refermé sur ses victimes.
XX
LE NOUVEAU MOÏSE
Les uns après les autres, le Normand et ses compagnons remontèrent, le visage désappointé.
A mesure qu'ils lui rendaient compte du résultat négatif de leurs recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus pâle.
On eût dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent quelques heures auparavant.
Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre, il se laissa tomber à genoux avec un sourd gémissement.
On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur...
Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire sortir son colonel de cet état de prostration et l'entraîna hors des souterrains.
Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de froid et qui avait hâte d'aller prendre des vêtements secs, prit congé du marquis et se mit à courir vers sa tente.
Quant à M. de Langevin, il regagna sa chambre à pas lents.
Malgré les fatigues de la soirée, il n'éprouvait aucun besoin de sommeil, ses émotions avaient été trop vives!
En dépit du froid, il ouvrit la fenêtre et jeta un regard distrait sur la partie du parc qui s'étendait devant ses yeux et où le campement avait été dressé.
Tout à coup, sur le chemin qui contournait le flanc du château, il aperçut, venant vers lui, deux hommes à l'uniforme blanc et bleu des gardes-françaises.
La lune éclairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il reconnaissait ces deux hommes.
La Rose et Tony!...
Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se précipita hors de sa chambre.
La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement faisait autour des fossés de longs détours et passait presque sous les fenêtres du colonel. Il n'eut donc pas de peine à les rejoindre.
C'étaient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le camp pour se sécher et changer d'habits.
En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie.
Il s'élança vers lui, le prit dans ses bras et l'entraîna vers sa propre chambre.
—Sauvé, sauvé!... pauvre et cher enfant! murmurait-il.
Tony, qui se serait plutôt attendu à une verte semonce de la part du bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien à ces témoignages de tendresse.
—Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop d'honneur... en vérité...
Le marquis arrachait les vêtements mouillés du jeune homme et l'enveloppait dans ses habits à lui.
—Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus... comment ai-je mérité tant de bontés?...
—Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as pu échapper à ce gouffre maudit?
—Quoi, vous savez?...
—Je sais tout, mais parle, parle vite!...
—Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai sauté dans le lac, où venait de tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui était si miraculeusement reparu pour disparaître presque aussitôt, lorsque je sautai, dis-je, le premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je nage naturellement. Je revins vite à la surface. Des deux hommes que j'avais vus tomber, je n'en aperçus plus qu'un...
—Plus qu'un?
—Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se débattait dans l'eau glacée et allait peut-être succomber. Je m'approchai de lui: «Mettez vos mains sur mes épaules, lui dis-je, je vous soutiendrai!» Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner à mes jambes...
—Ah! s'écria le marquis, frissonnant à l'idée du danger qu'avait couru Tony.
—Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se noient font de même... D'un coup de pied, je le forçai de lâcher prise. Il enfonça, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main, le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosité que j'apercevais à quelques pas.
—Et tu y parvins?...
—J'allais y arriver quand, subitement, un courant épouvantable, irrésistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout à l'heure. Nous étions entraînés avec une vitesse vertigineuse, nous passions à travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en plus... A tout instant, je m'attendais à avoir le crâne brisé contre des pointes de roc...
Le marquis, tombé sur un fauteuil, écoutait haletant, suspendu aux lèvres du jeune homme.
—En plongeant à propos, continua Tony, je réussis à éviter ce danger; mais j'en avais à redouter un autre plus terrible. Les parois du conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir trop étroites pour livrer passage à nos deux corps? Et l'eau, qui nous emportait avec une force invincible, ne nous étoufferait-elle pas, ne nous broierait-elle pas entre ces parois?...
—Mais comment as-tu pu échapper!...
—L'eau courait de plus en plus vite... Tout à coup un choc violent me fit lâcher mon compagnon, puis tous deux nous passâmes par-dessus le rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperçus le ciel au-dessus de ma tête... j'étais dans les fossés du château.
—Dans les fossés?
—Juste du côté opposé au camp... Le mur sur lequel je venais de me heurter n'était autre que le barrage d'une écluse dont la vanne, subitement levée, avait causé ce courant qui nous entraînait.
—Et ton compagnon de danger?
—Après avoir respiré un peu, je songeai à lui. Dans le trajet rapide, il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je le fis revenir à lui. Nous étions toujours dans l'obscurité produite par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le traînai sur le glacis, et là je le reconnus...
—Vilers? interrompit vivement le marquis.
—Non, La Rose, que tout à l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant vers le camp où sans doute l'attendent les arrêts...
Le colonel haussa les épaules comme pour rassurer Tony.
—Et le marquis de Vilers? demanda-t-il.
—Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux, mais positivement, j'ai remarqué une chose tellement étrange...
—Quoi donc?
—Comme je venais de faire revenir La Rose à lui et que je regardais autour de moi pour chercher du secours et voir où pouvait être le marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma tête. Je levai les yeux; un être fantastique gambadait sur le rempart... C'était exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font à Nuremberg, tête monstrueuse, jambes immenses se rattachant à un torse exigu, duquel pendaient deux bras démesurés... On eût dit un faucheux gigantesque...
—Et qu'était-ce que cela?
—Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'être étrange sauta du rempart à terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que c'était le diable qui, pour nous entraîner dans le gouffre, avait pris la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous étions sauvés, s'enfonçait maintenant dans son royaume infernal.
—C'est étrange en effet, dit le marquis intrigué, car enfin tu es bien certain d'avoir vu Vilers?
—Vu et touché, mon colonel, et il en a touché d'autres; les muets du vieux comte en savent quelque chose...
—Mais comment cette écluse s'est-elle trouvée ouverte si à propos?
—Voilà encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair, malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tiré l'épée contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire supporter les conséquences...
L'oeil du marquis eut un éclair.
—Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'écria le brave colonel. J'aurais un compte terrible, moi aussi, à demander à MM. de Lavenay, de Lacy et de Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient faire dans ces souterrains où vous les avez rencontrés!... Va, mon enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien à craindre...
—Merci, mon colonel, s'écria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque votre bonté est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause véritable de l'intérêt que vous me portez.
—Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te révéler, un secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau...
—Et ce secret me concerne? demanda Tony tout ému.
—Oui. Écoute.
XXI
L'INSOMNIE DU MARQUIS DE LANGEVIN
—Écoute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance était bien vrai, n'est-ce pas?
—Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupéfait de ce début.
—Tu m'as bien raconté que, tout enfant, tu étais élevé par des paysans près de Paris?
—Oui...
—Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit?
—L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire...
—Mais, la maison, la maison de ton père nourricier, où était-elle située?
—Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prés, une clôture verte; derrière, le jardin par lequel j'ai fui...
—Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste gravé dans ton esprit?
—Un objet?
—Au carrefour du chemin qui passait devant la maison?
Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-même le tableau des souvenirs lointains qu'évoquait le marquis.
—An! je me souviens, je me souviens! s'écria-t-il tout à coup... oui.. au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, près de laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon colonel?
Le marquis ne répondit pas. Deux rides profondes creusaient son front. Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du passé.
—Tu m'as bien dit, reprit-il lentement après un instant de silence, que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crièrent: «Prends garde!» au moment où des gens masqués envahissaient la maison pour te tuer!
—C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport?
—Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es présenté pour demander à entrer dans mon régiment?... Mais si... je te devinais, car cette sympathie secrète qui m'attirait vers toi, je me l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et triste histoire que le mystère de ta naissance, et peut-être serait-ce un bien pour toi de l'ignorer éternellement?
—Mais, mon colonel, un enfant doit connaître...
—C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas à moi seul. Mais je ne puis te le révéler qu'à une seule condition...
—Laquelle?
—C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais, tu m'entends, jamais, tu ne chercheras à en connaître plus que je ne t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entière en ta loyauté. Tu me donnes ta parole?
Tony étendit la main.
—Sur mon seul bien, prononça-t-il gravement, sur mon honneur de soldat, je m'engage à me conformer toujours à vos seules volontés.
—Écoute, Tony, dit le colonel d'une voix émue, je n'ai pas toujours été le vieux soldat sec et froid qu'on connaît aujourd'hui... Certes, au milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est desséché... Mais, autrefois, pour l'amitié comme pour l'amour, il battait chaudement dans ma poitrine...
Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit siècles!... j'avais une femme que j'adorais, une fille dont la beauté faisait mon orgueil et ma joie!... O souvenirs terribles!
Le marquis baissa la tête avec accablement. Ému et retenant son souffle: Tony attendait.
—Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lève le voile... Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son fils!..
—Moi! s'écria Tony en se précipitant dans les bras du marquis; moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un à aimer sans arrière-pensée, oh! mon colonel, mon bon père, combien je vous aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait faiblement.
—Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal...
Le pauvre Tony se rassit, tout interdit.
—Et ma mère... se hasarda-t-il à demander enfin. Verrai-je ma mère? Je l'aimerais tant, mon Dieu!...
—Tu ne la verras pas.
—Mais... elle vit du moins?...
Le colonel était livide. Il hésita. Puis, d'une voix sourde, il prononça lentement ces trois mots:
—Elle est morte!...
—Morte!... répéta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!... Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle était belle et bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais été heureux de pouvoir l'adorer à deux genoux... Ma mère! ma mère!.., ce serait si bon, mon Dieu, d'avoir une mère à chérir!...
Agenouillé, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouillés de larmes, comme s'il eut espéré qu'un miracle allait faire apparaître à sa vue cette mère qu'il avait si longtemps rêvé de connaître et dont il ne venait d'entendre parler pour la première fois que pour apprendre en même temps qu'il l'avait perdue à jamais.
—Assez... assez... Tu réveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent. J'ai satisfait à mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient poussé à m'attacher à toi, quel chagrin m'eût causé ta perte, quelle joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le colonel avec effort, ne parlons plus du passé... surtout ne me parle plus de ta mère!...
—Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?...
—Regarde!...
Le marquis tira de sa poitrine un médaillon suspendu à une chaîne d'or, et le présenta à Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit une tête de femme d'une ineffable beauté. De longues boucles blondes encadraient un visage sur lequel se reflétait une expression de douceur angélique.
Chose étrange, il sembla à Tony qu'il l'avait déjà vue. Était-ce dans un songe? N'était-ce pas plutôt un souvenir? Quand il était tout enfant, cette tête si belle ne s'était-elle pas penchée sur son berceau pour cueillir son premier sourire?
—Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la rêver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?...
Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le médaillon des mains et le cacha dans sa poitrine.
—Jamais, s'écria-t-il, jamais tu ne l'as aperçue!... Ne t'ai-je pas dit qu'elle était morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre enfant chérie!... pardonne à ton père son injustice envers toi... envers ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te l'ai dit, me tuent; ils me déchirent le coeur. Va te reposer. Adieu. Tony porta la main du vieillard à ses lèvres et se retira à pas lents. Tout à coup le marquis courut à lui:
—Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse.
Tony inclina la tête avec un triste sourire:
—Je ne puis plus espérer voir ma mère, dit-il; que puis-je désirer maintenant?...
Il s'éloigna. Le marquis écouta le bruit de ses pas dans le corridor. Quand il eut cessé de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil:
—Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le châtiment!
XXII
LES EXPLOITS DU NAIN
Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-là, le magnat ne sommeilla pas davantage.
Une question le préoccupait avant toute chose: il lui fallait savoir, tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-françaises avaient pu pénétrer dans les passages secrets du château.
Il fit immédiatement appeler par le traban, son intendant, tout le personnel du château afin de commencer une enquête.
Les muets défilèrent un à un devant lui, mais tous donnèrent les plus grands signes d'étonnement et, soit par gestes, soit en écrivant, jurèrent qu'ils n'avaient ouvert à personne.
Et vraiment ils avaient suivi à la lettre les ordres du magnat et ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le château en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau rouge.
Un seul homme eût pu donner une explication, c'était le nain. Mais naturellement il s'en garda bien et nia encore plus énergiquement que les autres.
L'enquête semblait donc ne devoir donner aucun résultat, lorsqu'un des muets allégua un détail qui surprit vivement le magnat.
Il avait écrit sur une ardoise:
—Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup était plein d'eau?
Or, l'intendant avait constaté lui-même, dans la journée, que tous les fossés du château étaient presque à sec.
On avait donc déversé dans ces fossés l'eau du lac souterrain.
Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait inondé les fossés.
Cette fois, le nain donna des explications.
—Moi, écrivit-il, fidèle à son rôle de muet. J'avais vu des hommes rôder dans la journée autour du château. J'ai eu peur pour monseigneur. Et comme monseigneur était auprès de sa fille aînée, je n'ai pas voulu aller le déranger.
Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette façon, quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se noieront. Et j'ai été ouvrir l'écluse. C'était bien difficile pour moi qui ne suis pas très fort; mais l'idée d'être utile à mon bon maître m'a donné de la vigueur.
Le magnat, en lisant une à une ces lignes, regardait fixement le nain. Sur le visage de celui-ci, était peinte la joie rayonnante du devoir accompli.
Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidélité de son muet.
Et cependant le drôle mentait effrontément, car c'était dans un but tout différent qu'il avait ouvert l'écluse.
En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour Maurevailles, et qui l'avait attaché à un arbre, tandis que le vrai Maurevailles lui avait donné de si beaux louis, le nain, plein d'inquiétude, avait prêté l'oreille. L'arrivée des autres Hommes Rouges, des gardes-françaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la bataille, l'avaient rempli de terreur.
Il s'était dit:
—Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont entrés. Ils diront que c'est moi qui ai montré à l'un d'eux l'entrée secrète.
Naturellement couard et traître, le nain pensait que l'on n'hésiterait pas du tout à le dénoncer.
Aussi s'était-il immédiatement mis en mesure de parer à cette dénonciation. Vilers, pressé déjà, avait peu serré les liens. Le nain était habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il n'avait pas tardé à se rendre à la liberté.
Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au saut-de-loup, avait fermé la pierre qui donnait accès dans le passage, et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'écluse.
On sait le reste.
Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en tourbillonnant dans le fossé.
Tout à coup il aperçut au milieu du courant un homme qui luttait péniblement pour se soutenir à la surface. Il rayonna de joie.
—Tiens, tiens, se dit-il. Voilà qui vaut mieux que tout. Ils auront voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noyés. Allons, tout va bien, ils ne parleront pas!...
Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se moquait, d'avoir donné la mort à un homme.
—Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns après les autres et arriver dans le fossé. Je les verrais tous se noyer, tous, tous, avec leurs pistolets et leurs épées... Ah! ah! ah! je n'ai pas de pistolet ni d'épée, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!...
L'homme, qui se noyait, se débattait faiblement, puis cessa de remuer. Le nain le considérait avec une joie farouche.
Tout à coup, une idée lui vint. Il avait cru reconnaître de nouveau Maurevailles.
—Bête que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donné de l'or de France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il n'y a peut-être qu'à le sauver pour faire ma fortune!
Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers qui, fatigué par sa blessure récente et par la lutte qu'il venait de soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord.
Avec une force qu'on n'aurait jamais pu soupçonner dans un corps chétif comme le sien, il traîna le marquis jusqu'à un bosquet d'arbres voisin.
Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions possibles. Vilers ouvrit les yeux.
—Qui êtes-vous? murmura-t-il.
—Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez pas me perdre!
—Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai pas...
—Attendez-moi là... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma vie ne vaudrait plus une pistole.
Et le nain s'esquiva au galop. Il était temps. Les serviteurs du magnat, lancés de tous les côtés, faisaient irruption de ce côté du bois. Ils avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet.
Le gnome s'était mêlé à eux, leur avait fait prendre une fausse direction, puis, après une vaine battue, était rentré tranquillement avec eux au château où le traban les attendait, pour les envoyer l'un après l'autre au magnat.
Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la nain chétif et pauvre!
Il se disait:
—Je vais être riche, riche, riche...
XXIII
QUAND ON EST SECRÉTAIRE...
Le magnat, n'ayant pu rien savoir de ses muets, résolut de faire une seconde enquête. Mais, n'osant la solliciter en personne, il écrivit au marquis de Langevin pour le prier de lui envoyer les officiers qui avaient pris part au combat de la nuit, afin qu'il les interrogeât lui-même.
A cette demande, le vieux colonel bondit.
—Cet homme a trop d'audace, s'écria-t-il avec l'accent d'une violente colère. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il donc encore dans ses domaines de Mingréli, où il fait haute et basse justice?
Le marquis se promenait à grands pas avec fureur. Le muet, qui avait apporté la lettre, le regardait d'autant plus étonné qu'il ne comprenait rien à ses paroles.
—Personne, autre que le maréchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur mes régiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait croissante. Je suis colonel-général des gardes-françaises et je ne permettrai à qui que ce soit, fût-ce à un prince du sang, de le prendre ainsi avec moi. Retournez dire à votre maître...
Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tête.
Toute la colère du marquis s'évanouit.
—C'est vrai, dit-il, reprenant la dignité qui convenait à sa situation et à son rang. J'oubliais à qui je faisais part de mes reproches.
Il alla à un bureau, prit une large feuille de papier à ses armes, et écrivit de sa grosse et large écriture:
«Monsieur le comte,
«Leurs supérieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et même un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer à la demande que vous m'adressez.
«Mais, désireux que justice se fasse, je vais assembler moi-même un conseil d'enquête pour éclaircir cette affaire.
«J'aurai l'honneur de vous communiquer le résultat de l'enquête.
«Veuillez agréer mes salutations.
«Marquis de LANGEVIN,
«Colonel-général des gardes-françaises.»
Deux heures plus tard, dans la salle où avait eu lieu la fête de la veille, le conseil était réuni.
Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur la poitrine, présidait. A sa droite et à sa gauche, deux officiers supérieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs. Tony, assis à une petite table, à gauche, remplissait les fonctions de secrétaire.
Par ordre du colonel, MM. de Maurevailles, de Lavenay et de Lacy avaient été mandés.
Ils se présentèrent, la tête haute.
—Monsieur de Lavenay, dit le marquis de Langevin qui avait repris tout à fait son sang-froid et parlait avec le calme et la dignité qui conviennent aux fonctions impartiales de président... Monsieur de Lavenay, j'ai à vous interroger sur des faits graves et qui intéressent l'honneur du corps auquel vous appartenez.
—Interrogez, mon colonel, répondit Lavenay en s'inclinant. S'il est en mon pouvoir de répondre, je suis prêt à le faire.
—Un officier des gardes-françaises, devançant le régiment, s'est introduit de nuit dans ce château pour y enlever une femme?...
—Je l'ignore, mon colonel, répondit froidement Lavenay.
—Alors je vous l'apprends. Vous ne soupçonnez personne?
~ Absolument personne.
—Passons. N'avez-vous pas entendu parler de la bataille qui a eu lieu cette nuit dans les couloirs secrets du château?
Lavenay s'inclina.
—Cela, je ne puis le nier... J'étais parmi les gens qui ont pris part à la lutte.
—Je le sais, et c'est pour cela que je vous en demande la raison.
—Elle est facile à donner, dit Lavenay, en mettant le poing sur la garde de son épée qu'on ne lui avait point enlevée, puisque c'était une simple enquête que faisait le marquis de Langevin.
—Parlez alors.
—Si vous ne m'aviez fait mander, Messieurs, commença Gaston de Lavenay avec assurance, j'aurais de moi-même provoqué cette enquête, afin de savoir si la vie de trois officiers du roi est en sûreté dans les régiments où ils sont censés commander et dans les lieux d'étape où on les fait séjourner...
—Que voulez-vous dire?
—Que tandis que nous assistions à une fête où tout était prodigué pour nous inspirer la confiance, un piège nous était tendu; que tandis que nous nous réjouissions, confiants en la loyauté de notre hôte, celui-ci, armant ses spadassins, soudoyant en même temps des soldats de notre régiment, essayait de nous attirer dans un guet-apens, d'où, grâce à Dieu et à notre épée, nous avons pu sortir, non sans peine, il faut le reconnaître.