DEUXIÈME PARTIE (continued 4)
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Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers Bavette qui, digne et fière:
—Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit de m'aimer!
Pour tous, ces paroles se rapportaient à la différence de position qu'il y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandière. Mais notre héros seul en comprit le véritable sens, car il mit la main sur son coeur en murmurant:
—C'est vrai... elle a raison!...
Il venait de penser à la pauvre Toinon, chez qui s'achèvera cette histoire, de même qu'elle y a commencé.
Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne la voyait plus guère. La pauvre délaissée se cachait en effet, et elle avait pour cela de bonnes raisons.
Tony, repoussé si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une consolatrice toute naturelle et toute trouvée, une amie qui saurait mettre le meilleur baume sur son coeur.
Il courut rue des Jeux-Neufs.
Nous devons avouer que sa vie ayant été fort remplie dans ces dernières semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite à son ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout.
Il accourut donc vite à la maison où il avait passé son enfance.
Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les fenêtres fermées.
Il entra cependant.
XXX
CHEZ MAME TOINON
La première personne qu'aperçut Tony fut la grincheuse Babet, qui le regarda de travers.
—Ah! vous voilà enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste! depuis que vous êtes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne, vous n'étiez pas si fier autrefois...
—C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,—dit le jeune homme, habitué aux humeurs farouches de la digne femme,—où est mame Toinon?
—Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chère âme... Elle vous attend même depuis bien des jours...
Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise, brodant de ses mains les rideaux d'un berceau!
Elle se leva à son approche. Il la regarda et comprit.
—Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous?
—Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je à vous pardonner, Tony?
—J'ai été longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai expliqué...
—N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oubliée...
—Oh! non, jamais!...
—Toute ma vie je vous bénirai de ce bon mouvement...
—Écoutez... s'écria le jeune officier, écoute, Toinon!... car nous ne nous disions pas vous, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas être mère... mère d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche, immensément riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait son héritier... Marions-nous!...
Mais la jeune femme secoua la tête.
—Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme comme moi épouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrière... Va, n'aie aucun remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondément reconnaissante de ce que tu viens de dire là. Je ne te demande qu'une faveur, qu'une grâce, laisse-moi ton enfant...
—Mon enfant?...
—Je l'élèverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi... mais je veux l'élever, comme je t'ai élevé toi-même, et le garder jusqu'à l'âge où la vie commence... Je te le donnerai alors et je te promets que je m'y prendrai de façon qu'il nous estime et nous aime l'un et l'autre.
Tony hésitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa réputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser accomplir. À la fin, vaincu par son air suppliant:
—Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de me rappeler que je suis son père!
Et il se retira, pensif et morne.
—Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus qu'une maîtresse, qu'un amour: la France!... Jusqu'à ce que Bavette change d'idée... ne put-il s'empêcher de penser en retrouvant un sourire.
Et Goliath?
Attablé chaque jour, soit à la cantine des gardes-françaises, soit au cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conservé un faible, le petit homme, la bourse gonflée, paye à boire, non seulement à ses amis, Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore à tous les autres gardes qui veulent bien l'honorer de leur amitié, et nous devons dire qu'ils sont nombreux.
Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le sergent Pivoine, qui s'est épris d'une véritable amitié pour le nabot, auquel il a persuadé d'apprendre l'escrime, dans l'espérance que «cela le fera grandir».
Après chaque séance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit à Pivoine:
—Buvons... Le vin éclaircit les idées. C'est par le vin que j'ai tout trouvé... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce qu'il me connaît trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces soirs... le moyen de marier au plus tôt notre brave officier avec la fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon.
—Amen, répond Pivoine de sa voix étranglée1.
FIN
TABLE DES MATIÈRES du Tome Premier.
PROLOGUE: AMIS ET RIVAUX I.—Le Duel improvisé. II.—Le Coffret d'ébène. III.—le Secret du marquis de Vilers. IV.—Où le marquis de Vilers se trouve être une ancienne connaissance de la belle Haydée. V.—Où Tony apprend à quoi peut servir la valse. VI,—Où Tony voit le marquis aller à un rendez-vous. VII.—Où Tony est initié à une sombre histoire d'amour. VIII.—Où le marquis de Vilers s'apprête à consommer sa trahison. IX.—Où Tony lit le dernier mot du secret du marquis. X.—Le premier bal de Tony. XI.—Les terreurs de mame Toinon. XII.—Le Sauveur de Réjane. XIII.—A l'hôtel de Vilers. XIV.—Où la police fait plus qu'on ne lui demande. XV.—Le Ravisseur de la marquise. XVI.—Où Joseph va de stupéfaction en stupéfaction. PREMIÈRE PARTIE LE CHÂTEAU DU MAGNAT. I.—Les gardes-françaises. II.—Le Caporal Tony. III.—Où l'on n'interrompt plus les exploits de Tony. IV.—Les premières amours du marquis de Vilers. V.—L'Ultimatum. VI.—Le Refrain de Pivoine. VII.—L'Amour d'un vieillard. VIII.—Le Muet qui parle. IX.—Le Gamin de Paris. X.—La Flèche du Parthe. XI.—L'interrogatoire. XII.—Le Protecteur de la marquise. XIII.—Maman Nicolo. XIV.—Bavette. XV.—Le Conciliabule. XVI.—Dans les fossés du château. XVII.—Le mort vivant. XVIII.—Sang et eau. XIX.—Les cris du coeur. XX.—Le nouveau Moïse. XXI.—L'Insomnie du marquis de Langevin. XXII.—Les exploits du nain. XXIII.—Quand on est secrétaire.
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
TABLE DES MATIÈRES du Tome II.
PREMIÈRE PARTIE. (Suite.) LE CHÂTEAU DU MAGNAT. (Suite.) XXIV.—L'Oublié. XXV.—Les nouveaux billets. XXVI.—L'Aveu. XXVII.—La Cage. XXVIII.—Le Vautour en cage. XXIX.—Cherchez. XXX.—L'Oiseau du nain. XXXI.—La dernière heure à Blérancourt. DEUXIÈME PARTIE LE BARON DE C***. I.—Les seconds galons de Tony. II.—MM. les pommes de terre. III.—A l'oeuvre. IV.—La Poursuite. V.—Au lieu de la mort, l'amour. VI.—La Revanche de l'honneur. VII.—Ange et corbeau. VIII.—Étranges nouvelles. IX.—Le Réveil. X.—À Saint-Germain. XI.—Un de moins. XII.—Ma mère! XIII.—L'Office funèbre. XIV.—Le Coup de mousquet. XV.—Sous la tonnelle. XVI.—Un exploit de M. La Rivière. XVII.—Retour au camp. XVIII.—Le Poignard. XIX.—Lieutenant! XX.—Rocoux. XXI.—En buvant. XXII.—Le Billet de l'amant. XXIII.—Le Premier rendez-vous de Réjane. XXIV.—Le Petit Policier. XXV.—Où tous nos personnages s'apprêtent à veiller. XXVI.—Réunis dans la mort. XXVII.—L'Héritage. XXVIII.—Rêve ou réalité. XXIX.—Chez M. de Marville. XXX.—Chez mame Toinon.
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15. A LA LIBRAIRIE NOUVELLE COLLECTION MICHEL LÉVY