DEUXIÈME PARTIE (continued 3)
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En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de Vilers,—en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine, renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait. Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et inexplicable.
Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.
Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus et comptaient toujours sur la revanche.
Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre.
Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils complotaient.
Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.
—Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la marquise sort souvent?
—Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en promenade.
—Parle toujours.
—Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le baron de Chartille—auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine, soit à la porte Saint-Antoine...
—Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui?
—Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de secrets pour moi.
—Eh bien, pars vite et reviens nous informer!
Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls.
—Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces pas à la marquise?
—Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et de son mari.
—Son mari est mort...
—Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?
—Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but?
—Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande.
—Et ton service aux gardes?
—J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche... D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous.
Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait.
—Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse, avec sa soeur, mademoiselle Réjane.
—De quel côté vont-elles?
—Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois.
—Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!
Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle, non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies.
—Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis que le carrosse est accompagné et surveillé...
—L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous aussi, nous avons pris nos précautions.
Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.
La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la route, les folies—c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs ébats—les folies, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins aux senteurs parfumées.
Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur ennemi de la foule.
Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.
En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait plus ardent que jamais.
Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la portière, regardait la route, et il se disait en lui-même:
—Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir!
Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était gardé.
À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route. Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient toute surprise...
Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse et les deux dames qui étaient dedans.
—Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait des dents d'impatience.
—Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus vite, afin de laisser ces manants derrière lui?...
—Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...
—Allons donc!
—Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph. Ah! si je pouvais voir son visage...
Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres promeneurs.
—Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué.
Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que les autres marchaient auprès du carrosse.
—Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces deux-là nous espionnent.
—Que veux-tu dire?
—Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté de toi...
—Eh bien!
—Tu ne connais pas cette figure?
—Non.
—Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à l'hôtel de Vilers?...
—Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère.
—Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps...
—Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête à ce drôle?
—Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers...
—Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...
—Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.
—Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison. Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.
—Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de rentrer dans Paris.
—Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé mon moyen.
—Quel est-il?
—Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la police.
Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux exempts qui les surveillaient.
Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à Vincennes.
Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.
Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les premiers dans le bois.
Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire.
—Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué.
—Tu vas voir tout à l'heure.
La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent.
Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent.
Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient pas.
Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour Paris, avait cessé d'être sur ses gardes.
C'était là ce que Maurevailles attendait.
Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur. Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra tout à coup.
Réjane étouffa un cri de surprise.
—Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète.
—Rien, je me suis heurté le pied contre une racine.
Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards de son côté.
Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane.
Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.
Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de la jeune fille, se cacha de nouveau.
—Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.
Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement dans son sein.
—Non, je me suis trompée, fit-elle froidement.
Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami:
—Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.
Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:
«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du jardin. Silence!»
XXIII
LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RÉJANE
Le soir était venu.
Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers.
Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit, Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel.
Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui avait fixé.
Il avait raison.
Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion dans l'âme de la jeune fille.
C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur!
Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait pour la sauver...
Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le bien.
Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui tendait?
Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme autant de blasphèmes.
—Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère... Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?...
Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il n'avait pas voulu se sauver sans elle...
—Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre.
Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.
À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait.
Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant...
—Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble qu'on ne me voie!
Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle, comme pour chasser au loin la tentation.
Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...
Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa pensée était ailleurs.
Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit.
La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le doigt sur le bouton de la porte...
Elle s'arrêta.
Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans les allées du jardin.
Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière laquelle Maurevailles attendait.
Elle écouta.
Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...
La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la surprenait là, seule?
Mais derrière la porte, on toussa légèrement.
C'était Maurevailles.
Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir?
Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce soupir fut entendu de l'autre côté de la porte.
—Réjane?... est-ce vous? demanda une voix.
La jeune fille demeura muette.
—C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit...
Réjane n'osait ouvrir.
—Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.
Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute grande.
Maurevailles était sur le seuil.
—Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le premier passant nous remarquerait.
Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans ostentation, retira la clef qu'il garda.
Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme en décembre.
Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres.
Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un homme...
Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles ne voulut pas demeurer dans le jardin.
—Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid, vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici...
Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre tout vermoulu.
—Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
—Le vieux kiosque...
—Il n'y a personne?
—On n'y vient jamais.
—Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon ami...
Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.
Maurevailles l'entraîna vers le kiosque.
Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout nouveau pour elle.
—Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur court-elle un danger?
—Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...
Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée, j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège contre ce démon.
N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen, il l'a trouvé.
—Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante.
—C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il n'a confié qu'à moi seul, j'hésite...
—Je vous en supplie.
—Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques jours...
—Oh! c'est affreux!
—Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers. Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais il arrivera à son but.
—Que faire?
—Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être fatal.
—Et vous n'avez aucun projet?
—J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?
—Oui, au moins une semaine, a dit le médecin.
—D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de votre absence...
Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte. Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.
—Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non... permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à m'attendre dans le kiosque.
Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point.
Maurevailles garda la clef.
Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit, refermant sur lui la petite porte.
Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur.
Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et avaient guetté sa sortie.
Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta.
Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:
—Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!...
En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener autour de l'hôtel de Vilers.
C'étaient deux des exempts de M. La Rivière.
XXIV
LE PETIT POLICIER
Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui veillait sur les exempts.
C'était notre ami Goliath.
Dans ses promenades à travers Paris, Goliath avait longuement réfléchi. Or, de ses réflexions était sorti cet axiome:
—Si le marquis de Vilers est à Paris, il doit s'occuper de ce qui se passe à l'hôtel où est sa femme...
Ceci posé, le nain s'était dit:
—Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rôder autour de l'hôtel.
D'où cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les abords de l'hôtel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre, de rencontrer le marquis.
Sans en prévenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain, Goliath s'était mis en embuscade sur le quai de Béthume.
C'est ainsi que du coin de la porte où il était tapi dans l'obscurité, il avait vu deux hommes passer mystérieusement, comme s'ils craignaient d'être aperçus.
—Hum! cela est louche, avait-il pensé.
Goliath, tout à fait étranger aux choses de Paris, n'avait aucune idée de ce que pouvait être la police. Elle se résumait pour lui en la maréchaussée et les exempts en tenue.
Ces hommes mystérieux l'intriguèrent donc au plus haut point.
—Ce sont évidemment des gens qui en veulent à la marquise, des sbires des Hommes Rouges, se dit-il avec inquiétude.
Et, pendant la première nuit, il suivit avec anxiété leur manège. Ce fut avec un véritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir.
—Ils n'ont pas trouvé d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux, car je n'étais pas de taille à lutter contre eux.
En homme de ressources, Goliath résolut d'avoir du renfort. Dès que le jour fut complètement levé, il alla faire part de ses soupçons à ses amis les gardes-françaises.
—Moi, je suis petit, leur dit-il après avoir raconté les incidents de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le gibier. Vous, qui êtes forts et solides au poste, vous vous tiendrez à ma portée. À la première alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!...
—Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enrouée, bravo, petit, voilà qui est crânement combiné! Tu mériterais d'être général!... Seulement où diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, ça tient de la place.
—Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrément les gars et de les enlever...
—Carrément, appuya le Normand.
—Ah! mes enfants! que vous êtes peu malins. Croyez-vous qu'ils se laisseront pincer?
—Que feront-ils?
—Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand même, de quel droit les arrêteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se promener la nuit au bord de l'eau?
—Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, où nous logeras-tu, mon fils?
—Et où seriez-vous plus commodément que dans un bon cabaret, avec un cruchon de vin pour prendre patience?
—Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'écria Pivoine enthousiasmé.
—Laissez-moi donc tranquille, grande bête que vous êtes, dit le nain, en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser réellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin, moi?
—Un vrai malin, dit La Rose.
—Le malin des malins, compléta le Normand.
—Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille m'a graissé le gousset, il faut que vous en profitiez...
—Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau être petit, tu es un grand homme. Commande, nous t'obéissons aveuglément.
—Aveuglément, répéta le Normand.
Et voilà comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une permission de nuit, étaient installés aux Armes de Bretagne, tandis que le nain veillait dans sa cachette.
L'aubergiste, bien payé, avait congédié ses autres pratiques et, malgré les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'élite.
C'était justement le soir où Maurevailles avait donné rendez-vous à Réjane.
En voyant ce personnage, enveloppé d'un grand manteau, entrer dans l'hôtel, le nain se dit que ce ne pouvait être que le marquis de Vilers. À quel autre eût-on ainsi ouvert la petite porte?
Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas être des exempts, persuadé qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer à sa sortie.
Quand il les vit, plaqués contre le mur, il s'éclipsa tout doucement et courut avertir les soldats qui bondirent en écoutant son récit.
—Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant précipitamment son épée. Ils vont avoir beau jeu, les brigands!
—J'ai justement une nouvelle botte à essayer, dit Pivoine, je ne l'ai encore expérimentée qu'en salle d'armes.
Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le marquis était sorti, puis s'était éloigné; les policiers, trompés par sa dernière parole, avaient continué leur promenade autour de l'hôtel.
Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils s'apprêtaient même à retourner à l'auberge quand Goliath les arrêta.
—Attendez donc, dit-il; il y a autre chose à faire. Ces gens-là doivent avoir un but qu'il sera peut-être intéressant de connaître. Attendons qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui ils sont.
Se rendant à cette raison, ils observèrent, puis suivirent les exempts.
Ils les virent entrer à l'hôtel de la police.
—Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose désappointé, tu t'es joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de police.
—Allons donc!
—Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle affaire qui nous aurait peut-être menés loin.
—Comment cela?
—Évidemment. Les gens de M. le lieutenant général ont le bras long, fichtre!
Et La Rose expliqua au nain étonné la puissance dont disposaient ces hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans la poche pour arrêter un personnage quel qu'il fût et le conduire à la Bastille d'où, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais...
Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau s'ouvrait devant lui...
—Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me ferais-je pas exempt de police? Voilà un métier qui me conviendrait! Moi, si chétif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres devant moi...
Les gardes regagnèrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne dormit pas de la nuit.
L'idée de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle.
Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se présentait à l'hôtel de M. de Marville.
—Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air goguenard.
—Je veux parler au chef de la police.
—Avez-vous une lettre d'introduction?
—Non.
—Vous ne pouvez alors être reçu. Monseigneur est occupé pour toute la journée.
Goliath était bien désappointé. Cependant une inspiration lui vint tout à coup.
—Dites à M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de Vilers, dit-il à l'huissier avec importance.
Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui était donné, entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
Il avait l'air beaucoup plus poli.
—Monseigneur le lieutenant général ne peut se déranger en ce moment, dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivière?...
—Qu'est-ce que c'est que M. La Rivière?
—L'homme de confiance de monseigneur.
—Soit. Conduisez-moi auprès de lui.
L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous avons plusieurs fois parlé.
La Rivière connaissait déjà le nain de réputation. Le baron de Chartille en avait parlé au lieutenant général et avait vanté son intelligence.
—Que désirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tête vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus ses lunettes.
—Je désire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez vous, dit catégoriquement le nain.
—Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le métier?
—Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout.
—À merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce que vous avez découvert jusqu'à ce jour?
—C'est facile.
Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rôle, en attribuant à son habileté tout ce que lui avait livré le hasard.
La Rivière l'écoutait en tournant ses pouces.
—Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut terminé. Vous êtes habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prétentions?
—Mes prétentions?
—Oui, quels appointements demanderiez vous?
—Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi à l'essai. Plus tard, nous verrons.
—Soit, c'est une affaire entendue.
—Vous m'acceptez?
—Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je l'espère, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer à titre définitif.
Le nain nageait dans la joie.
—Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualité? demanda-t-il.
—Je vais vous faire expédier une carte de service.
La Rivière entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
—Votre nom? dit-il.
—Au pays, on m'appelait Johann; à Paris, les gardes-françaises m'ont baptisé Goliath.
—Goliath, soit, dit La Rivière en écrivant. Voici, ajouta-t-il en lui tendant une carte. Avec ça vous avez des pouvoirs suffisants. Vous viendrez au rapport à deux heures.
Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein d'enthousiasme.
Certain, d'après ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait chargé de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant et s'imaginant que tous les passants devaient le considérer avec respect.
—S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je pourrais les envoyer à la Bastille! se disait-il avec orgueil.
À deux heures, La Rivière, confiant en l'intelligence et le dévouement de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'hôtel.
Mauvaise et fatale idée.
Le nain, en effet, n'avait pas tout dit à l'employé de M. de Marville. Il lui avait caché sa prétendue découverte de l'identité de Vilers.
De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas à le regarder de trop près, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles.
Celui-ci eut donc toute liberté de rentrer et de sortir par la petite porte. Le nain, au contraire, le protégea, ne se doutant pas qu'il facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers.
Cela dura huit jours.
Tous les soirs, Réjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque.
Le huitième jour, elle dit à Maurevailles:
—Je crois que j'ai trouvé un moyen d'échapper à votre faux ami, M. de Lacy.
—Lequel? demanda curieusement le chevalier.
—Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant?
—Oui, pour être maître de la mère.
—Eh bien, si je vous le donnais, à vous?
—À moi! s'écria Maurevailles, maîtrisant mal un mouvement de joie.
—À vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de sûreté.
—Mais comment parviendrez-vous à faire consentir à cela votre soeur, dont vous connaissez les préventions contre moi?
—Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai. Voulez-vous?
—J'accepte avec bonheur, pour vous être utile. Maurevailles touchait enfin à son but. L'enfant allait lui être livré.
Il ne s'agissait plus que d'attendre.
Quelques jours s'écoulèrent encore. La délivrance tardait.
Enfin, un soir, Réjane dit à Maurevailles:
—Je n'ai que quelques instants à vous accorder. Ma soeur commence à être fort souffrante.
—Alors, je ferai peut-être bien de rester ici?
—Non, le médecin n'attend pas la naissance avant demain.
—Qu'importe? Pour vous être agréable, chère Réjane, et pour être utile à la marquise, je puis veiller...
—Ce serait peine inutile.
—Comment cela?
—La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera logée dans une des chambres attenantes à l'appartement de ma soeur, qui tient à ne pas perdre de vue son enfant...
—Parfaitement.
—Joseph, notre vieux et dévoué serviteur, sera chargé tout spécialement de veiller sur lui. Il n'y a donc rien à craindre d'ici demain soir.
—Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher petit être?
—Soyez sans inquiétude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen. Revenez demain à pareille heure. Je vous promets que le traître Lacy sera trompé dans son espoir... Mais, vous me répondez au moins de la sûreté de l'enfant? Cher petit trésor!... Ce serait la mort de ma soeur, si elle le perdait.
—Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aimée? Ah! soyez tranquille; je le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entouré de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mère... O ma Réjane, ayez confiance en celui qui vous aime...
—C'est que c'est peut-être mal, ce que je fais-là?
—Mal!... Ne suis-je pas votre époux devant Dieu? Ne vous ai-je pas juré éternelle fidélité. Ah! Réjane, douteriez-vous de mon amour?...
L'entretien continuait, bien que Réjane eût déclaré qu'elle ne pouvait rester longtemps sans que son absence fût remarquée.
Goliath qui, depuis tantôt deux semaines, veillait à la porte du jardin, commençait à trouver la chose ennuyeuse et, malgré de grands efforts d'imagination, n'arrivait pas à deviner la raison de ces visites quotidiennes et nocturnes.
Il avait résolu d'en avoir le coeur net.
Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand on ouvrirait.
Le soir où nous sommes, Maurevailles, pressé, ouvrit la porte avec la clef dont il était resté muni, repoussa la porte qui vint buter contre la cheville et tourna la clef dans la serrure.
Le pêne joua, mais, grâce à l'interstice qui existait entre la serrure et la gâche, la porte ne fut pas fermée.
Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin.
Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit où celui qu'il prenait pour le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperçut à dix pas le vieux kiosque.
Il alla coller son oreille à la serrure.
D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu à peu, les paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait:
—Comptez sur mon amour, Réjane. Réjane!... le marquis de Vilers parlait d'amour à Réjane, sa belle-soeur!
—Je me trompe, bien sûr! se dit Goliath.
Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun doute. C'était bien Réjane qui était là, causant tendrement avec l'homme qui était entré.
Toutes les idées du nain se brouillaient. Il commençait à douter de son bon sens.
—Que résoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma découverte à ce bon M. La Rivière? Peut-être trouverait-il la clef de ce mystère?... Mais non. Cela peut devenir très grave... Mon chef avant tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je dois avertir.
Et, malgré la nuit, malgré la peur, la distance et la fatigue, Goliath, emporté par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain.
XXV
OÙ TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRÊTENT À VEILLER
Il y avait une autre personne que les allées et les venues de Maurevailles intriguaient vivement.
C'était Marc de Lacy.
Dans la scène du bois, il avait bien vu son ami donner un billet à Réjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de ses menées.
Lacy avait essayé de l'interroger. Le chevalier lui avait répondu:
—Laisse-moi faire. Nous touchons au but.
Et il n'avait pas voulu en dire davantage.
Si roué qu'il fût, Maurevailles était fort embarrassé vis-à-vis de Lacy. Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les calomnies qu'il avait racontées sur lui à Réjane.
En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la marquise.
—L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte...
Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.
Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à ses projets.
—Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué. Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de ton serment...
—Et à moi aussi, murmura Maurevailles.
—Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore, à rechercher son mari...
—Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous touchons au but, te dis-je.
—Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.
—Tu le sauras quand le moment sera venu.
Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de son ami.
Celui-ci résolut de percer à jour le mystère.
Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une dernière tentative.
—Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire tout.
—Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré, je sonderai le mystère...
Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux, boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille.
Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il était tenace!
À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du vieillard.
Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait nécessiter une visite si pressée.
Goliath le mit promptement au courant de la situation.
—Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y consentez-vous?
—Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit, mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on fasse atteler!
Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte.
—Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces fainéants ont attelé.
Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du cocher. Le baron le retint par le bras.
—Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les détails.
Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant bouger.
Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire, sans en oublier un seul incident.
—C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!...
On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins stupéfait que le baron.
—Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il? Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée, personne ne s'est mieux battu...
Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!... Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!...
Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère.
En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris, Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de Tony.
La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait partir, quand le baron demanda tout à coup:
—Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort, étaient venus me demander de faire prier pour vous?
—La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame Toinon.
—Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris?
—Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici.
—Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir. Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!... Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas.
—Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais les prévenir.
Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient.
—En route! dit le baron.
—Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.
—Comment cela, tu nous abandonnes?
—Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à diriger, moi.
Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans l'affaire.
—Soit, dit le baron. À tout à l'heure.
—À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!...
La nuit était tout à fait venue.
Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.
Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près de la petite porte.
Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant, réglait sa marche sur la sienne.
On allait se trouver en présence.
La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire.
Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane.
Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois, il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui pour l'arrêter.
Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile.
—Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient été surpris!... si on la surveillait!...
Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut.
—Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier.
—Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être aperçue...
La figure de Maurevailles se rasséréna.
—Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane, c'est moi!...
—Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans restriction votre pardon?
—Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir...
—Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant, elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le remettre entre les mains d'un cavalier...
—Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles effrayé.
—Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons.
—Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de tous en dépend...
—Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?
—Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un avenir d'amour et de bonheur?...
Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les ombres qu'ils voyaient rôder aux environs.
Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher, ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant l'événement.
Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les confirma dans cette idée.
Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à fait.
Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement reconnu que c'était là une chose impraticable.
Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément.
Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux Armes de Bretagne, avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier signal.
Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise.
Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police ne se mêlât pas de ce qui se passerait.
Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer, entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur.
Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce fut là qu'il porta d'abord ses pas.
Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent:
—On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue!
Maurevailles tira son épée.
—Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il résolument.
—Chut!... attendez... on s'arrête...
Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude, il s'approcha et prêta l'oreille.
Il n'entendit rien.
—Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce que pour plus tard.
Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner.
—On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera aperçu de mon absence!
—Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il revienne.
—Oui, car je suis inquiète de ma soeur!...
—C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...
—Non, certes; où vous trouverai-je?... ici?
—Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr.
—C'est convenu... au revoir.
Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony, du bout de l'allée, ne l'aperçût.
Il courut après elle et la rejoignit.
—Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant.
—Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à genoux.
—Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...
—Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit Réjane.
—Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant.
—Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui m'appelle.
—Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure...
—Dans ce kiosque, j'étais... seule...
—Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir... un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme?
—Je ne puis le dire...
—Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne pouvez le faire connaître?
La jeune fille baissa la tête sans répondre.
—Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je le connaisse.
Nouveau silence.
—Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de lui...
—Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur, je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...
—Eh bien, le nom de cet homme?
—Je ne puis le dire...
—Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure, fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...
Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la porte.
Le kiosque était vide.
Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et se trouva en face de... Marc de Lacy.
—Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son effarement.
—Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.
—Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque temps, et que je vais enfin connaître.
—De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les moyens qui me semblent bons?
—C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître.
—Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton aide, j'ai celui de m'en passer.
—Tu médites quelque infamie...
—Que t'importe?
—Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher.
—Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...
—Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!...
—C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà coûté cher, dit Maurevailles avec ironie.
—Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy furieux.
—Ah! nous en sommes là?
—Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.
Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il s'engouffra tout à coup dans le jardin.
Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment sur lui.
Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises intentions.
Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles, il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût facilement escalader.
Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien ami.
Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet sur le chevalier et l'en enveloppa.
Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.
Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.
Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout meurtri.
Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise...
Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du mur.
Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un arbre.
Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur, en surgirent deux autres.
En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute stature du baron de Chartille...
C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation, avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.
Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru chercher les gardes francaises aux Armes de Bretagne, tandis que l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel.
Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.
Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter main-forte au besoin.
A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et tout le quai.
Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour organiser une battue.
Lacy ne pouvait échapper.
Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de Vilers mettait au monde un fils...
XXVI
RÉUNIS DANS LA MORT
Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où l'enfant de Vilers naissait à la vie.
Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le mettre en sûreté.
N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le nouveau-né et s'enfuit avec lui.
Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre. Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans encombre à la petite porte.
Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait tomber entre les mains de son mortel ennemi?
Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient arriver près d'elle.
Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.
Cette porte s'ouvrit à demi.
—Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.
—J'y suis, répondit une voix.
En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau rouge.
Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef de cette porte.
Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme elle était venue.
Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit tressaillir.
De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.
Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.
Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!
Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs voix s'écrier:
—Nous le tenons.
—Ce n'a pas été sans peine... —Ne lui faites pas de mal, mais ne le laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.
Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du dehors, probablement par des sbires de Lacy...
L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!
Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.
Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:
—L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...
—Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!
Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à demi tuée.
Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...
—Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...
Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.
—Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.
—Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en finir avec le tourmenteur de femmes.
A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony et le baron se préparaient à lui couper la retraite.
—Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il va être victime de son dévouement.
Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux. Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...
Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.
—Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.
—Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des jambes!
La poursuite recommença de plus belle.
Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises traquaient ainsi.
C'était Marc de Lacy.
On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque, avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.
Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix.
Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane.
Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois.
—Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est l'enfant?
—L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles, enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.
—Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens à la vie.
—Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas!
—Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément. Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?
Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs questions.
—Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme tel, vous tuer sans crainte et sans pitié....
—Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure. J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable....
—Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers, ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier, assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense?
—Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel; ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable qu'il puisse être.
—Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.
—Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit jours.
—Moi?
—Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir!
Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile. Maurevailles était encore là, dans le kiosque....
Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal. Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir tout de suite.... Il allait parler, il se tut.
—D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par les exempts....
Lacy continua à garder le silence.
—Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir une épée!...
—Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime, ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt!
Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes.
Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni soldats.
—Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie. Cette parodie de jugement est inutile.
—Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable. Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi condamnez-vous cet homme?
—A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni.
—A mort, dit également La Rose.
—A mort, répéta le Normand.
—La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement accomplie.
Lacy ne répondit pas.
—Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre prière.
—Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front... Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort!
Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène, cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de Lacy monta jusqu'à elle.
Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait dit quelques instants auparavant.
Ce dernier mot la convainquit davantage encore.
—Infâme! dit Tony, et Réjane?
—Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour....
—Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.
Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes.
Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur lui-même et vint rouler sur les cailloux.
Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du second étage, broyée aux pieds du baron.
Il se pencha et s'écria avec terreur:
—Réjane!
C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant son sang au sien.
Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée dans la vie...
XXVII
L'HÉRITAGE
Tony, le baron, et les autres témoins de cette catastrophe étaient d'abord restés atterrés, puis s'étaient hâtés de porter secours à Réjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille était morte et bien morte.
—Quel épouvantable accident! dit Tony.
Le vieux baron, tout ému, réfléchissait.
—Un accident?... non, répondit-il. Dites plutôt une mort volontaire, de laquelle nous avons notre part de responsabilité. Nous n'avons pas songé à la présence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si rapproché de l'hôtel pour juger et condamner cet homme qu'à son costume elle a dû prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe! mon Dieu! quelle idée terrible!... Si nous nous étions trompés?... Si Lacy avait dit vrai!...
—Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations.
—Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est lui que vous avez entendu parler d'amour à cette pauvre enfant dont le cadavre est là devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy, qui, peut-être, était réellement venu dans une bonne intention, le véritable séducteur nous échappait encore!...
—Oh! c'est impossible!
—C'est la vérité, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait, ou plutôt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la responsabilité de ce malheur retombe sur ma tête! Fatale promptitude! Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait pas épouvanté la marquise, déjà si éprouvée! Tony, courez. Que Joseph arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout à la malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre Réjane... Quant à celui-ci, les valets s'en occuperont.
Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous que nous allions laisser échapper. Et maintenant surtout, ajouta le vieillard avec un éclair dans les yeux, j'ai un terrible compte à régler avec lui.
Les recherches recommencèrent minutieuses à travers les buissons. Le baron avait deviné juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles, certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait brisé la porte du kiosque et était sorti dans le jardin.
En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte était arrachée et un lambeau de drap écarlate resté accroché à la rampe de l'escalier rustique.
C'était bien un Homme Rouge qui avait passé par là.
Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait à l'autre bout du jardin. C'était donc Maurevailles.
On l'aperçut d'ailleurs tout à coup sortant de la pénombre à deux cents pas plus loin.
Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles connaissait bien les détours du parc. Il glissait comme une couleuvre entre les massifs sombres, n'apparaissant qu'à de rares intervalles, lorsqu'il lui fallait traverser des clairières ou des allées.
Vingt fois le baron et ses hommes le serrèrent de près et crurent le tenir; vingt fois, il disparut comme un démon au moment où ils étendaient les mains pour le prendre.
Si l'on eût osé tirer, le fugitif n'eût pas pu aller bien loin. Ne fût-ce qu'au jugé, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la catastrophe récente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que de nouvelles détonations vinssent porter à la marquise de Vilers un coup peut-être mortel.
Aussi, vigoureux chasseur, devançait-il tout le monde, sondant les buissons un à un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le fouiller afin de retrouver le Maurevailles.
Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une allée. Il y courut. En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout à coup les gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur.
Une épée lui avait troué le corps de part en part.
—Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh bien, je vous donne la mort des lâches... la mort par derrière.
Fous de colère, les braves gens oublièrent l'ordre qui leur avait été donné, et tirèrent vers l'endroit d'où était partie la voix.
Mais les balles allèrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le centre du massif, et un ricanement sardonique répondit à la décharge.
Cette fois, le bandit s'échappait.
Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, après avoir confié le corps de Réjane aux femmes de la marquise.
Il revenait prendre part à la lutte, venger Réjane, s'il en était encore temps.
Hélas! il arriva juste pour recevoir les dernières volontés du baron.
En le voyant, M. de Chartille se souleva péniblement.
—Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire à expier celle que j'ai causée sans le vouloir tout à l'heure! Je ne regrette point la vie... j'ai assez vécu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Réjane et punir le véritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont là... dans ma poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi un peu...
Et, avec le stoïcisme dont il avait presque toujours fait preuve, le baron se mit à lire tout haut, en écrivant:
—«Je lègue à Tony, lieutenant aux gardes-françaises, toute ma fortune, pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reçu mes volontés à ce sujet.
»Paris, ce 15 décembre 1746.
»ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.»
—Et maintenant, dit-il, en tendant le papier à Tony, tu penseras aux braves amis... qui nous ont servis... là-bas; à tous... n'est-ce pas?... Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune...
En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort était au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la face qu'il râla:
—À boire... j'étouffe...
On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait couru avertir un médecin. Mais avant son arrivée, le baron s'affaiblit de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tête.
Le moribond surprit ce geste.
—C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine, le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la vengeance...
Un flot de sang lui vint à la bouche.
Le baron de Chartille était mort...
XXVIII
RÊVE OU RÉALITÉ?
Voyons maintenant ce qui se passait au dehors.
Quel était donc l'homme au manteau rouge, à qui la pauvre Réjane avait remis l'enfant, et qui, aussitôt après, avait été arrêté par Goliath et sa troupe?
En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si longtemps, le nain s'était trouvé pris d'une joie immodérée.
La capture de l'enfant, sauvé, croyait-il, d'un grand danger, avait encore augmenté son contentement.
—Il n'y a que moi, il n'y a que moi, répétait-il en se frottant les mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas à la cheville!
Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts, était conduit aux Armes de Bretagne, qui étaient devenues le quartier général.
Pour être plus libre, on avait (de par le roi, s'il vous plaît!) prié l'hôte d'aller se reposer et on avait laissé le soin du service à un jeune garçon à mine niaise et à cheveux rouges, qui répondait au nom harmonieux de Barrabas.
Barrabas, déjà fort ébahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il assistait, laissa tomber à terre le broc de vin qu'il tenait à la main, en voyant arriver un homme à manteau rouge ayant toute la mine d'un seigneur et conduit par deux exempts, derrière lesquels un troisième estafier portait avec toute la délicatesse possible un enfant nouveau-né.
—Seigneur Dieu! murmura le pauvre garçon, qu'est-ce que cela veut dire?
—Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron! s'écria le nain avec arrogance. Allons, mon garçon, ouvre-nous la grande salle et tourne les talons!
Barrabas obéit; on entra dans la grande salle.
L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air méfiant.
—Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le tenaient.
—Ce sont nos ordres.
—Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me conduire tout de suite à votre chef.
Ils haussèrent les épaules en gens habitués à pareilles choses et ne répondirent pas.
L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience.
À ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible créature que l'homme de police berçait dans ses bras avec une tendre gaucherie.
—Vous êtes père, monsieur? demanda-t-il avec douleur.
—Oui, dit l'exempt avec un sourire.
—Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser?
Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, ému, interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tête.
—Il veut l'étrangler, peut-être, se dit-il.
L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une tendresse inquiète, se porta de nouveau vers l'enfant.
Goliath surprit ce regard.
—Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-là!... se dit-il en se grattant la tête. Qui diable peut-il être? Je connaissais Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait une nouvelle recrue?...
L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif pour s'élancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissèrent retomber leurs mains sur ses épaules.
—Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire triste, je ne songe pas à m'enfuir. Seulement, je regrette le temps qu'on perd en ce moment.
—Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un sérieux qui contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce soir...
L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son impassibilité.
Le nain se remit à songer.
—En tout cas, se disait-il, celui-là n'a pas été recruté dans les gardes-françaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa figure.
Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois que je connais que....
—Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout à coup du poing sur la table, Barrabas, larron, suppôt d'enfer! un broc de ton meilleur vin!
Barrabas, de plus en plus étourdi, s'empressa d'obéir.
—Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drôle si, cette fois, j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui! L'air mystérieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dépêchons-nous, nous sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec moi, monsieur le marquis?
En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge. Celui-ci tressaillit.
—Est-ce à moi, dit-il, que?... Tu me connais donc?
—Eh! eh! cela dépend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire, moi, je suis franc. Il y a des marquis que je déteste; il y en a que j'aime bien, comme par exemple celui dont l'hôtel est là, tout près de nous, et où il y a même une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son lit d'accouchée...
—Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien à cacher à l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers!
Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des brocs passa, comme s'il eût été lancé par un invisible tremplin, l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts, contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que celui-ci eût pu s'en défendre.
À la fin, Goliath tomba à terre aussi vite qu'il avait sauté au cou du marquis.
—Vive la joie! s'écria-t-il, j'ai trouvé, j'ai trouvé... Décidément j'ai tout trouvé...
Et s'adressant aux exempts:
—Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous, monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-là porte cependant comme une mère nourrice. Venez à l'hôtel. On nous attend... À l'hôtel!
Il gambadait en disant cela. Le marquis étonné, mais voyant bien, à la joie du petit homme, qu'il avait affaire à un ami, prit l'enfant dans ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les exempts.
Mais, à l'hôtel, un triste spectacle les attendait.
La mort de Réjane venait d'y causer une douloureuse stupéfaction. Les domestiques étaient terrifiés par tout ce qui venait de se passer. Ce fut à peine si, malgré la présence de Goliath, on fit attention aux nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de sa découverte.
—Où est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en élevant la voix.
Les valets se regardèrent avec embarras.
—Ah ça! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien êtes-vous muets? s'écria Goliath.
—Le baron?... dit avec hésitation un des valets... le baron?... Il est mort!...
—Mort, mon maître! s'écria le nain.
—Mort, Chartille! répéta Vilers.
—Miséricorde! monsieur le marquis qui reparaît!... dit une des suivantes en reconnaissant Vilers.
—Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis avec impatience.
—Assassiné, dans les jardins!...
—Oh! courons, courons!
L'arrivée du marquis avait porté le comble au désarroi de l'hôtel. L'enfant enlevé, le prétendu ravisseur exécuté dans le jardin, après une chasse folle, Réjane mourant près de lui, le baron de Chartille assassiné, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout cela faisait perdre la tête aux braves gens, qui se croyaient le jouet d'un cauchemar.
La nouvelle du retour du marquis se répandit rapidement. Le vieux Joseph arriva, pâle d'émotion.
—Ah! mon bon maître, quelle joie après tant de chagrins!... Cette pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empêcher de mourir de désespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va être heureuse!...
Mais, avant d'être époux, Vilers se montra ami fidèle.
—Conduis-moi d'abord, dit-il, auprès du cadavre du baron.
Joseph obéit et le marquis se rendit auprès du corps inanimé de celui qui, en son absence, avait été le vaillant défenseur de sa famille.
Il plia le genou et déposa un baiser sur le front pâle du mort. Puis il se releva.
Si pénible qu'eût été la mort du baron et celle de Réjane, le retour du marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La figure grimaçante de notre ami Goliath pouvait seule se prêter à la reproduction des pensées qui se partageaient son cerveau. Il pleurait d'un oeil et riait de l'autre en disant:
—Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est égal, j'ai trouvé le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle triste fin!... Ah! si j'avais été là! Mais je ne pouvais pas être en double, hélas!... Moi, je sauvais l'enfant....
La difficulté, avec tout cela, était de prévenir la marquise du retour de son mari... Si on eût écouté le nain et Joseph, on eût fait entrer carrément le baron; ils prétendaient que le bonheur ne pouvait pas faire de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient combien la marquise était impressionnable. Il fallait éviter une émotion qui aurait pu la tuer.
Tony se chargea de la tentative.
Recommandant à tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il entra—son dévouement, qui avait presque fait de lui le frère d'Haydée, lui en donnait le droit—dans la chambre de l'accouchée.
La marquise fut heureuse de le voir.
—Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette nuit autour de l'hôtel ne vous a pas épouvantée.
—Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je n'ai rien entendu tant j'ai dormi!...
—Dormi!... est-ce possible?
—Oui, et j'ai fait un bien beau rêve. Imaginez-vous, mon bon ami, que je rêvais qu'IL était là et pour toujours, cette fois...
Tony tressaillit. Haydée avait-elle donc eu un pressentiment?
Il saisit l'occasion au vol.
—Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de moi...
—Rire de vous? et comment?
—En me contant comme un rêve une réalité. Je sais bien que vous avez vu le marquis; après une si longue absence, il était bien naturel que sa première visite fût pour vous...
—Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?...
—Puisque vous l'avez vu!...
—En rêve seulement, hélas!
—Ne vous moquez donc pas de moi!
—Tony, je vous jure que c'était un rêve.
—Et moi, je vous jure, madame, que c'était une réalité.
—Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony, la désillusion, après, serait trop douloureuse...
—Eh! trompe-t-on une accouchée? Non, madame, je ne vous mens pas. Peut-être, par une étrange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour une illusion la plus douce des vérités? Ce serait à donner envie à M. le marquis de retourner où il était...
—Oh! ne dites pas cela.
—Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant être heureuse?
—Pensez donc! Le revoir, juste au moment où je puis lui montrer mon fils!...
—Qu'il aime bien déjà...
—Il le connaît donc?
—S'il le connaît? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui se lève et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'était en rêve que vous aviez revu votre époux? Il m'a dit lui-même que votre conversation avait duré plus de trois heures...
—C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompée ainsi, dit la jeune femme tout à fait convaincue. Mais lui, où est-il en ce moment? Dort-il?
—Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promène sans doute son fils...
—Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois.
Tony, tout à fait rassuré sur les conséquences de l'entrevue, s'élança pour appeler le marquis. Mais celui-ci,—qui, ayant suivi toute la conversation, de la pièce voisine, avait rapidement enlevé son manteau, ses grosses bottes et son épée, et jeté son chapeau au loin,—arrivait, vêtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'émotion qui lui serrait la gorge, il dit avec une gaieté factice:
—Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le désirez, madame!
La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux bras.
—Crois-tu, dit-elle en riant, que tout à l'heure encore, j'avais cru que ton retour n'était qu'un rêve? Mais je ne m'abuserai plus maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse....
—Chère Haydée! disait Vilers, dont les yeux étaient humides d'émotion et de bonheur.
—Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprès de notre enfant... de ton fils... car il est à toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme toi... Il aura Tony pour modèle...
—Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet éloge.
—Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre mes beaux rêves.
Vilers et Tony prirent congé de la marquise. Il n'y avait plus, de ce côté-là, aucune imprudence à redouter.
Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprès du corps du baron de Chartille, et cela au grand désappointement des gardes-françaises qui avaient espéré savoir comment le marquis, échappé à la mort, était arrivé si justement à temps pour sauver son fils.
XXIX
CHEZ M. DE MARVILLE
Cependant on n'en avait pas fini avec les événements de cette terrible nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une façon plausible la mort des trois victimes.
Pour le baron de Chartille et pour Réjane, la fable était toute faite: Profitant de l'embarras que causait dans l'hôtel l'accouchement de la marquise, des voleurs s'y étaient introduits. Le baron avait imprudemment couru seul après eux et avait été assassiné. Réjane, attirée par le bruit, s'était penchée à sa fenêtre, puis, épouvantée, avait perdu l'équilibre et était tombée dans le jardin.
Cela allait donc très bien. Mais Lacy?
Vilers et Tony se concertèrent et, d'un avis commun, se rendirent de grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police.
Celui-ci savait déjà par ses exempts une grande partie des événements de la nuit. Il s'attendait donc à cette visite. Après les premiers compliments, Vilers dut lui expliquer sa réapparition.
C'était, du reste, bien facile.
Prévoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers, profitant de ce qu'on le croyait mort, s'était caché pour mieux les surveiller. Il s'était mis à les suivre pas à pas, revêtant cent déguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans être reconnu. Tantôt paysan, tantôt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revêtir la pelisse du hussard, laissant l'habit galonné pour le sarreau de toile, il ne les avait pas abandonnés un seul jour. Il était là quand le baron de Chartille avait tué Lavenay; il était à deux pas des exempts, sur la route de Vincennes, prêt à intervenir, dans le cas d'une attaque de vive force. Il était là quand Maurevailles et Lacy s'étaient querellés, et c'était grâce à des lambeaux de leur conversation saisis de distance en distance, qu'il avait pu arriver à temps pour jouer ce rôle si providentiel.
—Et maintenant, dit-il à M. de Marville, nous avons de nouveau recours à votre aide qui ne nous a jamais fait défaut pour couvrir d'un éternel secret tous les événements de cette affreuse nuit.
—Ma foi, dit le lieutenant de police en réfléchissant, votre histoire, quant au baron et à mademoiselle Réjane, me semble admirablement trouvée et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassinées par les bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, venu au secours de son ami, le vieux baron.
—Ce serait à merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?...
—Croyez-vous donc que ce misérable osera reparaître?
—Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir été déjà trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des événements passés, et de lui avoir raconté à sa façon tout ce qui est arrivé...
—Songez que ce sont des gardes-françaises qui ont tué Lacy, leur officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va pour eux du conseil de guerre...
—S'il osait les accuser, s'écria impétueusement Tony, je lui passerais mon épée au travers du corps!...
—Et vous subiriez également le conseil de guerre, car Maurevailles est capitaine et vous n'êtes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons point aux moyens violents. Nous n'avons plus là pour nous comprendre et nous protéger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est féroce en ce qui concerne la hiérarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec votre supérieur.
—Que faire alors? dit Tony avec découragement.
—Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre.
La bonne figure de M. de La Rivière se montra.
—La Rivière, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous occupons?...
L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif.
—Eh bien, il faudrait tâcher de savoir où est en ce moment et ce que fait M. de Maurevailles.
La Rivière se mit à rire en se frottant les mains.
—Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de Maurevailles ne sera pas facile à rejoindre...
—Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois le lieutenant de police, Vilers et Tony.
—Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a été vu, à cheval, galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a fait maison nette avant de s'en aller.
—Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en réalité, la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien à craindre; Maurevailles ne les accusera pas...
Vilers et Tony remercièrent avec effusion le lieutenant général et se retirèrent pour aller à l'hôtel, où un triste et pieux devoir les réclamait.
Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait à Vilers et à Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils ne lui rendissent pas le même honneur.
Le corps du baron, placé sur un char funèbre, fut traîné par quatre chevaux jusqu'à Saint-Germain où ses ancêtres étaient enterrés.
Le même jour, on enleva de l'hôtel le corps de Réjane, qui fut porté à l'église Saint-Louis.
On s'arrangea de façon à ce qu'aucun bruit des cérémonies ne vint troubler la marquise dans sa chambre d'accouchée. Aux questions qu'elle fit au sujet de sa soeur, on répondit que Réjane était fort souffrante et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, était là et son absence avait été assez longue et assez douloureuse pour que le bonheur de le revoir fît un peu oublier tout le reste à sa femme.
Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilité absolue d'empêcher la marquise de monter qu'on dut lui avouer la vérité; Ce fut pour elle une révélation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'éteint-elle pas entre un enfant qui grandit et un mari retrouvé?...
Tony, qui venait chaque jour à l'hôtel de Vilers, trouva un moyen excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Réjane. Il amena à Mme de Vilers celle qui déjà lui avait prodigué ses consolations en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo.
Pendant ce temps-là, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgré la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu grand'peur que la vérité ne fût connue du duc de Biron et qu'on ne leur fît payer cher, à eux pauvres diables, leur expédition nocturne contre Lacy, complètement rassurés maintenant, passaient gaiement leurs journées, grâce aux libéralités de Tony, qui ne leur ménageait pas l'or que lui avait laissé le pauvre baron.
C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de Chartille.
Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil, sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa tranquillité.
D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de leur épée.
—Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon côté.
—Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille...
Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le gardait pour lui: c'était celui de Bavette.
Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se ravivait de plus en plus.
Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.
Il lui fallait cependant ou renoncer à elle—et il n'en avait pas le courage—ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire.