← Table of contents
Le Salon des Refusés

VI

Reading edition

SOMMAIRE

Quadrille!—Un critique d'art lève la jambe.—Trinité de M. Maxime Ducamp.—Tous ne font qu'un—(incarnation).—Beau trait de M. Adrien Paul.—La blanche ou la noire?—L'indignation ne fait pas la bonne prose.—M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils au public et au Jury.—Les peintres ne cessent ni de vaincre ni d'écrire.—Le Séjour des Élus, c'est l'Exposition.—L'Enfer, selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.—Exemple d'humilité donné par cet infortuné peintre.—Les bons et les méchants.—Ventre-saint-Gris et un autre saint!—Je m'évanouis! —D'où sort-il encore, ce peintre-là?—Cinq manants contre un gentilhomme!—Exemple de discrétion.—Mort de quelqu'un.—Selon M. Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.—Où la religion va-t-elle se nicher?—Moyen d'inquisition.—Les bons l'emportent.—Je vais revoir ma Normandie (air connu).—La poste aux lettres.—Encore un petit saint.—Nuée de sauterelles.—La toile se lève.—Le père, le fils et....—Le bon fataliste.—Mangeons un peu.—Un pied de nez à la Sainte-Menehould.—On abat le pilori.—Partit en guerre... le tableau de Courbet.

Les critiques d'art continuent à faire leurs farces.—M. Maxime Ducamp trouve, dans la Revue des Deux-Mondes, qu'il n'y a que trois peintres à l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me rappelle pas le nom.

«J'aime mieux çà,» dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le Figaro.

Après la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi, qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,—mais qui vaut tous les autres critiques d'art;—c'est ledit M. Maxime Ducamp.

Il les résume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul, etc., sont faits à son image.

Et à propos de M. Adrien Paul, le critique du journal le Siècle, je vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.

Au Salon de 1861, M. Lebœuf avait exposé une statue colossale, représentant un esclave nègre, un Spartacus américain qui vient de briser ses fers et s'élance à la révolte. M. Adrien Paul prit cette statue symbolique, ce Spartacus nègre, pour le fameux gladiateur, pour le véritable Spartacus, héros de tragédie.

«Rendre ainsi, écrivait-il, l'un des héros, l'un des martyrs de la liberté!...—Il fallait à Spartacus un caractère fier, mâle, héroïque, etc.»

Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqué les grosses babines ou lèvres du nègre, s'indignait démocratiquement de cette bouche, qu'il trouvait «enflée par l'envie,» octroyée par le sculpteur au libérateur des esclaves romains.

Cela suffit, n'est-ce pas?

Quoique les critiques d'art ne me soient pas agréables, il m'est doux de temps en temps de citer leur littérature.

M. Castagnary, esthétiste connu, publie dans le Courrier du Dimanche un compte-rendu de l'Exposition des Refusés, et il conclut par les lignes suivantes:

«Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refusés deux cents toiles grotesques, qu'à défaut de l'Institut, un simple garçon de bureau eût pu désigner, il resterait un ensemble de peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la pensée au milieu de ce restant, ainsi échenillé d'inepties flagrantes, les cent œuvres des trente ou quarante artistes dont les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de toutes les expositions, parce qu'ils sont véritablement l'état-major de l'art: vous avez immédiatement un Salon complet, aussi intéressant que celui qu'a combiné l'administration.

«A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est mauvaise; elle décourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos droits. Quand vous vous appeliez David et son école, que vous aviez une esthétique à vous, que cette esthétique, acceptée de tous, n'avait point encore été ébranlée par le contrôle d'une raison plus libre, vous pouviez avec certitude établir la discipline dans l'art; vous deviez étouffer les révoltes, exclure les hérétiques. Mais l'école romantique, en procurant l'avènement de l'individualisme, a signé votre destitution. Aujourd'hui, dans l'art, chacun ne relève que de soi-même, n'admet d'autre suzeraineté que la sienne. La société a sanctionné et sanctionne encore chaque jour cette émancipation heureuse. Comme pouvoir dirigeant, vous n'êtes plus rien. Abdiquez donc généreusement ce qui vous reste d'autorité, et résignez-vous à suivre un mouvement que vous ne pouvez plus arrêter désormais.

«Cas Agnary.»

Les peintres ne cessent pas d'écrire. Après la lettre de M. Corot est venue celle de M. Millet, précédée de celle de M. Rousseau.

Un Refusé, M. Tremblay, avait envoyé au Petit Journal une protestation bien douce où il écrivait «que les moins bons de l'Exposition des élus, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des réprouvés.»

«Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation banale de partialité; mais il est composé d'hommes accessibles à la fatigue, etc.»

Un peu plus loin, on trouvait dans le même article: «En quoi, après tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?»

Est-ce naïf?—Je ne crois pas qu'on se soit moqué jamais plus tranquillement de soi-même, ni qu'on ait protesté d'une plus sainte façon.

Le même peintre religieux qui signe: L. Tremblay, l'un des réprouvés, auteur de sainte Eugénie, qui compte huit années d'exposition, cite à l'appui de ses arguments, «le doux philosophe, le sage aimable, saint François de Sales, que notre Henri IV aimait tendrement.»—Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....

Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur café au lait, et à la raison couleur cuisse de nymphe de ce pauvre réprouvé M. Tremblay.

Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cité un si risible alinéa à la fin de mon troisième chapitre, est encore un peintre.

Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'écrirai aussi,—pas comme les peintres;—je les citerai, je leur montrerai à eux-mêmes qu'il vaut mieux qu'ils expriment leurs idées par leurs tableaux, et que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.

M. A. Gautier—lui aussi!—a écrit, dans le journal l'Exposition, une longue lettre à M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A. Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente d'en extraire ce petit passage:

«Si tu es friand d'entendre des choses singulières, retourne au Salon des proscrits, tu surprendras parfois des homme bien réfléchis qui le quittent en soupirant.»

Si ces mots «des hommes bien réfléchis» ne s'appliquent pas spécialement aux peintres refusés, le dernier mot, le dernier soupir doit faire bien réfléchir le jury.

Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres des peintres, que j'ai citées). M. Amand Gautier insiste aussi sur la haute moralité de son tableau, la Femme adultère, exposé dans le purgatoire, dit-il.

Qui diable se serait avisé d'aller trouver de la morale dans ce tableau, si ce n'est son auteur?

Il est à remarquer également, à propos des écrits des peintres, qu'ils donnent tous des appellations différentes aux Refusés.

L'un dit qu'ils sont Exclus.

L'autre les traite d'Artistes non admis.

M. Tremblay les nomme Réprouvés.

M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc.

En se livrant aux méditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on arriverait peut-être à trouver dans ces diverses désignations les opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.

Le public, à force d'entendre de justes appréciations, commence à ne plus rire et à ne pas trop donner raison au jury,—ni aux peintres, il est vrai,—au Salon des Refusés.

La quantité de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais n'atteint pas au chiffre des médiocres, des prétentieux, des affreux tableaux qui surabondent à l'Exposition des Reçus.—En outre, on ne saurait trop le répéter, les tentatives souvent réussies, les individualités nouvelles, ne se rencontrent guère qu'au Salon des Refusés.

Les tableaux que j'ai déjà cités de MM. Whistler, Colin, Pipard, Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., défient, bravent, et narguent le jury.

Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des paysages et des natures mortes surtout.

Voici les Embrasseux, de M. Jean Desbrosses.

Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et fraîche paysanne,—l'enjoleu a l'air si heureux, la petite coquette est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est un charmant tableau.

M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout, celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt, est très-beau.

La Chute de la rivière de Loing, au soleil couchant, par M. Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait une impression particulière; mais comment décrire les paysages des autres, à moins de dire comme au théâtre:—La scène se passe dans la forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: On entend un cor, à la cantonnade.

J'ai remarqué le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi remarqué un tableau de M. Saint-Marcel fils,—mais d'une toute autre façon.

En regardant ses Chevaux de ferme à l'écurie, quoique M. Saint-Marcel fils soit élève de MM. Decamp et Léon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il était élève de M. Brivet-le-Gaillard.

Est-ce que les paysagistes commenceraient à croire, comme beaucoup d'hommes de lettres, à ce stupide proverbe: Tel père, tel fils? En voilà plusieurs qui donnent leurs pinceaux à leurs enfants dont ils feront d'éternels élèves. Un des exemples frappants de cette funeste voie est M. Daubigny, dont le fils a exposé cette année, des paysages copiés sur ceux du papa. Ces paysages ont pu réjouir ce bon père, mais ils font approuver sans réserve la conduite des notaires qui accumulent les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.

Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refusés, c'est le Bûcheron et la Mort, par M. Pinkas.

«Un jour d'été, un bûcheron, épuisé sous le faix de la chaleur et du travail, ramassa ses suprêmes efforts pour enfoncer son coin dans le tronc d'un vieux chêne, puis retomba, découragé. Les sueurs serpentaient sur son visage terreux et ravagé, ses yeux grandissaient sans regards, et sa respiration déchirait son gosier desséché. Quant il revint à lui, le tableau splendide de la forêt tranquille et heureuse, qui ne semblait occupée qu'à écouter, sous le soleil, le chant du coucou, lui fit faire une comparaison si fâcheuse, qu'il se prit à pleurer. Le bonheur calme de la forêt lui faisait envisager, par contraste, sa destinée tourmentée. «Le bûcheron, à force de se désoler, en arriva bientôt à ce paroxysme de la douleur où l'on se met à parler tout haut. «—Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire vivre mes six enfants, ma femme et moi-même! Et ma femme est encore enceinte! «(Généralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants à ceux qui n'ont même pas de quoi se nourrir). «—Ah! poursuivit le bûcheron, je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant! «Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le comique qui ne perd jamais ses droits continuait à jouer des farces. Il soufflait aux fourmis l'idée de grimper dans les jambes du bûcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou. Il en résultait des grattements qui nuisaient à la gravité du tableau. Le chant monotone du coucou se mêlant aux sanglots de l'infortuné, une pie, oiseau de pantomime, qui allait et venait non loin de là, en sautillant comme... une pie, ajoutaient encore à la partie gaie. «A peine le pauvre bûcheron avait-il prononcé cette phrase imprudente: «Je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant!» que le tronc d'un vieux chêne s'ouvrit et donna passage à cette vilaine carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avança gracieusement vers le bûcheron terrifié. Elle n'avait aucun vêtement, c'était un squelette dans toute sa simplicité. La Mort est la seule personne qui puisse sans indécence se présenter nue aux gens. «—Tu m'as invoquée, dit-elle, ou plutôt firent les os maxillaires au bûcheron, sur lequel elle tînt fixés les deux trous qui lui servaient d'yeux.»

«C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois....»

Telle est la scène représentée par M. Pinkas, excepté la Mort qui a une espèce de casquette et une cravate rouge autour de l'arête qui lui sert de cou.

Les Roses, de Mlle Adèle de la Porte; les Légumes, de M. Horace Pagez; les Lilas, de M. Maistan,—un suspect qui n'est pas dans le catalogue!—le Gibier, de Mlle Aglaé Laurandeau (suspecte); les Pêches, de M. Leroy (suspect); les Roses et Marguerites, le Seringat, de M. Charles Laass d'Aguen; le Citron, de Mlle Louise Darru; les Pieds de cochon, les Oeufs et le Fromage, de M. Graham, et enfin le Dessert, de Marie Thibault, composent un festin complet et charmant, aussi agréable au goût qu'aux yeux.

Il faut que Messieurs du jury aient le palais—de l'Institut—difficile. N'avoir pas voulu goûter ces excellents mets et ces beaux fruits parmi ces fraîches fleurs, avoir repoussé la peinture à la Sainte-Menehould de M. Graham, fait supposer des estomacs et nez bien blasés.

L'Exposition des Reçus et des Refusés est terminée depuis le 1er juillet dernier. La distribution des prix ou médaille et récompenses sera faite le 6 juillet.—Les Refusés doivent avoir des chances!

Un décret du 23 juin dernier, inséré au Moniteur, a fait savoir que dorénavant l'Exposition de peinture, de sculpture et d'architecture aura lieu chaque année, du 1er mai au 1er juillet.

Les Refusés ne sont probablement pas compris dans ce décret, ce qui veut dire que le jury ne sera plus troublé, continuera, comme par le passé, à taper à l'aventure, et que les choses iront comme devant.

Quand donc lirons-nous le bienfaisant décret qui supprimera le jury?

Finissons ce chapitre par l'annonce d'une grande nouvelle.

Le tableau de Courbet, les Curés ivres, déjà célèbre, quoique non vu, va commencer son tour du monde par l'Angleterre.

Le maître-peintre consciencieux veut, avant le départ, mettre une perfection minutieuse dans les moindres détails de son œuvre. Il s'est remis dessus et cherche des défauts. Il ne veut pas qu'un seul critique, un amateur, ni même qu'un artiste puisse y trouver une petite bête. Il considère ce tableau comme son meilleur et veut le faire ainsi considérer par tout le monde.

Nous suivrons de loin ce tableau dans ses pérégrinations, et nous tiendrons nos lecteurs au courant de ses aventures et de ses effets.

Dès à présent, nous savons qu'il sera exposé à Londres et qu'il y aura grand meeting.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings