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Le roman de mon enfance et de ma jeunesse

PRÉFACE

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Aujourd’hui l’œuvre d’un écrivain n’a tout son intérêt que si cette œuvre est étudiée dans les impulsions premières qui l’ont fait naître, dans le milieu où elle a été élaborée, dans ses relations avec le but poursuivi et le but atteint.

Autrefois l’écrivain avait peu d’importance. L’œuvre, et c’était assez ! La dualité de la recherche des causes de la production et de la production elle-même ne préoccupait qu’une minorité infime de lecteurs.

Mais, peu à peu, les écrivains s’y prêtant, on a jeté chaque jour des regards plus indiscrets dans la vie personnelle de ceux qui se consacrent à diriger, à éclairer ou à distraire la vie des autres.

Il y a quarante ou cinquante ans le lecteur lisait d’abord un livre, il jugeait l’écrivain à l’écrit, puis, au besoin, il appuyait son jugement sur celui d’un grand critique ayant fait lentement sa preuve de savoir et reconnu digne d’être consulté.

A cette heure il se produit tout le contraire. Le livre est annoncé avec tant d’indiscrétion que le grand public sait par avance quels en sont le thème et le développement. On a parcouru vingt petites analyses, autant d’interviews de l’auteur, et alors sur l’impression de cet ensemble on se décide à lire, ce qui est une faveur insigne pour l’écrivain, car on pourrait fort bien parler de son livre, le juger sans l’avoir lu.

La curiosité générale est insatiable de menus détails sur les faits et gestes de l’écrivain déjà célèbre ou gravitant autour de la notoriété.

Mais si les façons actuelles diluent à l’infini les éléments d’appréciation personnelle d’une œuvre, en revanche elles ajoutent au portrait de l’écrivain, qui se dégage de toutes ces enquêtes, de toutes ces indiscrétions, des traits de physionomie qui ont peut-être un intérêt plus vivant.

Il faut donc en prendre son parti et se demander si, à l’aide d’observations multipliées, étendues de l’œuvre à l’ouvrier, une critique plus large, plus éclairée, ne s’élabore pas, englobant toutes les intentions de l’écrivain en même temps que tous les résultats obtenus par son livre.

Ou bien serait-ce que, toujours surmenés, nous sommes devenus impropres à ressentir l’onction de la lecture d’une œuvre pour elle-même, sans récits anecdotiques délassant en dehors d’elle quoique se rapportant à elle, que nous ne trouvons plus le loisir des réflexions profondes et mûries, des jugements qui se formulaient en axiomes dont les termes étaient longuement pesés ?

Il faut du temps pour découvrir quelle est la pensée maîtresse d’une œuvre de valeur, pour en dégager les moralités hautes, les hérédités d’art.

Savoir vite, vite étant la loi affolante de la vie nouvelle, on demande à l’auteur, dont on connaît par avance tous les mobiles, ce qu’il a voulu dire, faire, ou prouver ; que de temps on gagne ainsi, et nul risque alors de « rêvasser à faux ».

Ah ! oui, le rêve, parlons-en ! monnaie dorée qui n’a plus cours, qu’on sème derrière soi dans sa hâte à poursuivre ce qui est devant les autres. Si, par hasard, on le retrouve, au retour, ce rêve, comme il apparaît souillé dans la poussière du chemin !

Une question à poser, voire un phénomène à constater, lequel d’ailleurs peut vous « sauter aux yeux », cela se fait en courant, mais scruter seul les pourquoi, découvrir la loi des faits qu’on groupe avec quelque méthode, donner à cette loi son classement logique dans les causalités générales, en vérité quelques mots bien vulgaires peuvent seuls résumer l’impression que ces problèmes, qui nous passionnaient, nous, « les anciens », que ces « balançoires », que ces « machines » font éprouver à ceux qui entendent avant tout être « nouveaux ».

En écrivant vos souvenirs personnels vous encouragez, me dira-t-on, ce que vous paraissez condamner. Je ne condamne rien. Je constate un état d’esprit, des façons d’être. Je pense même que si « de mon temps » l’œuvre tenait toute la place, et que si aujourd’hui l’auteur excite un intérêt disproportionné, l’avenir pourra trouver entre ces deux extrêmes une moyenne équilibrée.

Si la vie littéraire se brûle maintenant par tous les bouts, c’est peut-être qu’à son foyer il n’y a plus que les tisons des torches lumineuses du passé. Il faut que le bois dont se chaufferont les écrivains futurs soit renouvelé et se consume normalement par le milieu.

Quoiqu’il en soit, il est utile peut-être de fixer une époque fuyante aux yeux de ceux qui se précipitent à la poursuite de l’époque qui la remplace.

Les vieillards ont le goût et la mission de raconter ce qui était hier, surtout lorsqu’ils n’imposent pas la supériorité et l’enseignement de ce qui a disparu, qu’ils narrent simplement et laissent aux jeunes le soin de dégager la leçon et de conclure.

Dans les esprits de ceux qui nous ont éduqués, le sentimentalisme, l’humanitarisme, brutalement puis glorieusement refoulés par la Terreur et par l’Empire, étaient rentrés triomphants.

Bien plus, la Révolution et Bonaparte avaient ouvert nos portes à l’afflux du dehors. Nos pères donnèrent asile à toutes les utopies venues d’Italie, d’Allemagne, d’Autriche, de Russie. Le mélange était si ahurissant que toutes les extravagances en découlèrent.

Autour de la conception sociale des « classes souffrantes », de la conception politique des « crimes des grands », la conscience des « hommes de progrès » évolua.

De l’amour et de l’indignation furent les aliments dont on nourrit notre jeune cœur.

L’Évangile, le socialisme de Jésus, les exemples de sublimité tirés de la Grèce et de Rome, étrangement associés, guidaient les actes de nos pères, inspiraient les premiers des nôtres.

Les ennemis étaient naturellement et exagérément les gens de raison, ceux qui possédaient le lourd bon sens, le « bourgeois ».

Nous sommes, dans nos impulsions premières, les fils des hommes de 1848 ; nos réactions mêmes sont nées de leur action.

Nous n’avons marché qu’entraînés par eux, hantés comme eux de la nécessité d’ajouter à nos rêves illimités ce qu’ils ont cru le contre-poids de l’amour éperdu de l’humanité, la science ; mais la science qui, croyions-nous, apportait l’allégement au travailleur par la machine, le bon marché au pauvre, l’enrichissement égalitaire au misérable.

Les droits de l’homme, phrase ressassée sans qu’elle ait jamais entraîné sa compréhension par ceux qui s’en disaient les défenseurs avant, pendant et après 1848, n’avaient pour eux d’autre signification que de faire réaliser par la société la plus grande somme de bonheur possible pour l’individu.

Ceux qui se proclamaient alors socialistes, et la tradition en est restée, ne tenaient aucun compte de la société, ni de ses relativités, ni de ses moyennes nécessaires, ni de ses « cottes mal taillées », comme il faudrait dire. En face des droits de l’homme socialiste, ils ne consentaient pas à voir se dresser les droits sociaux, expression souvent dure des droits de chacun additionnés et devenant les droits de tous.

Les dogmes religieux seuls peuvent affirmer l’absolu du droit de l’âme individuelle, parce que celle-ci ne prend contact avec les autres âmes que dans l’infini. L’absolu ne se réalise que dans les évolutions vers la mort. Mais le contact des hommes dans la vie a des contingences que la société triture bien ou mal selon que les individus s’enchevêtrent bien ou mal, tiraillent la société ou la servent.

Les problèmes sociaux, qu’on les revête de forme dithyrambique ou qu’on les habille d’oripeaux offensants, ne peuvent faire pénétrer dans la société les réformes qu’on pose en leurs noms que si la société est prête à assimiler leurs solutions ; sinon ils la bouleversent, la convulsionnent, et la repoussent vers les réactions.

Je suis la fille d’un père sincèrement sectaire, désintéressé jusqu’au sacrifice, qui rêvait la liberté absolue, l’égalité absolue. Jusqu’à l’année terrible, son esprit a dominé le mien. Il ne crut son rêve réalisé qu’un instant, à la Commune. Aujourd’hui il serait le disciple de M. Brisson, dont il était l’ancêtre. Il ne poursuivrait qu’une idée : le chambardement.

Les chambardeurs et les Brissonnistes ne sont donc que des intelligences attardées et vieillies que n’a pas délivrées des sophismes la fulgurante et terrible vision de 1870, que n’a pas galvanisées la plainte de la terre Française piétinée par les Prussiens, que n’a pas armées de combativité patriotique le spectacle de la chair pantelante des provinces arrachées à la France, et qui, sur la figuration de notre Patrie, occupaient la place du cœur…

JULIETTE ADAM.

Le Roman de mon Enfance et de ma Jeunesse

A mesure que j’avance en âge, l’une des choses qui m’étonne le plus, c’est la netteté singulière de mes souvenirs d’enfance. Quelques-uns m’ont été maintes fois redits, il est vrai — et ce sont justement les plus lointains, — par la bonne qui m’a élevée, par mes grands-parents, pour lesquels tout ce qui concernait leur unique petite-fille prenait une importance à nulle autre pareille.

Cependant, au travers de ces redites, lorsque je m’interroge, je retrouve des impressions, des actes, que nul des miens n’a pu connaître et qui surgissent à mes yeux avec une précision extraordinaire.

Mais alors je suis prise d’un autre scrupule et je me demande si ces impressions viennent à moi, telles, strictement, que je les ai éprouvées et vécues à leur heure, ou bien, si retournant vers elles avec le bagage de la vie je ne les surcharge pas inconsciemment.

Pour rassurer ma sincérité qui a des exigences troublantes, je m’efforce de me rappeler dans quels termes, à toutes les époques de ma vie j’ai parlé de mon enfance et de m’inspirer de la forme des quelques notes trop rares, hélas ! prises dans ma jeunesse et gardées par les miens. C’est donc avec une préoccupation jalouse de franchise que je commence ce récit.

Élevée par ma grand-mère, je parlerai beaucoup d’elle. Parviendrai-je à la faire revivre dans toute son originalité, dans sa passion du roman qu’elle nous a imposée à tous, faisant de la vie des siens, par l’impulsion première et dominatrice qu’elle donnait à leurs actions, une perpétuelle course au romanesque ?

Nulle femme n’a été plus enfermée dans le gynécée. Je n’ai pas vu ma grand-mère, sauf pour aller le dimanche à la messe de huit heures, sortir cent fois de sa grande maison et de son grand jardin ; en revanche je n’ai jamais rencontré dans un esprit un pareil amour de l’aventure, une telle horreur de l’existence attendue et subie, un appétit si journalier et si impérieux du roman lu ou vécu.

Sa tendresse pour moi fut si absorbante que j’ai pour ainsi dire dévoré sa vie à partir du jour où elle me l’eut consacrée.

Je l’ai aimée exclusivement jusqu’au jour où mon père, avec sa puissance d’arguments, la plupart négateurs, et sa bonté vivifiante, s’empara de mon esprit et m’entraîna dans ses idées.

Entre ces deux êtres exceptionnels et un peu fous, l’un d’une générosité de cœur admirable, d’une droiture de sectaire, passionnément convaincu dans ses exaltations et immodifiable, l’autre d’une vraie noblesse d’âme, de vertu rigide, mais d’une imagination fantaisiste sans limites ; entre les deux, les adorant tour à tour un peu plus l’un, un peu plus l’autre, j’ai été ballottée à tel point qu’il m’eût été impossible de trouver en moi un point d’appui à mes premières pensées, au milieu d’oscillations continuelles, si je ne m’étais constamment efforcée de me chercher et de me trouver. Et, malgré cet effort, quel temps j’ai mis à me dégager de la double empreinte de mes bien-aimés parents !

Ce qui m’a garée de l’absorption totale de l’un d’eux, ce qui m’a permis d’échapper à l’ardeur de chacun de me pétrir à sa ressemblance, si dissemblable de celle de l’autre, c’est la conscience très hâtive que j’ai eue des bienfaits protecteurs de la volonté personnelle.

Entre mon père et ma grand-mère, je me suis, intuitivement d’abord, puis sûrement plus tard, appliquée à être quelque chose. Est-ce là le point de départ de mon vouloir d’être quelqu’un ?

Dans la lutte sans trêve dont je fus l’enjeu entre mon père et ma grand-mère, nous étions trois.

Il flotte dans mes souvenirs vingt histoires plus bizarres, plus excentriques les unes que les autres, de mariages de bisaïeules, de trisaïeules dans la famille de ma grand-mère maternelle.

Leurs aventures ont tant intéressé mon enfance que je n’hésiterais pas à les livrer à l’ébahissement de mes lecteurs, si, en vérité, elles n’étaient trop nombreuses.

Ma grand-mère, qui causait et contait avec un esprit très vif, très goguenard, très mordant, se plaisait aux récits des romans de ses grand-mères. Elle aimait à faire revivre pour moi toutes ces figures apparentées « de son côté », ne me parlant jamais de la famille de mon père que je ne connus que très tard.

Elle avait l’orgueil de sa caste marchande et bourgeoise. J’ai par elle compris bien des choses obscures dans l’histoire des luttes de la royauté française contre les grands seigneurs féodaux, internationalistes d’alors.

Elle me disait des siens : « Nous descendons de ces familles de marchands de Noyon, de Chauny, de Saint-Quentin, si influents dans les conseils des Communes, dont plus d’un membre fut échevin, fidèles à leur ville, à leur province avant tout, fidèles à la royauté, pas toujours au Roi, à la religion, pas toujours au Pape, libéraux, hommes de progrès, de pure race gauloise, s’enrichissant avec une probité jalouse, avec mesure, et fort dédaigneux de ceux d’entre eux qui, pour des services rendus au souverain, sollicitaient des lettres de noblesse.

La mère de ma grand-mère était tombée à quatorze ans follement amoureuse d’un parent venu de Noyon pour causer d’affaires et qui, après une journée d’entretiens, plus sérieux que poétiques, continués au déjeuner et au dîner, avait reçu à son départ la déclaration suivante : « Mon cousin, quand vous reviendrez l’année prochaine ce sera pour me demander en mariage. » On rit beaucoup de cette folie, mais, comme la jeune personne fille unique était fort bien dotée, les parents de Noyon moins riches ne dédaignèrent pas l’invitation faite à leur fils.

A quinze ans la précoce Charlotte épousait son cousin Raincourt, fort beau garçon de vingt-deux ans, mais elle mourait en couches l’année suivante, donnant le jour à ma grand-mère.

Le très jeune veuf confia la petite Pélagie à la mère de sa femme, devenue veuve elle-même.

Tandis que mon arrière grand-père se remariait à vingt-quatre ans et qu’il lui naissait trois filles très sages, très correctement instruites, Sophie, Constance et Anastasie, ma grand-mère poussait en sauvageon et stupéfiait quelquefois par ses excentricités d’enfant affreusement gâtée la paisible ville de Chauny.

Elle lisait, lisait, tout ce qui lui tombait sous la main, sans choix, refusant de se laisser conduire par qui que ce soit ou par quelque raison que ce fût.

Dès qu’elle eut treize ans elle déclara à sa grand-mère que son éducation était terminée. Elle sortit d’une pension où depuis cinq ans elle avait fort peu appris et se consacra alors tout entière, pour toute sa vie, à la lecture des romans.

Spirituelle, vivante, brillante et même quelque peu endiablée, ma grand-mère était rousse à une époque où la couleur des cheveux « carotte » avait peu de succès. Ses dents superbes, son nez fin aux ailes mobiles, ses yeux verts brillants, son teint très blanc pailleté de petites taches dorées, lui donnaient une physionomie de belle laide fort attrayante.

Romanesque comme sa mère et ses nombreuses grand-mères, elle cherchait elle-même celui qui fixerait son choix. Elle eut quinze ans avant de le trouver. Malgré le sort dramatique de sa mère morte en couches et mariée trop jeune, Pélagie commençait à se désespérer de rester si longtemps fille.

Les prédictions de Mlle Lenormand ayant fait surgir par toute la France une foule de nécromanciennes, ma grand-mère en consulta une qui lui dit :

« Vous épouserez un étranger à la ville. »

Et cela ne l’étonna point, car elle connaissait tous les prétendants qui pouvaient aspirer à sa main, et, parmi eux, aucun ne répondait à ce que son imagination cherchait dans un époux. Pas un jeune chaunois de bonne famille ne s’était encore jusque-là payé le luxe d’une aventure romanesque.

Ce n’est point à l’une de ses trois sœurs qu’elle eût été confier son impatience, leur père à toutes ayant déclaré que Pélagie ne se marierait qu’à vingt-et-un ans. Il désirait conserver l’administration des biens de sa première femme le plus longtemps possible au profit des trois filles nées de son second mariage.

Celles-ci d’ailleurs affirmaient que Pélagie était trop extravagante pour être mariable. L’aînée, Sophie, n’avait que quatorze mois de moins que Pélagie mais dix ans de plus comme sagesse et comme savoir.

Pélagie fit avec sa grand-mère le voyage de Noyon à la recherche d’un mari. Elle habita tout un grand mois une jolie maison ancienne, place de la cathédrale, possédée par un vieux parent qui eût désiré convoler en secondes noces avec sa grand-mère. Elle s’amusa de ce roman vieillot, mais ne vit point paraître la main de l’époux cherché, et elle s’en alla comme elle était venue…

Un beau jour il débarque à Chauny un jeune chirurgien en quête de clientèle.

Voilà « l’étranger à la ville » prédit par la sorcière, songe Pélagie même avant de l’avoir aperçu, et elle parle de son espoir à sa grand-mère.

« Il y a une chose à laquelle je ne consentirai jamais, répondit celle-ci, c’est que tu épouses quiconque ne serait pas de bonne famille bourgeoise. »

Et la grand-mère prit un air d’autorité dont sa petite-fille rit de tout son cœur.

Le jeune chirurgien s’appelait Pierre Seron. On ne pouvait être bourgeoisement mieux né. Il descendait d’un médecin de Louis XIV. Son père était le premier médecin de Compiègne ayant de la réputation jusqu’à Paris. Un cousin Seron avait été conventionnel avec Jean de Bien et jouait un grand rôle politique en Belgique d’où les premiers Seron français étaient venus.

« Bonne famille ! » répétaient en chœur Pélagie et sa grand-mère.

Pourvu qu’il n’ait pas eu une existence trop ordinaire, se disait Pélagie.

Pierre Seron passe et repasse dans toutes les rues de la ville pour faire croire qu’au débotté il a déjà une clientèle. Il a bien vite quelques succès qui le font apprécier.

Comme homme il est superbe, un peu trop grand peut-être. Sa taille est celle d’un grenadier de la garde impériale ; de visage il est moins bien. Il porte les cheveux plats à la Napoléon, il a le front un peu étroit et de grands yeux gris à fleur de tête. Son nez est gros, mais sa bouche — il est toujours fraîchement rasé — a un joli sourire gai et narquois malgré des lèvres sensuelles fort épaisses.

Jamais on ne le voit qu’en habit et en cravate blanche. Somme toute bien campé, de belle allure, Pierre Seron a bon air et vraiment c’est un très bel homme.

Il faudrait qu’il n’eût pas l’œil ouvert et l’extrême besoin de faire un mariage riche pour ne pas remarquer l’intérêt que Mlle Pélagie Raincourt prend à chacune de ses allées et venues.

« Pourquoi, son père étant médecin à Compiègne, ce jeune chirurgien est-il venu s’établir à Chauny ? répète la grand-mère. Il y a quelque chose. »

Oh ! oui, il y a quelque chose ! Et, comme Pierre Seron est assez bavard, que Compiègne n’est pas à cent lieues de Chauny, on la sait bien vite, « l’histoire ».

C’est tout simplement un héros de roman ! « Sa vie est un roman, un grand, un vrai roman », s’écrie un jour Pélagie, rentrant d’une visite à une vieille parente que soigne Pierre Seron et chez laquelle elle a tout appris !

Et la grand-mère, émue de l’émotion de sa petite-fille, écoute le récit amoureusement conté, car déjà Pélagie est éprise de la triste aventure de Pierre Seron autant et plus peut-être que de lui-même.

Il est le second fils d’un père qui l’a exécré dès le jour de sa naissance. Le docteur Seron n’a jamais aimé que son aîné, son orgueil, celui qui aurait dû être « l’unique ».

Ce mot, il l’a répété sans cesse à la mère craintive, soumise, qui osait à peine protéger l’enfant malmené, battu, vivant avec les domestiques.

Pauvre petit, sauf un baiser rare, une caresse furtive de sa mère, il a été la victime des siens.

Un jour qu’il est très malade du croup, son père veut l’envoyer à l’hôpital à cause de la contagion pour l’aîné. La mère, cette fois, résiste, s’enferme avec lui dans sa toute petite chambre, le soigne, le veille, l’arrache à force d’énergie et de dévouement à la mort. Mais elle a épuisé toutes ses forces. Elle reste ensuite comme hébétée, et l’enfant souffre dans sa convalescence ; il est en danger presque autant que durant sa maladie.

A neuf ans, un domestique l’accuse d’un vol que lui-même a commis. Il est chassé de la maison paternelle un soir d’automne, n’ayant pour tout bien que les pauvres vêtements qu’il porte et quelques écus péniblement amassés par sa mère qui les lui glisse dans la main sans même l’embrasser.

Il se couche en travers de la porte lorsqu’elle se referme sur lui et il espère que quelqu’un en passant l’écrasera. Il crie, il supplie. Les voisins s’ameutent autour de lui, le plaignent, répétant haut, très haut, que c’est abominable, que la justice devrait protéger ce malheureux petit, mais pas un n’ose l’emmener chez lui.

Dès que Pierre est seul, de nouveau abandonné, il regarde une dernière fois « les grands yeux luisants et méchants des fenêtres éclairées de la maison ».

C’est, dit Pélagie à sa grand-mère, la phrase dont Pierre Seron s’est servi en contant son histoire. Le pauvre enfant va droit devant lui. Où ? il ne le sait pas. Instinctivement il se dirige vers la ferme où l’envoyaient chaque matin à la première heure et par tous les temps, les domestiques de son père chercher du lait.

La fermière, plus d’une fois, l’a pris en pitié lorsqu’il lui a dit sa peine, et il se rappelle l’une de ses paroles.

« Tu serais plus heureux gardeur de vaches. »

Il entre. Les fermiers soupent. Il s’assied auprès d’eux et éclate en sanglots. Il ne peut parler.

« On t’a chassé ? » lui demande la fermière. Il fait signe que oui. Alors les braves gens le consolent, l’obligent à souper, vont le coucher sur de la paille fraîche à l’écurie et le gardent, l’occupant à la ferme où il gagne sa nourriture.

L’année suivante le vacher étant parti, à dix ans, ayant l’air d’en avoir quatorze tant il a grandi, il le remplace. Tout ce qu’il peut faire pour prouver sa reconnaissance à ceux qui l’ont recueilli, il le fait. Très appliqué, dévoué, intelligent, il supplée à sa jeunesse par une bonne volonté sans cesse en éveil.

Le fermier, dès le lendemain de l’entrée de Pierre chez lui, refusa de servir du lait au docteur Seron. Plus tard il alla le braver, pensant l’humilier lorsque son fils devint vacher.

« Tant mieux, répondit le père avec dureté, c’est probablement le seul métier qu’il pourra jamais faire. »

Ces paroles, répétées à Pierre, au lieu de le désespérer, fixèrent sa destinée.

« Je serai un jour le docteur Seron », se dit-il.

Sa mère lui avait appris à lire dans un vieux petit dictionnaire de médecine latin-français qu’il ne quittait pas et à l’aide duquel il se perfectionnait dans sa connaissance bien imparfaite de l’assemblage des mots.

A partir de ce jour, durant qu’il gardait ses vaches, non seulement il s’exerçait à bien lire, à écrire les lettres avec un bâton sur la terre, mais il apprenait un à un les mots latins et français du dictionnaire, et sa jeune cervelle s’éclairait au contact de cette science brute et informe.

Dès qu’il gagna quelque argent il acheta des livres de médecine et il étudia avec rage le jour, le soir sous la lampe fumeuse du fermier, la nuit au clair de lune.

Il ramassa des simples pour un herboriste rencontré dans les champs et reçut de lui d’utiles leçons. Cet herboriste s’intéressa au pauvre enfant, dirigea un peu ses études et lui acheta des livres utiles.

Pierre inventa un panier de jonc très joli pour mettre le fromage frais en été, et la fermière qui vendait dans ces paniers ses fromages quelques sous de plus en partagea le bénéfice avec Pierre.

Il confiait ses économies à son protecteur l’herboriste qui prêtait aux uns et aux autres de petites sommes, et en tirait quelques rentes au profit de la maigre bourse du vacher.

Quelques années se passèrent. Pierre essaya plusieurs fois de revoir sa mère. Elle vivait enfermée, séquestrée peut-être, et il ne put jamais parvenir jusqu’à elle.

Son frère qui avait cinq ans de plus que lui et qui étudiait la médecine à Paris festoyait durant les vacances avec les jeunes messieurs de la ville.

Pierre l’entendit un jour nommer par un camarade dans une troupe de jeunes gens et de belles demoiselles qui venaient boire du lait chaud à la ferme.

« Ce lait vous est servi par le vacher d’ici, qui est votre frère légitime, lui dit Pierre en lui présentant un bol mousseux.

— Mon frère est mort, répondit l’aîné.

— Vous le retrouverez avant quelques années bien vivant en face de vous à Paris, monsieur », répliqua Pierre.

On parla dans tout Compiègne de l’histoire oubliée de l’enfant chassé et abandonné.

Comme l’aîné des Seron donnait peu de satisfaction à son père, on se dit que c’était Dieu qui punissait ce dernier de sa cruauté, mais on ne prêta aucune attention à la prédiction du vacher.

A dix-neuf ans Pierre possédait onze cents francs d’économie. Un jour d’automne que son père prenait la diligence, comme il le faisait chaque quinzaine pour aller embrasser son fils aîné à Paris et surtout pour le recommander à ses professeurs qui ne pouvaient rien faire de cet étudiant ennemi de l’étude, Pierre Seron, le cadet, se dirigeait pieds nus, pour ne pas user ses souliers, et sa besace au dos vers la capitale.

On devine dans quel bouge du quartier latin il se logea. Avant de se faire inscrire à la Faculté il chercha sur les quais un travail de nuit. Sa haute taille lui devint la meilleure des recommandations. Il fut engagé comme déchargeur de bateaux de huit heures du soir à deux heures du matin au prix de quarante-cinq sous. Il ne lui en fallait pas plus pour vivre, et il espéra même ajouter à son pécule qu’il craignait ne pouvoir lui suffire pour ses inscriptions et ses livres.

Combien de fois moi-même ai-je fait raconter à mon grand-père cette époque de sa vie qu’il se rappelait fièrement.

Pélagie continuait son récit à sa grand-mère qui écoutait bouche bée, attendrie aux larmes.

Pierre avait emporté ses habits de travail, et chaque soir il devenait, non un débardeur de bal public comme son frère, mais un déchargeur sur les quais de la Seine.

Le jour, il suivait les cours avec un zèle, une application, une ardeur passionnés, qui le firent bien vite distinguer par ses professeurs.

Son nom les frappa ; ils l’interrogèrent et l’un d’eux, que le docteur Seron avait blessé en lui faisant d’aigres reproches sur sa sévérité envers son fils aîné, exalta le cadet, s’en occupa spécialement, et bientôt il y eut deux camps : celui des travailleurs amis de Pierre, celui des bambocheurs amis de Théophile Seron. Une fois on en vint aux mains. Le cadet prit son aîné à bout de bras et le secoua fortement.

« Je vous avais bien dit que votre frère le vacher vous retrouverait à Paris », lui dit-il en le laissant retomber d’un peu haut.

Tandis que son frère festoyait grassement, Pierre gelait sous les toits en hiver, cuisait en été, mangeant et dormant mal, travaillant chaque nuit sur les quais. Le dimanche il raccommodait ses habits achetés chez le fripier et fort peu solides, il faisait la lessive de son pauvre linge. Pierre ne portait que des plastrons et des manchettes, sa chemise était de toile grossière, ses chaussettes n’avaient que des sous-pieds et pas de pieds. Il connut toutes les misères et toutes les privations.

Il eut en revanche la joie de comprendre l’avantage d’être né de parents affinés. Les bonnes manières lui furent faciles et son intelligence aidée par l’hérédité lui sembla toute préparée à s’ouvrir aux études médicales les plus ardues. Il se découvrit des facultés d’assimilation qui l’étonnèrent lui-même. Bref, il passa brillamment ses examens, tandis que monsieur son frère était refusé à tous.

Le docteur Seron, que Pierre rencontra plus d’une fois en compagnie de son frère, lui parut un vieillard courbé par le poids des chagrins ; son fils bien-aimé le ruinait.

Lorsqu’il eut terminé ses études et conquis ses titres, Pierre Seron écrivit deux lettres, une à son père et une à sa mère, leur disant qu’il revenait à eux comme un fils seulement éloigné, qu’il pardonnait. Il ne reçut aucune réponse de sa mère, mais une malédiction furieuse de son père.

Son ami, l’herboriste de Compiègne, découvrit la situation de Chauny et lui fit quelques avances nécessaires pour l’occuper. Il ne trouva d’aide qu’auprès de ce fidèle protecteur.

« C’est ainsi, continua Pélagie Raincourt, que Pierre Seron vint s’établir dans la ville où je l’attendais », et elle ajouta : « Grand-mère, il me le faut pour mari ! »

« Sans doute répondit la grand-mère, je l’aime déjà, moi aussi, ce brave cœur, mais il faut que tu lui plaises. »

Pélagie n’avait pas pensé à cela.

Un ami fut chargé de demander au docteur Seron, — on l’appelait déjà ainsi, sans ajouter son nom de baptême, pour le venger des cruautés de son père, — un ami fut chargé de l’interroger sur les sentiments que pourrait lui inspirer Mlle Pélagie Raincourt.

« Belle-fille, répondit-il, mais elle est rousse, et je déteste les rousses. »

On devine ce que dut éprouver Pélagie, lorsque sa grand-mère, avec d’infinies précautions oratoires, lui communiqua cette réponse, à elle qui s’était crue jusque-là irrésistible.

Son désespoir et sa colère furent tels qu’elle menaça de se jeter par la fenêtre. Comme elle était dans sa chambre, au premier étage, elle se pencha si brusquement, que sa grand-mère prise de frayeur l’enlaça avec force et l’attira brusquement en arrière, mais elle se prit dans la robe longue de Pélagie, tomba et se démit le poignet.

On fit appeler le docteur Seron qui accourut, et, cric-crac, en rebouteur désireux de frapper l’imagination de clients d’importance plus qu’en chirurgien prudent, il remit le poignet.

Pélagie prodigua à son adorée grand-mère, qu’elle voyait souffrir par sa faute, toutes ses tendresses. Elle fut hautaine, presque insolente avec le docteur Seron qui n’aimait pas les rousses, mais elle le frappa par son extrême élégance et par un esprit qu’il s’étonna de trouver si original, si brillant chez une provinciale. Il vint deux fois le jour, et le cruel plut davantage encore avec son joli accent de Compiègne et de Paris un peu grasseyant.

Mais Pélagie, remuée par trop d’émotions, eut la fièvre et s’alita. Pierre prit goût à la cure et il eut bientôt une sorte de folie en se sentant adoré par une attirante et riche jeune fille de seize ans à peine, et maternellement aimé par la grand-mère, lui qui considérait l’affection familiale comme le bien le plus rare et le plus enviable de tous.

Pierre, un soir, fit sa déclaration brûlante, telle que Pélagie pouvait la désirer ; séance tenante, tous deux vinrent s’agenouiller devant la grand-mère ravie, et enlever son consentement.

Le docteur Seron demanda sur l’heure qu’on fixât la date du mariage, mais il fallut le mettre au courant de la situation, lui révéler quels étaient les obstacles à une si prompte solution.

Pierre très pauvre, et qui n’était nullement insensible aux beaux deniers de la fiancée, trouvait un peu dur d’abandonner au beau-père, comme le conseillait la grand-mère, tout ou majeure partie de la fameuse dot de sa première femme que M. Raincourt ne voulait pas lâcher. Il proposa de réfléchir quelques jours aux moyens de s’y prendre, de consulter le notaire ; mais le notaire ne vit aucune possibilité de se passer du consentement du père et d’échapper aux conditions que la grand-mère de Pélagie supposait qu’il dût y mettre.

« Je doublerai, dit celle-ci, ce que je comptais donner à Pélagie, si son père marchande le bonheur de ma bien-aimée petite-fille. »

Le docteur Seron s’en alla donc demander à M. Raincourt la main de sa fille Pélagie, qui lui fut refusée jusqu’au moment où il proposa de ne réclamer, s’il obtenait cette main, fort belle d’ailleurs, aucun compte de tutelle.

L’accord conclu, on fixa le jour du mariage.

Pierre Seron, une fois encore, écrivit à son père et à sa mère, s’acharnant à mendier une part de leur tendresse. Rien, toujours rien de sa mère, mais plus une seule malédiction de son père.

Il apprit par une lettre de son ami l’herboriste, qui acceptait d’être l’un des témoins de son mariage, que son frère était mourant à Compiègne ; son père aux trois quarts ruiné, ayant à peu près perdu sa clientèle à la suite de ses trop fréquents voyages à Paris pour arracher son fils à la débauche, avait été frappé de paralysie.

Ainsi le malheur accablait celui qui s’était endurci dans l’injustice, dans la cruauté, tandis que le pauvre enfant, chassé honteusement de la maison paternelle, voyait sa situation grandir, l’heure de ses joies complètes approcher.

Il allait être heureux, posséder une jolie fortune, une femme captivante, dont il était de plus en plus épris et qui l’aimait follement.

Mais voilà que la veille du jour tant désiré Pélagie éprouva le besoin d’exaspérer ses sœurs, déjà irritées d’un mariage qui la rendait si insolemment heureuse. Elle voulut se venger de l’éternel mot si blessant que lui avait tant de fois répété sa sœur cadette, Sophie : « Tu es immariable ! »

Alors que le contrat était signé, que tout était prêt, sans une anicroche, pour la noce du lendemain, une scène eut lieu, très violente, entre la future Mme Pierre Seron et ses trois sœurs.

La belle-mère de Pélagie prit parti pour ses filles, le mari pour sa femme, et tout fut rompu, M. Raincourt reprenant sa parole, reniant ses engagements de père.

La grand-mère de Pélagie, cette fois, perdit patience, Pierre se désespéra et la jeune fille alla se coucher, furieuse contre elle-même, pleurant, mordant son oreiller, hantée dans sa fiévreuse insomnie par les projets les plus bizarres, s’arrêtant aux résolutions les plus violentes.

Au lever du soleil, affolée, ne sachant ce qu’elle faisait, elle sortit de la maison en robe de chambre, en bonnet de nuit, partant à pied pour Noyon, se disant qu’elle demanderait asile au vieil ami de sa grand-mère, son propre parent.

Ce qu’elle voulait avant tout, c’était d’échapper aux reproches de Pierre, de ne pas subir le blâme de sa grand-mère, de ne pas entendre le bruit des ragots de la ville, qui, lui semblait-il, parviendrait jusqu’à ses oreilles. L’humiliation d’être condamnée par l’opinion générale, le chagrin de faire souffrir Pierre, qui déjà avait tant souffert, l’angoissaient au point de l’obliger à fuir. Elle essayait d’échapper à sa propre condamnation, qui courait après elle.

Ayant fait quelques kilomètres, peu habituée à marcher, exténuée, elle s’assit sur un tas de pierres, la tête dans ses mains, criant tout haut son désespoir.

Un cavalier passe, en habit et cravate blanche, sans chapeau, monté à poil nu : c’est Pierre. Il l’a vue…

« Votre père consent à nouveau : vite, lui dit-il en mettant pied à terre, venez, je vous prends en croupe, et, pour être sûr qu’il ne retirera pas sa parole encore une fois et que vous ne recommencerez pas quelque coup de tête, nous irons droit à l’église, où votre grand-mère a fait tout préparer. C’est elle qui a deviné que vous deviez être sur la route de Noyon, si vous n’étiez pas chez moi, car elle vous a soupçonnée de cette abomination, folle que vous êtes. »

Il la hissait sur le cheval, la maintenait d’un bras, tenant de l’autre une simple longe passée au cou de la bête.

« Allons, allons, il est bien temps qu’on vous donne un maître, lui dit-il. Ce que vous méritez d’être battue !…

— Mais, répond-elle égayée par le romanesque de l’aventure, je ne vais pas me marier en bonnet de nuit.

— Pourquoi pas ? C’est une pénitence comme une autre, et vous avez grandement besoin d’absolution. Vous vous habillerez en mariée quand vous le serez et pour la fin de la noce. »

C’est en croupe que ma grand-mère fait sa rentrée à Chauny. Il est neuf heures du matin. Toutes les commères sont aux fenêtres, dans la rue, à la porte de l’église.

Pélagie descend de cheval, ébouriffée sous son bonnet de nuit, les yeux encore gonflés par les larmes. Une femme du peuple attache un œillet blanc à son bonnet. Elle fait son entrée dans l’église au bras de Pierre. C’est un éclat de rire général. Jamais on n’a vu mariée pareille. Les sœurs et la belle-mère sont bien vengées.

Le vieux doyen, qui cependant aime Pélagie pour sa charité active, ne peut dominer un bon rire.

Il se hâte, souriant jusqu’à la fin de la cérémonie.

Pélagie se retourne. On croit que sa confusion va la faire rentrer sous terre.

« C’est un mariage gai », dit-elle.

Et c’est ainsi que fut mariée ma très romanesque grand-mère, scandalisant un grand nombre de gens et amusant les autres.

L’œillet et le bonnet de nuit devinrent des reliques. Je les ai vus et touchés, sachant leur histoire.

Vingt jours après son mariage, quoiqu’il ait eu l’un des premiers numéros au moment du tirage au sort, le docteur Seron reçoit l’ordre de partir pour l’armée impériale comme chirurgien. Il faut trouver un chirurgien qui le remplace, et cela coûte une très grosse somme.

Au bout de l’année, Mme Pierre Seron est mère de deux jumelles. L’union est parfaite dans le ménage. Le pauvre enfant abandonné est un père attendri, heureux, qui rentre à la maison pour bercer et promener ses filles en chantant.

Les petites n’ont pas huit mois que le pauvre chirurgien reçoit à nouveau l’ordre de rejoindre l’armée impériale. Elle est en Allemagne. Pierre Seron ne cherche même plus un remplaçant. La dot s’amaigrit par trop, à la fin, et il faut songer à celle des jumelles. Il part, le cœur déchiré.

La grand-mère de Pélagie vient habiter avec elle, parce qu’il est impossible de laisser seule une jeune femme, d’autant que le père, les sœurs, la belle-mère de Pélagie, fort peu ménagés par le docteur Seron, qui les a ridiculisés par ses bons mots et auxquels il est parvenu à rendre la vie intenable, voient dans le départ du jeune chirurgien l’occasion de se venger ; mais Pélagie, mais sa grand-mère, sont défendues par les nombreux amis de Pierre ; toute la ville prend parti pour la jeune demi-veuve ; blâmé, chansonné, irrité, M. Raincourt, finalement, quitte Chauny, pour aller se fixer dans le Soissonnais, pays de sa femme.

Pélagie respire, car elle n’a cessé d’être harcelée par son père. Hélas ! le malheur l’accable. Elle perd sa grand-mère et la voilà seule, chef de famille, forcée avant dix-huit ans d’administrer sa fortune, ne recevant qu’à des intervalles de moins en moins rapprochés des nouvelles de son mari.

Un matin, Chauny s’éveille, menacée. Les alliés sont aux portes de la ville. On dit qu’ils saccagent tout sur leur passage. Mais il y a pire encore. Au pont du canal, les huit premiers Prussiens qui se présentent sont abattus. Deux heures après, les habitants de Chauny apprennent que s’ils ne paient pas dans les vingt-quatre heures une énorme indemnité de guerre ils seront tous passés au fil de l’épée.

Mme Seron seule, sans défenseurs, est l’une des plus taxées, et elle est forcée, pour payer la part qu’on exige d’elle, de prendre des engagements ruineux.

Elle passe une nuit à creuser le sol de sa cave, sous un tonneau qu’elle roule avec des difficultés inouïes et qu’elle remet en place, aidée de la nourrice de l’une de ses petites filles ; c’est elle qui nourrit l’autre. Mme Seron a caché là ses bijoux, son argenterie, une caisse dans laquelle sont ses papiers les plus importants. Cela fait, elle songe, comme beaucoup d’autres, à abandonner sa maison, qui est très en vue sur la place et dans laquelle vont venir se loger les envahisseurs.

On perd la tête, on fuit, on va « se cacher dans les bois » où les ennemis, dit-on, ne s’aventurent pas.

Elle emporte à peine quelques vêtements, un peu de linge, qu’elle charge comme une pauvresse, dans un sac, sur ses épaules. La nourrice porte les deux petites, et les voilà sur la route de Viry.

En chemin Mme Seron avise un convoi de mulets qui reviennent à vide de la ville où ils ont porté du bois. Chaque bête a deux paniers accrochés à son bât. Elle hisse la nourrice sur l’un des mulets et arrange dans chacun des paniers l’une des petites jumelles. La nourrice est une paysanne qui sait conduire un mulet, mais la jeune femme en ce moment a peur de tout ; au lieu de monter elle-même sur un autre mulet, elle reste à côté de celui qui porte ses petites, la main appuyée à l’un des paniers.

Elle rencontre MM. de Sainte-Aldegonde à cheval gantés de blanc, qui, dit le muletier, attendent leurs « bons amis » les ennemis depuis plusieurs jours et vont au-devant d’eux.

Les Messieurs de Sainte-Aldegonde galopent, et l’allure de leurs chevaux met les mulets en gaieté. Ils s’emportent follement. La nourrice est semée sur la route. Les petites poussent d’affreux cris de douleur ; la mère appelle au secours, épouvantée, courant, pleurant, suppliante.

« Jamais, disait-elle plus tard, je n’ai souffert pareille torture. »

Le muletier enfourche l’un des derniers mulets et galope vers celui dont les paniers contiennent les jumelles. Il l’arrête. La mère et la nourrice, qui est seulement blessée sans gravité au front et à la joue, accourent, et chacune enlève l’une des petites qui ont les mains, la figure en sang, et sont évanouies. Les malheureuses tiennent les jumelles dans leurs bras ; elles les regardent étranglées par le chagrin, comme hébétées, sans un mot : elles pleurent…

Machinalement elles rebroussent chemin, reviennent à Chauny ne sachant où elles sont ni ce qu’elles font, les yeux rivés au petit visage immobile et sanglant ; elles entrent dans une maison, demandent de l’eau, lavent les écorchures. La pauvre mère a conservé sa besace, le sac de linge. On déshabille les mignonnes, on change leurs robes maculées, on les frotte avec du vinaigre, avec de l’eau-de-vie. Presque en même temps elles rouvrent les yeux pour se plaindre douloureusement.

Leurs plaies continuent de saigner et elles font pitié. Lorsque Mme Seron arrive devant sa maison, des cosaques s’apprêtent à faire sauter la porte fermée ; la nourrice s’approche avec la clef pour ouvrir. Elle aussi a le front et la joue entourés d’un linge ensanglanté. L’enfant qui est dans ses bras gémit, l’autre dans les bras de sa mère crie.

Les cosaques apitoyés parlent un peu le français. Ils sont quatre : deux prennent les petites, les bercent, tandis que leur mère et leur nourrice lavent une fois encore le douloureux visage et appliquent du taffetas gommé sur les écorchures.

Mme Seron, au bout de quelques heures, est un peu rassurée sur ses petites, elle l’est complètement sur les cosaques qu’elle traite de son mieux ; les jours suivants ils aident au ménage, la cuisinière s’étant enfuie « dans les bois » ; ils promènent les jumelles, les amusent, les soignent avec dévouement, car elles ne se remettent pas de l’ébranlement qu’elles ont subi et elles boivent du lait de nourrices qui ont été trop bouleversées, qui restent fiévreuses.

Les petites filles dépérissent, et un ami de leur père, malgré l’énergie de sa médication, ne peut les sauver ; elles sont prises de convulsion et meurent toutes deux le même jour. Les cosaques pleurent les enfants avec la mère.

Seule, toute seule, souffrant des malheurs de son pays, car elle est très Française, désespérée de la mort de ses adorées petites, de la mort de sa grand-mère, de l’absence de son mari, des dangers qu’il court, exploitée par des gens d’affaires contre lesquels elle se débat, la vie devient si atroce pour la jeune femme qu’elle tente de se suicider. Un cosaque la sauve ; ses camarades et lui la consolent si naïvement, de façon si touchante, qu’elle se laisse tristement vivre.

Mme Seron a répété toute sa vie et elle l’a profondément gravé plus tard en moi, sa petite-fille, un axiome : « Il faut haïr les Anglais, craindre la brutalité prussienne, aimer les Russes. »

Mon grand-père revint de l’armée suivi d’une Allemande qui ne l’avait pas quitté et qui refusait de croire à son mariage. Il eut toutes les peines du monde à s’en débarrasser, et il n’y parvint que parce que sa femme s’en mêla. Blessée au cœur, Pélagie ne trouva la force de réagir que dans sa passion du roman. Elle en vécut un et sa lutte avec sa rivale fut des plus mouvementées. Finalement elle obtint, après avoir été assaillie chez elle par « l’Allemande », que celle-ci fût conduite à la frontière.

Le docteur Seron avait assisté à des batailles parmi lesquelles celles de Lutzen et de Bautzen occupaient la première place. Il en parlait sans cesse comme aussi des bras et des jambes coupées avec son maître Larrey, chirurgien en chef des armées impériales, jambes et bras dont le nombre croissait d’année en année.

La fidélité conjugale de Pierre, émiétée dans ses campagnes, ne se retrouva plus. Il acquit la réputation d’une sorte de don Juan, sur les conquêtes duquel les mauvaises langues de la ville ne tarissaient pas.

Quand je suis devenue grande, combien de grands-oncles m’a-t-on dénoncés !

Ayant été privé de vin en Allemagne il l’aima davantage à son retour en France. Très sobre le matin jusqu’à l’heure du déjeuner, heure à laquelle il rentrait après avoir fait ses opérations à l’hôpital ou en ville, il buvait régulièrement par jour à la maison douze bouteilles d’un vin de mâcon léger, toujours le même. Dire qu’il se grisait, ce si grand et si gros homme, serait excessif, mais il était, l’après-midi, bavard, goguenard, hâbleur, au point que toutes les plaisanteries, tous les demi-mensonges étaient à Chauny et aux environs appelés des « seronnades ».

La passion de ma grand-mère pour son mari s’en était allée illusion par illusion, malgré l’effort prodigieux qu’elle avait fait pour ne pas juger mon grand-père sur les premières preuves données par lui de ses appétits matériels, de sa façon brutale de jouir de la vie. La force de Pierre était telle dans tous les exercices du corps, à la chasse, à la pêche, qu’il lassait les plus intrépides ; son amour du remue-ménage était si naïf, sa gaîté si exubérante qu’on pardonnait à ce tempérament des emportements, des excès même qu’on n’eût point pardonnés à d’autres.

Mais peu à peu il fatiguait à la maison tandis qu’on se l’arrachait au dehors. Sa femme le vit partir à l’aube, rentrer tard dans la nuit sans aucun regret. Jamais à l’heure des repas il ne se faisait attendre, et il lui fallait prendre pour cela une peine extrême.

« Il est de la dernière galanterie, répétait-il, traînant son accent grasseyant sur le mot dernière, de ne pas laisser la compagne de sa maison, sinon de sa vie, seule à table. »

Une fille, Olympe, était née dans le ménage après le départ de l’Allemande ; sa mère la nourrit, l’éleva avec amour, et l’on devine si l’imaginative Pélagie rêva de bonne heure au roman du mariage de celle qui devait rester son unique enfant.

Malheureusement Olympe la désolait par son peu de fantaisie, s’intéressant beaucoup, dès l’âge le plus tendre, aux détails du ménage, tracassière, popote même, disait sa mère ; elle refusait de lire, se désolait des absences de son père dont elle incriminait tout haut les motifs sur les ragots des bonnes, lui faisait des scènes, reprochait aigrement à sa mère le nombre des livres qu’elle dévorait et apportait, dans un intérieur où la légèreté d’une part, la résignation de l’autre, eussent entretenu le calme, une agitation qu’alimentaient des disputes continuelles.

Cependant les deux époux fort désunis étaient fiers de la beauté de leur fille.

Le père disait volontiers :

« Il lui faudra un prince ! »

La mère répondait :

« Un berger lui plaira mieux. »

Rien n’annonçait que cette admirable statue dût s’animer un jour. Olympe eut quinze ans. Dans la famille quinze ans avaient, jusque-là, sonné à toute volée l’âge du mariage, et les parents d’Olympe se sentaient humiliés à la pensée que personne encore ne leur avait demandé leur fille.

La romanesque Pélagie rêvait pour Olympe, comme autrefois pour elle, un mariage imprévu. Cette fois, il ne fut point prédit. Jamais Mme Seron ne put décider sa fille à venir avec elle consulter une nécromancienne. Hélas ! la voie restait obscure, mais de même qu’il lui avait été impossible de rencontrer son héros dans la jeunesse de la ville, de même ce héros lui paraissait introuvable à Chauny pour Olympe.

Comment, se dira-t-on, ne jugeait-elle pas son expérience de l’imprévu lamentable ? Non, pas du tout. Pélagie ne regrettait rien et c’eût été à refaire qu’elle aurait refait le même mariage avec toutes ses conséquences.

Le roman désiré avait en somme été écrit. Combien de dénouements ressemblaient au sien ? La grande affaire est d’avoir aimé. Son mari, don Juan, ne la révoltait pas. Elle, l’épouse fidèle, quoiqu’elle se fût reprise, conservait dans le roman vécu une figure sans banalité. L’époux, forcé au respect, ne pouvait non plus regretter le passé et il y faisait parfois galamment allusion, ajoutant :

« C’est encore à l’affection de ma moitié que je suis le plus constant à travers mes inconstances. »

Et c’était vrai, il aimait sa femme ; et n’eût pas hésité à lui sacrifier ses plus tendres amies. Jamais il ne la contrariait dans aucun de ses projets. Il répétait avec elle : « Que faire, où chercher, comment découvrir le mari d’Olympe ? »

Ils habitaient la rue de Noyon, la maison de la place étant devenue odieuse à Mme Seron qui y avait perdu sa grand-mère, les deux jumelles, subi l’invasion et les scènes de l’Allemande. Or, dans cette rue, en face de l’une des fenêtres du grand salon où Pélagie passait la plus grande partie de sa journée à broder et surtout à dévorer des romans à la douzaine, se trouvait la grande porte de sortie d’une pension de jeunes gens. Mme Seron connaissait chaque élève, chaque professeur.

Elle avait remarqué, parmi ces derniers, un garçon de haute taille et de belle mine, qui ne sortait jamais sans avoir un livre à la main. Il saluait Mme Seron avec respect plusieurs fois par jour, car elle levait machinalement les yeux chaque fois que la porte d’en face se refermait bruyamment.

Un beau soir que le directeur de la pension, M. Blangy, venait consulter le docteur qu’il savait trouver à l’heure du repas, Mme Seron le questionna sur son nouveau professeur :

« Mais c’est toute une histoire très romanesque.

— Contez-nous-la.

— Il s’appelle Jean-Louis Lambert. Son père fut apporté nouveau-né par une sage-femme, vêtu d’une robe couverte de broderies et de dentelles, à un cultivateur aisé de Pontoise, près Noyon, lequel n’ayant pas d’enfants, consentit à prendre le petit qu’on lui dit orphelin et à l’élever. Une fille tardive étant née cinq ans après, on maria plus tard les deux jeunes gens qui s’aimaient.

« Mon professeur est l’aîné de quatre enfants. Son père en voulut faire un prêtre et le plaça au séminaire de Beauvais. Là, dès son entrée, il fut remarqué pour son intelligence, son ardeur religieuse, son talent poétique et bientôt pour sa science théologique qu’on lui fit de bonne heure professer.

« L’archevêque de Beauvais protégea et prit Jean-Louis Lambert comme secrétaire. Point cagot, mais très pieux, mystique même, on avança pour lui l’époque de son entrée dans les ordres majeurs.

« La veille du jour où il devait prendre ses nouveaux engagements sacerdotaux, il assista au dîner que l’archevêque offrait aux membres du haut clergé du diocèse et il entendit, ô scandale ! ces Messieurs parler comme de simples convives à table. A mesure que l’agape se prolongeait, on échangea sur les choses de la terre, et même en riant sur celles du ciel, des mots d’esprit qui parurent à Jean-Louis Lambert soufflés par le diable. Une plaisanterie banale, sur les vieilles dévotes piliers d’église qui se confessent pour des balivernes, mit le comble à la révolte du jeune postulant. Pour quelques goguenardises, le pauvre séminariste était si naïf, si peu du monde, qu’il sentit tout l’échafaudage de ses croyances s’effondrer en lui. Il eut l’envie de parler, de jeter l’anathème sur ceux qui lui parurent des blasphémateurs ; mais tout tremblant il se glissa hors de la salle à manger, monta dans sa chambre, prit une valise où il entassa ses livres, le manuscrit de ses « cantiques à la Vierge », sa mince garde-robe, et sortit affolé de l’archevêché, toujours courant, faisant à pied vingt-quatre lieues et arrivant chez son père, demi-mort, désespéré, déclarant que jamais il ne serait prêtre.

« Son exaltation, cette course effrénée, l’enfiévrèrent au point de mettre sa vie en danger. Guéri, il subit l’assaut du vieux curé de son village qui l’avait formé, de ses maîtres eux-mêmes qui vinrent pour le reprendre et calmer ses indignations. On parvint à lui prouver qu’il s’était ridiculement exagéré les choses, mais sa vocation était à ce point atteinte que ses désillusions en firent bientôt un athée.

« Je vous confie, ajouta M. Blangy, qu’il m’inquiète comme professeur de philosophie, et je lui ai fait ces derniers jours des observations qui l’ont irrité ; mais il est à tel point travailleur et instruit, si plein de loyauté et de conscience que, malgré mes réserves, je ne regrette pas de l’avoir attaché à ma maison. Ses élèves l’adorent ; ils font avec lui des progrès rapides, et, sans sa rage des négations, je crois que je songerais à me l’associer. »

Il n’en fallait pas davantage à la mère d’Olympe pour se monter la tête. Le roman était à sa portée. Ce jeune homme déclassé, puisqu’il avait brisé sa situation première, sans fortune, elle allait le protéger, en faire quelqu’un, s’intéresser à la carrière qu’elle lui imposerait, celle de médecin. Elle aurait en lui un fils reconnaissant, qui deviendrait le mari de sa fille, son gendre, et, qui sait, peut-être bientôt le père d’une petite fille, qu’elle aimerait comme sa grand-mère l’avait aimée et qu’elle élèverait comme elle avait été élevée…

« Aussi mal, lui dit en riant son mari, à qui elle confia sur l’heure ses projets. »

Un dimanche, Mme Seron invita Jean-Louis Lambert à déjeuner. Il crut, en recevant cette invitation, devenir fou, car il était éperdument amoureux d’Olympe, de l’étoile inaccessible…

Après le déjeuner, mon grand-père s’étant, selon son habitude, empressé de sortir, et comprenant d’ailleurs, malgré certaine curiosité, qu’il serait de trop, Olympe, de son côté, ayant quitté la maison pour passer l’après-midi chez une amie, la romanesque Pélagie, seule avec son protégé, celui qu’elle appelait déjà intérieurement son « cher enfant », éprouva l’une des plus douces joies de sa vie.

Elle l’interrogea d’abord. O merveille ! Son ambition eût été d’être médecin ! Mais il ne pouvait imposer aux siens la dépense que nécessiterait l’accès d’une carrière nouvelle. Ils étaient tous si bons pour lui, son père, sa mère, ses sœurs, si dévoués ; est-ce que son jeune frère ne venait pas de s’engager pour que lui, l’aîné, redevenu laïque, n’eût pas à faire son service militaire ?

Mme Seron nageait en pleine félicité. Elle parla et apparut au jeune professeur semblable aux fées irréelles et bienfaisantes qui, d’un coup de leur baguette magique, transforment un bûcheron en prince, un déshérité en l’homme le plus fortuné du monde.

L’émotion de Jean-Louis Lambert, sa reconnaissance, eurent des accents passionnés d’une grande noblesse et firent verser de douces larmes à celle qui devenait pour lui la mère idéale.

Ils convinrent de toutes choses, se comprirent et s’entendirent. Jean-Louis — déjà sa protectrice n’ajoutait plus Lambert, — se préparerait à ses nouvelles études durant trois mois et, sous un prétexte quelconque, très plausible, quitterait la pension, irait à Paris où sa future belle-mère, comme avance sur la dot de sa fille, subviendrait à tous les besoins de son gendre jusqu’à ce qu’il ait passé ses examens.

Il doublerait les étapes du travail et sitôt ses titres conquis, il reviendrait, épouserait Olympe que sa mère préparerait à ce mariage.

Ainsi fut fait.

Isolé à Paris avec un seul camarade chaunois, Bergeron, qui plus tard tira un coup de pistolet sur le roi Louis-Philippe, Jean-Louis Lambert travailla avec une ardeur folle. Amoureux pour la première fois et de celle-là même qu’il savait sûrement devoir être sa femme, ayant la frénésie de l’étude, son adoration mystique de la Vierge transformée en désir de possession de l’objet adoré, il vécut dans la fièvre, impatient de mériter le bonheur promis, trouvant, quoi qu’il fît, la récompense supérieure à l’effort qu’il faisait pour l’acquérir.

Le docteur Seron applaudissait de plus en plus au romanesque projet de sa femme, trouvant qu’il était bien à lui, autrefois si cruellement abandonné sauf par des humbles, à lui dont la situation était faite, de protéger un jeune homme travailleur et vertueux.

Ce dernier mot lui emplissait la bouche et amusait la mère d’Olympe chaque fois qu’il le prononçait.

« Nul plus que moi n’estime, n’admire et n’honore la sagesse, la vertu, disait l’amusant mari de Pélagie, car nul n’a pareille conscience de la rareté, de la beauté de ces deux mots. »

Un renouveau de bonne entente florissait entre les époux. Chaque lettre du futur gendre était lue par eux, commentée, admirée, relue même ; ces lettres, jeunes, vivantes, amoureuses, souvent parsemées d’assez beaux vers, ravissaient, rajeunissaient le cœur des parents adoptifs, tout fiers de celui qu’entre eux ils appelaient « notre fils ».

Olympe, entre son père et sa mère chaleureux, surchauffés, restait glaciale. Un jour que tous deux, agacés, lui demandaient si, oui ou non, elle consentait à ce mariage, la jeune fille répondit à sa mère atterrée, à son père révolté de tant de prosaïsme :

« Puisque vous le voulez, puisque vous vous êtes engagé au point que vous ne pouvez plus rompre, je me résignerai ; où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera. »

Ah ! cette phrase, quel rôle elle a joué dans les disputes de la famille Lambert-Seron si fréquentes plus tard.

La mère et le père d’Olympe furent assaillis durant des jours et des nuits par ces mots qu’ils se répétaient effarés :

« Où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera ! »

Jean-Louis Lambert revint donc à Chauny, se maria, un peu chagrin de la froideur de sa fiancée, de sa jeune femme, mais confiant dans sa passion pour inspirer l’amour que lui-même éprouvait.

Olympe Lambert était grande, de taille élégante comme celle de sa mère ; elle avait le teint mat, de grands yeux noirs veloutés et lumineux, la bouche charmante avec de toutes petites dents, un nez fin, aux narines rosées, des cheveux châtains aux reflets dorés ; des bras et des mains splendides, le pied petit ; impossible de voir une créature plus séduisante et de moins belle humeur.

Le docteur Seron, après la mort de son père et de sa mère, était entré en relation de parenté avec l’un de ses oncles du côté maternel, médecin dans un bourg du département de l’Oise entre Verberie et Senlis ; cet oncle très vieux, devenu veuf, sans enfants, céda sa clientèle au gendre du seul parent qui lui restait et accueillit avec bonheur le jeune ménage en sa maison.

Installé près du grand oncle, dirigé par lui, Jean-Louis Lambert réussit merveilleusement auprès de sa nouvelle clientèle, durant trois années. Un fils leur étant né, les jeunes gens furent heureux, lui ne cessant de chanter l’hosanna de l’amour dans ses lettres à son beau-père et à sa belle-mère, elle « broutant » agréablement sans vouloir en convenir.

M. et Mme Seron se félicitaient tous les jours du choix peu banal qu’ils avaient faits d’un mari pour leur fille.

Mais coup sur coup le malheur vint frapper les jeunes époux. Le grand oncle mourut brusquement d’une attaque. Le fils tant aimé, qui déjà, à dix-huit mois, annonçait une intelligence exceptionnelle, mourut en trois jours à la suite d’une gronderie violente de sa mère qui lui donna des convulsions ; enfin le bourg qu’ils habitaient brûla tout entier, sauf la maison du grand oncle dont ses neveux avaient hérité et que Mme Lambert, avec un héroïsme qui fit l’admiration de tous, malgré des blessures qu’elle reçut des tisons enflammés, préserva de l’incendie avec une petite pompe d’arrosage.

Le bourg complètement détruit, déserté, ruiné, la clientèle du jeune médecin se trouva bientôt dispersée et prise par des concurrences d’une ville voisine. La maison de l’oncle fut vendue, très mal vendue, les meubles pour ainsi dire donnés, et, quelques dettes payées, il resta fort peu de chose au jeune ménage qui se réfugia à Verberie, hôtel des Trois-Monarques.

La dot entamée par les études de Jean-Louis Lambert, gaspillée ensuite dans des expériences coûteuses de chimie, — il s’était fait construire un laboratoire, — s’en alla comme s’en allait toujours l’argent qui glissait entre les mains du peu pratique mari d’Olympe.

Très lié avec les Decamps, Alexandre et le peintre qui habitaient en été près de Verberie, Jean-Louis espéra se refaire une situation dans un nouveau milieu.

Certain docteur Bernhardt, grand chimiste, qui habitait Compiègne et venait souvent visiter en ami les Decamps, frappé de la science et des vues originales du jeune médecin, lui proposa de l’adjoindre à des recherches qui devaient l’amener à une découverte aussi extraordinaire que celle de la pierre philosophale.

Un beau jour Jean-Louis, poussé par les Decamps, séduit par une sorte de Méphistophélès allemand, laissa sa femme dans un état de grossesse avancée à l’hôtel des Trois-Monarques ; mais il devait toucher de gros appointements et venir la voir chaque dimanche jusqu’à ce qu’il pût l’installer à Compiègne.

La jeune Mme Lambert avait trouvé le moyen, après la mort de son fils, de blesser sa mère cruellement, alors que celle-ci qui l’avait vue trois fois à peine à Chauny, elle et son mari en trois ans, lui demandait de venir pleurer son enfant avec elle, ajoutant qu’une mère seule pouvait trouver dans sa tendresse des mots pour consoler sa fille de la perte d’un fils.

Olympe écrivit à sa mère que son chagrin était trop silencieux pour être compris par elle. Mme Seron, désespérée d’une telle lettre, s’adressa à son gendre ; mais l’incendie étant survenu la lettre de la belle-mère resta sans réponse directe. Jean-Louis se contenta de lui narrer longuement les péripéties de la catastrophe du bourg, l’héroïsme d’Olympe qui avait sauvé leur maison. Et il ajoutait durement, ingrat pour la première fois de sa vie : « L’héroïsme de votre fille, chère mère, est sans phrases. » C’était souligner le sens de la lettre de sa femme au lieu de l’atténuer.

Il ne désirait pas avoir d’explications avec sa belle-mère, ni la voir chez lui, ni aller chez elle, sachant bien que si les événements l’accablaient, une part de responsabilité lui revenait dans la façon dont il avait gâché ses ressources.

La vente de la maison, le départ pour Verberie, l’entrée chez le docteur Bernhardt, tout cela fut fait sans un mot de Jean-Louis à ses beaux parents.

Le docteur Seron apprit ces choses par son ami l’herboriste de Compiègne, qui vint le voir pour l’avertir et lui donner sur le docteur Bernhardt les renseignements les plus désastreux. C’était pis qu’un intrigant qui menait grand train, et jetait de la poudre aux yeux ; on disait même qu’il ne dédaignait pas l’escroquerie.

Madame Seron, à cette nouvelle, adressa un appel suprême à son gendre, l’éclaira sur le danger qu’il courait, mais, hélas ! trop tard. Complètement hypnotisé par le docteur Bernhardt, passionné pour ses recherches, Jean-Louis, non-seulement ne recevait pas d’appointements, mais il avait jeté le prix de la vente de sa maison et ce qui lui restait de la dot de sa femme dans le creuset du docteur Bernhardt, celui de la pierre philosophale.

J’étais née à l’hôtel des Trois-Monarques. Mon père fit part de l’heureux événement à ma grand-mère par un simple billet. « Votre petite-fille, née le 4 octobre à cinq heures du soir, écrivait-il, s’appelle Juliette. »

Quoi ! cette petite-fille tant rêvée, tant désirée, vivait là-bas, à Verberie, pas bien loin, et elle ne pouvait courir l’embrasser, la prendre, la posséder un instant dans ses deux bras ?

Ma grand-mère ne cessait de pleurer, et mon grand-père pleurait avec elle.

« Cette petite, Pierre, dans une auberge, y penses-tu ? Olympe, notre fille, dans un tel lieu, avec une cloison qui la sépare de quelque brute ivre faisant du tapage. Oh ! j’en mourrai.

— Et son mari loin d’elle, dans un va-et-vient qui ne lui permet pas de surveiller la santé de notre unique fille, celle de notre petite-fille, ajoutait le docteur Seron, c’est affreux. »

Et tous deux, la main dans la main, sanglotaient. Que faire ?

Ils écrivirent encore, l’un après l’autre, mais ne reçurent qu’une seule fois une réponse aussi sèche que courte.

« La mère et l’enfant se portent bien. »

Un client de mon grand-père, commis-voyageur, avait appris à Verberie que mon père était la proie d’un misérable, qui abusait de lui, le faisait travailler comme un manœuvre, lui promettait sans cesse monts et merveilles, lui avait dévoré ce qu’il possédait, et que ma mère, toujours à Verberie, devait une forte somme à l’hôtel et pouvait être jetée dehors, sans ressources, elle et sa fille.

Ma grand-mère, à ces révélations, voulut partir immédiatement ; mon grand-père l’en empêcha. Il expédia le commis-voyageur au propriétaire de l’hôtel des Trois-Monarques, pour l’assurer qu’il serait toujours payé par les parents de Mme Lambert, mais qu’il n’en devait rien apprendre à la jeune femme et encore moins le faire savoir à son mari.

Au retour du commis-voyageur, ma grand-mère eut tous les détails qu’elle désirait, les uns lamentables, les autres heureux.

Ma mère me nourrissait, j’étais un poupon très bien venant, mais, par misère et par le froid, souvent Mme Lambert se privait de feu, disait le commis-voyageur ; or, visiblement, elle s’épuisait. Seulement le maître de l’hôtel, rassuré sur sa créance, allait intelligemment arranger les choses, pour que la jeune mère n’eût plus à souffrir de rien.

Mon grand-père, qui aimait sa fille Olympe plus encore que ma grand-mère ne l’aimait, parce qu’il retrouvait en elle sa propre mère, soumise à son mari jusqu’à sacrifier son enfant, à ses devoirs d’épouse, mon grand-père souffrait à la fois dans sa fille et pour sa petite-fille, tandis que ma grand-mère souffrait surtout pour moi.

Encore une fois ma grand-mère voulut partir. Mon grand-père la calma avec la même phrase qu’il lui répétait sans cesse :

« Tu troubleras le lait de ta fille et tu tueras ta petite-fille. Attends au moins neuf mois, alors tu pourras sevrer Juliette et selon les événements, nous déciderons. »

Heure par heure, jour par jour, semaine par semaine, lentement comptés, les neuf mois passèrent ; à la fin de ce neuvième mois, le commis-voyageur reçut une lettre du maître de l’hôtel des Trois-Monarques, et la nouvelle que mon père avait suivi, pour des expériences définitives à Bruxelles, le docteur Bernhardt, — lequel, en réalité, échappait par la fuite à des poursuites, et que ma mère et moi nous étions abandonnées…

Aussitôt cette lettre communiquée à mes grands-parents, cette fois il n’y eut plus d’hésitation, et ma grand-mère partit pour Verberie.

Ma mère, vêtue d’une robe usée, grelottait auprès d’un feu de copeaux, maigrie, pâlie, son beau visage plus sombre que jamais ; elle accueillit sa mère par une scène violente, mais ma grand-mère était venue avec des résolutions que rien ne pouvait entamer.

« Tu n’as pas le droit, par fidélité à je ne sais quel devoir d’épouse, dont ton mari me paraît fort peu comprendre la réciprocité, de demeurer dans cette misère, et surtout de l’imposer à ton enfant. Tu vas quitter cet hôtel demain et rentrer chez tes parents. Ton mari, quand il en aura l’envie, viendra aussi bien te chercher chez eux que dans cette auberge. »

Ma grand-mère faillit battre sa fille, quand ce jour-là encore elle répondit :

« Où vous avez attaché la chèvre, il faut qu’elle broute ! »

Exaspérée, ma grand-mère s’écria :

« Mais ton mari ne te donne même pas de l’herbe à brouter ! »

Ma mère s’entêta avec son aigreur habituelle, avec sa mauvaise humeur, avec ses récriminations sans motifs, qu’elle s’appliquait comme toujours à enchaîner les unes aux autres pour prouver qu’elle était rendue malheureuse par tous.

« Mais si tu es jetée à la porte avec ta fille, où iras-tu ?

— A la rue ! et Jean-Louis aura la responsabilité de m’y avoir fait jeter. Je ne veux pas qu’il soit absous de ses actes par personne. »

Ainsi c’était pour établir les culpabilités de son mari qu’elle subissait l’abandon et les privations.

Ma grand-mère n’insista plus ; mais elle mûrit en se taisant le projet de m’enlever.

« Quoi que tu décides, dit-elle après que son siège fut fait, tu dois payer tes dettes si tu en as ici. Veux-tu que je te donne de l’argent ?

— Je veux bien !

— C’est heureux. Combien crois-tu devoir à peu près ? »

Ma mère dit un chiffre.

« Je vais ouvrir mon sac, ajouta ma grand-mère, me faire servir à dîner, t’envoyer du bois, et je reviens avec l’argent qu’il te faut pour acquitter sa dette. »

Ma grand-mère m’a souvent dit, depuis, qu’elle ne m’avait ni regardée, ni embrassée pour ne pas trahir son émotion.

Elle courut trouver le maître de l’hôtel, organisa mon enlèvement avec lui. Une berline serait prête un instant plus tard, qui nous conduirait, ma grand-mère et moi, à la porte du bourg. Le conducteur de la diligence — celle-ci partait une heure après l’entretien qui avait lieu — garderait le coupé, nous prendrait à un point convenu entre le conducteur de la berline et lui, et nous filerions avec un ou deux changements de voiture sur Chauny. Le propriétaire de l’hôtel devait longuement retenir ma mère dans le débat de la note à payer et l’occuper au moins une heure. Il s’engageait à ne pas fournir de voiture à ma mère pour nous poursuivre. D’ailleurs, ma grand-mère comptait ne remettre qu’à ce même directeur de l’hôtel seul l’argent nécessaire à ma mère pour nous rejoindre les jours suivants.

Ma grand-mère savait par le propriétaire des Trois-Monarques à quel chiffre se montait la note, et il fut entendu avec le créancier qu’elle donnerait à ma mère un peu moins, afin que celle-ci ne crût pas pouvoir disposer d’un crédit pour nous suivre.

Ma grand-mère rentra dans la chambre de sa fille, cette fois bien chauffée. Tout était prêt dans sa chambre à elle pour le départ. Un biberon, du lait chaud, un grand châle pour m’envelopper.

Le cœur de ma grand-mère, me raconta-t-elle vingt fois, battait bien plus fort que s’il se fût agi de son propre enlèvement par mon grand-père alors qu’elle était jeune.

Enfin, le maître de l’hôtel fit porter la note et dire qu’il se tenait à la disposition de Mme Lambert, pour la discuter s’il y avait des observations à présenter. Ma grand-mère examina la note, dit à ma mère qu’elle n’avait pas tout à fait la somme, étant forcée de songer à son retour, mais que, à première vue, il lui semblait que le propriétaire des Trois-Monarques ajoutait avec quelque exagération aux dépenses faites l’intérêt du long retard de son paiement.

Ma mère fut de cet avis et dit à ma grand-mère que la somme suffisait, qu’elle discuterait et obtiendrait, à n’en pas douter, une réduction.

« Va, je soignerai ta fille », dit ma grand-mère d’un ton détaché.

Tout réussit à merveille, et c’est ainsi que je fus enlevée à l’âge un peu jeunet de neuf mois et sevrée en diligence.

Je pris goût, paraît-il, au voyage et au biberon. Chaudement enveloppée, je dormis sur le cœur de ma grand-mère. Le matin, ce qui courait derrière les vitres de la diligence m’amusa beaucoup. Le mouvement me plut et me fit danser. Chaque fois que je demandai « maman », ma grand-mère me répondait : « Oui, tiens, regarde, la voilà là-bas. » Aux relais, je marchai un peu, car je marchais ! occupée des chiens, des poules, des gens, fort curieuse et déjà instinctivement conquise par une grand-mère que j’allais vite adorer.

Ma mère, prévenue, par un billet que lui avait laissé ma grand-mère, de mon enlèvement, tarda à venir nous retrouver, mais ma grand-mère savait par des lettres fréquentes du maître de l’hôtel de Verberie que sa fille s’était soignée et ne souffrait pas, qu’en outre, elle avait écrit plusieurs lettres à son mari sans en recevoir de réponse.

Enfin, un jour, ma mère se décida à prendre la diligence, après avoir emprunté une somme strictement nécessaire à son voyage.

Le grand salon de Chauny, avec sa haute cheminée, où brûlait sans cesse un feu de bois flambant, me parut plus agréable que la triste chambre de l’hôtel des Trois-Monarques, et je témoignai mon admiration pour tout ce qui s’y trouvait en envoyant des baisers au feu, à la pendule et surtout à ma grand-mère et à mon grand-père. J’avais de l’espace pour trotter et pour m’amuser, je m’intéressais à tout, dans cette large pièce où l’on recevait, où l’on mangeait, où l’on vivait. J’entendais bien des choses, que je répétais et comprenais. Ma mère ne cessait de gémir sur l’éducation que me donnaient mes grands-parents et sur les airs de « chien savant » que je prenais, mais elle ne parvenait pas à troubler notre entente à quatre, celle de ma grand-mère, de mon grand-père de ma bonne Arthémise et de moi.

Mon père, très malheureux repentant d’un acte de folie, honteux de la croyance aveugle qu’il avait eue dans un exploiteur cynique, était revenu sans un rouge liard chez ses parents, à Pontoise. Il redemanda ma mère par lettre, humilié et soumis, mais ma grand-mère lui répondit qu’elle ne lui rendrait sa femme que le jour où il se serait recréé une position et pourrait justifier de moyens d’existence pour elle. Quant à sa fille Juliette elle ne lui serait jamais rendue.

« J’adopte cette enfant que vous avez abandonnée, livrée à la misère noire, écrivait en terminant ma grand-mère, et elle est à moi tant que je vivrai. »

C’est alors que mon père alla habiter le joli bourg de Blérancourt, à trois lieues de Chauny et à deux lieues de Pontoise-sur-Oise, où demeuraient tous les siens. Un an après il vint prouver à ma grand-mère qu’il était en situation de nourrir sa femme et de remplir les conditions qu’elle lui avait imposées pour la reprendre.

« Retourne brouter ! » dit en riant mon grand-père à sa fille, en lui glissant une bourse très pleine dans la main.

Je restai, bien entendu, chez mes grands-parents. Ni ma mère ni mon père n’eussent osé à cette époque mettre mon séjour en question.

Ce fut bien plus tard que commença la longue série des scènes dramatiques dont je fus la cause, et celle de mes enlèvements et contre-enlèvements.

C’est une chose curieuse que l’effort fait par un esprit vieilli pour retrouver ses premiers souvenirs. On les évoque, ils se dressent sous la forme d’une toute petite personne qu’on parvient à détacher de soi et qui, cependant, continue à faire corps avec ce qu’on est devenue. L’image, la vision du moi est nette, bien gravée dès qu’on se dit : « Quand j’étais enfant. » On se voit telle qu’on fut à certain âge déterminé, mais sitôt qu’on précise un événement, qu’on interroge un fait, on ne peut échapper à sa personne actuelle, et ce fait, cet événement, il est impossible de les débarrasser de leurs enchaînements, de leurs conséquences advenues plus tard.

On voudrait écrire son enfance avec les mots enfants qu’on disait alors, on ne peut pas, et le souvenir ne vous apporte que quelques traits saillants, que quelques phrases naïves qui éclairent le fait enregistré dans la mémoire.

Combien de choses, plus intéressantes peut-être que celles qu’on se rappelle, sont oubliées.

Un jour, ce n’était pas un dimanche, ma grand-mère me mit une belle robe blanche, doublée de rose, brodée par elle-même, avec de petites roues, que j’avais souvent regardé faire, et je les aimais beaucoup, mes petites roues. Plus tard, je mis cette robe à ma fille, et ce fut avec émotion.

« C’est ta fête, tu as trois ans, nous sommes aujourd’hui le 4 octobre, me dit ma grand-mère. »

Trois ans ! ces mots se répétèrent tout seuls dans ma tête ; ils avaient quelque chose de grave et de gai à la fois.

Grandir est le rêve des petits, qui se font de surprenantes illusions à ce sujet… On disait sans cesse autour de moi, ce qui me rendait très fière :

« Elle est grande, très grande pour son âge. Elle a l’air d’avoir cinq ans. »

J’ai retenu tout d’abord comme chiffres ces deux-là et j’abusai de leur emploi à tout propos.

Je me regardais de bas en haut, je songeais aux enfants plus petits que moi et je me trouvais grande, très grande.

Le jour de ce 4 octobre, ma bonne Arthémise m’appela pour la première fois « Mademoiselle ».

Je l’entends encore, ce titre : « Mademoiselle ! »

Ce jour-là, le premier que je retrouve clair en mon souvenir, toutes les personnes qui me virent m’embrassèrent. Je rendis leurs baisers à mon grand-père, à ma grand-mère, en me suspendant à leur cou, mais je me rappelle fort bien que beaucoup de gens me mirent en colère en m’embrassant trop fort. Et pourtant je m’étais laissée embrasser très fort par ma bonne Arthémise qui m’avait « mangée » comme elle disait et par mon grand ami Charles qui m’appelait « sa petite femme[1] ».

Je lui dis, non sans dignité, qu’avec mes trois ans il allait m’appeler sa « grande femme » ce qu’il fit en m’offrant une trompette dont je jouai bruyamment sur l’heure.

Mon grand-père et ma grand-mère attendaient pour dîner mon père et ma mère. Chaque fois qu’ils venaient ils étaient toujours en retard parce que la route, dans la prairie de Manicamp, était si mauvaise, si mauvaise, qu’on racontait aux enfants cette histoire :

Un jour qu’une vache était tombée dans une ornière, le vacher qui la cherchait avec le manche de son fouet n’avait jamais pu la retrouver.

Mais c’est en patois picard qu’il faut entendre ce récit auquel les mots donnent une vigueur particulière surtout au moment où le vacher tourne le manche de son fouet dans l’ornière et n’y sent pas la vache tant elle est enfoncée.

Je courais à chaque instant à la porte de la rue. Je me penchais dehors. J’avais bien un peu peur, le perron me paraissant très haut avec ses quatre marches, mais enfin je pensais que je serais très utile à la cuisine si je pouvais crier la première : « Les voilà ! les voilà ! »

Je m’agitai extrêmement, je tombai même une fois, à la grande frayeur d’Arthémise qui craignait pour ma belle robe.

Enfin mes parents de Blérancourt arrivèrent.

Ils racontèrent une grande histoire dont je ne me souviens plus. Le cabriolet et le cheval avaient beaucoup de boue. Papa, maman, répétaient que la route était exécrable, mot qui me frappa et que j’employai longtemps à tout propos.

Ma mère portait une robe de soie d’un bleu sombre relevée sous des châles. Je la vois encore déplier sa jupe, la secouer ; je l’aide en tapant sur la soie et je dis avec admiration : « Maman est belle ! »

Mon père me prend dans ses bras, il me couvre de baisers. Il répète, lui aussi, que je suis grande, très grande, qu’il y a bien longtemps qu’il ne m’a vue : trois mois. C’est le même chiffre que mon âge, cela doit être beaucoup et papa a l’air si triste qu’il me donne envie de pleurer ; lui-même a des larmes dans les yeux.

On se met à table. Mon grand-père raconte des choses qui font rire, mais je pense qu’on ne rira pas longtemps. Quand mes parents de Blérancourt viennent on finit toujours par se fâcher.

Mon père dit tout à coup :

« Cette fois nous emmenons Juliette. »

Je n’ose pas répondre que je ne veux pas. J’ai bien plus peur de papa et de maman que de mon grand-père et de ma grand-mère.

« Non, je la garde, répond ma grand-mère.

— Il y a plus de deux ans que vous nous l’avez prise, ajoute mon père. Si nous avions encore son frère ou si elle avait une sœur je vous jure que je vous la donnerais, mais, songez, ma mère, je n’ai que cette petite.

— Ce n’est pas à nous, mais bien à vous de lui donner un frère ou une sœur », répond mon grand-père en riant.

Certainement grand-père a raison. Pourquoi est-ce que papa, maman, ne s’achètent pas une petite sœur ou un petit frère ? Comme ça on ne dirait pas qu’on va me prendre à ma grand-mère.

« Il faut nous rendre Juliette, redit mon père, je la veux !

— Jamais ! crient à la fois mon grand-père et ma grand-mère. Elle nous appartient, vous l’avez abandonnée. »

Alors commence une scène qu’il m’est d’autant plus facile de reconstituer qu’elle s’est renouvelée trois ou quatre fois par année durant toute mon enfance. On me tire d’un côté, de l’autre, on m’embrasse avec une figure toute mouillée de larmes, on se fâche, on est très en colère et l’on me rend idiote à force de me demander : « Veux-tu venir avec ton papa, ta maman ? » — « Veux-tu rester avec ton grand-père et ta grand-mère ? »

Moi, je réponds en pleurant, ne me doutant pas de ma cruauté envers mon père qui m’adore.

« Je veux Arthémise, ma grand-mère et mon grand-père. »

Mon père est très malheureux. Ma mère, jalouse de tout et de tous, souffre moins cependant de la passion de ma grand-mère pour moi que de celle de mon père ; mais elle prend naturellement le parti de son mari contre ses parents.

Ce jour-là, comme souvent depuis, mes parents de Blérancourt cèdent, ils s’apaisent. Ma grand-mère, à force de tendresse, de promesses de toutes sortes, obtient qu’on me laissera à Chauny.

Mon père me répète cent fois :

« Tu l’aimes, ton papa ?

— Oui, oui, oui ! »

Et c’est vrai, je l’aime, mon papa, mais pas comme j’aime ma grand-mère.

Il faut commencer l’éducation de Juliette, ajoute ma grand-mère, et elle ne peut se faire qu’à Chauny. Dès la rentrée elle ira à la pension.

Le lendemain, on m’éveille de très bonne heure. J’ai sommeil encore et je résiste. Ce que mon grand-père appelle le « drame de famille » m’a fatiguée. Arthémise me prend dans ses bras à moitié endormie pour que je dise adieu à mes parents de Blérancourt. Ma mère met son chapeau quand j’entre dans le grand salon. Mon père l’enveloppe de ses châles. Ils montent en voiture et je leur envoie des baisers.

« Surtout sois sage à la pension », me dit ma mère en partant.

Un matin, Arthémise m’apporte à moitié endormie dans le grand salon. Je veux qu’on me recouche. Ma grand-mère me dit sévèrement qu’on ne me recouchera pas, qu’Arthémise va m’habiller et que j’irai à la pension.

Comme toujours dans le grand salon à quatre fenêtres que mes souvenirs d’enfant me peignent immense et qui s’est bien rapetissé depuis, je suis auprès du feu, entre ma grand-mère et Arthémise, passant des genoux de l’une aux genoux de l’autre. On m’habille après m’avoir lavée, ce que je n’aime guère quoique ce soit peu de chose, un peu la figure et les mains, et encore mon grand-père eût-il voulu qu’on ne me débarbouillât pas tous les jours, — on ne disait pas alors laver, — l’eau, prétendait-il, donnant des boutons au visage.

Ah ! ce chirurgien cultivait le microbe ! et il n’avait pas dû souffrir en campagne du manque de cabinet de toilette. On ne peut s’imaginer combien peu on se lavait dans notre Picardie en l’an de grâce 1839. On se savonnait seulement le dimanche le visage à la cuisine et les mains tous les matins.

Mon grand-père, à qui le barbier Lafosse faisait la barbe dès l’aurore dans le grand salon, s’essuyait avec la serviette qu’il avait sous le menton au moment où on la lui dénouait, et c’était tout.

Et cependant il paraissait soigné, sa cravate blanche et sa chemise plissée étaient toujours d’une blancheur parfaite, saupoudrées seulement de tabac à priser qu’il enlevait par des pichenettes avec grâce. Ma grand-mère de son côté s’habillait élégamment et se faisait coiffer chaque jour par ce même Lafosse.

Dans les chambres d’hôtel de Picardie, qu’avaient occupé les voyageurs, on trouvait encore, bien longtemps après l’époque dont je parle, des toiles d’araignée au fond des pots à eau.

Au lieu de l’une de mes nombreuses belles robes, ma grand-mère me mit une robe verte que je n’aimais pas.

Mon grand père, après le départ du barbier, chose extraordinaire, ne nous quitta pas immédiatement pour aller à son hôpital. Il me regardait et répétait :

« Pauvre bonne femme ! »

J’éclatai en sanglots sans savoir pourquoi.

Mon tablier blanc est recouvert d’un tablier noir affreux. C’est pour la pension. Je sais bien ce que c’est que la pension. J’ai beaucoup de grandes amies qui y vont. Je pourrais être fière d’être considérée comme une grande, mais je suis désespérée.

Je répète à travers mes larmes :

« Grand-mère, je serai bien sage. Je ne veux pas aller à la pension, garde-moi. »

Mon grand-père trouve qu’on pourrait très bien laisser passer l’hiver avant de m’enfermer dans une prison.

Je crie de plus belle à ce mot de prison.

Arthémise déclare, en pleurant elle-même, que je suis encore trop petite, que c’est un meurtre !

« Un meurtre ! un meurtre ! répète ma grand-mère avec colère. Il faut que cette fille soit folle », dit-elle à mon grand-père qui appelle Arthémise insolente.

Voilà encore un drame de famille ; mais après s’être fâchés on ne se raccommode pas comme avec mes parents de Blérancourt.

« Je vous chasse ! dit ma grand-mère à Arthémise ; aujourd’hui vous ferez vos paquets et demain vous retournerez à Gaumanchon, sortez !

— Tu pouvais la gronder, mais pas la chasser, dit mon grand-père. Cette fille aime Juliette sincèrement. Et veux-tu que je te le répète, elle a raison. C’est un meurtre ! Laisse-donc cette petite jouer encore un an ou deux, elle ne fera que plus de progrès après.

— Je veux qu’elle surpasse les autres tout de suite, répond ma grand-mère ; d’abord je me demande de quoi tu te mêles, je sais ce que je fais ; tais-toi.

— Ta, ta, ta ! » réplique mon grand-père dont la résistance prend toujours fin avec ces trois syllabes.

Ma grand-mère me conduit à la pension. Je comprends qu’il s’agit là d’un événement extraordinaire et que je n’ai qu’à me soumettre.

Mon ami, l’épicier, est sur sa porte. Il salue ma grand-mère, stupéfait de la voir dans la rue un jour « ouvrable ». Il le lui dit et elle répond qu’elle me mène à la pension une première fois.

« Vous voulez en faire une savante », réplique-t-il.

La bouchère est à son comptoir dans sa boutique ouverte. Elle accourt étonnée, elle aussi, et demande à ma grand-mère où je vais avec mon tablier noir, si c’est en pénitence ?

« Pour que vous l’accompagniez dehors, madame Seron, votre Juliette, il faut qu’elle ait été bien méchante », ajoute-t-elle avec un gros rire.

Mais moi j’ai de plus en plus envie de recommencer à pleurer.

La grande porte de la pension, de la prison ! s’ouvre. Elle se referme sur nous avec le bruit du tonnerre.

Nous entrons dans une cour où sont les petites et les grandes. Mme Dufey, la maîtresse de la pension, apparaît. Elle a des moustaches, je la trouve laide et elle me terrifie.

« J’ai eu la mère, j’ai la fille, je suis enchantée », dit-elle.

Mais sa voix gronde.

Ma grand-mère veut me quitter. Je m’attache à ses jupes, je la supplie, je me roule à terre, j’étrangle, je répète en sanglotant :

« Tu n’aimes plus ta petite-fille ! »

Ma grand-mère, pour la première fois, reste insensible à mon chagrin. Elle me repousse. Elle qui m’a tant gâtée jusque-là croit le moment venu d’être sévère avec excès.

« Sois obéissante, me dit-elle, ou tu resteras ici, tu ne reviendras plus à la maison. »

Je me révolte et je réponds :

« J’irai avec mes parents de Blérancourt. »

Mme Dufey intervient.

« Je la garderai à déjeuner avec moi et une autre petite nouvelle, dit la maîtresse de pension ; ne la faites chercher que ce soir. »

Elle m’emporte dans ses bras et ma grand-mère s’éloigne.

Rien, jamais ne m’a paru plus épouvantable que cet abandon. Je me sentais une pauvre misérable petite chose anéantie. Appuyée au mur d’un corridor sous la cloche qu’on sonnait, ce bruit infernal que je n’avais pas la force de fuir me brisait la tête. Poussée par mes nouvelles compagnes j’entre dans une classe noire, triste, on m’oblige à m’asseoir seule au bout d’un banc.

J’ai un accès de désespoir ; je crie de toutes mes forces, j’appelle Arthémise, mon grand-père.

Une sous-maîtresse s’approche de moi, m’ordonne de me taire, me secoue. Je ne me tais pas. Je me défends, je frappe qui me frappe. On me porte dans un grenier et on m’y laisse je ne sais combien d’heures. Encore aujourd’hui, à mon âge, je retrouve l’impression de cette horrible journée et il me semble qu’elle a duré un temps infini. Elle tient autant de place dans mon souvenir qu’une année entière de celles qui l’ont suivie.

La sous-maîtresse revient au moment du déjeuner. Je n’ai pas cessé de crier. Si j’avais su ce que c’était que de mourir je me serais tuée.

« Veux-tu te taire, me dit la sous-maîtresse, qui me frappe durement, veux-tu être sage. »

Je la trouve exécrable, cette méchante, comme la méchante route dont parlait mon père. Je le lui dis et le mot me venge. C’est la première ennemie que je rencontre. C’est la première fois que je suis battue. Je répète exécrable, exécrable ! Elle place un morceau de pain sec à côté de moi et me quitte en me disant :

« Tu céderas ! »

Mme Dufey m’avait oubliée, ma grand-mère le sut plus tard. Je n’ai certainement jamais eu de ma vie une colère plus violente que ma colère contre la porte qui se ferma. Je n’ai jamais trouvé ceux qu’on appelle « les autres » plus implacables que ce jour-là.

A force de pleurer, de hurler, de frapper, je tombai à terre épuisée et je m’endormis.

Je me réveillai dans les bras d’Arthémise en larmes, effrayée de me voir la figure à la fois boursouflée et crispée, elle qui me berçait encore à trois ans, tous les soirs, et m’endormait en me racontant les plus jolies histoires de Caumenchon. Elle répétait :

« On ne t’aime plus, on ne t’aime plus ! »

Maintenant que je m’accrochais au cou d’Arthémise, je redevenais forte, je me sentais une grande volonté de rendre le mal qu’on m’avait fait. Je dis à ma bonne :

« Arthémise, tu m’aimes, toi ?

— Ma petiote, si je t’aime ! répondit-elle.

— Alors Juliette veut aller à Caumenchon, tu lui obéiras. »

Elle résista.

« On dira que je t’ai volée et on me mettra en prison. Je ne veux pas, je ne veux pas, mais je ne lui mâcherai pas la vérité à ta grand-mère, sois tranquille ! si elle ne t’a pas tuée ce n’est pas de sa faute.

— Juliette va à Caumenchon toute seule, tout de suite », répétai-je.

Et comme nous sortions de la pension, je glissai de ses bras, lui échappai pour grimper l’escalier des remparts. Une fois en haut, je me mis à courir de toutes mes forces.

Arthémise me rattrapa, me prit dans ses bras, me supplia une dernière fois de rentrer chez ma grand-mère, et comme je me fâchai de nouveau elle marcha très vite dans la direction de son village.

Lorsqu’elle était trop fatiguée elle me mettait à terre et je courais pour marcher aussi vite qu’elle en lui tenant la main. Il me semblait que je faisais une grande chose, que j’avais raison et que ma grand-mère avait tort. En courant ou dans les bras d’Arthémise je ne cessai de répéter les deux mots qui me paraissaient les plus expressifs : « C’est exécrable, ma bonne Mise, c’est un meurtre !

— Oui, un meurtre, disait Arthémise, et on va voir ce qu’on va voir ! »

Nous marchions dans la boue ; il faisait une nuit noire, et si je n’avais pas été avec Arthémise je pensais que j’aurais eu bien peur à cause des grandes ornières dans lesquelles on perdait les vaches.

J’avais faim, très faim, et je me croyais une petite fille bien malheureuse, bien abandonnée, mais bien courageuse.

Nous étions arrivées à Caumenchon, près de la maison de ma bonne. La porte était ouverte. Un beau feu brillait dans la cheminée. Le père et la mère d’Arthémise me parurent plus vieux que mon grand-père et que ma grand-mère, mais je n’osai pas le dire.

Ils mangeaient la soupe et se levèrent effrayés en me voyant.

« Pourquoi amènes-tu la demoiselle ici ? s’écrièrent-ils.

— On lui voulait du mal.

— Qui ça ? dit le père.

— Les maîtres.

— T’es folle, c’est pas des affaires, c’est pas des affaires, répéta la mère.

— J’ai faim, voulez-vous me donner un peu de soupe ? » demandai-je en prenant le ton d’une pauvre petite mendiante.

Les braves gens me servirent tous deux.

« Mangez, mam’zelle, tout ce que vous voudrez », me dit la mère.

Cette soupe de Caumenchon me parut délicieuse.

Quand je fus réchauffée, nourrie de pommes et de noix, après ma soupe, Arthémise me conduisit dans une chambre au plafond très bas et me coucha en me déshabillant à moitié seulement. Elle laissa une chandelle allumée sur une planche en me disant qu’elle allait bientôt revenir se coucher avec moi.

Les draps du lit étaient bien gros et bien gris. Il y avait des toiles d’araignées et des araignées qui couraient aux poutres ; mais je n’en avais pas peur comme une petite amie avec qui je jouais et qui poussait des cris quand elle en voyait une, même au jardin, aux arbres.

Dans la chambre se trouvaient des barreaux de bois entre lesquels passaient des petites figures de lapin.

Ma tête me brûlait beaucoup ; j’entendais un grand bruit dans mes oreilles. Il me sembla que les petits lapins me regardaient pour me demander mon histoire. Je me mis à genoux sur mon lit et je leur dis :

Notes in this chapter

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