PRÉFACE (continued 4)
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Mon père m’écoutait, ses yeux fixés sur les miens ; les rênes dans ses mains étaient si molles que tout à coup pris de gaieté ou énervé par la fatigue, Coq fit quelques bêtises, les premières.
Une correction le cingla et le calma.
« Ce Coq, dit mon père, est indigne d’une trop grande confiance. »
Et il ajouta :
« Parle, ma Juliette, parle. Si tu savais la joie que tu me causes ? Tu aimes la nature comme je l’aime, tu la sens comme je la sens, tu la poétises comme je la poétise. Ah ! le vieil Homère me rend aujourd’hui ce que je lui ai donné en t’apprenant à l’aimer, c’est lui qui a mis en toi l’amour des choses. Tu seras païenne un jour, j’en suis certain.
— Oh ! papa, le vilain mot, ne dis pas cela, surtout jamais devant ma grand-mère, cela la ferait trop souffrir, et ce n’est pas vrai ; ce ne sont pas les nymphes, les hamadryades, les dryades que je voyais, que j’écoutais dans mon jardin, c’étaient vraiment mes arbres, mes plantes et mes fruits.
— Bien, bien, dit mon père, j’ai promis à ta grand-mère, à ta mère, de te laisser faire à leur gré ta première communion. Elles m’ont pris ton enfance, qu’elles la gardent ; mais ta jeunesse m’appartient et nous recauserons de tout ceci. J’ai maintenant pour me calmer, pour me faire attendre patiemment, et les jours que j’entrevois, et ce que tu viens de me dire, ma Juliette chérie.
— N’ayant plus mon jardin, il faudra pour ne pas trop souffrir de l’avoir perdu, que j’oublie tout ce que j’y ai aimé et compris, répliquai-je. J’ai tant de morts à pleurer, j’ai tant entendu d’arbres abattus, gémir, pousser leur dernier cri, qu’en y songeant, je crois les entendre encore et que mon cœur se serre et que c’est affreux d’avoir détruit tant de ces vieux serviteurs qui donnaient de si doux fruits pour se faire aimer, que c’est un crime de recouvrir de graviers une bonne terre qui ne demandait qu’à nourrir les graines et à se couvrir de récoltes. »
Le soir de ce jour, mon père s’arrêta à un relais de poste, dans une grande auberge, claire et propre, où j’allai voir rôtir à la cuisine une dizaine de poulets embrochés. C’était là que dînaient les voyageurs de la diligence.
Lorsque mon père me coucha dans l’un des deux immenses lits de notre chambre, j’avais la fièvre et je rêvai haut de mon jardin toute la nuit. Mon père m’empêcha d’en parler le lendemain, et il me conta de belles histoires grecques qu’il ne m’avait pas encore contées.
Notre voyage s’acheva sans incidents et je trouvai ma grand-mère follement heureuse de me revoir, mais comme nous arrivions tard et que j’étais très lasse, on me mit au lit immédiatement. La porte de la chambre de ma grand-mère, qui voulut absolument que je couche auprès d’elle cette nuit-là, parce que mon père lui avait parlé de ma fièvre, cette porte était ouverte. J’entendis mon père qui disait à mon grand-père et à ma grand-mère :
« Je ne crois pas qu’elle se console d’avoir perdu son grand jardin.
— Comme il est clair qu’elle se mariera avec un gentilhomme campagnard, répartit en riant mon grand-père, comme l’éducation qu’elle reçoit de ses tantes doit la conduire à épouser quelque Roussot perfectionné, elle pourra pendant et après sa lune de miel, se payer des arbres et de la terre. Ne nous apitoyons donc pas exagérément sur son malheur actuel. »
Mon grand-père et ma grand-mère s’étaient tout naturellement querellés en mon absence. J’en eus la preuve par la réponse de ma grand-mère. Le on que j’avais presque banni, ayant repris ses droits.
« On plaisante toujours, dit-elle, même sur ce qui peut le plus m’évouvoir : les chagrins de Juliette. Depuis que j’ai vu ce qu’elle souffre de la privation de son jardin, je me reproche douloureusement de le lui avoir enlevé. On devrait comprendre cela et n’en pas rire. On sait bien cependant que je ne pouvais courir le risque de faire de la peine à Juliette que mue par un sentiment se rapportant à elle, et que ce sentiment, il m’est impossible de le crier sur les toits.
— Bien, bien, répliqua mon grand-père, on n’a pas besoin de leçon, on aime sa petite-fille autant que père et mère et grand-mère, on tient à plaisanter sur les chagrins de Juliette et on continuera par la simple raison qu’on croit que ce sera une façon de la consoler. »
Les regrets de ma grand-mère adoucirent mon chagrin ; mais que de fois mon pauvre grand-père fut rabroué à propos de sa « façon de me consoler ».
Il est impossible de soupçonner aujourd’hui l’importance qu’avait à l’époque de mon enfance un voyage en chemin de fer. Tout Chauny en avait parlé lors de mon départ, tout Chauny m’interrogea au retour. Quand je sortais avec mon grand-père, on m’arrêtait dans la rue pour me demander si c’était bien effrayant, un chemin de fer.
La vérité est que les horribles sifflets, le bruit sourd et menaçant de la locomotive, les tunnels, oh ! les tunnels ! l’affreuse fumée noire qui faisait de vous des charbonniers en quelques heures, tout cela m’avait fort inquiété et me paraissait une chose venue en droite ligne de l’enfer.
« Ça écorche les oreilles, ça aveugle si on met le nez à la portière, ça secoue à faire trembler, c’est laid, et ça enlaidit », répétais-je à tous ceux qui me questionnaient.
A la pension, mon succès était fou. Chaque « grande » m’interrogeait pour elle et pour sa famille, chaque « petite » voulait savoir toute l’histoire du chemin de fer, de la mer, des bateaux.
Mon grand panier de coquillages fut vidé en quelques jours. Le grand nombre de mes cadeaux s’écoula vite. Une semaine après mon retour, il ne me restait plus rien.
« Ça, disais-je de mes coquilles, ça n’a pas été acheté, je les ai ramassées moi-même à la vraie mer ! à la mer en vrai ! »
Ces mots produisaient un effet immense. Aux récréations, je pérorais entourée sans cesse d’un grand nombre d’auditrices yeux ronds et bouches bées. Des questions partaient de tous côtés. On ne se lassait pas d’entendre mes récits toujours les mêmes. L’histoire de la femme guillotinée sous le tunnel faisait frémir toutes mes compagnes.
« Pourquoi aussi est-ce qu’elle s’est penchée par la portière, disaient les « grandes », on doit faire attention quand on voyage ; en voyage on court toujours de très grands dangers, il n’y a qu’à en lire pour le savoir. »
Les « petites » demandaient surtout si la femme guillotinée sous le tunnel avait des enfants et s’ils étaient là.
Lorsque je répondais oui, panique générale. La nichée questionnante s’éparpillait avec des oh ! effarés.
Il faudrait aujourd’hui qu’une élève dans une pension eût hiverné au pôle Nord et raconte qu’elle a vu une mère broyée par un icefield sous les yeux de ses enfants, pour produire l’effet de mon chemin de fer et de ma femme guillotinée sous un tunnel. On commençait à construire la ligne de Paris à Saint-Quentin qui devait traverser Chauny et la question du chemin de fer était passionnante pour tout le monde.
J’avais, à la maison, procédé avec un grand art. Chaque soir, après le dîner, je racontais à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, à mon ami Charles qui n’eût manqué sa soirée pour rien au monde, je racontais, dis-je, l’une de mes journées, jamais plus, jamais moins, et mes récits durèrent autant que mon voyage avait duré.
J’avais manqué tout un mois de catéchisme, mais M. le Vicaire qui nous instruisait eut pour moi des indulgences. Lui-même s’intéressa énormément à mon voyage, et me demanda, comme tous me le demandaient, mes impressions sur le chemin de fer et sur la mer.
Mes réflexions lui plurent et il en fit part à M. le Doyen, qui lui-même voulut me questionner. Je lui dis que le chemin de fer était une invention abominable, sifflante, une invention de l’enfer avec ses feux et sa noirceur diabolique.
Ce voyage, décidément, me faisait une situation à part. Dans la ville de Chauny, j’étais par lui autre chose que les autres jeunes personnes de mon âge. M. le Doyen, à mesure que l’époque de la première communion approchait, s’occupait de plus en plus de moi. Il me désigna pour prononcer les vœux du baptême et pour conduire l’une des files des communiantes à la Sainte Table. L’évêque de Soissons venait cette année-là, comme tous les deux ans, faire la confirmation. Je fus choisie encore pour lui adresser le compliment de bienvenue à la cure.
J’étais la plus jeune et la plus grande parmi les communiantes. Ma grand-mère et mon grand-père, Blondeau, mon ami Charles, ne s’occupaient plus, depuis que le récit de mon voyage était terminé, que de ma première communion. La mousseline la plus fine avait été commandée par ma grand-mère pour ma robe et pour mon voile. Le blanc m’allait à merveille, me répétait-on, et j’allais être la plus belle. Mon ami Charles m’apprenait à dire mes vœux de baptême et mon compliment à Monseigneur, de façon plutôt théâtrale que pieuse.
J’avais pour amie intime une étrange créature de mon âge, petite autant que j’étais grande, spirituelle, mauvaise langue, endiablée, dont l’influence sur moi n’était rien moins que bonne. Chaque fois qu’elle me voyait un enthousiasme, une admiration, elle s’acharnait à les démolir. Son nom était Maribert[3]. Nous étions liées depuis quatre ans, nous avions eu des brouilles très graves, des réconciliations dont toute la pension s’était occupée.
Maribert faisait sa première communion en même temps que moi. Elle était pensionnaire et très surveillée parce qu’elle se permettait sur le catéchisme des réflexions qui scandalisaient les moins recueillies. Souvent, elle répondait à M. le Vicaire, elle lui tenait tête en discutant les articles qu’il nous expliquait.
« Vous serez rejetée de l’Église si vous ne vous soumettez pas, lui disait parfois M. le Vicaire, vous avez l’esprit d’une renégate. »
Elle osait répondre :
« Je suis philosophe, j’ai l’esprit fort ! »
Je devins pensionnaire durant le mois qui précéda ma première communion ; M. le Doyen, ayant constaté que je me préparais mal chez mes grands-parents, obtint d’eux qu’ils se sépareraient de moi jusqu’au « grand jour » ; Maribert trouva moyen de m’avoir comme voisine de dortoir et alors aux récréations, en classe à l’aide de petits papiers qu’elle me glissait, elle commença à travailler mon esprit dans le sens de l’incroyance ; elle s’efforça de me prouver que M. le Doyen n’était nullement évangélique, que M. le Vicaire qui nous instruisait préférait un bon dîner à une bonne messe, que Mlles André, nos maîtresses, étaient beaucoup plus préoccupées de ne pas perdre leurs élèves que de les instruire et de les perfectionner.
« Ainsi moi, me disait-elle, on devrait me renvoyer, ces demoiselles savent très bien que je change toutes les idées que je veux changer, que je suis une perturbatrice, que je ne ferai pas ma première communion sérieusement et que j’empêcherai toutes les autres, toi la première, de la faire avec l’onction, avec la dévotion nécessaires ; et on me garde, moi brebis galeuse, dans le troupeau. »
Je subissais l’influence de Maribert, et l’on eût mieux fait de me laisser auprès de ma grand-mère qui, quoique trop préoccupée pour moi des choses de ce monde, ne pouvait qu’augmenter ma foi.
Le matin du jour de ma première communion j’étais triste, mécontente, je ne me sentais pas ce qu’il eût fallu être, et j’enviais les joies de celles qui ayant eu la force de résister à la diabolique Maribert avaient sur le visage une expression de béatitude.
Au moment de partir pour l’Église, Maribert me glissa dans la main un morceau de chocolat en me disant avec ses yeux luisants et démoniaques : « Mange ! »
Et en même temps je l’entendis croquer la moitié de la tablette qu’elle m’avait donnée.
Je lui jetai son chocolat à la figure. Ah ! cela non ! C’était trop. Je voulais bien, moi aussi, avoir l’esprit fort, mais je ne voulais pas commettre un sacrilège, mentir, communier ayant mangé !
Mon amie m’apparut tout à coup dans sa malfaisance et je m’efforçais d’arracher en un instant de mon esprit les idées que j’avais reçues d’elle, idées peu nombreuses d’ailleurs dans le mince bagage commun que nous possédions.
Cependant une grande douleur m’étreignit ; ne venais-je pas de rompre avec une confidente, une amie de quatre années ? (les années sont si longues dans la jeunesse).
Maribert, hélas ! m’avait fait perdre l’élan de la prière et, cet élan-là seul en un pareil jour eût pu me consoler de la grande brisure que je sentais en mon cœur.
J’étais émue à tel point que mes larmes coulaient sans que j’en aie conscience.
« Tu es bête entre les plus bêtes, me dit Maribert. Je ne te parlerai plus de ma vie.
— Tu es méchante entre les méchantes, lui répondis-je, et je me reprocherai toute mon existence d’avoir aimé une maudite comme toi. »
L’heure était venue de partir pour l’Église. Nos mères nous attendaient au salon.
Ma mère était là et ma grand-mère. Je me jetai dans les bras de toutes les deux, je les embrassai avec ardeur et elles furent édifiées en voyant ma pâleur, mes yeux rougis.
Ma grand-mère en toilette de laine blanche, en chapeau noir, avec une écharpe de soie noire frangée, me parut très bien habillée. Ma mère était fort belle quoique sa toilette fût d’une grande simplicité. Elle avait une grande capote de paille d’Italie nouée avec des rubans de velours noir, une robe de soie puce, traînante, sans aucun ornement, et une écharpe de tulle brodée par elle merveilleusement, attachée aux épaules avec des épingles de turquoise. Je ne me lassais pas de l’admirer.
« Que maman est belle, dis-je tout bas à ma grand-mère, regarde-la donc.
— Oui, me répondit tout haut ma grand-mère, et ce serait bien qu’elle jouisse un peu de sa beauté, qu’elle en soit reconnaissante au bon Dieu ; mais, hélas ! je suis sûre qu’elle s’imagine qu’on la regarde avec malveillance. »
Ma mère levait les épaules.
« Juliette, ajouta ma grand-mère, voilà pour toi un beau jour, ma petite-fille ; puisse-t-il dominer toute ta vie, puisses-tu en comprendre pieusement la portée. Je vais prier Dieu de toute mon âme pour qu’il en soit ainsi. »
Nous sortons de la pension, moi en tête, mes compagnes une à une me suivant ; nous formons la file et nous marchons par les rues jusqu’à l’Église.
L’orgue nous accueille avec un chant d’allégresse. Mon cœur bat à me faire mal, puis peu à peu un grand apaisement se fait en moi. Je renie le mal, je renie Maribert que je vois là-bas, dans la file, la figure enlaidie par un vilain sourire. Je la regarde de haut froidement, fièrement, et je lève les yeux au ciel pour lui prouver que je ne suis plus sous l’influence de ses vilaines prédications. Je me sens bien ce que je dois être dans le lieu saint pour la cérémonie qui s’accomplit.
Je récite mes vœux de baptême simplement, d’une voix forte, sentant bien ce que je dis. Je songe à ma grand-mère qui m’écoute et à laquelle je confierai le soir même tout ce que je lui ai caché jusqu’à ce jour sur Maribert. Je communie en paix, je rentre chez ma grand-mère, heureuse de retrouver mon chez moi et d’y revenir délivrée de Maribert qui ne me manquera plus jamais quand je serai loin d’elle.
Le lendemain, au presbytère, je dois dire mon compliment à Monseigneur.
Mon grand-père a raconté que Mgr de Garsignies est un ancien officier de cavalerie, ma grand-mère a ajouté qu’il a eu une existence aventureuse, très romanesque et ce qu’on en dit à la table de mes grands-parents m’enlève la peur qu’il me faisait.
Souriante je lui débite mon compliment en le regardant sans trouble. Lui-même me sourit et m’embrasse.
A l’église, au moment de la confirmation, lorsque je baise la patène et que Monseigneur approche ses doigts de ma joue, l’esprit de Maribert s’empare tout à coup de moi et je dis sans avoir conscience des paroles que je prononce, paroles qui glacent d’effroi mes compagnes agenouillées et font sourire Maribert :
« Monseigneur, légèrement je vous prie… »
Il frappe sur ma joue un peu plus fort qu’il ne frappe sur celle de mes compagnes.
Pourquoi ai-je dit cela ? Je ne sais, mais je sens que j’ai résisté à l’inspiration diabolique de dire une chose encore bien plus forte. Le geste sacré m’est apparu tout à coup comme un soufflet. Maribert était la quatrième après moi. Est-ce son méchant esprit qui m’a inspiré cet acte de révolte ?
M. le doyen me fait appeler à la sacristie après la confirmation ; il me gronde très paternellement, mais très vivement et m’inflige une pénitence.
Quelques années plus tard, à une soirée que donnait à Soissons, où je venais d’arriver jeune mariée, Mgr de Garsignies, lorsque j’entrai et le saluai, s’écria :
« La petite fille de la confirmation ! »
La construction dans le jardin vendu s’était élevée durant les mois d’été. Elle s’achevait à la hâte, la rentrée d’octobre devant se faire dans la nouvelle bâtisse. Par-dessus le haut mur apparaissait l’odieuse pension contre laquelle je nourrissais une haine violente. On y allumait de grands feux et le soir, du corridor de ma chambre au premier étage, elle m’apparaissait comme une bouche de l’enfer.
Je ne cessais de déclarer que jamais je n’irais à cette pension, jamais ! et c’est en vain que ma grand-mère avait essayé le jour de ma première communion, au dîner de famille où mon père manquait, blâmant quoique la subissant cette « suite de mon baptême », comme il disait, c’est en vain, que, ma mère aidant, on essaya de me faire jurer que j’irais à la rentrée d’octobre à la pension nouvelle. Je perdais littéralement la tête quand je pensais que je pourrais aller en classe sur le sol ravagé de mon jardin, jouer sur l’emplacement de mon temple de verdure. Ma grand-mère s’inquiétait de cet entêtement et s’en irritait peut-être davantage. Notre tendresse subissait une atteinte et nous nous blessions à chaque instant malgré l’amour profond que nous avions l’une pour l’autre. Je me désintéressais du bonheur de mes chers grands-parents, je ne m’interposais plus entre eux, je gardais le silence lorsqu’une discussion s’élevait ; les on avaient repris leur fréquence. Blondeau s’attristait de ma tristesse et je me trouvais d’autant plus malheureuse qu’à la pension, Maribert soulevait les passions contre moi, entretenait la lutte acharnée. On était pour elle ou pour moi. Il y avait deux clans hostiles l’un à l’autre. Le sien plein d’activité, nous harcelant, nous jouant tous les mauvais tours possibles, le mien résistant avec mollesse, car moi, le chef, découragée, je ne travaillais plus. J’étais sans cesse punie et grondée. Ma mauvaise humeur naissait, moi que mes compagnes avaient surtout aimée jusque-là pour ma belle humeur.
Je ne pouvais plus comme autrefois apporter des fruits de mon jardin. Les boules de sucre avaient fait leur temps ; bref, j’étais désemparée et sans goût pour quoi que ce fût.
Mon séjour chez mes tantes de Chivres où je retrouvai un peu de sérénité fut écourté cette année-là. Je ne pris de vacances que celles accordées par la pension, et mon père en réclama sa part.
A peine avais-je terminé le récit par journée de mon voyage à mes tantes, à peine avais-je conté ma première communion qu’il m’eût fallu songer au départ, si je n’avais obtenu une prolongation de séjour d’un mois en écrivant à mon père que je le suppliais de me garder au moment de la rentrée des classes en octobre et de m’épargner la douleur d’aller dans la nouvelle pension.
Ma tante Sophie me gronda beaucoup de ma paresse, de ma négligence à propos de mon latin. Mais elle admit mes excuses et je travaillai de plus belle.
Je trouvai mes tantes très agitées par la politique. Elles lisaient Le National. Toutes trois, de même que ma grand-grand-mère, étaient libérales. Elles ne parlaient que de M. Odilon Barrot, et avec quel respect ! Elles avaient leur opinion personnelle sur chacun des membres de la famille royale, ne cessaient de regretter le duc d’Orléans, aimaient le duc d’Aumale, le prince de Joinville, estimaient la reine Amélie, la duchesse d’Orléans, mais jugeaient le roi Louis-Philippe de très haut et levaient les bras au ciel sur la corruption des temps. Si elles avaient eu moins peur de la révolution, elles eussent détrôné le roi, proclamé la régence de la duchesse d’Orléans, préparant le règne du « petit comte de Paris » avec M. Odilon Barrot comme président du Conseil.
M. Odilon Barrot était pour mes tantes le « représentant modèle ». Elles se passionnaient pour la campagne des banquets réformistes dont il était à la fois le promoteur et le héros.
Mais elles se montraient irritées des « agissements » de MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc, etc., qui dénaturaient, qui faussaient la campagne des banquets réformistes ; elles se disaient fort inquiètes des idées subversives de M. Pierre Leroux sur le travail, des insanités de M. Proudhon sur la propriété. A propos de ces deux derniers et de leurs personnes, mes tantes répétaient volontiers :
« C’est la fin du monde ! »
Mes tantes se déclaraient à tout propos, lorsqu’elles discutaient entre elles, fidèles aux immortels principes. Elles étaient ennemies de Napoléon Ier, moins cependant que des jacobins et des socialistes, mais elles ne lui pardonnaient pas « l’entrée des alliés en France et la terreur de l’invasion ».
Elles m’apprirent la fameuse Iambe d’Auguste Barbier :
O Corse à cheveux plats, que la France était belle.
pour que je la redise à mon grand-père.
« Bonaparte, répétait souvent ma grand-grand-mère de Chivres, comme le disait mon père, nous a rendu la France moins grande qu’il ne l’a prise. »
M. Béranger ne leur plaisait pas et quand je chantais des chansons de lui que mon grand-père m’avaient apprises, elles m’écoutaient, mais avec des protestations sur le chansonnier et sur la chanson. M. Thiers leur paraissait dangereux avec son culte de Napoléon qui bonapartisait la bourgeoisie tandis que M. Béranger bonapartisait le peuple.
« Et, disait ma tante Sophie, quelle que soit la forme du gouvernement qui nous adviendra après celui du roi Louis-Philippe, ce seront toujours les idées autoritaires, j’en ai grand peur, qui triompheront. Le libéralisme, qui seul peut sauver la France, lui rendre son sens politique, la faire bénéficier de l’esprit de sa race, ne semble plus exister que dans l’esprit de M. Odilon Barrot et dans les écrits de M. de Lamartine.
Elles lisaient et relisaient Les Girondins, et la façon dont elles en parlaient est restée ineffaçable dans ma mémoire.
Le vieux provincialisme réveillé, le pays administré dans un grand nombre de sièges administratifs, la décentralisation, la France revenant au programme girondin, luttant contre l’influence exclusive de la capitale, contre l’autocratie des idées nouvelles plus oppressives, plus tyranniques que les tyrans eux-mêmes, tel était le programme politique de mes tantes et de mon arrière-grand-mère, programme qu’on m’avait fait écrire pour que je le communique à mes parents et grands-parents.
« Tu le conserveras, Juliette, me dit un jour ma tante Sophie, et il y aura un moment de ta vie, j’en suis certaine, où, après les expériences jacobines et bonapartistes, après des révolutions probables, tu te rappelleras combien étaient sages et vraiment françaises et vraiment nationales les idées de tes vieilles tantes. La France doit agir dans ses centres d’action et non pas tourner comme une toupie dans sa capitale. »
Jamais encore mes tantes n’avaient autant causé de politique, entre elles, devant moi, que durant mes vacances de 1847.
« Elle est d’âge à écouter et à comprendre, répondait l’une ou l’autre de ses filles lorsque ma grand-grand-mère leur répétait : « Vous assommez cette petite. »
— Il ne vous sera pas inutile, dussiez-vous avoir entendu, non par les oreilles, mais par la bouche en bâillant, de savoir ce que des personnes d’une haute compétence comme vos tantes pensent de la chose publique, disait ma tante Constance, avec sa moquerie habituelle. Écoutez, Juliette, écoutez. »
J’écoutais sans bâiller, car j’avais l’esprit entr’ouvert sur toutes choses politiques et littéraires. Mes tantes étaient bien la personnification de cette bourgeoisie dont parlait mon père, qui n’admettait que la moyenne des expériences sociales, ne goûtait que des impressions moyennes, natures insupportablement équilibrées, ajoutait-il.
Mes tantes trouvaient M. Victor Hugo trop sonore, trop retentissant pour la paisibilité de leurs esprits et, ajoutait ma tante Sophie, trop peu bucolique. Elles détestaient la laideur de Quasimodo, critiquaient l’Ode à la colonne, Napoléon II, qui semblaient faire de M. Victor Hugo un bonapartiste ; son théâtre leur paraissait trop intense, trop pompeusement invraisemblable, trop verbeusement humanitaire. Lucrèce Borgia, Marie Tudor, les Burgraves, Ruy Blas, les mettaient hors d’elles. Leur classicisme en était révolté. Elles blâmaient la conduite politique de M. Victor Hugo, trop ondoyante et trop diverse. Ma tante Anastasie demandait grâce pour les Rayons et les Ombres dont elle raffolait.
Elles parlaient de Mme George Sand avec réserve. J’entendis plus d’exclamations que d’appréciations sur un roman dont je retins le joli nom : Lélia, que j’avais d’ailleurs vu entre les mains de ma grand-mère. Mais elles goûtaient beaucoup de choses de Mme George Sand, surtout ses œuvres paysannes. La petite Fadette leur paraissait un chef-d’œuvre.
« Nous sommes très bourgeoises, disait ma tante Sophie, en causant de Mme George Sand, quoique nous nous sentions cependant l’esprit libre, par libéralisme plus que par éducation, et dans les actes publics plus que dans les actions privées. Retenez bien le nom de cet écrivain, George Sand, ajoutait ma tante, il aura une grande influence sur votre génération et il vous enthousiasmera certainement lorsque vous serez majeure. Quoiqu’on dise d’elle, Mme George Sand est restée très femme, et elle ne sera jamais vraiment comprise que par les femmes ; mais la plupart des choses qu’elle écrit, en dehors de ses paysanneries, sont faites pour des esprits plus jeunes que les nôtres, qu’elle doit passionner et qu’elle reflète certainement. A nous il nous est plus facile de comprendre Mme de Staël et sa Corinne. »
Et mes tantes m’initièrent aux beautés si dissemblables de Corinne, de Mme de Staël, et de La Petite Fadette, de Mme George Sand. Je trouvai, à leur grande joie, également admirables, quoique différemment, les deux livres. Il est vrai qu’on me les lut tout haut en me soulignant ce que je devais admirer ; mais mes tantes elles-mêmes, malgré ma tendresse pour elles et la haute confiance que m’inspiraient leurs esprits, n’eussent pu m’obliger à l’enthousiasme si je ne l’avais pas éprouvé.
Ma grand-mère, qui adorait son Balzac, m’en lisait à chaque instant de longs morceaux, que je trouvais longs, et avait renoncé à me faire goûter son cher, son grand, son unique romancier. Je la faisais enrager en lui répondant :
« Il n’est ni assez Homérique, ni assez Virgilien. »
Mes tantes exécraient M. de Balzac.
« C’est un créateur de figures malsaines qui vous hantent, disait ma tante Anastasie ; les héros de M. de Balzac pour un peu entreraient dans votre vie et vous conduiraient à la façon dont ils se conduisent. Ils ont une réalité qui vous fait croire qu’on les a connus ; c’est pour moi une obsession quand je lis un roman de ce Balzac. Je ne puis pas me débarrasser l’esprit de personnages que je n’aime pas, dont je blâme les actes et qui s’imposent à mon jugement comme une vilaine mode s’impose aux yeux des femmes élégantes. Je suis convaincue que M. de Balzac formera plus de caractères qu’il n’en a observés. Je crains que ma sœur Pélagie n’agisse sous l’influence de M. de Balzac plus souvent qu’elle ne le croit. Si l’on se laisse prendre par la puissance de cet homme, il vous possède, et c’est un malfaisant qui vous conduit au doute, au scepticisme, sur les gens et sur les choses.
— Prenez bien garde à M. de Balzac plus tard, ma nièce, ajoutait ma tante Constance, c’est le plus dangereux de tous ceux qui écrivent à cette heure. Il vous donnera des contemporains que je ne vous envie pas : des égoïstes, des affamés de situation. Rappelez-vous ce que vous aura dit votre vieille tante, notez-le au besoin : M. de Balzac engendrera des cervelles, mais point de consciences, point de cœurs. La vertu est imbécile pour M. de Balzac. Eugénie Grandet, le Père Goriot, me révoltent. Je ne fais pas même d’exception pour le Lys dans la vallée. »
Ah ! si ma grand-mère avait été là. Quelle passion elle eût mise dans ces discussions sur M. de Balzac avec ses sœurs, elle qui en était fanatique. Je racontai à mes tantes que ma grand-mère lisait, au moment de mon départ de Chauny, Les deux jeunes mariées, pour la cinquième fois.
Ma tante Sophie me dicta une appréciation de l’œuvre de M. de Balzac, que je lus à mon retour à ma grand-mère.
Elle s’emporta et me fit répondre en son nom à sa sœur. J’eus ainsi deux leçons contradictoires sur M. de Balzac et j’ai gardé le souvenir de toutes les deux.
Pour ma grand-mère M. de Balzac était « tout un monde ». Par lui, avec lui, on pouvait exclure de son existence la banalité des rapports sociaux. On vivait avec ses héros comme avec des amis ; ils étaient en chair et en os. On leur causait, on les voyait ; ils peuplaient votre existence, ils vous visitaient.
J’écrivis des pages et des pages à ma tante Sophie sur M. de Balzac. Celle-ci répondit à ma grand-mère et alors commença entre les deux sœurs une correspondance sur la « Littérature du jour » qui me fut communiquée chaque fois qu’elle pouvait l’être, et qui m’instruisit sur beaucoup d’œuvres alors toutes vibrantes d’actualité.
Ma tante et ma grand-mère d’accord en cela blâmaient les publications d’Eugène Suë « qui apprenaient au peuple à exécrer les prêtres sous la figure d’un Rodin ».
Ma grand-mère cherchait dans ses lectures des distractions ; ma tante y cherchait des réflexions. L’une ne s’intéressait qu’aux aventures des amoureux, l’autre qu’aux formes élégantes dont se revêtait la pensée, qu’aux descriptions de la nature, à la philosophie de la vie. Jamais elles ne se comprirent, ni ne s’entendirent sur une œuvre quelconque.
Mes onze ans accomplis je me persuadai que je devenais une jeune fille. Beaucoup de gens me croyaient plus âgée que je ne l’étais, à cause de ma taille et de mon apparence sérieuse. J’avais, à cette époque, des idées très personnelles, quelquefois mûries, et une imagination extravagante, des naïvetés d’enfant et des raisonnements de jeune femme.
Presque tous ceux qui, jusque-là, m’avaient traitée en petite fille, m’appelaient Mademoiselle, et ma grand-mère, dans sa hâte de justifier ce titre, me mit des robes fort allongées, presque longues.
Entre mon retour de Chivres et mon séjour chez mon père, j’étais restée toute une semaine chez ma grand-mère, la tête farcie de « Littérature du jour », ayant maintenant mes opinions sur Mme de Staël et Mme George Sand, sur MM. Victor Hugo, de Balzac, Eugène Suë. J’avais tout un cahier de notes interrogatives pour mon père qui ne m’avait jamais parlé ou que des anciens ou que des écrivains « démocratiques et sociaux » comme il les appelait. Je mis ces notes en ordre à Chauny et elles n’étaient pas dépourvues d’intérêt, ayant été pour la plupart cueillies aux conversations de mes tantes.
Mon père consentirait-il à discuter avec moi sur la littérature du jour ? Je l’étonnerais par mon savoir ; mais connaissait-il seulement les auteurs dont je rêvais de l’entretenir ? Je me disais que, puisque ma tante Sophie, malgré son amour pour Virgile et les latins, n’en était pas moins très occupée des « célébrités actuelles », mon père pouvait bien lui aussi associer le goût de la littérature à celui de la politique.
Dès que je fus à Blérancourt, je bombardai mon père de questions. Que penses-tu de Mme de Staël, de Mme George Sand, de M. Victor Hugo, de M. de Lamartine, de M. de Balzac ?
Ma mère trouvait scandaleux qu’on m’eût appris à juger des auteurs qu’elle-même connaissait à peine. Décidément toute notre famille était insensée, jusqu’à mes tantes qu’on lui avait cependant dépeintes comme de graves personnes, plus vieillies que modernisées.
Ma mère, si on l’avait laissée m’élever, disait-elle, eût fait de moi une simple bourgeoise formée pour vivre dans son milieu, pour penser comme tout le monde, et non une péronnelle pédante déjà insupportable, déjà déclassée par l’esprit, surchauffant son intelligence à l’âge où il eût fallu commencer à la vouloir rassise.
Mon père dédaignait la littérature de son temps. Il ne répondit à mes questions que par des banalités. Seul Lamartine excitait sa passion dans le sens du blâme, non, comme poète, mais comme historien, et il déclarait que Les Girondins étaient le livre d’un « malfaiteur ».
Il admirait Eugène Suë avec une exagération qui eût fait répéter à ma tante Sophie l’un de ses mots favoris : « Il y a des opinions qui sont des crimes. »
« Eugène Suë, disait mon père, est un génie, il délivrera la France de tous les Rodin ; de son œuvre date une ère nouvelle, celle où notre pays sera enfin émancipé de l’Église ; Eugène Suë a pétri la terre glaise qu’est encore le peuple, un autre tirera de ce même peuple le marbre qu’on sculpte. C’est par bonds à cette heure que les événements marchent. Les grands rénovateurs ont préparé les rénovations, les libérations définitives. » Et il ajoutait solennellement :
« Nous allons enfin pouvoir parler des choses que tu ignores et que j’ai à te révéler. Cette fois nul ne m’empêchera plus de former ta compréhension à l’image de la mienne. Tu es en règle avec la religion de tes mères ; je puis te parler de la mienne sans restriction, t’en instruire, t’apprendre d’où vient la lumière à l’esprit et au cœur de l’homme. Elle vient de la nature ; elle est réelle parce qu’on la voit, elle est idéale, par l’immensité qu’elle éclaire. »
Dès le lendemain, mon père commença de m’enseigner ce qu’il appela mon nouveau catéchisme et il m’en dicta les principaux articles. En voici quelques feuilles gardées :
« Le culte de la nature que nous avons reçu des grecs, les seuls qui aient pénétré ses mystères jusqu’en leurs profondeurs, culte que les traditions nous ont transmises à travers les siècles, sans interruption, que Jean-Jacques nous a fait comprendre dans d’admirables formules, dont Bernardin de Saint-Pierre nous a donné la sentimentalité, est le culte vrai.
« Nature, science, humanité, ce sont les trois termes de l’initiation. La nature d’abord, elle qui domine tout, puis les révélations de cette nature, révélations qui sont la science, c’est-à-dire le phénomène éclairé en soi, observé par l’homme, et enfin l’appropriation de ce phénomène aux utilisations sociales.
« Les temps marchent, la lumière se fait, la nature s’offre de plus en plus à nous, l’avenir s’illumine. Tout se rapproche, tout fraternise, la nature, que le christianisme dit ennemie, se livre tout entière à l’homme pour l’aider à parcourir la terre à la vapeur, à interroger les astres, à découvrir intacts les vestiges des temps disparus qu’elle lui a conservés.
« Si le christianisme a essayé de briser les liens de l’homme et de la nature, Jésus, l’immortel Jésus a rapproché les hommes entre eux. Il leur a dit : Vous êtes frères, il n’y a pas de caste, pas de race, pas de religion, pas d’histoire, pas de science, pas d’art, pas de morale qui ne soient le patrimoine universel de l’humanité. »
« Il me semble, répétait mon père, que ma vie est quintuplée quand je songe à la beauté des choses, aux harmonies qu’on peut découvrir là ou tant d’aveuglés ne voient que des antagonismes. Une seule époque peut être comparée aux temps actuels, celle de la naissance du christianisme. Jésus, qui apportait les formules républicaines d’égalité et de fraternité, prêchait la bonne parole aux foules comme nous la prêchons. Bientôt, nous aussi nous deviendrons des apôtres. Jésus a délivré ce qu’il appelait les âmes, nous délivrerons la personne sociale en ajoutant à l’égalité, à la fraternité, la liberté.
« Un Ledru-Rollin, un Louis Blanc, sont les continuateurs du christianisme. Il faut que le pauvre, que l’homme ayant conquis ses droits à la grande Révolution, impose le devoir aux classes supérieures ; que le travailleur ait droit au travail et que le riche ait le devoir de lui fournir ce travail. Le droit au travail est le plus absolu des droits, mais non le seul. Le dernier des miséreux, parce qu’il a la qualité d’homme, a droit à l’instruction, et dispose de sa part de gouvernement. Il n’y a pas d’erreur dans la nature, il n’y a pas de perversité dans l’homme, le mal ne vient que de la société qui accumule les erreurs et les sophismes pervers. C’est donc à la société que les forces rénovatrices de l’avenir s’attaqueront et à la bourgeoisie qui gouverne cette société à son profit exclusif. Juliette, Juliette, je veux faire de toi une ardente prêtresse du bien général, du bonheur de l’humanité. Je ne sais pourquoi il me semble que ton cœur pourra comme le mien se passionner pour le relèvement des masses ; tu parles à un ouvrier, à un paysan, à un pauvre, comme à des frères.
« Moi, vois-tu, j’aime les petits, j’aime ceux qui sont les derniers dans la vie, plus que moi-même ; le spectacle de celui qui souffre, qui lutte, que tout accable, torture mon cœur. Il faut donner tout de soi à ceux qui n’ont rien. Quand nous serons beaucoup à penser ainsi il n’y aura plus de maux qui ne soient soulagés, plus de misères qui ne soient secourues. Tous les malheureux n’ont que les tares du malheur, les infériorités de leur infériorité sociale.
« Un homme riche et supérieur qui a des défauts est coupable, celui qui a des vices est un monstre, tandis que les déshérités qui ont des défauts et des vices ont toutes les excuses, ont droit à toutes les absolutions.
« Donner son indulgence, son aide, son amour aux misérables, voilà la vraie religion, non celle de la charité limitée, circonscrite au secours matériel, mais celle de l’humanité. »
Mon cœur se fondait à ces paroles, et comme mon père mettait toujours d’accord ce qu’il disait avec ses actes, il remuait toutes les fibres de mes sensibilités.
« Il n’y a que la République qui puisse apporter à l’homme le plus grand des biens, la forme de ses droits et de ses devoirs, disait mon père, qui puisse permettre la libre expansion de ses facultés de bienfaisance humaine, qui puisse distribuer l’instruction sans réserve, imposer l’éducation par l’exemple.
« Les principes républicains socialistes dotent tout individu, tout citoyen, d’un dogme de fierté qui assure sa valeur morale. Si l’on est républicain socialiste, on recherche en soi ce juste équilibre du jeu des facultés qui n’opprime en rien le jeu des facultés des autres. »
Et c’étaient des prédications sans fin.
La conviction, la foi sincère, la certitude absolue qu’avait mon père de la vérité de ses idées, lui donnait une chaleur de persuasion à laquelle ne pouvait résister une enfant de onze ans qu’il traitait en disciple bien aimée.
Mon père me remit avec solennité un soir un petit guide ayant pour titre : « Vingt et un courts préceptes sur les devoirs du parfait républicain socialiste » que n’eût pas renié Saint-Paul. Il l’avait composé pour moi et pour ses prosélytes paysans et ouvriers.
J’étais fort joueuse, mais cependant comme je prenais mon rôle de disciple républicain socialiste au sérieux, je profitais, comme mon père lui-même, de toutes les occasions pour prêcher.
Le soir, après notre dîner qui se faisait très tôt, sur la grande place ornée de tilleuls, s’étendant sous les fenêtres de notre maison, tandis que nos mères causaient assises les unes auprès des autres, les enfants du quartier se réunissaient, et gamins et gamines, un peu loin, moi en tête, nous jouions à la Révolution.
Les filles et les fils des pères que mon père avait « convertis » me prêtaient main-forte et les tièdes ou les ignorants finissaient toujours par être brossés ou enrégimentés.
Mon père n’oubliait pas, en me bourrant de politique, d’entretenir ma passion pour la nature, dont il me divinisait les moindres manifestations. Il se plaisait à me prouver qu’il était inutile pour l’homme de chercher au delà de la nature les chimères insaisissables, l’infini que notre fini ne peut concevoir, l’immatériel que notre matérialité ne saurait s’expliquer avec sens, et il appuyait sur ce mot ; il me dévoilait toutes les petites et les grandes lois de la vie et du mouvement, celles qui règlent aussi splendidement la marche du grand univers que celles qui gouvernent les fourmis, aux mœurs desquelles il m’avait initiée.
Les plus hautes démonstrations par les fourmis, si influentes qu’elles fussent sur mon esprit, me faisaient toujours rire, et voici pourquoi :
Notre vieille voisine Mme Viet n’avait pas d’autre occupation dans la vie que celle de détruire les fourmis, d’autre conversation que les « frumions », c’est le nom des fourmis en patois picard, qu’elle avait « ébouillantées » dans la journée ou écrasées, dont elle recueillait les cadavres quand elle le pouvait pour les additionner soit en imagination soit en réalité.
Dès qu’on l’apercevait dans sa cour en ouvrant la porte d’un puits mitoyen, après un bonjour rapide, elle vous entretenait longuement de ses « frumions ». Dans tout le quartier, et entre soi on parlait chaque jour goguenardement de la quantité de « frumions » détruits par Mme Viet.
Sa petite-fille, fille d’un grand fermier des alentours, était l’une de mes amies de pension de Chauny et passait chaque semaine quelques jours chez sa grand-mère durant les vacances. Elle était la première à rire des fourmis de sa grand-mère.
Lorsque j’allais voir la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, et le Chevalier, ils me demandaient toujours en entrant des nouvelles des « frumions » de notre voisine. Plus elle en détruisait plus il en renaissait. C’était à croire qu’on lui en apportait la nuit dans sa cour.
Nous avions des ruches d’abeilles. J’observais avec admiration leur travail coutumier, toujours le même, et qu’à des milliers d’années en arrière mon vieil Homère avait chantées. Mon père, pour me prouver que bêtes et gens sont ce que les font la bonté et l’éducation, m’amena peu à peu à apprivoiser mes abeilles. Je leur apportai du sucre, des fleurs, et elles ne me piquaient jamais.
« C’est parce que tu les aimes, me disait mon père. Elles le savent bien, va. »
Je chérissais mes abeilles de Blérancourt comme mes pigeons de Chauny, et je connaissais leurs mœurs, leurs travaux, leurs goûts, leur organisation. Je leur parlai même, et elles me comprenaient comme mes pigeons.
« Tu le vois, me disait mon père, la nature suffit bien aux besoins d’observation, de sociabilité, d’amour, qui est dans l’homme. Il est lui-même de toute la vie de l’univers le reflet conscient. Si tu as besoin d’adoration, adore le soleil, le Dieu qui t’éclaire, qui t’enveloppe de sa chaleur, qui t’illumine, sous les rayons duquel tout germe, tout naît, tout palpite. »
Et sous la pression puissante et incessante de l’esprit de mon père, je ne voyais et ne regardais plus toute chose que comme il les voyait et les regardait lui-même.
Qui m’eût parlé alors d’apostolat, de sainteté, ne m’eût fait penser qu’à mon père. Sa charité, sa bonté, étaient sans limites.
Je ne voulais pas retourner à Chauny et rentrer à ma pension installée maintenant à la place de mon pauvre bien-aimé jardin. J’avais supplié mon père de retarder, sous des prétextes d’études, mon départ de Blérancourt. Il me faisait un cours d’histoire grecque qu’il voulait terminer. Il me perfectionnait comme « poète », et les vers que j’envoyais à ma grand-mère, qui raffolait de poésie, étaient trouvés très supérieurs à mes premiers essais par Blondeau et par mon ami Charles. Je gagnai ainsi la Noël, et l’empreinte républicaine, l’empreinte païenne, devenaient chaque jour plus marquées en moi. Les idées de mon père trouvaient un terrain déjà tout préparé par l’hérédité. Et puis qui eût pu résister à tant de chaleur de cœur, à une passion du beau et du bien si ardente ?
L’hiver commença dès la fin d’octobre, très rude, et sur les routes nous rencontrions tant de malheureux mal vêtus que mon père et moi nous nous en voulions d’avoir de chauds vêtements et que plus d’une fois nous rentrions sans couverture, sans souliers. Ma mère, qui cependant était charitable, elle aussi, mais raisonnablement, ne donnait que ce qui était usé ; aussi faisait-elle des scènes violentes à mon père et me grondait-elle fort d’être aussi insensée que lui.
Liénard m’avait rendu intacte ma grosse bourse de voyage, me priant de lui permettre de m’offrir les petits objets achetés avec lui dans les magasins de Boulogne-sur-Mer. Cet argent nous servit beaucoup pour nos pauvres, mais il fut vite épuisé.
Mon père eût dévoré des millions s’il les avait possédés. On ne pouvait lui confier une somme d’argent sans qu’il la distribuât sur l’heure.
C’était à Liénard que ma mère avait envoyé l’argent du tilbury amassé difficilement par elle, sachant bien que si elle le confiait à mon père il trouverait moyen de le donner et de ne pas remplacer sa vieille voiture. Cependant, il en désirait beaucoup une neuve, l’ancienne étant par trop lourde quand les roues étaient couvertes de boue, ce qui arrivait huit mois de l’année dans les mauvaises routes qui entouraient alors Blérancourt.
Ma mère ne laissait jamais d’argent à mon père ; mais si ses malades faisaient peu de notes chez le neveu de Saint-Just, Decaisne le pharmacien, en revanche ma mère avait des surprises pénibles pour sa maigre bourse, quand à la fin du mois, elle payait le boucher, le boulanger et l’épicier. Avec cela mon père trouvait toujours que les gens étaient trop pauvres pour qu’on leur fît payer ses visites.
S’il ne s’enrichissait pas, il grandissait en influence, et ses prosélytes républicains se comptaient par centaines. Blérancourt devenait un foyer d’agitation violente. On y lisait les brochures les plus révolutionnaires, et comme il s’y tenait chaque mois une très grande foire, la pénétration des idées de mon père se faisait dans tous les villages environnants, la propagande devenait de plus en plus active. On n’entendait parler que de réformes, de progrès, d’abaissement du cens, d’accession, non seulement des capacités, mais des classes inférieures à la vie politique.
Bien entendu, dans mes lettres à ma grand-mère, je lui faisais part, le plus habilement possible, de mes opinions nouvelles, mais seulement républicaines et naturistes. Sans les discuter, elle me répondait qu’elle était inquiète, que, d’abord républicaine, je deviendrais sûrement socialiste, et de « naturiste » païenne, athée comme mon père, que c’était la logique d’une telle éducation et que je n’y échapperais pas plus qu’une autre. Elle ajoutait que mon père se montrait déloyal envers elle en tuant l’esprit qu’elle avait mis en moi.
Dans les premiers jours de décembre une correspondance, aigre d’abord, puis violente, s’échangea à mon propos entre mon père et ma grand-mère. Elle déclarait ne pas admettre que mon retour ne se fît qu’à Noël, qu’elle s’était assez longtemps privée de ma présence, que j’étais sa seule raison de vivre et qu’elle me voulait à la fin de la semaine dans laquelle nous entrions.
« Si vous ne me la rendez pas, écrivait ma grand-mère, je dénature ma fortune, vous n’en aurez rien et Juliette pourra courir après la dot que vous lui économiserez. »
Et mon père de répondre :
« Je la prépare pour être mariée à un ouvrier ! »
Lorsque mon père me parla de cette réponse, je lui dis :
« C’est pour rire, n’est-ce pas ?
— Non, me répondit-il, ce serait mon rêve.
— Ce n’est pas le mien, répondis-je sèchement. Je donnerais ma vie pour notre cause, mais je n’ai aucun goût pour la lente torture des déclassés.
— Juliette !
— C’est ainsi, « papa », et je ne me marierai jamais, jamais, entends-tu, à un inférieur.
— Et l’égalité !
— Des droits ! papa, j’y crois de toute mon âme, mais des manières, des façons d’être, ah ! ça non, par exemple. »
Tandis que mon père s’irritait, je boudai.
Dans l’après-midi une voiture de bois fut déchargée devant notre porte. La neige menaçant de tomber, mon père, ma mère et moi nous aidâmes à rentrer ce bois. A un moment, comme je me baissais pour prendre ma brassée, mon père soulevant un morceau me porta un coup si douloureux que je jetai un grand cri. Quand je me relevai, ma tempe, mon œil gauche, étaient inondés de sang. Mon père crut m’avoir crevé l’œil et il eut un véritable accès de folie, son seul défaut étant une violence telle que dans un de ses accès il avait tué un chien qu’il adorait, et qu’un jour il fallut lui arracher des mains l’un de ses beaux-frères aussi grand et aussi fort que lui qu’il assommait, parce que ce beau-frère avait malmené sa femme, sœur de mon père.
Il brandissait son morceau de bois, terrible, criant :
« J’aime mieux une fille morte qu’une fille borgne. Je veux la tuer et me tuer après. »
Ma mère en vain s’accrochait à lui. Le jardinier essayait de lui arracher des mains son morceau de bois. Je souffrais, j’étais aveuglée, je me croyais, moi aussi l’œil, crevé… Je n’avais pas peur de la mort, mais j’avais peur que mon père commît le crime de me tuer et de se tuer après.
Le moment pour moi fut horrible, je restai inerte… mais, tout à coup, voyant que mon père allait échapper à ma mère et au jardinier, je m’élançai dans la maison et je tins fermée de toutes mes forces quintuplées la porte qui devait séparer mon père de son « crime ».
Ma mère ne savait que crier à mon père qu’il allait mériter l’échafaud, déshonorer sa famille. Blatier, le jardinier, répétait :
« Monsieur Lambert, un homme bon comme vous, vous n’allez pas faire un malheur ! »
Je me dominai, et d’une voix calme je dis à mon père à travers la porte :
« Papa, c’est entendu, tu me tueras, mais laisse-moi deux minutes pour aller laver mon œil et voir si vraiment il est crevé. » Je quittai la porte… elle ne s’ouvrit pas ; mon père qui se battait contre la terreur des supplications fut stupéfait d’entendre une voix calme. Il laissa, paraît-il, tomber son morceau de bois, se rejeta contre le mur du corridor, et des hoquets de douleur, des cris, des sanglots, parvinrent jusqu’à moi tandis que je lavais mon œil dans mon petit cabinet de toilette.
Mon émotion lorsque je relevai ma paupière fut grande. J’avais le sourcil ouvert, mais je voyais. Je pliai un mouchoir que j’appliquai mouillé sur ma blessure, le maintenant de la main, et je courus vers mon père. Je le regardai de mes deux yeux durement. Je lui en voulais des violences qu’il ne parvenait pas à dominer, et je savais qu’il m’eût tuée sans mon sang-froid à moi, une enfant.
« Tu le vois, mon œil n’est pas crevé, dis-je avec sécheresse. Il eût été inutile de me tuer. J’ai le sourcil fendu et je vais chez Decaisne me le faire panser.
— Juliette, me crièrent mon père et ma mère. »
Je ne les écoutai pas et je courus chez Decaisne. Je lui contai que je venais de me blesser et que mon père avait une telle émotion qu’il n’avait pu me panser.
Ma grand-mère arriva le lendemain pour me chercher. Je n’avais pas adressé à mon père une seule parole, ni répondu à aucune des siennes, trouvant qu’il méritait un blâme sévère et une leçon un peu cruelle.
Ma grand-mère ne sut jamais rien de cette lamentable aventure, mais elle me trouva fiévreuse. Je lui fis, devant mon père, le récit le plus simple du monde sur ma blessure. Elle trouva tout naturel qu’une porte se soit brusquement refermée sur moi comme je le lui affirmai. Mon père souffrit atrocement de mes mensonges protecteurs. Je crois qu’il eût préféré à ma calme indulgence une scène de violents reproches.
Je le quittai en l’embrassant du bout des lèvres. Des larmes coulèrent le long de ses joues, ce qui lui valut une étreinte passionnée de ma grand-mère.
« Allons, partageons-la, mon fils, dit-elle. Nous en avons chacun la moitié, car elle n’est qu’à nous deux. »
Ma mère m’en voulut à moi de ces mots :
« Tu as l’habileté de te faire aimer, toi, murmura-t-elle à mon oreille, en m’embrassant avec froideur, mais je ne vois pas ce que tu gagnes à l’exagération d’amour que tu inspires. Rappelle-toi le morceau de bois. »
Ma grand-mère montait en voiture. Mon père entendit les derniers mots de ma mère, et un moment fut repris par sa violence, mais il se calma aussitôt, et me dit, en m’embrassant avec tout son cœur, très bas :
« Juliette, ma fille adorée, pardonne-moi. »
Quand j’étais auprès de mon père, ma grand-mère me manquait. Je me sentais comme privée de gaieté, de fantaisie, d’imprévu, de tendresse gracieuse, de maternité. L’esprit de mon grand-père m’amusait, me reposait, le dévouement de Blondeau, l’admiration de mon ami Charles, me devenaient une privation ; mais dès que j’étais près de ma grand-mère, je me sentais orpheline pour ainsi dire. J’étais nerveuse, j’avais l’esprit vide, je m’étourdissais, je devenais plus enfant, plus amollie, moins forte pour soutenir la « lutte de la vie », phrase dont mon grand-père abusait, dont il faisait une scie à tous propos.
Ces « luttes de la vie » venaient parfois si drôlement dans la conversation, qu’elles nous faisaient presque toujours rire ; mais je me disais à part moi bien souvent qu’elles existaient, ces « luttes de la vie », et qu’elles n’avaient rien de gai ; n’en avais-je pas déjà soutenu quelques-unes ? Le souvenir de la scène de violence de mon père, scène si tragique, m’impressionnait beaucoup plus lorsque je l’évoquais que dans le moment même où je l’avais subie. Quant à l’idée baroque, insensée, que mon père avait eue de me marier à un ouvrier, elle ne quittait pas mon esprit.
J’avais bien songé quelquefois à une chaumière, à une ferme, mais avec un Monsieur pour mari, jamais à un « logement » avec un métier de tisserand, ou un établi au milieu et y attendant « l’homme » qui revient après avoir « reporté son ouvrage » ou terminé sa « journée ».
Je ne pouvais douter de mon amour profond et croissant pour le peuple, amour qui eût été, il me le semblait du moins, aux jours d’entraînement jusqu’à sacrifier ma vie pour sa cause ; je voulais bien l’aider, le servir, mais en faire partie, moi que des générations avaient ascensionnée au-dessus de lui, cela non.
Je me répétais le mot de Saint-Just que sa sœur m’avait souvent redit en me parlant de l’élégance du jeune jacobin « ami du peuple ».
« Je veux élever le peuple jusqu’à moi, le voir vêtu un jour d’habits semblables aux miens, mais je ne veux pas m’abaisser jusqu’à lui, ni me vêtir de son sayon bleu. »
Mon père, au contraire, affectait de revêtir le sayon gaulois, la blouse du paysan et de l’ouvrier. Il avait échoué auprès de ma mère qu’il eût voulu voir s’habiller en femme du peuple.
Certes, quand j’étais auprès de mes tantes, j’endossais gaiement le costume des paysannes, qu’elles-mêmes portaient depuis de longues années, mais mes tantes ne voyaient personne, étaient retirées du monde et restaient des dames. Ce n’était pas pour être peuple qu’elles avaient adopté cette façon de s’habiller. Leur manière d’être, de causer, de s’instruire, de vivre, gardaient les raffinements de leur caste. Le contraste voulu et cherché par elles leur plaisait parce qu’il était champêtre, et leur rappelait Trianon ; celui cherché par mon père eût plutôt évoqué les tricoteuses.
Une discussion s’étant élevée sur ce sujet un jour entre mon père et moi, je lui dis que je désirais bien plutôt voir les « bonnets blancs », c’est ainsi qu’on appelait alors les paysannes en Picardie, porter des chapeaux pareils au mien, ce à quoi elles trouveraient certainement grand plaisir — quoique à cette époque une pareille prévision parût impossible, — que je ne désirais porter leurs bonnets.
Malgré ces réserves ou plutôt malgré notre manière différente de comprendre l’égalité que je concevais ascensionnelle et non abaissante, je restais en accord avec mon père sur les fermes principes républicains et sur le programme démocratique et social accepté par moi. Je ne quittai ni ne reniai mon petit cahier où les « vingt et un principes » de l’avenir étaient inscrits.
A ma mère, à ma grand-mère, qui reprochaient à mon père de forcer mes idées naissantes, de les faire mûrir trop hâtivement, il répondait :
« Elle pensera ce qu’elle voudra plus tard. Ou ce que je lui enseigne la satisfera, comme cela me satisfait, et c’est possible puisqu’elle me ressemble à moi plus qu’à tout autre membre de sa famille, ou elle secouera mes idées comme j’ai secoué un beau soir les enseignements du séminaire.
La fin de 1847 fixa en moi les convictions politiques que j’ai gardées sans modifications durant plus de trente-cinq ans. Le grand savoir de mon père, sa bonté immense, son amour du peuple, son désintéressement qui comblaient le vide de ses conceptions, firent longtemps de moi son disciple.
Il croyait et il faisait croire que le peuple possédait à l’état latent toutes les vertus, qu’il suffirait de le mettre en possession de tous ses droits politiques et sociaux pour qu’il se montrât digne des uns et des autres.
Il y avait dans l’enthousiasme de mon père pour « les masses », en même temps que l’affirmation d’un idéal puissant, une grande naïveté, je le reconnais, hélas ! aujourd’hui. Notre sentimentalisme n’était pas fait de sensiblerie, mais d’une foi vaillante en la nécessité de la justice, et de la proportionnalité des faveurs sociales. Contribuer au bonheur du peuple, des peuples, entraînait pour nous, « bourgeois », une part de sacrifice qui n’était pas sans générosité et sans grandeur.
La croyance en la fraternité universelle, l’espoir d’une participation de chaque peuple à la libération de tous les peuples, développaient les plus belles des qualités, celles de l’abnégation et de l’héroïsme chez les hommes qui allaient être ceux de 1848.
Dire qu’il entrait des idées pratiques, réalisables, dans les esprits des révolutionnaires de 1847, certes non, puisqu’une jeune personne de onze ans et demi comme moi pouvait être initiée à tous les projets de la Révolution, les comprendre, s’en enthousiasmer, en prêcher l’accomplissement. Ces projets avaient donc quelque chose d’enfantin.
Ma grand-mère prêchée et reprêchée par moi, séduite par le sentimentalisme des idées de régénération, prise par le côté honnête du caractère des libéraux et des républicains unis alors, commençait à trouver corrompus les « sicaires de la royauté », et Louis-Philippe par trop réfractaire aux réformes et aux progrès. Elle se laissait peu à peu convaincre.
Blondeau, quoique fonctionnaire, pensait comme moi.
Mon grand-père, avait reçu de son comité napoléonien l’ordre de ne pas s’effrayer du socialisme, au contraire, et il approuvait, il appuyait mes opinions les plus excentriques.
Mon père, à mon grand étonnement, prenait mal la demi conversion de ma grand-mère. Et moi qui croyais qu’il s’en réjouirait !
« Si les bourgeois bourgeoisant, hier royalistes, deviennent républicains, alors quand nous aurons la République ils la fausseront et la royaliseront. Il vaut bien mieux que nous allions lentement et formions, selon nos principes, des générations nouvelles, que de rallier des éléments qui feront une république bourgeoise et égoïste au lieu d’une république démocratique et sociale, c’est-à-dire généreuse. Je vois déjà, ajoutait mon père, le mal que fait M. Odilon Barrot. »
Et il renversait la phrase de mes tantes qui, elles, accusaient M. Ledru-Rollin de fausser la campagne des banquets réformistes, tandis que mon père accusait M. Odilon Barrot, de détourner cette campagne de son but.
Mon père se passionnait chaque jour davantage pour ses idées qui devenaient de plus en plus intransigeantes. Est-ce cela qui contribuait à sa violence ? mais lorsqu’il s’entretenait avec ses amis et même avec moi de l’avenir, il parlait sans cesse du flot qui montait et qu’on ne pourrait bientôt plus endiguer.
« Les principes se heurtent, tout est choc à cette heure, nous mêmes sommes impuissants à trouver des logiques dans nos cerveaux, et le pays est en enfantement de monstres, disait mon père. Tout est anormal parce qu’il s’élabore à la fois trop de choses. Il y a de telles appétences de réformes, qu’elles dépasseront, lorsqu’on fera la première tout ce qu’on a pensé. C’est pour cette raison que le roi Louis-Philippe s’obstine, non sans raison pour sa sécurité, à n’en vouloir aucune. Et moi-même, ajoutait mon père, est-ce que la réforme électorale me suffira, est-ce que l’adjonction des capacités peut me satisfaire ? Qu’est-ce que je veux ? Tout saper comme mon maître Proudhon dans ses « contradictions économiques », ou tout renouveler avec mon maître Victor Considérant comme il est dit dans ses « Principes du socialisme, manifeste de la démocratie au dix-neuvième siècle », ce que je désire ardemment, ce qu’il faudrait à tout prix, sans quoi nous nous affolerons, nous exigerons de la Révolution des réformes qui ne seront ni étudiées, ni mûries, ni viables, ce serait de faire quelque part, en un lieu quelconque, une expérience du socialisme, de l’association, de la vie commune, un phalanstère ; alors on verrait quelles sont les possibilités du remaniement social. »
J’avais réintégré ma pension malgré la torture que j’en éprouvai. Maribert heureusement n’était pas revenue. Peu à peu, je reprenais mon influence, les événements politiques se pressant et préoccupant mes jeunes amies initiées par moi à l’importance de « ce qui se passait ».
Même en province l’entêtement du roi Louis-Philippe, celui de M. Guizot, l’insuffisance d’une Chambre servile, d’une majorité achetée, irritaient l’opinion. Tout le monde répétait, et nous surtout, les jeunes personnes politiques de la pension de Mlles André : « L’heure des réformes a sonné ! »
On disait que le roi Louis-Philippe affectait de ne rien craindre, de se moquer de M. Odilon Barrot et de M. Ledru-Rollin.
On parlait beaucoup d’un banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le Ier arrondissement, des cris séditieux déjà poussés, nous disions toutes des cris de délivrance. Nous murmurions chaque jour très bas en nous serrant la main : « Vive la Réforme ! à bas Guizot ! »
Le peuple, le grand peuple, nous le savions, nous le répétions, « s’agitait dans ses masses profondes ».
Et voilà qu’un beau jour nous apprenons qu’on a massacré ce peuple inoffensif, faisant une démonstration purement légale, que le roi Louis-Philippe, après deux essais de ministère, que la duchesse d’Orléans, après un semblant de réalisation de Régence, sont en fuite, puis, coup sur coup, que le peuple a dressé des barricades, que la garde nationale a été héroïque, que la République est proclamée !
La République ! et quelle République ! celle de mon père, la mienne, celle qui reconnaissait au peuple, à sa première heure, le droit au travail !
Ce droit, la République venait de le garantir, et les délégués du peuple avaient eu un mot digne de l’antiquité grecque :
« Le peuple a trois mois de misère au service de la République. »
Ce peuple, disait la Démocratie pacifique, a été admirable, il s’est montré digne de toutes les libertés. Il a prouvé sa maturité morale. Pas un vol, pas une attaque aux propriétés n’ont été commis. Des loqueteux ont placardé dans les corridors du Palais des Tuileries qu’ils gardaient : Mort aux voleurs ! Ils ont protégé les trésors de la Banque.
Ainsi la France encore une fois marchait à la tête des nations et donnait à nouveau l’exemple de sa grandeur nationale.
Mon père accourut le 26 février. Il ne pouvait tenir à Blérancourt. Il lui fallait me communiquer sa joie.
Ma grand-mère ne se montrait pas autrement inquiète de la Révolution.
Mon grand-père rugissait. Il avait cru que le renversement de la dynastie orléaniste ne pouvait se faire qu’au profit de Louis-Napoléon. Il s’en prit au premier triomphateur, au premier républicain qui lui tombait sous les griffes, à son gendre, à sa République stupidement démocratique, et nul de nous ne put l’obliger à la retraite. Mon père riait, ma grand-mère souriait, moi, je dis :
« Ah ! mon pauvre grand-père, avec notre République, ton Bonaparte est bien malade, si socialiste qu’il ait fait semblant d’être. »
Je me rappelle qu’à la fin du dîner de ce 26 février, mon grand-père, qui, pour se consoler, avait ajouté quelques bouteilles de son petit mâcon à sa consommation habituelle, nous dit, en nous regardant avec ses yeux plus ronds encore qu’à l’ordinaire.
« Eh bien ! moi, je vois clair comme le jour dans l’avenir.
— Grand-père, il est huit heures du soir.
— Je vois votre République, entendez-vous, Lambert ? entends-tu, Juliette ? f…chue par terre par mon Bonaparte. Je vous le crie, je vous le hurle. Les Révolutions, voyez-vous, ça finit toujours par des Empires. »
Ma grand-mère, Blondeau, et surtout mon père et moi, nous riions… comme des fous !
A ma pension, quelle émotion, quelle curiosité, quelle frayeur ! La moitié des élèves manquaient. On s’était calfeutré. Une Révolution, cela pouvait gagner la province. Les ouvriers de la manufacture des glaces étaient pour la République. N’allaient-ils pas la proclamer à Chauny, faire eux aussi la Révolution, piller, peut-être ?
Le 27, Mlle André et sa sœur cadette me firent demander dès mon arrivée. Elles connaissaient les opinions de mon père depuis longtemps et un peu aussi les miennes. Elles se mirent pour ainsi dire sous notre protection.
« Eh bien, Juliette, votre père doit être content, lui qui a toujours été républicain. L’avez-vous vu ?
— Oui, mesdemoiselles, il est venu hier et il est dans la joie. Il dit que la France va enfin être digne de son histoire, qu’elle va se gouverner elle-même, que toutes les nations de l’Europe vont nous admirer et peut-être faire comme nous, que c’est l’avènement du peuple, du vrai peuple, celui qui n’est pas corrompu comme le bourgeois, et qui…
— Assez ! répliqua sèchement Mlle André l’aînée. J’espère que vous garderez pour vous, Juliette, les belles théories de votre père. Je vous défends d’en parler ici.
— En classe, mademoiselle ?
— En classe et aux récréations ! »
Je regardai Mlle André bien en face. J’étais presque aussi grande qu’elle et je répondis : « Cela, mademoiselle, je ne vous le promets pas, car nous sommes beaucoup de républicaines à la pension, et l’on ne peut nous défendre de parler de la République et de l’aimer.
— Mais la France n’a pas accepté votre République, répliqua Mlle Sophie.
— Elle l’acceptera, mademoiselle, parce que le peuple votera cette fois. »
Mlles André étaient partagées entre plusieurs sentiments : l’impérieux désir de me faire taire et je le compris au ton dont Mlle Sophie me dit : Juliette ! la tristesse d’être dure pour la fille d’une amie et enfin la crainte d’irriter des républicains.
« Quand vous reverrez votre père, Juliette, vous lui direz de notre part combien nous souhaitons que sa République calme la France, au lieu de la troubler. »
Je fis ma révérence, et je rentrai dans ma classe. Des yeux curieux m’interrogèrent. Je répondis par signes qu’il venait de se passer « une grande affaire » ! Aucune de mes compagnes n’ignorait mon appel au salon par « mesdemoiselles ».
J’avais une cocarde tricolore épinglée à l’intérieur de mon corsage. Je la détachai et la plaçai dans le creux de ma main sous le couvercle à demi soulevé de mon pupitre. Je la montrai et la glissai à ma voisine qui répéta la manœuvre. En un instant, ma cocarde fit le tour de notre longue table, et me revint sans que notre sous-maîtresse l’eût aperçue. Mes compagnes étaient renseignées. « Mesdemoiselles » m’avaient parlé de la République ! La classe fut très houleuse, nous étions toutes agitées et distraites. Pas une de nous n’avait appris ses leçons et fait ses devoirs. On n’entendit qu’un genre de réponse :
« Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps d’apprendre mes leçons, à cause de la République.
— Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps de travailler, à cause de la République !
— Je me demande en quoi la République peut vous intéresser, nous dit notre sous-maîtresse du ton le plus dédaigneux du monde et en haussant les épaules. »
On entendit une voix, dans le grand silence, c’était la mienne, répondre :
« Mademoiselle, la République, mais elle nous passionne. »
Un murmure approbateur me soutint. « Mademoiselle » ne répondit pas. Elle me regarda stupéfaite et il lui passa par l’esprit, je le vis bien, que si j’osais la braver ainsi, c’est que je m’en croyais le droit.
La sortie de la classe ressembla à une petite émeute.
C’était notre République, nous l’avions, nous, les frondeuses ! le roi en exil, les républicains, les démocrates au gouvernement, nous triomphions tout simplement. Questionnée, entourée, je ne savais à laquelle de mes compagnes entendre.
« Qu’est-ce que « Mesdemoiselles » t’ont dit ? »
Je racontai la scène et, pour un peu, on m’eût décerné une couronne civique. A la bonne heure ! voilà du courage, de la fermeté, c’est ainsi qu’il fallait dire ; la réponse vraiment républicaine a été ce qu’elle devait être !
Je répétai toutes les paroles de mon père à mes amies. Cette république était mirifique, nous allions avoir la liberté complète, plus d’autorité. Sans doute, et surtout dès la première heure, il ne fallait pas être insolente envers nos maîtresses, mais nous pourrions très vite leur faire sentir que si nous étions plus jeunes qu’elles, moins instruites, la république nous reconnaissait leurs égales.
Que de raisonnements, que de projets, que de façons d’entendre le gouvernement. Moi je voudrais ceci ! moi je voudrais cela ! Nous voulions toutes tant de choses si différentes qu’il fut solennellement convenu que nous, les initiées, les frondeuses, aujourd’hui les républicaines, nous ferions chacune notre programme, que ces programmes seraient lus le lendemain à la récréation, et qu’on voterait pour choisir le système de gouvernement qui nous paraîtrait le meilleur. Notre jeune esprit était farci des mots qui couraient alors.
Mais l’adjonction des capacités était décidément une réforme insuffisante ; là-dessus pas une hésitation. Il fallait que tout le monde votât, les hommes, les femmes, surtout les élèves des pensions. Nous avons conçu là le suffrage vraiment universel et nous fûmes plus tard convaincues que nous seules en étions les inventeurs.
L’ouverture des ateliers nationaux plut à mon père. Il m’écrivait qu’enfin le peuple allait être heureux, que cent mille citoyens étaient nourris par l’État, travaillaient pour lui. Il croyait à cette époque, comme tout le monde, que Louis Blanc dirigeait de façon occulte la fondation et l’organisation des ateliers nationaux, et sa confiance s’en augmentait.
« Tous les peuples nous admiraient, tous nous imiteraient, ajoutait mon père, à la fin de sa longue lettre. La république allait armer chaque Français pour que tous soient prêts à concourir à la délivrance des nations. »
Mon père vint nous revoir en mars. Hélas ! déjà il se montrait fort inquiet, l’Assemblée nationale étant pleine de réactionnaires. La Montagne ne prenait aucune autorité. La république, il est vrai, avait surpris tout le monde, rien n’était préparé et on bâclait certaines réformes, on précipitait certaines mesures, mais les sentiments de tous les républicains étaient si nobles, si fiers, si désintéressés, il y avait chez eux une telle croyance dans le bien, dans la justice, dans le divin de la voix du peuple, qu’il fallait ne pas trop souffrir des hésitations, ne pas être trop sévère pour les fautes déjà commises.
Le pire, aux yeux de mon père, c’est que le monde entier nous regardait et que le rêve de république, de fraternité universelle, ne pouvait se réaliser que si la République française donnait vite et définitivement les exemples qu’elle devait donner.
Mon père venait d’être nommé maire de Blérancourt. Ses disciples, ses partisans, n’eussent pas admis qu’un autre que lui eût en main le pouvoir, si petit fût-il, et la possibilité de réaliser tout ce que son enthousiasme et sa générosité promettaient pour la République.
Ma grand-mère et moi nous vînmes à Blérancourt voir planter l’arbre de la Liberté. Ce qui nous déplut ce fut la blouse bleue que mon père avait mise pour aller à cette cérémonie. Son écharpe tricolore était nouée sur le rouge. Déjà mon père disait : « N’aimons que le rouge dans les trois couleurs », le blanc lui paraissant légitimiste et le bleu, orléaniste.
« Toi, Juliette, murmura ma grand-mère à mon oreille au moment où nous partions pour la cérémonie, est-ce que tu aimes cette blouse, est-ce qu’elle ne te choque pas ?
— Elle est bleue, grand-mère, répondis-je en riant, songe qu’étant donné les idées de papa elle pourrait être rouge ! »
On apporta un jeune peuplier qu’on planta sur la place où un grand trou avait été préparé.
Mon père, depuis la République et au nom de la liberté s’était réconcilié avec le curé qui bénit l’arbre de la liberté.
Dans son discours le curé déclara que la République, si elle réalisait l’idéal évangélique de son programme incarné dans les mots de liberté, d’égalité, de fraternité, serait le plus beau des gouvernements, mais que pour cela il fallait que tous les républicains fussent aussi sincères, aussi généreux et, ajouta-t-il fort habilement, qu’ils soient sinon dans la forme, mais dans le fond, aussi chrétiens, aussi dévoués aux déshérités que le nouveau maire.
Mon père, avec une ardeur qui m’enthousiasma et une éloquence enflammée qui séduisit ma grand-mère, répondit à M. le curé que la République et ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité, étaient nés, cela ne pouvait se nier, de l’Évangile ; que Jésus-Christ était le premier des socialistes et des républicains ; que le républicain devait avoir toutes les vertus chrétiennes et que le christianisme était la formule humaine la plus belle qui ait jamais été conçue.
Je m’étonnai. Tout ce qui se rapporte au temporel de l’Église, ajouta mon père, est admirable. Elle est plus avancée que nous-mêmes, socialistes, dans la compréhension, dans la pratique de l’association. Nous avons beaucoup à apprendre d’elle, mais il est temps qu’elle-même apprenne de nous le culte de la nature et qu’elle se laisse pénétrer enfin par la science !
— Mon cher maire, dit le curé à mon père après la cérémonie, vous accepteriez la religion chrétienne les yeux fermés à la condition qu’elle soit païenne.
— A charge de revanche, monsieur le curé, répondit mon père en riant, acceptez ma religion païenne faite d’amour de la nature à la condition qu’elle inspire les vertus chrétiennes.
— Jamais, jamais, répliqua le curé en riant. Vous avez dit que nous sommes en avant de vous dans la conception de l’association et de la vie commune, nous sommes de même en avant religieusement. Le christianisme, c’est le présent et c’est l’avenir ! » Et il ajouta en se moquant : « Le paganisme restera de plus en plus le passé.
— Ainsi soit-il ! » répliqua gaiement M. le maire en entraînant M. le curé qui vint déjeuner avec nous.
« Je crois, dit mon père, en manière de toast à la fin du repas, et cela d’une façon absolue, indéniable, que la République est la consécration de la liberté de conscience, de la tolérance, et moi, comme maire, monsieur le curé, je vous prouverai avec quelle largeur, quelle hauteur, quelle grandeur, nous, républicains démocrates, socialistes, nous comprenons la liberté ! »
Mes progrès comme élève souffrirent considérablement de mes graves préoccupations politiques.
Mon père venait nous voir tous les huit jours, très soucieux de me tenir au courant des événements, me remettant des coupures choisies et savamment classées de la Démocratie pacifique, m’apportant des livres, des brochures, des proclamations. On eût dit que je n’avais pas à m’instruire d’autre chose que des faits et gestes de MM. les membres du gouvernement provisoire et des écrits de ceux qui se montraient les plus ardents parmi les réformateurs. Le français, l’histoire, la géographie, la littérature, étaient choses secondaires pour l’auteur de mes jours.
Et puis, en vérité, savait-on bien si la langue française n’allait pas devenir universelle, si l’histoire « des Rois » tiendrait debout sous le grand souffle révolutionnaire, si la géographie de notre planète n’allait pas être remaniée de telle sorte par la fraternité des peuples qu’il deviendrait à peu près inutile de l’apprendre dans la forme que l’odieux « passé » lui avait assignée.
L’avenir, c’était le progrès, la lumière, le nouveau ! Toutes les formes anciennes allaient être bannies. Mais, contradiction étrange, qui cependant ne choquait personne, le progrès, cette lumière, ce « nouveau », continuait de s’appuyer sur les principes évangéliques de liberté, d’égalité, de fraternité, sur la morale de Jésus, « le précurseur », le premier des socialistes.
Dans le jargon de l’époque, la République de Périclès, de Socrate, de Platon, entrecroisait ses annales avec celles de la grande Révolution française. La beauté de l’art athénien alternait avec le brouet de Sparte, les pieds nus ou les sabots des soldats des quatorze armées avec les magnificences des fêtes de la déesse Raison. Il y avait sur tout et sur tous des qualicatifs auxquels on n’échappait pas, ce qu’on appelle aujourd’hui des clichés. L’intégrité du caractère de Saint-Just, l’austérité de Robespierre, la puissance de Danton, l’amour du peuple de Ledru-Rollin, le courage de démolisseur de Proudhon, les sublimes théories sociales de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, la supériorité de la femme telle que la démontrait Toussenel dans son Esprit des Bêtes et Fourrier dans son Phalanstère, telle que la prouvait George Sand, tout cela émaillait les discours des orateurs de petite ville et de village au point que la plupart devenaient identiques quel que fût le sujet traité. L’improvisation était facile ; on prenait seulement la peine de recoudre les phrases entre elles, et la sonorité des mots vous berçait comme berce un air connu.
L’art oratoire de la République de 1848 en province avait beaucoup d’analogie avec la musique des orgues de barbarie qui passionnait le pays entier.
Lorsque ma grand-mère ou mon grand-père priaient mon père de sortir de la phraséologie, de leur faire l’honneur de les initier à ses conceptions gouvernementales réalisables, il répondait :
« Tout vaut mieux que ce qui était ! Nous allons piquer une tête dans l’inconnu ; quoiqu’il advienne, nous serons au moins sortis des ornières dans lesquelles s’embourbe le char de l’État depuis des siècles. La Révolution française a fait un grand effort pour lancer au galop les chevaux du char, mais Bonaparte les a enfourchés et ramenés en arrière. C’est à nous de les entraîner à nouveau. »
Malgré des réserves croissantes sur les hommes qu’il commençait à soupçonner de tiédeur, l’optimisme du mon père était aussi candide que le mien. L’illusionnisme, l’amour de l’imprévu, du romanesque, l’ignorance absolue des possibilités de réalisation d’une idée, l’ingénuité enfantine, dominaient dans l’esprit de mon père et dans celui de la plupart des hommes de 1848 que j’ai connus ; mais quelle passion de dévouement ils avaient, quelle soif des sacrifices à faire à la cause sainte du peuple, quelle générosité, quel abandon loyal des privilèges de caste, quelle fraternité sincère, quelle conviction que les « petites gens » étaient mûrs pour l’égalité, quelle indignation contre l’appétit de jouissance, contre l’égoïsme, contre la célèbre formule de M. Guizot : « Enrichissez-vous ! »
Les hommes de 1848 étaient des apôtres, des saints. A aucune époque il n’y eut plus d’honnêteté, plus de vertu, plus de noble simplicité. Ce n’étaient pas des hommes politiques, c’étaient des âmes éprises d’idéal. Tous ont été aussi sincères que mon père, tous ont droit à l’absolu respect, et on ne peut les avoir côtoyés sans honorer et chérir leur mémoire.
Vieilles barbes, si vous voulez ! Tous les partis deviennent vieilles barbes, mais combien peu, avant et depuis les hommes de 1848, ont eu leur jeunesse de cœur, leurs inspirations hautes, leur appétit de dévouement et de sacrifice ?
Dans mon souvenir ils conservent leur noble figure auréolée, tandis que les « roublards » opportunistes, les hommes de la politique d’affaires, de résultats, ceux qui victorieux se sont écriés : « A notre tour de jouir ! », qui ont dit et répété entre eux : « Le plus sérieux attribut du pouvoir c’est la galette », ceux-là s’enlaidissent dans mon esprit de toutes les laideurs de leurs disciples.
Parmi les républicains de 1848, pas un n’a songé à tirer un bénéfice de situation de son passage au pouvoir, pas un qui se soit enrichi. S’ils n’ont pas fait pour le peuple ce qu’ils rêvaient, ce n’est pas parce qu’ils ont jeté par-dessus bord leurs principes une fois en possession du vaisseau de la grande ville de Paris, c’est parce que leur conception du bonheur social humain était trop belle pour être réalisable et parce que le peuple, le premier, a refusé de faire l’essai de leurs théories.
Plus tard j’ai connu la plupart de ces « bétats », comme les appelait M. Ernest Picard. Ils ressemblaient à mon père. Leurs négations, ils en avaient ! étaient de trop fraîche date pour avoir desséché leur âme ; ils ne croyaient plus au Christ divin, ils croyaient encore au Christ humain. Ils adoraient cette science mystérieuse qui remplaçait pour eux le surnaturel et n’avaient pas encore mis à jour toute sa brutalité en broyant l’homme sous la machine.
Ils étaient internationalistes, non pour nier les légitimes fiertés de la race, non pour accepter sans révolte la conquête du pire ennemi, non pour subir ou pasticher l’utilitarisme de groupements nationaux moralement intérieurs, mais pour insuffler aux autres peuples leurs principes d’amour et de régénération.
Mon père, dès la fin d’avril, me dit un jour qu’il voyait l’écart se faire de plus en plus entre ses vœux et ce que lui apportaient les événements.
« J’ai peur, ajoutait-il, que notre République ne soit exclusivement une République à l’eau de rose, de celles que le sang se plaît un jour à teinter. Les gants jaunes du National y sont les maîtres et la livrent aux intrigues des ambitieux. »
Ma grand-mère au contraire se déclarait satisfaite de la République, qu’elle ne trouvait nullement effrayante comme elle l’avait craint.
« Jean Louis, je m’en arrange très bien de votre République ! », répétait-elle à mon père.
Tout d’abord mon père répondait : « Attendez, ma mère, encore un peu » ; plus tard il répliquait : « Vous êtes plus satisfaite que je ne le suis. » Un beau jour il éclata : « Parbleu, si elle vous arrange la République, elle est faite à votre profit ! Les d’Orléans peuvent revenir : ils n’auront rien à changer pour les bourgeois. »
Mon père fut bientôt, dans le sens le plus aigre du mot, un mécontent. Je fus une mécontente naturellement.
Une mécontente agressive. Mes discussions avec ma grand-mère devinrent si violentes, que mon grand-père s’emporta plusieurs fois contre moi, que Blondeau me donna tort ! Mon ami Charles, qui m’eût probablement soutenu, car il était, lui aussi, révolutionnaire, comme mon père et comme moi, avait quitté Chauny. Il était devenu le secrétaire de l’un de ses camarades d’enfance, haut fonctionnaire de la République, à Paris.
Bientôt mon père s’exalta. « Ils nous mentent, ils nous trompent, ils nous endorment », répétait-il désolé, sentant sa République chrétienne, païenne, socialiste, scientifique, lui échapper.
Ma grand-mère se rassurait de plus en plus. L’ordre était maintenu, et alors la forme du gouvernement, en somme, importait peu, disait-elle. Mon grand-père, à mesure que mon père et moi nous désespérions, répétait :
« Allons, allons, ça va bien pour l’Empire. »
Mais je rendais mes grands-parents malheureux avec mes désolations, mes récriminations, mes imprécations. La vie était insupportable, intolérable pour nous tous. Il en devait être ainsi à cette époque dans chaque famille où se trouvait un républicain idéaliste et sincère, de ceux qui avaient cru qu’on pouvait décrocher la lune pour le peuple, digne qu’il était de tous les dons miraculeux.
Ce qui, m’ayant le plus intéressée, me désespérait davantage, c’étaient les ateliers nationaux. Hélas ! ils tournaient mal. Quoi ! cette admirable chose : l’État créant des ateliers pour donner du travail aux ouvriers, pour nourrir les meurt-de-faim, cette institution bienfaisante, protectrice, sauvegarde sociale contre la misère, exemple admirable pour tous les peuples, les ateliers nationaux allaient être dissous !
Émile Thomas, qui les dirigeait, ne s’inspirait pas, quoiqu’il eût souvent répété le contraire, des idées de Louis Blanc. On commençait à le soupçonner d’être l’agent de l’homme « des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne ». Au lieu d’organiser les ateliers nationaux, il les désorganisait.
« Les réactionnaires, me disait mon père, essaient de faire croire qu’Émile Thomas réalise les idées de Louis Blanc, quand, au contraire il est le pire ennemi de ces idées. On veut rendre le pur socialisme coupable des crimes qu’on commet en son nom. Trélat, le ministre de l’Instruction publique ne peut souffrir les ateliers nationaux, la commission exécutive les exècre, les bourgeois les ont en horreur parce qu’on leur en fait peur. Que se passera-t-il si, comme le veut cette Assemblée Nationale composée de réactionnaires, on dissout les ateliers ? Cent mille hommes jetés sans travail dans Paris du jour au lendemain sur le pavé, c’est l’émeute terrible, c’est la Révolution sanglante noyant les réformes, et c’est ce que ces gens-là veulent ! »
Ah ! ces cent mille hommes menacés d’être jetés sur le pavé, je les voyais malheureux, errants, sans travail, désespérés tandis que leurs femmes, leurs enfants mouraient de faim à la maison. J’en pleurais. Mon cœur était saisi d’une immense pitié et, jour pour jour, il fallait que je fusse tenue au courant de ce qui se passait. Ma grand-mère, abonnée récente du National, eût bien voulu m’empêcher de le lire, mais je l’exigeai et, tout en me révoltant de la haine des « gants jaunes » contre mes ateliers nationaux, je me tenais au courant des choses jusqu’aux venues de mon père.
Quand je sus que M. de Falloux était chargé par l’Assemblée Nationale de fournir le projet de dissolution des ateliers nationaux, je compris que tout s’écroulait.
Mon père vint et me dit. « C’est la tuerie qu’on organise ; ils veulent dissoudre les ateliers nationaux du jour au lendemain. Trélat lui-même voit le danger. Il propose de replacer peu à peu successivement les ouvriers. Il a destitué Émile Thomas, se rendant compte enfin de la besogne désorganisatrice qu’il faisait, il a nommé son gendre Lalanne qui réorganise, mais il est trop tard, et les loups de l’Assemblée Nationale veulent le carnage.
Je ne vivais plus. Le peuple, le bon peuple, lui si bon, si généreux, qui avait été si admirable aux journées de février, on le vouait aux mauvais instincts du pillage, par la misère qu’on allait lui imposer.
J’étais si malheureuse de ce que j’éprouvais, et cette souffrance en contact avec les férocités de ma grand-mère, de mon grand-père, de Blondeau, qui répétaient : « Qu’on en finisse tout de suite avec les meurt-de-faim ! » que je priai ma grand-mère de me laisser retourner à Blérancourt avec mon père à sa prochaine visite.
« Fais ce que tu veux, me répondit-elle, mais je te préviens, ma pauvre Juliette, tu es dans un tel état d’aberration que ce qui te reste de bon sens est en danger si tu vis avec ton père. Il t’achèvera, et ton mariage avec un ouvrier est au bout de toutes vos folies. Or, je dois te le confier, déjà tu as plu au jeune X… qui a dix-sept ans ; son père, moitié en riant, moitié sérieusement, à cause de ton âge, m’a fait des ouvertures pour une alliance possible entre nos deux familles dans quelques années. Sans doute, ce n’est pas mon rêve, car je te voudrais mariée à Paris, où je vivrais une partie de l’année avec toi pour te diriger dans la voie de la destinée que jusqu’à ces derniers temps je prévoyais pour toi, mais tu es tellement insensée que peut-être un bon mariage bourgeois en province vaudra mieux que tout ce que j’ambitionnais pour mon unique petite-fille. Voilà ce que je te propose. Veux-tu être pensionnaire ? La pension est si proche que je te sentirai encore auprès de moi. Tu prêcheras tes compagnes à ton gré, et alors ton grand-père, moi, Blondeau, en ne te subissant qu’une fois par semaine, nous pourrons supporter tes algarades, mais te voir souffrir ou rager, si cette bonne République ne te suffit pas, si tu dois gémir ou t’irriter, tous les jours, alors, ma petite-fille chérie, c’est intenable. »
Je mesurai l’étendue de la fatigue que j’imposais à mes grands-parents par cette proposition. Ma grand-mère, qui trouvait jusqu’à ces derniers temps les heures des classes trop longues et nos séparations pour Chivres ou pour Blérancourt mortelles, désirant que je sois pensionnaire, était-ce possible ? Je fus atterrée ; cependant, le vilain orgueil m’empêcha de me jeter au cou de ma grand-mère et de lui demander pardon de mes folies, car je me jugeai à ce moment-là extravagante ; et puis, ce qu’elle venait de me dire de X…, un grand jeune homme, que je trouvais charmant, spirituel, me grandit à mes yeux à tel point que je crus qu’une personne comme moi « allant sur ses douze ans » ne pouvait demander pardon comme une petite fille. Je répondis, le cœur pourtant bien serré :
« Hé bien ! grand-mère, c’est entendu, je serai pensionnaire le jour que tu le voudras.
— Demain, répondit-elle. »
Je faillis éclater, mais c’était l’heure de la classe et je partis pour la pension en me disant que ce jour serait le dernier où j’aurais ma chambre à moi, où matin et soir, à midi, je me sentirais entourée de la tendresse passionnée de ma grand-mère, de l’affection gaie de mon grand-père. Je verrais de loin le vol des pigeons descendant becqueter et roucouler dans la cour fleurie. L’amitié de Blondeau me manquerait ; je ne pourrais plus lui confier mes chagrins, essayer sur lui l’effet foudroyant des théories plus ou moins digérées de mon père, que je faisais miennes.
Le lendemain j’entrai comme pensionnaire chez Mlles André. Ce fut mon grand-père qui m’accompagna, et il me fallut tout mon courage au moment des adieux pour ne pas le supplier de me laisser retourner le soir à la maison. Je déjeunai et dînai avec mes compagnes. A la classe, aux récréations et encore et toujours, rien qu’elles, le silence absolu à table ; or, c’était, pour moi, le supplice. Quand je fus dans mon lit, j’éprouvai un tel chagrin, je pleurai tant que je ne pus m’endormir, et que cette nuit, la première de ma vie que j’eusse passée blanche, me parut plus noire que l’enfer. J’eus l’effroi de la prochaine et je m’imaginai que j’allais ne plus dormir ; cela me causa une inquiétude que je ne confiai, bien entendu, à personne de mes amies, dont les plus intimes étaient cependant comme moi pensionnaires.
L’une de mes ennemies politiques qui me connaissait bien et se disait qu’un désastre seul, quelque énorme fâcherie entre ma grand-mère et moi, avaient pu provoquer notre séparation, s’amusa méchamment à passer près de moi en ricanant et colporta une histoire fantastique sur mon entrée à la pension. Mes yeux rouges, mon visage défait, prêtèrent à la croyance qui se répandit à la récréation de midi. On répéta que ma grand-mère ne m’aimait plus, qu’elle ne voulait plus me voir, que je lui avais fait des choses… et, bien entendu, je fus des premières averties du ragot.
A la récréation du soir tout à coup plusieurs de mes compagnes accoururent pour me dire :
« Ta grand-mère est en haut du mur dans la cour de derrière. Elle demande que tu viennes lui dire bonsoir. »
Sachant les bruits répandus par mon ennemie politique, j’allai au pied du mur ; sans cela j’en voulais tant à ma grand-mère que je n’aurais certainement pas répondu à son appel.
« Comment vas-tu, ma petite-fille, me demanda-t-elle, perchée au haut d’une échelle et sa tête seule dépassant le mur. As-tu dormi ?
— Non, grand-mère, je n’ai pas dormi du tout, et certainement je ne dormirai jamais plus. Mais qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu es tranquille, tu dors bien, toi, c’est tout ce qu’il faut. Bonsoir à grand-père et à Blondeau, bonsoir, ma grand-mère. Je te préviens que si tu m’appelles encore demain du haut de cet horrible mur, je ne reviendrai pas. »
Et je me sauvai en courant.
Les jours suivants je ne travaillais que par boutade, quand mon amour-propre était en jeu, quand je voulais dépasser une adversaire politique. Comme chef de mon parti je ne pouvais me laisser vaincre.
Mon âme était endolorie par le chagrin de ne plus vivre sous l’aile de mon adorée grand-mère, et je continuai à me sentir douloureusement angoissée par les appréhensions des travailleurs des ateliers nationaux.
Il faut se reporter à un tout autre temps pour comprendre quelle somme d’amour contenait ce mot : « le pauvre peuple », à quel degré ceux qui étaient sincèrement républicains socialistes se croyaient ses amis à la vie et à la mort.
Nous n’avions plus le courage de jouer aux récréations, nous les républicaines socialistes. On traitait en pleine Assemblée Nationale nos ouvriers des journées de février, ceux qui avaient écrit sur les murs des Tuileries : « Mort aux voleurs ! » on les traitait de bandits, de pillards !
Pauvre peuple ! comme nous souffrions avec lui ! C’en était fait, nous le comprenions, ce n’était plus qu’une question de jours et d’heures, on allait livrer à la faim cent mille hommes. Pas une de nous ne se permettait depuis longtemps de dépenser un sou en friandises. Nous calculions sans cesse nos ressources. En les réunissant nous pourrions bien nourrir un homme des ateliers nationaux, mais pas plus. Je décidai que nous ferions une belle lettre à ce ministre Trélat que nous détestions, « qui était cause de tout », à notre avis, et que nous lui proposerions de prendre à notre charge un ouvrier des ateliers nationaux. Sans doute un ce n’était pas beaucoup sur cent mille, mais si dans chaque pension on faisait comme nous il y en aurait tout de même un certain nombre de sauvés.
Que la rédaction de cette lettre nous fut difficile et combien de temps elle nous prit ! Chaque groupe ayant fait son brouillon, le communiquait à un autre groupe. Nous étions onze groupes affiliés secrètement ayant leurs partisans, et tous nos partisans tinrent chacun à participer au brouillon. Enfin, le brouillon, issu des brouillons, reçut l’approbation de tous les groupes réunis et la lettre partit. Je l’adressai à mon ami Charles à Paris, pour qu’il allât la porter de notre part au Ministre en personne.