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Le roman de mon enfance et de ma jeunesse

PRÉFACE (continued 2)

Reading edition

« Mes bons lapins, j’ai une grand-mère qui ne m’aime pas. »

Je ne sais ce que les lapins allaient me répondre. J’y songeai souvent après, mais à ce moment je fus enlevée dans les bras de mon grand-père qui me dévora de baisers et me porta devant le feu dans lequel on venait de jeter un énorme fagot.

Aidé par Arthémise, il essaya de me réhabiller, mais il tremblait.

« Mauvaise petite fille, ta grand-mère est folle de chagrin.

— Je ne l’aime plus ! m’écriai-je. Je veux rester à Caumenchon, dans la chambre de mes amis les lapins et ne pas quitter mon Arthémise. »

Comme les vieux paysans me répétaient tous deux d’un air un peu sévère :

« Allons, mamselle, soyez plus raisonnable. »

Mon grand-père leur répondit :

« Parlez-lui plus doucement. Quand je pense que son frère à qui elle ressemble, la pauvre petite, est mort de convulsions après une gronderie de sa mère. Je ne veux pas qu’on lui parle durement.

— C’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, monsieur, ajouta ma bonne Arthémise qui était toute rouge et paraissait fort en colère, et encore je ne vous ai pas raconté la moitié de la peur que j’ai eue quand je l’ai trouvée dans ce grenier. Je ne croyais pas si bien deviner le matin en appelant cette traînerie de la pauvre petite à la pension un meurtre !

— Ma Juliette, je t’en prie, retournons à Chauny, recommença mon grand-père, tu le vois, le papa et la maman d’Arthémise veulent qu’elle revienne chez nous, et elle ne leur désobéira pas, demande-le-lui plutôt.

— Moi, je veux bien retourner, dit Arthémise, mais si madame a le regret de m’avoir chassée ce matin comme une voleuse.

— Elle en a le regret, Arthémise.

— A Chauny, plus la pension, jamais, dis-je à mon grand-père.

— Non, non, calme-toi. »

Nous partîmes dans le cabriolet de mon grand-père. J’étais assise, très enveloppée, sur les genoux de ma bonne. Je voyais la pleine lune pour la première fois. Je me rappelle encore mon étonnement et les idées confuses que je gardai sur ce grand soleil de la nuit, si pâle et si froid.

Quand je rentrai à la maison, ma grand-mère était sur la porte, très défaite, elle avait tant pleuré que je vis bien son chagrin. Elle me demanda pardon pour les méchantes choses endurées par sa pauvre petite-fille et qu’elle savait toutes, ayant fait son instruction tandis que mon grand-père était à Caumenchon où il se croyait certain de me trouver.

« Ma chérie, on t’a mise au grenier, c’est affreux, me dit ma grand-mère. Tu as bien fait de me punir, je ne tourmenterai plus jamais de ma vie ma petite-fille. »

Je sentais je ne sais quelle vague supériorité qui me donna de l’indulgence. Je m’approuvai de ma conduite. Peut-être ce moment décida-t-il du sens dans lequel se forma mon caractère.

« Juliette fera toujours comme ça, quand grand-mère sera méchante, ajoutai-je, puis elle veut qu’Arthémise ne soit jamais chassée comme une voleuse.

— Oui, oui, oui, répétait ma grand-mère en me couvrant de baisers. Arthémise, reprit-elle, vous me conterez tout ce qu’elle a dit, tout ce qu’elle a fait. C’est elle, n’est-ce pas, qui a voulu aller à Caumenchon, qui s’est fait enlever par vous ?

— Oui, Madame.

— Elle me ressemble, cet amour. Arthémise, promettez-moi que vous lui ferez un jour aimer sa pension. Il faut meubler cette petite tête, elle en vaut la peine.

— Non pas meubler ma tête, pas la pension ! criai-je.

— En vérité, Pélagie, tu es folle, tu ne penses qu’à exciter cette petite qui a la fièvre. N’as-tu pas songé une seule fois à la mort de son frère ? dit mon grand-père en m’arrachant des genoux de ma grand-mère. Attends qu’elle soit aussi forte que moi pour supporter les extravagances de ta cervelle. »

Ma grand-mère était devenue toute pâle et très douce.

« Arthémise, allez la coucher, ordonna-t-elle d’une voix calme. Vous me préviendrez quand elle sera endormie. »

Les jours qui suivirent, il fut impossible de m’empêcher de raconter par le menu mon horrible journée. J’en parlais, j’en pleurais, et l’on ne pouvait me faire taire. Arthémise, ma grand-mère, mon grand-père, mon ami Charles, durent subir ce récit, et je ne me calmai que quand j’eus la conviction que j’avais bien fait souffrir à ceux qui m’aimaient la souffrance que moi-même j’avais soufferte. Je promis seulement à ma grand-mère de ne pas raconter « mon histoire » à mes parents de Blérancourt.

Pour ma pension, Arthémise et ma grand-mère s’entendirent.

J’y retournai plus tard, entraînée par une petite amie de mon âge qu’on me donna et qui m’apprit à m’amuser avec les images des lettres de l’alphabet.

Quelques mois après, dans la belle saison, je partis pour Blérancourt avec mon grand-père. Nous allions à une noce. J’en avais vu beaucoup déjà, Arthémise ayant la rage de « voir la mariée », mais jamais je ne m’étais trouvée en personne participante à la fête.

Une amie de ma mère, Camille — je n’ai pu retrouver son nom de jeune fille — épousait M. Ambroise Godin, sous-directeur de la manufacture des glaces de Saint Gobain, dont le siège est à Chauny. Mon grand-père devait être le témoin, et ma grand-mère prit la peine de m’expliquer qu’un témoin dans un mariage c’était comme un papa de la mariée, Camille ayant perdu le sien.

Ma joie d’être de la noce se traduisit par toutes sortes de folies et un égoïsme féroce. Je ne montrai, ni n’éprouvai aucun chagrin de quitter ma grand-mère et Arthémise. Au reste, mon absence devait être courte : quatre jours.

Mon grand-père, depuis ma « campagne de Caumenchon », comme il l’appelait, avait pris pour moi une passion telle qu’on le voyait des heures entières à la maison, en dehors des repas. Le soir, quand je le voulais, je le retenais. Ses amis du cercle n’en revenaient pas.

« Il est l’esclave de sa petite-fille », disaient les gens.

Et mon grand-père répétait :

« Je suis l’esclave de ma petite-fille. »

Il était si grand, si gros, si bruyant, il parlait tant que je le regardais de bas en haut, la tête levée, toujours en riant, et que je ne jouais avec lui qu’à « faire des bêtises », tandis que je jouais souvent avec ma grand-mère « à être sage ».

Il ne se tenait pas de joie de partir avec moi toute seule.

« C’est à mon tour de l’enlever », disait-il le jour de notre départ.

On m’attacha avec deux foulards dans le cabriolet de mon grand-père et on me bourra derrière, sur les côtés, sous mes pieds, de paquets biens cousus par Arthémise, dans lesquels mon linge, mes robes et tout ce dont je pouvais avoir besoin était tassé et plié. On ne se servait pas alors de valises, ni de malles, chez ma grand-mère.

Je me rappelle encore mes trois robes blanches avec des ceintures de rubans de couleur qu’il fallut repasser à l’arrivée et que ma mère montra à ses bonnes amies de Blérancourt venues pour me voir et me connaître. J’avais tenu mon beau chapeau de paille d’Italie orné de rubans blancs dans un carton à la main et ne le lâchai pas une seule fois malgré les secousses de la fameuse route « exécrable ».

Partis à huit heures du matin pour faire trois lieues, nous arrivions à deux heures de l’après-midi. On ne peut imaginer ce que pouvait être une route tracée au milieu des prairies et longeant sur son parcours une rivière qui débordait continuellement.

Combien de fois l’ai-je faite et refaite cette route sur laquelle on courait de véritables dangers, les ornières étant si profondes qu’on versait à tous moments.

Mon grand-père me rassurait, car je ne dissimulais pas ma peur, en me répétant que Cocotte était un très bon cheval, que la voiture était solide et qu’il savait fort bien conduire.

Mon père m’embrassa vingt fois à l’arrivée. Sitôt après le déjeuner, il me prit par la main et me conduisit chez tous ses amis. Au château, chez les Varnier, où je trouvai une gentille petite fille de mon âge avec laquelle j’ai souvent joué, depuis, chez ses voisins, le pharmacien Decaisne, « neveu de quelqu’un que je t’apprendrai à connaître et à aimer plus tard, me dit mon père, retiens d’abord son nom : Saint-Just.

— Saint-Just », répétai-je.

J’ai parfaitement le souvenir de l’effort que je fis pour plaire aux amis de Blérancourt, et mon père qui était allé quêter des compliments les rapporta à mon grand-père et à ma mère.

« Ce qu’elle est gentille, ce qu’elle a été sage, comme elle cause ! » répétait-il.

Ma mère avait décousu les paquets d’Arthémise et elle repassa mes robes elle-même ; je pris part au repassage, à l’accrochage, et sur la noce je questionnai, je questionnai.

Le lendemain, grand jour, tous les invités se réunirent à la maison de la mariée proche l’église. Il faisait un temps superbe. On s’en alla à pied, deux par deux, en longue file, la mariée en tête avec mon grand-père, dont on disait :

« Quel bel homme celui qui lui sert de père. »

Je débordai du rang, et tirai la main de ma mère pour mieux voir, peut-être aussi pour être mieux vue, car il y avait une haie de gens sur le parcours du cortège.

Il était très beau, le monsieur qui donnait le bras à maman et il riait de la voir sans cesse entraînée par moi.

Tout Blérancourt regardait passer la belle noce et j’entendis plus d’une fois, non sans plaisir, des petits garçons, des petites filles et même de grandes personnes dire :

« Regarde, regardez, c’est la petite Juliette à M. Lambert. Comme elle est bien habillée. »

Quelqu’un ajouta :

« Lui, M. Lambert, il n’y est pas, il ne va jamais dans les églises. »

Je demandai à maman pourquoi les gens disaient cela. Elle me tira brusquement à elle et ne me répondit pas.

Nous arrivons à l’église. J’entendais la musique de l’orgue, j’allais entrer quand ma mère, après avoir parlé tout bas à une vieille dame en bonnet et habillée de noir, qui n’était pas de la noce, lui dit :

« Cela la fatiguerait trop, deux cérémonies, gardez-la-moi, amusez-la, je vous en prie, dans le jardin de M. le curé. Donnez-lui des fleurs. Ne la laissez pas se salir. Je viendrai la chercher moi-même. »

Je protestai, je me défendis, je voulais être tout le temps de la noce, mais la vieille dame me prit dans ses bras, passa au milieu des gens, ouvrit une porte, la referma et me posa à terre en riant :

« Tu t’amuseras ici plus qu’à l’église, ma mignonne, me dit-elle, vois le beau jardin et les belles fleurs, tout est à toi. »

Elle posa un coussin sur le perron, me donna des fleurs de capucines à sucer ; il y avait près de la tige un petit bout sucré qui me plut et je me vois encore sur ce perron du jardin de M. le curé désignant à sa bonne les fleurs que je voulais et qu’elle allait me cueillir.

Je crois que j’oubliai un peu la noce, racontant mon grand jardin chez ma grand-mère, parlant de mes prunes, de mon abricotier, de mes fraises, de mes framboises, lorsque tout à coup ma mère parut très pâle, très agitée :

« Vite, vite, accours, me dit-elle.

— A la noce, maman ?

— Oui, à la noce. »

J’entrai dans l’église. La mariée était proche de la sortie avec le marié, toute la noce rassemblée autour d’eux. On m’entraîna dans un coin où il y avait une grande vasque de pierre pleine d’eau comme dans notre jardin de Chauny. Je voyais bien que tout le monde me regardait.

Le curé était près de la vasque, les mariés se rapprochèrent, ma mère me prit dans ses bras.

« Maman, qu’est-ce qu’on va me faire ? demandai-je un peu inquiète ?

— Sois sage, ma Juliette, sois bien sage, je t’en conjure, me répondit-elle d’une voix très émue, on va te baptiser ! »

Je ne sais pourquoi ce mot baptiser, prononcé par ma mère qui tremblait, me terrifia.

« Non, non, pas me baptiser ; m’écriai-je en pleurant. »

La mariée me dit rieuse :

« Tu vas cesser d’être une vilaine hérétique et entrer dans l’Église catholique. »

J’aperçus mon grand-père, et je lui criai, croyant que la vasque pleine d’eau était l’Église catholique.

« Grand-père viens empêcher qu’on ne me jette dans l’Église catholique. »

Mon grand-père non seulement se montra insensible à mon appel, mais il me fit ses plus gros yeux.

« Tais-toi, me dit M. le curé, ou je t’ouvre la tête et je te mets de l’huile et du sel dedans. »

Ces paroles menaçantes mirent le comble à mon désespoir et je sanglotai, je me démenai durant toute la cérémonie de mon baptême. Enfin, mon grand-père vint me prendre dans les bras de ma mère.

« Juliette, tu es une grande fille, me dit-il, écoute-moi, je suis très content que tu sois baptisée, ta grand-mère en sera tellement heureuse. Tu étais une pauvre petite fille, pas baptisée, nous ne le savions pas. Ton père avait défendu qu’on te baptise, il n’aime pas les églises.

— Oui, grand-père, je l’ai entendu dire par les gens tout à l’heure.

— Alors, tu comprends, il n’est pas comme tout le monde, et c’est mal, c’est un païen. Ta mère a eu un grand courage en te faisant chrétienne sans qu’il le sache. Il va être furieux et je ne serais pas fâché d’être à Chauny. Surtout ne dis pas à ton père que tu es baptisée. Ah ! ma chérie, ma chérie, que l’Être suprême te protège ! »

Ma grand-mère me faisait faire ma prière le soir et le matin. Elle me parlait sans cesse du bon Dieu, mais mon grand-père ne parlait jamais que de l’Être suprême ; je savais depuis longtemps que l’Être suprême était aussi le bon Dieu.

Il y avait une table pour les enfants à la noce. C’était bien amusant. A la fin du repas, des gens se sont levés de leur chaise, ils ont parlé, parlé sans qu’on les arrête ou qu’on leur réponde, puis il y en a qui ont chanté ; puis mon grand-père a dit des choses qui ont fait rire tout le monde, et nous, les petits, nous avons ri aussi.

Et puis encore, papa a lu très haut ; un petit a dit que c’était comme une fable et on a répété plusieurs fois à la grande table :

« C’est très beau, c’est très beau ! »

Papa avait l’air content. On a dansé avec une grosse musique et j’ai dansé, tourné tant que j’ai pu. Alors un plus grand que moi m’a appelée Camille-Ambroisine. Mon père était près de moi à ce moment s’amusant de me voir tant m’amuser.

« Pourquoi lui dis-tu Camille-Ambroisine, lui demanda mon père. C’est Juliette qu’elle s’appelle.

— Je sais bien, Monsieur Lambert. Elle s’appelle Juliette-Camille-Ambroisine. Juliette, c’est son nom de tous les jours ; Camille, c’est le nom de sa marraine, Ambroisine, celui de son parrain Ambroise. Je dis ça parce qu’on l’a baptisée après la noce. J’y étais ! C’est drôle, car elle est très vieille pour être baptisée. »

Mon père me secoua si violemment que je poussai des cris épouvantables. Mon grand-père et ma grand-mère accoururent et il y eut encore un « drame de famille ».

Mon père criait de vilaines choses au marié, à la mariée. Mais les gens de la noce ne se fâchaient pas, ils riaient. Mon père finit par prendre ma mère d’une main, moi de l’autre, et il nous ramena à la maison. Mon grand-père venait derrière nous.

Ma mère pleurait, mon grand-père ne disait pas un mot, mon père répétait :

« Vous voulez que ma fille ne soit pas ma fille ! »

Une pauvre femme entra.

« Vite, vite, Monsieur Lambert, dit-elle, mon homme Mathieu, le couvreur, vous le connaissez, il a tombé du toit de M. Dutailly, et il est quasi mort. »

Mon père et mon grand-père sortirent brusquement ensemble.

Ma mère me déshabilla, refit les paquets, les recousit. De très bonne heure elle me coucha.

Le lendemain matin, tandis que mon père dormait encore, parce qu’il avait veillé Mathieu le couvreur toute la nuit, maman m’arrangea dans le cabriolet avec mes foulards, mes paquets, le carton de mon beau chapeau blanc, et sans que j’aille à la noce le second jour ni le troisième, sans que je puisse mettre mes deux autres belles robes, mon grand-père me ramena à Chauny.

En partant, ma mère m’avait bien recommandé de dire à ma grand-mère que malgré la fureur de mon père, elle ne regretterait jamais ce qu’elle avait fait pour moi, qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû avouer que je n’étais pas baptisée.

Qui fut étonné de nous voir revenir si tôt ? Ma grand-mère.

« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? » répétait-elle.

Mon grand-père lui raconta toute l’histoire et j’entends encore les exclamations poussées par ma grand-mère :

« Elle n’était pas baptisée, elle n’était pas baptisée ! Mon gendre est un fou dangereux avec ses idées démocratiques sociales, sans Dieu, mon Dieu ! C’est la fin de la religion, de la famille, de la propriété, c’est la fin du monde que ces idées-là. »

Cette longue phrase, avec tous ses termes, depuis « mon gendre est un fou dangereux », je l’ai encore dans l’oreille parce qu’elle n’a cessé de résumer les griefs politiques de ma grand-mère contre mon père durant des années.

Les mots de jacobin, de républicain, de socialiste, les noms de Robespierre, de Saint-Just, de Louis Blanc, de Pierre Leroux, de Proudhon, de Ledru-Rollin, dits et redits avec épouvante par mes grands-parents et avec une sorte de culte par mon père, entraient dans ma mémoire et plus encore dans ma pensée. Le « mon gendre est fou » commençait l’antienne, et le « sans Dieu, mon Dieu » la terminait ; le milieu en était varié selon les circonstances, mais les mêmes mots, les mêmes noms s’y entrecroisaient.

Mon père très lettré d’une grande éloquence, d’un vrai savoir, charmait ma grand-mère lorsqu’il ne parlait ni de politique ni de religion. Ayant l’amour du grec, nul ne racontait les légendes de l’Hellénie comme lui. Dès ma petite enfance sitôt que je le voyais je l’obligeais à me redire les histoires du vieil Homère, et je les savais comme je savais Peau-d’Ane et le Petit Chaperon rouge.

Mon père était poète, et ses vers toujours classiques, au moins ceux qu’il lisait à ma grand-mère, mais nous savions, et moi-même, perroquet, je le répétais avec indignation, qu’il en faisait des rouges !

Comment mes parents pouvaient-ils être assez enragés pour parler de politique chaque fois qu’ils se retrouvaient ? Ma grand-mère était orléaniste gouvernementale, mon grand-père passionnément impérialiste, et il fallait l’entendre dire : l’Empereur ! avec son grasseyement ; mon père se déclarait jacobin.

On ne peut se faire une idée des scènes qui avaient lieu. Je me rappelle mon épouvante des premières ; je poussai les hauts cris, je sanglotai, mais on ne m’entendait pas. Je pris un jour le parti — je devais avoir de quatre à cinq ans, — de grimper sur la table, de mettre l’un de mes pieds dans le plat, et de bousculer les verres et les assiettes, avec l’autre. La discussion ou plutôt la querelle cessa comme par miracle, mon grand-père, ma grand-mère, mon père ayant été pris d’un fou rire.

Seule, ma mère, que je craignais beaucoup, me gronda, m’enleva de table brutalement et voulut me frapper, mais je fus en un clin d’œil arrachée de ses mains par trois personnes et je jugeai dès ce jour que j’étais bien sotte d’avoir peur d’elle puisque les autres me protégeraient toujours contre ses corrections.

Les années passaient sans notables changements dans nos habitudes. Je m’étais faite aux « drames de famille », et avec d’autant plus de facilité, que, d’un commun accord, j’étais exceptée des bouderies, mise à part des querelles.

J’avais à peine six ans que mon grand-père, ma grand-mère, mon père, s’efforçaient chacun de me convertir à ses idées. Je ne plaisante pas. Il est vrai qu’à six ans et demi j’étais dans la seconde division de la seconde classe de ma pension, que je savais beaucoup de choses, de celles qu’on peut accumuler dans la mémoire, qui était chez moi un don exceptionnel. Avec cela ma grand-mère et mon père me bourraient de tout ce dont on peut bourrer l’esprit d’une malheureuse enfant.

Je me rappelle que, souvent le soir après dîner, durant la partie « d’impériale » que ma grand-mère et mon grand-père faisaient avant que ce dernier nous quittât pour aller à son cercle, je préparais mes cahiers et mes livres, sur la prière de ma grand-mère, car elle ne m’avait jamais donné un ordre depuis ma fuite à Caumenchon. Mon grand-père parti, je travaillais avec elle jusqu’à ce que je m’endorme sur mes cahiers.

Mon grand-père ne manquait jamais de me dire, en voyant ces préparations :

« Allons, phénomène, marche au supplice, accumule les instruments de torture, n’en oublie pas un ! » Et il ajoutait en s’en allant : « On la tuera, cette petite, on la tuera. »

Lorsque, par hasard, mon grand-père blâmait un acte de ma grand-mère, il ne s’adressait jamais directement à elle. Le on lui permettait, si elle le cinglait de l’un de ses mots en coups de fouet, de ne point paraître atteint et de répondre sans répondre.

Lorsque mes grands-parents étaient fâchés l’un contre l’autre cet on rendait alors les plus grands services. On se parlait sans s’adresser l’un à l’autre et la brouille était sauve. On disait par exemple, durant la bouderie qui durait quelquefois plusieurs jours :

Ma grand-mère :

« Est-ce qu’on rentrera à telle heure ? »

Mon grand-père :

« On fera les plus grands efforts et l’on espère y parvenir. »

Et à table : « Veut-on un peu de ce bœuf, etc. »

Et au jeu : « On a ceci, on a cela. »

Moi, naturellement et sérieusement, car j’étais fort affligée, je disais on, à tous les deux.

Mais, tout à coup, sans que ni l’un ni l’autre ne sût pourquoi et parce que la brouille avait assez duré, on redisait : « Pélagie, Pierre, Juliette », on s’embrassait, et tout finissait sans explication jusqu’au prochain recommencement.

Dieu ! qu’ils étaient tour à tour dramatiques et gais, mes chers grands-parents.

J’ai dit que chaque membre de ma famille essayait de me convertir à ses idées.

Ma grand-mère m’expliquait longuement, par l’histoire de France, que c’étaient nos rois qui avaient fait la grandeur de notre pays, en supprimant les « grands feudataires ».

Elle détestait la féodalité, l’autocratie sous toutes ses formes. Elle aimait les premières communes, le Tiers-État, la Bourgeoisie, les moyennes en toutes choses, les justes milieux comme elle disait. Il me fallut de très bonne heure avoir plus de goût pour Louis XI que pour Louis XII, le Père du peuple ; pour Louis XIII plus que pour Henri IV, à cause de Richelieu qui avait abattu les « grands ». Ce qu’avaient fait les rois pour le peuple l’intéressait aussi peu que le peuple lui-même, pour lequel elle professait le plus grand mépris. Le peuple, les petites gens, c’était pour ma grand-mère ceux qui « travaillent aux gros travaux et ne peuvent rien concevoir d’affiné ».

Ces opinions, exprimées à la pension, me valurent plus d’une fois les remontrances sévères des maîtresses et sous-maîtresses, et les indignations de mes compagnes.

Je faisais miennes les idées de ma grand-mère, et je les soutenais sans dire d’où elles me venaient, par un double sentiment d’orgueil, car j’étais fière de penser autrement que toutes mes petites compagnes de classe, et aussi, je me le rappelle, pour ne pas compromettre ma grand-mère, ou plutôt pour ne pas laisser discuter ou blâmer ses opinions. Je parlais d’elle avec une passion admirative que, bon gré, mal gré, sous peine de taloches il fallait subir. Je n’admettais pas qu’une autre petite fille eût une mère ou une grand-mère comparable à ma grand-mère. On faisait de moi ce qu’on voulait, en me disant qu’il n’y avait pas de Chauny à Paris une grand-mère, une mère aimant sa fille ou sa petite-fille plus que ma grand-mère ne m’aimait. Alors mes générosités se répandaient abondantes sur les flatteuses. Elles consistaient en ceci que j’offrais à pleines mains certaines boules au sucre de pomme et de cerise, jaunes et rouges, qui étaient délicieuses, que l’épicier dont la boutique était sur mon passage me vendait journellement, et que je l’obligeais à renouveler au moins deux fois la semaine dans ses bocaux.

Je me suis plus tard reproché les boules de sucre grâce auxquelles j’établissais peu à peu ma domination sur mes préférées, peut-être sur les plus gourmandes, qu’en somme je corrompais. Il est vrai que cette domination s’appuyait ensuite sur des bases plus honorables, car, si je dirigeais les jeux, si on m’obéissait aux récréations, ce n’était pas seulement à cause de mes boules de sucre, vite croquées, mais parce que j’inventais toujours des jeux nouveaux…

Je dominais aussi un peu par ma taille et par ma force. Il ne faisait pas bon se mesurer avec moi.

J’avais donc, dans mon bagage d’opinions, le culte de Louis XI, que ma grand-mère appelait le Père des Communes, le culte de Louis XIII, qui avait fait fendre en deux les tours féodales, le culte de Louis-Philippe, le roi libéral.

Mon grand-père voulait me prouver, et il s’y employait en toute occasion, que l’Empereur avait porté « sur les ailes de la Renommée, la gloire de la France aux confins du monde », que le moulinet de sa grande épée (il faisait le geste avec ses deux grands bras, en sens inverse l’un après l’autre, ce qui me réjouissait) avait terrifié, non seulement les guillotineurs de « la Révolution jacobine de Lambert » (ici toujours la pointe pour mon père), mais « soumis les souverains de l’Europe jusqu’en Afrique et en Asie ».

Ah ! si je l’ai entendu, ce discours ! Malheureusement pour mon grand-père, il nous faisait rire aux larmes, ma grand-mère et moi.

« J’ai eu l’honneur, en personne, et vous n’en pouvez dire autant ni l’une ni l’autre, de servir l’Empereur », ajoutait mon grand-père avec une dignité superbe (il se levait quand il était assis), « et je ne permettrais pas qu’on prononce un mot, un seul mot qui entame d’un fétu de paille son immortelle, son éternelle mémoire. »

Mon grand-père savait toutes les chansons de Béranger, surtout et exclusivement celles qui exaltaient son Empereur ; mais il faisait une exception pour le Vieux vagabond qui l’attendrissait, lui rappelant, disait-il, sa propre misère, celle de sa jeunesse et sa philosophie d’alors.

J’ai déjà dit que mon grand-père était un homme colossal et buvait copieusement. A la fin de la journée, quand il parlait de l’Empereur et des campagnes qu’il avait faites, à Lutzen et à Bautzen, il se trompait presque toujours sur la phrase finale et triomphante. Je l’attendais là.

« Prends garde, grand-père, de renverser ta belle phrase. »

Il l’entonnait, et invariablement, lorsque je l’avais troublé par mon interruption, il ajoutait avec une emphase qu’on ne peut rendre et avec une bouffée d’orgueil intraduisible :

« Et quand Larrey n’avait pas besoin de moi, je faisais le coup de feu, je me mêlais aux grenadiers de la garde, et j’étais toujours le dernier à la bataille et le premier à la retraite. »

Et alors je battais des mains, je criais : « Bravo grand-père ! » Et il comprenait par là qu’il s’était trompé.

Si ma grand-mère voulait faire de moi une savante, elle qui l’était peu et s’instruisait en m’instruisant, mon grand-père, qui en général manquait de courage, voulait faire de moi une femme courageuse.

Le dimanche matin, de bonne heure, avant que j’aille à la grand’messe rejoindre ma pension, mon grand-père m’emmenait avec lui à l’Hôtel-Dieu. J’étais l’amie de la sœur Victoire, qui servait d’aide à mon grand-père dans ses pansements et dans ses opérations. Tous deux me « formaient à la vue des misères humaines » disaient-ils.

J’assistai souvent à de petites opérations, et mon grand-père me promettait que quand je l’aurais mérité par ma sagesse, j’assisterais aux « grandes ».

On me montrait de belles plaies. Souvent la sœur Victoire m’apprenait, surtout si elle pansait des enfants, à rouler et à poser une bande. Dès l’âge de sept ans, je savais pas mal de choses et je pouvais être de quelque utilité entre ma sœur Victoire et mon grand-père. Je préparais le bras pour la saignée ; j’appris à saigner, à bander le bras après la saignée, et c’était une grande affaire, car la plupart des médications reposaient alors sur la saignée.

L’été, dans la cour fleurie de notre maison, qui précédait le grand jardin, sous un lilas de Perse que j’adorais, dont je m’enivrais quand il était en fleurs, et qui était non un arbuste, mais un arbre véritable donnant de l’ombrage, souvent mon grand-père faisait des saignées.

Les gens arrivaient à cette époque, disant tout simplement sans explication, sans demander une consultation :

« Je viens pour me faire saigner. » Et on les saignait.

J’allais chercher la lancette, la cuvette, la bande, je tenais la cuvette, et quand la saignée était finie, je faisais un trou au pied de mon lilas et j’y versais le sang. Est-ce pour cela qu’il était si beau, ses grappes de fleurs si abondantes et si parfumées ?

Ma grand-mère ne pouvait voir une goutte de sang. Si on l’eût obligée à regarder une simple saignée, elle se fût trouvée mal.

Mon grand-père répétait sans cesse à ma grand-mère :

« Je fais de ta petite-fille une femme forte. Elle n’a pas peur, elle, des « rouges éclaboussures ». Il ne lui manque que d’aimer la guerre, la gloire et l’Empereur.

— Et d’être aussi brave que toi ! ajoutait ma grand-mère. Ainsi, moi j’ai peur du sang, ajoutait-elle, mais si la France était de nouveau envahie, je sens que je n’aurais pas peur ni des Prussiens, ni des Anglais. »

Ma grand-mère était très heureuse, malgré ses moqueries sur la bravoure de mon grand-père, que je n’aie pas peur du sang, et elle le remerciait souvent de m’avoir guéri de cette faiblesse. Mes amies de la pension m’estimaient fort pour mon courage, et cette estime n’avait nullement besoin d’être alimentée par les boules de sucre.

On racontait, dans le petit monde de la pension et même dans la ville, des traits de ma bravoure, entre autres celui-ci, quelque peu macabre.

Un notaire de Chauny s’étant suicidé, on avait abandonné à mon grand-père, sur sa demande, le corps de ce malheureux, et il en avait fait un fort beau squelette, finalement relégué au grenier et qu’on appelait « le notaire ». Arthémise en avait une peur affreuse. Je connaissais beaucoup le « notaire », rôdant sans cesse au grenier pour trouver les endroits où mon grand-père cachait son argent et que je finissais toujours par découvrir. Cette chasse d’un genre particulier me passionnait. Je prenais la somme dénichée, je la changeais de place, et, durant de longs jours, je faisais endiabler mon grand-père en ne lui livrant pas le secret de ma cachette à moi, et en le défiant de la trouver.

Lorsque je lui dévoilais le lieu où était le butin, je prélevais, selon la somme, un droit modeste pour mes boules de sucre.

Alors, je racontais (quand mon grand-père ne le faisait pas lui-même, car il n’y avait pas entre les deux époux de discussions à propos d’affaires d’argent), je racontais, dis-je, à ma grand-mère l’aventure de chaque cachette, et elle s’en amusait beaucoup.

« Seulement, ajoutait-elle, ne prélève pas de dîmes sur tes trouvailles. Cela ne me semble pas joli. Quand tu as besoin d’argent pour tes fameuses boules de sucre, demande-le-moi plutôt.

— Non, répondais-je, avec mon grand-père, je le gagne. »

Et je me figurais qu’il était gagné, cet argent, par la peine que j’avais prise.

Au fond, j’imaginai que le « notaire », dont je n’ai su que longtemps après la vilaine histoire, m’aidait à trouver l’argent de mon grand-père. Et je considérais le squelette comme mon ami.

Aussi ne trouvai-je rien d’extravagant à ce que mon grand-père, un soir d’été que nous prenions, plusieurs de nos voisins, leurs enfants et nous, le frais dans notre cour éclairée par la lune, me demandât d’aller chercher le « notaire » au grenier, ce que, d’ailleurs, il n’eût pas fait lui-même.

Ma grand-mère approuva de la tête, ravie de penser que j’allais faire une chose extraordinaire qui impressionnerait le lendemain toute la ville. Elle me regardait de ses yeux brillants ; ses cheveux roux luisaient sous la lumière de la lune. Elle était habillée tout de blanc, sa couleur préférée pour elle et pour moi, et j’avais mis à son corsage un gros bouquet de lilas.

« Tu veux que j’y aille ? lui demandai-je tout bas, ils vont avoir peur, ils ne savent pas qui est le « notaire ».

— Va », me répondit-elle en riant.

Je m’en fus chercher le « notaire » au grenier. Il était très grand, pour moi surtout. Je mis sa tête sous mon bras gauche, je pris la rampe de l’escalier de ma main droite. La lune regardait par les fenêtres. J’entends encore le bruit que faisait le « notaire » avec ses os qui descendaient derrière moi.

J’arrivai dans la cour. Je jetai le « notaire » sur les genoux de mon grand-père. Tous les cris réunis me parurent un seul cri. Les enfants hurlaient, la tête cachée dans la jupe de leur mère. Celles-ci répétaient : « Ali ! l’horreur ! C’est affreux ! Monsieur Seron, emportez-le ! »

Mon grand-père trouvait la farce très bonne. Il riait de tout son cœur. Mais l’une des voisines s’étant évanouie, tandis que ma grand-mère lui jetait de l’eau sur la figure, mon grand-père alla porter le « notaire » au pied de l’escalier. Il n’osa pas le remonter.

Nous le sûmes plus tard parce qu’Arthémise, entrant dans la chambre de ma grand-mère qui était aussi la mienne, et lorsque nous étions déjà couchées, nous cria :

« Madame, mam’zelle, le « notaire » est descendu tout seul. Il est au bas de l’escalier ! »

Force fut à mon grand-père de se lever pour réintégrer le « notaire » au grenier, mais il se fit éclairer par Arthémise.

Mon grand-père, qui le croira ? avait un goût fort poétique. Il adorait les pigeons. Nous en avions des centaines, et tous les jours, à l’heure du déjeuner, à midi, lui, qui m’avait fait partager sa passion, et moi nous donnions à manger à nos pigeons. Ils voletaient autour de nous, comme je vis plus tard les pigeons de Saint-Marc, à Venise, le faire. Nous passions tous deux une grande blouse de toile grise avec un capuchon, et nos pigeons nous couvraient la tête, les épaules, les bras, les mains. Ils s’accrochaient à nous et nous becquetaient. Le bruit de leurs ailes, leur roucoulement, me ravissaient, me paraissaient musical. Ils nous suivaient quand nous marchions, avec cette jolie allure qui se dandine coquettement.

Nous les avons bien aimés, nos pigeons, mon grand-père et moi.

Notre chagrin vint de ce que ma grand-mère, trouvant qu’ils pullulaient exagérément, faisait dénicher les jeunes en notre absence par un marchand qui les vendait. Ce fut une petite fille de la pension qui me l’apprit parce que sa mère en ayant acheté, elle me dit un jour qu’elle avait « mangé » de mes pigeons.

Ma grand-mère, que je grondai, me demanda si j’aimais mieux les manger moi-même.

« Ah ! mais non. »

Mon grand-père me calma en me disant que nous ne pouvions garder tous ceux qui naissaient et qu’il fallait laisser faire ma grand-mère, à la condition qu’elle ne prenne que les jeunes et nous laisse les « père et mère ». Elle le promit et nous tint parole. Ce qui fait que nos vieux furent de plus en plus apprivoisés.

Lorsque au 4 octobre j’eus huit ans, mon père obtint de ma grand-mère, qui se croyait sûre de moi et de mes idées alors, qu’il m’emmènerait à Blérancourt jusqu’à la Toussaint, trois semaines durant. Nous n’avions pas subi encore une séparation de cette durée. Nous étions très émues, moi, moins que je ne l’aurais cru, elle plus encore que je ne le craignais.

Mon père m’aimait si tendrement, si passionnément ; il prenait une si grande peine, en quelques mots jetés çà et là, pour m’intéresser à ses idées, il me traitait en si grande personne, avait, je le sentais, un si grand besoin de combattre le blâme que ma chère grand-mère alimentait sans cesse en moi sur ses opinions démocratiques, jacobines, franc-maçonnes, irréligieuses, sans Dieu, mon Dieu ! mots que je lui avais répétés souvent comme une enfant terrible, que ce départ avec mon père me parut une chose très grave. Il me sembla que ces trois semaines allaient me rapprocher de lui et m’éloigner de ma grand-mère plus encore que par l’absence.

« Jean-Louis, dit ma grand-mère à mon père au moment où, après l’avoir embrassée avec effusion, il montait en voiture, où j’étais déjà, rendez-la-moi telle que je vous la donne, vous me le devez ! »

Nous partions, mon père répondit en riant :

« Je ne vous le promets pas. »

J’entendis ma grand-mère crier :

« Juliette, reste ! »

Mais un vigoureux coup de fouet enleva le cheval.

Je ne me retournai pas, et je fondis en larmes. Mon père ne chercha pas à me consoler par de douces paroles, comme eût fait ma grand-mère, qui ne pouvait me voir pleurer.

Il m’embrassa avec violence, répétant :

« Ma fille, mon enfant, à moi, enfin, enfin ! »

Ma mère m’accueillit avec sa froideur habituelle. La passion croissante de mon père pour moi, passion à laquelle il s’abandonnait joyeusement, n’ayant plus à se contraindre devant ma grand-mère, lui paraissait excessive.

« Il semble que ta fille soit une divinité sur la terre, lui dit-elle un jour devant moi.

— C’est mieux que cela, c’est ma fille ! répondit mon père, et en tout cas, ajouta-t-il en riant, je ne me tromperais pas beaucoup si je la croyais fille de l’Olympe. »

Ma mère détestait les mots d’esprit, qu’elle rangeait dans la catégorie des taquineries, et celui-là ne lui plut guère. Depuis le séjour de mon père à Bruxelles, elle appelait son mari, tout en le tutoyant : Monsieur Lambert.

« Oh ! Monsieur Lambert, c’est de bien mauvais goût, ce que tu dis là. »

Le mot, à moi, me parut joli, et je le répétai, en riant, plus d’une fois à mon père, lorsqu’il m’instruisait sur la Grèce. Comme il trouvait mon esprit ouvert aux choses antiques, je lui répondais :

« Ne suis-je pas fille de l’Olympe ? »

Mon père m’emmenait partout avec lui, à pied, dans ses visites à ses malades aux alentours. Il m’apprenait à conduire son cheval, très vif, et, dans sa voiture à deux places, nous allions, par les bonnes et mauvaises routes, voir les pauvres et les riches, les pauvres surtout.

Je lui parlais de mes études d’histoire, des opinions de ma grand-mère, que je partageais.

« Vois-tu, me disait-il, ta grand-mère et toi, vous admirez avec raison Louis XI et Louis XIII parce que vous croyez toutes deux que, sous leur règne, les grands ont été abattus ; or, ils n’ont changé que de condition vis-à-vis de la royauté. Ils sont devenus courtisans, ils ont été domestiqués par les rois, mais ils restaient à peu près les mêmes vis-à-vis des bourgeois et du peuple ; ils continuaient à maintenir avec leurs inférieurs les distances que les souverains avaient établies avec eux. L’égalité n’était nulle part avant la Révolution. Elle seule a commencé le grand œuvre. Laisse-moi te parler de Saint-Just, avec lequel, parmi les révolutionnaires, je me sens le plus en compréhension. Il est pour moi l’ami connu et perdu. Je te conduirai chez sa sœur, tu verras comme elle est distinguée et douce, tu l’amuseras. Elle parle de son frère avec tant d’affection qu’il ne sera plus pour toi, mon Saint-Just, le coupeur de têtes de ta grand-mère, le monstre de ton grand-père.

— Ah ! par exemple, papa, moi être comme toi l’ami d’un affreux Saint-Just ou d’un horrible Robespierre, jamais.

— Qu’en sais-tu ? on ne t’a jusqu’ici fait entendre qu’une cloche et qu’un son. Tu détestes l’injustice, tu aimes les humbles et les petits ; tu absoudras ceux qui les ont émancipés dans le sens de la justice, même violemment. Vois-tu, dans la politique, on n’a jamais de mesure. C’est une balançoire ! ajoutait-il en riant. On est lancé par elle deux fois aux extrêmes et l’on ne passe qu’une fois sur trois au milieu.

— Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux ; comme ma grand-mère, je déteste les extrêmes de ta balançoire politique.

— Juliette, tu n’es pas sérieuse.

— Mais, papa, c’est toi qui as commencé avec ta balançoire.

— Eh bien, je me repens, et je veux te dire une fois pour toutes que même la grande Révolution n’en a pas fait assez.

— Ah ! l’horreur ! papa.

— Non. Écoute-moi bien. Les seigneurs avaient opprimé les serfs, tu sais comment et tu le sais bien, tu en parles même savamment ; ta grand-mère et toi, vous jugez les « grands » comme ils doivent l’être, mais ce n’est pas tout, il ne faut pas s’arrêter en chemin ; depuis que les seigneurs sont abattus, d’autres oppresseurs, tout aussi durs, tout aussi tyranniques pour les humbles et les petits, les ont remplacés, et ceux-là n’ont pas la vaillance et l’allure qu’ont eues les féodaux, les gens de la chevalerie. Les « grands » d’aujourd’hui sont les grands bourgeois. Il faut de nouveaux Louis XI, de nouveaux Richelieu, une autre Révolution, pour détruire cette autre féodalité. Les nouvelles formules sont trouvées, ma Juliette, pour que le règne de la justice absolue s’ouvre enfin, et ce sera par la République, par les principes de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’y aura plus ni richesses exagérées, ni complètes misères. La souffrance, comme la justice, sera distribuée équitablement.

— Ce sera bien beau, ce temps-là, papa, mais arrivera-t-il jamais ? »

Je doutais de la perspicacité des jugements de mon père ; on m’avait trop dit qu’il était un rêveur absurde et dangereux, et cependant ses paroles se gravaient dans mon cœur, parce que je les trouvais généreuses et tendres pour les malheureux.

Il est facile d’expliquer la séduction de théories aussi naïves sur l’esprit d’un enfant. De tels mots résonnaient bien à l’oreille. Mon père était le type de ceux qu’on a appelés plus tard les vieilles barbes de 1848. Idéaliste, sans aucune notion des possibilités du réel, mon père croyait que ses conceptions politiques étaient des vérités absolues. Aussi sentimental et aussi romanesque que ma grand-mère, il nourrissait pour la vie publique des illusions semblables à celles qu’elle nourrissait pour la vie individuelle.

Cependant quelques-unes de ces conceptions m’apparurent peu à peu, à moi, enfant, comme sublimes.

Mon père mêlait la nature à tout ce qu’il me prêchait, car il me prêchait ! La doctrine du Christ, qui avait donné au monde les formules de liberté, d’égalité et de fraternité, se mêlait en son esprit à un paganisme exubérant, poétique, et cet amalgame fournissait à ses discours de pompeux arguments sur la charité, sur les lois du sacrifice social, sur la divinisation de l’héroïsme humain. Mon imagination de fillette, initiée déjà aux recherches de ce que ma grand-mère appelait « les choses supérieures », éblouie, se laissait peu à peu séduire.

L’habileté de professeur qu’avait mon père le servait merveilleusement pour mettre à ma portée tout ce dont il me parlait. Il simplifiait les choses à tel point qu’il en arrivait à me faire causer avec lui et à me faire croire qu’il trouvait un plaisir extrême à nos entretiens.

Quelle fierté j’en éprouvai. Il mêlait à tout ce qu’il me disait des paroles prudentes : « Je ne te dis pas cela pour te convaincre ; tu es trop jeune encore pour que j’insiste, je t’apprendrai plus tard » etc., etc. Je n’entendais que d’admirables phrases sonores et ne pouvais juger des lacunes des démonstrations pratiques ou de la possibilité des applications. J’étais attendrie par les principes de dévouement aux classes déshéritées dont il ne cessait de m’entretenir.

J’avais cependant le secret instinct que la violence de mon père, dont il donnait des preuves trop fréquentes, pourrait en faire un méchant comme son Saint-Just pour les fortunés, aussi bien que sa bonté en faisait un bon pour les malheureux. Et je voulais savoir si je devinais juste. C’était une cachette intérieure à découvrir.

« Après tout ton Saint-Just, je le veux bien, aimait les petits autant que toi, dis-je un jour à mon père, mais tu ne peux pas me prouver qu’il n’ait pas été un cruel, qu’il n’ait pas tué. »

Mon père me répondit :

« L’action change la nature des hommes, il faut juger Saint-Just sur ses intentions.

— L’enfer en est pavé, papa. »

Je savais ce que je voulais savoir.

« Quoi qu’en dise ta grand-mère, ajouta mon père, je n’aime pas Robespierre parce qu’il fut jacobin-né. On ne doit pas naître jacobin. On peut le devenir, mais il faut tout d’abord s’être senti humanitaire. La férocité n’est permise que pour la défense des principes et de la patrie en danger. Il faut, pour la légitimer, qu’il y ait eu provocation. »

Comme il m’avait parlé des feuilles qui sont sensibles, je répliquais, quand ce que me disait mon père me déplaisait :

« Assez, papa, je me replie ! »

Alors il m’appelait sensitive et nous nous taisions.

Parfois il me semblait qu’il me tenaillait la tête comme le faisait trop souvent ma grand-mère. Je sentais une grande douleur aux tempes et je disais :

« Je ne peux plus t’écouter, j’ai mal. »

Mon père recevait un grand journal : La Démocratie Pacifique de Victor Considérant. Il avait été l’un des premiers abonnés. Ma grand-mère ne lisait pas de journaux. Elle apprenait les nouvelles par mon grand-père, qui lisait les Gazettes à son cercle. Je trouvais admirable mon père, qui, tous les jours, parcourait quatre grandes feuilles et savait à Blérancourt ce qui se passait dans le monde entier.

Plus tard, en me reportant à ce que j’éprouvai dans mon enfance et dans mes premières années de jeunesse, je me rappelai qu’alors les « murs » de ma cervelle m’apparaissaient comme trop minces pour supporter la pression et la masse des idées que mon père et ma grand-mère voulaient alternativement y faire entrer. Je sentais quelquefois ces « murs » fléchir et menacer de crouler.

Je jouais souvent avec la fille du pharmacien, Émilienne Decaisne, petite nièce de Saint-Just. Je la trouvais bonne et charmante, mais mon père disait qu’elle n’était pas assez fière de son grand-oncle. Il faisait sans cesse enrager son ami Decaisne, le « trop tiède neveu de Saint-Just », comme il l’appelait.

J’allai un jour chez la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, mère du pharmacien, grand-mère d’Émilienne. Elle habitait à l’autre bout de cette adorable place de Blérancourt qu’on appelle le Marais, où les allées de tilleuls embaument au printemps, où les restes du vieux château Louis XIV ont tant de style. Mme Decaisne habitait une maison du XVIIIe siècle, intacte, donnant sur un grand jardin entouré de hauts murs.

C’était une très vieille dame, d’une extrême distinction, grande et mince, habillée à l’ancienne mode, faisant de jolies révérences, relevant sa robe des deux mains avec beaucoup de grâce quand elle marchait dans le jardin, et qui, disait mon père, paraissait toujours prête à danser le menuet.

Dans son grand salon meublé de meubles Louis XV et Louis XVI, que ma grand-mère m’avait appris à connaître et à aimer, et que mon père trouvait rococos et horribles, n’aimant lui, que les meubles modernes, les meubles « du progrès » en acajou et en palissandre, Mme Decaisne m’eut l’air d’une apparition.

Elle avait à demeure dans sa maison, quoique son fils ne l’aimât pas, m’avait dit mon père avant d’entrer, un vieil ami, chevalier de Saint-Louis, habillé, lui aussi, comme au temps passé et qu’on appelait simplement : « Monsieur le chevalier. »

Mme Decaisne et le chevalier étaient restés tous deux très royalistes, légitimistes, détestant la « branche Égalité », mais fidèles à la mémoire de Saint-Just dont le chevalier avait été l’ami. Malgré « les crimes qu’on lui a fait commettre » disait Mme Decaisne, elle et le chevalier ne cessaient pas de le chérir.

Le chevalier m’amusait beaucoup parce qu’il glissait et sautillait sur les parquets cirés et qu’il baisait la main de Mme Decaisne dès qu’il la quittait un instant.

Il parlait avec attendrissement de Saint-Just.

« N’est-ce pas, Monsieur le chevalier, lui dit mon père, que vous ne voyez encore aujourd’hui dans Saint-Just que ce qu’il a été le plus sincèrement et le plus longtemps, l’humanitaire et le poète ?

— C’est vrai. D’ailleurs, ajoutait le chevalier, lui si intelligent, si supérieur, si plein de grand avenir a expié ses erreurs par la mort. Il faut l’avoir vu comme moi dans la tourmente pour comprendre comment un homme bon et noble, mais exalté, peut, à certaines heures, trouver que « le sang est nécessaire ».

Le « sang nécessaire » me resta dans l’esprit après que j’eus entendu cette phrase dite par le chevalier.

J’en parlai à mon retour à Chauny à ma grand-mère, qui ne s’indigna pas autant que je le pensais.

« Lorsque les rois protégèrent le peuple contre les grands, on les vit verser « le sang nécessaire » me dit-elle, et les rois ont grandi malgré leurs crimes. Les hommes de la Révolution, s’ils n’avaient versé que le sang ennemi aux frontières et le sang des traîtres, et il y en a eu, pareils à Messieurs de Sainte-Aldegonde, qui, durant l’invasion, appelaient les envahisseurs de la France « nos amis les ennemis », si, dis-je, les hommes de la Révolution n’avaient pas tué pour tuer, on les eût absous, mais ils ont sacrifié à leur férocité des innocents, et il ne leur sera jamais pardonné. Ton père est de ceux qui, comme Saint-Just, voudraient épurer et épurer encore, après avoir versé « le sang nécessaire ». C’est bien un de ces jacobins humanitaires, gens plus cruels que les plus méchants, qui se croient le droit d’être implacables sous prétexte qu’ils ont été sensibles dans leurs jeunes années. »

Mais je reviens à la sœur de Saint-Just. Elle me prit en affection. Vivant avec mes grands-parents que je trouvais jeunes encore, j’adorais les vieux. Mme Decaisne me lut un jour des vers de Saint-Just. Il s’agissait d’un petit pâtre conduisant gaiement son troupeau de roses désolées d’avoir des épines. Elle mit tant d’émotion dans cette lecture que je versai des larmes et que je conquis son cœur et celui du chevalier.

Ces trois semaines passèrent avec une rapidité si grande que j’écrivis très peu à ma grand-mère, n’osant pas lui parler de mes conversations avec mon père et de l’impression qu’elles me faisaient. Je me disais qu’il vaudrait mieux doucement me confesser et, de même que mon père m’avait éclairé sur ses idées, j’éclairerais ma grand-mère sur les miennes. Je n’étais pas convertie d’ailleurs. La férocité de Saint-Just absoute pour des raisons que je me rappelais mal ; mon père, si bon, si bienfaisant, pouvant devenir cruel après « provocation » — je me souvenais de ce mot-là — tout cela soulevait de grandes révoltes en moi et bouleversait mes premiers enthousiasmes.

Il y eut plusieurs « drames de famille » à cause de moi. Je prenais une trop grande place dans la vie de mon père, et ma mère ne pouvait dominer ce malheureux sentiment qui nous a causés à tous tant de chagrins : sa jalousie.

Mon père l’aimait passionnément pour sa beauté qui eût dû lui donner tous les droits de se croire aimée ; moi-même je la regardais avec admiration et lui avais voué une sorte de culte extérieur ; mes grands-parents étaient fiers d’elle. Mais elle avait détruit notre tendresse à tous par sa froideur, notre confiance en son affection parce qu’elle doutait sans cesse de la nôtre ; aucune de nos assurances ne pouvait la convaincre, tandis qu’un mot dit au hasard, sans intention, devenait une preuve de ce qu’elle imaginait, et alors elle était d’une dureté qui eût pu faire croire à sa méchanceté. Or, ses reproches immérités, sanglants, ses insinuations, ses accusations, n’étaient qu’une sorte de désespoir de n’être pas arrivée à nous imposer la façon dont elle voulait être aimée et de ne pouvoir conquérir une plus grande somme de notre affection justement par les procédés qui nous faisaient l’aimer moins.

Mon père désirait me ramener lui-même à ma grand-mère. Ma mère s’y opposa et ce fut elle qui me reconduisit. Le mal qu’elle me fit dans ce petit voyage me rappela mon premier jour de pension.

Nous étions montées sur un âne toutes deux et nous avions déjà fait un assez grand bout de la route, quand, notre monture se fatiguant, ma mère descendit. Elle causait en marchant, tandis que très fière je tenais les rênes et n’eusse voulu songer qu’à cela.

Ma mère m’interrogeait de façon troublante et inquiétante sur l’amour de ma grand-mère. Elle m’impatientait, et, peu habituée à me dominer, je répondis deux ou trois fois :

« Maman, je t’en prie, laisse-moi tranquille, tu me tourmentes plus que M. le doyen à la confession.

— Est-ce que ta grand-mère te dit qu’elle te mariera et te donnera beaucoup d’argent, une dot ? » me demanda brusquement ma mère après un silence.

Levée de bonne heure, l’esprit alourdi, et, tracassée depuis une demi-heure, je répondis malheureusement :

« Oui, grand-mère me donnera une dot, aussi grosse qu’elle le pourra. Es-tu contente ? »

Ma mère frappa l’âne qui, lui aussi, s’endormait. J’eus une secousse si rude que je tombai dans le sens opposé à ma mère sur un tas de pierres.

Le coup m’avait étourdie. Je saignais, le sang m’aveuglait. J’appelai maman et je ne la sentais plus là. Je me relevai, je pris mon mouchoir et j’étanchai le sang de mon front ; mes larmes me permirent d’ouvrir les yeux. Je regardai. Un tournant de la route m’empêchait de voir à quelle distance pouvait être ma mère. Elle avait disparu exprès pour me punir. Je crus qu’elle m’abandonnait seule, ensanglantée…

Je me mis à courir de toutes mes forces. Ma mère m’attendait. Le sang dont mon visage était couvert et qui venait d’une blessure sous mes cheveux près de la tempe, blessure qui eût pu me tuer, dit le soir mon grand-père, ne l’attendrit pas. Elle m’enleva de terre par ma ceinture, sans descendre de l’âne sur lequel elle était remontée, me plaça sur ses genoux sans dire un mot, me tenant avec son bras gauche très serré, tandis qu’elle conduisait l’âne de la main droite, lui tapant sur la tête avec les guides.

J’étais horriblement mal assise et je souffrais de ma posture, mais je ne me plaignis pas. Je ne pensais qu’à arriver, à revoir ma grand-mère, à ne plus la quitter jamais.

Je ne cessai de sangloter, et les gens qui nous rencontraient ne comprenaient rien à mon désespoir et à l’impassibilité de ma mère.

Ma grand-mère, prévenue de mon arrivée, était à la fenêtre avec Arthémise. En nous apercevant, elles accoururent à la porte. Lorsque ma grand-mère me vit en cet état, elle m’entraîna au salon, désolée, ne pouvant m’embrasser tant j’avais de sang caillé sur la figure.

Elle commençait à m’interroger, anxieuse, quand ma mère, qui avait conduit l’âne à l’écurie suivie d’Arthémise, entra comme une bombe dans le salon et entama l’éternel « drame de famille » avec tant de colère que la dispute se passionna de plus en plus et que pleurante, désespérée, prise d’un saignement de nez que mon mouchoir trempé ne pouvait plus contenir, je fus bientôt couverte de sang.

Je ne comprenais rien aux explications de ma mère et de ma grand-mère, tant elles étaient entrecroisées et tant je souffrais de la tête.

J’avais certainement eu tort de dire ce que j’avais dit, je me sentais misérablement coupable, mais est-ce que des paroles irréfléchies d’une enfant méritaient qu’on la laissât en un tel état ?

« Alors, disait ma mère, tu as promis une dot aussi grosse que tu pourras la faire, et sans doute ton héritage à Juliette ? Je ne suis donc décidément rien pour toi ? Alors tu me renies, moi, ta fille ? Je me moque de ton argent, mais l’humiliation d’être ainsi traitée par toi, cela je ne le supporterai pas. »

Lorsque je pense à ma détresse durant ces minutes inoubliables, j’en ressens encore le choc tant je fus secouée dans tout mon être, et tant j’eus conscience de la cruauté jalouse de ma mère.

Mon grand-père apparut d’un côté, Arthémise de l’autre. Il me regarda, écouta un instant et comprit ce qui se passait. Je me jetai dans ses bras, tuméfiée, gonflée, pleurante, saignante, dans une telle misère de délaissement, d’abandon, que le cœur de mon grand-père en fut bouleversé.

« Vous êtes plus folles, plus mauvaises, plus féroces l’une que l’autre, s’écria-t-il d’une voix furieuse. Vos scènes, vos soupçons, vos explications idiotes, imbéciles, ne vous laissent pas même un atome de sentiment maternel. Vous me tuez cette enfant. Vous la tuez, entendez-vous ? Olympe, ne te rappelles-tu pas que ton fils est mort de convulsion, après l’une de tes scènes ? Regardez-la donc, votre unique enfant à toutes deux. Est-ce qu’elle ne vous fait pas pitié, mégères ? Et vous me chanterez à présent que vous aimez Juliette ! Tenez, j’ai envie de vous la prendre et de m’enfuir avec elle au bout du monde. Mais regardez-la donc ! »

Et mon grand-père, qui aimait le drame lui aussi, me plaça debout sur une chaise. Mes sanglots redoublaient, et je devais être bien pitoyable à voir, car ma mère et ma grand-mère se jetèrent sur moi effrayées. Mon grand-père les éloigna et me mit dans les bras d’Arthémise, qui recommença son antienne :

« C’est un meurtre ! »

Ce mot me remit en mémoire, avec une netteté singulière l’aventure de la pension, et je criais à ma grand-mère :

« Cette fois je ne te pardonnerai plus. »

Mes lèvres tremblaient, ma gorge était pleine de sang, j’étais glacée.

Tandis que mon grand-père me lavait, ma grand-mère faisait du feu en pleurant. Lorsque je fus réchauffée et calmée, mon grand-père, avec une fureur, une dureté que je ne lui avais jamais vues, se jeta sur ma mère, lui prit les deux poignets et la secouant lui dit :

« Il ne suffit pas que son père et sa grand-mère surexcitent le cerveau de cette petite à le faire claquer. Voilà que toi tu lui donnes une commotion cérébrale à nous la rendre folle. »

Et comme ma mère en s’excusant recommençait à m’accuser :

« Tais-toi et prends garde, s’écria mon grand-père menaçant. Je croyais jusqu’aujourd’hui que tu ressemblais à ma pauvre et trop passive, trop « brouteuse » mère, ne va pas me rappeler mon père par ta féroce insensibilité ! Si tu continues je te ferai demander pardon à genoux à ta fille.

— Tu me brises les poignets, lui dit-elle, lâche-moi. J’ai bien le droit… »

Je crus que mon grand-père allait la battre. Sa voix devint si terrible que je vis ma grand-mère près de moi frissonner.

« Te repens-tu ? du mal que tu as fait à ta fille ?

— Oui, dit-elle, tombant assise sur une chaise, dominée par son père qu’elle craignait seul et qui n’était violent, qui n’avait de fermeté que pour elle. »

Pauvre mère ! elle souffrait à tel point elle-même de sa passion jalouse, maladive, que plus tard, lorsque la paralysie l’eut atteinte et qu’elle nous confia ses tortures, nous lui avons pardonné de grand cœur ses emportements.

Je fus languissante tout l’hiver. J’eus des accès de fièvre intermittente, puis la rougeole avec du délire.

Mon père et ma mère vinrent tour à tour aider mes grands-parents à me soigner. Tous quatre eurent, durant une semaine des craintes non seulement sur ma vie, mais sur l’équilibre de ma jeune cervelle, craintes qui rétablirent pour quelque temps l’union parfaite entre eux.

Mon père, causant au pied de mon lit, dit un jour à ma grand-mère qui accusait sa fille d’être responsable de ma maladie :

« Il me semble, ma mère, que vous méritez en la circonstance vous-même quelque reproche, d’après ce que je sais de mon beau-père, répondit mon père. Quant à Olympe, je vous affirme qu’elle est plus malheureuse de ses soupçons que ceux qu’elle soupçonne. Sa jalousie n’est pas un défaut, c’est une crise. Si vous la regardez durant ses colères, vous verrez qu’elle a déjà certains tremblements de tête trop caractéristiques, hélas ! N’oubliez pas que son grand-père paternel est mort paralytique, ce qui est peut-être l’explication de ses inconscientes cruautés. Il faut se préoccuper d’Olympe, ma mère plutôt que de lui en vouloir. Moi aussi j’ai un grand défaut de violence et cela me vient d’une maladie de cœur, héritage paternel. »

Mon père disait cela si doucement, si tristement que je pardonnais à ma mère, à laquelle jusqu’à ce moment j’en voulais encore, et que je me désolai en pensant qu’il avait, lui, une maladie de cœur.

Durant mon délire, mon grand-père n’eut pas de peine à démêler les motifs qui avaient provoqué la tension de mon pauvre petit esprit, surchauffé par la lutte des contradictions, entre les idées de mon père et celles de ma grand-mère. Ces idées, je m’acharnais à vouloir les mettre d’accord sans y réussir, ce qui me torturait. Je ne parlais que de politique, de socialisme dans ma fièvre.

« Il faut qu’elle vous échappe à tous deux durant quelque temps, répétait-il à mon père et à ma grand-mère, et je suis d’avis d’accepter pour elle l’invitation de ses grandes tantes. »

Les sœurs de ma grand-mère : Sophie, Constance et Anastasie, habitaient avec leur mère une campagne aux environs de Soissons, à Chivres. Elles y menaient une existence monacale, ayant toutes trois refusé de se marier.

Depuis la mort de leur père, elles avaient, on ne sait pourquoi, demandé à me connaître, et cela semblait d’autant plus extraordinaire à mes grands-parents qu’elles ne s’étaient jamais intéressées à ma mère.

L’une des amies de ma grand-mère leur avait parlé de moi, et elles dirent à cette amie que si ma grand-mère désirait que je fusse leur héritière, plutôt qu’une cousine de leur mère, à laquelle elles étaient cependant attachées, il fallait me laisser aller seule chez elles tous les ans, à l’époque des vacances, aux mois de juillet et d’août.

Mon grand-père se dit qu’un si complet éloignement de mon père et de ma grand-mère remettrait mon cerveau en « jachère », ce fut son mot, et me ferait un bien énorme. Il décida ma grand-mère à écrire à son amie qu’elle m’enverrait pour cette époque à mes grandes tantes.

La perspective ne me plut pas au premier abord. J’étais si lasse, si faible, que je ne demandais qu’à rêver, étendue dans le grand salon, auprès de ma grand-mère qui lisait ou brodait sans me rien dire.

Mon cerveau travailla beaucoup durant ma convalescence. Il me sembla que je faisais un grand voyage dans la vie et que je découvrais chaque jour beaucoup de choses nouvelles et graves.

L’argent ne m’intéressait jusque-là que pour l’achat de mes boules de sucre. Mais n’était-ce pas l’argent qui avait été cause de la grande scène de mon retour de Blérancourt ? c’était donc une bien grosse chose, bien importante que l’argent ? Et voilà que j’en entendais parler encore à propos de ces tantes, que mon grand-père et ma grand-mère aimaient si peu et dont ils pensaient beaucoup de mal.

Cet argent, qui avait rendu ma mère si cruelle avec moi, allait maintenant rendre mon grand-père et ma grand-mère meilleurs pour mes grandes tantes.

Je raisonnai fort naïvement de ces choses, moi qui avais l’esprit très ouvert sur tant d’autres, mais jamais entre mon grand-père et ma grand-mère il n’était question d’une affaire d’argent. Mon grand-père tenait lui-même ses comptes de clientèle, ma grand-mère administrait sa fortune.

Je questionnai ma grand-mère sur la nécessité pour moi d’être l’héritière de mes tantes, lui demandant pourquoi elle tenait tant pour moi à l’argent.

« Ce n’est pas pour l’argent », me dit ma grand-mère, que ton grand-père et moi désirons que tu sois l’héritière de tes tantes, c’est une satisfaction que nous aurons et qui leur sera bonne à elles comme à nous. Tu sais bien, et je te l’ai raconté plusieurs fois, que mon père avait gardé la dot de ma mère, qu’il s’était entêté à faire de cela une condition de mon mariage. Si mes sœurs désirent réparer le tort qu’elles m’ont fait, je les approuve ; si ma belle-mère très vieille, désire mourir sans remords, je la comprends. C’est pourquoi je tiens à ce que tu te prêtes à cet essai de rapprochement plus digne de notre famille que les vilaines machinations d’autrefois. Il ne s’agit pas d’argent mais d’un triomphe pour ton grand-père et pour moi, si mes sœurs te font leur héritière. Reconnaître ses torts par un acte, vois-tu, Juliette, il n’y a rien de mieux. Tâche que cela soit. »

J’avais une mission, j’allais aider au triomphe de la justice et à celui de mon grand-père et de ma grand-mère. J’étais bien faible encore, bien incapable de grands efforts, car une fièvre de croissance entravait les progrès de ma convalescence, mais le grand rôle d’ambassadrice extraordinaire, quelque chose comme une œuvre diplomatique de M. de Talleyrand, disait mon grand-père sans moquerie, solennellement, cela valait la peine d’y réfléchir.

J’avais d’ailleurs à mon apport quelques expériences. Combien de fois ne m’était-il pas arrivé de réconcilier mon grand-père et ma grand-mère, et avec eux mes parents de Blérancourt ou mes parents entre eux ? Très petite je me posais souvent en arbitre. Je donnais mon opinion personnelle à tous propos et en tout conflit.

J’eusse probablement été insupportable si le caractère de mon grand-père et de ma grand-mère, très gais tous les deux, si leur esprit, n’avaient fait régner entre nous trois, au lieu d’un ton d’importance guindée, sérieuse et vieillie, un ton de drôlerie qui ne permettait aucune gravité, même aux griefs. Quand j’avais du succès pour terminer une brouille entre mes grands-parents, c’est que j’étais parvenue à les forcer d’en rire.

Mon procédé était subi aussi par mon père, mais exaspérait ma mère, qui répétait sans cesse :

« Je n’admettrai jamais qu’une chose plaisante ait raison d’un chagrin. »

Mes vieilles grandes tantes n’allaient-elles pas plutôt avoir le caractère de ma mère ? Oh ! alors, je renoncerais bien vite à la mission, et tant pis pour l’héritage ! je demanderais par écrit bien vite à me faire rapatrier.

« Mes sœurs ne doivent pas être tristes, me répétait ma grand-mère. Étant restées filles, elles ont certainement gardé leur caractère. »

Le grand jour de mon départ pour Chivres arriva. Quelle émotion d’aller passer deux mois à la fois loin de ma grand-mère et de mon père auprès de vieilles personnes que je n’avais jamais vues et auxquelles je devais plaire sous peine d’être renvoyée avec humiliation, disait mon grand-père. J’allais être enfermée dans une sorte de cloître, mes trois grandes tantes, leur mère, une servante qu’elles avaient depuis vingt-cinq ans, vivant seules dans une vieille maison, dans un énorme clos entouré de haies très hautes et de murs. C’est la description qui nous avait été faite du « couvent » de mes grandes tantes par leur amie.

Mon grand-père devait me conduire, toujours avec mes paquets cousus par Arthémise, à deux lieues au delà de Coucy-le-Château. Ma grand-mère me recommanda bien de regarder les « monstrueuses tours féodales de Coucy ». Marguerite, la servante de mes tantes, nous attendrait dans le village où elle était née, chez sa mère, sur la place, dans une maison en face d’une croix. Elle viendrait me chercher avec l’âne de mes tantes, je dînerais chez la mère de Marguerite et je partirais ensuite pour Chivres par les routes de traverse pour arriver tard dans la nuit chez mes tantes.

J’avais été beaucoup prêchée par ma grand-mère et de plus en plus goguenardée en route par mon grand-père sur ma « mission à la Talleyrand ».

« Elles doivent périr d’ennui, tes vieilles tantes, me disait mon grand-père ; tu vas les amuser et elles ne te le rendront pas, si je me les rappelle. Sophie t’apprendra le latin, elle le sait ; tu le traduiras à Marguerite, à la cuisine, peut-être à l’âne, et tu me rapporteras ensuite ce qu’il t’en restera, n’y manque pas, j’en ai grand besoin. »

A l’entrée du village, mon grand-père laissa sa voiture dans l’unique auberge. En marchant il continuait ses plaisanteries.

Je riais tellement de toutes les balivernes qu’il me débitait que quand j’aperçus Marguerite et l’âne auxquels je devais traduire mon latin, je ne songeais pas à pleurer.

Mon grand-père m’embrassa brusquement, plus ému que moi. Après avoir fait à Marguerite des recommandations sur ma santé, sur les soins à me donner, il lui remit une note complémentaire pour mes tantes et fila avec une telle rapidité vers l’entrée du village où il avait remisé sa voiture, qu’ayant caressé l’âne, je ne le vis plus quand je me retournai.

Nous devions aller au moment du départ prendre mes paquets, avec l’âne, qui avait un panier accroché à la selle, quand un garçon d’auberge les apporta.

Mon cœur fut bien un peu serré d’une si brusque séparation, mais mon estomac était grand ouvert et je mangeai de bon appétit pour la première fois depuis bien des semaines.

La mère de Marguerite ayant annoncé mon passage à tout le pays, la marmaille était groupée autour de la croix. Je lui souris et elle entra dans la maison voir « la demoiselle » qui ressemblait à une petite « Parisienne ».

Ma façon de parler, qui n’avait aucune trace picarde, frappait les gens. Ni mon grand-père, qui était de Compiègne, ni ma grand-mère, chose beaucoup plus extraordinaire, n’avaient l’accent du patois.

Les moutards me faisaient parler, m’interrogeaient, groupés autour de la longue table de chêne sur laquelle je mangeais. J’avais emporté des boules de sucre, cargaison nécessaire pour un grand voyage en pays inconnu. Je distribuai mes boules, avec quel succès ! Je bus à la santé de la troupe qui avait crié : « Vive la demoiselle ! » et, un peu ivre de grand air, je crois me rappeler que je fis un discours à ce jeune peuple, mais très moral, et concluant qu’on n’aimait jamais trop son grand-père et sa grand-mère, son père et sa mère.

« Pourquoi que ça ne s’rait-t’y-pas sa mère et pis son père d’abord ? demanda l’un des petits paysans.

— C’est comme on veut, répondis-je, pensant qu’il faudrait trop d’explications pour être comprise. »

Marguerite, à qui je plus du premier coup, prenait sa part du succès. La « demoiselle » était à elle.

Je montais sur Roussot, qui entonna au départ un chant si particulier pour un âne, avec une recherche d’harmonie si cocasse, que je me mis à l’imiter et à chanter comme lui, ce qui l’encouragea à continuer.

Les enfants, mes nouveaux amis, éclataient de rire. Ils me suivirent longtemps, et, sur le seuil des maisons et des chaumières de plus en plus espacées, les mamans me saluaient de la main en nommant Marguerite et sa « demoiselle » et en nous souhaitant bon voyage.

Je goûtai là les vanités d’une popularité due à mes boules de sucre, à mon accent parisien, à mon imitation parfaite du chant d’un âne.

Marguerite me rappelait Arthémise. Elle était pleine d’admiration pour chacun de mes gestes, pour chacun de mes mots. Elle répondait à toutes mes questions avec le désir de me « contenter », disait-elle.

Roussot me trouvait légère. Il trottinait allègrement, tandis que Marguerite, le tenant par la bride, marchait d’un grand pas allongé. Le coucher du soleil me parut admirable sur un immense plateau qu’il inondait de ses rayons et que ses reflets illuminèrent longtemps après sa disparition. Marguerite fut heureuse de voir mon enthousiasme pour le coucher du soleil.

« Alors, dit-elle, vous n’êtes pas tant de la ville si vous aimez ce qu’on voit de beau dans les champs. »

Nous allions sous les étoiles très brillantes, non pas droit devant nous, car nous faisions des circuits nombreux, qui, peu à peu, nous rapprochaient de Chivres.

Le pays accidenté était si joli, qu’il me plut beaucoup et que j’aurais voulu cueillir toutes les fleurs qu’une lune très claire me montrait sur les bords des chemins.

« Des fleurs, il n’en manque pas dans le clos, mam’zelle Juliette, me dit Marguerite ; il y a des bluets et des coquelicots dans les blés et des marguerites dans la prairie autour du lavoir ; vous en cueillerez tant que vous voudrez. »

Mes trois tantes, la belle-mère de ma grand-mère, que j’appelai bientôt grand-grand-mère, m’apparurent, dès que la porte cochère de la cour fut ouverte, groupées sur le perron. Je fus un moment effarée. Les sœurs de ma grand-mère si élégante étaient habillées comme des paysannes, comme leur servante Marguerite, vêtues de caracos d’indienne, de jupes d’indienne, froncées autour de la ceinture, de fichus de cotonnade, de grands tabliers de toile grise avec des poches et coiffées de marmottes !

La plus jeune, ma tante Anastasie, me cria un : Bonjour ma nièce ! bonne arrivée ! tandis que Marguerite me descendait de l’âne, d’une voix si claire, si gaie, avec le si joli accent du Soissonnais, pays de sa mère qui y avait ramené son mari ; mes deux autres tantes, ma grand-grand-mère, avaient des manières de dames si distinguées, que je me dis qu’elles s’étaient toutes les quatre déguisées pour m’amuser.

Roussot, tandis que j’entrai dans la maison, s’en alla à l’écurie et recommença sa chanson que j’accompagnai en provoquant le fou rire de toutes mes tantes.

La glace était rompue ; je soupai, je bavardai, puis, à un moment, plus rien : je dormais. Il pouvait être onze heures du soir.

Le lendemain, à midi, je dormais encore. Ma tante Anastasie s’inquiéta et me réveilla. On m’attendait depuis une heure pour déjeuner.

Marguerite se montra, les bras chargés de vêtements, et me dit :

« Maintenant, mamzelle Juliette, il faut vous habiller à la paysanne. Nous allons serrer dans les armoires vos belles affaires, et vous pourrez vous amuser sans crainte de vous abîmer. »

On m’essaya des caracos, des jupes de ma tante Anastasie, la plus coquette, et il fallait voir cette coquetterie ! des indiennes grossières, fanées, archi-fanées. Non ! les dessins vieillis de tout cela, les formes, ce que c’était ! On me harnacha de façon horrible. Ma jupe fut tirée sous ma ceinture et ressortit avec d’énormes bourrelets autour de ma taille : le tablier enroulé de même me remonta presque jusqu’au menton. Je relevai mes poignets jusqu’au-dessous de mes coudes. La marmotte que je renversai en arrière à la bordelaise ne fut que posée sur mes cheveux longs et nattés.

C’était incroyable ! Je faillis tomber en me hissant au niveau d’une glace, montée sur une chaise. Je mourais de rire. Il est impossible de s’imaginer l’air que me donnait ma transformation. Ma grand-mère aurait crié à l’abomination, elle qui se scandalisait quand j’avais une robe un peu froissée et mes cheveux à la quatre-six-deux, comme elle disait.

Je fis mon entrée dans la salle à manger. Succès complet. Je ne savais où poser mes coudes, les rouleaux de ma jupe ne me permettant pas de trouver mes hanches. J’étais forcée de hausser mes épaules, et ma grand-grand-mère, après avoir beaucoup ri, déclara qu’il fallait, aussitôt le déjeuner, couper l’ourlet de ma jupe, la raccourcir, m’enlever les bourrelets qui déformeraient mes épaules et pourraient me rendre bossue.

« Cocasse, tant que vous voudrez, mes chères tantes, adorablement rustiques, leur dis-je, mais pas bossue ! »

Ces cinq femmes, Marguerite mangeant à table, étaient plus enfants que moi. Je les intéressai avec des riens ; ma façon de conter, mes drôleries, mes taquineries les amusèrent follement. Mon aplomb, mon air d’importance, me faisaient prendre au sérieux lorsqu’on discutait « les grandes questions ». Mes tantes étaient ravies de sentir leur esprit sans cesse en mouvement sous l’impulsion du mien.

Décidément, M. de Talleyrand avait un égal et je songeai qu’à mon tour je pourrais goguenarder mon grand-père.

Après le déjeuner, je sortis dans la cour avec ma tante Constance et, sitôt sur le perron, j’aperçus Roussot qui venait chercher son morceau de pain quotidien, sa « gourmandise », comme on disait. Dès qu’il me vit, il entonna sa chanson à laquelle je répondis, et derrière la grand’porte toujours prudemment fermée, j’entendis des éclats de rire des enfants qui s’amassaient au dehors pour entendre cette musique extraordinaire de Roussot à laquelle cette fois une autre musique répondait.

Je visitai l’écurie de l’âne, qui nous suivait et nous fit les honneurs de son chez soi dans lequel il se promenait librement. Je vis le poulailler, la vache et son petit veau, les lapins, les canards, le fruitier, la cave et le grand jardin, si grand que je mis beaucoup de temps pour voir un à un les arbres fruitiers chargés de fruits et pour arriver tout au bout à un charmant petit lavoir couvert dans lequel je me promis de barboter à mon aise.

Je revins, et ma petite tante Anastasie — c’est elle seule que je gratifiais de cette aimable épithète — me montra les belles fleurs qu’elle faisait l’hiver pour orner le jour de la Fête-Dieu un reposoir qu’on élevait dans la cour et qui provoquait l’admiration de tout le pays. On n’ouvrait la porte d’entrée toute grande que ce jour-là.

Ma tante Sophie me conduisit dans sa chambre qu’elle nettoyait elle-même et dans laquelle personne de la maison et encore moins du dehors ne pénétrait jamais, pas même Marguerite.

Me voir entrer chez ma tante Sophie parut un événement extraordinaire, stupéfiant, et toute la ruche s’agita. Je ne sus qu’après, de Marguerite, l’émotion causée par mon séjour d’une heure chez ma tante Sophie.

Sa chambre était d’une élégance bien plus grande que nos chambres de Chauny, quoique les murs en fussent seulement blanchis à la chaux. Il y avait deux vieilles commodes en face l’une de l’autre avec des cuivres et très astiquées, un très beau lit de bois sculpté, sans rideaux, mais avec un dessus vert clair brodé de fines broderies de laines de couleurs formant de beaux bouquets de roses nuancées entourées de feuillages sombres qui me plut tant qu’elle me le donna au départ.

Aux deux grandes fenêtres, de petits rideaux verts et roses, en mousseline, glissant sur des tringles et garnis de guipure. Des étagères avec des livres au-dessus des commodes et sur les commodes, sur une très belle console, plusieurs vases remplis de fleurs des champs disposées par une main si habile que je dis tout de suite à ma tante Sophie :

« Vous m’apprendrez, n’est-ce pas, à faire d’aussi jolis bouquets de fleurs des champs ? »

Un grand arbre, du côté du jardin, donnait à la chambre une ombre fraîche. Il y avait près de l’une des fenêtres une table où il s’étalait dans un gracieux désordre des livres, des papiers, un vase fleuri et enfin tout ce qui permet d’étudier, de lire et d’écrire dans le silence et dans un joli cadre.

Je me rappelai la phrase de mon grand-père :

« Ta tante Sophie t’apprendra le latin que tu traduiras à Marguerite, à l’âne, etc. »

« Est-ce vrai, ma tante, lui demandai-je, que vous lisez des livres latins ?

— Mais oui.

— Ça vous amuse ?

— Beaucoup.

— Je voudrais voir. »

Elle me montra un joli vieux petit livre tout doré qui me ravit, et me dit que c’étaient les Bucoliques de Virgile. Elle m’en lut un passage en me le traduisant et je lui dis :

« Mais cela ressemble aux histoires de mon Homère que papa me conte si bien. Ainsi, au chant VII de l’Odyssée, le vieil Homère, quand il parle du jardin de quatre arpents d’Alcinoüs, énumère les beaux arbres qui donnent de si beaux fruits et qu’Ulysse admire tant ; votre Virgile ressemble à mon Homère, mais il n’est pas si ancien. »

Ma tante Sophie m’embrassa.

« Comment ! tu connais Homère, tu l’aimes, tu en parles !

— Mais certainement, ma tante, c’est, avec l’histoire de notre France, la mythologie que j’apprends le plus volontiers. Chaque fois que papa vient à Chauny il me raconte un chant de l’Iliade ou de l’Odyssée. Ceux qui m’amusent le plus je les lui fais recommencer. Vous pouvez m’interroger, ma tante, je connais tous les dieux et tous les héros de l’Hellénie. La vieille Grèce et la vieille Gaule, voyez-vous, ce sont mes deux passions. Mais je n’aimerai pas votre latin. J’exècre les Romains dont le plus grand homme est César, qui a fait crever les yeux de mon Vercingétorix ; ces Romains ont pillé la Grèce et puis…

— Nous nous entendrons, ma Juliette, me dit ma tante Sophie. Je te ferai aimer Virgile qui est le plus grec des poètes latins. Je t’apprendrai, comme il me l’a appris, à aimer la nature, à trouver la joie dans la vie champêtre. Je te conterai des chants de l’Énéide comme ton père te conte les chants de ton vieil Homère.

— Mais, ma tante, je ne suis pas si ignorante que vous le croyez ; mon père m’a appris à connaître et à aimer la nature, je l’aimerai avec vous mais pas avec vos latins. Je ne peux pas les supporter. »

Savoir ce que m’avait dit ma tante Sophie, me questionner sur sa chambre, devint la préoccupation principale de ma grand-grand-mère et de mes tantes Constance et Anastasie pendant plusieurs jours. Marguerite elle-même m’interrogea.

Mais en sortant de sa chambre ma tante Sophie était rentrée avec moi dans la salle à manger ; après avoir conduit sa mère au salon où l’on montait par plusieurs marches, l’avoir installée près de la haute fenêtre, de laquelle elle apercevait tout le clos et ses filles travaillant ; après avoir placé près de ma grand-grand-mère une trompette sur une petite table, au cas où elle voudrait appeler, ma tante nous dit à toutes :

« Au travail ! »

On me mit une jupe raccourcie par ma tante Constance. Chacune, une faucille à la main, nous nous en allâmes couper de l’herbe tendre, du trèfle pour la vache et pour Roussot.

Mes tantes m’apprirent à me servir de ma faucille et je ne fus pas trop maladroite. Marguerite faisait des tas de ce que nous avions coupé et les portait aux écuries dans un petit chariot très bas qu’elle traînait.

On me força de mettre ma marmotte plus en avant et j’écoutai mes tantes, qui m’étaient déjà chères, causer d’un livre qu’elles lisaient chaque soir tout haut et tour à tour et qui avait de nombreux volumes, car cette lecture durait déjà depuis huit mois et n’était pas achevée. Je demandai le titre de ce livre et ma tante Constance me répondit que c’était : L’Histoire des Républiques italiennes de Sismondi.

Mes tantes parlaient si clairement des choses, dans une langue si simple, leurs réflexions nettes, précises, étaient si accessibles pour moi que je m’intéressai à leur conversation.

Je les vois encore à genoux coupant le trèfle et jugeant les faits, les actes, les idées, les hommes de façon à tenir ma curiosité en éveil. Il s’agissait de Savonarole, un nom sonore que je retins de suite, et de ses essais insensés de transformer la société. Il y avait beaucoup des idées de mon père dans les idées de Savonarole, mais je n’osais pas le dire et surtout soutenir des principes contraires à ceux que mes tantes paraissaient défendre entre elles. Nous verrions plus tard, mais déjà, dans cette conversation, j’aurais pu dire mon mot et j’étais intérieurement reconnaissante à mon père de m’avoir ouvert l’esprit à la compréhension de la politique.

Tandis que je coupais mon trèfle avec passion, je songeais que sous leur costume de paysannes mes tantes étaient des dames et fort instruites. Elles avaient l’air costumées grossièrement, mais l’expression de leurs visages, leur façon de parler, tous leurs gestes demeuraient distingués et élégants.

« Nous ennuyons cette petite qui coupe son trèfle avec rage pour ne pas s’endormir », dit ma tante Anastasie.

A ces mots je me délivrai de mon serment de me taire.

« Vous vous trompez, ma petite tante », répliquai-je, j’écoute. Papa veut me faire républicaine, ma grand-mère tient à ce que je sois royaliste, mon grand-père me tourmente pour que j’adore son empereur. Alors je suis enchantée d’entendre parler des Républiques italiennes, cela m’apprend des choses que je ne sais pas, et j’aime beaucoup à m’instruire.

Ma tante Constance seule ne me tutoyait pas. Très spirituelle, très moqueuse, avec un sourire des yeux et des lèvres qui était plein de malice, elle feignait moqueusement et gentiment d’avoir un grand respect pour ma très jeune personne. En revanche, moi je la tutoyais seule, et cela nous amusait beaucoup toutes deux.

« Vous êtes, je le confesse, une grande demoiselle comme il y en a peu », me dit ma tante Constance en posant brusquement sa faucille à côté d’elle.

Marguerite arrivait, nous faisant signe qu’il y avait assez de trèfle coupé. Mes tantes se glissèrent sans se lever au pied d’un arbre ; je fis comme elles et lorsque nous fûmes assises, à l’ombre, l’une près de l’autre, je répondis à ma tante Constance sur le ton qu’elle venait de prendre :

« En effet, je suis une grande demoiselle comme il y en a peu et ce n’est pas fini. Je te jure, ma grande tante, que je ne m’arrêterai pas en si beau chemin.

— Qu’entends-tu par là ? me demanda ma tante Sophie.

— Vous comprenez bien, répondis-je d’un air mystérieux et sérieusement grave, trouvant que je devais initier mes très chères grandes tantes à mes plus secrètes pensées, qu’elles en étaient dignes, que je pouvais leur redire les paroles que ma grand-mère ne cessait de me répéter, vous comprenez bien que je ne vivrai pas toute ma vie à Chauny, que j’irai à Paris et que je deviendrai quelqu’un qui ne sera pas comme tout le monde.

— Tu deviendras une femme célèbre, quoi ? répartit ma tante Sophie.

— Dans combien de temps, demanda ma tante Constance, comptez-vous parvenir à illustrer votre famille ?

— Dans quarante ans. »

Ma tante Constance et ma tante Anastasie rirent de bon cœur de cette réponse.

Marguerite, plantée près de sa petite charrette, m’écoutait bouche bée.

« Ça pourrait tout de même bien être possible, dit-elle.

— Eh bien ! moi, Juliette, je te promets de vivre pour voir cela, ajouta solennellement et sérieusement ma tante Sophie[2]. »

Je passai deux grands mois à Chivres. J’appris tout ce qu’on peut apprendre sur les soins à donner aux animaux avec Marguerite et avec ma tante Constance, tous ceux à donner aux fruits avec ma tante Anastasie, et j’appris encore avec elle à faire de très belles fleurs artificielles.

Mais l’une des meilleures joies de ma journée était l’heure de leçon parlée que me donnait ma tante Sophie dans sa chambre.

Je m’asseyais dans un joli fauteuil peint en blanc et recouvert de fraîche étoffe verte et rose. Ma tante Sophie était brodeuse, tapissière, peintre, menuisier, serrurier, etc. et c’est elle qui avait peint et recouvert ses fauteuils après en avoir brodé l’étoffe. Elle s’asseyait elle-même dans un fauteuil semblable au mien après avoir ôté sa marmotte et m’avoir ôté la mienne ; nous causions devant la jolie table couverte de livres et de papiers, et ce fut moi bien vite qui composai les jolis bouquets de fleurs des champs.

Ma tante Sophie me mettait un crayon à la main en face d’une grande feuille de papier. Tous les quarts d’heure environ, c’est-à-dire quatre ou cinq fois durant la leçon elle me disait :

« Résume en quelques mots ce que tu viens d’entendre. »

C’est à ma tante Sophie que je dois ma tendance à résumer, à simplifier, à caser dans ma mémoire un bagage aminci.

Ma tante Sophie me parlait, elle aussi, de la nature païenne que pénètre partout le divin. Elle me lisait une courte phrase en latin, m’en répétait plusieurs fois les mots, me les faisait dire mécaniquement, puis me les expliquait un à un en les faisant vivre par des interprétations diverses, avec une poésie qui m’enchantait. Je voyais tout ce dont elle me parlait.

« Juliette, me disait ma tante Sophie, regardons ce qu’on voit dans les choses et cherchons ce qu’on n’y voit pas.

— Oh ! ma tante, cherchons surtout ce qu’on n’y voit pas. Ce qu’on voit, je le verrai maintenant toute seule, même loin de vous. »

Ma tante Sophie me prouvait qu’il y a partout de la vie, même dans ce qu’on appelle les objets inanimés. Pour elle chaque chose avait sa voix ou sa résonance, dans un bruit qui lui est particulier. Elle m’apprit à reconnaître, les yeux fermés, le bruit des bois et des métaux. Elle posait des billes de toutes matières, moitié rondes et moitié plates, sur une plaque de cristal et jouait avec un petit marteau des airs étranges.

— Si les choses parlent, les fleurs nous regardent, ajoutait-elle ; toutes ont des figures qui expriment quelque chose et la plupart ont des parfums qui pénètrent notre enveloppe corporelle jusqu’à l’âme. Nos compréhensions de ce qui est en nous l’essence peuvent être facilitées beaucoup par ce qui est le parfum dans la fleur. Dans quelques années je t’expliquerai cela. »

Ah ! l’heure féerique, l’heure inoubliable que je passai chaque matin chez ma tante.

Un jour que je lui parlais du vent, elle me dit : « Je ne l’aime pas.

— Pourquoi ?

— Parce que sa voix est faite des bruits qu’il emprunte et qu’il recueille. Le vent m’ennuie, m’attriste ou m’endort comme ces écrivains qui empruntent aux autres, qui recueillent les idées chez les autres. »

Je sens que je redis mal ce que me disait ma tante et de façon moins originale et moins claire qu’elle. J’avais à peine huit ans et cependant je la comprenais. Il fallait qu’elle fût bien moins confuse que je ne le suis. Avec ma tante Sophie, je vivais dans le rêve et dans l’action à la fois. Tous les actes que j’accomplissais à côté d’elle avaient une signification plus complète. En arrosant une plante je la soignais et je la guérissais des maux desséchants de la soif ; en coupant de l’herbe avec ma faucille je recevais un présent de la terre et devais lui exprimer ma gratitude ; en cueillant un fruit mûr j’obligeais l’arbre alourdi ; lui se penchait pour me l’offrir exquis, le retenait pour ne pas le laisser tomber. En détruisant les bêtes mauvaises, je croyais remplir la mission d’Hercule en personne et entendre le bruissement bienveillant et approbateur de tout ce qui m’entourait.

Quand je chantais à deux voix avec Roussot, c’était bien un entretien musical que nous avions.

Je ne voulais plus rester à la maison. Même les petites et les grosses gouttes de pluie m’appelaient au dehors.

Depuis ma maladie, il se passait en ma jeune cervelle un phénomène étonnant. Il me semblait que je venais de naître ou de renaître. Les derniers vestiges des enseignements de ma grand-mère, qui détestait la nature, la trouvait brutale et trompeuse, déjà très entamés par mon père, avaient si bien disparu de mon entendement que je ne pouvais croire qu’ils eussent pu y entrer.

Ma grand-mère ne croyait sur terre qu’aux biens de l’amour. La passion d’aimer disait-elle, nous rapproche seule des vérités surhumaines. Tout ce qui s’observe, se prouve, se pèse, vient de ce qui est lourd et matériel et par conséquent ne peut s’amasser dans notre âme, ce sont des connaissances qui, comme des fardeaux qu’on ne peut porter en voyage, doivent être laissés au détour des chemins qui nous mènent à l’au-delà.

Ma grand-mère m’apparaissait maintenant bien incarnée dans le mot que tous répétaient sur elle : elle est romanesque. Je l’aimais tout autant, je lui apportais dans mon cœur le tribut d’affection que je lui devais et qu’elle méritait, mais l’esprit de mon père, celui de ma tante Sophie, m’inspiraient plus de curiosité, avaient pour moi bien plus d’attrait. J’adorais la nature avec ma tante Sophie et le passé de cette nature fixé dans les grecs et dans un poète latin. Avec mon père je souffrais du malheur des hommes, de celui des pauvres gens, des déshérités de la vie.

« Tante Sophie, lui demandais-je, pourquoi est-ce que tout le divin que vous me montrez dans la nature me cache le bon Dieu si grand et si loin que me fait adorer ma grand-mère ? pourquoi est-ce que les « tourments des âmes incomprises » — c’était un mot de ma grand-mère — ne m’occupent plus, et que le sort des misérables m’occupe davantage.

— C’est justement parce que Dieu est si grand et si loin que tu es trop petite pour le comprendre, me répondait ma tante Sophie. Quand tu auras mon âge — elle avait quarante-six ans et ma grand-mère un peu plus de quarante-huit, — toutes choses se caseront en ta compréhension, surtout si les bases de ce que tu sais sont bâties sur le sol. Il faut toucher du pied ce sur quoi on marche, M. de la Palice l’a certainement pensé avant moi. On doit commencer par avoir la passion de tout ce qui vit pendant qu’on vit. Ton père aime les hommes et les veut plus heureux parce qu’il est avant tout humain. Moi je suis un être de nature, je vis en elle et pour elle. »

J’avais commencé un petit cahier à Blérancourt où j’écrivais le résumé de mes « conversations » avec mon père. Ma tante Constance, l’ayant découvert au fond de l’une de mes poches, ne cessait de me plaisanter sur la profondeur de mes réflexions. Je la laissai se moquer, mais en possession de mes « notes de Blérancourt » j’y ajoutai mes « notes de Chivres » et les hautes pensées échangées entre moi et ma tante Sophie.

J’ai gardé ce petit cahier, d’une écriture serrée, lisible pour moi seule, jusqu’à mon arrivée à Paris. A ce moment, il s’est égaré à mon grand regret, mais aucun sens de ce qui y avait été écrit n’est sorti de ma mémoire.

Marguerite fut chargée de me faire connaître les environs de Chivres. On m’habilla avec mes belles robes, et durant huit jours, la moisson terminée, assise sur mon ami Roussot, je parcourus la ravissante vallée qu’arrose la rivière de l’Aisne. Je vis tout le pays entre Soissons et Chivres et autour de Chivres.

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