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Le roman de mon enfance et de ma jeunesse

PRÉFACE (continued 3)

Reading edition

Marguerite me conduisit aux Dolmens dont ma tante Sophie me conta l’histoire et la légende. Le soir de ma visite aux Dolmens, je refusai de remettre mes habits de paysanne et parus à table dans une robe blanche avec une couronne de guis, mêlés à des feuilles de chêne, « en druidesse de mes Gaulois ».

Ma grand-mère et mon père ne m’écrivaient pas pour ne pas me fatiguer. S’ils avaient su que ma tante Sophie me donnait des leçons de latin et de « choses » au-dessus de mon âge, ils eussent été désolés de s’être séparés de moi pour un temps si long et sans profit, eussent-ils cru, pour ma santé.

Or, je me portais à merveille parce que je travaillais aux champs durant de longues heures, que je me couchais et me levais tôt, que j’avais une grande chambre à moi dans laquelle on laissait loin de mon lit, derrière un grand paravent, une fenêtre ouverte toute la nuit, tandis qu’à Chauny je couchais dans la chambre de ma grand-mère, qui lisait dans son lit, à la lumière d’une grosse lampe, que souvent elle oubliait d’éteindre et qui, finalement, nous enfumait.

J’avais repris toutes mes forces ; ma fièvre de croissance ne laissait en moi nulle trace, si ce n’est plusieurs centimètres ajoutés à ma taille. On me donnait dix ans au moins, ce qui me causait un grand plaisir.

J’étais absolument heureuse. Le succès de ma mission ajoutait à ma joie ceci : que, chargée de plaire à mes tantes c’étaient elles qui m’avaient plu.

Mon esprit travaillait auprès de mes bien-aimées parentes, plus qu’à aucun moment de ma vie en ce sens que j’interrogeais sur toutes choses, que je réfléchissais sur toutes les raisons qu’on me donnait, sur chacune des réponses qu’on me faisait. Quelles vacances bénies et même quel repos !

Ah ! si ma grand-mère et mon père avaient pu vivre à Chivres avec mes tantes, avec ma grand-grand-mère, avec Marguerite, sans oublier Roussot, la vache et le veau, etc., etc., mon bonheur eût été complet.

Certes, j’aimais mon grand-père, la beauté de ma mère effaçait en moi, quand je l’admirais, la trace de ses gronderies injustes et des tristesses que j’avais de la voir sans cesse chagriner mon père et ma grand-mère, mais il me semblait que ma mère et mon grand-père pourraient fort bien vivre ensemble à Chauny, qu’ils ne seraient pas malheureux, tandis que mes quatre tantes, ma grand-grand-mère, Marguerite, mon père, ma grand-mère et moi, vivant à Chivres, nous serions parfaitement heureux.

Mais l’époque du départ s’approchait. Il ne me restait plus que quelques jours. Mon grand-père avait écrit (ma grand-mère n’étant pas encore réconciliée avec ses sœurs), qu’il viendrait me prendre le lundi suivant à l’endroit où il m’avait laissée à Marguerite. Nous étions le vendredi.

Ni mes tantes ni moi nous ne songeâmes à faire prolonger le séjour. Nous sentions que c’eût été compromettre mes retours.

A cette époque, une année me paraissait un siècle. Mes tantes, avec leur douce philosophie et leur humeur toujours égale me disaient que juillet et août reviendraient bien vite et que maintenant qu’elles me connaissaient elles allaient au moins pouvoir penser à moi, parler de moi.

« Vous nous quitterez peut-être avec plus de chagrin que nous ne vous quitterons, Juliette, me répétait ma tante Constance la moqueuse, quand je gémissais sur notre séparation, mais certainement vous oublierez plus vite les charmes de notre présence que nous n’oublierons ceux de la vôtre.

— Tu es une méchante, répondais-je. Tu sais bien que c’est le contraire. Est-ce que j’ai cessé de penser à papa et à ma grand-mère et de les désirer auprès de moi ? Peut-être même vous en ai-je trop parlé ; eh bien, c’est ainsi que je parlerai de vous. »

Il y eut des larmes au départ et ma tante Constance ne fut pas celle qui se désola le moins ; mais je ne songeais guère à le lui faire remarquer.

Ma tante Sophie m’avait préparé de courts devoirs auxquels elle me fit promettre de consacrer un quart d’heure bien employé tous les jours. Il fallait que j’eusse appris chaque dimanche sept mots nouveaux de latin sans avoir oublié un seul des autres. Je devais revenir à Chivres sachant 250 mots de latin que je me serais exercée à agencer en m’amusant, tous les premiers mots que ma tante Sophie me donnait à retenir étant des mots usuels.

Mon père me dit, un jour que je lui montrais les devoirs préparés pour moi par ma tante Sophie :

« Mais c’est une trouvaille ! tes sept mots réunis ont une signification générale, ils forment une minuscule histoire et chacun est nécessaire à la vie journalière. »

Adieu, adieu, mes tantes chéries ! Et je leur envoyais des baisers jusqu’au bout de la rue, car, chose dont tout Chivres parla, mes trois tantes et ma grand-mère vinrent en dehors de la grand’porte pour me suivre des yeux jusqu’au bout du village.

Marguerite pleurait, se mouchait ; Roussot certainement comprenait, car il poussait une sorte de gémissement et marchait la tête basse.

Je fis de longs discours à Marguerite pour la consoler, mais je n’y parvins pas.

« Qu’est-ce que vous voulez, mamzelle Juliette, vous partez, je ne vois que ça. Il n’y a qu’une chose qui me fera attendre avec un moins gros chagrin les mois d’été qui vous ramèneront, c’est que je travaillerai et j’économiserai encore plus maintenant que les demoiselles ont dit que l’argent était pour vous. »

Je retrouvai toute ma popularité à l’entrée du village de Marguerite. La marmaille au complet m’attendait.

Hélas ! Je n’avais plus de boules de sucre. Mais si ! J’en avais encore, mon adorable grand-père ayant songé à m’en apporter un énorme paquet. Sa joie de me revoir en si belle santé émut Marguerite. Je remerciai la chère fille de ses soins, la priai d’assurer mes tantes de toute ma reconnaissance avec tant de chaleur, qu’elle finit par dire :

« Peut-être bien tout de même que vous nous aimez aussi bien que nous vous aimons. »

Et elle ajouta, parlant à mon grand-père : « Vous allez nous la bien soigner. »

Du ton dont Marguerite prononça ces paroles on eût dit en vérité que c’était elle et mes tantes qui me donnaient à mon grand-père et non lui qui me reprenait.

Après avoir goûté chez la mère de Marguerite, j’embrassai vingt fois la brave servante, j’embrassai Roussot qui, je le crus, poussa un gémissement plus douloureux sous mon étreinte, et je montai dans la voiture de mon grand-père.

Tant que cela fut possible, je me retournai. Marguerite agitait les bras, les enfants criaient : « Bon retour ! » et Roussot, à pleine voix, ne cessait de braire.

« Eh bien, me demanda mon grand-père, vraiment tout a bien été, tu as conquis tes tantes, ta bisaïeule ? Elles t’adorent, voyons, dis-le : elles t’adorent !

— Grand-père, elles m’adorent, ni plus ni moins. Mais moi, je les chéris ; tu n’as pas idée comme elles sont gentilles, amusantes, pas solennelles du tout, et bonnes et tendres.

— Mais est-ce qu’elles ont eu vraiment conscience de la merveille de nièce qu’on leur a offerte ? »

Je ne bronchai pas, habituée dès mon plus jeune âge aux compliments, si énormes qu’ils fussent. Aussi répliquai-je simplement :

« Oui grand-père, elles ont trouvé ta petite-fille une merveille.

— Tu nous raconteras tout cela par le menu. Nous voulons tout savoir, ta grand-mère et moi, heure par heure, jour par jour, mot par mot, tout, tout, entends-tu, même ce que tu as pensé.

— Et rêvé, ajoutai-je. Quel travail de mémoire il va me falloir faire.

— Nous nous sommes tellement ennuyés que tu nous dois bien cela. Ton père est venu chaque semaine pour parler de toi avec ta grand-mère.

— Et chaque fois, est-ce qu’il y a eu un « drame de famille » ?

— Certainement, mais qui finissait toujours bien, parce qu’au départ de ton père, soit moi, soit ta grand-mère, nous avions pris l’habitude de dire invariablement : « Non, ce que nous l’aimons, cette bonne femme pour nous disputer ainsi à cause d’elle. » Et nous riions en nous séparant.

— Il faudra, dis-je avec une gravité qui fit prendre à mon grand-père un air d’insolente moquerie, que je m’occupe sérieusement de mettre d’accord les idées de mon père et de ma grand-mère sur moi.

— Et allons donc ! répartit mon grand-père avec un geste qui lui fit lâcher la bride. »

Lorsqu’il l’eut rattrapée, je me fâchai.

« Qui est-ce qui a réconcilié mes tantes et ma grand-mère s’il vous plaît, est-ce moi ?

— Pardon, excuse mon empereur, répliqua mon grand-père, en faisant claquer son fouet. J’oubliais que nous sommes tous de simples conscrits. »

Et la pluie des mots drôles commença. Je fus prise de la belle gaieté que mon grand-père provoquait toujours par la sienne, car il riait de si bon cœur, si sincèrement, de ce qu’il disait qu’on ne pouvait résister à l’entraînement d’en rire avec lui.

Mon père et ma mère étaient venus de Blérancourt pour m’embrasser le soir même de mon retour ; mon père et ma grand-mère se récriaient avec joie sur mon visage et mes mains noircis par le soleil, heureux de me voir grossie, très grandie, fortifiée.

Sans doute ma mère était contente mais un peu grognon. Je compris par là qu’il fallait atténuer devant elle le succès de ma mission. Je me gardai bien de répéter la phrase de Marguerite : « Maintenant je travaillerai et j’économiserai encore avec plus de courage puisque les demoiselles ont dit que l’argent était pour vous. » J’étais payée pour savoir qu’il fallait exclure des conversations avec ma mère les questions d’argent ou d’héritage. La phrase ne m’avait d’ailleurs touchée que parce qu’elle affirmait l’amour et le dévouement de Marguerite pour moi.

Comme il faisait un très beau clair de lune et que le temps était sec depuis longtemps, mon père et ma mère, ne craignant pas le brouillard dans la prairie de Manicamp et arrivés avant moi, dînèrent seulement, et repartirent le soir même.

J’avais à table beaucoup amusé mes parents par mes récits sur ma transformation en paysanne le lendemain de mon arrivée, sur les travaux des champs faits par mes tantes, qu’on croyait restées très citadines, car à Chauny on les nommait : les précieuses.

« Elles étaient même chipies, dit ma grand-mère, refusant de s’intéresser au ménage, lisant, brodant, trônant au salon et se chamaillant sans cesse entre elles.

— J’eus alors une phrase malheureuse qui faillit provoquer l’éternel « drame ».

— Eh bien, dis-je, à la bonne heure, elles ont su joliment se corriger de toutes façons. Elles mettent la main à tout, et, durant deux mois je n’ai pas entendu une seule dispute, vu une seule brouille ; cela me changeait.

— Tu es aimable pour nous, répliqua ma mère d’un ton pointu.

— Si c’est toi qui as fait ce miracle tu pourras le recommencer ici, dit ma grand-mère qui n’avait pas envie de se fâcher.

— Comment, Juliette, peux-tu avoir l’audace exorbitante, scandaleuse, épouvantable, criminelle, d’oser insinuer que dans ta famille de Chauny, dans celle de Blérancourt, tu as jamais entendu une seule dispute, vu une seule brouille ? En vérité, morveuse, ta santé n’est qu’apparente, tu es restée malade, va te coucher, mon enfant, va te coucher. »

Il fallait entendre mon grand-père débiter ces choses avec sa voix de fausset et son grasseyement. Il était sérieux, solennel, et d’un comique irrésistible.

« J’ai tort, j’ai tort, cent fois tort, monsieur mon grand-père, répliquai-je, j’en demande humblement pardon, je me repends, je m’aplatis. »

Et j’imitai le ton, le grasseyement de mon grand-père avec une perfection qui déridait ma mère elle-même.

Après le départ de mes parents, ma grand-mère, au lieu de m’interroger, de me fatiguer comme je m’y attendais, me dit :

« Va te reposer ma chérie, Arthémise te couchera pendant que nous ferons notre partie d’impériale. Demain, après-demain, tu nous conteras tout ce que tu as dit, tout ce que tu as fait, tout ce que tu as vu. »

Et en effet, durant des jours et des jours je parlai de Chivres. Ma grand-mère s’étonna que j’aie pu m’amuser où elle se serait « ennuyée à périr ».

Je fus, durant le mois de vacances qui me restait, bien plus souvent dans notre grand jardin qu’au salon à lire des histoires avec ma grand-mère.

Il venait un jardinier trois fois par semaine, qui faisait ce qu’il voulait, guidé par Arthémise. Je pris part à toutes les récoltes. Ce fut à moi, désormais, qu’il obéit. J’ordonnai des semailles d’automne, je me mis à lire des livres me renseignant sur la culture des légumes, la conservation des fruits. Il y en avait d’admirables dans le jardin. J’organisai un fruitier dans une chambre inoccupée, où je fis poser des planches par un menuisier ; ma grand-mère ne s’intéressant guère à ces choses, elle me laissa faire avec le jardinier et avec Arthémise ; on mangea à la maison tout l’hiver des fruits à point, et mes grands-parents m’en félicitèrent au moins deux fois le jour.

Ce fut un grand supplice pour moi de n’avoir plus ma chambre, de partager celle de ma grand-mère. Je rangeai bien un peu cette dernière, la nettoyai, mais ma grand-mère dérangeait à mesure. Elle ignorait totalement l’élégance du cadre, elle qui était si coquette pour le portrait, c’est-à-dire pour la personne.

Lorsqu’il pleuvait et que j’étais retenue à la maison par le mauvais temps, je m’efforçais d’y introduire un peu d’ordre. Certains tiroirs et certaines armoires mis à sac par moi se trouvèrent finalement rangés comme ils ne l’avaient jamais été. Aux ordures les fouillis ! aux pauvres ce qui ne pouvait plus servir ! Mon grand-père, ma grand-mère, ne s’opposaient à rien, convaincus que les travaux de Chivres m’avaient fait grand bien et qu’à la condition de me laisser me créer à moi-même un champ d’activité physique, on pourrait d’autant mieux et avec un danger presque nul me faire travailler de la tête.

La maison de mes grands-parents changea d’aspect en quinze jours. Les courants d’air qui n’avaient jamais balayé les appartements calfeutrés entrèrent en maîtres, cassant même quelques vitres. Arthémise et moi nous frottions, nous lavions, nous battions tout de bas en haut et de haut en bas. Je découvris dans le grenier, quelque peu souillés par nos chers pigeons, de vieux vases, des porcelaines, que je mis en belle place avec des fleurs joliment groupées dedans.

Ma grand-mère finit par prendre goût à l’embellissement de cet intérieur qu’elle ne quittait pas. Elle nous aidait, non à nettoyer, car elle tenait trop à garder intactes ses belles mains, mais à arranger.

Elle m’ouvrit une armoire du premier étage où étaient entassées de belles robes des grand-mères. J’en fis des tapis de tables, des dessus de commodes, auxquels ma grand-mère ajouta de la broderie.

Mon grand-père jouissait fort de ce luxe. La maison lui plut davantage. Il m’aida de sa petite influence à obtenir de ma grand-mère pour moi une chambre au premier étage à côté de celle d’Arthémise. On fit percer une porte entre nos deux chambres.

Je choisis les meubles que je voulais et dont le grenier était plein. Je volai à mon grand-père une jolie chiffonnière Louis XV, dans laquelle il avait permis jusque là que je range mes poupées et leurs toilettes. Je copiai le mieux que je pus la chambre de ma tante Sophie.

J’avais trouvé une grande table sur laquelle je rangeai et j’étalai mes livres de classe, mes papiers, et ma grand-mère quitta plus d’une fois son cher salon pour venir broder dans ma chambre en me faisant travailler.

Quelquefois je la renvoyai :

« Grand-mère, j’ai besoin de me recueillir. »

Elle riait de cela et souvent, elle prenait plaisir à me tyranniser en restant ; parfois aussi elle s’en allait, pensant que, pour une enfant, songer creux c’était encore songer, et que la grande affaire devait être, pour mon père et pour elle, ainsi qu’ils en étaient convenus durant mon absence, de me créer, même en contradiction avec leurs propres idées, une personnalité.

A part ces rares besoins de « recueillement » j’étais si active et si joueuse que ma grand-mère ne s’inquiétait pas de me voir un peu d’amour de la solitude.

On eut d’ailleurs plus tard l’explication de mes rêvasseries quand je devins poète.

C’est ainsi que mon double caractère s’ébaucha. Je suis restée très vivante au milieu des autres et très avide d’isolement.

Ce que j’avais dit à mon grand-père et qui l’avait fait tant rire, que j’essaierais de mettre d’accord les idées de mon grand-père et de ma grand-mère sur moi, je l’essayai sérieusement. Je me croyais née pour la conciliation. Je parlai de ma grand-mère à mon père, de mon père plus souvent encore à ma grand-mère, en ayant des occasions plus nombreuses. Je cherchai tout ce qui pouvait les rendre plus indulgents l’un pour l’autre, les faire s’aimer davantage et je vis combien un mot dit à propos, bien semé dans un terrain bien préparé, peut faire germer de belles moissons.

Je me mis résolument en travers des brouilles de mon grand-père et de ma grand-mère. Je n’admis plus les on. Je poursuivis les dits on de mes moqueries ou de mes blâmes. Je forçai aux explications sur l’heure mes bien-aimés grands-parents et je chassai les humeurs noires. J’expliquai séance tenante ce qui causait la mésentente ou la rancune. Je plaidais la double cause et la gagnais :

« N’est-ce pas, grand-mère, tu n’as pas voulu dire cela ? grand-père, tu as mal compris ? Ce n’est pas bien d’avoir supposé une si méchante intention ! Avoue que tu as tort. Tu sais très bien que… » Avec un léger bagage de phrases interrogatives ou affirmatives, s’entrecroisant, se répétant, se superposant, très vite, en un clin d’œil, avec ma tendresse, mes prières, la brouille se dissipant, nous escamotions tous trois quelques jours de tristesse.

Quand j’avais fait fuir les gros nuages, il me semblait que le ciel était à tout jamais purifié.

On devine l’importance que je me croyais, comment je m’encourageais dans mes pacifications. Je réfléchissais avec une profondeur très plaisante assurément, mais qui m’apprenait à étudier le caractère des miens avec bienveillance, pour trouver d’heureux arguments à faire valoir. Je recueillais certaines paroles prononcées en l’absence les uns des autres et j’avais remarqué que quand je pouvais ajouter à mon désir de convaincre : « Ainsi un jour il ou elle m’a dit… » c’était triomphant. Au besoin j’embellissais un peu, selon la circonstance, mais comment aurait-on pu m’en vouloir, quand le sentiment qui dictait ma légère exagération, était si louable ?

J’appris qu’on peut être utile et bon à ceux qu’on aime, si jeune qu’on soit. J’étais née avec tant de belle humeur, j’étais si heureuse d’un rien, que j’aurais pu aisément devenir égoïste, mais le bonheur des miens, leur calme, m’avaient dès l’enfance préoccupée, en raison de leur tendance à se rendre malheureux, à agiter leur vie par des scènes violentes. Je me formai au désir de me passionner pour la joie et la paix des autres.

A neuf ans mon caractère était fixé, et je n’ai guère constaté de modification essentielle depuis dans le rapport du moi des autres, avec mon moi. Intéressée par mes proches d’abord, plus tard par les personnalités de valeur avec lesquelles j’ai vécu, je n’ai développé ma propre personnalité que pour qu’elle serve mon besoin de dévouement, d’affection et d’admiration, pour qu’elle soit utile aux causes dont je prends la défense, dont je me fais le soutien tant que je les crois dignes d’être défendues et soutenues.

Au fond ma vraie nature eût été celle d’un apôtre prêchant la bonne parole et réconciliant les hommes entre eux. A ma pension, j’étais bien plus ardente aux récréations qu’aux classes, parce qu’alors je m’occupais des autres pour les amuser, ou pour m’interposer dans les disputes. Je détestais les clans fermés, je recherchais sans cesse des alliées parmi celles qui s’écartaient de mon groupe. Je conduisais tout, mais je n’étais jamais le chef. Lorsqu’il fallait qu’il y eût deux camps, je me nommais chef d’état-major unique des deux commandants et je caracolais de l’un à l’autre, les conseillant tour à tour.

J’aimais bien mieux guider que commander et, grâce à mes conseils, il n’y avait jamais de vaincus, ni de troupe inférieure à l’autre. Aussi après certaines récréations durant lesquelles j’avais pris beaucoup de peine, quelle joie sans mélange éprouvais-je lorsque j’étais entourée de petites amies me disant :

« Tu nous as bien amusées. »

Quand il pleuvait et que nous étions ramassées dans le coin d’un hangar où nous ne pouvions nous ébattre, j’intéressais mes jeunes compagnes en leur parlant de la politique. Je leur demandais le secret le plus « juré » pour leur apprendre des choses dont on ne leur « avait jamais parlé dans leurs familles ». Elles étaient tout oreilles, lorsque je leur racontais les histoires du roi Louis-Philippe, que mon père ne manquait jamais l’occasion de narrer à ma grand-mère, pour la faire enrager.

A cette époque, on lisait si peu de journaux en province que les choses du gouvernement faisaient bien rarement à table le sujet de conversation des parents. Alors, moi j’étais la gazette, j’apprenais à mes petites amies « ce qui se passait ».

Chaque fois que je voyais mon père, il me glissait quelques coupures de la Démocratie Pacifique, et vraiment je me tenais au courant, si bien que les événements justifiaient souvent mes dires. Avec quelle gravité on m’interrogeait sur « les nouvelles ».

Nous nous disions que, quand nous serions grandes, nous nous occuperions du gouvernement, que nous confesserions très haut nos opinions, que nous exigerions de nos maris qu’ils s’intéressent à la politique.

Comme je dévorais indistinctement tous les livres qui me tombaient sous la main, j’avais lu un volume sur la Fronde, qui m’avait passionnée, parce que les femmes y jouaient un rôle principal. Je racontai ce livre à mes « disciples » et bientôt j’eus la joie de les voir partager toutes mes idées. Je leur persuadai sans grande peine que nous étions des « Frondeuses » !

Quelle fierté d’avoir des idées à nous, de faire partie d’une société « secrète », puisque nous ne devions rien révéler, à quiconque, des opinions qui nous unissaient. Puis, qui sait ? « les choses allaient si mal », que peut-être la France, un jour, aurait besoin de nos dévouements, de nos lumières. Et cette France, nous l’adorions. Il nous semblait être les bâtons du dais qui couvrait la châsse sacrée de la Patrie. C’était l’une de nous qui avait trouvé cette image très applaudie.

Ces enfantillages dont on ne peut que sourire faisaient cependant de nous de petites personnes très patriotes, prêtes, elles le croyaient du moins, à donner leur vie pour la France. Nous n’apprenions plus notre histoire de la même façon. Tout nous y intéressait. Nous parlions de notre France à telle ou telle époque. Nous discutions à l’infini sur les conséquences d’un règne, d’un fait, d’une victoire ou d’une défaite.

Si un professeur nous eût observées, il eût trouvé certainement dans nos causeries, souvent fort sottes, des éléments d’émulation pour faire aimer à de jeunes élèves des études qui d’ordinaire les ennuient mortellement.

Pourtant la Fronde finit par nous lasser ; il fallait trouver autre chose. Je promis de m’en occuper. Les vacances de Pâques approchaient. Je devais les passer à Blérancourt.

Quand j’y fus, il se trouva qu’un des amis de mon père, fourriériste, vint le visiter. J’entendis parler de Fourrier que je connaissais à peine, de Victor Considérant et de la Démocratie Pacifique, avec lesquels j’étais de longue date familiarisée.

L’ami de mon père lui exposa, voulant l’y intéresser, tout un plan de phalanstère, et j’en retins juste ce qu’il me fallait pour moi, qui devais diriger mes compagnes dans cette nouvelle occupation, pour nos récréations et pour nos esprits avides de nouveautés.

Après le départ de son ami, mon père me renseigna autant que j’en eus besoin, et je sus ce qu’était un phalanstère ; mon père me dit, ce dont je convins volontiers, qu’à neuf ans et demi j’étais encore incapable de comprendre la profondeur des observations, des critiques sociales et des éléments de réforme qu’il y avait dans Fourrier.

Mais il me parla de Toussenel, me charma par des récits tirés de l’Esprit des Bêtes, un livre qui venait de paraître et qui passionnait mon père. Nous eûmes de longues conversations sur mes pigeons, que j’avais bien un peu étudiés mais dont je ne connaissais pas l’esprit, les sentiments ! Ah ! les jolies révélations de mon père à l’aide de Toussenel sur les abeilles, sur les fourmis. Dans nos promenades, quand nous rencontrions une fourmilière, nous nous mettions à plat ventre, et que de choses je vis et je compris alors des minuscules ouvrières, des guerrières, des pondeuses. Ce que mon père ne pouvait pas souffrir, c’était la reine chez les abeilles et chez les fourmis.

« C’en est ainsi, papa, disais-je et tu auras beau prêcher durant les siècles des siècles, tu ne pourras pas changer le gouvernement des abeilles ni celui des fourmis. »

C’étaient là des contes de fées que toutes ces histoires de bêtes ; et combien je les aimais, répétant sans cesse : « Encore ! encore ! »

Cependant mon père trouvait dans l’étude des abeilles et des fourmis, malgré leur royalisme, des preuves de la beauté de ses propres doctrines. Ramenant tout à sa préoccupation de me faire adorer la nature et détester la société bourgeoise, il voulait me persuader que les associations, que la communauté du travail et des biens comme les pratiquaient les abeilles et les fourmis, étaient des sources de perfectionnement plus généreuses que l’individualisme.

« D’ailleurs, me disait mon père, à notre époque le cercle qui enfermait l’homme dans une situation moyenne depuis un siècle se tend et va se briser. »

Cette formule quelque peu cabalistique était chère à mon père. Je la répétais à tout propos. Moi aussi, je croyais entendre les crics-cracs du cercle des « situations moyennes » et m’en réjouissais beaucoup.

Quand je rentrai à Chauny et que je parlai à ma grand-mère de Fourrier, du phalanstère, de l’Esprit des Bêtes, de la royauté des abeilles et des fourmis qui était à son appoint, mais de l’association du travail et des biens qui étaient au nôtre, elle s’en gaussa de la belle façon.

« Il ne manquait plus que cela à ton père ; le pauvre garçon ! S’inspirer des bêtes, recevoir des animaux des leçons d’organisation sociale, c’est vraiment tenir à mettre les gens sensés en gaîté », disait ma grand-mère.

Et elle contait à mon grand-père, à mon ami Charles, avec son esprit endiablé, les nouvelles théories sociales de Jean-Louis Lambert, les développant, les mettant en actions, si drôlement que, malgré les efforts que je faisais pour défendre les dites théories, j’étais prise comme les autres d’un fou rire.

« Ma chérie, vois-tu, me dit un jour ma grand-mère, j’aime, moi, les « situations moyennes » et je les trouve très bonnes à occuper. Je ne tiens pas du tout à ce qu’elles fassent cric-crac puisque j’en ai une. Le meilleur tour que j’ai à faire à ton père c’est de lui donner une « situation moyenne » comme propriétaire. La maison qu’il habite et qu’il aime beaucoup est à moi. Je parie qu’il l’aimera encore davantage si je la lui donne. Nous verrons s’il songera alors à s’associer à son jardinier pour l’occuper. Je ferai mon gendre propriétaire avant huit jours et nous saurons bien après si, oui ou non, j’ai resserré d’un cran en lui l’homme « des situations moyennes », le bourgeois.

Ma grand-mère fit comme elle le disait. Mon père se déclara enchanté du gracieux don de sa belle-mère, mais il ne modifia pas pour cela un iota dans ses idées.

Mon père, propriétaire, se déclara de plus belle et avec plus d’autorité proudhonnien. Je savais qui était Proudhon parce que tous les Français, même les plus jeunes, avaient entendu parler de la « Propriété c’est le vol ». Mon père disait qu’il comprenait le principe du droit et du gouvernement comme Proudhon. La brochure de Proudhon adressée à Blanqui, Qu’est-ce que la propriété ? ne quittait pas la table de travail de mon père. Je l’avais parcourue en cachette sans comprendre, mais ma prétention était d’avoir compris et j’en parlai, non pour l’approuver, mais pour dire qu’après tout il y avait du vrai.

Comment mon père s’arrangeait-il entre Proudhon et Considérant, ce dernier ayant défendu la propriété ? je ne sais plus.

Il y eut de grandes discussions dans ma famille sur toutes les questions soulevées à propos de l’association des bêtes et de la vie en commun ; mais mon père, plein de reconnaissance pour le généreux don de ma grand-mère, eût parlé avec quelque difficulté de l’égoïsme bourgeois ; aussi nous laissait-il plaisanter ses théories de socialisme animal et son esprit des bêtes, comme disait ma grand-mère.

Mais mon grand-père abhorrait tellement les idées « subversives » qu’il tolérait difficilement qu’on parlât de Proudhon, même sur un ton de plaisanterie.

« Les paroles révolutionnaires sont pure gangrène, répétait-il ; elles se propagent dans le corps social et obligent un beau jour à couper un membre de ce corps. Qui me rendra mon Empereur pour faire taire une bonne fois tous ces réformateurs-agitateurs ; oh ! oui, les faire taire ! car ils disent pire encore qu’ils ne font.

— Mon cher beau-père, lui répondit son gendre, il faut dire beaucoup plus qu’on ne peut faire, car l’action suit lentement les paroles. Les éléments de résistance au progrès sont toujours assez puissants pour l’enrayer au moins à moitié. C’est comme pour les deux cent mille têtes que demandait Marat, ajoutant : « On en rabat toujours assez. »

Il n’y eut qu’un cri de nous tous.

« Ah ! l’horreur ! »

Le Phalanstère, l’Esprit des Bêtes, eurent un grand succès à ma pension, et je laisse à penser ce qu’étaient nos essais de réforme sociale ; mais notre amour des animaux s’accrut et les observations de plusieurs d’entre nous furent parfois intéressantes.

L’été revint et, avec les mois de juillet et d’août, mon retour à Chivres.

Dire la joie de Marguerite en me revoyant, dire celle de Roussot à qui on n’avait cessé de me rappeler par quelque chant analogue au mien, dire l’accueil de la vieille mère de Marguerite, celui des enfants du village grandis de toute la longueur d’une année, serait impossible.

Cette fois mon grand-père me quitta sans tristesse, rassuré sur l’accueil qui me serait fait.

La route me parut bien moins longue. J’étais ravie de retrouver mes chères tantes, elles heureuses de me revoir. Elles déclarèrent que j’avais maintenant l’air d’une jeune fille, ce qui me flatta extrêmement. Ah ! par exemple on ne me félicita guère pour mes idées réformatrices dans le sens des mœurs et de l’Esprit des Bêtes, ni de ma Fronde qui avait dû m’empêcher de travailler sérieusement, ni de la formule paternelle des « situations moyennes » qui font : cric, crac.

Ce furent des explosions d’indignation contre mon père qui « gâtait ma cervelle avec de telles insanités ».

Ma tante Constance se moqua de moi avec tant de drôlerie — elle ressemblait beaucoup, par l’esprit, à ma grand-mère — que je mis bas les armes devant elle. Les abeilles, les fourmis, l’esprit des Bêtes, introduits à tout bout de phrase dans la conversation, fournirent à ma goguenarde grande tante des effets si comiques ; les idées de mon père, soutenues par moi furent à tel point houspillées que je les abandonnai.

Quant à ma tante Sophie, que je prenais à part et que je m’efforçais de convaincre de la nécessité des réformes, elle me fit une même réponse sous plusieurs formes.

« Je ne suis pas de ce temps, je le trouve extravagant. Tout ce qui arrive vient de ceci : que les gens ne pensent plus qu’à se ruer sur les villes où ils développent la misère. Crois-moi, ma petite nièce, le bonheur, la paix, la vraie richesse ne se trouvent qu’aux champs.

Mes idées « subversives » furent rangées avec mes robes de ville, et déclarées bonnes seulement pour Chauny. Marguerite elle-même me dit un jour :

« Les idées que vous avez, mam’zelle Juliette, tournent la tête aux pauvres gens. On en parle dans les villages. Les journaliers disent que leur ami M. Proudhon prétend comme ça que les bourgeois ont volé la propriété aux nobles et que c’est aux petites gens de la voler maintenant aux bourgeois. C’est une pitié d’entendre ces choses ; celui qui travaille doit travailler et croire qu’il n’y a que le bon Dieu qui pourra lui faire des rentes là-haut. »

Je savais mes deux cent cinquante mots de latin et les savais bien. J’avais mis mon amour-propre à comprendre et à retenir les leçons de ma tante Sophie, ce qui me fit croire que j’allais en peu de temps lire le latin. C’est ce que voulait mon cher professeur. Je fus prise d’un bel enthousiasme et mes progrès devinrent réels.

Durant nos travaux des champs qui recommencèrent monotones et occupants, ma tante Sophie me nommait toutes choses en latin. Quand je trouvais une analogie entre le patois picard, que j’avais pris l’habitude de parler avec ma bonne Arthémise, et le latin, cela m’amusait à tel point que ma tante Sophie fit venir par l’un de nos parents, Raincourt de Saint-Quentin, un almanach picard, celui du Laboureur. Elle se livra alors à un travail de bénédictin pour ajouter à mon bagage tous les mots latins qui se trouvaient dans le patois. L’almanach du Laboureur, parlant des travaux des champs, m’aida à franchir une étape nouvelle dans la compréhension des Bucoliques.

La merveilleuse aptitude de ma tante Sophie pour enseigner lui faisait tirer parti de tout, et c’était vraiment d’elle qu’on pouvait dire qu’elle instruisait en amusant.

Il y eut une seule chose nouvelle dans notre vie. Ma tante Constance très anémiée ayant besoin de douches froides, le médecin lui ordonna d’aller les prendre à côté de la roue du moulin. Les bains froids étaient pour moi excellents et je me plongeais chaque jour dans le joli lavoir du clos, ce qui fit que ma tante Constance m’emmena tous les soirs avec elle. Aussi gaie et aussi enfant que moi, nous nous amusions tellement que nous rions à en pleurer. L’heure du bain, au moulin, devenant une partie folle, ma tante Anastasie, séduite par mes récits, nous accompagna une fois, deux fois et ne nous quitta plus. Bientôt la meunière fut des nôtres ; puis Marguerite. Ma tante Sophie seule résista. Elle n’était pas sortie de la maison et du clos depuis vingt ans. Ma grand-grand-mère bougeant à peine de son fauteuil, il n’y avait pas à songer à l’amener, et il fallait, en tout cas, qu’elle fût gardée par l’une de ses filles.

Il ne restait plus que Roussot à inviter, ce que je fis par un discours bien senti, entremêlé de chants à l’heure de son pain quotidien, après l’un de nos déjeuners.

Au milieu de nos rires, Roussot répondit, sinon à mon discours, du moins à mon chant, et nous conclûmes qu’il avait accepté.

Le soir, Marguerite le tira par la bride dans la petite rivière. J’étais montée dessus. J’allais prendre ma douche à âne ; mais le bain le mit en une telle gaieté qu’il me jeta à l’eau irrespectueusement. Il osa même ruer et nous éclaboussa de telle sorte que nous ne voyions plus clair pour nous débarrasser de lui.

Nous avons ri ce jour-là plus encore que les autres jours, mais sans toutefois songer à recommencer le lendemain l’expérience du bain en commun avec Roussot, vraiment par trop sans gêne.

Ces deux mois me parurent deux semaines. Jamais jusque-là je n’avais eu conscience de la rapidité avec laquelle pouvait se passer le temps.

Mais mon séjour annuel à Chivres m’était si doux, il devenait une telle joie dans ma vie, que je me serais crue coupable de m’attrister sur son peu de durée.

Était-ce l’influence de ma tante Sophie, mon contact avec la nature, ma vie en elle, était-ce la lente préparation, si habile de mon esprit par mon père, je ne sais, mais ma cervelle fourmillait d’images poétiques, mythologiques et classiques. Je rêvais tour à tour avec le vieil Homère ou avec Virgile que j’appelais son petit neveu, pour lui donner le degré de parenté que j’avais avec ma tante Sophie.

En septembre et en octobre de cette année-là, rentrée à Chauny, je crus que je devenais poète. Je rimais sur tout ce que je voyais, sur le soleil, la lune, le ciel, sur les oiseaux, sur les fleurs, sur les fruits et jusque sur les légumes de mon grand jardin de Chauny dans lequel je vivais tout le jour durant mes derniers mois de vacances.

Je confiai en tremblant ma première poésie à ma grand-mère, et ce fut avec une émotion extrême qu’elle eut à juger « ma pièce ». Cette pièce, je la jugeai moi-même plus tard avec une humiliation et une contrition profondes. J’étais déjà une personne instruite et j’aurais pu faire beaucoup mieux ; mais mon grand-père et ma grand-mère trouvèrent cette poésie tellement belle qu’ils la lurent et la relurent à tout venant et que mon grand-père l’emporta à son cercle.

L’idée d’écrire un jour me vint de là certainement, car, à partir de cette époque, je ne cessai plus de noircir du papier en bouts rimés ou en prose.

Je m’étais dit une chose curieuse à mon âge, c’est qu’il faut éprouver de grandes émotions pour écrire, pour émouvoir les autres. Et je cherchai tous les prétextes d’émotion.

Il y avait, au bout de notre grand jardin, au pied d’un très haut mur, une plantation de groseilliers, trop à l’ombre et qui donnaient très peu de fruits ; aussi les laissait-on pousser à leur guise mêlés aux framboisiers et aux ronces.

Je m’étais fait faire un rond-point dans ce taillis. J’y avais porté des chaises de jardin, une table. J’appelais ce coin mon temple de verdure, et nul que moi ne pouvait s’y prélasser. Je vivais là, pendant les vacances de ma pension, du déjeuner au dîner, y rêvant lorsque le temps le permettait, et surtout m’y racontant des histoires qui me passionnaient.

Je me donnais une émotion dans la voix qui troublait mon cœur. Souvent je pleurais à chaudes larmes sur le malheur, les souffrances, les péripéties de misère que j’inventais.

Je m’entends encore aujourd’hui, je me vois assise au milieu de mes broussailles, l’ombre triste du haut mur pesant sur moi et commençant ainsi mon histoire :

« Il était une fois un pauvre petit garçon — ou une petite fille, ou une pauvre bête, de celles que j’aimais le plus — je me les montrais si malheureux parce que ceci ou parce que cela, que mon chagrin allait croissant, car je n’avais aucune pitié ni pour ma sensibilité ni pour mes héros. Leur souffrance devenait atroce et je sanglotais. Que de victimes ! seul le bruit lointain de la porte de jardin, m’annonçant Arthémise venant me chercher pour le dîner, me décidait à faire des heureux des derniers « racontés » surtout s’ils avaient à supporter des privations. Je n’aurais pu aller « à table » et emporter l’angoisse de laisser mes victimes mourir de faim.

Après quelques jours de cet exercice douloureux, je choisissais l’histoire qui m’avait paru la plus touchante, la plus dramatique ; je la rimais ou la couchais en prose sur un grand papier de ma plus belle écriture pour la faire lire à ma grand-mère.

Sitôt les vêpres terminées, le dimanche, je m’enfermais dans ma chambre et je composais la revue des événements de la semaine. Cette composition était un échange entre mes grands parents et moi. Eux fournissaient un gâteau feuilleté appelé frangipane, que j’adorais et que mon grand-père allait chercher lui-même à l’heure du dîner chez le pâtissier pour l’avoir chaud et cuit à point. Je régalais de mes écritures mes chers « aïeux », c’était le nouveau nom dont je les gratifiais, et ils me régalaient d’une frangipane partagée d’ailleurs en trois.

Ah ! si je n’avais jamais eu pour auditeurs et pour lecteurs que mon grand-père et que ma grand-mère, combien de critiques m’eussent été épargnées et que de succès enthousiastes j’aurais comptés ! Jamais public, jamais admirateurs n’ont été aussi convaincus qu’ils entendaient des chefs-d’œuvre.

Mon ami Charles, le professeur, souvent convié à notre table le dimanche, était tenu de payer son écot en félicitations. Il s’en acquittait d’autant plus volontiers que son affection pour moi l’aveuglait. Combien de fois l’ai-je entendu répéter :

« Il y a quelque chose, dans ce que cette petite écrit ; elle sera quelqu’un. »

Ma grand-mère buvait plus que du lait, le nectar des dieux.

Mon ami Charles était-il à moitié sincère ? Je le crus, mais un autre le fut sûrement et entièrement, un nouveau venu, bientôt en possession de notre cœur à tous.

Il s’appelait M. Blondeau, était receveur de l’enregistrement, et avait loué un appartement au rez-de-chaussée de notre maison, de l’autre côté du corridor donnant à la fois sur notre cour fleurie et sur la rue. Son appartement se composait d’un bureau, salon, d’une chambre à coucher et d’une cuisine, et au premier d’une chambre pour la vieille nourrice qui lui servait de bonne.

Blondeau, je ne lui disais plus Monsieur huit jours après son arrivée, était vieux garçon, très laid, tout couturé parce qu’enfant cette même nourrice l’avait laissé tomber d’une haute fenêtre sur un tas de pierres ; mais sa bonté, son désir constant de se dévouer, d’être utile aux autres, d’aimer, de se faire aimer, le rendaient adorable.

Je lui accordai bien vite le titre d’ami, et comme il était las de la vie de table d’hôte, que sa vieille nourrice amenée de Lons-le-Saulnier ne pouvait lui faire passablement que son déjeuner, j’obtins de ma grand-mère qu’il dînerait chaque soir avec nous, sachant que c’était son rêve et son ambition. J’avais en lui un fanatique de plus, disons un esclave.

Quoiqu’il eût fort à faire, n’ayant pas de commis, je le mettais à contribution pour mes devoirs de calcul et pour la copie de mes chansons de la semaine. Il lisait admirablement, beaucoup mieux que ma grand-mère, et il devint mon lecteur habituel.

J’aurais dû être convaincue par toutes ces convictions que mon talent, lequel, disait Blondeau, poussait dru comme l’herbe, dépassait tous les talents connus.

Mon père lui-même, qui pourtant était lettré, que son goût très sûr eût dû éclairer sur les élucubrations de sa fille, trouvait merveilleux ce que je pondais.

Mais, ma mère, avec son peu de bienveillance, me rendait le service de me dégriser sur les louanges. Elle remettait les choses au point, les exagérant en sens contraire. Ce que je produisais était inepte et elle déclarait qu’on ferait de moi une personne médiocre avec un orgueil phénoménal.

J’étais la seule qui ne lui en voulût pas. Elle m’aidait à me juger. Je trouvais sa malveillance excessive, autant que l’admiration de mes flatteurs était exagérée.

Ayant le dimanche à la maison un personnel suffisant, mon ami Charles compris, j’eus l’idée de mettre mes revues de la semaine en dialogues. Chacun de nous lisait ses pages personnelles à tour de rôle ou s’entre-répondant.

Quand je songe à ce que je faisais lire et dire à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, j’en ai quelque confusion. Bien plus, durant toute la soirée chacun de nous gardait le nom que je lui avais donné, le caractère du rôle que je venais de lui assigner. Tous se laissaient interroger par moi et répondaient « en s’appliquant », comme disait mon ami Charles. S’ils s’étaient amusés au moins à ces enfantillages avec une enfant ! mais pas du tout, il fallait rediscuter les discussions de la semaine sur le pourquoi des questions les plus quintessenciées que je m’étais posées, et cela devait être d’une prétention et d’une niaiserie rares.

Je me sens au cœur pour mes quatre suppliciés des élans de reconnaissance et de tendresse qui font revivre en moi des êtres encore plus chéris peut-être aujourd’hui qu’autrefois.

Ma marraine Camille que j’aimais fort, chez laquelle j’allais, non pas pour jouer mais pour causer, à la manufacture des glaces de Saint-Gobain, le jeudi, qui s’entretenait avec moi sérieusement, avait quitté Chauny depuis deux ans et venait tous les deux ou trois mois passer une semaine avec nous. Elle habitait Ham, où mon parrain dirigeait une raffinerie, était très liée avec le prince Louis-Napoléon, et mon grand-père la plaisantait sans cesse sur l’honneur qu’elle avait d’inspirer un « sentiment » à un Napoléon, à un futur empereur, il n’en doutait pas, et il était d’ailleurs allé lui-même en assurer le prétendant.

Ce qui gênait mon grand-père c’est qu’on disait ce Bonaparte un socialiste. Mais cela ne pouvait être, on le calomniait.

Ma marraine la première répéta à mon grand-père un mot qu’elle déclarait admirable, et que le « Prince » avait prononcé devant elle avant de l’écrire :

« Avec le nom que je porte il me faut l’ombre d’un cachot ou la lumière du pouvoir.

— Nous l’aurons un jour comme empereur, répétait mon grand-père. »

Et c’est de sa bouche que j’entendis pour la première fois ce « Napoléon nous l’aurons », tant répété plus tard :

« Mais la République est son idéal, disait ma marraine, qui apprenait par cœur tout ce qu’écrivait Louis-Napoléon ; il ne sait pas si la France est républicaine, mais il aidera « s’il est appelé au pouvoir, et ce sont ses propres expressions, le peuple à trouver la forme gouvernementale des principes de la Révolution ». Il formule ainsi son ambition, ajoutait ma marraine : « Je veux grouper autour de mon nom les partisans de la souveraineté du peuple. »

— Vous êtes folle de votre Prince, Camille, répondait ma grand-mère, et vous le voyez à travers le prestige de ce que vous croyez son malheur, comme prisonnier, et de la grandeur de son nom ; mais y a-t-il jamais eu un prétendant plus ridicule ; rappelez-vous son échauffourée de Boulogne, son petit chapeau, l’épée d’Austerlitz et l’aigle apprivoisé ; c’est un grotesque. »

Mon père, lorsqu’il venait au moment où ma marraine était là, s’amusait beaucoup de l’exaspération de mon grand-père, lorsque Camille et lui déclaraient que Louis-Napoléon était plus socialiste qu’eux ; n’avait-il pas écrit :

« Donner à 35 millions de Français l’instruction, la morale, l’aisance qui n’ont été jusqu’ici que l’apanage du petit nombre, voilà ce que je voudrais faire. »

« La preuve qu’il est socialiste, c’est que l’un des nôtres, ajoutait mon père, Élie Sorin, nous répond de lui ; il me répète sans cesse : « Louis-Napoléon n’est pas à nos yeux un prétendant, mais un membre de notre parti, un soldat de notre drapeau. Le Napoléon d’aujourd’hui captif personnifie la douleur du peuple comme lui dans les fers. »

Mon grand-père quelquefois, après s’être exaspéré, riait.

« C’est un malin, répliquait-il, il se moque de vous. Un Bonaparte est fait pour être empereur, vous le verrez bien, Napoléon, nous l’aurons ! »

Ma marraine adorait ma grand-mère, et c’est elle qui aurait dû être sa fille plutôt que ma mère. Elles s’écrivaient chaque semaine et s’entendaient sur toutes choses. Pour « Camille », ma grand-mère prenait des airs mystérieux même vis-à-vis de moi. On chuchotait des secrets, surtout depuis que ma marraine était à Ham.

Je les surpris un jour sans l’avoir voulu, une botte posée sur la table à ouvrage de ma grand-mère, et toutes deux contemplant cette botte avec des yeux attendris. Elles étaient si drôles devant cette botte que je ne pus m’empêcher de demander à quel Prince charmant cette précieuse chose avait appartenu.

Ma marraine répondit :

« Au Prince Louis.

— Tu la lui as volée comme relique, marraine ?

— Il me l’a offerte.

— Sa botte ?

— Oui.

— Comme ça.

— Comme porte-bouquet ! »

J’éclatai de rire.

« Mais regarde donc, moqueuse, comme son pied est petit. Ne peux-tu comprendre qu’il en soit coquet ?

— Ah ! non, marraine, envoyer un bouquet dans sa botte, c’est malhonnête. Est-ce qu’il l’a portée ou est-ce qu’elle est neuve celle-ci ?

— Il l’a portée, bien entendu. S’il ne l’avait pas portée ce serait une botte comme une autre botte, mais il l’a mise, Juliette, il l’a mise. »

Et ma marraine reprenait l’air que je lui avais vu en entrant au salon.

« Écoute, marraine, laisse-moi te dire que tu me parais avoir un peu perdu la raison. »

Un jour, notre Camille arriva brusquement de Ham dans une agitation extraordinaire.

Elle se jeta au cou de ma grand-mère et y resta longtemps suspendue en sanglotant. Elle parla bas à l’oreille de son amie qui eut des exclamations sans nombre et jeta à tort et à travers des ah ! des oh ! entremêlés de : « Camille que vous êtes heureuse ! » alternées avec des : « Camille, que vous êtes malheureuse ! »

Blondeau et moi, nous assistions à cette scène n’y comprenant, bien entendu, absolument rien.

Mon grand-père arriva ; mêmes chuchotements à son oreille, mêmes oh ! mêmes ah ! mêmes embrassements, mêmes mots entremêlés de : « Camille que vous êtes heureuse, Camille que vous êtes malheureuse ! »

« Que l’Être suprême soit béni ! s’écria tout à coup très solennellement mon grand-père, lequel n’invoquait guère l’Être suprême que les jours d’orage, lorsque le tonnerre rappelait malencontreusement le bruit du canon. »

Il se passait décidément quelque chose de phénoménal. Comme je n’étais pas curieuse et que j’avais un profond respect des secrets, car on n’en abusait guère avec moi dans ma famille, je ne cherchai pas à pénétrer celui-là, mais je ne pus m’empêcher de penser que quelqu’un d’important était sauvé après un grand péril et que, chose étrange, ma marraine était de ce fait à la fois heureuse et malheureuse.

Après le dîner, je dis à Blondeau :

« Est-ce que ce mystère t’intéresse, toi ? Est-ce que tu cherches à y comprendre quelque chose ?

— Mais je comprends, me dit-il.

— Quoi donc ?

— Parbleu ! c’est que le prince toqué de ta toquée de marraine (Blondeau était plutôt orléaniste de la nuance de ma grand-mère), que son prince s’est évadé de sa prison. Il me semble bien qu’elle a dû contribuer à cette évasion, mais que, comme elle l’adore et qu’elle est séparée de lui, elle doit se sentir, ainsi que le disent ton grand-père et ta grand-mère, à la fois très heureuse et très malheureuse ; voilà tout le mystère. »

Le lendemain à déjeuner, on eut le tort de continuer à prendre autour de moi des airs mystérieux ; je dis alors à ma marraine, Blondeau n’étant pas là :

« Pourquoi cacher ce que tout le monde sait, que ton ami, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, s’est évadé de sa prison de Ham ?

— Comment peut-on savoir cela déjà, où ? s’écria ma marraine. Il venait de s’évader quand je suis partie hier dans l’après-midi et l’on n’a dû s’en apercevoir que le soir.

— Raconte-moi le commencement de l’histoire, marraine, lui dis-je, puisque je sais la fin ».

Elle hésita.

Ma grand-mère, heureuse d’avoir à faire le récit d’une aventure, demanda à Camille si elle permettait qu’elle me narre la chose.

Ma marraine fit signe que oui.

« Eh bien, imagine que le prince Louis a feint d’être souffrant, d’avoir besoin de se purger et qu’il s’est enfermé dans sa chambre.

— Ah ! grand-mère, ce n’est pas poétique.

— Laisse donc, il faut voir le but poursuivi et atteint. Alors comme il entrait et sortait des ouvriers dans la citadelle depuis quelques jours, pour des réparations, il a coupé sa barbe et s’est déguisé en maçon. Il a passé devant le poste avec une planche sur l’épaule.

— Grand-mère, tu ne trouves pas terre à terre un prince qui se déguise en gâcheur de plâtre ?

— Je trouve, moi, très malin de dépister toutes les surveillances. Le docteur Conneau, qui était libre depuis plusieurs mois, avait tout préparé, aidé de Camille. Hier, il est sorti de la ville en tilbury avec ta marraine qui s’est cachée à un moment donné pour céder sa place au prince, débarrassé de son habit d’ouvrier ; avec des relais bien organisés, le docteur Conneau et lui ont pu gagner la frontière, puisqu’on t’a dit qu’il était évadé. Pendant ce temps, ta marraine arrivait chez nous avec une voiture qu’elle louait dans un village, après avoir beaucoup marché. »

Le prince était-il sauvé ? On l’ignorait encore puisque personne autre que Blondeau, qui ne le savait pas, ne m’en avait parlé. A dîner, Blondeau me délivra de mon mensonge en annonçant qu’il avait appris, le matin même, le succès de l’évasion du prince.

« C’est égal, ajouta-t-il comme moi, se déguiser en maçon, ce n’est pas d’une élégance irréprochable.

— Un Napoléon relève toutes les formes de ses actes, un Bonaparte ne peut pas rester prisonnier d’un d’Orléans, répliqua mon grand-père. Il se sauve, il est sauvé, tout est là.

— Le romanesque, ajouta ma grand-mère, est dans le fait même qu’il a échappé à ses geôliers, que les portes de sa prison, si bien fermées, se sont ouvertes par un stratagème qui n’a pas été prévu ni découvert. Ce sont ceux qui l’ont enfermé, et je le regrette, qui sont bernés et ridicules. J’aime le roi Louis-Philippe, Camille le sait, plus et autrement que ce Bonaparte qui m’a l’air d’un faiseur, d’un intrigant comme prétendant. Comme homme, je confesse, d’après tout ce que Camille m’a dit de lui, qu’il est charmant. Puisqu’elle a aidé à sa fuite, qu’il était son ami, elle a bien fait. A sa place je n’aurais pas hésité plus qu’elle. »

Ma marraine resta chez nous quinze jours, qui ne la rassérénèrent point, car je la vis plus d’une fois pleurer.

Rien de particulier ne vint occuper ni troubler ma vie jusque dans l’hiver de 1847. Les choses se répétaient monotones. Les mêmes chocs entre mes parents se multipliaient, l’écart se faisant de plus en plus entre leurs opinions réciproques. Ma grand-mère, plus aigrie, blâmait parfois son cher roi Louis-Philippe ; mon grand-père se déclarait plus certain du triomphe futur de son prince Louis-Napoléon Bonaparte, affilié qu’il était à des comités bonapartistes ; mon père se croyait plus rapproché de sa République démocratique et sociale ; mes tantes gémissaient de plus en plus sur l’imbécillité du peuple, gobant ceux qui l’égarent, sur l’immoralité politique, sur la folie des partis.

J’eus à cette époque l’une des révoltes les plus violentes, les plus désespérées, l’un des chagrins les plus inconsolables de ma vie.

L’hiver était particulièrement froid, la neige couvrait mon grand jardin, et j’avais découvert la poésie de la neige. Ma grand-mère, très frileuse, ne bougeait pas de sa chambre donnant sur le salon, ni du salon. Un grand beau feu de bois y était soigneusement entretenu par elle et elle excellait à le faire.

Mon grand-père lui répétait souvent qu’elle faisait mentir le proverbe, lequel dit qu’il faut être amoureux ou philosophe pour savoir bien faire un feu.

« Or, tu n’es ni l’un ni l’autre, ajoutait-il. »

Ma grand-mère répondait :

« Je suis philosophe puisque je te supporte et que je ne t’en veux pas malgré tout ce que tu m’as fait endurer. Amoureuse, je ne le suis plus de toi, mais n’est-ce pas parce que ma passion pour mon mari m’a manqué de très bonne heure que je reste éprise de l’amour et que je me console ou me distrais dans mes lectures par le bonheur ou le malheur romanesque des autres. »

Blondeau aimait comme moi et avec moi la neige. Bien chaussés de chaussons de Strasbourg et de grossiers sabots, nous allions après le déjeuner faire d’énormes tas de neige dans lesquels nous percions des galeries ou pétrissions des bonshommes. Les arbres, les plantes, les buis en bordure, les espaliers étaient plus coquets les uns que les autres sous leur revêtement de neige.

Le long du haut mur du fond du jardin, surplombant mon temple de verdure dont les taillis étaient tout saupoudrés de givre brillant, étincelant sur un tapis de ouate blanche, de grandes stalactites pendaient superbes et ornementales. C’était féerique, lorsqu’au coucher du soleil ces stalactites s’éclairaient, luisaient sous les derniers rayons du soleil et que glissaient jusqu’à leurs pointes fines des gouttes de diamant.

« Blondeau, mon ami Blondeau, regarde ceci, regarde cela, que c’est joli, que c’est beau, que c’est doré, que c’est brillant. »

Mon admiration ne s’épuisait pas plus que le plaisir de Blondeau à m’entendre, à me voir ravie et gaiement heureuse.

Mais un jour, dans ce même jardin de neige et de féerie, où tout m’était cher et précieux, Blondeau me prit par la main marchant à grands pas. J’avais beau l’interroger il ne me répondit pas.

« Faisons le tour », répondait-il à toutes mes questions.

« Le tour ! Blondeau, mais nous l’avons déjà fait quatre fois et tu veux recommencer ; ah ! non, par exemple, tu vas me dire ce qui te prend. »

Il avait une telle agitation que je craignis qu’il ne devînt fou et que cela m’inquiéta au delà de ce qu’on peut imaginer. Mon cœur se serrait à le voir ainsi, et je ne pouvais plus ni respirer ni marcher. Je lâchai brusquement sa main, je me campai devant lui et dis :

« Parle, Blondeau, car je te crois fou.

— Je voudrais l’être répliqua-t-il désespérément, pour ne pas te faire l’affreux chagrin que je vais te causer. Ah ! ta grand-mère m’a donné là une jolie commission. J’ai été trop bête, en vérité, de me charger de t’apprendre une pareille nouvelle. Je voudrais être à cent pieds sous terre.

— Eh bien, quoi ? Blondeau, tu m’assassines ! »

Il reprit ma main et refit le tour presque en courant, puis brusquement s’arrêta, ayant enfin le courage de me dire :

« Juliette, ma mignonne chérie, tu sais que Mme Dufey a vendu sa pension aux demoiselles André, les amies de ta mère, qui les a connues dans le bourg qui a brûlé au commencement du mariage de tes parents, ce bourg où habitait l’oncle de ton grand-père.

— Oui, je sais, et elles sont très gentilles ces demoiselles, je les ai vues. Elles m’ont dit que le souvenir de maman leur était cher et qu’elles seraient heureuses de reporter sur sa fille leur fidèle affection. J’ai trouvé la phrase jolie et je l’ai retenue. Quel chagrin veux-tu que j’aie de cela ? »

Blondeau, prêché par ma grand-mère, avait, certes, préparé de longs discours, mais emporté par sa hâte après toutes ses hésitations, il me dit brutalement :

« Eh bien, ta grand-mère a vendu le jardin pour bâtir la pension des demoiselles André.

— Quel jardin ?

— Celui-ci, le nôtre, le sien, le tien !

— Tu mens !

— Hélas ! non, ta grand-mère n’a pas osé te le dire avant que l’acte soit signé ; elle savait bien que tu la supplierais et l’en empêcherais ; à cette heure la chose est irrévocable. Tout est fini depuis ce matin.

— C’est abominable. Je veux garder mes arbres, mon temple de verdure, mes broussailles, je ne veux pas, je ne veux pas qu’on me les prenne. Blondeau, rachète-moi mon jardin, tu as de l’argent. Nous nous ferons une maison dedans tous les deux, tu ne peux m’abandonner, toi. »

Et je me jetai dans ses bras en pleurant. Il me sembla que tous mes arbres levaient leurs branches au ciel, qu’ils pleuraient avec moi sous le soleil.

Quoi ! mes vignes et leurs grappes de muscat dont j’étais folle, quoi ! mon immense abricotier en espalier, dont j’aimais tant les abricots verts ou mûrs, que j’avais fait mesurer, qui était le plus grand de tout Chauny, et qu’on venait voir avec ses cinq mètres de large et ses dix mètres de hauteur, quoi, mes buis que je taillais moi-même en boule et en bordure, quoi, tout cela allait être arraché, coupé, détruit ?

« Blondeau, pourquoi ma grand-mère me fait-elle une si grande peine dont je ne me consolerai jamais ?

— Parce qu’elle n’aurait jamais retrouvé une occasion semblable, et c’est pour ta dot ? »

J’éclatai.

« Ah oui, encore pour de l’argent, mais cet argent c’est donc la misère de ma vie. C’est comme l’héritage pour lequel maman m’aurait laissé mourir. Pour ma dot, ma grand-mère va me tuer ! »

Cette fois ce fut moi qui provoquai le « drame de famille » et quel drame ! Je me montrai cette fois la fille emportée de mon père si violent. Ma colère, ma dureté pour ma grand-mère, la firent affreusement souffrir.

Je m’enfermai dans ma chambre durant plus de quinze jours. Arthémise m’apportait à manger. Je n’entr’ouvrais ma porte qu’à elle. Blondeau, mon grand-père, mon ami Charles, ne purent entrer. Ma grand-mère n’osait même pas monter. Je lui écrivais chaque jour une lettre de cruels reproches à laquelle elle n’avait pas la force de répondre.

Sa peur était que mon père n’arrivât et que je ne voulusse la quitter à tout jamais. Il y avait pour la rassurer une brouille grave à ce moment entre elle et mon père, celui-ci ayant voulu emprunter de l’argent à sa belle-mère pour payer les dettes de son frère Amédée, le militaire, qui faisait des bêtises. Ma grand-mère ayant refusé, on ne se voyait plus depuis deux mois.

Je pensais à Blérancourt où le jardin était petit mais séparé seulement par des haies d’autres jardins, où j’aurais mon père que, décidément, j’aimais autant que ma grand-mère ; mais ma mère m’effrayait avec sa froideur comparée à la gaieté et à l’exubérance de mon grand-père. Et puis à Blérancourt, il n’y avait ni Blondeau, ni mon ami Charles. D’ailleurs je savais bien que, quoique ma mère fût jalouse de l’affection de ma grand-mère pour moi, elle me blâmerait de l’abandonner, me déclarerait ingrate, et il n’y avait pas à penser à lui expliquer le pourquoi de la vente du jardin par ma grand-mère et sa préoccupation de ma dot.

Les réflexions se succédaient dans mon esprit, s’enchaînant pour me rendre plus indulgente envers ma grand-mère, mais dès que je songeais à la destruction de mon jardin, j’éprouvais une souffrance telle que je perdais toute mesure dans mes jugements.

Je songeais bien aussi à aller demander à mes tantes de me prendre, à écrire à Marguerite de venir avec Roussot me voler un soir que je lui donnerais rendez-vous dans la petite rue des Juifs, sur laquelle s’ouvrait notre jardin, mais j’avais le secret instinct que si mes tantes étaient vraiment heureuses de m’avoir à elles deux mois de l’année, à l’époque où on vivait dehors, ma turbulence, ma surabondance de gaieté, de vie, ma passion du mouvement, les fatigueraient durant l’année entière.

Il n’y avait que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, que mon ami Charles, qu’Arthémise, pour tout aimer, tout comprendre en moi, et j’ajoutai intérieurement pour tout subir de moi.

Je manquais depuis quinze jours à la pension. Ma grand-mère disait que j’étais malade et on le croyait, puisque personne ne m’apercevait.

Cependant ma grand-mère finit par prier M. le doyen, que j’aimais beaucoup, parce qu’il avait désiré, craignant l’influence de mon père sur moi, ce que bien entendu on ne m’avait pas confié, que je fisse ma première communion à dix ans et demi au lieu de onze ans et demi. J’étais très flattée d’être la plus jeune et la plus remarquée du catéchisme. D’ailleurs, ma taille égalait celle des plus grandes.

Ma grand-mère dit à M. le doyen la vérité sur ma passion pour mon jardin, sur ma folie de la nature, sur sa brusque résolution de vendre à cause du prix exceptionnel et en vue de ma dot, etc., etc.

M. le doyen vint frapper à ma porte. Je n’ouvris pas malgré le touchant appel qu’il m’adressa. J’entendis un sanglot de ma grand-mère. A partir de ce moment, mon cœur s’amollit, ma rancune s’envola, mais un vilain ressaut d’orgueil m’empêcha de rappeler ma grand-mère et M. le doyen. Je m’en repentais, lorsque Arthémise, à qui j’avais demandé de l’encre, revint pour m’en apporter. Je lui ouvris. J’étais en face de M. le doyen.

Le moment de la solution amiable était venu. Pour sauvegarder la dignité de ma retraite, je feignis de me laisser convaincre par les arguments de M. le doyen et impressionner par ses menaces de ne plus me recevoir au catéchisme, de remettre ma première communion à l’année suivante, en 1848.

« Viens, me dit-il, demander pardon à ta grand-mère.

— Non, monsieur le doyen, n’exigez pas que je demande pardon, je ne le pourrais pas. Je suis trop malheureuse de penser que ma grand-mère a vendu mon jardin, que je l’ai perdu pour toujours. D’ailleurs cela n’est pas nécessaire, vous le verrez, grand-mère sera assez contente de m’embrasser. »

Ma grand-mère m’attendait au salon, sachant que M. le doyen était entré dans ma chambre, et ayant appris, par Arthémise qui avait écouté, que je « cédais ».

Le soir à dîner on me fit fête sans rien me dire de ma longue bouderie. Il n’eût pas fallu me gronder. Je n’étais pas du tout consolée de la perte de mon jardin de fleurs, de fruits, de verdure et de neige.

Je ne vis pas fleurir les premières fleurs, je ne cueillis pas, pour la table de ma grand-mère et le petit vase blanc dans lequel je les groupais avec art, les premières roses de Bengale.

Dès les beaux jours et durant tout le printemps, les terrassiers entamèrent le rempart derrière le haut mur du jardin, et tout s’écroula ensemble. On perçait une rue nouvelle sur laquelle donnerait la grande porte principale de la pension. Les bâtiments devant s’élever à vingt mètres seulement de notre cour fleurie, le grillage de bois peint en vert fut de suite remplacé par une affreuse muraille.

Tous les bruits de démolition des murs du jardin me brisaient le cœur. Durant la nuit, la plainte du vent me faisait croire que j’entendais les soupirs d’agonie de mes arbres.

Un jeudi après-midi, dans la cour fleurie où je jouais tristement, je perçus un bruit aigu, un sifflement et une sorte de déchirement. Quelque chose bien sûr était arraché, résistait, gémissait avec sa voix d’arbre. Je compris que ce devait être le supplice de mon abricotier. Autrefois, à cette époque de l’année, il sentait la sève monter aux ramilles de ses longues branches et je lui voyais les premiers bourgeons. On le torturait.

Ces déchirements de mon abricotier réveillèrent toute ma douleur. Derrière ce mur odieux l’agonie s’achevait.

Je voyais en pensée la dévastation terminer son œuvre cruelle ; on arrachait les derniers vestiges de la vie de mes arbres, leurs racines, on nivelait la mauvaise et la bonne terre mêlées. Je souffrais à en devenir malade.

Le raccommodement de mon père et de ma grand-mère s’était fait, un ami de mon oncle Amédée, (oncle qu’aucun de nous ne connaissait à Chauny parce qu’il ne quittait pas l’Afrique) cet ami ayant payé ses dettes à temps pour qu’il ne fût pas forcé de donner sa démission d’officier.

Le frère de mon père, très intelligent, très brave « aimait un peu trop le plaisir », disait mon grand-père qui se hâtait d’ajouter :

« La vie des camps entame les plus solides vertus privées.

— Comme elle a entamé les tiennes, ajoutait ma grand-mère. »

Et Blondeau terminait en disant :

« Paix à celles qui ne sont plus. »

Un jour que nous ne l’attendions pas, mon père entra tout joyeux, disant à ma grand-mère, devant moi :

« Voulez-vous me donner Juliette pour que je lui fasse faire un grand voyage ?

— De Chauny à Blérancourt.

— Non, non, beaucoup plus loin.

— Où donc ? mon cher Jean-Louis.

— A Amiens, Abbeville, Verton. Je lui montrerai et me montrerai à moi-même, car je ne la connais pas, la mer ! Bien mieux, nous irons la voir en chemin de fer.

— Ah, ça non, pas le chemin de fer ! répondit ma grand-mère : ces monstruosités-là me font peur et l’on dit que chaque jour, chaque fois que des gens y montent, il y a des accidents, des morts et des blessés. Juliette n’est pas encore d’âge à se garantir d’un danger en faisant son testament. Mais d’où vient ce grand projet ?

— Vous vous rappelez, ma chère mère, ce jeune manœuvre, si extraordinairement intelligent, Liénard, dont je me suis tant occupé, que j’ai éduqué et instruit et dont j’ai fait un ingénieur.

— Oui, oui, et c’est là une de vos bonnes œuvres. Faire monter d’en bas un homme pauvre est autrement méritoire et utile que de se torturer l’esprit pour ruiner les « classes moyennes » et uniformiser la misère.

— Attrape, Jean-Louis, répliqua en riant mon père. Eh bien, mon petit Liénard, continua-t-il, a fait brillamment son chemin. Il est aujourd’hui chef de division du chemin de fer de Boulogne-sur-Mer. Il commande à six cents employés et ouvriers, et son rêve est que je le voie dans l’exercice d’une fonction dont il est fier et qu’il me doit. Il m’invite à aller passer quinze jours avec Juliette à Verton. Mme Liénard adore notre fille qu’elle est toujours venue voir quand elle l’a sue à Blérancourt, n’est-ce pas Juliette ?

— Grand-mère, répondis-je, si tu le permets, je serai heureuse d’aller avec papa faire un grand voyage. C’est mon rêve de voyager. J’aime beaucoup Mme Liénard. » Et, me penchant à son oreille, j’ajoutai : « Et puis, ma grand-mère, cela me distraira de mon grand chagrin.

— Oui, ma Juliette, c’est ce que je pense, me répondit-elle. Que ton père me laisse quinze jours pour préparer ta toilette, car je veux que rien ne te manque, et tu iras voir la mer. »

Lorsque mon père fut parti, ma grand-mère me dit :

« Il faut que j’obtienne de M. le doyen une dispense pour que tu puisses quitter le catéchisme sans que cela retarde ta première communion. Mais je pense qu’il n’y aura pas là de difficultés.

Chauny tout entier s’intéressait à ce voyage. Mon grand-père en raconta le pourquoi et le comment à qui voulut l’entendre. A la pension je fus questionnée, requestionnée, et, autant j’avais été humiliée de m’entendre dire : « Il paraît que ta grand-mère t’a vendu ton fameux jardin que tu croyais aussi beau qu’un royaume », autant la fierté me vint de songer à tout ce que j’aurais à raconter d’intéressant, de vu par moi seule, à mes petites amies et à mon retour.

Le voyage de Paris à Amiens, bien entendu, se faisait en diligence.

Nous nous arrêtâmes une journée entière à Saint-Quentin pour voir mes parents Raincourt avec qui je parlais de mes chères tantes et de ma grand-mère, heureux qu’ils étaient de voir leurs cousines réconciliées.

A Amiens nouvel arrêt pour voir d’autres Raincourt. Je visitai la cathédrale, et l’impression de puissance et de grandeur que j’ai eue alors m’est restée. Mes cousines nous conduisirent à l’Opéra. On jouait Charles VI. Je fus quelque peu ahurie de l’énormité de la salle, mais j’ai gardé en ma mémoire le souvenir des scènes représentées, du ballet et surtout du bruit extraordinaire que firent les applaudissements frénétiques de toute la salle à l’air de :

« Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne régnera ! »

Comme toute bonne picarde je détestais les Anglais et je battais des mains avec le même enthousiasme que les autres spectateurs aux trois reprises du : « Non, non, jamais en France ! »

J’eus de cette soirée mal à la tête pour trois jours. L’orchestre m’avait broyé les tempes.

C’est à Amiens que je vis un chemin de fer pour la première fois. Les jeunes personnes de onze ans aujourd’hui ne s’imaginent pas ce que c’était pour une fille de dix ans et demi que d’entendre le sifflet qui déchire les oreilles, le ronflement de la machine, de monter dans ces boîtes très hautes qui semblaient fragiles, de voir la noirceur, la fumée, l’air de diable du mécanicien et de son aide. J’eus très peur.

Liénard était venu à notre rencontre à Amiens et nous occupâmes, grâce à lui, notre wagon à nous seuls. Mon père eut à me prêcher parce que je devins très pâle au moment où le train partit. Je restai longtemps silencieuse, sans curiosité, ne questionnant pas, contre toutes mes habitudes.

Je me tenais des deux mains à la banquette, tant je me sentais peu rassurée par ce remuement baroque. Mais peu à peu je m’enhardis et, agenouillée, je voulus à un moment donné regarder par la portière pour mieux voir les arbres et les maisons accourir au devant de nous, et si vite, si vite.

« Juliette, me cria Liénard, ne te penche pas ainsi. Ce matin sous le tunnel dans lequel nous allons entrer une dame ayant fait ce que tu viens de faire, a été guillotinée par un train qui croisait. »

Je me rejetai dans le wagon et quand je fus sous le tunnel un grand frisson me secoua. Je crus voir le corps de la dame guillotinée rejeté dans le wagon.

Décidément, je préférais les diligences au chemin de fer.

A Abbeville encore une cousine, fille de notre cousine d’Amiens. En dix minutes je fus liée avec ses deux enfants et j’aurais bien voulu ou continuer de jouer avec eux ou les emmener avec moi à Verton, chez Mme Liénard, où il n’y avait pas d’enfants.

Le chemin de fer n’était pas terminé entre Verton et Abbeville où se trouvait justement la branche que notre ami Liénard achevait. Désolée, je dis adieu à mes cousins pour monter en voiture, mais je les oubliai immédiatement, distraite par la route que nous faisions. Je respirai pour la première fois l’air tonique de la mer et j’en étais enivrée. Mon père s’extasiait sur toutes choses et je prenais une part bruyante à ses enchantements.

Verton, but de notre grand voyage, nous était raconté par notre ami Liénard.

« Placé, nous disait-il, entre Montreuil bâti sur une éminence et le hameau de Berck, qui semble plaqué dans les dunes au bord de la mer, Verton est le plus beau village du Pas-de-Calais. A mi-hauteur, ses rues en pente et bien alignées, ne laissent pas séjourner la pluie ; les maisons coquettes rivalisent entre elles de propreté et de gaieté. Berck est misérable, habité seulement par de pauvres pêcheurs, mais je suis sûr que le chemin de fer en fera une plage courue et j’y ai acheté des terrains qui prendront certainement une grande valeur. Vous devriez en acheter, Lambert, pour la dot de Juliette.

« Avec quoi, grand Dieu, dit mon père en riant, achèterai-je des terrains ?

— Mais votre belle-mère vient d’en vendre et…

— Tais-toi, ne parle pas de ma dot, Liénard, tu me fais beaucoup de chagrin. Laisse-moi oublier cette horrible dot ! m’écriai-je. »

Mon père et Liénard intrigués de mes paroles voulurent savoir ce qu’elles signifiaient, ils n’obtinrent rien que ceci :

« Je ne veux pas de dot, je n’en veux pas.

— Tu es dans les bons principes, me dit mon père. Il ne faut pas qu’une fille soit forcée de donner de l’argent pour qu’on la prenne. »

Tout à coup Liénard s’écria :

« Voici la mer ! »

Nous regardions, papa et moi en nous tenant par la main. Il faisait un temps splendide, mais un grand vent venait du large qui semblait porté par la marée montante.

L’infini de ce que nous voyions remuant et gonflé, s’avançait vers nous, tels des monstres grossissants et se balançant ; leur écume seule nous atteignait, domptés qu’ils étaient par le rivage immobile.

« Je vous ai fait faire le grand tour pour que vous voyiez cela le plus tôt possible, disait Liénard joyeux de notre ébahissement. Eh bien, Juliette, toi que rien n’étonne, qu’en dis-tu ? »

Je n’avais guère envie de parler.

D’énormes vagues avec des mouvements de serpents s’écrasant en neige mousseuse sur la plage, d’abord avec un colossal claquement fouettant les galets, puis avec un bruissement très doux de l’eau qui soulevait et roulait les pierres arrondies.

C’était si énorme, la mer s’étendait si loin sous le ciel, que je me demandais comment toute cette eau lourde pouvait ne pas faire chavirer la terre ; mais je comprenais que c’était enfantin de penser cela et qu’il ne fallait pas le dire pour qu’on ne me réponde pas une chose très-simple qui prouverait ma bêtise ou mon ignorance.

Jamais je n’avais pensé à la mer comme à une chose phénoménale. Dans mon esprit je ne la voyais pas très grande et voilà qu’elle m’apparaissait immense et sans limites. Je me perdais dans sa contemplation, dominée par elle au point de ne pouvoir exprimer l’étonnement de ce que je ressentais.

« Papa, dis-je à un moment où la mer allait disparaître, je crois voir la crinière embroussaillée des chevaux de Neptune à la crête des vagues.

— Moi, je ne cesse de penser à Homère », me répondit mon père.

Nous quittons le bord de la mer, nous causons d’elle et enfin nous apercevons Verton et son vieux château le dominant, nous entrons dans le village. Des curieux sont sur la porte des maisons.

Liénard est ici le personnage important avec le châtelain ; il habite le second étage du château.

« M. le comte de Lafontaine, mon propriétaire, dit Liénard à mon père, est un ancien officier de cavalerie. Je ne connais pas d’homme plus charmant. Dame, il n’est pas républicain comme vous et moi, mon cher Lambert, mais à part cela il est parfait. »

Liénard était en tout l’élève de mon père, et tenait à ne rien éliminer de ses leçons.

On arrive au château par la rue principale de Verton venant d’Abbeville, rue qui aboutit directement aux portes du parc dont la plus grande est surmontée de l’écusson héraldique de la famille des Lafontaine. L’inscription de cet écusson occupa tellement mon père et fut l’objet d’une si longue discussion entre lui et Liénard que je l’ai retrouvée dans des notes de voyage prises par moi pour ma grand-mère.

Oh, ce sont des notes fort succinctes, et j’en puis donner un exemple :

« Verton qui monte — maisons gaies — vieux château dominant — deux étages — porte principale — écrit dessus dans un rond : Tel fiert qui ne tue pas. Grand, grand parc et une ferme où je m’amuse tout le temps. »

Ma mémoire aidant, les longs récits répétés qui au retour ont gravé chaque impression dans mon esprit me permettent de reconstituer les détails de ce « grand voyage » et cela avec d’autant plus de facilité que l’un des employés de Liénard, placé auprès de lui par mon père, vit encore, et que j’ai pu contrôler par lui l’exactitude de mes souvenirs.

Le parc du château me parut immense, et je me plus tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, parmi ceux qui s’occupaient de moi, à m’y promener et à y jouer durant de longues heures.

Le château de Verton est placé sur la hauteur la plus élevée du parc, et sa façade regarde du côté de la mer. Du second étage la vue est admirable. La nuit on aperçoit le phare de Berck. Jamais je ne me couchai sans contempler le fanal qui éclaire la grande mer.

Mme Liénard me fêta et me gâta comme eût pu le faire ma plus proche parente. Le comte de Lafontaine m’inspira une affection subite, car il me prit au sérieux et voulut bien se lier avec moi. Je lui donnai plusieurs rendez-vous le matin dans le parc et lui confiai le grand secret de ma vie, le chagrin inconsolable que j’avais de la perte de mon grand jardin. Je lui parlai de mes arbres avec des larmes dans les yeux ; il parut troublé, et je me rappelle combien je lui sus gré de me répondre :

« Aimez un peu les miens durant votre séjour ici comme s’ils étaient les vôtres. »

Avant même que M. de Lafontaine m’eût dit cela, je les aimais, ses arbres, c’étaient les frères des miens. Quand je fermais les yeux dans certaines allées, je croyais revoir les disparus. Ils se réchauffaient et luisaient comme eux au soleil, ils avaient la même voix sous le vent. En vérité, j’étais bien malheureuse de n’avoir plus mon grand jardin.

Les vaches, les moutons, les chevaux, les chiens de la ferme m’intéressaient énormément. J’aurais voulu qu’ils s’attachent à moi, qu’ils me reconnaissent et m’aiment tous. J’étais, enfant, aussi désireuse de plaire aux bêtes qu’aux gens. Il y avait plusieurs ânes, mais ils ne chantaient pas comme Roussot et ils dédaignèrent mes avances, occupés qu’ils étaient des enfants de la ferme.

Notre première promenade un peu longue fut pour Berck. Après avoir quitté la route d’Abbeville et être entrés dans le chemin de Berck, on ne trouvait plus ou presque plus de champs cultivés. Je crus voir le désert, tel que je me l’imaginai. Partout des monticules de sable mouvant au milieu desquels se trouvaient de tout petits villages, Berck venait le dernier et il était le plus lamentable de tous. Des huttes affreuses habitées par de pauvres matelots pêcheurs, que Liénard appelait des hommes primitifs et qui ne vivaient que du produit de leur pêche, s’étalaient misérablement disloquées et croulantes.

A Berck une seule chose me frappa : la halle semblable à celle de Blérancourt où les tisserands des environs apportent les rouleaux de toile qu’ils ont tissés.

La plage de Berck parut à mon père magnifique et il dit que certainement on pourrait y faire des établissements hospitaliers, car sa pente douce et régulière jusqu’à la pleine eau permettrait d’y laisser barboter les enfants.

« Les gens du pays, quoique très grossiers et très ignorants, sont bons et travailleurs, nous dit Liénard. Ce sont des ouvriers excellents. Nous sommes bénis et aimés dans toute la région, sauf à Montreuil, comme bienfaiteurs ajouta-t-il, parce que nous y apportons l’aisance. A Montreuil, continua-t-il, on nous maudit. Montreuil est la ville principale de la contrée, et l’établissement du chemin de fer lui enlèvera son animation. Traversée par la route de Calais, tout le trafic passe chez elle ; or, avant six mois il n’y passera plus rien du tout, ni voyageurs, ni marchandises. Il ne lui restera que sa triple enceinte de fortifications l’enfermant plus que jamais. »

« Le point terminus de votre voyage ne peut pas être Verton, mon cher Lambert, dit un matin Liénard, à mon père. Je veux que vous inspectiez toute ma ligne. Nous ferons en wagonnets une certaine partie de la route, et nous irons à Boulogne-sur-Mer. Alors vous aurez montré à Juliette une belle ville de notre Picardie : Amiens ; l’un de nos beaux ports de mer : Boulogne.

Mon père ne fit aucune objection. Moi, l’idée de voir de grands bateaux me rendait joyeuse.

Nous devions revenir à Verton, après avoir visité Boulogne et alors repartir pour Chauny.

Les chemins de fer avec de petits wagons à ciel ouvert, cela m’allait à merveille, mais les grands wagons fermés à clef, dont on ne pouvait sortir que par la bonne volonté des employés, me paraissaient une prison, et j’avais franchement peur des tunnels, sous lesquels on était guillotiné.

Toutes les grandes villes que j’ai vues plus tard dans mes nombreux voyages à travers l’Europe m’ont intéressée à d’autres titres et j’ai pu les admirer pour mille raisons très complexes et très nombreuses, mais aucune n’a laissé en ma mémoire une impression plus fortement gravée que Boulogne-sur-Mer.

Nous étions les hôtes de Liénard, qui nous traita en seigneurs dans l’un des grands hôtels de la plage. Je voyais la mer tout le jour ; je me levais, moi si dormeuse, pour la regarder, sous les étoiles ; je la contemplai une nuit à la pleine lune. L’or grésillait, crépitait, sautait en étincelles joueuses à la surface de l’eau, comme pour encadrer, d’un cadre d’or mouvant, la belle figure de Phébé qui se mirait.

C’est dans une poésie de moi à cette époque, que je retrouve ces images. Le croirait-on, je les sais encore, ces vers informes que je n’osais dire à mon père, et que je conservais à l’admiration béate de mes grands-parents, de Blondeau et de mon ami Charles.

Le mouvement des bateaux sur la jetée me passionnait tellement que je ne voulais plus rentrer, et que mon père dut me gronder quelquefois pour me traîner derrière lui.

C’est à Boulogne que je mangeai la première huître. Toute ma famille était gourmande jusqu’à la gloutonnerie des grasses huîtres du Nord. En hiver, quand mon père et ma mère venaient à Chauny, ils choisissaient généralement le jour où la voiture de la marée arrivait à dix heures ; cette voiture lancée à fond de train, et qui avait des relais comme la poste, apportait à Chauny, le vendredi dans la matinée, du poisson pêché dans la nuit du mercredi au jeudi.

Chaque vendredi, durant la saison des huîtres, une bourriche de douze douzaines de pied-de-cheval était apportée chez ma grand-mère. La bourriche mise sur la grande table, chacun avait un plat devant soi, et ouvrait ses huîtres. Mon grand-père et mon père en mangeaient chacun quatre douzaines. Ma grand-mère et ma mère deux. Blondeau, quand il y fut, prenait sa douzaine sur la part des autres ici et là.

Est-ce parce que j’en voyais manger de telles quantités ? mais il m’avait toujours été impossible d’en avaler une, ce qui désolait ma famille.

Liénard et moi, nous courions les magasins, tandis que mon père causait avec des frères démocrates socialistes républicains qu’il avait dénichés.

Je voulais rapporter beaucoup de petits objets qu’on trouve aux bains de mer, à toutes mes amies, objets inconnus à Chauny, et j’avais pour cela tout l’argent que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, m’avaient donné pour mon voyage. Ma bourse, confiée aux soins de Liénard qui marchandait et payait mes achats, devait être bien près d’être vide, selon mes calculs.

Aussi, lorsqu’un matin mon père me promit un louis si je mangeais une huître, essayai-je de gagner par là quatre gros écus. Je l’avalai. D’autres la suivirent plus tard en grand nombre, car j’y pris goût.

Je ramassai des tas de coquilles, et j’aurais désiré en emporter davantage encore. J’achetai un immense panier à couvercle que je traînai sans cesse avec moi et n’abandonnai à aucun moment de mon voyage de retour, malgré les supplications de mon père qui essayait, par tous les moyens persuasifs possibles, de se débarrasser de cette gêne.

J’allai sur la plage de Wimereux, où le prince Louis-Napoléon avait débarqué d’une façon si grotesque. Je vis la colonne du grand empereur, et songeai à mon grand-père, à ma marraine.

Mon père nous parla, à Liénard et à moi, de l’homme de Strasbourg et de Boulogne, et de son ancêtre, l’homme de Brumaire. Il fut bien plus indulgent pour le neveu que pour l’oncle, qu’il définissait ainsi :

« L’escamoteur de la Révolution, celui dont le nombre final de conquêtes, après le sacrifice de millions d’hommes, fut inférieur au nombre des conquêtes laissé par les quatorze armées de la République. »

Napoléon Ier restait la bête noire de mon père. Il en parlait avec emportement, comme d’un criminel. Je savais des vers cinglants et sanglants de mon père, sur le « César moderne » et quand je les récitais, je terminais en nommant l’auteur, Jean-Louis Lambert.

Mon père avait acheté, en passant à Amiens, un « tilbury », la carrosserie de la capitale de notre province étant « renommée » comme on disait alors.

Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu’à notre retour à Amiens, en sortant de la gare, il trouva son « tilbury » attelé d’un fort joli cheval, au lieu d’une bête de louage qui devait le lui conduire à Chauny.

Liénard nous avait accompagnés.

« Mon cher ami, dit-il à mon père, en soulignant avec émotion ces mots, je vous supplie d’accepter cette petite bête comme souvenir de moi, faible témoignage de mon éternelle reconnaissance. »

Mon père, qui avait la passion d’offrir, mais l’horreur d’accepter, refusa net ; mais Liénard en éprouva un si violent chagrin, je vis de si grosses larmes dans ses yeux, que je cherchai un moyen de faire céder mon père.

Le palefrenier qui tenait le cheval par la bride regardait les deux messieurs avec surprise. Ils se taisaient.

« Veux-tu me le donner, Liénard, ton cheval ? dis-je, moi je le trouve joli et je le prends. »

Attristés un instant plus tôt, mon père et Liénard s’amusèrent de mon intervention.

« Ah oui, je te le donne, me répondit Liénard, et cette fois s’il est à toi, je n’ai pas peur que ton père te le reprenne. »

J’adorais l’importance ! Ayant dénoué une situation difficile, cela ne me suffit pas.

« Alors, puisque j’ai un cheval et papa une voiture, ajoutai-je, je veux retourner à Chauny, non dans la diligence, mais dans le tilbury.

— Mais nous mettrons trois jours, au lieu d’un, dit mon père.

— Oh ! papa, vraiment tu les trouveras longs, ces trois jours avec ta fille, tous les deux, tout seuls ? Tu me raconteras un tas de choses, et moi aussi. Ce sera si amusant, un voyage comme les bohémiens dans une voiture.

— Faites ce qu’elle veut, mon cher Lambert, dit Liénard ; allons, montez dans votre voiture et partez. Je me charge de vous envoyer vos paquets par la diligence.

— Papa, papa, je t’en conjure, partons.

— Le cheval a-t-il mangé ? demanda Liénard au palefrenier.

— Oui, monsieur, il peut marcher cinq heures sans avoir besoin de rien.

— En route, en route ! s’écria joyeusement notre ami, qui me hissa dans le tilbury, après m’avoir embrassée. »

Mon père et Liénard, se donnèrent l’accolade en amis très tendres qu’ils étaient, mon père monta.

« Où est la route nationale ? demanda-t-il au palefrenier. »

Liénard répondit :

« Ce garçon va prendre l’une des voitures de la gare et vous accompagner jusqu’à la tombée de la nuit, pour s’assurer que le cheval de Juliette ne se permettra pas quelque escapade. Je passerai demain matin chez son patron, et j’aurai ainsi de vos nouvelles. Adieu, adieu, bon voyage ! »

Une petite valise achetée par mon père à Boulogne, pour nos objets de toilette, mon fameux panier à nos pieds, notre billet de bagage confié à Liénard et, fouette cocher, nous voilà partis.

Chaque détail de cet adorable voyage m’est présent. Il me sembla que j’entreprenais une chose énorme et qui allait durer un temps indéfini.

Mon cheval jeune, ardent, nous ravissait, mon père et moi. Il nous occupa exclusivement tout d’abord. Nous ne regardions rien que lui. Ah ! quel nom avait-il ?

Le palefrenier nous dit qu’il s’appelait : Coq, ou Cock, il ne savait pas bien si c’était Coq ou un nom Anglais.

« Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne règnera ! m’écriai-je, me rappelant l’air entendu à Amiens, dans Charles VI ; ce sera Coq. »

Coq filait. Le palefrenier nous avait quittés nous indiquant les villages, les relais de poste où nous devions nous arrêter dans la journée, ou coucher le soir.

Nous nous rappelions, mon père et moi, nos plus longues courses en voiture autour de Blérancourt, mais ce n’était pas, comme à présent, un voyage.

Mon père riait de toutes mes observations, de toutes mes réflexions ; à chaque instant il me répétait : « Oh ! tu es bien ma fille, c’est à moi seul que tu ressembles. »

Nous étions sortis d’Amiens à onze heures du matin, et à cinq heures du soir nous ne songions pas encore à terminer notre première étape. Nous avions acheté quelques gâteaux, des fruits, et tant que notre joli Coq ne serait pas fatigué, nous ne nous arrêterions pas.

« Juliette, me dit mon père, à un moment où il avait ralenti la marche de Coq, ne t’es-tu pas demandé si je pourrais indéfiniment me soumettre à notre séparation, si la souffrance de voir ton esprit façonné par d’autres que par moi, me serait toujours supportable ? Ma plus ardente ambition est de faire de ta pensée la fille de la mienne, et cela sera un jour, il faudra que cela soit. »

Je ne répondis rien. Je me répétais intérieurement la phrase de mon père : « faire de ta pensée la fille de la mienne », et je me disais que, puisque j’étais sa fille, tout en moi devait être aussi sa fille, mais alors, étant la petite-fille de ma grand-mère que j’adorais, comment pouvais-je être à la fois tout entière à ma grand-mère, et tout entière à mon père ? Ce sentiment que j’avais de la difficulté dans laquelle se trouvait mon double amour pour ma grand-mère et pour mon père, de se partager, me remplissait de tristesse. Mon cœur se serrait quand je songeais que, de plus en plus, j’aurais conscience du chagrin que je faisais à chacun d’eux en les quittant, parce que, lorsque je les revoyais, ils sentaient que je leur revenais l’esprit et le cœur rempli de l’autre.

A ce moment-là j’en voulais encore à ma grand-mère d’avoir vendu mon jardin. La grande maison de Chauny, qui autrefois me plaisait plus que la petite maison de Blérancourt, m’apparaissait comme une prison. La cour fleurie n’était gaie que parce qu’elle précédait le jardin, sans cela elle allait avoir l’air, à l’ombre du grand mur qu’on bâtissait, d’un tout petit carré comme dans les cimetières.

Mon père songeait, lui aussi, à beaucoup de choses tristes ; notre gaieté courait maintenant en sens contraire, et ne pouvait plus nous rattraper.

Toute mon enfance écoulée dans mon tant aimé jardin, me revenait en mémoire ; les printemps avec les traînées de violettes le long des murs du fond, les étés avec les paniers de fraises, que je courais cueillir moi-même, au moment où nous allions nous mettre à table, les fruits de toutes sortes dont je surveillais avec tant d’intérêt la maturité, que je goûtais sans cesse, pommes, poires, prunes, cerises, abricots, etc., jouissant du plus grand luxe dont puisse jouir un enfant, celui de manger des fruits, de tous les fruits, toute l’année à satiété :

« Papa, tu approuves grand-mère d’avoir vendu son jardin, demandai-je brusquement à mon père, résolue tout à coup à lui confier mon chagrin, sans lui parler de la dot.

— Mais oui, puisqu’elle en a retiré un beau prix.

— Alors, d’après toi elle a bien fait.

— Sans doute, elle n’aurait jamais retrouvé une occasion pareille. Peut-être s’est-elle décidée en dehors de la question d’argent, un peu pour toi.

— Ah ça, c’est trop fort !

— Pourquoi ? Tu n’auras que quelque pas à faire pour aller à ta pension. Elle pourra même te voir jouer, d’une aile qu’elle veut construire.

— Alors, grand-mère va encore rétrécir la petite cour ? Eh bien, moi, vois-tu, papa, je ne puis pas dire le mal qu’on me fait avec tout cela. On m’a pris mes allées où je me promenais, où je jouais, mes arbres, tout ce que j’aimais dans les choses, on m’a pris mon bonheur de regarder toute seule ce qui pousse, de comprendre comment les plantes grandissent, comment les fleurs deviennent fruits, on m’empêche d’entendre le remuement et la poussée de ce qui a la vie, la plainte suivie d’un froid silence de ce qui meurt. Pour moi, vois-tu, papa, le soleil c’est quelqu’un de divin à qui je parle et qui me répond avec des signes écrits, que je vois dans les rayons de la lumière ; je te ferai fermer à demi les yeux quand vient l’heure de midi et te montrerai les signes étincelants, les écritures d’or. La lune me suit quand je marche et me laisse croire qu’elle est mon amie. Je t’assure, papa, que j’ai entendu la terre éclater avec de petits tocs gentils sous les pointes d’asperges ou quand les graines qu’on a semées germent. Je ne sais pas comment te dire tout cela, comment t’expliquer ces choses, mais si j’aime à lire, si les livres m’instruisent beaucoup, surtout les voyages, qui m’agrandissent la terre, j’ai, crois-moi, papa, beaucoup appris dans mon jardin sur ce qui est petit. »

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