JEAN DE MEUNG
Reading edition
Édition accompagnée d'une traduction en vers
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
PAR
PIERRE MARTEAU
TOME IV
ORLÉANS
1879
Table des matières
LE ROMAN DE LA ROSE

Comment Nature la subtille Forge toujours ou filz ou tille, Affin que l'humaine lignye Par son deffaut ne faille mye. (Page 2, vers 16553.)
XCI Comment Nature la subtille16553 Forge toujours ou filz ou fille, Affin que l'humaine lignye Par son deffaut ne faille mye. Et quant ce serement fait orent, Si que tuit entendre le porent, Nature, qui pensoit des choses Qui sunt desouz le ciel encloses, Dedens sa forge entrée estoit, Où toute s'entente metoit A forgier singulières pieces Por continuer les espieces: Car les pieces tant les fet vivre, Que Mort ne les puet aconsivre[1],Voir la note. [Jà tant ne saura corre après; Car Nature tant li va près, Que quant la Mort o sa maçuë Des pieces singulieres tuë Ceus qu'el trueve à soi redevables, (Qu'il i en a de corrumpables Qui ne doutent la Mort néant, Et toutevois vont dechéant,
LE ROMAN DE LA ROSE
XCI 16753 Comment Nature habilement Fille ou fils forge constamment, De crainte que l'humaine engeance Ne faille par sa négligence. Or comme ce serment fut fait, Que tous ouïrent clair et net, Nature, qui pensait aux choses Qui sont dessous le ciel encloses, Dedans sa forge se rendait Où sa cure toute mettait Une à une à forger les pièces Pour continuer les espèces; Car les pièces parfait si bien Que Mort contre elles ne peut rien[1b]. [En vain sa course elle accélère, Nature de si près la serre, Que si de sa masse la Mort Quelques pièces détruit d'abord Qu'elle trouve à soi redevables (Car il en est de corrompables Qui la Mort ne redoutent pas, Et toutefois vont pas à pas
Et s'usent en tens et porrissent,16575 Dont autres choses se norrissent); Quant toutes les cuide estreper, Nes puet ensemble conceper[2]: Que quant l'une par-deçà hape, L'autre par-delà li eschape. Car quant ele a tué le pere, Remaint-il fiz ou fille ou mere, Qui s'enfuient devant la Mort, Quant il voient celi jà mort. Puis reconvient iceus morir, Jà si bien ne sauront corir; N'i vaut médecines, ne veus. Donc saillent nieces et neveus Qui fuient, por eus deporter, Tant cum piez les puéent porter; Dont l'ung s'enfuit à la karole, L'autre au monstier, l'autre à l'escole, Li autre à lor marchéandises, Li autre as ars qu'il ont aprises, Li autre à lor autres deliz De vins, de viandes, de liz: Li autre, por plus tost foïr, Que Mort ne les face enfoïr, S'en montent sor lor grans destriers A tout lor sororés estriers. L'autre met en ung fust sa vie, Et s'enfuit par mer à navie, Et maine au regart des estoiles Ses nefz, ses avirons, ses voiles: L'autre, qui par veu s'umilie, Prent ung mentel d'ypocrisie, Dont en fuiant son penser cuevre, Tant qu'il apert dehors par uevre.
S'usant, et par le temps pourrissent16775 Dont autres choses se nourrissent), Quand les croit toutes extirper Ne les peut ensemble attraper[2b], Si bien que si l'une elle hape A droite, à gauche l'autre échappe. Car si le père elle détruit, Devant la Mort soudain s'enfuit Le fils ou la fille ou la mère Lorsque mort ils ont vu le père. Puis à leur tour devront mourir; En vain les verra-t-on courir, Rien n'y fait, vœux ni médecines. Lors donc nièces, neveux, cousines De fuir pour vivre et l'éviter, Tant que pieds les peuvent porter, Dont l'un s'enfuit à la karole, L'autre à l'église ou bien l'école, L'autre, selon ses appétits, Aux arts qu'il a jadis appris, Aux plaisirs, à sa marchandise, La luxure ou la gourmandise. D'autres sur leurs grands destriers Et sur leurs dorés étriers Montent, croyant ainsi plus vite De Mort éviter la poursuite; Sur un ais l'autre se blottit, En naviguant la mer franchit, Et mène à l'aspect des étoiles Sa nef, ses avirons, ses voiles. L'autre par vœux s'humiliant, D'hypocrisie un manteau prend Où tous ses pensers se tapissent Tant que ses actes le trahissent.
Ainsinc fuient tuit cil qui vivent,16609 Qui volentiers la Mort eschivent. Mort qui de noir le vis a taint, Cort après tant que les ataint, Si qu'il i a trop fiere chace: Cil s'enfuient, et Mort les chace Dix ans, ou vingt, trente, ou quarante, Cinquante, soixante, septante, Voire octante, nonante, cent, Lors quanque tient va depeçant; Et s'il puéent outre passer, Cort-ele après sans soi lasser, Tant que les tient en ses liens, Maugré tous les phisiciens. Et les phisiciens méismes Onc nul eschapper n'en véismes, Par Hipocras ne Galien[3], Tant fussent bon phisicien. Rasis, Constantin, Avicenne[4] I ont lessiée la couënne: Et cels qui ne puent tant corre, Nes respuet riens de mort rescorre. Ainsinc Mort qui jà n'iert saoule, Glotement les pieces engoule: Tant les sieut par mer et par terre, Qu'en la fin toutes les enserre. Mès nes puet ensemble tenir Si qu'el ne puet à chief venir Des especes du tout destruire, Tant sevent bien les pieces fuire: Car s'il n'en demoroit fors une, Si vivroit la forme commune, Et par le Fenis bien le semble, Qu'il n'en puet estre deus ensemble.
Ainsi vont tretous les humains16809 Fuyant la Mort par cent chemins. Mort qui de noir se teint la face Les suit et leur donne la chasse Jusqu'à ce que les ait atteints, Car Mort pourchasse les humains Dix ans ou vingt, trente ou quarante, Cinquante, ou soixante, ou septante, Voire octante, nonante ou cent, Et s'en va tous les dépeçant; Et si quelques-uns elle en passe, Vite revient et ne se lasse Tant que les tienne en ses liens, Malgré tous les chirurgiens. Les médecins même ont beau faire, Nul ne peut à Mort se soustraire Par Hypocrate ou Gallien[3b], Qui pourtant s'y connaissaient bien. Razis, Constantin, Avicène[4b] Y ont tretous laissé leur couenne. Rien ne sert, hélas! de courir; Personne ne peut la Mort fuir. Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle, Gloutement les pièces engoule Tant par terre et mer les poursuit Qu'en la fin toutes les saisit. Mais chacune si bien l'esquive Qu'à nulle heure la Mort n'arrive Toutes ensemble à les saisir Et d'un coup les anéantir. Car encor n'en restât-il qu'une, Resterait la forme commune; Par le Phénix la preuve en est Qui toujours seul vit et renaît.
Tous jors est-il ung seul Fenis,16643 Et vit ainçois qu'il soit fenis Par cinq cens ans; au darrenier Si fait ung feu grant et plenier D'espices, et s'i boute et s'art, Ainsinc fait de son cors essart. Mès por ce que sa forme garde, De sa poudre, combien qu'il s'arde, Ung autre Fenis en revient, Où cil méismes, se Dé vient, Que Nature ainsinc resuscite, Qui tant à l'espece profite: Qu'ele perdroit du tout son estre, S'el ne faisoit cestui renestre, Si que se Mort Fenis devore, Fenis toutevois vis demore. S'el en avoit mil devorés, Si seroit Fenis demorés. C'est Fenis la commune forme, Que Nature ès pieces reforme, Qui du tout perduë seroit, Qui l'autre vivre ne lerroit. Ceste maniere néis ont Trestoutes les choses qui sont Desouz le cercle de la lune, Que s'il en puet demorer une, S'espece tant en li vivra, Que jà Mort ne la consivra. Mès Nature douce et piteuse, Quant el voit que Mort l'envieuse Entre li et corrupcion Vuelent metre à destruccion Quanqu'el trueve dedens sa forge, Tous jors martele, tous jors forge,
Il n'est qu'un seul Phénix sur terre16843 Qui jusqu'à son heure dernière Vit cinq cents ans. En dernier lieu, Il fait d'épices un grand feu Et s'y jette, sans plus attendre, Pour réduire son corps en cendre; Mais l'espèce ne périt pas. De sa cendre, après son trépas, Un autre Phénix prend naissance, Ou le même, par l'ordonnance De Dieu; Nature ainsi refait L'espèce que Mort menaçait. Phénix, c'est la commune forme Que Nature toujours reforme Et qui bientôt disparaîtrait Si vif un autre ne restait. L'espèce perdrait tout son être S'elle ne le faisait renaître, Si bien que quand Phénix est mort, Phénix vivant demeure encor. Mille la Mort dévorât-elle, L'espèce est toujours éternelle. Ce privilége de même ont Tretoutes les choses qui sont Dessous le cercle de la lune; Pourvu que seule en demeure une, L'espèce se perpétûra, Et jamais Mort ne l'éteindra. Mais Nature douce et piteuse, Quand elle voit Mort l'envieuse, Qu'accompagne corruption, Vouloir mettre à destruction Les pièces qu'elle a dans sa forge, Alors elle martelle et forge
Tous jors ses pieces renovele,16677 Par generacion novele. Quant autre conseil n'i puet metre, Si taille emprainte de tel letre, Qu'el lor donne formes veroies En coinz de diverses monnoies, Dont Art faisoit ses exemplaires, Qui ne fait pas choses si voires. Mès par moult ententive cure, A genouz est devant Nature, Si prie et requiert, et demande, Comme mendians et truande, Povre de science et de force, Qui d'ensivre-la moult s'efforce, Que Nature li voille aprendre Comment ele puisse comprendre, Par son engin en ses figures, Proprement toutes créatures. Si garde comment Nature euvre, Car moult vodroit faire autel euvre, Et la contrefait comme singes; Mès tant est son sens nus et linges, Qu'il ne puet faire choses vives, Jà si ne sembleront naïves. Car Art, combien qu'ele se paine Par grant estuide et par grant paine, De faire choses quiex qu'el soient, Quiexque figures qu'eles aient, Paingne, taingne, forge, ou entaille Chevaliers armés en bataille, Sor biaus destriers trestous couvers D'armes yndes, jaunes, ou vers, Ou d'autres colors piolés, Se plus piolés les volés;
Toujours sans interruption16877 Nouvelle génération. Ne pouvant du reste mieux faire, En son empreinte elle les serre, Comme en ses coins le monnayeur, Et leur donne forme et couleur Propres, dont Art fait ses modèles Qui ne fait pas choses si belles. Car toujours, comme mendiant Devant Nature suppliant, De l'imiter moult il s'efforce, Ignorant qu'il est et sans force, Toujours, avec un soin jaloux, L'implore et prie à deux genoux Qu'elle lui veuille bien apprendre Ses secrets et faire comprendre, Pour reproduire en ses travaux Les objets qu'elle a faits si beaux. Il regarde comme elle opère, Car il voudrait telle œuvre faire, Mais en singe la contrefait. Tant simple et faible et vain il est Qu'il ne peut faire créature Vivante à l'égal de Nature. Car l'Art en un travail sans fin Se peine et s'étudie en vain A faire mainte et mainte chose, Quelque figure qu'il compose. Sur beaux destriers tout couverts D'ornements bleus, jaunes ou verts, Chevaliers armés en bataille Qu'il peigne, teigne, forge ou taille, Ou de tous sens bariolés Si plus colorés les voulez:
Biaus oisillons en vers boissons,16711 De toutes iauës les poissons; Et toutes les bestes sauvages Qui pasturent par ces boscages; Toutes herbes, toutes floretes, Que valetons et puceletes[5] Vont en printens ès bois coillir, Que florir voient et foillir; Oisiaus privés, bestes domesches, Baceleries, dances, tresches De beles dames bien parées, Bien portretes, bien figurées, Soit en metal, en fust, en cire, Soit en quelconque autre matire, Soit en tables, ou en parois, Tenans biaus bachelers as dois, Bien figurés et bien portrais; Jà por figure ne por trais Ne les fera par eus aler, Vivre, movoir, sentir, parler. Ou d'alquemie tant aprengne, Que tous metauz en color taingne, Qu'el se porroit ainçois tuer, Que les especes remuer, Se tant ne fait qu'el les ramaine A lor nature premeraine. Euvre tant cum ele vivra, Jà Nature n'aconsivra: Et se tant se voloit pener Qu'el les i séust ramener, Si li faudroit, espoir, science De venir à cele atrempance, Quant el feroit son elixir, Dont la forme devroit issir,
Herbes verdoyantes, fleurettes16911 Que varlets et que pucelettes[5b] Vont au printemps ès-bois cueillir Quand elles viennent à fleurir: Oiseaux et bêtes domestiques, Jeux et plaisirs, danses rustiques, Beaux oiselets en verts buissons, En l'onde pure vifs poissons Et toutes les bêtes sauvages Qui pâturent par les bocages: Ou jouvenceaux beaux et courtois Et gracieux, tenant aux doigts Gentilles dames bien parées, Bien pourtraites, bien figurées: A nos yeux en vain, trait pour trait, Sur table ou mur il les pourtrait En métal, en bois, cire ou pierre, Soit même en toute autre matière; Il ne les fait d'eux-même aller, Vivre, mouvoir, sentir, parler. Qu'il apprenne tant d'alchimie Que tous métaux colore, allie, Il se pourrait avant tuer Que les espèces transmuer. S'il ne fait tant qu'il les ramène A leur nature primeraine, Qu'il travaille tant qu'il vivra, Jamais Nature il n'atteindra. Du reste, pour le pouvoir faire, Pour dans leur pureté première Ces métaux divers ramener, Il faudrait d'abord deviner Des proportions la science Pour obtenir la tempérance,
Qui devise entr'eus lor sustances16745 Par especiaus differences, Si cum il pert au defenir, Qui bien en set à chief venir. Neporquant c'est chose notable, Alquemie est ars véritable: Qui sagement en ovreroit, Grans merveilles i troveroit. Car comment qu'il aut des espieces, Au mains les singulieres pieces Qu'en sensibles euvres sunt mises, Sunt muables en tant de guises, Qu'el puéent lor compleccions, Par diverses digestions, Si changier entr'eus, que cis changes Les met souz especes estranges, Et leur tolt l'espece premiere. Ne voit-l'en comment de fogiere Font cil et cendre et voirre nestre, Qui de voirrerie sunt mestre, Par depuracion legiere? Si n'est pas li voirre fogiere, Ne fogiere ne rest pas voirre. Et quant espar vient en tonnoire, Si repuet-l'en sovent véoir Des vapeurs les pierres chéoir, Qui ne monterent mie pierres? Ce puet savoir li cognoissierres De la cause qui tel matire A ceste estrange espèce tire. Ci sunt especes très-changiées, Ou les pieces d'aus estrangiées Et en sustance, et en figure; Ceus par Art, ceste par Nature.
Quand il fera son elixir,16945 Dont le métal pur doit jaillir, Qui désagrége les substances Par spéciales différences, Comme à la fin bien il paraît A qui le mieux opérer sait. Et pourtant c'est chose notable, Alchimie est art véritable; Qui sagement l'étudierait Grand' merveilles y trouverait. Donc, quelles que soient les espèces, Isolément prises, les pièces Dont tous les corps sont composés Dans la Nature déposés, S'elles sont de nos sens palpables, En tant de façons sont muables, Qu'elles peuvent leurs unions, Par maintes transformations, Changer entre elles, et ces pièces Deviennent nouvelles espèces Perdant leur primitif aspect. Voyez du reste ce que fait Le verrier. De simple fougère, De la cendre il tire du verre Par légère épuration; Verre pourtant n'est pas buisson, Pas plus que fougère n'est verre. Et quand d'un éclair le tonnerre Éclate, souvent on peut voir Les pierres des nuages choir Qui pourtant ne sont pas de pierre. La cause qui telle matière Engendre aux nuages volants Seuls peuvent dire les savants.
Ainsinc porroit des metaus faire16779 Qui bien en sauroit à chief traire, Et tolir as ors lor ordure, Et metre-les en forme pure Par lor complexions voisines, L'une vers l'autre assés enclines; Qu'il sunt tretuit d'une matire, Comment que Nature les tire; Car tuit par diverses manieres, Dedens les terrestres minieres, De soufre et de vif-argent nessent, Si cum li livres le confessent. Qui se sauroit donc soutillier As esperiz apparillier, Si que force d'entrer éussent, Et que voler ne s'en péussent, Quant il dedens les cors entrassent, Mès que bien purgiés les trovassent, Et fust li sofres sans ardure, Por blanche ou por rouge tainture, Son voloir des metaus auroit Qui ainsinc faire le sauroit. Car d'argent vif fin or font nestre Cil qui d'alquemie sunt mestre; Et pois et color li ajoustent Par choses qui gaires ne coustent. Et d'or fin pierres precieuses Font-il cleres et aviveuses; Et les autres metaus desnuent De lor formes, si qu'il les muent
Ce sont espèces très-changées16979 Ou bien substances dégagées De certains corps, soit par notre art, Soit par Nature d'autre part. Ainsi pourrait des métaux faire Qui des corps les saurait extraire, Puis leur ordure aux ors tirer, Les réduire et les apurer Par affinités régulières A divers corps particulières. De matière une les ors sont, N'importe où Nature les fond. Et tous par diverses manières Dedans les terrestres minières Naissent de soufre et vif argent; La science ainsi nous l'apprend. Tel donc qui saurait, il me semble, Combiner les esprits ensemble Et les contraindre à se mêler, Sans pouvoir après s'envoler, Jusqu'à ce qu'aux corps ils entrassent, Pourvu qu'apurés les trouvassent, Et, du soufre l'ardeur domptant, Les colorer en rouge ou blanc, Aurait par telle connaissance Tous les métaux en sa puissance. Ainsi fin or de vif argent Font naître moult subtilement Par art, sans plus, nul ne le nie, Ceux qui sont maîtres d'alchimie, Puis lui donnent poids et couleur Par choses de mince valeur, Et d'or fin pierres précieuses Refont claires et lumineuses;
En fin argent, par medecines16809 Blanches et tresperçans et fines. Mès ce ne feroient cil mie Qui euvrent de sophisterie; Travaillent tant cum il vivront, Jà Nature n'aconsivront. Nature qui tant est soutive, Combien qu'ele fust ententive A ses euvres que tant amoit, Lasse dolente se clamoit Et si parfondement ploroit, Qu'il n'est cuer qui point d'amor ait, Ne de pitié, qui l'esgardast, Qui de plorer se retardast: Car tel dolor au cuer sentoit D'ung fait, dont el se repentoit, Que ses euvres voloit lessier, Et du tout son penser cessier, Mès que tant solement séust Que congié de son mestre éust: Si l'en voloit aler requerre, Tant li destraint li cuers et serre. Bien la vous vosisse descrire, Mès mi sens n'i porroit soffire, Mi sens! qu'ai-ge dit? c'est du mains, Non feroit voir nus sens humains, Ne par vois vive, ne par notes, Et fust Platon ou Aristotes, Algus, Euclides, Tholomées[6], Qui tant orent de renommées D'avoir esté bon escrivain, Lor engin seroient si vain,
Puis tous les métaux dépouillant17013 De leurs formes, en vif argent Ils les changent par médecines Blanches, pénétrantes et fines. Ce ne peuvent les faux savants Les imposteurs, les charlatans; Qu'ils travaillent toute leur vie, Ils n'atteindront Nature mie. Nature donc se désolait Pour ses œuvres que tant aimait, Et déployait son industrie Pour les conserver à la vie. Mais si profondément pleurait Que nul cœur aimant ne serait Ni piteux, qui voyant la belle N'eût voulu pleurer avec elle; Car telle peine au cœur sentait D'un péché dont se repentait, Qu'elle avait perdu tout courage. Elle eût laissé là son ouvrage Si seulement elle eût pensé Que n'en fût son maître offensé. Peu s'en faut que ne l'en requière, Tant son cœur s'afflige et se serre. Volontiers la peindrais céans, Mais n'y suffirait tout mon sens. Mon sens! qu'ai-je dit? Ni par note Ni de vive voix, Aristote Ni Platon, ni nul sens humain Ne le pourrait, c'est bien certain. Algus, Euclide, Ptolémée[6b] Qui tant avait de renommée D'avoir été bon écrivain, Déploierait son esprit en vain,
S'il osoient la chose emprendre,16841 Qu'il ne la porroient entendre, Ne Pymalion entaillier: En vain se porroit travaillier Parrasius, voire Apellés[7] Que ge moult bon paintre appellés[8], Biautés de li jamès descrivre Ne porroit, tant éust à vivre; Ne Miro, ne Policletus[9], Jamès ne sauroient cest us.

Zeuxis néis........... De cinq puceles prist exemple, Les plus beles que l'en pot querre... Qui devant li se sont tenuës Tout en estant trestoutes nuës... (Page 20, vers 16856.)
XCII Comment le bon paintre Zeuxis Fut de contrefaire pensis La très-grant beaultè de Nature, Et à la paindre mist grant cure. Zeuxis néis par son biau paindre[10] Ne porroit à tel forme ataindre, Qui, por faire l'ymage au temple, De cinq puceles prist exemple, Les plus beles que l'en pot querre Et trover en toute la terre, Qui devant li se sont tenuës Tout en estant trestoutes nuës, Pour soi prendre garde à chascune, S'il trovast nul defaut en l'une, Ou fust sor cors, ou fust sor membre, Si cum Tules le nous remembre Où livre de sa Rétorique, Qui moult est science autentique. Mès ci ne péust-il riens faire Zeuxis, tant séust bien portraire,
S'il osait la chose entreprendre,17047 Tous ils n'y sauraient rien entendre, Ni Pygmalion la tailler. En vain se pourrait travailler Parrhasius; et même Appelle[7b], Que pourtant bon peintre j'appelle[8b], Tant pût-il vivre, sa beauté Ne pourrait peindre en vérité; Non plus Miron ni Polyclète[9b] N'y parviendraient, je le répète
XCII Comment le bon peintre Zeuxis Entreprit d'imiter jadis La très-grand' beauté de Nature Et mit à la peindre grand' cure. Zeuxis, malgré tout son talent[10b], A la peindre fut impuissant. Un jour donc il prit pour modèles Cinq jeunes filles les plus belles Qu'en tout le monde on pût trouver, Pour ses traits au temple graver. Elles se sont tretoutes nues Tout debout devant lui tenues, Afin qu'il pût les observer Et voir s'il leur pourrait trouver (Ainsi Tulle en sa Rhétorique, Qui moult est science authentique, Le rapporte), quelque défaut Sur les membres, le corps, la peau. Mais cependant rien ne put faire Zeuxis, si bien sût-il pourtraire
Ne colorer sa portraiture,16871 Tant est de grant biauté Nature, Zeuxis, non pas trestuit li mestre Que Nature fist onques nestre: Car or soit que bien entendissent Sa biauté toute, et tuit vosissent A tel portraiture muser, Ains porroient lor mains user, Que si très-grant biauté portraire; Nus, fors Diex, ne le porroit faire, Et por ce que, se ge poïsse, Volentiers au mains l'entendisse, Voire escrite la vous éusse, Se ge poïsse, ou ge séusse; Ge méismes i ai musé, Tant que tout mon sens i usé Comme fox et outrecuidiés, Cent tans plus que vous ne cuidiés. Car trop fis grant présumpcion, Quant onques mis m'entencion A si très-haute euvre achever, Qu'ains me poïst le cuer crever, Tant trovai noble et de grant pris La grant biauté que ge tant pris, Que par penser la compréisse Por nul travail que g'i méisse, Ne que solement en osasse Ung mot tinter, tant i pensasse. Si sui du penser recréus, Por ce m'en sui atant téus; Que quant ge plus i ai pensé, Tant ert bele que plus n'en sé. Car Diex, li biaus outre mesure, Quant il biauté mist en Nature,
Et peindre avec habileté,17077 Tant Nature est de grand' beauté. Oui, Zeuxis pas plus que nul maître Que jamais Nature ait fait naître, S'il s'en trouvait un pour l'oser, Avant pourrait ses mains user Que si très-grand' beauté pourtraire, (Nul fors Dieu ne le pourrait faire), Quand même il pourrait du penser Sa beauté tretoute embrasser. Moi-même je n'ai pu, sans feindre, Jusqu'à la concevoir atteindre, Et Nature vous décrirais Si je pouvais ou je savais. A cette tâche surhumaine J'ai cent fois plus perdu de peine, Comme un sot, comme un insensé, Que jamais ne l'eussiez pensé; Car c'était trop d'outrecuidance Que d'avoir conçu l'espérance De si très-haute œuvre achever. Avant le cœur m'eût pu crever Qu'en mon penser même comprisse, Pour nulle peine que je prisse, La très-grand' beauté que je vis, Tant noble était et de grand prix, Ni que seulement en osasse Un mot tinter, tant y pensasse. C'est pourquoi mon esprit vaincu, De guerre lasse, enfin s'est tu. Plus j'y pensais, tant était belle, Plus j'étais impuissant près d'elle; Car Dieu, la suprême beauté, Quand Nature il eut enfanté,
Il en i fist une fontaine16905 Tous jors corant et tous jors plaine, De qui toute biauté desrive; Mès nus n'en set ne fons ne rive: Por ce n'est droit que conte face Ne de son cors, ne de sa face Qui tant est avenant et bele, Cum flor de lis en mai novele; Rose sus rain, ne noif sor branche, N'est si vermeille ne si blanche. Si devroie-ge comparer, Quant ge l'os à riens comparer, Puisque sa biauté ne son pris Ne puet estre d'omme compris.] Quant ele oï ce serement, Moult li fu grant alegement Du grant duel qu'ele demenoit. Por decéue se tenoit, Et disoit: Nature. Lasse! qu'ai-ge fait? Ne me repenti mès de fait Qui m'avenist des lors en ça Que cist biau monde commença, Fors d'une chose solement Où j'ai mespris trop malement, Dont ge me tiens trop à musarde: Et quant ma musardie esgarde, Bien est drois que ge m'en repente. Lasse fole! lasse dolente! Lasse! lasse cent mile fois! Où sera mès trovée fois?
En elle fit une fontaine17111 Toujours courante et toujours pleine D'où découle toute beauté. Et son lit, c'est l'immensité. Comment vouloir que conte fasse Ni de son corps, ni de sa face, Qui plus belle est, je vous le dis, Qu'en mai nouvelle fleurs de lys? Rose ni neige sur la branche N'est si vermeille ni si blanche, Et c'est un crime que d'oser A Nature chose opposer, Sa beauté puisqu'en nulle guise Ne peut être d'homme comprise.] Quand Nature ouït ce serment, Moult lui fut grand allégement Du deuil qui l'avait confondue. Elle se tenait pour déçue, Et disait: Nature. Lasse, qu'ai-je fait? Céans à l'esprit, en effet, Il me revient une méprise, Une faute que j'ai commise, Il y a bien longtemps déjà, Quand ce beau monde commença, Et dont j'aurais dû, sans doutance, Dès longtemps faire pénitence. Oui, j'ai trop, dit-elle, péché, Et quand je songe à mon péché, Bien juste est que je m'en repente. Lasse folle, lasse dolente!
Ai-ge bien ma poine emploiée?16935 Sui-ge bien du sens desvoiée, Qui tous jors ai cuidé servir Mes amis por gré deservir, Et trestout mon travail ai mis En essaucier mes anemis? Ma debonnaireté m'afole. L'Acteur. Lors a mis son prestre à parole, Qui celebroit en sa chapele, Mès ce n'ert pas messe novele, Car tous jors ot fait ce servise Dès qu'il fu prestres de l'église. Hautement, en leu d'autre messe, Devant Nature la déesse, Li prestres qui bien s'acordoit En audience recordoit Les figures représentables De toutes choses corrumpables Qu'il ot escrites en son livre, Si cum Nature les li livre.

Comment Nature la déesse A son bon prestre se confesse. Qui moult doulcement luy enhorte Que de plus plourer se déporte. (Page 26, vers 16955.)
XCIII Comment Nature la déesse A son bon prestre se confesse, Qui moult doulcement luy enhorte Que de plus plourer se déporte. Genius, dist-ele, biau prestre Qui des leus estes diex et mestre,
Lasse, lasse cent mille fois.17141 De moi, c'en est fait, je le vois! Ai-je bien ma peine employée Et me suis-je assez dévoyée. Moi qui tout mon travail ai mis A exhausser mes ennemis, Croyant gagner, en récompense, De mes amis los et fiance? Victime suis de ma bonté. L'Auteur. Lors à son prêtre a tout conté Officiant en sa chapelle; Mais ce n'était messe nouvelle, Car même service il faisait Depuis qu'en son église était. Hautement, au lieu d'autre messe, Devant Nature la déesse, Le prêtre, qui tout connaissait, En audience rappelait Les figures représentables De toutes choses corrompables, Comme Nature lui livrait, Et qu'en son livre il écrivait.
XCIII Comment Nature la déesse A son bon prêtre se confesse, Qui l'exhorte moult doucement De sécher ses pleurs à l'instant. Génius, dit-elle, beau prêtre, De toutes créatures maître,
Et selonc lor propriétés16961 Toutes en euvre les metés, Et bien achevés la besoingne, Si cum à chascun li besoingne, D'une folie que j'ai faite, Dont ge ne me sui pas retraite, Mès repentance moult m'apresse, A vous m'en vuel faire confesse. Genius. Ma dame, du monde roïne, Cui toute riens mondaine encline, S'il est riens qui vous griefve, en tant Que vous en ailliés repentant, Ou que néis vous plaise à dire, De quelconques soit la matire, Soit d'esjoïr, ou de doloir, Bien m'en poés vostre voloir Confesser trestout par lesir, Et ge tout à vostre plesir, Fet Genius, metre y vorrai Tout le conseil que ge porrai, Et celerai bien vostre affaire, Se c'est chose qui face à taire. Et se mestier avés d'assoldre, Ce ne vous doi-ge mie toldre, Mais lessiés ester vostre plor. Nature. Certes, fet-ele, se ge plor, Biaus Genius, n'est pas merveille. Genius. Dame, toutevois vous conseille
Qui selon leurs propriétés17169 Toutes en œuvre les mettez Et leur besogne achevez toute Lorsque suivent la droite route, Le remords me vient oppresser Et me veux à vous confesser D'une faute que j'ai commise Et qui ne me fut pas remise. Génius. Reine du monde, il lui répond, Devant qui tout courbe le front, Si quelque chose vous tourmente Et dont votre cœur se repente, En moi vous pouvez vous fier; Ou s'il vous plaît me confier Quoi que ce soit, plaisir ou peine Vous pouvez, ma très-douce reine Vous confesser tout à loisir, Et moi, tout à votre plaisir, Je célerai bien votre affaire Si c'est chose qu'il faille taire, Fait Génius, et je ferai Pour vous tout ce que je pourrai S'il est besoin de vous absoudre, Je suis tout prêt à m'y résoudre, Mais avant tout ne pleurez plus Nature. Las! dit-elle, beau Génius, Si je pleure, n'est pas merveille. Génius. Dame, pourtant je vous conseille
Que vous voilliez ce plor lessier,16989 Se bien vous volés confessier, Et bien entendre à la matire Que vous m'avés empris à dire: Car grans est, ce croi, li outrages, Que bien sai que nobles corages Ne s'esmuet pas de poi de chose: S'est moult fox qui trobler vous ose. Mès sans faille il est voir que fame Legierement d'ire s'enflame[11].Voir la note [Virgiles méismes tesmoingne, Qui moult congnut de lor besoingne, Que jà fame n'iert tant estable, Qu'el ne soit diverse et muable, Et si rest trop ireuse beste. Salemon dist qu'onc ne fut teste Sor teste de serpent crueuse, Ne riens de fame plus ireuse; N'onc riens, ce dist, n'ot tant malice. Briefment, en fame a tant de vice, Que nus ne puet ses meurs pervers Conter par rimes, ne par vers: Et si dist Titus-Livius Qui bien congnut quex sunt li us Des fames, et quex les manieres, Que vers lor meurs nules prieres Ne valent tant comme blandices, Tant sunt decevables et nices, Et de flechissable nature. Si redist aillors l'Escriture Que de tout le femenin vice, Li fondement est avarice. Et quiconques dit à sa fame Ses secrez, il en fait sa dame.
D'abord de vos larmes cesser,17197 Et si voulez vous confesser, Exposez-moi donc tire à tire Tout ce que vous avez à dire. Grande est, je crois, votre douleur, Car bien sais-je que noble cœur Ne s'émeut pas de peu de chose. Bien fol est qui troubler vous ose. Avouons-le, femme pourtant S'emporte bien légèrement[11b]. [A Virgile je m'en réfère Qui moult connut leur caractère: Cœur de femme, dit-il, est changeant, Capricieux et inconstant. Femme est trop irascible bête; Et Salomon dit que sa tête Est pis que tête de serpent, Et qu'il n'est rien de plus méchant; Rien, dit-il, n'eut tant de malice; Bref, en la femme est tant de vice, Que nul ne peut ses us pervers Conter par rimes ni par vers. Tite-Live, qui leurs manières Savait et leurs mœurs tout entières, Dit que, pour les séduire, rien Ne réussit oncques si bien Que propos flatteurs et que fables, Tant frivoles et décevables Et tant fragiles sont leurs cœurs. Et l'Écriture ajoute ailleurs Que de tout le féminin vice Le fondement c'est l'avarice. Et quiconque à sa femme dit Ses secrets, dès lors s'asservit.
Nus homs qui soit de mere nés,17023 S'il n'est yvres ou forsenés, Ne doit à fame réveler Nule riens qui face à celer, Se d'autrui ne le vuet oïr. Miex vaudroit du païs foïr, Que dire à fame chose à taire, Tant soit loial ne débonnaire; Ne jà nul fait secré ne face, S'il voit fame venir en place: Car s'il i a peril de cors, El le dira, bien le recors, Combien que longuement atende; Et se nus riens ne l'en demande, Le dira-ele vraiement, Sans estrange amonestement: Por nule riens ne s'en teroit, A son avis morte seroit, Se ne li sailloit de la bouche, S'il i a peril ou reprouche. Et cil qui dit le li aura, S'il est tex, puis qu'el le saura, Qu'il l'ose après ferir ne batre, Une fois, non pas trois ne quatre, Jà si-tost ne la touchera, Cum ele li reprouchera, Mais ce sera tout en apert. Qui se fie en fame, il se pert, Et li las qui en li se fie, Savés-vous qu'il fait? il se lie Les mains, et se cope la geule[12]: Car s'il une fois toute seule Ose jamès vers li grocier, Ne chastoier, ne corrocier,
Car aucun homme né de mère,17231 S'il n'est ivre ou de sens n'a guère, Ne doit à femme révéler Nulle chose bonne à celer, S'il ne veut pas qu'elle soit sue, Tant soit sa loyauté connue. Mieux lui vaudrait le pays fuir Qu'à femme un secret découvrir; Que rien de secret il ne fasse Non plus, si vient femme en la place, Car en allât-il de ses jours, Elle ne se taira toujours Combien que longuement attende. Pas n'est besoin qu'on lui demande, Bien le dira-t-elle vraiment, Sans qu'on la prie, un beau moment. Pour rien au monde nulle femme Ne se tairait, non, sur mon âme; A son avis, morte serait, Si de la bouche son secret Ne lui sortait, dût-elle même Se jeter en péril extrême. Et celui qui livré l'aura, Une fois qu'elle le saura, S'il l'ose après férir ou battre Une fois, non pas trois ni quatre, Aussitôt qu'il la touchera, Lors elle lui reprochera Ouvertement à voix jolie; Car l'homme en femme qui se fie Se perd, et le malheureux, las! Savez-vous ce qu'il fait? les bras Il se lie et se clot la gueule[12b], Car rien qu'une fois, une seule,
Il met en tel peril sa vie.17057 S'il a du fait mort deservie, Que par le col le fera pendre, Se li juge le puéent prendre; Ou murdrir par amis privés, Tant est à mal port arrivés.
XCIV Cy dit, à mon intention[13], La meilleure introduction Que l'en peut aux hommes apprendre. Pour eulx bien garder et deffendre Que nulles femmes leurs maistresse; Ne soyent, quant sont jangleresses. Mès li fox, quant au soir se couche, Et gist lez sa fame en sa couche Où reposer ne puet ou n'ose, Qu'il a fait espoir quelque chose, Ou vuet par aventure faire Quelque murdre ou quelque contraire Dont il craint la mort recevoir, Se l'en le puet aparcevoir, Et se torne, plaint et sopire, Et sa fame vers soi le tire, Qui bien voit qu'il est à mesese, Si l'aplaingne et acole et bese, Et le couche entre ses mameles. La Femme qui parle à son Mary. Sire, dist-ele, quex noveles?
Si jamais il l'ose gronder,17265 La châtier, la gourmander, Il risque fort son existence, Car s'il mérite la potence, Au juge elle le livrera, Haut et court pendre le fera, Ou par amis privés occire, Tant il prend des chemins le pire.
XCIV Ci dit, à mon intention[13b], La meilleure introduction Que l'on puisse aux hommes apprendre, Pour les garder et les défendre De fourbe maîtresse choisir Qui les puisse vendre et trahir. Mais quand le fol au soir se couche, Près de sa femme, dans sa couche, Où ne peut ni n'ose dormir (Car peut-être il vient d'accomplir Quelque méfait ou se dispose A quelque meurtre ou male chose, Dont il craint la mort recevoir Si l'on vient à l'apercevoir), Et se tourne et plaint et soupire. Lors vers soi sa femme l'attire, Qui bien voit qu'il a du chagrin, L'accole et le baise et le plaint, Et le couche entre ses mamelles. La femme qui parle à son mari. Sire, lui dit, quelles nouvelles?
Qui vous fait ainsinc sospirer,17083 Et tressaillir et revirer? Nous sommes or privéement Ici nous dui tant solement Les personnes de tout le monde, Vous li premiers, ge la seconde, Qui miex nous devons entr'amer De cuer loial fin sans amer; Et de ma main, bien m'en remembre, Ai fermé l'uis de nostre chambre, Et les parois, dont miex les proise, Sunt espesses demie toise, Et si haut resunt li chevron, Que tuit séurs estre devon; Et si sommes loing des fenestres, Dont moult est plus séurs li estres Quant à nos secrez descovrir: Si ne les a pooir d'ovrir, Sans despecier, nus hons vivant Ne plus que puet faire li vent. Briefment cis leus n'a point d'oïe, Vostre vois ne puet estre oïe Fors que de moi tant solement; Por ce vous pri piteusement Par amor, que tant vous fiés En moi, que vous le me diés. Le Mary. Dame, dist-il, se Dieu me voie, Por nule riens ne le diroie, Car ce n'est mie chose à dire.
Qui vous fait ainsi soupirer17293 Et tressaillir et revirer? Ne sommes-nous de tout le monde, Vous le premier, moi la seconde, Qui mieux nous devons entr'aimer De loyal cœur sans rien d'amer? Céans nous sommes, il me semble, Tous deux tant seulement ensemble, Et j'ai fermé, bien m'en souvient, Tous les huis de ma propre main; Épaisse d'une demi-toise, La muraille n'est pas sournoise, Et tant hauts je vois les chevrons, Qu'être tranquilles nous devons. Des fenêtres si loin nous sommes, A l'abri du regard des hommes, Que vous pouvez tout à loisir Votre secret me découvrir. N'ayez crainte qu'on nous entende; Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende Ces gros murs, nul homme vivant Ne peut faire plus que le vent. Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe; Votre voix ne peut être ouïe, Sinon de moi tant seulement. Aussi vous prié-je humblement, Par notre amour, d'avoir, beau sire, En moi fiance et tout me dire. Le Mari. Dame, dit-il, par Dieu, jamais Pour rien je ne vous le dirais; Ce n'est pas une chose à dire.
La Femme. Avoi, dist-ele, biau douz Sire!17112 M'avés-vous donc soupeçonneuse, Qui sui vostre loial espeuse? Quant par mariage assemblasmes, Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes De sa grace aver ne eschar, Nous fist deus estre en une char; Et quant nous n'avons char fors une, Par le droit de la loi commune, N'il ne puet en une char estre Fors que uns cuers à la senestre: Tuit ung sunt donques li cuers nostre, Le mien avés, et ge le vostre: Riens ne puet donc où vostre avoir, Que li miens ne doie savoir. Por ce vous pri que le me dites, Par guerredon et par merites; Car jamès joie où cuer n'aurai Jusqu'à tant que ge le saurai; Et se dire nel' me volés, Ge vois bien que vous me bolés; Si sai de quel cuer vous m'amés, Qui douce amie me clamés, Douce seur et douce compaingne. A cui parés-vous tel chataingne? Certes se nel' me gehissiés, Bien pert que vous me traïssiés; Car tant me sui en vous fiée, Puis que m'éustes affiée, Que dit vous ai toutes les choses Que j'oi dedans mon cuer encloses.
La Femme. Hélas, dit-elle, beau doux sire,17324 De votre femme en vil époux La loyauté soupçonnez-vous? Quand tous deux nous nous mariâmes, Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes De sa grâce si généreux, Nous fit être en une chair deux, Et puisque chair nous n'avons qu'une Par le droit de la loi commune, Nos deux cœurs, soyez-en certain, Doivent battre en un même sein; Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre, Le mien avez et moi le vôtre. Rien ne peut donc le vôtre avoir Que le mien ne doive savoir. Dites-le moi, je vous en prie, Par amour et sans tromperie, Car jamais joie au cœur n'aurai Jusqu'à tant que je le saurai. Si vous refusez de le dire, C'est qu'alors vous me trompez, sire. Je sais de quel cœur vous m'aimez, Vous qui douce sœur me nommez, Douce compagne et douce amie. Or tels marrons ne cuisent mie Pour moi. Car si vous vous cachez, C'est qu'à me trahir vous cherchez, Moi qui vous dis tretoutes choses Pourtant, dedans mon cœur encloses! Du jour où nous fûmes unis, Tant fiée en vous je me suis,
Si lessai por vous pere et mere,17143 Oncles, neveus, serors et frère, Et tous amis et tous parens, Si cum il est or aparens. Certes moult ai fait mauvès change, Quant si vers moi vous truis estrange, Que ge plus aim que riens qui vive; Et tout ne me vaut une cive, Qui cuidiés que tant mespréisse Vers vous, que vos secrés déisse: C'est chose qui ne porroit estre; Par Jhesu-Crist le roi célestre, Qui vous doit miex de moi garder? Plaise-vous au mains regarder, Se de loiauté rien savés, La foi que de mon cors avés: Ne vous soffist pas bien cis gages, En volés-vous meillors hostages? Donc sui-ge des autres la pire, Se vos secrez ne m'osés dire. Ge voi toutes ces autres fames Qui sunt de lor hostiez si dames, Que lor maris en eus se fient Tant que tous lor secrez lor dient. Tuit à lor fames se conseillent, Quant en lor liz ensemble veillent, Et privéement se confessent, Si que riens à dire ne lessent; Et plus sovent, c'est chose voire, Qu'il ne font néis au provoire: Par eus-méismes bien le sai, Car maintes fois oï les ai; Qu'el m'ont tretuit recongnéu Quanqu'el ont oï et véu,
Que j'ai laissé pères et mères,17355 Oncles, neveux, et sœurs et frères, Tous mes amis, tous mes parents, Comme vous le voyez céans. J'ai peu gagné certes au change, Quand tant vers moi vous trouve étrange Vous que j'aime par dessus tout! Tout cela ne me vaut un clou, De moi tant puisqu'on se méfie Qu'un secret on ne me confie. Vous avez peur d'être trahi! Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ, Qui mieux que moi vous doit en garde Avoir? que votre cœur regarde, Et vous verrez, loyal époux, Que mon corps est tretout à vous, Et si ne vous suffit ce gage, Puis-je trouver meilleur otage? Près des autres suis-je si bas, Que vos secrets ne sache pas? Je vois toutes ces autres femmes, Qui si bien sont chez elles dames Que les secrets de leurs époux Au moins elles connaissent tous. Tous à leurs femmes se conseillent, Quand en leur lit ensemble veillent, Et se confessent privément Sans rien se taire aucunement, Et mieux, et plus souvent peut-être Qu'ils ne le font même à leur prêtre. D'elles-mêmes bien je l'apprends, Car maintes fois l'une j'entends Me raconter en confidence Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,
Et tout néis quanqu'eles cuident,17177 Ainsinc se purgent et se vuident. Si ne sui-ge pas lor pareille, Nule vers moi ne s'apareille, Car ge ne sui pas jangleresse, Vilotiere, ne tenceresse; Ains sui de mon cors prodefame, Comment qu'il aut vers Diex de l'ame. Jà n'oïstes-vous onques dire Que j'aie fait nul avoutire, Se li fol qui le vous conterent, Par mauvestié nel' controverent. Ne m'avés-vous bien esprovée? Où m'avés-vous fauce trovée? Après, biau Sire, regardés Comment vostre foi me gardés. Certes, malement mespréistes, Quant anel où doi me méistes, Et vostre foi me fiançastes: Ne sai comment faire l'osastes. S'en moi ne vous osés fier, Qui vous fist à moi marier? Por ce pri que la vostre fois Me soit sauve au mains ceste fois, Et loiaument vous asséure, Et promet et fiance et jure Par le benéuré saint Pierre, Que ce sera chose souz pierre. Certes moult seroie ore fole, Se de ma bouche issoit parole Dont éussiés honte et damage: Honte feroie à mon linage, C'onques nul jor ne diffamoi, Et tout premierement à moi.
Tout ce qu'elle a pu voir, ouïr,17389 Quand il lui plaît son cœur m'ouvrir. Mais point ne suis de ces bavardes, Ces hypocrites, ces paillardes; Vous n'allez pas me comparer A cela, j'ose l'espérer; Car de corps je suis prude femme, Et Dieu seul peut sonder mon âme. Or jamais vous n'avez appris Que j'aie adultère commis, Ou bien les fous qui le contèrent Par méchanceté l'inventèrent. M'avez-vous pu fausse trouver Quand il vous plut de m'éprouver? Et comment votre foi, beau sire, M'avez gardé, je vais le dire. Quand l'anneau me mîtes au doigt Et me promites votre foi, Vous étiez menteur et faussaire, Ne sais comment l'osâtes faire. Si n'osez en moi vous fier, Qui vous fit à moi marier? Qu'une fois, je vous en conjure, Votre foi soit sincère et pure, Et je vous jure désormais Et loyalement vous promets, Au nom du bienheureux saint Pierre, Que ce sera chose sous pierre. Il serait certe à moi bien sot, Si sortait de ma bouche un mot Dont vous eussiez honte et dommage. Je ferais honte à mon lignage Que ne déshonorai jamais, Que je sache, et j'en pâtirais,
L'en seult dire, et voirs est sans faille,17211 Que trop est fox qui son nez taille, Sa face a tous jors deshonore: Dites-moi, se Diex vous secore, Ce dont vos cuers se desconforte, Ou se ce non, vous m'avés morte. Genius. Lors li debaille et pis et chief, Et puis le baise de rechief, Et plore sor li lermes maintes, Entre les baiseries faintes.
XCV Comment le fol Mary couart Se met dedans son col la hart, Quant son secret dit à sa Fame, Dont pert son corps, et elle s'ame. Adonc li meschéans li conte Son grant damage et sa grant honte, Et par sa parole se pent; Et quant dit l'a, si s'en repent; Mès parole une fois volée Ne puet plus estre rapelée. Lors li prie qu'ele se taise, Cum cil qui plus est à mesaise C'onques avant esté n'avoit, Quant sa fame riens n'en savoit. Et cele li redist sans faille Qu'el s'en taira, vaille que vaille.
Au surplus, la première, sire.17423 J'entends une vérité dire Souvent et bien la retenez: Fol est qui se coupe le nez; Sa face à toujours déshonore. A Dieu si vous croyez encore, Dites-moi ce dont vous souffrez, Ou sinon morte me verrez. Génius. Lors sein et tête lui découvre, Déréchef de baisers le couvre, Et puis de pleurs l'inonde maints Au milieu de cent baisers feints.
XCV Comment le fol mari couard Lui-même au col se met la hart, Quand son secret dit à sa femme, Dont perd son corps, elle son âme. Lors lui conte le malheureux Sa grand' honte, son cas affreux; Dès lors il a livré sa tête. A peine dit, il le regrette; Mais un mot, sitôt envolé, Ne peut plus être rappelé. Lors il priera qu'elle se taise, Car il est à plus grand mésaise Que jamais avant il n'était, Quand sa femme rien ne savait. Bien lui promet-elle sincère, Vaille que vaille, de se taire;
Mès li chetis, que cuide-il faire?17237 Il ne puet pas sa langue taire, Or tent à l'autrui retenir! A quel chief en cuide-il venir? Or se voit la dame au deseure, Et set que de quelconques heure L'osera mès cil corrocier, Ne contre li de riens grocier; Mu le fera tenir et coi, Qu'ele a bien matire de quoi. Convenant, espoir, li tendra, Tant que corrous entr'eus vendra, Encore s'ele tant atent: Mès envis atendra jà tant Que moult ne li soit grant grevance, Tant aura le cuer en balance. Et qui les hommes ameroit, Cist sermon lor préescheroit, Qui bien fait en tous leus à dire, Por ce que chascuns hons s'i mire, Por eux de grant peril retraire. Si porroit-il, espoir, desplaire As fames qui tant ont de jangles; Mès vérités ne quiert nus angles. Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14], Se vos cors amés et vos âmes; Au mains que jà si mal n'ovrés Que vos secrez lor descovrés, Que dedens vos cuers estuiés. Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés, Fuiés, enfans, fuiés tel beste, Gel' vous consel et amoneste Sans décepcion et sans guile, Et notés ces vers de Virgile,
Mais où pense-t-il en venir?17451 Comment langue d'autrui tenir Quand on ne sait la sienne taire? Le chétif, que pense-t-il faire? Or la dame a pris le dessus Et sait bien qu'il n'osera plus Désormais lui chercher querelle, Ni lutter à nul jour contre elle. Muet le tiendra-t-elle et coi, Car elle a matière de quoi. Peut-être bien se taira-t-elle Jusqu'à la prochaine querelle, Si même elle attend jusque-là. Mais à grand' peine elle attendra, Et non sans cruelle souffrance, Tant aura le cœur en balance; Et qui les hommes aimerait, Ce sermon il leur prêcherait, Qui par tous lieux est bon à dire, Pour que chacun se puisse instruire Et ce grand péril éviter. Par contre, il pourrait exciter De toutes femmes la colère, Femmes à langue de vipère; Mais vérité fuit les détours. Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14b], Si vous aimez vos corps, vos âmes, Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; Au moins gardez-vous bien jamais De leur dévoiler les secrets Cachés dans le fond de votre âme. Fuyez, fuyez, fuyez la femme, Enfants, telle bête fuyez; A ma parole vous fiez,
Mès qu'en vos cuers si les fichiés,17271 Qu'il n'en puissent estre sachiés: Enfans qui coilliés les floretes, Et les freses fresches et netes, Ci gist li frois serpens en l'erbe[15]: Fuiés, enfans, car il enherbe Et empoisonne et envenime Tout homme qui de li s'aprime. Enfans qui les flors alés querre, Et les freses naissans sus terre, Li mau serpent refroidissant Qui se vet ici tapissant, La malicieuse coluevre Qui son venin repont et cuevre, Et le muce souz l'erbe tendre, Jusqu'à tant que le puisse espendre Por vous decevoir et grever, Pensés, enfans, de l'eschever. Ne vous i lessiés pas haper, Se de mort volés eschaper: Car tant est venimeuse beste Par cors, et par queuë, et par teste, Que se de li vous aprochiés, Tost vous troverés entechiés; Qu'el mort et point en traïson Quanqu'el ataint sans garison; Car de cesti venin l'ardure Nus triades n'en a la cure: Rien n'i vaut herbe ne racine, Sol foïr en est medicine. Si ne di-ge pas toutevoie (N'onc ne fu l'entencion moie) Que les fames chieres n'aiés, Ne que si foïr les doiés,
Sans feinte comme à l'Évangile.17483 Puis notez ces vers de Virgile, Et dedans vos cœurs les fichez Si bien qu'ils n'en soient arrachés: Enfants, qui cueillez les fleurettes Et les fraises fraîches et nettes, En l'herbe git le froid serpent[15b]. Fuyez, enfants, car de sa dent Il envenime, il empoisonne Quiconque auprès de lui buissonne. Enfants, qui les fleurs savourez Et les fraises dessus les prés, Le méchant serpent froid et sombre Qui rampe et se tapit dans l'ombre, Et la couleuvre emmi le thym Qui distille son noir venin Et le tient prêt sous l'herbe tendre, Jusqu'à ce que le puisse épandre Sur vous, pour vous faire mourir, Enfants, ne songez qu'à les fuir. Car tant est venimeuse bête Par le corps, la queue et la tête, Que si vous vous en approchiez, Soudain vous en seriez souillés. Enfants, évitez sa morsure, En nul remède n'y sais cure, Car elle mord en trahison Sans nul espoir de guérison; Rien n'y fait herbe ni racine; Je ne sais d'autre médecine Que de la fuir incontinent. De ce que j'ai dit ci-devant, N'allez pas toutefois déduire (Car ce jamais ne voulus dire,)
Que bien avec eus ne gisiés;17305 Ains commant que moult les prisiés, Et par raison les essauciés, Bien les vestés, bien les chauciés[16], Et tous jors à ce laborés, Que les servés et honorés Por continuer vostre espiece, Si que la mort ne la despiece; Mès jà tant ne vous y fiés, Que chose à taire lor diés. Bien soffrés que voisent et viengnent, La mesnie et l'ostel maintiengnent, S'el sevent à ce metre cure; Ou s'il avient par aventure Que sachent achater et vendre, A ce puéent-el bien entendre; Ou s'el sevent aucun mestier, Facent-le, s'el en ont mestier, Et sachent les choses apertes Qui n'ont mestier d'estre covertes. Mès se tant vous habandonnés Que trop de pooir lor donnés, A tart vous en repentirés, Quant lor malice sentirés. L'Escriture néis nous crie Que se la fame a seignorie, Ele est à son mari contraire, Quant el li voit riens dire ou faire. Prenés-vous garde toutevoie Que l'ostel n'aille à male voie; Car l'en pert bien en meillor garde. Qui sages est, sa chose garde.
Que femmes chères n'ayez point,17519 Et que toutes fuyez au point De ne plus coucher avec elles. Aimez dames et damoiselles, Et par raison les exhaussez, Bien les vêtez, bien les chaussez, Et pour perpétuer l'espèce, Que la Mort constamment dépèce, Vous ne devez tous aspirer Qu'à les servir, les honorer; Mais jamais n'allez pour leur plaire Jusqu'à leur dire chose à taire. Laissez-les aller et venir Et toute la maison tenir S'elles savent y mettre cure. Ou s'il advient, par aventure, Qu'elles sachent vendre, acheter, Laissez-les donc se contenter; Et si le moindre métier savent, Maladroits ceux qui les entravent. Bref, elles peuvent se mêler De tout, sauf ce qu'il faut celer; Mais si vous faites l'imprudence De leur donner trop de puissance, Bientôt vous en repentirez, Quand leur malice sentirez. L'Écriture même confesse Que quand la femme est la maîtresse, Que dise ou fasse le mari, Elle se met encontre lui. Mais veillez que ne se dévoie La maison en mauvaise voie; On trompe le meilleur gardien. Le sage, lui, garde son bien.
Et vous qui avés vos amies,17337 Portés lor bonnes compaignies; Bien affiert qu'el sachent chascunes Assés des besoingnes communes. Mès se preus estes et senés, Quant entre vos bras les tenés, Et les acolés et baisiés, Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17]. Pensés de vos langues tenir, Car riens n'en puet à chief venir Quant des secrez sunt parçonieres, Tant sunt orguilleuses et fieres, Et tant ont les langues cuisans, Et venimeuses et nuisans. Mès quant les fox sunt là venu, Qu'il sunt entre lor bras tenu, Et que les acolent et baisent, Entre les gieus qui tant lor plaisent, Lors n'i puet riens avoir celé, Là sunt li secré revelé; Là se descuevrent li mari Dont puis sunt dolent et marri. Tuit encusent ci lor pensé, Fors li sage bien apensé. Dalida la malicieuse, Par flaterie venimeuse, A Sanson qui tant ert vaillans, Tant preus, tant fors, tant bataillans, Si cum el le tenoit forment Soef en son giron dormant, Copa ses chevex o ses forces, Dont il perdi toutes ses forces, Quant de ses crins le depela, Et tous secrez li révéla,
Et vous qui avez vos amies,17553 Faites-leur bonnes compagnies; Confiez-leur donc, au besoin, De quelques intérêts le soin. Mais êtes-vous prudent et sage? Lorsque pris d'amoureuse rage, Les accolez et les baisez, Taisez-vous, taisez-vous, taisez. Quand des secrets sont familières Tant sont orgueilleuses et fières, Que rien de bon n'en peut venir, Sachez donc vos langues tenir; Car leurs langues sont trop cuisantes Et venimeuses et nuisantes. Mais quand les fous sont là venus, Qu'ils sont entre leurs bras tenus, Qu'elles les accolent et baisent En mille jeux qui tant leur plaisent, Ils n'ont plus rien lors de celé, Et tout secret est révélé. Les sages seuls leurs pensers voilent, Les fous à l'envi les dévoilent; Là se trahissent les maris Dont puis sont dolents et marris. Dalila la malicieuse, Par sa caresse venimeuse, Tondit à Samson le vaillant, Le preux, le fort, le bataillant, Tous les cheveux avec ses forces, Dont il perdit toutes ses forces, Un jour que le tenait dormant En son giron paisiblement. Trop fol il fut quand à la belle, N'ayant rien de caché pour elle,
Que li fox contés li avoit,17371 Qui riens celer ne li savoit. Mès n'en vuel plus d'exemples dire, Bien vous puet ung por tous soffire. Salemon néis en parole, Dont ge vous dirai la parole Tantost, por ce que ge vous ain: De cele qui te dort où sain Garde les portes de ta bouche, Por foïr péril et reprouche[18]. Cest sermon devroit préeschier Quicunques auroit homme chier, Que tuit de fames se gardassent, Si que jamès ne s'i fiassent.] Si n'ai-ge pas por vous ce dit, Car vous avés sans contredit Tous jors été loiale et ferme. L'Escriture néis afferme, Tant vous a donné Diex sens fin, Que vous estes sages sans fin. L'Acteur. Genius ainsinc la conforte, Et de quanqu'il puet li enhorte Qu'el laist du tout son duel ester: Car nus ne puet riens conquester En duel, ce dist, ne en tristece: C'est une chose qui moult blece, Et qui, ce dist, riens ne profite. Quant il ot sa volenté dite, Sans plus faire longue prière, Il s'asiet en une chaiere
Tous ses secrets il ne cela;17587 Car tous elle les révéla, Et la traîtresse, la parjure, Le pela de sa chevelure. Or cet exemple vous suffit; Autant que tous seul il en dit. Et Salomon parle de même; Je vais, parce que je vous aime, Citer son précepte divin: «A celle qui dort sur ton sein Les portes de ta bouche accroche, Pour fuir et péril et reproche[18b].» Oui, quiconque aurait l'homme cher Lui devrait ce sermon prêcher Que tous des femmes se gardassent Et que jamais ne s'y fiassent.] Mais ceci pour vous n'ai pas dit, Car vous avez, sans contredit, Toujours été loyale et pure. Du reste, affirme l'Écriture, Tant Dieu vous a donné sens fin Que vous êtes sage sans fin. L'Auteur. Génius ainsi la conforte Et tant qu'il peut Nature exhorte A sa peine et ses pleurs tarir; Car nul ne peut rien obtenir Par deuil, dit-on, ni par tristesse. C'est une chose qui moult blesse Et qui jamais n'a profité. Quand il eut dit sa volonté, Sans plus faire longue prière, Il s'assied dedans une chaire
De jouste son autel assise,17401 Et Nature tantost s'est mise A genous devant le provoire. Mès sans faille, c'est chose voire, Qu'el ne puet son duel oblier, N'il ne l'en vuet jà plus prier, Qu'il i perdroit sa poine toute; Ains se taist, et la Dame escoute, Qui dit par grant devocion, En plorant, sa confession, Que ge ci vous aporte escrite Mot à mot si comme el l'a dite.
XCVI Entendez icy par grant cure La confession de Nature. Cil Diex qui de bonté habonde, Quant il si bien fist ce biau monde. Dont il portoit en sa pensée La belle forme porpensée Tous jors en pardurableté Ains qu'ele éust dehors esté: Car là prist-il son exemplaire, Et quanqu'il li fu necessaire; Car s'il aillors le vosist querre, Il n'i trovast ne ciel ne terre, Ne riens dont aidier se péust, Que nule riens dehors éust. Car de noient fist tout saillir Cil à qui riens ne puet faillir; N'onc riens ne le mut à ce faire Fors sa volenté debonnaire,
Près de l'autel, serein et doux.17619 Et tantôt s'est mise à genoux Nature devant le bon prêtre. Mais las! il faut le reconnaître, Son deuil ne sait-elle oublier, Et lui ne l'en veut plus prier, Car il perdrait sa peine toute, Mais se tait et la dame écoute, Qui dit, par grand' dévotion, En pleurant, sa confession Qu'ici je vous rapporte écrite Mot à mot, comme elle l'a dite.
XCVI Entendez ici par grand' cure La confession de Nature. Quand Dieu, qui est toute bonté, Fit le monde et l'immensité, Dont il portait en sa pensée La belle figure tracée, Toujours de toute éternité, Avant qu'elle eût parfaite été (C'est là qu'il puisa son modèle Et la matière originelle, Car ciel ni terre il n'eût trouvé, En vain eût-il tout observé, Ni rien dont chose pût éclore, Puisque rien n'existait encore; Car du néant fit tout jaillir Dieu à qui rien ne peut faillir. Et rien non plus ne lui fit faire Fors sa volonté débonnaire,
Large, cortoise, sans envie,17431 Qui fontaine est de toute vie. Et le fist au commencement D'une mace tant solement Qui toute ert en confusion, Sans ordre et sans distinccion: Puis la devisa par parties Qui puis ne furent departies, Et tout par nombres asomma, Et set combien en la somme a; Et par raisonnables mesures Termina toutes les figures, Et les fist en rondece estendre Por miex movoir, por plus comprendre, Selonc ce que movables furent, Et comprenables estre durent; Et les mist en leus convenables, Selonc ce qu'il les vit metables. Les legieres en haut volerent, Les pesans où centre avalerent, Et les moiennes où mileu. Ausinc sunt ordené li leu Par droit compas, par droite espace. Cis Diex méismes, par sa grace, Quant il i ot, par ses devises, Ses autres creatures mises, Tant m'ennora, tant me tint chiere, Qu'il m'establi sa chamberiere; Servir m'i laisse et laissera Tant cum sa volenté sera. Nul autre droit ge n'i reclame, Ains le merci quant il tant m'ame, Que si très povre damoisele A si grant maison et si bele.
Large, courtoise et sans dépit,17649 Source unique de ce qui vit), Il le fit à travers l'espace, D'abord seulement d'une masse Qui n'était que confusion, Sans ordre et sans distinction. Puis la divisa par parties, Qui puis ne furent désunies, Et tout par ordre les rangea, Et sait combien il y en a: Et par raisonnables mesures Termina toutes les figures Et les fit en un cercle asseoir Pour plus comprendre et mieux mouvoir, Selon ce que muables furent Et comprenables être durent, Puis mit en convenables lieux Selon que devaient être mieux. Les légères en haut volèrent, Lourdes au centre dévalèrent Et les moyennes au milieu. Ainsi le monde ordonna Dieu Par droit compas, par droit espace. Enfin quand il eut par sa grâce Tout le reste distribué Des créatures, à son gré, Tant il m'honora, me tint chère, Qu'il m'établit sa chambrière; Servir m'y laisse et laissera Tant que sa volonté sera. Nul autre droit je ne réclame, Mais le bénis de ce que dame Si pauvre ait, en toute saison, Si grande et si belle maison.
Il si grant sire tant me prise,17465 Qu'il m'a por chamberiere prise. Por chamberiere! certes vaire, Por connestable, et por vicaire[19], Dont ge ne fusse mie digne, Fors par sa volenté bénigne. Si gart, tant m'a Diex honorée, La bele chaéne dorée[20] Qui les quatre elemens enlace Tretous enclins devant ma face; Et me bailla toutes les choses Qui sunt en la chaéne encloses, Et commanda que ges gardasse, Et les formes continuasse; Et volt que toutes m'obéissent, Et que mes rieules ensivissent, Si que jamès nes obliassent, Ains les tenissent et gardassent A tous jors pardurablement. Si font-il voir communément: Toutes i metent bien lor cure, Fors une sole créature[21]. Du ciel ne me doi-ge pas plaindre, Qui tous jors torne sans soi faindre, Et porte en son cercle poli Toutes les estoiles o li, Estincelans et vertueuses Sor toutes pierres précieuses. Va-s'en le monde déduiant, Commençant son cours d'orient, Et par occident s'achemine, Ne de torner arrier ne fine, Toutes les roës ravissant Qui vont contre li gravissant
Lui, si grand sire, tant me prise17683 Qu'il m'a pour chambrière prise. Sa chambrière! oui, par ma foi, Son connétable, son bras droit[19b], Jamais je n'en eusse été digne, Fors par sa volonté bénigne. Voyez donc, je garde d'abord La belle chaîne aux anneaux d'or[20b], Qui les quatre éléments enlace Tous inclinés devant ma face; Puis toute chose il me bailla Qu'emmi la chaîne il enferma Et voulut que je les gardasse Et les formes continuasse; Toutes me doivent obéir, Par mes lois se laisser régir Sans jamais en oubli les mettre, Mais les garder et s'y soumettre A toujours éternellement. Elles le font communément, Toutes y mettent bien leur cure, Fors une seule créature[21b]. Ainsi, du beau ciel, tout d'abord, Si je me plaignais, j'aurais tort, Lui qui toujours tourne sans feindre Et sans jamais mes lois enfreindre, Et porte en son cercle poli Les étoiles avecque lui, Plus brillantes, plus lumineuses Que toutes pierres précieuses. Son cours commence à l'orient; Il s'en va le monde égayant Et vers l'occident s'achemine, Et son cours oncques ne termine,
Por son movement retarder;17499 Mès ne l'en puéent si garder Que jà por eus corre si lans, Qu'il n'ait en trente-six mil ans[22], Por venir au point droitement Où Diex le fist premierement, Ung cercle acompli tout entier Selonc la grandeur du sentier Du zodiaque à la grant roë, Qui sor li d'une forme roë. C'est li ciex qui cort si à point, Que d'error en son cors n'a point. Aplanos por ce l'apelerent Cil qui point d'error n'i troverent: Car aplanos vaut en gregois Chose sans error en françois. Si n'est-il pas véu par homme Cis autres ciex que ge ci nomme; Mès Raison ainsinc le li prueve, Qui les desmonstroisons i trueve. Ne ne me plaing des sept planetes, Cleres et reluisans et netes Par tout le cors de soi chascune. Si semble-il as gens que la lune Ne soit pas bien nete ne pure, Por ce qu'el pert par leus oscure; Mès c'est par sa nature double, Qu'el pert par leus espesse et trouble. D'une part luit, d'autre part cesse, Por ce qu'ele est clere et espesse[23]; Si li fait sa luor perir, Si que ne puet pas referir[24] La clere part de sa sustance, Les rais que li solaus i lance,
Tretous les cercles ravissant17717 Qui vont contre lui gravissant Afin d'attarder sa carrière. Mais, vains efforts! ils ont beau faire, Ils n'empêcheront à nul temps Qu'il n'ait en trente-six mille ans[22b], Pour regagner la même place Où Dieu le créa dans l'espace, Un cercle accompli tout entier, Suivant la largeur du sentier Du zodiaque au cercle immense Qui, sans changer, sur lui s'avance. Le ciel marche si bien à point Que d'erreur en son cours n'a point. Aplanos pour ce l'appelèrent Ceux qui point d'erreur n'y trouvèrent; Car aplanos vaut en grégeois Chose sans erreur en françois. Oncques certes n'aperçut l'homme Cet autre ciel qu'ici je nomme, Mais le lui prouve ainsi Raison Par pure démonstration. Je ne me plains des sept planètes Non plus, claires, luisantes, nettes, Car chacune suit son droit cours. La lune semble certains jours, Il est vrai, ni nette, ni pure, Car sa face est parfois obscure; Mais sa double nature fait Qu'épaisse et trouble nous parait. Un jour elle luit, l'autre cesse; Elle est à la fois claire, épaisse[25b]; Tantôt fait sa lueur périr, Parce que ne peut réfléchir
Ains s'en passent parmi tout outre:17533 Mès l'espesse luor demoustre Qu'el puet bien as rais contrester Por sa lumière conquester. Et por faire entendre la chose, Bien en puet-l'en, en leu de glose, A briez moz ung exemple metre, Por miex faire esclarcir la letre. Si cum li voirres tresparens, Où li rais s'en passent par ens, Qui par dedens ne par derriere. N'a riens espés qui les refiere, Ne puet les figures monstrer, Quant riens n'i puéent encontrer Li rais des yex qui les retiengne, Par quoi la forme as yex reviengne, Mès plonc ou quelque chose espesse Qui les rais trespasser ne lesse, Qui d'autre part metre vorroit, Tantost la forme retorroit, Ou s'aucuns cors polis i ere, Qui poïst referir lumiere, Et fust espés d'autre ou de soi, Retorroit-ele, bien le soi: Ainsinc la lune en sa part clere, Dont est resemblable à l'espere, Ne puet pas les rais retenir, Par quoi luor li puist venir, Ains passent outre, mès l'espesse Qui passer outre ne les lesse, Ains les refiert forment arriere, Fait à la lune avoir lumiere:
Les rais que le soleil lui lance17751 La claire part de sa substance, Car ils passent tout au travers; Par contre l'épaisse, au revers, Prouve que les rais elle arrête, Et par là son éclat conquête. Pour vous faire comprendre mieux, En guise de glose je veux, En deux mots, un exemple mettre Pour bien faire éclaircir la lettre. Voyez le verre transparent; Quand le soleil le va perçant, S'il n'a rien, devant ni derrière, D'épais qui fixe la lumière, Il ne peut figures montrer, Quand les rais des yeux rencontrer N'y peuvent rien qui les retienne, Par quoi la forme aux yeux revienne. Mais du plomb, ou maint corps épais Qui ne laisse passer les rais, Qu'en l'autre face quelqu'un pose, Reproduite il verra la chose: Ou bien prenez un corps poli Mat de lui-même ou par autrui, Qui réfléchisse la lumière, La chose y verrez nette et claire. Ainsi la lune, astre inégal, Est, de même que le cristal, D'un côté transparente et claire, Tout en ayant forme de sphère, Et les rais ne peut retenir D'où lueur lui puisse venir, Outre ils passent; de l'autre épaisse, Outrepasser les rais ne laisse,
Por ce pert par leus lumineuse,17565 Et par leus semble tenebreuse. Et la part de la lune oscure Nous représente la figure D'une trop merveilleuse beste; C'est d'ung serpent qui tient sa teste Vers occident adès encline, Vers orient sa queue afine; Sor son dos porte ung arbre estant, Ses rains vers orient estant; Mès en estendant les bestorne, Sor ce bestornéis sejorne Uns hons sor ses bras apuiés, Qui vers occident a ruiés Ses piez et ses cuisses andeus, Si com il pert au semblant d'eus. Moult font ces planetes bonne euvre, Chascune d'eles si bien euvre, Que toutes sept point ne sejornent; Par lor douze maisons s'en tornent[25], Et par tous les degrez s'en corent, Et tant cum doivent i demorent. Et por bien la besoingne faire, Tornans par movement contraire, Sor le ciel chascun jor acquierent Les porcions qui lor afierent A lor cercles enteriner, Puis recommencent sans finer, En retardant du ciel le cors, Por faire as élemens secors: Car s'il pooit corre à délivre, Riens ne porroit desouz li vivre.
Mais arrière les réfléchit17785 Et vivement à nos yeux luit: Ainsi parfois est lumineuse Et parfois semble ténébreuse. Le côté de la lune épais A nos yeux présente les traits D'une trop merveilleuse bête. C'est un long serpent qui sa tête Toujours incline à l'occident, Sa queue expire à l'orient; Sur son dos un arbre il supporte, Qui ses rameaux au levant porte En les retournant à l'envers, Et séjourne sur le revers Appuyé sur ses bras, un homme, Quelque chose comme un fantôme, Ses pieds et ses cuisses ruant A la fois contre l'occident. Moult font ces planètes bonne œuvre, Et chacune si bien manœuvre, Que toutes sept, sans séjourner, Par leurs douze maisons tourner[25b] Voit-on, sans rester en arrière, Gravir les degrés de la sphère, Et, pour leur œuvre bien mener, Dans le contraire sens tourner. Puis sur le ciel chaque jour prennent Les portions qui leur reviennent Pour leur cercle entier accomplir, Puis recommencent sans finir. Du ciel ainsi le cours retardent Et les éléments sauvegardent; Car à sa guise, s'il courait, Rien sous lui vivre ne pourrait.
Li biaus solaus qui le jor cause,17597 Qui est de toute clarté cause, Se tient où mileu comme rois, Trestous reflamboians de rois: Où mileu d'aus a sa maison, Ne ce n'est mie sans raison, Car Diex li biaus, li fors, li sages, Volt que fust ilec ses estages: Car s'il plus bassement corust, N'est riens qui de chaut ne morust; Et s'il corust plus hautement, Froit méist tout a dampnement. Là départ sa clarté commune As estoiles et à la lune, Et les fait aparoir si beles, Que la Nuit en fait ses chandeles, Au soir, quant ele met sa table, Por estre mains espoentable Devant Acheron son mari Qui moult en a le cuer mari, Qu'il vosist miex sans luminaire Estre avec la Nuit toute naire, Si cum jadis ensemble furent, Quant de premier s'entrecongnurent, Que la Nuit en lor drueries Conçut les trois forceneries Qui sont en enfer justicieres, Gardes felonesses et fieres. Mès toutevois la Nuit se pense, Quant el se mire en sa despense, En son celier, ou en sa cave, Que trop seroit hideuse et have, Et face auroit trop tenebreuse, S'el n'avoit la clarté joieuse
Le beau soleil qui le jour cause,17819 Qui est de toute clarté cause, Comme un roi se tient au milieu Flamboyant de rais et de feu. Au milieu d'eux splendide il trône, Et ce n'est pas sans raison bonne, Car Dieu, le sage et tout-puissant, Marqua sa place au firmament. Car si plus basse était sa course, Chaud brûlerait tout sans ressource, Et s'il courait plus hautement, Froid tuerait tout pareillement. Ses feux il prodigue à chacune Des étoiles, comme à la lune, Et tant les fait belles que Nuit Pour ses chandelles les choisit, Au soir, quand elle met sa table, Pour être moins épouvantable Devant Achéron son mari, Qui moult en a le cœur marri, Et voudrait, sans lumière voire, Être avec sa Nuit toute noire, Comme ils se trouvèrent jadis Quand d'abord ils s'étaient unis, Et quand de leurs galanteries, Nuit concevait les trois Furies, Ces justicières de l'enfer, Au cœur impitoyable et fier. Mais toutefois Nuit de se dire, Quand dans sa cave elle se mire, Dans son cellier, dans son buffet, Que trop hideuse elle serait, Et face aurait trop ténébreuse, N'était la clarté si joyeuse
Des cors du ciel reflamboians17631 Parmi l'air obscurci raians, Qui tornoient en lor esperes, Si cum l'establi Diex li peres. Là font entr'eus lor armonies[26], Qui sunt causes des melodies Et des diversités de tons, Que par acordance metons En toutes manieres de chant: N'est riens qui par celes ne chant, Et muent par lor influences Les accidens et les sustances Des choses qui sunt souz la lune; Par lor diversité commune S'espoissent li cler élément, Cler font les espés ensement; Et froit, et chaut, et sec, et moiste, Tout ainsinc cum en une boiste, Font-il à chascuns cors venir, Por lor pez ensemble tenir; Tout soient-il contrariant, Les vont-il ensemble liant; Si font pez de quatre anemis, Quant si les ont ensemble mis Par atrempance covenable A complexion raisonnable, Por former en la meillor forme Toutes les choses que ge forme. Et s'il avient que soient pires, C'est du deffault de lor matires. Mès qui bien garder i saura[27], Jà si bonne pez n'i aura,
Des astres du ciel flamboyants17853 Dans l'air obscurci rayonnants, Et qui s'en vont emmi leur sphère Tournoyants, comme Dieu le père L'a dans sa sagesse établi. Là tous, à travers l'infini, Ils font entre eux leurs harmonies[26b] Qui sont cause des mélodies Et des diversités de tons Que par accordance mettons En tous nos chants, et sans lesquelles Ne peuvent être chansons belles. Par leur influence les corps Ils corrigent et leurs rapports, Et tout ce qui vit sous la lune Par leur diversité commune, Épais font les clairs éléments Et font les épais transparents; Le froid, le chaud, le sec, le moite, Tout ainsi comme en une boîte, Ils font à chaque corps venir Pour leur paix ensemble tenir, Et, si contraires qu'ils nous semblent, Ils les joignent et les assemblent. Amis font ces quatre ennemis, Quand ils les ont ensemble mis, Par tempérance convenable A complexion raisonnable, Pour en l'état parfait former Tout ce que je dois transformer, Et quand une chose est mal faite C'est qu'est sa matière imparfaite. Mais qui bien regarder saura[27b] Onc si bon accord n'y verra
Que la chalor l'umor ne suce,17663 Et sans cessier gâte et manjuce De jor en jor, tant que venuë Soit la mort qui lor est déuë Par mon droit establissement, Se Mort ne lor vient autrement, Qui soit par autres cas hastée, Ains que l'umor soit dégastée. Car, jà soit ce que nus ne puisse Par medicine que l'en truisse, Ne par riens que l'en sache ongier, La vie du cors alongier, Se sai-ge bien que de legier La se puet chascuns abregier. Car mains acorcent bien lor vie Ains que l'umor soit defaillie, Par eus faire noier ou pendre, Ou par quelque peril emprendre, Dont ains qu'il s'en puissent foïr, Se font ardoir, ou enfoïr; Ou par quelque meschief destruire, Par lor faiz folement conduire, Ou par lor privés anemis Qui mains en ont sans coupe mis Par glaive à mort, ou par venins, Tant ont les cuers faus et chenins; Ou par chéoir en maladies Par maus governemens de vies, Par trop dormir, par trop veillier, Trop reposer, trop traveillier, Trop engressier, et trop sechier, Car en tout ce puet-l'en pechier; Par trop longuement géuner, Par trop de deliz aüner,
Que la chaleur toujours n'épuise17887 L'humeur, et ne suce et tamise, De jour en jour, jusqu'au moment Où Mort vient qui les corps attend, A leur naturelle échéance, A moins que Mort ne la devance Par quelque hâtif accident Avant complet épuisement. Car au pouvoir n'est de personne, Par médecine que l'on donne, Ni par baume, ni par onguent, D'allonger la vie un instant, Tandis que chacun au contraire Peut mettre fin à sa carrière. Avant que l'humeur n'ait son cours Fini, maints abrégent leurs jours, Et courent se noyer ou pendre, Ou quelque péril entreprendre, Et devant que leurs jours finir, Se font brûler ou enfouir, Ou par quelque accident détruire, Pour n'avoir pas su se conduire, Ou par leurs mortels ennemis, Qui peut-être en ont déjà mis Maintes fois, sans raison ni trève, Bien d'autres à mort par le glaive, Les embûches et le poison, Tant le cœur ont lâche et félon. D'autres meurent de maladie Pour avoir mal réglé leur vie, Pour trop dormir, pour trop veiller, Trop reposer, trop travailler, Trop engraisser, trop maigrir même (La conséquence en est la même),
Par trop de mesaises avoir,17697 Trop esjoïr, et trop doloir; Par trop boivre, par trop mangier, Par trop lor qualité changier, Si cum il pert méismement Quant il se font soudainement Trop chaut avoir, trop froit sentir, Dont à tard sunt au repentir; Ou par lor coustumes muer, Qui moult de gens refait tuer, Quant sodainement les remuent; Maint s'en griévent et maint s'en tuent. Car les mutacions sodaines Sunt trop à Nature grevaines, Si qu'il me font en vain pener D'eus à naturel mort mener. Et jà soit ce que moult mesfacent, Quant contre moi tel mort porchacent, Si me poise-il moult toutevoies, Quant il demorent entre voies, Comme chetis et recréans, Vaincuz par mors si meschéans[28], Dont bien se péussent garder, S'il se vosissent retarder Des outrages et des folies Qui lor font acorcir lor vies Ains qu'il aient atainte et prise La bonne que ge lor ai mise.
Ou pour trop longuement jeûner,17921 Aux plaisirs trop s'abandonner, Trop avoir de douleur, de joie, De la misère être la proie, Ou pour trop boire ou trop manger, Ou pour trop brusquement changer, Comme on voit en mainte occurrence, Quand ils se font par imprudence Trop chaud avoir, trop froid sentir, Dont plus tard sont au repentir, Ou pour changer leurs habitudes, Ce sont là changements trop rudes Et qui font maintes gens périr, Au moins grièvement pâtir. Car tous ces changements rapides Sont trop à Nature perfides, Si bien qu'ils me font trop peiner Pour jusqu'à la fin les mener. Or combien que ceux-ci me fassent Grand deuil, quand telle mort pourchassent, J'ai trop grand' peine toutefois Lorsqu'en chemin rester les vois Chétifs, languissants, pitoyables, Vaincus par les mœurs déplorables Dont bien se pouvaient-ils garder, S'ils avaient voulu s'écarter Des grands excès et des folies Qui leur font abréger leurs vies, Avant d'avoir atteint et pris Le but que j'avais pour eux mis.
XCVII Comment Nature se plaint cy17725 Des deuils qu'ils firent contre luy. Empedocles mal se garda[29], Qui tant ès livres regarda, Et tant ama Philosophie, Plains, espoir, de melancolie, C'oncques la mort ne redouta, Mès tout vif el feu se bouta, Et joinz piez en Ethna sailli, Por monstrer que bien sunt failli Cil qui la mort vuelent douter, Por ce s'i volt de gré bouter. N'en préist or ne miel, ne sucre, Ains eslut ilec son sepucre Entre les sulphureux boillons. Origenes, qui les coillons[30] Se copa, moult poi me prisa, Quant à ses mains les encisa, Por servir en devocion Les dames de religion, Si que nus souspeçon n'éust Que gesir o eles péust. Si dit-l'en que les destinées Lor orent tex mors destinées, Qui tel éur lor ont méu Dès lors qu'il furent concéu, Et qu'il pristrent lor nacions En teles constellacions, Que par droite nécessité, Sans autre possibilité,
XCVII Comment se plaint ici Nature17951 Du deuil que pour l'homme elle endure. Empédocle mal se garda[29b]; Tant les livres il regarda Et tant aima philosophie, Que tout plein de mélancolie La mort oncques ne redouta, Mais tout vif pieds joints se jeta Dans l'Etna, brûlantes abîmes, Montrant combien pusillanimes Sont ceux qui redoutent la Mort. Pour ce le fit; mais il eut tort; Car il n'en prit ni miel ni sucre, Mais choisit sans plus son sépulcre Emmi les sulfureux bouillons. Origène, qui les couillons[30b] Se coupa, m'insultait de même, Quand il se mutilait lui-même Pour servir en dévotion Les dames de religion, Et dissuader les fidèles Qu'il eût pu coucher avec elles. Or dit-on bien, c'est que le sort Pour eux assignait telle mort, Car écrite est la destinée D'une personne aussitôt née; C'est qu'eut lieu leur conception Sous telle constellation, Qu'en dépit de la résistance, Combien soit dure la sentence,
C'est sans pooir de l'eschever,17755 Combien qu'il lor doie grever, Lor convient tel mort recevoir: Mès ge sai bien tretout de voir, Combien que li ciel i travaillent, Qui les meurs naturiex lor baillent Qui les enclinent à ce faire, Qui les font à cele fin traire Par la matiere obeissant, Qui lor cuer va si flechissant. Si puéent-il bien par doctrine, Par norreture nete et fine, Par sivre bonnes compaignies De sens et de vertuz garnies, Ou par aucunes medicines Por qu'el soient bonnes et fines, Et par bonté d'entendement, Procurer qu'il soit autrement, Por qu'il aient, comme senés, Lor meurs naturez refrenés. Car quant de sa propre nature Contre bien et contre droiture Se vuet homme, ou fame atorner, Raison l'en puet bien destorner, Por qu'il la croie solement; Lors ira la chose autrement. Car autrement puet-il bien estre, Que que facent li cors celestre Qui moult ont grant pooir sans faille, Por que Raison encontre n'aille. Mès n'ont pooir contre Raison, Car bien set chascuns sages hon Qu'il ne sunt pas de Raison mestre, N'il ne la firent mie nestre.
Et par droite nécessité,17981 Sans autre possibilité, Devait ainsi finir leur vie. Mais la fatalité je nie. Tout ce que peut faire le ciel, C'est leur donner mœurs et cœur tel Qu'ils soient enclins à faire chose Qui de leur trépas soit la cause, Par la matière dominés Dont les cœurs sont esclaves nés. Mais tous ils peuvent par doctrine, Éducation nette et fine, Par un bon commerce d'amis De sens et de vertus garnis, Ou par aucunes médecines, Pourvu que soient bonnes et fines, Et par bonté d'entendement Obtenir qu'il soit autrement. Il suffit que sages se tiennent Et leurs mœurs natives refrènent. Oui, car Raison peut détourner Homme ou femme, lorsque tourner Il veut de sa propre nature Contre bien et contre droiture; Qu'il l'écoute tant seulement, Lors ira la chose autrement; Car autrement peut-il bien être. Les astres qui nous ont vu naître Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous, Mais Raison les domine tous. Contre elle nulle est leur puissance; Car ne tenant d'eux sa naissance, A leur joug point ne se soumet Raison, le sage bien le sait.
Mès de soldre la question17789 Comment predestinacion[31] De la divine prescience, Pleine de toute porvéance, Puet estre o volenté délivre, Fort est as gens laiz à descrivre; Et qui vodroit la chose emprendre, Trop lor seroit fort à entendre, Qui lor auroit néis soluës Les raisons encontre méuës. Mais il est voirs, que qu'il lor semble, Que s'entre-soffrent bien ensemble; Autrement cil qui bien feroient, Jà loier avoir n'en devroient, Ne cis qui de pechier se paine Jamès n'en devroit avoir paine, Se tele estoit la vérité Que tout fust par necessité: Car cil qui bien faire vorroit, Autrement faire ne porroit; Ne cil qui le mal vorroit faire, Ne s'en porroit mie retraire: Vosist ou non, il le feroit, Puisque destiné li seroit. Et si porroit bien aucun dire, Por desputer de la matire, Que Diex n'est mie decéus Des faiz qu'il a devant séus; Dont avendront-il sans doutance Si cum il sunt en sa science; Mès il set quant il avendront, Comment et quel chief il tendront: Car s'autrement estre péust, Que Diex avant ne le séust,
Mais ce qui confond le vulgaire,18015 C'est d'allier de façon claire Le libre arbitre de Raison Et la prédestination[31b] De la divine prescience Pleine de toute prévoyance. Et qui la chose entreprendrait A peine entendre lui ferait, Une fois toutes réfutées Les raisons encontre objectées. On ne peut nier tout d'abord Qu'elles vivent en bon accord; Car autrement la bienfaisance Nul droit n'aurait à récompense, Si telle était la vérité Que tout fût par nécessité; Pas plus que ne serait blâmable D'aucune faute le coupable, Puisque tel qui le bien ferait Autrement faire ne pourrait, Ni tel qui le mal voudrait faire Ne pourrait au mal se soustraire, Bon gré, malgré le mal ferait Qui prédestiné lui serait. Il est vrai que maints pourraient dire Pour ce mien argument détruire: «Non, Dieu jamais ne s'est déçu, Et le fait qu'il a préconçu Doit advenir tel, sans doutance, Qu'il l'avait en sa connaissance; Car il sait quand il adviendra, Comment, quelle fin il aura. Car autrement s'il pouvait être Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,
Il ne seroit pas tous-poissans,17823 Ne tous bons, ne tous congnoissans, N'il ne seroit pas soverains, Li biaus, li douz, li premerains; N'il ne sauroit nés que nous fommes[32], Ains cuideroit avec les hommes Qui sunt en douteuse créance, Sans certaineté de science. Mès tel error en Diex retraire, Ce seroit déablie à faire: Nus hons ne la devroit oïr Qui de Raison vosist joïr. Dont convient-il par vive force, Quant voloir d'omme à riens s'efforce, De quanqu'il fait qu'ainsinc le face, Pense, die, voille ou porchace: Donc est-ce chose destinée Qui ne puet estre destornée, Dont se doit-il, ce semble, ensivre Que riens n'ait volenté délivre. Et se les destinées tiennent Toutes les choses qui aviennent, Si cum cist argument le prueve, Par l'aparence qu'il i trueve, Cil qui bien euvre, ou malement, Quant il ne puet faire autrement, Quel gré l'en doit dont Diex savoir, Ne quel poine en doit-il avoir? S'il avoit juré le contraire, N'en puet-il autre chose faire. Donc ne feroit pas Diex justice De bien rendre et de pugnir vice.
Il ne serait pas tout-puissant18049 Ni tout bon, ni tout connaissant, Ni de tout le souverain maître, Source de tout ce qui doit naître; Il ne pourrait même savoir Ce qu'il nous plairait de vouloir[32b], Et compterait avec les hommes Douteux, ignorants que nous sommes, Sans certitude et sans savoir. Telle erreur en Dieu concevoir, Lors diront-ils, n'en doutez mie, Ce serait trop grand' diablerie Qu'oncques nul ne devrait ouïr Qui de raison voudrait jouir. Donc quand un homme quelque chose Veut faire, quoi qu'il se propose Ou dise, ou pense, malgré lui Il faudra qu'il le fasse ainsi; Donc c'est chose prédestinée Qui ne peut être détournée, Et clairement vous pouvez voir Que nul n'a son libre vouloir.» Or donc, si le destin s'impose Dans l'avenir à toute chose, Comme le prouve l'argument (En apparence évidemment), Qui le bien ou le mal préfère, Quand il ne peut autrement faire, Quel gré Dieu lui doit-il savoir? Quelle peine en doit-il avoir? Se fût-il juré le contraire, Autre chose il ne saurait faire. Dieu serait injuste en rendant Le bien, le vice punissant.
Car comment faire le porroit?17855 Qui bien regarder i vorroit, Il ne seroit vertus, ne vices, Ne sacrefier en calices, Ne Diex prier riens ne vaudroit, Quant vices et vertus faudroit; Ou se Diex justice faisoit, Cum vices et vertus ne soit, Il ne seroit pas droituriers, Ains clameroit les usuriers, Les larrons et les murtriers quites, Et les bons et les ypocrites Tous peseroit à pois oni. Ainsinc seroient bien honi Cil qui d'amer Diex se travaillent, S'il à s'amor en la fin faillent; Et faillir les i convendroit, Puisque la chose à ce vendroit Que nus ne porroit recovrer La grâce Diex por bien ovrer. Mès il est droituriers sans doute, Car bontés reluit en li toute; Autrement seroit en defaut Cil en cui nule riens ne faut. Donc rent-il, soit gaaing ou perte, A chascun selonc sa deserte; Donc sunt toutes euvres meries, Et les destinées peries (Au mains si cum gens laiz entendent), Qui toutes choses lor presentent, Bonnes, males, fauces et vaires, Par avenemens necessaires; Et franc voloir est en estant, Que tex gens vont si mal traitant.
Car comment le pourrait-il faire?18083 Pour celui qui bien considère, Vertu ni vice ne serait; Donc prier Dieu rien ne vaudrait, Ni sacrifier en calice, S'il n'y avait vertu ni vice. Et quand Dieu justice rendrait, Vice et vertu s'il ne comptait, Il ferait certes fausse route, Car il tiendrait quittes, sans doute, Usuriers, meurtriers, larrons; Les hypocrites et les bons Pèserait en même balance, Et frapperait par ignorance Ceux qui, cultivant son amour, A la fin failliraient un jour. Et certe ils n'en seraient pas cause, Puisqu'à ce point viendrait la chose Que nul, pour sa grâce obtenir, A son gré ne pourrait agir. Mais Dieu est juste sans nul doute, Car en lui bonté reluit toute; Autrement faillirait celui Qui pourtant jamais n'a failli. Il rend au juste, à l'hypocrite, A chacun selon son mérite; Donc tous les actes sont payés, Et sont tous les destins niés Comme les entend le vulgaire, Qui, par une loi nécessaire, Tout leur impute sans raison, Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon, Et la libre volonté reste Que cette gent si fort moleste.
Mès qui revoldroit oposer,17889 Por destinées aloser, Et casser franche volenté, (Car maint en ont esté tenté); Et diroit de chose possible, Combien qu'el puisse estre faillible, Au mains quant ele est avenuë, S'aucuns l'avoit devant véuë, Et déist, tel chose sera, Ne riens ne l'en destornera, N'auroit-il pas dit verité? Donc seroit-ce nécessité. Car il s'ensieut, se chose est vaire, Donques est-ele nécessaire Par la convertibilité De voir et de nécessité: Donc convient-il qu'el soit à force, Quant nécessité s'en efforce. Qui sor ce respondre vorroit, Eschaper comment en porroit? Certes il diroit chose vaire, Mès non pas por ce nécessaire: Car comment qu'il l'ait ains véuë, La chose n'est pas avenuë Par nécessaire avenement, Mès par possible solement. Car s'il est qui bien i regart, C'est nécessité en regart, Et non pas nécessité simple: Si que ce ne vaut une guimple, Et se chose à venir est vaire, Donc est-ce chose nécessaire; Car tele vérité possible Ne puet pas être convertible
Mais pour la libre volonté18117 Détruire (dont maint fut tenté), Et la fatalité défendre, J'en vois autre argument répandre, Chose possible discutant, Quoique incertaine cependant, Jusqu'à ce que soit advenue: «Or si quelqu'un, l'ayant prévue, Disait: Telle chose sera, Et rien ne l'en détournera; Ne serait-ce vérité claire Que c'était chose nécessaire? Donc sont une, en réalité, Certitude et nécessité, D'où l'on doit forcément conclure Qu'est nécessaire chose sûre; Car rien n'est sûr absolument Qui n'advient nécessairement.» Pour ce bel argument confondre, Voici ce qu'il faudrait répondre: Qu'il ait dit chose sûre, bon, Mais pour ce nécessaire, non. Car malgré qu'il l'ait bien prévue, La chose n'est pas advenue Par nécessaire avènement, Mais par possible seulement. Car, pour peu que ma glose on suive, C'est nécessité relative Et non pure nécessité; Donc c'est folie en vérité Que chose qui se doive faire Soit absolument nécessaire. Or si possible vérité, Avec pure nécessité
Avec simple nécessité,17923 Si comme simple vérité: Si ne puet tel raison passer Por franche volenté casser. D'autre part, qui garde i prendroit, Jamès as gens ne convendroit De nule chose conseil querre, Ne faire besoingnes en terre: Car porquoi s'en conseilleroient, Ne besoingnes por quoi feroient, Se tout iert avant destiné Et par force déterminé? Por conseil, por euvres de mains, Jà n'en seroit ne plus ne mains, Ne miex ne pis n'en porroit estre, Fust chose née ou chose à nestre, Fust chose faite ou chose à faire, Fust chose à dire ou chose à taire. Nus d'aprendre mestier n'auroit, Sans estuide des ars sauroit Quanqu'il saura, s'il estudie, Par grant travail toute sa vie. Mès ce n'est pas à otroier, Donc doit-l'en plainement noier Que les euvres d'umanité Aviengnent par nécessité: Ains font bien ou mal franchement Par lor voloir tant solement; N'il n'est riens fors eus, au voir dire, Qui tel voloir lor face eslire, Que prendre ou laissier les poïssent, Se de raison user vosissent. Mès or seroit fort à respondre Por tous les argumens confondre
Ni vérité toute absolue18151 Ne peut être oncques confondue, Tel argument ne peut passer Pour le libre arbitre casser. D'autre part, pour qui bien raisonne, Jamais sur la terre personne Ne voudrait nul projet bâtir, A nul travail s'assujettir. Car pourquoi tant de peine prendre, Tant de vains projets entreprendre, Si tout était prédestiné Et par force déterminé? Soit chose née ou chose à naître, Ni mieux, ni pis n'en pourrait être, Ni plus, ni moins, et nos projets, Nos efforts ne mûraient jamais Soit chose faite ou chose à faire, Soit chose à dire ou chose à taire. Nul besoin d'apprendre il n'aurait; Des arts sans étude il saurait Ce qu'il saura s'il étudie, Par grand travail, toute sa vie. Mais ce point ne peut s'octroyer; Donc on doit pleinement nier Que jamais aucune œuvre humaine Par nécessité pure advienne. Bien ou mal, l'homme librement Agit, de son gré seulement, Et fors lui, rien n'est, à vrai dire, Qui tel vouloir lui fasse élire: Il peut le prendre ou le laisser De sa raison s'il veut user. Mais on aurait trop à répondre Pour tous les arguments confondre
Que l'en puet encontre amener.17957 Maint se voldrent à ce pener, Et distrent, par sentence fine, Que la prescience devine Ne met point de nécessité Sor les euvres d'umanité: Car bien se vont aparcevant, Por ce que Diex les sot devant, Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent Par force, ne que tex fins tiengnent; Mès por ce qu'eles avendront Et tex chief ou tex fin tendront, Por ce les set ains Diex, ce dient. Mès cist mauvesement deslient Le neu de ceste question: Car qui voit lor entencion Et se vuet à raison tenir, Li fait qui sunt à avenir, Se cist donnent voire sentence, Causent en Diex la prescience, Et la font estre nécessoire. Mès moult est grant folie à croire Que Diex si foiblement entende, Que son sens d'autrui fait despende; Et cil qui tel sentence sivent, Contre Diex malement estrivent, Quant vuelent par si fabloier Sa prescience afébloier. Ne Raison ne puet pas entendre Que l'en puisse à Diex riens aprendre: N'il ne porroit certainement Estre sages parfaitement, S'il ert en tel defaut trovés, Que cis cas fust sor li provés.
Que l'on peut encontre amener.17185 Or maints s'y voulurent peiner, Et dirent, par sentence fine, Que la prescience divine N'implique point nécessité Pour les œuvres d'humanité. Ce n'est pas parce que l'a sue Dieu devant, ou qu'il l'a prévue, Que doit telle chose advenir, Ou de telle façon finir; C'est parce qu'il faut qu'elle arrive Et que telle marche elle suive Que Dieu le sait auparavant. Ceux-là tranchent mauvaisement La question. Pour l'âme fine Qui leur intention devine Et se veut à raison tenir, Tretout ce qui doit advenir, Si véritable est leur sentence, En Dieu cause la prescience Qui tout rend nécessaire alors. Mais fol est de croire dès lors Que Dieu si faiblement entende Que son sens d'un autre dépende, Et telle thèse soutenir, C'est Dieu mauvaisement honnir; C'est amoindrir sa prescience Par vains discours, vaine science, Et Raison ne peut concevoir Que Dieu puisse par nous savoir. Si cette chose était prouvée Contre sa science éprouvée, Il ne pourrait certainement Être sage parfaitement.
Donc ne vaut riens ceste response,17991 Qui la Diex prescience esconse, Et repont sa grant porvéance Soz les ténebres d'ignorance, Qu'el n'a pooir, tant est certaine, D'aprendre riens par euvre humaine: Et s'el le pooit, sans doutance, Ce li vendroit de non-poissance, Qui rest dolor à recenser, Et pechiés néis du penser. Li autre autrement en sentirent, Et selonc lor sens respondirent, Et s'acorderent bien sans faille Que des choses, comment qu'il aille, Qui vont par volenté délivre, Si comme eleccion les livre, Set Diex quanqu'il en avendra, Et quel fin chascune tendra, Par une adicion legiere, C'est assavoir en tel maniere Cum eles sunt à avenir; Et vuelent par ce sostenir Qu'il n'i a pas nécessité, Ains vont par possibilité, Si qu'il set quel fin eus feront, Et s'eus seront ou non seront. Tout si set-il bien de chascune, Que de deus voies tendra l'une: Ceste ira par négacion, Ceste par affirmacion, Non pas si terminéement Que n'aviengne espoir autrement: Car bien puet autrement venir. Se franc voloir s'i vuet tenir.