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Le roman de la rose - Tome IV

JEAN DE MEUNG (continued 4)

Reading edition

Ils ont attaché dans leurs rets,21199 Pour ne les détacher jamais, Les noires brebis douloureuses, Lasses, chétives et galeuses, Qui désertèrent le chemin Étroit de l'agnelet divin Où fussent toutes affranchies Et leurs noires toisons blanchies, Pour la large route tenir, Qui les fit aux bas lieux venir En si nombreuse compagnie Que la route en était remplie. Jamais bête passant par là Bonne toison n'y portera Dont on puisse voire drap faire, Si ce n'est quelque horrible haire, Qui, plus qu'un velu peliçon Tout fait de peau de hérisson, Est aiguë et dure et tranchante Quand elle est aux côtes joignante. Des blanches bêtes la toison, Au contraire, si à foison On pouvait avoir de leur laine, Est tant moelleuse et douce et pleine, Que si la carder on voulait, Aux fêtes moult s'en vêtirait, S'il voulait se vêtir de lange[68], Empereur ou roi, voire archange. Car, bien le pouvez-vous savoir, Qui pourrait telle robe avoir (Qu'on doit d'autant plus tenir chère Que de ces bêtes n'y a guère), Moult serait vêtu noblement. Or, le pasteur également

Ne li pastors qui n'est pas nices,20959 Qui le bestail garde et les lices En ce biau parc, c'est chose voire, Ne lerroit entrer beste noire Por riens qu'en li séust prier, Tant li plaist les blanches trier, Qui bien congnoissent lor bergier, Por ce vont o li herbergier, Et bien sunt par li congnéuës, Par quoi miex en sunt recéuës. Si vous di que le plus piteus, Li plus biau, li plus deliteus De toutes les bestes vaillans, C'est li blans aignelés saillans, Qui les berbis où parc amaine Par son travail et par sa paine. Car bien set se nule en desvoie, Que li leus solement la voie, Qui nule autre chose ne trace Ne mès qu'ele isse de la trace A l'aignel qui mener les pense, Qu'il l'emportera sans deffense, Et la mengera toute vive; Ne l'en puet garder riens qui vive. Seignor, cist aigniaus vous atent, Mès de li nous tairons atant, Fors que nous prions Diex le pere Qu'il par la requeste sa mere, Li doint si les berbis conduire, Que li leus ne lor puisse nuire; Et que par pechié ne failliés Que joer en ce parc n'ailliés, Qui tant est biaus et delitables, D'erbes, de flors tant bien flerables,

Son cher bétail et la clôture21233 De ce beau parc, à si grand' cure Sait protéger, je vous le dis, Que n'entrerait noire brebis. En vain on le prie et supplie, Avec soin les blanches il trie, Qui bien connaissent leur berger Et vont avec lui s'héberger, Et toujours en sont bien reçues, Car toutes sont de lui connues. Mais le plus beau, le plus piteux, Le plus gent, le plus gracieux, Du troupeau à la blanche laine, C'est celui qui paître les mène A grande peine, à travail grand, Le blanc agnelet bondissant; Car il sait bien, s'il s'en dévoie Quelqu'une, et que le loup la voie Qui toujours guette, le malin, Si la brebis sort du chemin Par où l'agneau mener les pense, Qu'il l'emportera sans défense, Pour toute vive la manger Sans que rien l'en puisse empêcher. Seigneurs, prions donc Dieu le père Qu'à la requête de sa mère A l'agneau qui tous nous attend Et dont nous tairons maintenant, Il donne brebis à conduire A qui le loup ne puisse nuire; Et que ne soyez empêchés D'aller au parc par vos péchés, Qui de tretoutes bonnes choses, De violettes et de roses,

De violetes et de roses,20993 Et de tretoutes bonnes choses. Car qui du biau jardin quarré, Clos au petit guichet barré Où cil amant vit la karole, Où Déduit o sa gent karole, A cel biau parc que ge devise, Tant par est biaus à grant devise, Faire voldroit comparaison, Il feroit trop grant mesprison, S'il ne la fait tele ou semblable Cum il feroit de voir à fable: Car qui dedens ce parc seroit, Aséur jurer oseroit, Ou méist sans plus l'ueil léans, Que li jardins seroit néans Au regard de ceste closture Qui n'est pas faite en quarréure, Ains est si ronde et si soutille, C'onques ne fu beril ne bille De forme si bien arrondie. Que volés-vous que ge vous die? Parlons des choses qu'il vit lores Et par dedans et par defores, Et par briés moz nous en passons, Por ce que trop ne vous lassons: Il vit dix laides ymagetes Hors du jardin, ce dit, portraites. Mès qui dehors ce parc querroit, Tous figurés i troveroit Enfer, et tretous les déables Moult laiz et moult espoentables, Et tous defauz et tous outrages Qui font en enfer lor estages;

D'herbes, de fleurs est tout semé,21267 Resplendissant et parfumé. Car ce beau parc, dont je devise, Est si beau, de si noble guise, Que ce serait grand' méprison De le mettre en comparaison (A moins de la faire semblable A vérité contre une fable) Avec le beau jardin carré Clos du petit guichet barré, Où notre Amant vit la karole, Où de Déduit la gent karole. Car qui dedans ce parc serait Ou l'œil sans plus y jetterait, Ses grands dieux jurerait sur l'heure Que du beau Déduit la demeure N'est rien près du parc enchanté, Qui n'est pas construit en carré, Mais bien en sphère grandiose; Il n'est perle, bouton de rose Aux contours si bien arrondis. Or céans, faisons, mes amis, Un parallèle très-rapide, De peur qu'il ne soit insipide, De toutes choses qu'il vit lors Et par dedans et par dehors: Il vit dix laides imagettes Hors du jardin, dit-il, pourtraites. Mais qui hors du parc chercherait Tout figurés y trouverait L'enfer peuplé de tous les diables Moult laids et moult épouvantables, Tous les damnés, tous les ribauds Qui d'enfer hantent les suppôts,

Et Cerberus qui tout enserre;21027 Si troveroit toute la terre O ses richeces anciennes, Et toutes choses terriennes; Et verroit proprement la mer, Et tous poissons qui ont amer, Et tretoutes choses marines, Iauës douces, troubles et fines, Et les choses grans et menuës, En iauës douces contenuës; Et l'air et tous les oisillons, Et mochetes et papillons, Et tout quanque par l'air resonne; Et le feu qui tout avironne, Les muances, les tenemens De tous les autres élemens. Si verroit toutes les esteles, Cleres, et reluisans et beles, Soient errans, soient fichies, En lor esperes estachies; Qui là seroit toutes ces choses Verroit de ce biau parc encloses, Ausinc apertement portraites, Cum proprement aperent faites. Or au jardin nous en alons, Et des choses dedens parlons. Il vit, ce dit, sor l'erbe fresche Déduit qui demenoit sa tresche, Et ses gens o li karolans Sor les floretes bien olans; Et vit, ce dit li damoisiaus, Herbes, arbres, bestes, oisiaus,

Et Cerbère qui tout enserre.21301 Il verrait à la fois la terre, Et d'un bout à l'autre la mer, Poissons en l'élément amer Et toutes les choses marines, Les eaux douces, troubles et fines, Et tous objets grands et menus Dans les eaux douces contenus, La terre et les choses terriennes Avec ses richesses anciennes, Et l'air et tous les oisillons, Les mouches et les papillons, Tout ce qui parmi l'air résonne Et le feu qui tout environne, Le domaine et les changements De tous les autres éléments. Puis il verrait toutes sans voiles, Claires, luisantes, les étoiles, Les astres fixes, les errants, Dans l'orbe immense gravitants. Oui, seigneurs, tretoutes les choses Qui sont dedans le monde encloses, Celui-là contempler pourrait Hors du beau parc, et les verrait Aussi distinctement pourtraites, Comme elles nous paraissent faites. Or au jardin nous en allons, Et des choses dedans parlons. Il vit, dit-il, sur l'herbe molle Déduit qui menait sa karole, Les fleurettes, les damoiseaux, Herbes, arbres, bêtes, oiseaux, Et ruisselets, et fontenelles, Bruire et frémir sur les gravelles,

Et ruisselez et fonteneles21059 Bruire et fremir par les graveles, Et la fontaine sous le pin: Et se vante que puis Pepin Ne fut tex pin; et la fontaine R'estoit de trop grant biauté pleine. Por Diez, seignor, prenés-i garde, Qui bien la vérité regarde, Des choses ici contenuës, Ce sunt truffes et fanfeluës. Ci n'a chose qui soit estable, Quanqu'il i vit est corrumpable. Il vit karoles qui faillirent, Et faudront tuil cil qui les firent; Ausinc feront toutes les choses Qu'il vit par tout léans encloses: Car la norrice Cerberus, A cui ne puet riens embler nus Humains, que tout ne face user, Quant el velt de sa force user, Et sans lasser tous jors en use Atropos qui riens ne refuse, Par derrier tous les espiot, Fors les Diex, se nus en i ot: Car sans faille choses devines Ne sunt mie à la mort enclines. Mais or parlons des beles choses Qui sunt en ce biau parc encloses. Ge vous en di generaument, Car taire m'en voil erraument, Et qui voldroit adroit aler, N'en sai-ge proprement parler; Car nus cuers ne porroit penser, Ne bouche d'omme recenser

Et la fontaine sous le pin,21335 Comme ne fut depuis Pepin Nul pin, dit-il, et la fontaine Était de trop grand' beauté pleine. Pour Dieu, seigneurs, défiez-vous; Pour qui voit dessus et dessous Les choses ici contenues, Ce sont contes et fanfrelues. Là je ne vois rien d'éternel, Tout est corrompable et mortel. Il vit karoles qui finirent, Et finiront ceux qui les firent, Comme finiront en leur temps Toutes choses qu'il vit léans. Car la nourrice de Cerbère A qui l'on ne peut rien soustraire Qu'enfin elle ne fasse user, Lorsque veut de sa force user (Et sans cesse toujours en use Atropos, qui rien ne refuse), Frappe ici-bas jeunes et vieux, Par derrière tous, fors les Dieux; Car seules les choses divines Ne sunt mie à la mort enclines. Or, en quelques mots seulement, Car veux m'en taire incontinent, Je vais parler des belles choses Qui sont en ce beau parc encloses. A vrai dire, pour droit aller, N'en sais-je dignement parler. Ces grand' beautés et grand' values Des choses léans contenues

Les grans biautés, les grans valuës21093 Des choses léans contenuës; Ne les biaus geus, ne les grans joies Et pardurables et veroies Que li karoleors demainent, Qui dedens la porprise mainent: Tretoutes choses delitables, Et veroies et pardurables Ont cil qui léans se déduisent, Et bien est drois; car tous bien puisent A méismes une fontaine Qui tant est précieuse et saine, Et bele et clere, et nete et pure, Qui toute arrouse la closture. De cui ruissel les bestes boivent Qui là vuelent entrer et doivent, Quant des noires sunt desevrées: Que puis qu'el en sunt abevrées, Jamès soif avoir ne porront, Et tant vivront comme eus vorront Sans estre malades, ne mortes. De bonne hore entrerent es portes, De bonne hore l'aignelet virent, Que par l'estroit sentier sivirent En la garde au sage bergier, Qui les volt o li herbergier; Ne jamès nus hons ne morroit, Qui boivre une fois en porroit. Ce n'est pas cele desouz l'arbre Qu'il vit en la pierre de marbre; L'en li devroit faire la moë, Quant il cele fontaine loë. C'est la fontaine périlleuse, Tant amére et tant venimeuse,

Nul cerveau ne pourrait penser21367 Ni bouche d'homme recenser Les jeux, les plaisirs délectables, Jeux éternels et véritables, Que démènent les karoleurs Dedans ce beau pourpris en fleurs; Car toutes choses délectables, Eternelles et véritables Ont ses bienheureux habitants; Et c'est juste, car tous léans Puisent à même une fontaine Qui tant est précieuse et saine, Et belle et pure et claire aux yeux, Qui tout arrose ces beaux lieux. De cette onde les bêtes boivent, Qui là veulent entrer et doivent Quand ont laissé le noir troupeau. Sitôt qu'elles goûtent cette eau, Jamais plus ne sont altérées Ni de maux ni de mort navrées Et vivront tant comme voudront. Franchi par bonheur elles ont Les portes et l'agnelet virent, Que par l'étroit sentier suivirent En la garde du bon berger Qui vers lui les veut héberger! Ce n'est pas celle dessous l'arbre Qu'il vit en la pierre de marbre; Car qui boire une fois pourrait De cette eau, jamais ne mourrait. Aussi lui devrait-on la moue Faire, quand la fontaine il loue Qui le beau Narcisse tua Quand au dessus il se mira.

Qu'el tua le bel Narcisus,21127 Quant il se miroit iqui sus. Il méismes n'a pas vergoigne De recongnoistre, ains le tesmoigne, Et sa crualté pas ne cele, Quant perilleus miroir l'apele, Et dit que quant il s'i mira, Maintes fois puis en sospira, Tant s'i trova grief et pesant. Vez quel douçor en l'iaue sent! Diex! cum bonne fontaine et sade, Où li sain deviennent malade, Et cum il s'i fait bon virer Por soi dedens l'iauë mirer! Ele sourt, ce dit, à grans ondes Par deus doiz crueses et parfondes; Mès el n'a mie, bien le soi, Ses doiz, ne ses iaues de soi. N'est nule chose qu'ele tiengne Que trestout d'aillors ne li viengne; Puis si redit que c'est sans fin, Qu'ele est plus clere qu'argent fin. Vez de quex trufes il vous plaide, Ains est voir si troble et si laide, Que chascuns qui sa teste i boute Por soi mirer, il n'i voit goute. Tuit s'i forcenent et s'angoissent, Por ce que point ne s'i congnoissent. Au fons, ce dist, a cristaulx doubles, Que li solaus, qui n'est pas troubles, Fait luire quant ses rais i giete, Si cler que cis qui les aguiete, Voit tous jors la moitié des choses Qui sunt en cel jardin encloses:

C'est la fontaine périlleuse,21401 Tant amère et tant venimeuse, Que lui-même il n'hésite pas A le reconnaître, et plus bas En rien sa cruauté ne cèle Quand périlleux miroir l'appelle, Et dit que quand il s'y mira Souvent depuis en soupira, Tant y trouva mésaise et peine. Voyez quelle douce fontaine! Et comme il s'y fait bon virer Pour son visage en l'eau mirer! Quelle onde bienfaisante et sade Qui d'homme sain fait un malade! Puis, dit-il, nuit et jour sans fin Plus blanche et claire qu'argent fin On la voit sourdre à grandes ondes Par deux rigoles moult profondes. Mais rien n'est à elle, ses eaux, Bien le sais, ni ses deux canaux; Nulle chose n'est qu'elle tienne Qui d'ailleurs toute ne lui vienne. Voyez quels contes il vous fait! Ce bassin est si trouble et laid Que chacun qui sa tête y boute Pour s'y mirer, il n'y voit goutte; Tous sont forcenés, angoisseux, Et trompés leurs cœurs et leurs yeux. Au fond, dit-il, est cristal double; Or le soleil, qui n'est pas trouble, Tant les éclaire de ses feux, Que si l'on y jette les yeux, On y lit la moitié des choses Qui sont en ce jardin encloses,

Et puet le remanant véoir,21161 S'il se vuet d'autre part séoir, Tant sunt clers, tant sunt vertueus; Certes ains sunt troble et nueus. Por quoi ne font-il demonstrance, Quant li solaus ses rais i lance, De toutes les choses ensemble? Par foi qu'il ne puéent, ce semble, Por l'oscurté qui les obnuble, Qu'il sunt si troble et si obnuble, Qu'il ne pueent par eus suffire A celi qui léans se mire, Quant lor clarté d'aillors acquierent, Se li rais du solaus n'i fierent, Si qu'il les puissent encontrer, Il n'ont pooir de riens monstrer; Mès cele que ge vous devise, C'est fontaine bele à devise. Or levés ung poi les oreilles, Si m'en orrés dire merveilles. Cele fontaine que j'ai dite, Qui tant est bele et tant profite Por garir, tant est savorée, Trestoute beste enlangorée, Rent tous jors par trois doiz sotives Iauës douces, cleres et vives. Si sunt si près, à près chascune, Que toutes s'asemblent à une, Si que quant toutes les verrés, Et une et trois en troverés, Se volés au conter esbatre, Ne jà n'en i troverés quatre, Mès tous jors trois et tous jors une; C'est lor propriété commune.

Et qu'on peut tout le reste voir21435 Si l'on se va d'autre part seoir, Tant ils sont puissants et limpides! Mais ils sont troubles et perfides. Que ne peuvent-ils refléter, Quand le soleil s'y vient jeter, Tretoutes les choses ensemble? C'est qu'ils ne peuvent, il me semble. Leur naturelle obscurité Les rend si vains, en vérité, Qu'eux-mêmes ne sauraient suffire A celui qui dedans se mire, Ils n'ont pouvoir de rien montrer S'ils ne viennent à rencontrer Les rais que le soleil y lance; Étrangère est donc leur puissance. Mais la fontaine que je dis Est l'ornement du paradis. Or levez un peu les oreilles, Et m'ouïrez dire merveilles. Cette fontaine oncques ne nuit, Qui tant est belle, mais guérit, Tant elle est bonne et savourée, Tretoute bête enlangorée, Et toujours par triples canaux Rend douces, claires, triples eaux, Qui sont si près à près chacune, Que toutes s'assemblent en une, Si bien que qui les trois verrait Et une et trois en trouverait, Mais toujours trois et toujours une, C'est leur propriété commune; En vain à compter s'ébattrait, Jamais quatre n'en trouverait.

N'onc tel fontaine ne véismes,21195 Car ele sourt de soi-méismes: Ce ne font mie autres fontaines Qui sordent par estranges vaines. Ceste tout par soi se conduit, N'a mestier d'estrange conduit, Et se tient en soi toute vive, Plus ferme que roche naïve: N'a mestier de pierre de marbre, Ne d'avoir coverture d'arbre; Car d'une sorce vient si haute L'eve, qu'el ne puet faire faute, Qu'arbre ne puet si haut ataindre, Que sa hautece ne soit graindre, Fors que sans faille en ung pendant, Si cum el s'en vient descendant, Là trueve une olivete basse, Souz qui toute l'iauë s'en passe; Et quant l'olivete petite Sent la fontaine que j'ai dite, Qui li atrempe ses racines Par ses iauës douces et fines, Si en prent tel norrissement, Qu'ele en reçoit acroissement, Et de foille et de fruit s'encharge: Si devient si haute et si large, C'onques li pins qu'il vous conta, Si haut de terre ne monta, Ne ses rains si bien n'estendi, Ne si bel umbre ne rendi. Ceste olive tout en estant, Ses rains sor la fontaine estant; Ainsinc la fontaine s'enumbre, Et par le roisant du bel umbre

Nul ne vit onc fontaine telle.21469 Car de soi-même coule-t-elle Et d'elle-même se conduit Sans chercher étranger conduit, Ce que ne font autres fontaines Qui sourdent d'étrangères veines. Car en soi-même elle a son lit Creusé, plus ferme que granit; Besoin n'a de roc ni de marbre, Ni d'avoir couverture d'arbre, Car de source si haute sourd L'onde, que ne manque à nul jour, Et qu'il n'est arbre qui l'atteigne, Car sa hauteur tous les dédaigne, Fors sans mentir en un pendant Lorsqu'elle coule en descendant. Là trouve une olivette basse Sous laquelle toute l'eau passe, Et quand ce petit olivier Sent la fontaine en son sentier, Qui lui détrempe les racines Par ses ondes douces et fines, Il en prend tel nourrissement Qu'il en reçoit accroissement Et de feuilles, de fruits se charge. Lors devient si haut et si large Qu'oncques le pin qu'il vous conta Si haut de terre ne monta, Ni de ses grands rameaux sans nombre Ne rendit oncques si belle ombre; Debout cet olivier géant Ses rameaux sur les eaux étend. Ainsi la fontaine s'enombre, Et pour l'attrait de la belle ombre

Les besteletes là se mucent21229 Qui les douces rousées sucent, Que li dous ruissiaus fait espendre Par les flors et par l'erbe tendre. Si pendent à l'olive escrites En ung rolet letres petites Qui dient à ceus qui les lisent, Qui souz l'olive en l'ombre gisent: Ci cort la fontaine de vie Par desouz l'olive foillie, Qui porte le fruit de salu. Quiex fu li pins qui l'a valu? Si vous di qu'en cele fontaine, (Ce croiront foles gens à paine, Et le tendront plusors à fables) Luit uns charboucles merveillables[69] Sor toutes merveilleuses pierres, Trestous réons et à trois quierres, Et siet emmi si hautement, Que l'en le voit apertement Par tout le parc reflamboier; Ne ses rais ne puet desvoier Ne vent, ne pluie, ne nublece, Tant est biaus et de grant noblece: Et sachiés que chascune quierre, (Tex est la vertu de la pierre,) Vaut autant cum les autres deus: Tex sunt entr'eus les forces d'eus. Ne les deus ne valent que cele, Combien que chascune soit bele; Ne nus ne les puet deviser, Tant les sache bien aviser, Ne s'i joindre par avisées, Qu'il ne les truisse devisées.

Les bêtelettes de venir21503 Les douces perles recueillir Que le doux ruisseau fait épandre Emmi les fleurs et l'herbe tendre. A l'olivier pendent écrits, Sur un rouleau, signes petits Qui disent à ceux qui les lisent, Quand à l'ombre de l'arbre gisent Que nul pin oncques ne valut: «Ci, portant le fruit du salut, S'étend l'olivette fleurie Dessus la fontaine de vie.» Or dans la fontaine (et ceci Folles gens croiront à demi Et le tiendront plusieurs à fable) Luit une escarboucle admirable[69b] Plus que diamants les plus beaux. Ronde, elle a trois angles égaux Et sied au milieu, mais si haute Que toujours on la voit sans faute Par tout le parc reflamboyer. Rien ne peut faire dévoyer Ses rais, vent, nuage ni pluie; Sa splendeur tretous les défie. Chaque angle vaut les autres deux, Si bien sont parfaites entre eux Proportions et harmonie (Tant sa vertu est infinie), Comme les deux ont du premier La beauté, l'éclat tout entier. On a beau les joindre en pensée, Toujours la pierre est divisée, Et nul ne la peut diviser, Tant la sache bien aviser.

Mès nus solaus ne l'enlumine,21263 Qu'il est d'une color si fine, Si clers et si resplendissans, Que li solaus esclarcissans En l'autre iauë li cristaus doubles, Lés li seroit oscurs et troubles. Briefment, que vous en conteroie? Autre soleil léans ne roie Que cil charboucles flamboians; C'est li solaus qu'il ont léans, Qui plus de resplendor habonde Que nus solaus qui soit où monde. Cis la nuit en exil envoie, Cis fait le jor que dit avoie Qui dure pardurablement Sans fin et sans commencement, Et se tient en un point de gré, Sans passer signe ne degré, Ne minuit, ne quelque partie Par quoi puisse estre ore partie[70]. Si r'a si merveilleus pooir, Que cil qui là le vont véoir, Si-tost cum cele part se virent, Et lor face en l'iauë remirent, Tous jors de quelque part qu'il soient, Toutes les choses du parc voient, Et les congnoissent proprement, Et eus-méismes ensement; Et puis que là se sunt véu, Jamès ne seront décéu De nule chose qui puist estre, Tant i deviennent sage mestre.

Mais nul soleil ne l'enlumine,21537 Car elle est de couleur si fine, D'un éclat si resplendissant, Que le soleil ëclaircissant Là-bas le fameux cristal double Serait près d'elle obscur et trouble. Bref, encor que vous conterais? Nul soleil n'y lance ses rais, Car plus de resplendeur abonde Que nul soleil qui soit au monde L'escarboucle aux rais flamboyants. C'est le soleil qui luit léans, Qui la nuit en exil envoie Et fait le jour qui ne dévoie, Et qui dure éternellement, Sans fin et sans commencement, Et se tient en la même ligne Sans passer ni degré, ni signe, Ni minuit, sans un mouvement Dont on fasse une heure, un moment[70b]. Tant merveilleuse est sa puissance Que ceux qui sont en sa présence Et qui là-haut le peuvent voir, Sitôt que vers ce beau miroir Leur visage sans plus ils virent Et dans la fontaine le mirent, De quelque côté que ce soit, Tout dans le parc l'œil aperçoit. Soudain ils savent tout connaître Jusqu'à leur cœur et tout leur être, Et depuis qu'ils se seront vus, Jamais ils ne seront déçus De nulle chose qui puisse être. Tant chacun devient sage maître.

Autres merveilles vous dirai:21295 Que de cesti soleil li rai Ne troublent pas, ne ne retardent Les yex de ceux qui les regardent, Ne ne les font essaboïr, Mès enforcier et resjoïr, Et ravigorer lor véuë Por la bele clarté véuë Plaine d'atrempée chalor, Qui par merveilleuse valor Tout le parc d'odor resplenist Par la grant doçor qui en ist. Et por ce que trop ne vous tiengne, D'ung brief mot voil qu'il vous soviengne Que qui la forme et la matire Du parc verroit, bien porroit dire C'oncques en si bel paradis Ne fu formés Adam jadis. Por Diex, seignor, donc que vous semble Du parc et du jardin ensemble? Donnés-en resnables sentences Et d'accidens et de sustances: Dites par vostre loiauté Liquex est de grignor biauté; Et regardés des deux fontaines Laquele rent iauës plus saines, Plus vertueuses et plus pures, Et des dois jugiés les natures, Jugiés des pierres précieuses Lesqueles sunt plus vertueuses; Et puis du pin et de l'olive Qui cuevre la fontaine vive. Je m'en tieng à vos jugemens, Se vous, selonc les erremens

Autres merveilles dire vais.21571 C'est que de ce soleil les rais Ne troublent pas ni ne retardent Les yeux de ceux qui les regardent, Ni ne les viennent éblouir, Mais font renforcer, réjouir, Voire fortifier la vue, Par la belle lumière vue Pleine de suave chaleur Qui, par merveilleuse valeur, Tout le parc de parfum inonde, Tant de grande douceur abonde. Et pour ne pas trop vous tenir, Daignez d'un mot vous souvenir: Qui du parc la forme et l'essence Saurait, pourrait dire, je pense, Qu'oncques en si beau paradis Adam ne fut créé jadis. Pour Dieu, seigneurs, donc que vous semble Du parc et du jardin ensemble? Dites, en toute loyauté, Lequel est de plus grand' beauté; Donnez raisonnables sentences Des accidents et des substances. Des deux fontaines à vos yeux Laquelle sourd ses eaux le mieux, Plus vertueuses et plus pures? Des canaux jugez les natures, De l'escarboucle et des cristaux Jugez les vertus et les maux, Le pin, et l'olive fleurie Dessus la fontaine de vie. Je m'en tiens à vos jugements Si, suivant les bons errements

Que léu vous ai ça arriere,21329 Donnés sentence droituriere: Car bien vous di sans flaterie, Haut et bas ne m'i met-ge mie[71], Car se tort i voliés faire, Dire faus, ou vérité taire, Tantost, jà nel' vous quier celer, Aillors en vodroie apeler. Et por nous plustost acorder, Ge vous voil briefment recorder, Selonc ce que vous ai conté, Lor grant vertu, lor grant bonté: Cele les viz de mort enivre, Mès ceste fait de mort revivre. Seignor, sachiés certainement, Se vous vous menés sagement, Et faites ce que vous devrés, De ceste fontaine bevrés. Et por tout mon enseignement Retenir plus legierement, (Car leçon à briez moz léuë Plus est de legier retenuë). Ge vous voil ci briément retraire Tretout quanque vous devés faire. Pensés de Nature honorer, Servés la par bien laborer; Mès comment que la chose aviengne, De raison vueil qu'il vous soviengne, Et se de l'autrui riens avés, Rendez-le, se vous le savés; Et se vous rendre ne poés Les biens despendus ou joés,

Que je vous ai tracés arrière,21605 Donnez sentence droiturière. Mais, sans mentir, je vous promets Que haut ni bas ne m'y soumets[71b]. Car si tort vous y vouliez faire, Dire faux ou vérité taire, Tantôt, à ne vous rien celer, Ailleurs j'en voudrais appeler. Pour mieux nous accorder ensemble, Souffrez qu'en deux mots je rassemble Selon ce que vous ai conté, Leur grand' vertu, leur grand' beauté: L'un les vivants de mort enivre Et l'autre fait de mort revivre. Seigneurs, sachez certainement Que si vous vivez sagement Et faites ce que devez faire, Vous boirez à cette dernière. Et pour tout mon enseignement Retenir plus facilement (Car leçon en quelques mots lue Est plus aisément retenue), Je veux, avant de vous quitter, En quelques lignes vous dicter Et vous dire une fois dernière Tout ce que prudhomme doit faire. Pensez de Nature honorer, Et servez-la par bien ouvrer. Mais comment que la chose advienne De Raison veux qu'il vous souvienne. Quand le bien d'autrui vous avez, Rendez-le, si vous le savez, Et si vous ne pouvez le rendre, S'il vous faut forcément attendre,

Aiés-en bonne volenté,21361 Quant des biens aurés à plenté. D'occision nus ne s'aprouche, Netes aiés et mains et bouche; Soiés loïal, soiés piteus, Lors irés où champ deliteus Par trace l'aignelet sivant En pardurableté vivant, Boivre de la bele fontaine Qui tant est doce, et clere et saine, Que jamès mort ne recevrés, Si-tost cum de l'iauë bevrés; Ains irés par joliveté Chantant en pardurableté Motez, conduis et chançonnettes Par l'erbe vert sor les floretes, Souz l'olivete karolant. Que vous voi-ge ci flajolant? Drois est que mon frestel estuie, Car biau chanter sovent ennuie; Trop vous porroie huimès tenir, Ci vous voil mon sermon fenir: Or i perra que vous ferés, Quant en haut encroé serés Por préeschier sus la bretesche. L'Acteur. Genius ainsinc lor préesche, Et les resbaudist et solace; Lors gete le cierge en la place, Dont la flame toute enfumée Par tout le monde est alumée. N'est dame qui s'en puist deffendre, Tant la sot bien Venus espandre;

Ayez-en bonne volonté21639 Dès qu'aurez biens en quantité. Que nul à son prochain ne touche, Nettes ayez et main et bouche, Soyez loyaux, soyez piteux; Lors irez au parc merveilleux Boire à la très-belle fontaine Qui tant est douce et claire et saine, Les pas de l'agnelet suivants Et dans l'éternité vivants. Car la mort vers vous sera vaine Dès que boirez à la fontaine; Mais irez tout pleins de gaîté, Chantant pendant l'éternité Mottets et lais et chansonnettes Par l'herbe verte et les fleurettes, Sous l'olivette en karolant. Mais que vous vais-je flageolant? Temps est que ma flûte je plie, Car beau chanter souvent ennuie. Trop pourrais céans vous tenir, Ci vous veux mon sermon finir. Bientôt nous vous verrons à l'œuvre, Lorsque du prêche à la manœuvre Franchirez créneaux et talus. L'Auteur. Ainsi leur prêche Génius, Et les transporte et les conquête. Lors le cierge en la place il jette Dont le brandon tout enfumé Par tout le monde est allumé. Tant sut ce feu Vénus répandre Que dame ne s'en peut défendre,

Et la cuilli si haut li vens,21393 Que toutes les famés vivans, Lor cors, lor cuers et lor pensées Ont de cele odor encensées. Amors de la chartre léuë A si la novele espanduë, Que jamès n'iert lions de vaillance Qui ne s'acort à la sentence. Quant Genius ot tout léu, Li baron de joie esméu, Car onc mes, si cum il disoient, Si bon sermon oï n'avoient, N'onc puis qu'il furent concéu Si grant pardon n'orent éu, N'onques n'oïrent ensement Si droit escommeniement, Por ce que le pardon ne perdent, Tuit à la sentence s'aerdent, Et respondent tost et vias, Amen, amen, fias, fias. Si cum la chose ert en ce point, N'i ot puis de demore point; Chascuns qui le sermon amot Le note en son cuer mot à mot: Car moult lor sembla saluable Por le bon pardon charitable, Et moult l'ont volentiers oï. Et Genius s'esvanoï, Conques ne sorent qu'il devint, Dont crient en l'ost plus de vint. Or à l'assaut sans plus atendre Qui bien set la sentence entendre! Moult sunt nostre anemi grevé! Lors se sunt tuit en piez levé,

Et le vent si haut le cueillit21671 Que tretoute femme qui vit Son cœur, son corps et ses pensées A de cette odeur encensées. Amour du message entendu La nouvelle a tant répandu, Qu'il n'est plus homme de vaillance Qui ne s'accorde à la sentence. Sitôt qu'eut tout lu Génius, Lors les barons de joie émus (Car oncques, disaient-ils, personne N'entendit sentence si bonne, Et nul depuis qu'il fut conçu N'avait si grand pardon reçu; Nul n'avait pareillement même Entendu si juste anathême), Les barons donc répondent tôt: Amen, amen, bravo, bravo! Et pour que le pardon lui serve, Chacun la sentence conserve. Comme était la chose en ce point Dès lors n'y eut demeure point; Car chacun trouvant convenable Pour le bon pardon charitable Le serment que moult il aimait Mot à mot en son cœur le met. De Génius, la charte ouïe, L'image s'est évanouie, Et nul ne sut ce qu'il devint. Lors en l'ost chantent plus de vingt: «Or à l'assaut, sans plus attendre, Qui bien sait la sentence entendre! Moult sont nos ennemis grevés!» Lors se sont tous sur pied levés

Près de continuer la guerre21427 Por tout prendre et metre par terre.

CV Venus se recoursa devant Ainsi que por cuillir le vent, Et ala plus-tost que le pas Au chastel, mais n'i entra pas. Venus, qui d'assaillir est preste, Premierement lor amoneste Qu'il se rendent; et cil que firent? Honte et Paor li respondirent: Honte et Paor à Venus. Certes, Venus, ce est néans, Jà ne metrés les piez céans; Non voir, s'il n'i avoit que moi, Dist Honte, point ne m'en esmoi. L'Acteur. Quant la déesse entendi Honte: Venus. Vile orde garce, à vous que monte, Dist-ele, de moi contrester? Vous verrés jà tout tempester, Se li chastiaus ne m'est rendus: Par vous n'iert-il jà deffendus: Encontre nous le deffendrés! Par la char Diex vous le rendrés,

Prêts à continuer la guerre21705 Pour tout prendre et mettre par terre.

CV Vénus par devant se retrousse Comme pour cueillir vent en housse, Et vient plus vite que le pas Au castel, mais n'y entre pas. Vénus, qui d'assaillir est prête, Premièrement leur fait requête Qu'ils se rendent. Avec hauteur Lors lui répondent Honte et Peur: Honte et Peur à Vénus. Vénus, vous perdrez votre peine; Vous n'entrerez, quoi qu'il advienne. Non, vraiment, n'y eût-il que moi, Dit Honte, point n'aurais d'émoi. L'Auteur. Lors, oyant Honte, la déesse: Vénus. Que vous sert, garce, larronnesse, Dit-elle, de me résister? Vous verrez tretout tempêter, Si la place ne m'est rendue, Qui plus ne sera défendue. Contre nous vous la défendrez! Par la chair Dieu! vous la rendrez!

Ou ge vous ardrai toutes vives,21449 Comme ordes ribaudes chetives; Tout le porpris voil embraser, Tors et torneles arraser; Ge vous eschaufferai les naches; J'ardrai piliers, murs et estaches[72]; Vostre fossé seront empli, Je ferai toutes metre en pli Voz barbacanes là drecies, Jà si haut nes aurés drecies Que nes face par terre estendre; A Bel-Acueil lerroi tout prendre, Boutons et Roses à bandon, Une hore en vente, autre hore en don. Ne vous ne serés jà si fiere Que tous li mondes ne s'i fiere: Tuit iront à procession, Sans faire point d'excepcion, Par les Rosiers et par les Roses, Quant j'aurai les lices descloses. Et por Jalousie bouler, Ferai-ge par tout defouler Et les préiaus et les herbages, Tant eslargirai les passages: Tuit i coilleront sans delai Boutons et Roses, clerc et lai, Religieus et séculer, N'est nus qui s'en puist reculer; Tuit i feront lor penitence, Mès ce n'iert pas sans difference. Li uns vendront répostement, Li autre trop apertement; Mès li répostement venu Seront à prodomme tenu;

Ou je vous brûle toutes vives21731 Comme ribaudes et chétives. Tout le pourpris veux embraser Et tours et tourelles raser; Je vous échaufferai les fesses, Mettrai piliers et murs en pièces; Tous vos fossés seront remplis, Et je ferai tout mettre en plis Vos barbacanes là dressées, Qui ne seront si haut placées Qu'on ne les fasse choir à bas. A Bel-Accueil, n'en doutez pas, Par vente ou don, léans encloses, Je livrerai boutons et roses. Tout le monde en procession Ira, sans faire exception, Par les rosiers et par les roses, Quand j'ouvrirai les lices closes; Fières en vain vous dresserez; Personne vous n'arrêterez! Et les préaux et les herbages (Tant j'élargirai les passages), A tretous je ferai fouler, Tant veux Jalousie affoler. La Rose et le bouton magique Tous cueilleront, clerc ou laïque; Religieux ou séculier, Tous viendront leur dette payer, Tous y feront leur pénitence; Mais sera mainte différence. Les uns viendront secrètement Et les autres ouvertement. Mais ceux qui viendront en cachette Vénus prudhommes les décrète,

Li autre en seront diffamé,21483 Ribaut et bordelier clamé; Tout n'i aient-il pas tel coupe Cum ont aucuns que nus n'encoupe. Si r'est voirs qu'aucuns mauvès homme. (Que Diex et saint Pere de Romme Confonde et eus et lor affaire!) Leront les Roses por pis faire, Et lor donra chapel d'ortie Déables qui si les ortie: Car Génius de par Nature, Por lor vilté, por lor ordure, Les a tous en sentence mis Avec nos autres anemis. Honte, se ge ne vous engin, Poi pris mon art et mon engin, Qu'aillors jà ne m'en clamerai. Certes, Honte, jà n'amerai Ne vous, ne Raison vostre mere Qui tant est as Amans amere. Qui vostre mere et vous croiroit, Jamès par amors n'ameroit. L'Acteur. Venus à plus dire n'entent, Que bien li sofisoit atant. Lors s'est Venus haut secorcie, Bien sembla fame corrocie, L'arc tent, et le boujon encoche: Et quant el l'ot bien mise en coche, Jusqu'à l'oreille l'arc entoise Qui n'iert pas plus lons d'une toise; Puis avise cum bonne archiere, Par une petitete archiere

Les autres seront diffamés,21765 Ribauds et bordeliers clamés, Quoique maints autres bien pis fassent Et qui pour plus honnêtes passent. Car, c'est vrai, maints en mauvais lieu (Que le Saint-Père et le bon Dieu Les confonde, eux et leur affaire!) Laisseront Roses pour pis faire. Mais Satan, qui les pousse là, D'ortie un chapel leur fera; Car Génius, de par Nature, Pour leur bassesse et leur ordure, Les a tous en sentence mis Avec nos autres ennemis. Honte, si je ne vous dépèce Par ma force et par mon adresse, Ailleurs plus ne me montrerai! Certes, Honte, je n'aimerai Ni vous, ni Raison votre mère Qui tant aux amants est amère. Qui votre mère et vous croirait, Jamais par amour n'aimerait. L'Auteur. Vénus alors s'est retroussée. Bien semble femme courroucée, Et sans prononcer un seul mot (Car bien assez en dit tantôt), Tend son arc et sa flèche encoche, Et quand l'eût bien mise en la coche A l'oreille amène ses doigts (D'une toise était l'arc en bois), Puis vise, comme bonne archère, Par une étroite meurtrière

Qu'ele vit en la tor reposte21515 Par devant, non pas par encoste, Que Nature ot par grant maistrise Entre deux pilerés assise. Cil dui pilers d'ivire estoient, Moult gent, et d'argent sostenoient Une ymagete en leu de chasse, Qui n'iert trop haute ne trop basse, Trop grosse, trop gresle non pas, Mès toute taillie à compas, De bras, d'espaules et de mains, Qu'il n'i failloit ne plus ne mains. Moult ierent gent li autre membre, Et plus olans que pomme d'embre: Dedens avoit ung saintuaire Covert d'ung précieus suaire, Li plus gentil et li plus noble Qui fust jusqu'en Constantinoble[73];Voir la note. [Tel ymage n'ot nus en tor. Plus avienent miracle entor Qu'ains n'avint entor Medusa; Mès ceste trop meillor us a. Vers Medusa riens ne duroit, Car en roche transfiguroit (Tant faisoit felonnesses euvres Par ses felons crins de coleuvres,) Trestuit cil qui la regardoient. Par nul engin ne s'en gardoient, Fors Perséus, li filz Jovis, Qui par l'escu la vit où vis, Que sa suer Pallas li livra. Par cel escu se delivra, Par l'escu le chief li toli, Si l'emporta tous jors o li.

Qu'elle aperçoit incontinent,21797 Non par côté, mais par devant, Que Nature a, par grand' maîtrise, Entre deux beaux piliers assise. Chaque pilier d'ivoire était Moult gent et d'argent soutenait Une image, en guise de châsse, Qui n'était trop haute ni basse, Trop grosse, trop grêle non pas, Mais toute taillée au compas, De mains, de bras et d'encolure, Rien n'y manquait, je vous assure. Tous les membres étaient moult gents Plus que pomme d'ambre odorants. Dedans était un sanctuaire Couvert d'un précieux suaire, Et le plus noble et le plus gent Qui fut jusque dans l'Orient, Jusqu'à Constantinople. Et telle Image, aussi suave et belle Oncques ne tint nul en sa tour. Puis se font miracles autour Moult plus beaux qu'autour de Méduse, De sa vertu, car mieux elle use. Vers Méduse rien ne durait, Puisqu'en roche transfigurait (Tant faisait felonnesses œuvres Par ses félons crins de couleuvres) Tout mortel qui la regardait; Nul moyen ne l'en préservait, Fors le fils de Jupin Persée, Qui par l'écu la tint fixée Que sa sœur Pallas lui livra. Cet écu seul le délivra.

Moult le tint chier, moult s'i fiot,21549 En maint estour mestier li ot; Ses fors anemis en muoit, Les autres à glaive tuoit. Mès ne la vit que par l'escu, Car il n'éust jà puis vescu. Ses escus li ert miroers, Car tiex ert où chief li poers, S'il la regardast face à face, Roche devenist en la place. Mès l'ymage dont ci vous conte, Les vertus Medusa sormonte, Qu'el ne sert pas de gens tuer, Ne d'eus faire en roche muer: Ceste de roche les remue, En lor forme les continue, Voire en meillor c'onques ne furent, Ne c'onques mès avoir ne purent. Cele nuist, et ceste profite, Cele occist, ceste resuscite, Cele les eslevés moult griéve Et ceste les grevés reliéve: Car qui de ceste s'aprochast, Et tout véist, et tout tochast, S'il fust ains en roche mué, Ou de son droit sens remué, Jà puis roche ne le tenist, En son droit sens s'en revenist; Si fust-il à tous jors garis De tous maus et de tous peris.] Si m'aïst Diex, se ge poïsse, Volentiers plus près la véisse;

De Méduse il trancha la tête21831 Dont fit depuis mainte conquête; Toujours avec lui l'emportait, Moult tenait chère et s'y fiait, Ses ennemis changeait en pierre Ou du glaive jetait par terre. Il ne la vit que par l'écu, Car jamais après n'eût vécu, Mais fût resté roche en la place, Rien que de regarder sa face, Si terrible était son pouvoir! L'écu lui tint lieu de miroir. Mais l'image que je vous conte En vertus Méduse surmonte; Car gens ne sait-elle tuer Ni les faire en roche muer. Bien plus, de roche elle les mue, En leur forme et les continue, Et voire en meilleure vraiment Que celle qu'ils avaient avant. L'autre nuit, celle-ci profite; L'autre occit, elle ressuscite; L'autre grève les élevés, Elle relève les grevés. Qui pourrait approcher l'image, Toucher, ou voir pas davantage, Fût-il en roche avant mué Ou de son droit sens remué, Plus ne le retiendrait la pierre; Recouvrant la vertu première, Il serait à toujours guéri De tout mal et de tout péril. Si Dieu daignait en sa justice Que de plus près l'image visse,

Voire, par Diex, par tout tochasse,21581 Se de si près en aprochasse; Mès ele est digne et vertueuse, Tant est de biauté precieuse. Et se nus usant de raison Voloit faire comparaison D'ymage à autre bien portraite, Autel en puet faire de ceste A l'ymage Pymalion, Comme de souris à lion[74].

Illustration from Le roman de la rose - Tome IV

Pymalions uns entaillieres, Portraians en fust et en pierres... Si fist une image d'ivuire... Qu'el sembloit estre autresi vive Cum la plus bele riens qui vive. (Page 310, vers 21593.)

CVI Cy commence la fiction De l'ymage Pygmalion. [Pymalions uns entaillieres[75],Voir la note. Portraians en fust et en pierres, En metaus, en os et en cires, Et en toutes autres matires Qu'en puet en tex euvres trover, Por son grant engin esprover (Car onc de li hons ne l'ot mieudre, Ausinc cum por grans los acqieudre) Se volt à portraire deduire. Si fist une ymage d'ivuire; Si fist et portret l'ymagete Si bien compassée et si nete, Et mist au faire tel entente, Qu'el fu si plesante et si gente, Qu'el sembloit estre autresi vive Cum la plus bele riens qui vive. N'onques Helaine ne Lavine[76] Ne furent de color si fine,

De si près je l'approcherais21865 Que partout je la toucherais. Mais elle est digne et vertueuse. Tant est de beauté précieuse; Et si nul, usant de Raison, Voulait faire comparaison De quelque autre image avec elle, Il pourrait mette en parallèle L'image de Pygmalion, Comme de souris à lion[74b].

CVI Ci commence la fiction De l'image à Pygmalion. [Pygmalion le statuaire[75b] Sculptait et le bois et la pierre, La cire et l'os et le métal, Toute matière en général Qu'on voit en telle œuvre fournie. Or un jour pour son grand génie Éprouver (car aucun mortel Depuis n'eut oncques talent tel Pour acquérir et los et gloire), Il fit une image d'ivoire. Tant y mit de soin, de travail, Jusque dans le moindre détail, Qu'il fit une image parfaite, Si bien compassée et si nette, Qu'elle semblait prête à mouvoir; Rien de si beau n'eût-on pu voir. Onc Hélène ni Lavinie[76b] N'avaient eu sa grâce infinie,

Ne de si bele façon nées,21611 Tant fussent bien enfaçonnées, Ne de biauté n'orent la disme. Tout s'esbahit en soi-méisme Pymalion, quant la regarde; Es-vos qu'il ne se donne garde Qu'Amors en ses resiaus l'enlace Si fort qu'il ne set que il face. A soi-méismes se complaint, Mès ne puet estanchier son plaint. Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié? Maint ymage ai fait et forgié, Dont nus n'assommeroit le pris, N'onc d'eus amer ne fui sorpris: Or sui par ceste mal-baillis, Par li m'est tous li sens faillis. Las! dont me vient ceste pensée, Comment fu cele amor pensée? J'aime une ymage sorde et muë Qui ne se crosle ne remuë, Ne jà de moi merci n'aura: Tel amor comment me navra? Il n'est nus qui parler en oie, Qui trop esbahir ne s'en doie. Or sui-ge li plus fox du sicle, Que pui-ge faire en cest article? Par foi, s'une roïne amasse, Merci toutevois esperasse, Por ce que c'est chose possible; Mès cest amor est si horrible, Qu'el ne vient mie de Nature, Trop mauvaisement m'i nature. Nature en moi mauvès fil a; Quant me fist, forment s'avila,

Son teint, son port, sa majesté,21895 Ni de sa splendide beauté Voire la dixième partie. Tant son âme est lors ébahie, En la voyant, Pygmalion, Qu'il ne fait pas attention Qu'Amour en ses réseaux l'enlace, En lui ne sait ce qui se passe. Sans cesse à soi-même il se plaint, Mais sa souffrance oncques n'éteint: Las! dit-il, quelle est cette rage? Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image Dont nul ne connaîtra le prix Et d'amour onc ne fut surpris. Et par celle-ci ma pensée Voilà toute bouleversée Et mon cœur brisé sans retour. D'où me vient ce fatal amour? J'aime une image sourde et mue Qui ne branle ni ne remue Et de mes feux pitié n'aura. Comment tel amour me navra? Nul n'est qui parler en ouïsse Qui par trop ne s'en ébahisse. Une reine encor si j'aimais, Pitié peut-être espérerais, Car enfin c'est chose possible. Mais tant cette amour est horrible Que c'est crime de s'y livrer; Nature n'a pu l'inspirer. En moi mauvais fils a Nature, Trop suis-je vile créature; Aussi ne la dois-je blâmer Si je veux follement aimer.

Si ne l'en doi-ge pas blasmer,21645 Se ge voil folement amer, Ne m'en doi prendre s'a moi non: Puis que Pymalion oi non, Et poi sor mes deus piez aler, N'oï de tel amor parler. Si n'aim-ge pas trop folement: Car, se l'escriture ne ment, Maint ont plus folement amé. N'ama jadis où bois ramé, A la fontaine clere et pure, Narcissus sa propre figure, Quant cuida sa soif estanchier? N'onques ne s'en pot revanchier, Puis en fu mors, ce dist l'istoire Qui encor est de grant memoire. Dont sui-ge mains fox toutevois, Car, quant je voil, à ceste vois, Et la prens, et acole et baise, S'en puis miex soffrir ma mesaise; Mès cil ne pooit avoir cele Qu'il véoit en la fontenele. D'autre part, en maintes contrées Ont maint maintes dames amées, Et les servirent quanqu'il porent, N'onques ung-sol baisier n'en orent, Si s'en sunt-il forment pené; Dont m'a miex Amors assené. Non a: car à quelque doutance Ont-il toutevois espérance Et du baisier et d'autre chose; Mès l'esperance m'est forclose, Quant au délit que cil entendent Qui les déduis d'amors atendent:

Il n'est plus fol que moi, je pense.21929 Or que faire en cette occurrence? Dois-je m'en prendre à d'autre? Non. Depuis qu'ai Pygmalion nom Et que sur mes deux pieds chancelle, Je n'ouïs parler d'amour telle. Pourtant, à parler franchement, Est-ce trop aimer follement? Car, après tout, si l'on peut croire Ce que nous raconte l'histoire, Maints ont plus follement aimé. N'aima-t-il pas au bois ramé, A la fontaine claire et pure, Narcisse sa propre figure, Quand il crut sa soif étancher? Il ne s'en put onc arracher, Mais en mourut, nous dit l'histoire, Qui toujours est de grand' mémoire. Donc, moins fol suis-je toutefois; Car lorsque je veux, maintes fois Je la prends, l'accole et la baise, Et mieux supporte mon mésaise. Mais lui, celle avoir ne pouvait Que dans la fontaine il voyait. D'autre part, en maintes contrées Maints ont maintes dames aimées, Et fins amants à les servir Sans jamais un baiser cueillir Se sont peinés toute leur vie; Donc Amour, malgré ma folie, M'a frappé moins cruellement. Mais non. Je m'abuse vraiment; Car, malgré tout, en leur doutance, Ils ont toutefois espérance,

Car quant ge me voil aaisier21679 Et d'acoler et de baisier, Ge truis m'amie autresi froide Cum est ung pez, et ausi roide; Que quant ge, por baisier, i touche, Toute me refroidist la bouche. Ha! trop ai parlé rudement, Merci, douce amie, en demant, Et pri que l'amende en pregniés: Car de tant cum vous me daingniés Doucement regarder et rire, Ce me doit bien, ce croi, soffire. Car dous regarz et riz piteus Sunt as Amans moult déliteus.

Illustration from Le roman de la rose - Tome IV

Comment Pygmalion demande Pardon à son ymage... Pygmalion lors s'agenoille Qui de lermes sa face moille... (Page 316, vers 21693.)

CVII Comment Pygmalion demande Pardon, en présentant l'amande A son ymage, des paroles Qu'il dit d'elle, qui sont trop foles. Pymalions lors s'agenoille, Qui de lermes sa face moille, Son gage tent, si li amende; Mais el n'a cure de s'amende, Car el n'entent riens, ne ne sent, Ne de li, ne de son présent, Si que cil crient perdre sa paine Qui de tel chose amer se paine.

Tandis qu'ils rêvent aux doux jeux21963 Qu'attendent tous les amoureux Et d'un baiser et d'autre chose; Pour moi toute espérance est close. Car si je veux me contenter, L'accoler, baiser et flatter, Je trouve ma mie aussi froide Qu'un ais de bois et aussi roide; Quand je l'effleure d'un baiser Je sens ma bouche se glacer. Hé! pardonnez, ma douce amie, Ma rudesse et mon infamie; Frappez-moi, point ne m'épargnez; Car du moment que vous daignez Me regarder et me sourire, Cela me doit, je crois, suffire, Car doux regard et ris piteux Sont aux amants délicieux.

CVII Ci demande Pygmalion, En offrant l'amende, pardon A son image des paroles Qu'il dit d'elle et qui sont trop folles. A genoux Pygmalion lors De pleurs inonde tout son corps, Son gage tend et puis s'amende. Elle n'a cure de l'amende, Puisque rien n'ouït ni ne sent Ni de lui ni de son présent, Si bien qu'il craint perdre sa peine Et de sa dureté se peine,

N'il n'en reset son cuer avoir,21705 Qu'Amors li tolt sens et savoir; Si que trestout s'en desconforte, Ne set s'ele est ou vive ou morte. Soef à ses mains la detaste, Et croit ausinc cum se fust paste, Que ce soit sa char qui li fuie, Mès c'est sa main qu'il i apuie. Ainsinc Pymalion estrive, En son estrif n'a pez ne trive; En ung estât pas ne demore, Or aime, or het, or rit, or plore, Or est liés, or est à mesaise, Or se tormente, or se rapaise. Puis li revest en maintes guises Robes faites par grans maistrises, De biaus dras de soie, ou de laine, D'escarlate, ou de tiretaine, De vert, de pers ou de brunete, De colors fresche, fine et nete, Où moult a riches pennes mises, Erminées, vaires[77] ou grises; Puis les li oste, puis ressoie Cum li siet bien robe de soie, Cendaus, molequins Arrabis[78], Indes, vermaus, jaunes et bis, Samis diaprés, camelos. Por néant fust ung angelos, Tant est de contenance simple. Autrefois li met une gimple, Et par dessus ung cuevrechief, Qui cuevre la gimple et le chief; Ains ne cuevre par le visage, Qu'il ne vuet pas tenir l'usage

Non plus ne sait son cœur ravoir;21993 Amour lui prend sens et savoir, Si bien que tout s'en déconforte, Ne sachant s'elle est vive ou morte. Lors il la tâte de la main, Et comme pâte de son sein Croit sentir la chair qui se plie, Mais c'est sa main qu'il y appuie. Ainsi Pygmalion combat Sans paix ni trêve; en même état Un seul instant onc ne demeure; Il aime, il hait, il rit, il pleure, Tantôt joyeux, tantôt navré, Apaisé, puis désespéré. Puis il la vêt en mainte guise De robe faite à grand' maîtrise De beau drap de laine ou soyeux, D'écarlate, de lin moelleux, De bleu, de vert ou de brunete, De couleur fraîche fine et nette, Où moult a riches carreaux mis D'hermine, vair[77b] ou petit gris, Puis les ôte pour qu'il revoie Comme lui sied robe de soie, Satins rayés et camelots, Velours, tissus orientaux, Bleus, vermeils, bis, d'or en la frange; Certe on dirait un petit ange A voir son air simple et doucet. Puis ensuite un voile il lui met Et dessus couvre-chef de fête Qui couvre le voile et la tête, Mais qui ne couvre pas les traits, Méprisant les usages laids

Des Sarrasins, qui d'estamines21739 Cuevrent les vis as Sarrasines, Quant eus trespassent par la voie, Que nuz trespassans ne les voie, Tant sunt plains de jalouse rage. Autrefois li reprent corage D'oster tout, et de metre guindes Jaunes, vermeilles, vers et indes, Et trecéors gentiz et gresles, De soie et d'or à menus pesles; Et dessus la crespine atache Une moult précieuse atache, Et par dessus la crespinete Une coronne d'or grelete, Où moult ot précieuses pierres, Et biaus chastons à quatre quierres Et à quatre demi compas, Sans ce que ge ne vous cont pas D'autre perrerie menuë Qui siet entor espesse et druë: Et met à ses deus oreilletes Deus verges d'or pendans greletes; Et por tenir la cheveçaille, Deus fermaus d'or au col li baille: En mi le pis ung en remet, Et de li ceindre s'entremet; Mès c'est d'ung si très-riche ceint, C'onques pucele tel ne ceint; Et pent au ceint une aumosniere, Qui moult ert précieuse et chiere; Et cincq pierres i met petites Du rivage de mer eslites, Dont puceles as martiaus geuent, Quant beles et rondes les treuent:

Des Sarrasins qui d'étamines22027 Couvrent la face aux Sarrasines Par les chemins matin et soir, Pour que nul ne les puisse voir, Tant sont pleins de jalouse rage. Puis après il reprend courage D'ôter tout et mettre rubans Jaunes, vermeils, verts, bleus et blancs, Et bandeaux gracieux et frêles De soie et d'or à perles grêles, Et dessus la coiffure asseoir Un moult délicieux fermoir, Et dessus la blanche voilette Une couronne d'or coquette Où scintillent de mille feux Maints diamants moult précieux, Et maintes autres pièces rares Et beaux chatons à quatre carres Et à quatre demi-compas, Sans ce que je ne compte pas De pierrerie autre menue Qui sied autour épaisse et drue. Puis à ses deux oreilles pend Deux verges d'or grêle et brillant; Pour tenir la coiffe qui baille, Deux broches d'or au col lui baille; Emmi le sein une autre met Et de la ceindre s'entremet, Mais de ceinture si jolie Qu'onc pucelle n'eut telle mie, Et d'où riche aumônière pend Moult gentille et pleine d'argent; Et puis y met cinq pierres fines, L'élite des rives marines,

Et par grant entente li chauce21773 En chascun pié soler et chauce Entailliés jolivetement A deus doie du pavement. N'ert pas de hosiaus estrenée[79], Car el n'ert pas de Paris née; Trop par fust rude chaucemente A pucele de tel jovente. D'une aguille bien afilée D'or fin, de fil d'or enfilée, Li a, por miex estre vestuës, Ses deus manches estroit cosuës. Puis li baille flors noveletes, Dont ces jolies puceletes Font en printens lor chapelez, Et pelotes et oiselez, Et diverses choses noveles Delitables as damoiseles; Et chapelés de flors li fait, Mès n'en véistes nul si fait, Car il i met s'entente toute. Anelez d'or es dois li boute, Et dit cum fins loiaus espous: Bele douce, ci vous espous, Et deviens vostres, et vous moie, Ymenéus et Juno m'oie, Qu'il voillent à nos noces estre; Ge n'i quier plus ne clerc ne prestre, Ne de prelaz mitres ne croces, Car cil sunt li vrai diex des noces. Lors chante à haute voix serie, Tous plains de grant renvoiserie,

Dont pucelle joue aux marteaux22061 Lorsque les trouve ronds et beaux, Et puis à grand' cure lui chausse En chaque pied soulier et chausse Moult artistement entaillés A deux doigts juste des pavés. N'était pas de houzeaux gênée[79b], Car n'était pas de Paris née; Trop dur eût été d'être ainsi Chaussé, pour un pied si joli. D'une aiguille bien effilée D'or fin, de fil d'or enfilée, Lui a, pour mieux être vêtus, Ses bras étroitement cousus, Puis lui baille fleurs nouvelettes Dont les gentilles pucelettes Font au printemps leurs chapelets, Leurs pelotes, leurs oiselets Et diverses choses nouvelles Délectables aux damoiselles, Et chapelets de fleurs lui fait; Oncques n'en vîtes si parfait, Car sa science il y mit toute. Annelet d'or au doigt lui boute Et dit comme loyal époux: Belle douce, j'épouse vous Et deviens vôtre et vous la mienne; Qu'Hymen, que Vénus s'en souvienne Et daigne à nos noces venir; Prêtres ni clercs n'irai quérir, Non plus prélats, mitres ni crosses, Ceux-là sont les vrais dieux des noces. Lors chante à haute et claire voix Et tendre et douce toutefois,

En leu de messe chançonnetes21805 Des jolis secrés d'amoretes; Et fait ses instrumens sonner, Qu'en n'i oïst pas Diex tonner; Qu'il en a de trop de manieres, Et plus en a les mains manieres C'onques n'ot Amphions de Thebes. Harpes et gigues et rubebes, Si r'a guiternes et léus Por soi déporter esléus; Et refait sonner ses orloges Par ses sales et par ses loges, A roës trop sotivement De pardurable movement. Orgues i r'a bien maniables, A une sole main portables, Où il méismes soufle et touche, Et chante avec à plaine bouche Motés, ou treble ou tenéure: Puis met en cimbales sa cure, Puis prent fretiaus, et si fretele, Puis chalemiaus, et chalemele; Et tabor et fléute et tymbre, Si tabor, et fléute et tymbre; Citole prent, trompe et chievrete, Si citole, trompe et chievrete, Psalterion prent et viele, Et puis psalterionne et viele; Puis prent sa muse, et se travaille As estives de Cornoaille[80]; Et espringue, et sautele et bale, Et fiert du pié parmi la sale; Et la prent par la main, et dance, Mès moult a au cuer grant pesance

Au lieu de messes, chansonnettes22095 Des jolis secrets d'amourettes, Et fait ses instruments sonner A n'en pas ouïr Dieu tonner, Car il en a de cent manières, Et ses mains volent plus légères Sur les cordes des violons Et plus savantes qu'Amphyons Quand il bâtit les murs de Thèbes. Harpes il a, guigues, rubèbes, Luths et guitares à la fois, Pour se divertir à son choix, Et par ses salles et ses loges Fait sonner toutes ses horloges Faites à roue habilement Et de continu mouvement. Orgues il a bien maniables Et d'une seule main portables Où l'on souffle et touche à la fois, Et chante avec à pleine voix Beaux mottets à ténor et contre, Puis frappe cymbales encontre; Puis souffle dans ses chalumeaux, Et maints airs joue en ses pipeaux, Prend tambourin, et flûte, et timbre Dont tambourine et flûte et timbre; Puis trompette et chevrettre prend Et de chacune va jouant, Puis prend sa muse et se travaille Sur sa trompe de Cornouaille[80b]; Et vielle et psaltérion Maniant avec passion, Il trépigne et bondit et bale, Frappe du pied parmi la salle

Qu'el ne vuet chanter ne respondre,21839 Ne por prier, ne por semondre. Puis la rembrace, et si la couche Entre ses bras dedens sa couche, Et puis la baise et si l'acole; Mès ce n'est pas de bonne escole, Quant deus personnes s'entrebaisent, Et li baisiers as deus ne plaisent. Ainsinc s'occist, ainsinc s'afole, Sorprins de sa pensée fole Pymalion li decéus, Por sa sorde ymage esméus; Quanqu'il puet la pere et aorne, Car tous à li servir s'atorne: N'el n'apert pas, quant ele est nuë, Mains bele que s'ele ert vestuë. Lors avint qu'en cele contrée Ot une feste celebrée, Où moult avenoit de merveilles: Là vint tous li pueples as veilles D'un temple que Venus i ot. Li Valés qui moult s'i fiot, Por soi de s'amor conseillier, Vint à cele feste veillier. Lors se plaint as Diex et démente De l'amor qui si le tormente; Car maintes fois les ot servis Li Valés qui moult iert soutis, Qui moult iert bons ovriers et sages, Fait lor avoit mains bons ymages, Et avoit trestout son aé Vescu en droite chastéé.

Et la prend par la main dansant;22129 Mais au cœur moult a grand tourment, Car point ne répond ni ne chante A ses cris sourde son amante. Puis il l'embrasse, et de ce pas Dedans sa couche entre ses bras L'étend, la baise et puis l'accole; Mais ce n'est pas de bonne école Quand se baisent deux amoureux Si baisers ne plaisent aux deux. Ainsi s'occit, ainsi s'affole, Surpris de son action folle, Pygmalion l'infortuné Par sa sourde image enchaîné, Tant qu'il peut la pare et décore Et toujours la sert et l'adore, Et quand il voit son beau corps nu Plus beau le trouve que vêtu. Lors il advint qu'en la contrée Fut une fête célébrée Où mainte merveille advenait. D'un temple que Vénus avait, Aux fêtes vint grande affluence. Le Varlet qui moult a fiance, Pour son fol amour éclaircir, Y voulut à son tour venir. Lors se plaint aux dieux, se lamente De l'amour qui tant le tourmente; Or maintes fois le gent Varlet Moult les servit, car il était Bon ouvrier habile et sage Et leur fit mainte belle image, Toujours vécut en chasteté.

Pygmalion. Biaus Diex, dist-il, qui tout poés,21871 S'il vous plaist, ma requeste oés; Et tu qui dame es de ce temple, Sainte Vénus, de grâce m'emple, Qu'ausinc es-tu moult corrocie, Quant Chastéé est essaucie, S'en ai grant peine deservie De ce que ge l'ai tant servie: Or m'en repens sans plus d'aloignes, Et pri que tu le me pardoignes, Si m'otroie par ta pitié, Par ta douçor, par t'amitié, Par convent que m'en fuie eschif, Se Chastéé dès or n'eschif, Que la bele qui mon cuer emble, Qui si bien yvuire resemble, Deviengne ma loiale amie, Et de fame ait cors, ame et vie; Et se de ce faire te hastes, Se je suis jamès trovés chastes, J'otroi que ge soie pendus, Ou à grans haches porfendus, Ou que dedens sa goule trible Tout vif me transgloutisse et trible, Ou me lie en corde ou en fer, Cerberus li portiers d'enfer. L'Amant. Venus, qui la requeste oï Du Valet, forment s'esjoï, Por ce que Chastéé lessoit, Et de li servir s'apressoit,

Pygmalion. Beaux Dieux, dit-il, votre bonté,22162 Je le sais, est toute-puissante. Oyez ma requête présente: Déesse de ce temple, et toi, Sainte Vénus, écoute-moi. Sans doute es-tu moult courroucée Que Chasteté soit exaucée; Oui, j'ai ton courroux mérité, Trop l'ai servie en vérité. Je m'en repens et te conjure De me pardonner mon injure Et m'octroyer par ta pitié, Ta douceur et ton amitié, Que devienne ma douce amie Et de femme ait corps, âme et vie, La belle qui m'a pris mon cœur Et qui d'ivoire a la pâleur. Délivre-moi, bonne déesse, Et si Chasteté je ne laisse, Que je sois exilé, pendu, A grand' haches tout pourfendu, Qu'en sa triple gueule me noie, Tout vif m'engloutisse et me broie, Me lie et me charge de fers Cerbérus le portier d'enfers! L'Auteur. Or Vénus, la requête ouïe Du varlet, s'est moult éjouïe, De ce que Chasteté laissait Et d'elle servir s'empressait,

Cum hons de bonne repentance,21901 Prest de faire sa pénitance Tous nus entre les bras s'amie, S'il la puet jà bailler en vie. Por joïr et por faire chief Au Valet de son grant meschief, A l'ymage envoia lors ame. Si devint si très-bele dame, C'onques mès en nule contrée N'avoit-l'en si bele encontrée: N'est plus au temple séjornés, A son ymage est retornés Pymalion à moult grant heste, Puis qu'il ot faite sa requeste; Car plus ne se pooit tarder De li tenir et regarder. A li s'en cort les sauts menus, Tant qu'il est jusques-là venus. Du miracle riens ne savoit, Mès ès Diex grant fiance avoit; Et quant de plus près la regarde, Plus art son cuer, et frit et larde: Lors voit qu'ele ert vive et charnuë, Si li debaille la char nuë, Et voit ses biaus crins blondoians, Comme undes ensemble ondoians; Et sent les os, et sent les vaines Qui de sanc ierent toutes plaines, Et le pouz debatre et movoir. Ne set se c'est mençonge ou voir: Arrier se trait, ne set que faire, Ne s'ose mès près de li traire, Qu'il a paor d'estre enchantés.

Tout plein de bonne repentance22191 Et prêt à faire pénitence Dans les bras de son cher objet Si vivant oncques le tenait. Pour mettre fin à sa souffrance Lors Vénus, en grand' jouissance, Une âme en l'image conçut Qui si très-belle femme fut, Que jamais, en nulle contrée, Si belle on n'avait rencontrée. Plus n'est au temple séjourné Et vers sa mie est rétourné Pygmalion, et ne s'arrête, Une fois faite sa requête; Car plus ne se pouvait tarder De la tenir et regarder. Lors à grands pas il s'évertue Tant qu'il ait sa belle revue. Rien du miracle il ne savait, Mais en Dieu grand' fiance avait, Et quand de plus près la regarde, Plus son cœur fremit, saute et arde; Il voit les cheveux blondoyants Comme ondes ensemble ondoyants, Et voit qu'elle est vive et charnue; Il entrebaille sa chair nue Et sent le pouls battre et mouvoir. Est-ce mensonge ou fol espoir? Il sent les os, il sent les veines, Qui de sang étaient toutes pleines, Puis se recule épouvanté, Car il a peur d'être enchanté Et n'ose plus s'approcher d'elle.

Pygmalion. Qu'est-ce? dit-il, sui-ge tentés?21934 Veillé-ge pas? Nennil; ains songe, Mès onc ne vi si apert songe. Songe! par foi non fais, ains veille. Dont vient donques ceste merveille? Est-ce fantosme ou anemis Qui s'est en mon ymage mis? L'Amant. Lors li respondi la pucele Qui tant iert avenant et bele, Et tant avoit blonde la cosme: L'Ymage à Pygmalion. Ce n'est anemis, ne fantosme, Dous amis, ains sui vostre amie Preste de vostre compaignie Recevoir, et m'amor vous offre, S'il vous plaist recevoir tel offre. L'Amant. Cil ot que la chose est acertes, Et voit les miracles apertes; Si se trait près, et s'asséure Por ce que c'est chose séure: A li s'otroie volentiers, Cum cil qui ert siens tous entiers. A ces paroles s'entr'alient, De lor amors s'entremercient: N'est joie qu'il ne s'entrefacent, Par grant amor lor s'entr'embracent,

Pygmalion. Quelle est donc cette erreur nouvelle?22224 Veillé-je? Non. Un songe, hélas! Telle évidence n'aurait pas. Un songe? Eh bien, non, je veille. D'où peut venir telle merveille? Est-ce fantômes ennemis Qui se sont en l'image mis? L'Amant. Lors lui répondit la pucelle Soudain, l'avenante, la belle, Aux cheveux ondoyants et blonds: L'Image à Pygmalion. Ce n'est ennemis ni démons, Doux ami, mais c'est votre amie; Donnez-moi votre compagnie, Et je vous offre mon amour Céans, s'il vous plaît, en retour. L'Amant. Quand certaine la chose entend Et voit le miracle évident, Alors il s'avance et s'assure A nouveau si c'est chose sûre, Et moult lui donne volontiers Son corps et son cœur tout entiers. A ces mots tous deux s'entr'allient, De leur amour s'entre-mercient; Comme deux tendres colombeaux, N'est nulle joie et doux assauts

Cum deus colombiaus s'entrebaisent;21959 Moult s'entr'aiment, moult s'entreplaisent. As Diex ambdui graces rendirent, Qui tel cortoisie lor firent, Especiaument à Venus Qui lor ot aidié miex que nus. Or est Pymalions aaise, Or n'est-il riens qui li desplaise, Car riens qu'il voil el ne refuse; S'il opose, el se rent concluse; S'ele commande, il obéist, Por riens ne la contredéist D'acomplir-li tout son desir. Or puet o s'amie gesir, Qu'el n'en fait ne dangier ne plainte. Tant ont joé, qu'ele est ençainte De Paphus, dont dit renomée Que l'isle en fu Paphos nomée, Dont li rois Cyniras nasqui. Prodons fu, fors en ung cas, qui Tous bons éurs éust éus, S'il n'éust été décéus Par Mirra sa fille la blonde: Que la Vielle (que Diex confonde!) Qui de pechié doutance n'a, Par nuit en son lit li mena. La roïne ert à une feste, La pucele se sit en heste Lez li rois, sans que mot séust Qu'o sa fille gesir déust. Ci ot trop estrange semille, Li rois let gesir o sa fille;

Qu'alors tous deux ne s'entrefassent.22249 En longs transports ils s'entr'embrassent Et s'entrebaisent tout le jour Et se témoignent leur amour. Aux Dieux tous deux grâces rendirent Qui pour eux tel miracle firent, Et par dessus tous à Vénus Qui les avait aidés le plus. Or est Pygmalion bien aise, Or n'est-il rien qui lui déplaise. Elle ne lui refuse rien, Ce qu'il veut, elle le veut bien, Lui de même obéit et prie, Il fait toute sa fantaisie, Et pour rien ne la contredit. Il la mène enfin dans son lit, De bon vouloir et sans contrainte. Tant ont joué, qu'elle est enceinte De Paphus qui donna son nom A l'île de Paphos, dit-on, Et jour à Cyniras, roi sage, Fors seulement en un passage. Parfait bonheur il aurait eu S'il n'eût un jour été déçu Par Myrrha, sa fille, la blonde, Que la Vieille (Dieu la confonde!), Qui de péché nulle peur n'a, La nuit dans son lit amena. La Reine était à une fête; La pucele, l'amour en tête, Se mit près du roi sans qu'il sût Qu'avec sa fille coucher dût. Or donc, cette horrible chenille Le Roi coucher avec sa fille

Quant les ot ensemble aünés,21991 Li biaus Adonis en fu nés, Puis fu-ele en arbre muée, Car ses peres l'éust tuée, Quant il aparçut le tripot. Mais onques avenir n'i pot, Quant ot fait aporter le cierge; Car cele, qui n'ere mès vierge, Eschapa par isnele fuite, Qu'il l'éust autrement destruite. Mais c'est trop loing de ma matire, Por ce est bien drois qu'arriers m'en tire: Bien orrés que ce signifie Ains que cest euvre soit fenie.] Ne vous voil or ci plus tenir, A mon propos m'estuet venir, Qu'autre champ me convient arer. Qui voldroit donques comparer De ces deus ymages ensemble Les biautés, si cum il me semble, Tel similitude i puet prendre, Qu'autant cum la soris est mendre Que li lions, et mains cremuë De cors, de force, et de valuë, Autant, sachiés, en loiauté, Ot cele ymage mains biauté Que n'a cele que tant ci pris. Bien avisa dame Cypris Cele ymage que ge devise Entre deus pilerez assise, Ens en la tor droit où mileu: Onques encores ne vi leu Que si volentiers regardasse, Voire agenouillons l'aorasse;

Laissa durant toute une nuit,22283 D'où le bel Adonis naquit. La mère en arbre fut muée, Car son père l'aurait tuée Lorsque l'intrigue il découvrit. Mais oncques il n'y réussit, Car ayant approché le cierge, Celle-ci, qui n'était plus vierge. Par prompte fuite s'échappa, Et le Roi point ne la brûla. Mais trop loin suis de ma matière, Droit est que je retourne arrière. Tout comprendrez moult clairement Avant la fin de ce Roman.] Peur n'ayez que plus je vous tienne; Droit est qu'à mon propos revienne Pour un autre champ labourer. Or donc, qui voudrait comparer Les beautés de ces deux images Son temps perdrait en verbiages. Car de même, je vous le dis, Qu'est toujours moindre une souris De corps, de force et de courage, Qu'un lion et moins porte ombrage, De même, en toute loyauté, Oncques n'eut si fière beauté De Pygmalion la statue Que celle qui m'est apparue, Et qui tant a pour moi de prix. Or bien vise dame Cypris Cette image dont je devise Entre ses deux piliers assise Dans la tour, et droit au milieu. Oncques encor je ne vis lieu

Et le saintuaire et l'archiere22025 Jà ne lessasse por l'archiere, Ne por l'arc, ne por le brandon, Que ge n'i entrasse à bandon. Mon pooir au mains en féisse, A quelque chief que g'en venisse, Se trovasse qui le m'offrist, Ou sans plus qui le me soffrist. Si m'i sui-ge par Diex voés As reliques que vous oés, Ou, se Diex plaist, ges requerrai, Si-tost cum tens et leu verrai, D'escherpe et de bordon garnis. Que Diex me gart d'estre escharnis Et destorbés par nule chose, Que ne joïsse de la Rose! Venus n'i va plus atendant; Le brandon plain de feu ardant Tout empené lesse voler Por ceus du chastel afoler; Mais sachiés qu'ains nule ne nus, Tant le trait sotilment Venus, Ne l'orent pooir de choisir, Tant i gardassent par loisir.

Que si volontiers regardasse,22317 Voire à deux genoux adorasse. Pour seulement y entrer, non, Jamais pour l'arc ni le brandon Ne laisserais, ni pour l'archère, Ce délicieux sanctuaire. Si je trouvais qui me l'offrît, Ou qui, sans plus, me le souffrit, Je ferais tout, sans aucun doute, Pour m'en frayer tantôt la route. Aussi, je veux, s'il plaît à Dieu, Aller prier en temps et lieu Aux pieds de ces reliques saintes Que je vous ai céans dépeintes, D'écharpe et de bourdon garni. Me garde Dieu d'être honni Ou détourné par nulle chose De jouir enfin de la Rose! Vénus ne va plus attendant; Plein de feu, le brandon ardent Tout empenné part, siffle et vole, Et tous ceux du castel affole. Or, tire tant subtilement Vénus, que nuls assurément, Tant garde y prissent à grand' cure, Ne découvriraient la blessure.

Illustration from Le roman de la rose - Tome IV

Comment ceulx du chastel yssirent Hors, aussi-tost comme ilz sentirent La chaleur du brandon Venus, Dont aucuns joustérent tous nudz. (Page 340, vers 22049.)

CVIII Comment ceulx du chastel yssirent22049 Hors, aussi-tost comme ilz sentirent La chaleur du brandon Venus, Dont aucuns jousterent tous nudz. Quant li brandons s'en fu volés, Es-vos ceus dedens afolés, Li feus porprent tout le porpris; Bien se durent tenir por pris. N'est nus qui le feu rescossist, Et bien rescorre le vossist. Tuit s'escrient: Trahi! trahi! Tuit sommes morts! ahi, ahi! Foïr nous estuet du païs; Chascuns giete ses clefz laïs. Dangiers, li orribles maufés, Quant il se senti eschaufés, S'enfuit plus tost que cerf en lande. N'i a nul d'aus qui l'autre atende: Chascuns les pans à la ceinture Met au foïr toute sa cure. Fuit-s'en Paor, Honte s'eslesse, Tout embrasé le chastel lesse, N'onc puis ne volt riens metre à pris, Que Raison li éust apris. Estes-vous venir Cortoisie La preus, la bele, la proisie; Quant el vit la desconfiture, Por son filz geter de l'ardure, Avec li Pitié et Franchise Saillirent dedens la porprise,

CVIII Comment ceux du castel sortirent22343 Dehors, aussitôt qu'ils sentirent Le feu du brandon de Vénus, Dont aucuns joutèrent tout nus. Aussitôt que le brandon vole, Tout le monde aussitôt s'affole. Le feu prend partout le pourpris, Et tous soudain se sentent pris. En vain ils s'efforcent d'éteindre La flamme, ils n'y peuvent atteindre. Lors de crier: Trahi! trahi! Tous sommes morts, ahi! ahi! Hors du pays gagnons le large! Chacun de ses clefs se décharge. Danger, cet horrible démon, Quand se sent chauffé du brandon, Plus vite court que cerf en lande; Nul on ne voit qui l'autre attende. Les pans à la ceinture, tous De s'enfuir tôt comme des fous. Peur s'enfuit, Honte aussi se presse, Tout embrasé le castel laisse Et n'estime plus aucun prix Ce qu'elle a de Raison appris. Lors voici venir Courtoisie La prudente, belle et chérie. La déconfiture voyant, Pour sauver son fils elle prend Pitié avec elle et Franchise, Et parmi le feu, sans remise,

N'onc por l'ardure ne lessierent,22097 Jusqu'à Bel-Acueil ne cessierent. Cortoisie prent la parole, Premier à Bel-Acueil parole, Car de bien dire n'ert pas lente: Courtoisie à Bel-Acueil. Biau fiz, moult ai esté dolente, Moult ai au cuer tristece éuë Dont tant avés prison tenuë. Mal-feus et male-flambe l'arde, Qui vous avoit mis en tel garde! Or estes, Dieu merci, délivres, Car là fors, o ses Normans yvres, En ces fossés est mors gisans Male-Bouche li mesdisans; Véoir ne puet ne escouter. Jalousie n'estuet douter; L'en ne doit pas por Jalousie Lessier à mener bonne vie, N'à solacier méismement O son ami privéement, Quant à ce vient qu'el n'a pooir De la chose oïr, ne véoir: N'il n'est qui dire la li puisse, N'el n'a pooir que ci vous truisse. Et li autre desconseillié Foïs s'en sunt tuit essillié, Li félon, li outrecuidié Trestous ont le porpris vuidié. Biau très-douz filz, por Diex merci, Ne vous lessiés pas brusler ci: Nous vous prions par amitié, Et ge, et Franchise, et Pitié,

Dans le pourpris court jusqu'au seuil22373 De la prison de Bel-Accueil. Prend la parole Courtoisie Et de sa voix la plus jolie Tout d'abord dit à Bel-Accueil: Courtoisie à Bel-Accueil. Beau fils, j'ai senti moult grand deuil, Au cœur j'ai moult grand' tristesse eue Que tant ayez prison tenue. Celui-là brûle de mal feu Qui vous avait mis en tel lieu! Vous pouvez, Dieu merci, nous suivre; Car avec toute sa bande ivre Dans les fossés est là gisant Malebouche le médisant, Et ne peut nous écouter mie. Ne redoutez plus Jalousie; Pour elle certe on ne doit pas Se priver de tout bon soulas Ni de mener très-douce vie De son amant en compagnie, Surtout lorsqu'elle n'a pouvoir De la chose entendre ni voir. Elle n'a nul qui le lui dise Et ne vous prendra par surprise, Car les autres de tous côtés Se sont enfuis épouvantés; Tretous ces félons pleins d'audace Ont vidé du pourpris la place. Beau très-doux fils, pour Dieu, merci! Ne vous laissez brûler ici: Toutes trois, moi, Pitié, Franchise, Nous vous prions que, sans remise,

Que vous à ce loial Amant22111 Otroiés ce qu'il vous demant, Qui por vous a lonc tens mal trait, N'onques ne vous fist ung faus trait. Li frans qui onques ne guila, Recevés le et quanqu'il a; Voire l'ame néis vous offre: Por Diex, ne refusés tel offre, Biau dous filz, ains le recevés, Par la foi que vous me devés, Et par Amors qui s'en efforce, Qui moult i a mise grant force. Biau filz, Amors vainc toutes choses, Toutes sunt souz sa clef encloses. Virgile néis le conferme Par sentence esprovée et ferme, Quant Bucoliques cercherés, Amors vainc tout, i troverés[81], Et nous la devons recevoir. Certes il dist bien de ce voir; En ung sol vers tout ce nous conte, Ne péust conter meillor conte. Biau filz, secorez cel Amant, Que Diex ambedeus vous amant, Otroiés-li la Rose en don. Bel-Acueil. Dame, ge la li abandon, Fet Bel-Acueil, moult volentiers, Coillir la puet endementiers Que nous ne sommes ci que dui, Pieçà que recevoir le dui: Car bien voi qu'il aime sans guile.

Daigniez à ce loyal amant22405 Octroyer ce qu'il aime tant. Dès longtemps pour vous il endure Grands maux sans le moindre parjure. Recevez, et tout ce qu'il a, Le franc qui jamais ne trompa. Voyez, jusqu'à son âme il offre; Pour Dieu, ne refusez telle offre, Beau doux fils, mais le recevez, Par la foi que vous me devez Et par Amour qui s'en efforce Et qui moult y a mis grand' force. Toute chose Amour vainc, beau fils, Tous les cœurs sous sa clef tient pris. Virgile de même s'exprime Par sentence fine et sublime. Aux Bucoliques vous verrez Qu'Amour vainc tout, si vous cherchez[81]. En un seul vers tient sa sentence, Et plus belle n'est, sans doutance. Aussi doit-il être écouté, Car il a dit la vérité. Pour cet amant (Dieu vous amende!), Beau fils, secours je vous demande: La Rose en don octroyez-lui. Bel-Accueil. Ma dame, fait Bel-Accueil, oui, De bon cœur je lui abandonne; Ses longs ennuis qu'il me pardonne Et qu'il vienne ici la cueillir, A nous deux seuls, tout à loisir, Car il aime sans tricherie.

L'Amant. Ge qui l'en rens mercis cent mile,22142 Tantost comme bons pelerins, Hatis, fervens et enterins De cuer, comme fins amoreus, Après cest otroi savoreus, Vers l'archiere acueil mon voiage Por fornir mon pelerinage; Et port o moi par grant effort Escherpe et bordon grant et fort, Tel qu'il n'a mestier de ferrer Por jornoier, ne por errer. L'escherpe est de bonne feture, D'une pel souple sans cousture; Mès sachiés qu'ele n'est pas vuide: Deus martelez par grant estuide Que mis i ot, si cum moi semble, Diligemment tretout ensemble Nature, qui la me bailla, Dès lors que premiers la tailla, Sotilment forgiés li avoit, Cum cele qui forgier savoit Miex c'onques Dedalus ne sot. Si croi que por ce fait les ot, Qu'el pensoit que g'en ferreroie Mes palefrois quant g'erreroie. Si ferai-ge certainement, Se g'en puis avoir l'aisement; Car, Diex merci, bien forgier sai. Si vous di bien que plus chier ai Mes deus martelez et m'escherpe Que ma citole ne ma herpe.

L'Amant. Moi qui cent fois l'en remercie,22436 Aussitôt, en fin amoureux, Après cet octroi savoureux, Pour fournir mon pèlerinage, Je pousse au but de mon voyage, Au sanctuaire; à grand effort Écharpe et bourdon grand et fort, Qui n'a pas besoin de ferrure Pour voyager, je vous assure, Je portais en bon pèlerin, Loyal, de cœur fervent et fin. L'écharpe est de bonne tournure, D'une peau souple sans couture; Mais sachez que vide n'était, Car, en fille qui bien forgeait, Deux petits marteaux, à grand' cure, Subtilement dame Nature Y mit, lorsque me la bailla. Car c'est elle qui la tailla Quand je naquis, comme il me semble, Pour qu'ils fussent toujours ensemble. Oncques si belle œuvre ne fit Dédale; et crois qu'elle les fit Pour que ferrer pusse sans doute Mon palefroi, quand ferais route. Ainsi ferai-je assurément Si je n'ai pas d'empêchement. Car plus que ma lyre et ma harpe, Mes deux marteaux et mon écharpe, Croyez-moi, j'aime et j'aimerai, Et, Dieu merci, bien forger sai.

Moult me fist grant honor Nature,22173 Quant m'arma de tel arméure, Et m'en enseigna si l'usage, Qu'el m'en fist bon ovrier et sage: Ele-méismes le bordon M'avoit appareillié por don, Et volt au doler la main metre, Ains que je fusse mis à letre. Mès du ferrer ne li chalut, N'onques por ce mains n'en valut; Et puis que ge l'oi recéu, Près de moi l'ai tous jors éu, Si que nel' perdi onques puis, Ne nel' perdrai jà se ge puis: Car n'en voldroie estre délivres Por cincq cens fois cent mile livres. Biau don me fist, por ce le gart; Et moult sui liés quant le regart, Et la merci de son présent Liés et jolis, quant ge le sent[82].Voir la note. [Maintes fois m'a puis conforté En mainz leus où ge l'ai porté; Bien me sert, et savés de quoi, Quant sui en aucun leu requoi, Et ge chemine, ge le boute Es fosses où ge ne vois goute, Ausinc cum por les guez tenter; Si que ge me puis bien venter Que n'i ai garde de naier, Tant sai bien les gués essaier, Et fier par rives et par fons: Mès g'en retruis de si parfons, Et qui tant ont larges les rives, Qu'il me greveroit mains deus lives

Moult m'en fit grand honneur Nature22467 Quand m'arma de si belle armure, Et si bien l'usage m'apprit Que savant ouvrier m'en fit. Elle-même, quand je dus naître, A la doloire voulut mettre La main, pour faire le bourdon Précieux, et puis m'en fit don, Mais n'y voulut mettre ferrure. Il n'en est pas moins bon, je jure, Et depuis que je l'ai reçu, Avec moi je l'ai toujours eu Et ne voudrais, comme gens ivres, Pour cinq cent fois cent mille livres Le perdre, et point ne le perdis Ni ne perdrai, si je le puis. C'est un beau don, et je le garde; Moult suis content quand le regarde, Et du présent lui dis merci Quand je le sens vif et joli[82]. [Maintes fois il me réconforte Par tous les lieux où je le porte; Bien me sert vous savez à quoi, Quand suis en lieu paisible et coi. Quand je chemine, je le boute Ès-fosses où je ne vois goutte Pour les gués souder et tenter. Aussi, je puis bien me vanter Qu'il n'est crainte que je me noie, Si bien des gués et de la voie Je sonde rives et bas-fonds. Mais j'en trouve de si profonds Et qui tant larges ont les rives Que mieux ferais sur les mers vives

Sor la marine esbanoier,22207 Et le rivage costoier; Et mains m'i porroie lasser, Que si perilleus gué passer. Car trop grans les ai essaiés, Et si n'i sui-ge pas naiés: Car si-tost cum ge les tentoie Et d'entrer ens m'entremetoie, Et tex les avoie esprovés, Que jamès fons n'i fust trovés Par perche, ne par aviron, Ge m'en aloie à l'environ, Et près des rives me tenoie, Tant que hors en la fin venoie; Mès jamais issir n'en péusse, Se les arméures n'éusse, Que Nature m'avoit données. Mès or lessons ces voies lées A ceus qui là vont volentiers; Et nous les deduisans sentiers, Non pas les chemins as charretes, Mès les jolives senteletes, Joli et renvoisié tenons, Qui les jolivetés menons. Si rest plus de gaaing-rentiers Viez chemins que noviaus sentiers, Et plus i trueve-l'en d'avoir Dont l'en puet grand profit avoir. Juvenaus méismes afiche Que qui se met en vielle riche, S'il vuet à grant estat venir, Ne puet plus bref chemin tenir; S'el prent son service de gré, Tantost le boute en haut degré[83].

Plus d'une lieue en louvoyant,22501 Et le rivage côtoyant, Car crainte n'est que je m'y lasse Comme en si périlleuse passe. Grâce a lui j'en pus essayer, De moult trop grands sans m'y noyer; Car sitôt que plongeais ma sonde En leur abîme si profonde, Lorsque j'avais bien éprouvé Que jamais fond n'y fut trouvé Par perche, aviron ni mâture, Je m'en allais à l'aventure, Et près des rives me tenais Tant que hors à la fin venais. Mais jamais sorti ge n'en fusse Si les très-belles armes n'eusse Que de Nature je reçus. Mais laissons ces larges talus A ceux qui volontiers les suivent, Et nous, comme gens qui bien vivent, Nous qui fins amours cultivons, Les séduisants sentiers suivons Et les gentilles sentelettes Et non les chemins aux charrettes. Meilleur rapport donne au rentier Vieux chemin que nouveau sentier Pourtant; plus y passe de monde, Plus grand profit au maître abonde. Qui veut en grand état venir Ne peut meilleur chemin choisir Qu'épouser une riche vieille; Juvénal même le conseille; S'elle prend son service à gré Tantôt le pousse en haut degré[83b].

Ovides méismes aferme22241 Par sentence esprovée et ferme, Que qui se vuet à vielle prendre, Moult en puet grant loier atendre[84]; Tantost est grant richece aquise Por mener tel marchéandise. Mès bien se gart qui vielle prie, Qu'il ne face riens, ne ne die Qui jà puist aguet resembler, Quant il li vuet s'amor embler, Ou loiaument néis aquerre, Quant amors en ses laz l'enserre: Car les dures vielles chenuës, Qui de jonesce sunt venuës Où jadis ont esté flatées, Et sorprises et baratées, Quant plus ont esté décéuës, Plus-tost se sunt aparcéuës Des bareteresses faveles, Que ne font les tendres puceles Qui des aguez pas ne se doutent, Quant les fléutéors escoutent; Ains croient que barat et guile Soit ausinc voir cum Evangile: Car onc n'en furent eschaudées. Mès les dures vielles ridées, Malicieuses et recuites, Sunt en l'art de barat si duites, Dont eus ont toute la science Par tens et par expérience, Que quant li flajoléors viennent, Qui par faveles les détiennent, Et as oreilles lor taborent, Quant de lor grace avoir laborent

La même chose Ovide avance22535 En ferme et subtile sentence: «Oui, qui veut vieille courtiser Grand avantage en peut puiser[84b]; Tantôt est grand' richesse acquise A courir telle marchandise. Mais surtout qu'il se garde bien De dire ni de faire rien. Fut-il loyalement sincère Si dans ses lacs Amour l'enserre, Qui puisse à ruse ressembler, S'il veut son cœur ensorceler. Car des dures vieilles chenues, De leur jeunesse revenues, Maints adorateurs ont jadis Les cœurs flattés, trompés, surpris; Et comme elles furent déçues, Plutôt se seront aperçues Des mensonges et trahisons Que ne feraient simples tendrons, Qui des pièges point ne se doutent, Lorsque leurs séducteurs écoutent, Et comme d'évangiles mots Acceptent tout, sincère ou faux, Car onc ne furent échaudées. Mais les dures vieilles ridées Sont moult savantes de longtemps Dans l'art de tromper les amants, Et des tours ont telle science Par le temps et l'expérience, Qu'elles se moquent des flatteurs Qui leur content mille douceurs Et devant elles s'humilient, Et jointes mains merci leur crient,

Et soplient et s'umilient,22275 Joignent lor mains et merci crient, Et s'enclinent et s'agenoillent, Et plorent si que tuit se moillent, Et devant eus se crucefient Por ce que plus en eus se fient, Et lor prometent par faintise Cuer et cors, avoir et servise, Et lor fiancent et lor jurent Les sains qui sunt, seront et furent, Et les vont ainsinc decevant Par parole où il n'a que vent: Ainsinc cum fait li oiselierres Qui tent à l'oisel, comme lierres, Et l'apele par dous sonnés, Muciés entre les buissonnés, Por li faire à son brai venir, Tant que pris le puisse tenir; Li fox oisiaus de li s'aprime, Qui ne set respondre au sophime Qui l'a mis en décepcion Par figure de diccion; Si cum fait li cailliers la caille, Por ce que dedans la rois saille; Et la caille le son escoute, Si s'en apresse, et puis se boute Sous la rois que cil a tenduë Sor l'erbe en printens fresche et druë; Se n'est aucune caille vielle, Qui venir au caillier ne veille, Tant est eschaudée et batuë, Qu'ele a bien autre rois véuë Dont el s'ert espoir eschapée, Quant ele i dut estre hapée

Et leur déchirent le tympan22569 Quand leurs grâces vont implorant, Qui s'inclinent et s'agenouillent Et pleurent tant que tout se mouillent, Qui leur promettent, les menteurs, Services, âmes, corps et cœurs, Et dans leurs grands serments adjurent Les saints qui sont, seront et furent, Et les vont ainsi décevant Par grands mots où n'y a que vent. A les croire ils se crucifient, Et tretous en elles se fient. Ainsi voyons-nous l'oiseleur Guetter l'oiseau comme un voleur; Par douces notes il l'appelle Sous un buissonnet qui le cèle Pour le faire à sa glu venir Tant qu'il le puisse pris tenir; Le fol oiseau vient aux rets fondre Qui ne sait au menteur répondre Qui l'a mis en déception Par sa traîtresse diction. Ainsi fait le cailler la caille Pour que dans ses rets elle saille; Et la caille écoute le son Et s'approche sans nul soupçon, Et tombe en la maille tendue Sous l'herbe au printemps fraîche et drue. Mais vieille caille nul ne voit Qui s'en vienne au cailler tout droit, Tant fut échaudée et battue, Tant a mainte résille vue Qui la devait aussi happer, Mais dont elle put s'échapper

Par entre les herbes petites.22309 Ainsinc les vielles devant dites, Qui jadis ont esté requises, Et des requeréors sorprises Par les paroles qu'eles oient, Et les contenances que voient, De loing lor aguez aparçoivent, Par quoi plus envis les reçoivent; Où s'ils le font néis acertes Por avoir d'amor les desertes, Comme cil qui sunt pris es las, Dont tant sunt plesant li solas, Et li travail tant delitable Que riens ne lor est si gréable Cum est ceste esperance grieve Qui tant lor plest et tant lor grieve, Sunt-eles en grant sospeçon D'estre prises à l'ameçon, Et oreillent et estuidient Se cil voir ou fable lor dient, Et vont paroles sospesant, Tant redotent barat presant, Por ceus qu'el ont jadis passés Dont il lor membre encore assés. Tous jors cuide chascune vielle, Que chascun decevoir la vuelle. Et s'il vous plest à ce flechir Vos cuers por plus-tost enrichir, Ou vous qui délit i savés, Se regart au délit avés, Bien poés ce chemin tracier Por vous déduire et solacier. Et vous qui les jones volés, Que par moi ne soiés bolés,

A travers les herbes petites.22603 Ainsi les vieilles devant dites, Si jamais elles ont été Surprises, durant leur été, Par les paroles séduisantes Et les postures suppliantes, De loin découvrent le panneau Et plus n'y tombent à nouveau. Si même soupirants sincères, Dans l'espoir des douceurs si chères D'Amour, sont vraiment pris aux lacs Dont si plaisants sont les soulas Et le travail si délectable Qu'ils ne trouvent rien d'agréable Comme ce dur et fol espoir Qui tant est rose et tant est noir, Elles écoutent et devisent Si c'est fable ou vrai ce qu'ils disent, Et toujours sont en grand soupçon D'être prises à l'hameçon, Et vont soupesant les paroles, Tant les craignent fausses et folles Pour tous les mensonges passés Dont leur souvient encore assez; Car toujours croit chacune vieille Qu'on la veut décevoir et veille. Et, s'il vous plaît à ce fléchir Votre cœur, pour vous enrichir, Vous aussi qui, sans répugnance, Cherchez là votre jouissance, Bien pouvez ce chemin hanter Pour vous ébattre et contenter. Mais vous qui cherchez la jeunesse, De mon maître et de sa sagesse

Que que mes mestres me commant,22343 (Si sunt moult bel tuit si commant) Bien vous redi por chose voire, (Croie-m'en qui m'en voldra croire), Qu'il fait bon de tout essaier Por soi miex ès biens esgaier, Ausinc cum fait li bon lechierres Qui des morsiaus est congnoissierres Et de plusors viandes taste, En pot, en rost, en soust, en paste, En friture et en galentine, Quant entrer puet en la cuisine; Et set loer et set blasmer Liquex sunt dous, liquex amer, Car de plusors en a goustés. Ausinc sachiés, et n'en doutés, Que qui mal essaié n'aura, Jà du bien gaires ne saura; Et qui ne set d'honor que monte, Jà ne saura congnoistre honte; N'onc nus ne sot quel chose est aise, S'il n'ot avant apris mesaise; Ne n'est pas digne d'aise avoir, Qui ne vuet mésaise savoir; Et qui bien ne la set soffrir, Nus ne li devroit aise offrir. Ainsinc va des contraires choses, Les unes sunt des autres gloses, Et qui l'une en vuet definir, De l'autre li doit sovenir; Ou jà par nule entencion N'i metra diffinicion: Car qui des deus n'a congnoissance, Jà n'i congnoistra difference,

Écoutez le commandement22637 (Car toujours parle sagement). Il nous affirme, et c'est notoire (Me croira qui voudra me croire), Qu'il est bon de tout essayer Pour aux plaisirs mieux s'égayer. Tel aussi de plusieurs mets tâte, En pot, en rôt, en sauce, en pâte, Le vrai gourmand, le fin lécheur, Qui des morceaux est connaisseur; Quand peut entrer en la cuisine, Friture il tâte et galantine, Et sait louer et sait blâmer Ce qu'il sent doux ou bien amer, Car de plusieurs choses il goûte: Ainsi, sachez-le, sans nul doute, Qui du mal essayé n'aura, Du bien peu de chose saura, Et qui ne sait où l'honneur monte Ne pourra connaître la honte, Et n'est pas digne d'aise avoir Qui ne veut mésaise savoir, Et ne saurait estimer aise S'il n'a souffert quelque mésaise; Donc nul ne devrait aise offrir A qui n'a su devant souffrir. Ainsi va des contraires choses. Les unes sont des autres gloses; Qui voudrait l'une définir, De l'autre il lui doit souvenir. Car qui des deux n'a connaissance N'y verra nulle différence; Jamais par nulle intention N'en fera définition.]

Sans quoi ne puet venir en place22377 Diffinicion que l'en face.] Tout mon harnois tel que le port, Se porter le puis à bon port, Voldrai as reliques touchier, Se je l'en puis tant aprouchier. Lors ai tant fait et tant erré A tout mon bordon defferré, Qu'entre les deus biaus pilerés, Cum viguereus et legerés, M'agenoillai sans demorer, Car moult oi grant fain d'aorer Li biau saintuaire honorable De cuer dévost et pitéable: Car tout iert jà tumbé à terre, Qu'au feu ne puet riens tenir guerre, Que tout par terre mis n'éust, Sans ce que de riens m'i n'éust. Trais en sus ung poi la cortine Qui les reliques encortine: De l'ymage lors m'apressai Que du saintuaire près sai; Moult le baisai dévotement, Et pour estuier sainement, Voil mon bordon metre en l'archiere Où l'escherpe pendoit derriere. Bien le cuidai lancier de bout, Mais il resort, et ge rebout, Mès riens n'i vaut, tous jors recule, Entrer n'i pot por chose nule, Car ung palis dedans trovoi, Que ge bien sens, et pas nel' voi, Dont l'archiere iert dedans hordée. Dès-lors qu'el fu primes fondée,

Notes in this chapter

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