JEAN DE MEUNG (continued 3)
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Quant ge le lor dis, que ce fust19475 Cil qui par le bordon de fust, Por les ames par pechié mortes, Devoit d'enfer brisier les portes, Et lor grant orguel escachier Por ses amis d'enfer sachier. Mès posons, ce qui ne puet estre, Que g'en face aucun gentil nestre, Et que des autres ne me chaille, Qu'il vont apelant vilenaille; Quel bien a-il en gentillece? Certes, qui son engin adrece A bien la vérité comprendre, Il n'i puet autre chose entendre Qui bonne soit en gentillece, Fors qu'il semble que la proece De lor parens doivent ensivre; Sous itels fais doivent-il vivre Qui gentis hons vuet resembler, S'il ne vuet gentillece embler, Et sans deserte los avoir: Car ge fais à tous asavoir Que gentillece as gens ne donne Nule autre chose qui soit bonne, Fors que ses fais tant solement; Et sachent bien certainement Que nus ne doit avoir loenge Par vertu de personne estrenge; Si ne r'est pas drois que l'en blasme Nule personne d'autrui blasme. Cil soit loés qui le desert; Mès cil qui de nul bien ne sert, En qui l'en trueve mauvesties, Vilenies et engresties,
Quand je leur dis, que cette fois19733 C'était celui qui de sa croix, Pour les âmes par péchés mortes, Devait d'enfer briser les portes Et leur grand orgueil empirer Pour ses amis d'enfer tirer. Mais posons, ce qui ne peut être, Que j'en fasse aucun noble naître, Toute la tourbe dédaignant Que vilenaille ils vont nommant, Quel bien serait donc en noblesse? Certes qui moult son sens adresse A bien comprendre vérité, Il ne peut autre qualité Concevoir qui soit en noblesse, Sinon qu'ils doivent la prouesse De leurs ancêtres imiter. Ainsi se devra comporter Qui se veut noble faire croire, S'il ne veut et noblesse et gloire Voler ou sans mérite avoir. Car je fais à tous assavoir Que nulle chose, tant soit bonne, Aux gens la noblesse ne donne Que les hauts faits tant seulement; Qu'ils sachent bien certainement Que d'autrui l'acte méritoire A nul ne peut donner la gloire, Pas plus que le blâme d'autrui Ne peut rejaillir dessus lui. Gloire soit à qui la mérite! Mais tel qui nul bien ne médite, En qui l'on trouve vanité, Injustice, méchanceté,
Et vanteries et bobans,19509 Ou s'il est doubles et lobans, D'orguel farcis et de ramposnes, Sans charité et sans aumosnes, Ou négligens et pareceus, Car l'en en trueve trop de ceus, Tout soit-il nés de tex parens Où toute vertus fu parens; Il n'est pas drois, bien dire l'os, Qu'il ait de ses parens le los; Ains doit estre plus vil tenus Que s'il iert de chetis venus. Et sachent tuit homme entendable, Qu'il n'est mie chose semblable D'aquerre sens et gentillece, Et renomée par proece, Et d'aquerre grans tenemens, Grans deniers, grans aornemens, Quant à faire ses volentés: Car cil qui est entalentés De travailler soi por aquerre Deniers, aornemens, ou terre, Bien ait néis d'or amassés, Cent mile mars, ou plus assés, Tout puet lessier à ses amis. Mès cil qui son travail a mis Es autres choses desus dites, Tant qu'il les a par ses merites, Amors nes puet à ce plessier Qu'il lor en puist jà riens lessier. Puet-il lessier science? Non, Ne gentillece, ne renom, Mès il lor en puet bien aprendre, S'il i vuelent exemple prendre.
Et vantardise et vilenie,19767 Et insolence et raillerie, S'il est fourbe, fallacieux, Ou négligent, ou paresseux, Sans charité et sans aumône (Et sur la terre il en foisonne De ceux-là, de parents issus Où brillaient toutes les vertus), Pas n'est droit, vous pouvez me croire, Qu'il ait de ses aïeux la gloire, Mais doit être plus vil tenu Que s'il fût de chétif venu. Sache tout homme raisonnable Que ce n'est pas chose semblable D'acquérir noblesse et renom Par prouesse et noble action, Ou d'acquérir grande fortune, Grands biens, trésors, grande pécune Par incessante activité. Car celui qui est tourmenté Du désir d'acquérir grand' terres, Nombreux deniers, parures chères, Quand même il eût d'or amassé Cent mille marcs, ou plus assé, Les transmet à qui bon lui semble. Mais tel qui ses efforts assemble A conquérir gloire et honneur Par son mérite et sa valeur, Amour ne lui saurait permettre De rien à d'autres en transmettre. Peut-il laisser science? Non, Ni noblesse, ni bon renom; Mais il peut beaucoup leur apprendre, S'ils y veulent exemple prendre,
Autre chose cis n'en puet faire,19543 Ne cil n'en puéent riens plus traire; Si n'i refont-il pas grant force, Qu'il n'en donroient une escorce: Mains en i a, fors que d'avoir Les possessions et l'avoir. Si dient qu'il sunt gentil homme, Por ce que l'en les i renomme, Et que lor bons parens le furent, Qui furent tex cum estre durent; Et qu'il ont et chiens et oisiaus Por sembler gentiz damoisiaus, Et qu'il vont chaçant par rivieres, Par bois, par champs, et par bruieres, Et qu'il se vont oiseus esbatre. Mès il sunt mauvais, vilain nastre, Et d'autrui noblece se vantent; Il ne dient pas voir, ains mentent, Et le non de gentillece emblent, Quant lor bons parens ne resemblent: Car quant ges fais semblables nestre, Il vuelent donques gentil estre D'autre noblece que de cele Que ge lor doing, qui moult est bele, Qui a nom Naturel-Franchise, Que j'ai sor tous égaument mise, Avec raison que Diex lor donne, Qui les fait, tant est sage et bonne, Semblables à Dieu et as anges, Se Mort nes en féist estranges, Qui por sa mortel différence Fait des hommes la desevrance, Et quierent nueves gentilleces, S'il ont en eus tant de proeces:
Rien plus ne peut leur faire avoir,19801 Pas plus qu'eux rien plus recevoir. Du reste, ils n'y mettent grand'force, Nul n'en donnerait une écorce; Moult plus se peinent pour avoir Les possessions et l'avoir. Ils disent: je suis gentihomme, Parce qu'ainsi chacun les nomme Et que tels furent leurs aïeux Qui firent leur devoir en preux, Et qu'ils vont chasser par rivieres, Par bois, par champs et par bruyères, Et des chiens ont et des oiseaux Pour sembler nobles damoisiaux, Et dans l'oisiveté languissent. Mais ces vilains-nés se trahissent Et leur cœur lâche et ramolli; Quand de la noblesse d'autrui Impudemment ainsi se vantent, Ils ne disent pas vrai, mais mentent, Et la gloire de leurs aïeux Volent en tombant plus bas qu'eux! Car si semblables les fais naître, C'est donc qu'ils veulent nobles être D'autre noblesse assurément Que de celle, belle pourtant (C'est leur naturelle franchise), Qu'également en tous j'ai mise Avec Raison, qui de Dieu naît, Qui tant est bonne que les fait Aux anges et à Dieu semblables, Sauf Mort qui les rend corrompables. Par la Mort ainsi divisés, Les hommes sont alors forcés
Car s'il par eus ne les acquierent,19577 Jamès par autrui gentil n'ierent: Ge n'en met hors ne rois, ne contes. D'autre part il est plus grans hontes D'un filz de roi, s'il estoit nices, Et plains d'outrages et de vices, Que s'il iert filz d'ung charretier, D'ung porchier, ou d'ung cavetier. Certes plus seroit honorable A Gauvain le bien combatable Qu'il fust d'ung coart engendrés, Qui sist où feu tous encendrés, Qu'il ne seroit, s'il iert coars, Et fust ses peres Renouars. Mès sans faille, ce n'ert pas fable, La mort d'un prince est plus notable Que n'est la mort d'ung païsant, Quant l'en le trueve mort gisant, Et plus loin en vont les paroles; Et por ce cuident les gens foles, Quant il ont véu les cometes, Qu'el soient por les princes fetes. Mès s'il n'iert jamès rois ne princes Par roiaumes ne par provinces, Et fussent tuit parel en terre, Fussent en pez, fussent en guerre, Si feroient li cors celestre, En lor tens les cometes nestre, Quant ès regars se recorroient, Ou tiex euvres faire devroient, Por qu'il éust en l'air matire Qui lor péust à ce soffire.
De chercher nouvelle noblesse19835 S'ils ont au cœur grande prouesse. Car d'eux-mêmes noblesse n'ont, Ni par autrui jamais n'auront; Je n'en excepte roi, ni comte. D'autre part, plus grande est la honte Pour un fils de roi d'être vain, Outrageux, vicieux, vilain, Que pour un fils de charretière, De servante ou de savetière; Certes serait plus méritant Pour Gauvain le preux, le vaillant, D'un lâche et d'un couard descendre, Qui toujours fut sis dans la cendre, Que s'il était lâche et couard Et que pour père eût Renouard. Mais c'est un fait incontestable, La mort d'un prince est plus notable Que n'est la mort d'un paysan, Quand on le trouve mort gisant, Et plus loin en vont les paroles. C'est pourquoi pensent gens frivoles Quand luisent comètes parfois Qu'elles sont faites pour les rois. Mais si n'étaient ni rois ni princes Par royaumes ni par provinces, Si tous étaient sur terre égaux Par temps de guerre ou de repos, Les corps célestes feraient naître En temps comètes et paraître, Lorsqu'en points se rencontreraient Où ces astres faire ils devraient, Pourvu qu'en l'air fût la matière Suffisante pour les parfaire.
Dragons volans et estenceles19609 Font-il par l'air sembler esteles Qui des ciex en chéant descendent, Si cum les foles gens entendent. Mès raison ne puet pas véoir Que riens puisse des ciex chéoir, Car en eus n'a riens corrumpable, Tant est ferme, fors et estable; N'il ne reçoivent pas empraintes, Por que soient dehors empaintes, Ne riens ne les porroit casser, N'il n'i lerroient riens passer, Tant fust sotive ne perçable, S'el n'ert espoir esperitable: Lor rais sans faille bien i passent, Mès nes empirent ne ne cassent. Les chauz estés, les frois yvers Font-il par lor regars divers; Et font les noifs, et font les gresles Une hore grosse, et autre gresles, Et moult d'autres impressions, Selonc lor oposicions, Et selonc ce qu'il s'entr'esloingnent, Ou s'apressent, ou se conjoingnent, Dont maint homme sovent s'esmoient, Quant ès ciex les esclipses voient, Et cuident estre mal-baillis Des regars qui lor sunt faillis Des planetes devant véuës, Dont si-tost perdent les véuës. Mès se les causes en séussent, Jà de riens ne s'en esméussent; Et par behordéis de vens Les undes de mer eslevans,
Étincelles, dragons volants19869 En l'air ils sèment scintillants, Qui des cieux en tombant descendent Commes ces folles gens prétendent. Mais Raison ne peut concevoir Que chose puisse des cieux choir; Car en eux rien n'est corrompable; Tout est ferme, solide et stable. Dieu n'y a pas les corps placés Pour qu'ils soient dehors repoussés. Tant fût pénétrante et subtile, A moins que d'être volatile, Matière ès-cieux ne passerait, Rien non plus ne les casserait; Leurs rayons certes bien y passent, Mais ne leur nuisent ni les cassent; Ils font en leurs accords divers Les chauds étés, les froids hivers, Et font les neiges et les grêles Tantôt grosses et tantôt grêles, Et bien d'autres impressions Selon leurs oppositions, Et selon ce qu'ils s'entr'éloignent, Se rapprochent et se conjoignent, Dont maints hommes sont soucieux, Les éclipses voyant aux cieux, Et les planètes disparues Dont ils ont les lueurs perdues, Croyant que les astres éteints Annoncent des malheurs prochains; Mais si les causes en connussent Oncques de rien ne s'en émussent. Puis par grand' tempêtes de vent, Les flots de la mer élevant,
Font les flos as nuës baisier,19643 Puis refont la mer apaisier, Qu'el n'est tiex qu'ele ose grondir, Ne ses floz faire rebondir, Fors celi qui par estovoir Li fait la lune adès movoir, Et la fait aler et venir; N'est riens qui le puist retenir. Et qui voldroit plus bas enquerre Des miracles que font en terre Li cors du ciel et des esteles, Tant i en troveroit de beles, Que jamès n'auroit tout escrit Qui tout vodroit metre en escrit. Ainsinc li ciex vers moi s'acquitent Qui por lor bontés tant profitent, Que bien me puis aparcevoir Qu'il font bien tretuit lor devoir. Ne ne me plaing des élémens; Bien gardent mes commandemens, Bien font entr'aus lor mistions, Tornans en révolucions; Car quanque la lune a souz soi Est corruptible, bien le soi; Riens ne s'i puet si bien norrir Que tout ne conviengne porrir. Tuit ont de lor complexion Par naturele entencion, Ruile qui ne faut ne ne ment, Tout vet à son commandement: Ceste ruile est si généraus, Qu'el ne puet defaillir vers aus. Si ne me plaing mie des plantes Qui d'obéir ne sunt pas lentes.
Les ondes font baiser aux nues19903 Et les font retomber vaincues, Tant que la mer n'ose mugir Ni ses flots faire rebondir, Fors ceux qu'en sa marche éternelle La lune meut et renouvelle Et fait aller et revenir; Rien ne les saurait retenir. Et s'il est qui là-bas s'enquière Des miracles que font en terre Les astres fixes ou errants, Tant en verra de beaux, de grands, Qu'il n'y saurait jamais suffire S'il voulait tout en livre écrire. Aussi bien, puis-je apercevoir Que sans manquer à leur devoir Les cieux envers moi bien s'acquittent Par leurs bontés qui tant profitent. Je ne me plains des éléments Qui gardent mes commandements, Leurs révolutions régissent Et leurs mixtions accomplissent. Tout ce qui sous la lune vit Est corruptible, je l'ai dit; Rien n'est qui si bien se nourrisse, Qu'en la fin ne meure et pourrisse, Suivant de sa complexion, Par naturelle intention, La règle absolue, inflexible. Car cette règle est infaillible, Jamais ne change ni ne ment, Tout marche à son commandement. Je ne me plains non plus des plantes Qui d'obéir ne sont pas lentes.
Bien sunt à mes lois ententives,19677 Et font, tant cum eles sunt vives, Lor racines et lor foilletes, Trunz et raims, et fruis et floretes; Chascune chascun en aporte Quanqu'el puet tant qu'ele soit morte, Cum herbes, arbres et buissons. Ne des oisiaus, ne des poissons Qui moult sunt bel à regarder; Bien sevent mes rigles garder, Et sunt si très-bon escolier, Qu'il traient tuit à mon colier. Tuit faonnent à lor usages, Et font honor à lor lignages. Ne les lessent pas déchéoir, Dont c'est grans solas à véoir. Ne ne me plaing des autres bestes Cui ge fais enclines les testes, Et regarder toutes vers terre. Ceus ne me murent onques guerre; Toutes à ma cordele tirent, Et font si cum lor peres firent. Li masle vet o sa femele, Ci a couple avenant et bele; Tuit engendrent et vont ensemble Toutes les fois que bon lor semble; Ne jà nul marchié n'en feront, Quant ensemble s'acorderont. Ains plest à l'ung por l'autre à faire, Par cortoisie debonnaire; Et tretuit apaié se tiennent Des biens qui de par moi lor viennent: Si font mes beles verminetes, Formis, papillons et mochetes,
Bien sont soumises à mes lois19937 Et, tant que vivent toutefois, Font leurs racines et feuillettes, Troncs et rameaux, fruits et fleurettes; Toujours chacun en porter veut Et chacune autant qu'elle peut, Arbre, buisson, herbette folle, Tant que la mort les étiole. Et des poissons, et des oiseaux Qui sont à regarder si beaux, J'aurais tort aussi de me plaindre, Oncques n'en vis mes lois enfreindre. Chacun est si bon écolier Qu'ils tirent tous à mon collier. Tous faonnent selon leurs usages Et font honneur à leurs lignages, Sans se laisser jamais déchoir, Que c'en est grand soulas à voir. Je ne me plains des autres bêtes Dont je fais incliner les têtes, Et vers la terre regarder Sans nulle haine me garder. Toutes à ma cordelle tirent Et font comme leur pères firent. Le mâle sa femelle suit, Et le couple joyeux bondit; Tous engendrent et vont ensemble, Toutes les fois que bon leur semble; Jamais nul débat n'en feront, Quand ensemble s'accorderont; A l'un plaît ce que l'autre envie, Par débonnaire courtoisie; Tous se déclarent satisfaits Et moult contents de mes bienfaits.
Vers qui de porreture nessent,19711 De mes commans garder ne cessent, Et mes serpens et mes coluevres, Tout s'estudient à mes uevres. Mès seus hons cui ge fait avoie Trestous les biens que ge savoie, Seus hons cui ge fais et devis Haut vers le ciel porter le vis; Seus hons que ge forme et fais naistre En la propre forme son maistre; Seus hons por qui paine et labor, C'est la fin de tout mon labor; N'il n'a pas, se ge ne li donne, Quant à la corporel personne, Ne de par corps, ne de par membre, Qui li vaille une pomme d'ambre, Ne quant à l'ame vraiement, Fors une chose solement: Il tient de moi, qui sui sa dame, Trois forces, que de cors, que d'ame; Car bien puis dire sans mentir, Gel' fais ester, vivre et sentir. Moult a li chetis d'avantages, Se vosist estre preus et sages; De toutes les vertus habonde Que Diex a mises en ce monde. Compains est à toutes les choses Qui sunt en tout le monde encloses, Et de lor bonté parçonnieres. Il a son estre avec les pierres, Et vit avec les herbes druës, Et sent avec les bestes muës:
Jusqu'à mes belles yerminettes,19971 Fourmis, papillons et mouchettes, Vers de pourriture naissants, Tous gardent mes commandements; Mes serpents voire et mes couleuvres Toutes travaillent à mes œuvres. Mais seul, l'homme que je comblai De tretous les biens que je sai, L'homme que je forme et fais naître Seul à l'image de son maître, L'homme seul, à qui je permets Haut vers le ciel tourner ses traits, L'homme seul, mon œuvre dernière, Me méconnaît et désespère. Pourtant, si de moi ne le tient, Emmi tout son être il n'a rien Ni de par corps, ni de par membre, Qui lui vaille une pomme d'ambre, Jusqu'à l'âme inclusivement, Fors une chose seulement: Il tient de moi, qui suis sa dame, Trois forces, tant de corps que d'âme, Car bien puis dire sans mentir Qu'être le fais, vivre et sentir. Le chétif a grand avantage S'il voulait être preux et sage; De toutes vertus abondant Que Dieu dans ce monde répand, Il dispose de toutes choses Qui sont dans tout le monde encloses, De toutes leurs bontés jouit. Des pierres sa maison bâtit Et vit avec les herbes drues Et sent avec les bêtes mues.
Encor puet-il trop plus, en tant19743 Qu'il avec les anges entant. Que vous puis-ge plus recenser? Il a quanque-l'en puet penser. C'est uns petis mondes noviaus, Cis me fait pis que uns loviaus. Sans faille de l'entendement, Congnois-ge bien que voirement Celi ne li donnai-ge mie, Là ne s'estent pas ma baillie: Ne sui pas sage, ne poissant De faire riens si congnoissant. Onques riens ne fis pardurable, Quanque je fais est corrumpable. Platon méismes le tesmoingne, Quant il parle de ma besoingne, Et des Diex qui de mort n'ont garde: Lor Creator, ce dist, les garde Et soustient pardurablement Par son voloir tant solement; Et se cis voloirs nes tenist, Tretous morir les convenist. Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble, Tant ai pooir povre et obnuble Au regart de la grant poissance De Dieu qui voit en sa presence La triple temporalité[49] Souz un moment d'éternité. C'est li rois, c'est li empereres Qui dit as diex qu'il est lor peres. Ce sevent cil qui Platon lisent, Car les paroles tex i gisent; Au mains en est-ce la sentence, Selonc le langaige de France:
Encore peut-il plus, en tant20005 Qu'avec les anges il entend. Que pourrais-je de plus vous dire? Il a tretout ce qu'il désire, C'est un petit monde nouveau, Et pis me fait qu'un louveteau! Mais quant à son intelligence, Je reconnais sans réticence Que je n'y suis pour rien vraiment; Mon pouvoir si loin ne s'étend; Je ne suis pas assez habile Pour faire chose aussi subtile. Oncques ne fis rien d'éternel; Tout ce que je fais est mortel, Et Platon cet avis partage Quand il traite de mon ouvrage; Et parlant des Dieux immortels, Il dit: «Par ses ordres formels Leur Créateur de Mort les garde Si bien que jamais n'en ont garde; Mais si sa volonté cessait, Tretous mourir il leur faudrait. Tous les ouvrages de Nature, Tant est pauvre et tant est obscure Sa puissance, sont, dit Platon, Voués à dissolution; Elle n'est rien près la puissance De Dieu, qui voit en sa présence La triple temporalité[49] Dans un moment d'éternité. Roi du ciel comme de la terre, Il dit aux Dieux qu'il est leur père.» Ce savent qui lisent Platon; Ces mots y gisent tout au long;
Diex des Diex dont ge sui faisierres,19777 Vostre pere, vostre crierres, Et vous estes mes créatures, Et mes euvres et mes faitures, Par Nature estes corrumpables, Par ma volenté pardurables. Car jà n'iert riens fait par Nature, Combien qu'ele y mete grant cure, Qui ne faille en quelque saison; Mès quanque, par bonne raison, Volt Diex conjoindre et atremper, Fors et bons et sages sans per, Jà ne voldra, ne n'a volu Que ce soit jamès dissolu: Jà n'i vendra corrupcion, Dont ge fais tel conclusion: Puisque vous commençastes estre Par la volenté vostre maistre[50] Dont fais estes et engendré, Par quoi ge vous tiens et tendré, N'estes pas de mortalité Ne de corrupcion quité Du tout, que ge ne vous véisse Morir, se ge ne vous tenisse. Par nature morir porrés, Mès par mon vueil jà ne morrés: Car mon voloir a seignorie Sor les liens de vostre vie, Qui les composicions tiennent, Dont pardurabletés vous viennent. C'est la sentence de la letre Que Platon volt en livre metre, Qui miex de Dieu parler osa, Plus le prisa, plus l'alosa
Au moins en est-ce la sentence20039 Selon le langage de France: «Dieu des dieux, je suis votre auteur Et votre père et créateur; Chacun de vous ma créature Est et mon œuvre; par Nature Vous êtes faibles et mortels, Par mon vouloir seul éternels. Car rien n'est créé par Nature, Combien qu'elle y mette grand'cure, Qui ne meure en quelque saison, Mais ce que, par bonne raison, Dieu fait et combine, est merveille Et bonne et sage et sans pareille; Il ne voudra ni n'a voulu Que ce fût jamais corrompu, Que ce soit jamais corruptible; Donc est-il clair, est-il visible Que si ce qui vous a créés Au monde mis et engendrés, C'est le vouloir de votre maître[50b] Que nul ne saurait méconnaître, Vous n'êtes pas d'extinction Quittes ni de corruption, A ce point que ge ne vous visse Mourir, pour peu qu'y consentisse. Par Nature mourir pourrez, Mais si je veux, vous ne mourrez; Car mon vouloir a seigneurie Sur les liens de votre vie Qui tiennent la propriété D'où vous vient l'immortalité.» C'est la sentence de la letre Qu'en écrit Platon voulut mettre,
Concques ne fist nuz terriens19811 Des philosophes anciens. Si n'en pot-il pas assés dire, Car il ne péust pas soffire A bien parfaitement entendre Ce qu'onques riens ne pot comprendre, Fors li ventre d'une pucele. Mès sans faille il est voirs que cele, A cui li ventres en tendi Plus que Platon en entendi: Car el sot dès qu'el le portoit, Dont au porter se confortoit, Qu'il ert l'espere merveillables Qui ne puet estre terminables, Qui par tous leus son centre lance, Ne l'en n'a la circonferance; Qu'il est li merveilleus triangles Dont l'unité fait les trois angles, Ne li trois tout entierement Ne font que l'ung tant solement. C'est li cercles trianguliers, Et li triangles circuliers Qui en la Vierge s'ostela: N'en sot pas Platon jusques-là, Ne vit pas la trine unité En ceste simple trinité, Ne la Déité soveraine Afublée de pel humaine, C'est Diex qui créator se nomme, Cil fist l'entendement de l'omme, Et en faisant le li donna; Et cil si li guerredonna, Comme mauvès au dire voir, Qu'il cuida puis Diex decevoir,
Qui mieux de Dieu parler osa,20073 Plus l'exalta, plus le prisa Que nul phisosophe sur terre Dans l'antiquité* tout entière. Trop peu cependant il en dit, Car son livre point ne suffit A parfaitement faire entendre Ce qu'oncques rien ne sut comprendre, Hormis d'une vierge le sein. Car plus que Platon, c'est certain, En dut-elle soudain apprendre Lorsque vit son ventre se tendre. Alors elle comprit, sentant A grand confort battre son flanc, Qu'il était la sphère infinie, Source de l'éternelle vie, Qui son centre lance en tous lieux Sans que son tour frappe nos yeux, Car c'est le merveilleux triangle Dont l'unité fait le triple angle, Lesquels trois collectivement N'en font qu'un seul tant seulement. C'est le cercle triangulaire Et le triangle circulaire Qui dans la Vierge se logea. Platon ne sut voir jusque-là, Ni la déité souveraine Incarnée en la peau humaine, Il ne vit la triple unité En cette simple trinité. Dieu seul le Créateur se nomme Qui fit l'entendement de l'homme, Et quand l'eût fait, le lui donna. Mais si bien l'en recompensa
Mès il méismes se déçut,19845 Dont mes Sires la mort reçut, Quant il sans moi prist chair humaine Por le chetif oster de paine. Sans moi! car ge ne sé comment, Fors qu'il puet tout par son comment, Ains fui trop forment esbahie, Quant il de la virge Marie Fu por le chetif en char nés, Et puis pendus tous encharnés. Car par moi ne puet-ce pas estre Que riens puisse de virge nestre. Si fu jadis par maint prophete Ceste incarnacion retraite, Et par juïs, et par paiens, Que miex nos cuers en apaiens[51], Et plus nous efforçons à croire Que la prophecie soit voire. Car ès bucoliques Virgile Lisons ceste vois de Sebile, Du saint Esperit enseignie: Jà nous ert novele lignie[52] Du haut ciel çà jus envoiée, Por avoier gent desvoiée, Dont li siècle de fer faudront, Et cil d'or où monde saudront. Albumasar néis tesmoigne[53], Comment qu'il séust la besoigne, Que dedens le virginal signe Nestroit une pucele digne, Qui sera, ce dist, virge et mere, Et qui aletera son pere,
L'homme, ce méchant et ce traître20107 Qu'il voulut trahir Dieu son maître. Mais las! lui-même il se déçut, Dont mon maître la mort reçut, Quand il prit sans moi chair humaine Pour le chétif ôter de peine. Oui, sans moi! car ne sais comment, Fors qu'il peut tout entièrement. Mais je fus bien fort ébahie Quand lui, de la Vierge Marie Fut pour le chétif en chair né Et puis pendu tout incarné. Par moi rien de tel ne peut être Et rien ne peut de vierge naître. Or des juifs et païens jadis Fut l'Incarnation du fils Par maints prophètes définie, Dont nous devons la prophétie Pour plus véritable tenir Et mieux nos âmes convertir. Aux Bucoliques de Virgile, On lit ce mot de la Sibylle Que le Saint-Esprit inspirait: «Nouvelle race m'apparaît[52b] Ci-bas du haut ciel envoyée Pour sauver la gent dévoyée; L'âge de fer lors finira, Et l'âge d'or commencera.» Albumazar aussi la chose[53b] Prédit, et telle nous l'expose: «Au signe virginal naîtra Digne pucelle qui sera, Dit-il, à la fois vierge et mère Et qui allaitera son père;
Et ses maris lez li sera19877 Qui jà point ne la touchera. Ceste sentence puet savoir Qui vuet Albumasar avoir: Qu'el gist où livre toute preste, Dont chascun an font une feste Gent crestiennes en septembre, Qui tel nativité remembre. Mais tout quanque j'ai dit dessus, Ce set nostre sires Jhesus, Ai-ge por homme laboré, Por le chetif ce labor é. Il est la fin de toute m'euvre, Cis seus contre mes rigles euvre; Ne se tient de riens apoiés Li desloiaus, li renoiés, N'est riens qui li puisse sofire: Que vaut que porroit-l'en plus dire? Les honors que je li ai faites Ne porroient estre retraites; Et il me refait tant de hontes, Que ce n'est mesure ne contes. Biau douz prestre, biau chapelains, Est-il donques drois que ge l'ains, Ne que plus li port révérence Quant il est de tel porvéance? Si m'aïst Diex li crucefis, Moult me repens dont homme fis. Mès por la mort que cil soffri, Cui Judas le baisier offri, Et que Longis feri de lance, Ge li conterai sa chéance Devant Diex qui le me bailla, Quant à s'image le tailla,
Son mari près d'elle sera,20141 Mais oncques ne la touchera.» D'Albumazar cette sentence Chacun peut lire sans doutance S'il veut son livre consulter. C'est là ce que veulent fêter Les chrétiens au mois de septembre, Qui la Nativité remembre. Tout ce que j'ai dit ci-dessus Le sait notre seigneur Jésus. Oui, pour l'homme, vous en souvienne, Pour lui seul, j'ai pris tant de peine, Et seul, le déloyal, le laid, Ne se tient de rien satisfait, Et contre mes règles manœuvre Lui, la fin de toute mon œuvre. En vain je voudrais rappeler Les bienfaits dont le sus combler; Mais lui, tant il me fait de hontes, Qu'elles n'ont mesures ni comptes. M'assiste Dieu le crucifix! Moult me repens quand l'homme fis A qui rien ne saurait suffire. Que servirait de plus en dire? Beau doux prêtre, beau chapelain, Est-il droit d'aimer ce vilain Et de lui porter révérence Quand telle est son outrecuidance? Mais pour la mort que Dieu souffrit A qui Judas baiser offrit, Que Longis frappa de sa lance, Je conterai son insolence Devant Dieu qui me l'a baillé, A son image tout taillé
Puisqu'il me fait tant de contraire.19911 Fame sui, si ne me puis taire, Ains voil dès jà tout révéler, Car fame ne puet riens celer: N'onques ne fu miex ledengiés, Mar s'est de moi tant estrangiés; Si vice i seront recité, Et dirai de tout vérité. Orguilleus est, murdriers et lerres, Fel, convoiteus, avers, trichierres, Desesperés, glous, mesdisans, Et haïneus, et despisans, Mescréans, envieus, mentierres, Parjurs, faussaires, fox, vantierres, Et inconstans, et foloiables, Idolastres, desagréables, Traïstres et faus ypocrites, Et pareceus, et sodomites. Briefment tant est chetis et nices, Qu'il est sers à tretous les vices, Et tretous en soi les herberge. Vez de quiex fers li las s'enferge: Va-il bien porchaçant sa mort, Quant à tex mauvestiés s'amort? Et puisque toutes choses doivent Retorner là dont eus reçoivent Le commencement de lor estre, Quant hons vendra devant son mestre, Que tous jors, tant cum il péust, Servir, et honorer déust, Et soi de mauvestié garder, Comment l'osera regarder? Et cil qui juges en sera, De quel oil le regardera,
Puisqu'il me fait tant de misère.20175 Femme suis, donc ne sais me taire, Mais veux déjà tout révéler, Car femme ne peut rien celer. Oncques ne fus plus insultée, Mais ainsi puisqu'il m'a quittée, Ses vices je réciterai, Toute la vérité dirai. L'homme est orgueilleux, il est lâche, Meurtrier, larron et bravache, Désespéré, fol et tricheur, Glouton, médisant et menteur, Inconstant, faussaire et parjure. Félon et haineux sans mesure, Idolâtre, avaricieux, Mécréant, jaloux, envieux, Vindicatif, traître, hypocrite, Et paresseux et sodomite. Bref, tant est chétif, vil et faux, Qu'il est esclave de tous maux, Et tous les vices en lui traîne. Voyez de quels fers il s'enchaîne! Va-t-il bien pourchassant sa mort Quand de tels appâts ne démord? Et puisque toutes choses doivent Retourner aux lieux d'où reçoivent L'être, quand pour lui le moment Viendra de paraître devant Son Dieu que d'amour infinie Il dût aimer toute sa vie, Et de souillure se garder, Osera-t-il le regarder? Et lui, le grand juge, le maître, De quel œil verra-t-il ce traître,
Quant vers li s'est si mal provés,19945 Qu'il iert en tel défaut trovés, Li las qui a le cuer tant lent, Qu'il n'a de bien faire talent? Ains font au pis grant et menor Qu'il pueent, sauve lor enor, Et l'ont ainsinc juré, ce semble, Par ung acord trestuit ensemble: Si n'i est-ele pas sovent A chascun sauve par convent; Ains en reçoivent maint grant paine, Ou mort, ou grant honte mondaine. Mès li las! que puet-il penser, S'il vuet ses pechiés recenser, Quant il vendra devant le juge Qui toutes choses poise et juge, Et tout à droit sans faire tort, Ne riens n'i guenchist ne estort? Quel guerredon puet-il atendre Fors la hart à li mener pendre Au dolereus gibet d'enfer, Où sera pris et mis en fer, Rivés en aniaus pardurables, Devant li prince des déables? Ou sera bouillis en chaudieres, Ou rostis devant et derrieres, Ou sus charbons ou sur gréilles, Ou tornoiés à grans chevilles Comme Yxion à trenchans roës Que maufé tornent à lor poës; Ou morra de soif ès palus, Et de fain avec Tentalus Qui tous jors en l'iauë se baingne; Mès combien que soif le destraingne,
Qui vers lui s'est si mal prouvé20209 Qu'en tel état sera trouvé, Le malheureux au cœur si lâche, Que jamais bien faire il ne sache? Mais au pis font petits et grands Qu'ils peuvent, leur honneur laissants; Et l'ont ainsi juré, ce semble, Tous d'un commun accord ensemble. Aussi, par cet accord, souvent L'honneur succombe malement. Lors ils reçoivent mainte peine Ou mort, ou grand' honte mondaine. Mais, las! que peut-il donc penser, S'il veut ses péchés recenser, Quand il viendra devant son juge, Qui toutes choses pèse et juge, Et tout à droit, sans faire tort, Qui tretout connaît sans effort? Quel guerdon peut-il bien attendre Fors la hart à le mener pendre Au douloureux gibet d'enfers, Où sera pris et mis aux fers, Rivé d'anneaux irrévocables, Par devant le prince des diables? En chaudière il sera bouilli Où derrière et devant rôti Sur charbons ardents ou sur grilles, Ou tournoyé à grand' chevilles Comme sur sa roue Ixion Qu'à force tourne maint démon, Ou mourra de soif infernale Et de faim tout proche Tantale Qui toujours baigne à se noyer; Mais la soif étreint son gosier,
Jà n'aprochera de sa bouche19979 L'iauë qui au menton li touche. Quant plus la sieut et plus s'abesse, Et fain si fort le recompresse, Qu'il n'en puet estre asoagiés, Ains muert de fain tous erragiés; N'il ne repuet la pomme prendre Qu'il voit tous jors à son nez pendre: Car quant plus à son bec l'enchauce, Et la pomme plus se rehauce. Ou rolera la mole à terre De la roche, et puis l'ira querre, Et de rechief la rolera, Ne jamès jor ne cessera, Si cum tu fez, las Sisifus, Qui por ce faire mis i fus; Ou le tonnel sans fons ira Emplir, ne jà ne l'emplira, Si cum font les Belidiennes[54] Por lor folies anciennes. Si resavés, biau Genius, Comment li juisier Ticius S'efforcent ostoir de mangier, Ne riens nes en puet estrangier. Moult r'a léens d'autres granz paines. Et felonnesses et vilaines Où sera mis espoir li hons Por soffrir tribulacions A grant dolor, à grant hachie Tant que g'en soie bien venchie. Par foi, li juges devant dis, Qui tout juge en fais et en dis, S'il fust tant solement piteus, Bon fust, espoir, et deliteus
Et jamais l'onde, qui lui touche20243 Le menton, n'humecte sa bouche. Il plonge et va l'atteindre enfin, Aussitôt l'assaille la faim Et les entrailles lui déchire; Brûlant de désespoir et d'ire, Il ne peut être soulagé, Mais meurt de faim tout enragé, Sans pouvoir onc la pomme prendre Qu'il voit toujours à son nez pendre; Car plus de son bec il la suit, Plus la pomme s'élève et fuit: Ou verra choir sa meule à terre, Et reviendra lors en arrière, Et déréchef la roulera, Et jamais plus ne cessera, Comme, Sisyphe, pauvre hère, Tu fais et devras toujours faire; Ou le tonneau sans fond ira Remplir et point ne l'emplira, Ainsi que font les Danaïdes[54b], Ces détestables homicides. Et vous savez, beau Génius, Comment l'autour à Tithius Incessamment ronge le foie Et sans jamais lâcher sa proie. Bien d'autres supplices, hélas! Horribles, attendent là-bas Cette race infâme, enragée, Jusqu'à ce que je sois vengée. Car alors le juge susdit, Qui tout juge, action et dit, S'il était par trop pitoyable, Verrait donc d'un œil favorable
Li prestéis as usuriers,20013 Mès il est tous jors droituriers, Par quoi trop fait à redouter: Mal se fait en pechié bouter. Sans faille de tous les pechiés Dont li chetis est entechiés, A Dieu les lais, bien s'en chevisse, Quant li plaira, si l'en punisse: Mès de ceus dont Amors se plaint, Car g'en ai bien oï le plaint, Ge méismes, tant cum ge puis, M'en plaing et m'en doi plaindre, puis Qu'il me renoient le tréu[55] Que trestuit homme m'ont déu, Et tous jors doivent et devront, Tant cum mes ostiz recevront.

NATURE A GENIUS Genius, li bien emparlés, En l'ost au Dicx d'Amors alés... Et ge m'en voi endementiers, Dist Genius, plus que le cors... (Pages 214 et 220, vers 20033 et 20126.)
C Cy est comme dame Nature Envoye à Amours par grant cure, Genius pour le salouer, Et pour maints courages muer[56]. Genius li bien emparlés, En l'ost au diex d'Amors alés, Qui moult de moi servir se paine, Et tant m'aime, g'en sui certaine, Que par son franc cuer débonnaire Plus se vuet vers mes euvres traire Que ne fait fer vers aïmant, Dites-li que salus li mant
Le prêt fait par un usurier!20277 Mais il est toujours droiturier; Aussi redoutez sa colère, Vous à qui la vertu n'est chère! Sans mentir, sur tous les péchés Dont ces vilains sont entachés Je passe; que Dieu s'en arrange, S'il veut, les punisse et me venge. Mais de ceux dont Amour se plaint, Car ce n'est pas certes en vain Qu'Amour m'adresse sa prière, Moi-même devant vous, mon père, Céans autant que je le puis M'en plains et m'en dois plaindre, puis- Que le tribut ils me refusent Que tous m'ont dû (qu'ils ne s'abusent!), Toujours me doivent et devront, Mes outils tant qu'ils recevront.
C Ci voit-on comme vers Amour Nature délègue ce jour Génius, pour qu'il le salue Et tous les courages remue[56b]. Génius, qui si bien parlez, En l'ost du Dieu d'Amour allez, Qui moult de me servir se peine Et tant m'aime, j'en suis certaine, Que son cœur débonnaire et franc, Plus que le fer ne fait l'aimant, Toujours vers mes œuvres se tire. Adonc vous daignerez lui dire
Et à dame Venus m'amie,20041 Puis à toute la baronnie, Fors solement à Faus-Semblant, Por qu'il s'aut jamès assemblant Avec les felons orguilleus, Les ypocrites perilleus Desquex l'escriture recete Que ce sunt li pseudo-prophete. Si r'ai-ge moult soupeçonneuse Astenance d'estre orguilleuse, Et d'estre à Faus-Semblant semblable, Tout semble-ele humble et charitable. Faus-Semblant, se plus est trovés Avec tiex traïstres provés, Jà ne soit en ma saluance, Ne li, ne s'amie Astenance, Trop sunt tex gens à redouter; Bien les déust Amors bouter Hors de son ost, s'il li pléust, Se certainement ne séust Qu'il li fussent si nécessaire, Qu'il ne péust sans eus riens faire; Mès s'il sunt advocaz por eus En la cause as fins amoreus, Dont lor mal soient alegié, Cist barat lor pardone-gié. Alés, Amis, au diex d'Amors Porter mes plains et mes clamors, Non pas por ce qu'il droit m'en face, Mès qu'il se conforte et solace Quant il orra ceste novele Qui moult li devra estre bele, Et à nos anemis grevaine, Et laist ester, ne li soit paine,
Que Nature tous ses saluts20307 Lui mande, et à dame Vénus En même temps, ma douce amie, Puis à toute la baronnie, Fors seulement à Faux-Semblant, Puisqu'il va toujours s'assemblant Avec la gent fourbe, envieuse, Félonne, hypocrite, orgueilleuse, Ceux qu'appellent nos saints écrits: Les faux prophètes, les maudits. Abstinence aussi je soupçonne D'être orgueilleuse et moult félonne, Avec son air humble et dolent, En tout semblable à Faux-Semblant. Pour eux n'est pas ma révérence, Ni lui ni sa mie Abstinence, S'ils sont encor tous deux trouvés Avec tels mécréants prouvés; Car telle gent trop je redoute. J'aimerais mieux qu'Amour sans doute Les chassât de l'ost sans merci; Mais je sais trop combien aussi Lui est ce couple nécessaire, Puisqu'il ne peut sans eux rien faire. Mais dès qu'ils soutiennent tous deux La cause des fins amoureux, Qui peut par eux devenir bonne, Toute leur fourbe leur pardonne. Allez, Ami. Au Dieu d'Amour Portez mes plaintes sans séjour, Non pas pour que droit il m'en fasse, Mais pour que sa douleur s'efface Quand cette nouvelle ouïra, Qui moult belle être lui devra
Le souci que mener l'en voi.20075 Dites-li que là vous envoi Por tous ceus escommenier Qui nous vuelent contrarier, Et por assodre les vaillans Qui de bon cuer sunt travaillans As rieules droitement ensivre Qui sunt escrites en mon livre, Et forment à ce s'estudient Que lor lignage monteplient, Et qui pensent de bien amer, Car ges doi tous amis clamer Por lor ames metre en délices, Mès qu'il se gardent bien des vices Que j'ai ci-devant racontés, Et qu'il facent toutes bontés. Pardon qui lor soit soffisans Lor donnés, non pas de dix ans, Nel' priseroient ung denier; Mès à tous jors pardon plenier De trestout quanque fait auront, Quant bien confessé se seront. Et quant en l'ost serés venus Où vous serés moult chier tenus, Puis que salués les m'aurois[57], Si cum saluer les saurois, Publiés-lor en audience Cest pardon et ceste sentence Que ge voil que ci soit escrite. L'Acteur. Lors escrit cil, et cele dite,
Et pour ses ennemis fâcheuse,20341 Et qu'il calme sa peine affreuse Tantôt et son mortel souci. Dites-lui que vient mon ami Pour que tous il excommunie Ceux qui lui font telle avanie Et pour absoudre les vaillants, Qui de bon cœur sont travaillants A droitement les règles suivre Qui sont écrites en mon livre, Et ne cessent d'étudier Leur lignage à multiplier, A bien aimer toute leur vie. D'eux je dois me clamer l'amie Pour mettre en délices leurs cœurs. Mais qu'ils se gardent des laideurs Que j'ai ci-devant racontées, Et soient d'eux les vertus goûtées. Donnez-leur pardon suffisant, Non pas de dix ans seulement, Car ils ne le priseraient guère, Mais absolution plénière De tout ce que fait ils auront, Quand bien confessés se seront. Puis à l'ost, dès votre arrivée, Qui sera moult chère trouvée, Lorsque salués les aurez, Comme les aurais salués, Publiez-leur en audience Le pardon avec la sentence Que vous allez mettre en écrit. L'Auteur. Lors elle dicte et il écrit.
Puis la séelle, et la li baille,20105 Et li prie que tost s'en aille; Mès qu'ele soit ainçois assoste De ce que son penser li oste. Si-tost cum ot esté confesse Dame Nature la déesse, Si cum la loi vuet et li us, Li vaillans prestres Genius Tantost l'assot, et si li donne Penitence avenant et bonne Selonc la grandor du meffait Qu'il pensoit qu'ele éust forfait: Enjoint-li qu'ele demorast Dedens sa forge et laborast, Si cum ains laborer soloit Quant de neant ne se doloit, Et son servise adès féist Tant qu'autre conseil i méist Li rois qui tout puet adrecier, Et tout faire et tout depecier. Nature. Sire, dist-ele, volentiers. Genius. Et ge m'en voi endementiers, Dist Genius, plus que le cors, Por faire as fins amans secors, Mès que désafublés me soie De ceste chasuble de soie, De cest aube et de cest rochet. L'Acteur. Lors va tout pendre à ung crochet,
Puis le pli scelle et le lui baille20373 Nature, et dit qu'il s'en aille, Mais requiert absolution, S'elle fait quelque omission. Sitôt qu'eût fini sa confesse Dame Nature la déesse, Comme la loi veut et les us, Le vaillant prêtre Génius Tantôt l'absout et puis lui donne Pénitence avenante et bonne, Selon la grandeur du méfait Qu'il estime qu'elle a forfait. Il lui dit qu'elle est toute quitte Si dans sa forge tout de suite Elle retourne travailler, Comme avant, sans plus larmoyer, Et si toujours fait son service, Jusqu'à ce que l'en affranchisse Le roi qui peut tout redresser Et tout faire et tout dépecer. Nature. Moult volontiers, sire, dit-elle. Génius. Or je m'en vais à tire d'aile, Dit Génius, pendant ce temps Porter secours aux fins amants; Mais il faut que me désaffuble De cette soyeuse chasuble, De cette aube et de ce rochet. L'Auteur. Lors va tout pendre à un crochet,
Et vest sa robe seculiere20133 Qui mains encombreuse li ere, Si cum il alast karoler, Et prent eles por tost voler.
CI Comment damoiselle Nature Se mist pour forgier à grand cure En sa forge présentement; Car c'estoit son entendement. Lors remaint Nature en sa forge, Prent ses martiaus, et fiert et forge Trestout ausinc comme devant: Et Genius plus tost que vent Ses eles bat, et plus n'atent, En l'ost s'en est venus atant. Mès Faus-Semblant n'i trova pas, Partis s'en iert plus que le pas Dès-lors que la Vielle fu prise, Qui m'ovri l'uis de la porprise, Et tant m'ot fait avant aler, Qu'à Bel-Acueil me loit parler. Il n'i volt onques plus atendre, Ains s'enfoï sans congié prendre. Mès sans faille, c'est chose atainte, Il trueve Astenance-Contrainte Qui de tout son pooir s'apreste De corre après à si grant heste, Quant el voit li prestre venir, Qu'envis la péust-l'en tenir: Car o prestre ne se méist, Por quoi nus autres la véist,
Et vêt sa robe séculière,20401 Moult plus commode et moins sévère, Comme s'il allait karoler, Et prend des ailes pour voler.
CI Comment damoiselle Nature Se mit pour forger à grand' cure En sa forge présentement, Car c'était son commandement. Lors rentre Nature en sa forge, Prend ses marteaux, et frappe et forge Avec ardeur, comme devant. Génius, plus prompt que le vent, Des ailes bat sans plus attendre Et dans l'ost est venu descendre. Mais Faux-Semblant n'y trouva pas Qui tôt, plus vite que le pas, S'enfuit, quand la Vieille fut prise, Qui m'avait ouvert par surprise L'huis du pourpris et fait aller A Bel-Accueil pour lui parler; Oncques n'y voulut plus attendre Et décampa, sans congé prendre. Mais céans encore, il paraît, Contrainte-Abstinence restait, Qui de tout son pouvoir se hâte De courre après, en si grand' hâte, Lorsque voit le prêtre venir, Qu'à peine on l'eût pu retenir, Car elle craint d'être aperçue Par aucun prêtre entretenue,

Genius, sans plus terme metre, S'est lors, por miex lire la letre Selon les faiz devant contés, Sor ung grant eschafaut montés. (Page 224, vers 20193.)
Qui li donnast quatre besans,20163 Se Faus-Semblant n'i fust présens. Genius, sans plus de demore En icele méismes hore, Si cum il dut, tous les saluë; Et l'achoison de sa venuë, Sans riens metre en obli, lor conte. Ge ne vous quier jà faire conte De la grant joie qu'il li firent, Quant ces noveles entendirent, Ains voil ma parole abregier Por vos oreilles alegier: Car maintes fois cis qui préesche, Quant briefment ne se despéesche, En fait les auditeurs aler, Par trop prolixement parler. Tantost li diex d'Amors afuble A Genius une chasuble; Anel li baille, et croce et mitre, Plus clere que cristal ne vitre; Ne quieren: autre parement, Tant ont grant entalentement D'oïr cele sentence lire. Venus qui ne cessoit de rire, Ne ne se pooit tenir coie, Tant par estoit jolive et gaie, Por plus enforcier l'anatesme, Quant il aura finé son tesme, Li met où poing ung ardant cierge Qui ne fu pas de cire vierge. Genius, sans plus terme metre, S'est lors, por miex lire la letre Selonc les faiz devant contés, Sor ung grant eschafaut montés;
Lui donnât-on triple besant,20431 Si Faux-Semblant n'est là présent. Génius, sans plus de demeure, Comme il le devait, et sur l'heure, Les salue avec onction Et de sa course la raison, Sans rien mettre en oubli, leur conte. Je ne veux pas vous faire conte (Mais veux ma parole abréger Pour vos oreilles soulager) Du grand soulas que tous lui firent Quand ces nouvelles entendirent. Car pour prolixement parler, S'en fait les auditeurs aller Souventes fois celui qui prêche, Quand brèvement ne se dépêche. Dieu d'Amours affuble, sans plus, D'une chasuble Génius; Anneau lui baille, et crosse et mitre Plus clairs que cristal ni que vitre, Sans chercher autre parement, Tant est grand leur empressement D'ouïr cette sentence lire. Vénus, qui ne cesse de rire Et son corps ne peut tenir coi, Adorable dans son émoi, Pour plus renforcer l'anathême, Quand il aura fini son thême. Au poing lui met un cierge ardent, De cire vierge? Non, vraiment. Génius, sans plus terme mettre, S'est lors, pour mieux lire la lettre, Selon ce que vous ai conté, Sur un grand échafaud monté.
Et li barons sistrent par terre,20197 N'i voldrent autres sieges querre; Et cil sa chartre lor desploie, Et sa main entor soi tornoie, Et fait signe, et dist que se taisent; Et cil cui les paroles plaisent, S'entreguignent et s'entreboutent, Atant se taisent et escoutent; Et par tex paroles commence La diffinitive sentence:
CII Comment presche par très-grant cure Les commandemens de Nature Le vaillant prestre Genius, En l'ost d'Amours, present Venus; Et leur fait à chascun entendre Tout ce que Nature veult tendre. De l'autorité de Nature Qui de tout le monde a la cure, Comme vicaire et connestable A l'emperéor pardurable, Qui siet en la tor soveraine De la noble cité mondaine Dont il fist Nature menistre, Qui tous les biens i amenistre Par l'influence des esteles, Car tout est ordené par eles Selonc les droiz emperiaus Dont Nature est officiaus, Qui toutes choses a fait nestre, Puis que cis mondes vint en estre,
Les barons à terre s'assoient,20465 Autres sièges quérir n'envoient, Et lui, sa charte déployant, La main entour soi tournoyant, Leur fait signe et dit qu'ils se taisent, Et la foule à qui ces mots plaisent. S'entre-guigne et pousse un instant, Et se tait enfin écoutant. Or par ces paroles commence La définitive sentence:
CII En l'ost d'Amour, devant Vénus, Oyez ci comment Génius, Le vaillant prêtre, par grand' cure, Les commandements de Nature A chacun prêche et leur apprend A quelle œuvre Nature tend. Par l'autorité de Nature Oui de tout le monde a la cure, Connétable et grand serviteur Du sempiternel empereur, Qui sied en la tour souveraine De la noble cité mondaine, Dont Nature ministre il fit, Qui tout administre et régit Des étoiles par l'influence Qui toutes règlent l'ordonnance Selon le droit impérial Dont Nature est l'official, Qui toutes choses a fait naître Dès que le monde reçut l'être,
Et lor donna terme ensement20227 De grandor et d'acroisement; N'onques ne fist riens por néant Sous le ciel qui va tornoiant Entor la terre sans demore, Si haut dessouz comme desore; Ne ne cesse ne nuit, ne jor, Mès tous jors torne sans sejor: Soient tuit escommenié Li desloial, li renié, Et condampné sans nul respit Qui les euvres ont en despit, Soit de grant gent, soit de menuë, Par qui Nature est sostenuë. Et cis qui de toute sa force De Nature garder s'efforce, Et qui de bien amer se paine, Sans nule pensée vilaine, Mès que loiaument i travaille, Floris en paradis s'en aille, Mès qu'il se face bien confés, G'en prens sor moi trestout les fés De tel pooir cum ge puis prendre, Jà pardon n'en portera mendre. Mal lor ait Nature donné As faus dont j'ai ci sermonné, Grefes, tables, martiaus, enclumes[58], Selonc les lois et les coustumes, Et sos à pointés bien aguës A l'usage de ses charruës, Et jachieres non pas perreuses, Mès plantéives et herbeuses, Qui d'arer et de cerfoïr Ont mestier, qui en vuet joïr,
Et limita pareillement20495 Leur grandeur, leur accroissement, Qui ne fit nulle chose vaine Dessous le ciel, qui se promène Entour la terre, nuit et jour, Et toujours tourne sans séjour, Et toujours garde sa distance, Quand dessus ou dessous s'avance: Que soient tous excommuniés Les desloyaus, les reniés, Et condamnés sans pitié vaine, Qui les œuvres prennent en haine D'où reçoit Nature soutien, Soit grands seigneurs, soit gens de rien! Mais tel qui de toute sa force De Nature garder s'efforce Et bien aime, comme il le doit, S'en aille au paradis tout droit! Il en aura grâce plénière, Car, autant que je le puis faire, S'il observe de Dieu la loi, De ce jour, je prends tout sur moi. Que, selon les lois et coutumes, Poinçons, tables, marteaux, enclumes[58b], Mais pour leur malheur, soient donnés Par Nature à ces forcenés, Et socs à pointes bien aiguës A l'usage de ses charrues, Et terrains non pas rocailleux, Mais plantureusement herbeux, Qui de culture et d'arrosage Ont besoin, quand arrive l'âge,
Quant il n'en vuelent laborer,20261 Por li servir et honorer; Ains vuelent Nature destruire, Quant ses enclumes vuelent fuire, Et ses tables et ses jachieres, Qu'el fist précieuses et chieres, Por ses choses continuer, Que mort ne les poïst tuer. Bien déussent avoir grant honte Cil desloial dont ge vous conte, Quant il ne daignent la main metre Es tables por escrire letre, Ne por faire emprainte qui pere. Moult sunt d'entencion amere, Qu'el devendront toutes mossuës S'el sunt en oidive tenuës, Quant sans cop de martel ferir Lessent les enclumes perir. Or s'i puet la ruïlle embatre, Sans oïr marteler, ne batre; Les jachieres, qui n'i refiche Le soc, redemorront en friche, Vis les puisse-l'en enfoïr, Quant les ostilz osent foïr Que Diex de sa main entailla, Quant à ma dame les bailla, Qui por ce les li volt baillier, Qu'el séust autiex entaillier, Por donner estres pardurables As créatures corrumpables. Moult euvrent mal, et bien le semble; Car se tretuit li homme ensemble Soixante ans foïr les voloient, Jamès hommes n'engenderroient.
Puisqu'ils ne veulent pas ouvrer20527 Pour la servir et honorer! Quand ses tables ni ses jachères Qu'elle fit si belles et chères, Pour ses œuvres continuer Que Mort ainsi ne peut tuer, Quand ses enclumes ils méprisent, Oui, c'est Nature qu'ils détruisent. Certe, ils devraient grand' honte avoir, Ces monstres qu'ici vous fais voir, Quand ils ne daignent la main mettre Aux tables, pour écrire lettre, Ni laisser leur empreinte. Ils sont Trop amers! Car tôt deviendront Les enclumes toutes moussues S'elles sont oisives tenues, Quand, sans coup de marteau férir, Ils les laissent ainsi périr. Les jachères, si l'on n'y fiche Le soc, demeureront en friche; De rouille l'enclume bientôt Rougit, quand se tait le marteau. Que tout vivants enfouis soient Tous ceux qui les outils n'emploient Que Dieu de sa main a taillés, Et qu'à ma dame il a baillés Pour donner la vie éternelle A créature temporelle, Car il les lui voulut bailler Pour qu'elle en sût d'autres tailler. Ceux-là font mal, et bien le semble, Car si tous les hommes ensemble Les voulaient laisser soixante ans, Ils n'engendreraient point d'enfants,
Et se ce plaist à Diex sans faille,20295 Dont vuet-il que le monde faille, Ou les terres demorront nuës A pueplier as bestes muës, S'il noviaus hommes ne faisoit, Se refaire les li plaisoit, Ou ceus féist résusciter Por la terre arriers habiter; Et se cil virge se tenoient Soixante ans, de rechief faudroient, Si que, se ce li devoit plaire, Tous jors les auroit à refaire. Et s'il ert qui dire volsist Que Diex le voloir en tolsist A l'ung par grace, à l'autre non, Por ce qu'il a si bon renon, N'onques ne cessa de bien faire, Donc li redevroit-il bien plaire, Que chascuns autretel féist, Si qu'autel grace en li méist. Si r'aurai ma conclusion Que tout aille à perdicion. Ge ne sai pas à ce respondre, Se foi n'i vuet créance espondre; Car Diex en lor commencement Les ame tous onniement, Et donne raisonnables ames Ausinc as hommes cum as fames. Si croi qu'il voldroit de chascune, Non pas tant seulement de l'une, Que le meillor chemin tenist Par quoi plus-tost à li venist. S'il vuet donques que virge vive Aucuns, por ce que miex le sive,
Et les terres resteraient nues20561 A repeupler aux bêtes mues, Ou bien c'est que Dieu, sans mentir, Veut laisser le monde périr, A moins qu'il ne lui plaise faire Nouveaux hommes naître sur terre Ou bien les morts ressusciter Pour la terre encore habiter. Et si voulaient rester pucelles Soixante ans toutes les femelles, Déréchef le monde mourrait, A refaire toujours serait. Et si quelqu'un dit que par grâce Dieu fait que tel vouloir trépasse Au cœur de l'un, de l'autre non (Car il a certes bon renom Et ne cessera de bien faire), Donc il lui dut sans doute plaire Que chacun de la sorte agît, Pourquoi telle grâce en lui mit: Adonc il me faudra conclure A perdition de Nature. Car certes je ne sais comment Répondre à ce bel argument, Si la Foi, par bonne sentence, N'éclaircit pareille croyance. Car Dieu, dès le commencement, Les aime tous également Et donne raisonnables âmes Aux hommes aussi bien qu'aux femmes, Et je crois qu'il veut que chacun, Et non pas tant seulement l'un, Toujours le meilleur chemin tienne Par lequel à lui plus tôt vienne.
Des autres por quoi nel' vorra?20329 Quele raison l'en destorra? Donc semble-il qu'il ne li chausist Se généracion fausist. Qui voldra respondre, respoingne[59], Ge ne sai plus de la besoingne: Viengnent devin qui en devinent[60], Qui de ce deviner ne finent. Mès cil qui des grefes n'escrivent, Par qui les mortex tous jors vivent, Es beles tables précieuses Que Nature, por estre oiseuses, Ne lor avoit pas aprestées, Ains lor avoit por ce prestées Que tuit i fussent escrivans, Cum tuit et toutes en vivans. Cil qui les deux martiaux reçoivent, Et n'en forgent si cum il doivent Droitement sus la droite enclume; Cil qui lor peschiés si enfume Par lor orgoil qui les desroie, Qu'il despisent la droite voie Du champ bel et plantéureus, Et vont comme maléureus Arer en la terre déserte, Où lor semence va à perte, Ne jà n'i tendront droite ruë, Ains vont bestornant la charruë, Et conferment lor euvres males Par excepcions anormales, Quant Orphéus vuelent ensivre[61], Qui ne sot arer ne escrivre,
S'il impose aux uns de rester20595 Vierges, pour son los mériter, Pourquoi pas les autres de même? Quelle est donc sa raison suprême? A ce compte, peu lui ferait Si génération manquait. Qui voudra répondre réponde; C'est pour moi chose trop profonde; Aux devins je laisse le soin[60b], S'ils peuvent, d'éclaircir ce point. Mais ceux qui des poinçons n'écrivent, Par qui les mortels toujours vivent, Sur les belles tablettes, las! Que la Nature n'avait pas Pour rester vierges apprêtées, Mais leur avait pour ce prêtées Que tous y fussent écrivants Et toutes, tant que sont vivants: Ceux qui les deux marteaux reçoivent Et n'en forgent pas comme ils doivent Sur la bonne enclume, tous ceux Qui masquent leurs vices honteux D'un vain orgueil qui les dévoie, Et méprisent la bonne voie Du terrain bel et plantureux, Et s'en vont comme malheureux, De travers tournant la charrue, Par une abominable rue, Labourer en terrain désert Où toute semence se perd, Et vont souillant leurs œuvres mâles Par exceptions anormales, Suivant l'exemple d'Orphéus[61b] Qui labourer ne voulait plus
Ne forgier en la droite forge,20361 Pendus soit-il parmi la gorge! Quant tex rieules controva, Vers Nature mal se prova. Cil qui tel mestresse despisent, Quant à rebors ses letres lisent, Et qui por le droit sans entendre, Par le bon chief nes vuelent prendre, Ains parvertissent l'escriture Quant il viennent à la lecture, Ont tous l'escommeniement Qui tous les met à dampnement, Puis que là se vuelent aerdre; Ains qu'il muirent, puissent-il perdre Et l'aumosniere et les estales Dont il ont signes d'estre mâles! Perte lor viengne des pendans A quoi l'aumoniere est pendans! Les martiaus dedans atachiés Puissent-il avoir errachiés! Li grefes lor soient tolu, Quant escrivre n'en ont volu Dedens les précieuses tables Qui lor estoient convenables! Et des charruës et des sos, S'il n'en arent à droit, les os Puissent-il avoir depeciés, Sans jamès estre redreciés! Tuit cil qui ceus voldront ensivre, A grant honte puissent-il vivre! Li lor pechiés ors et orribles Lor soit dolereus et penibles, Qui par tous leus fuster les face, Si que l'en les voie en la face!
Ni forger en la droite forge,20629 Ceux-là soient pendus par la gorge! Qui telles règles controuva Vers Nature vil se prouva! Oui, que tous ceux qui la méprisent, Quand à rebours ses lettres lisent, Et pour entendre vérité Les prennent du mauvais côté, Et pervertissent l'écriture Quand en viennent à la lecture, Qu'ils aillent à damnation Par l'excommunication, Puisqu'en telle œuvre ils se fourvoient! Avant mourir, que pourrir voient L'aumônière et l'outil sacré Signes de leur virilité, Que les pendants à perte viennent Qui leur aumônière soutiennent, Et qu'enfin leur soient arrachés Les marteaux dedans attachés! Que le poinçon on leur déchire, Dont ils ne veulent pas écrire Dessus les tableaux précieux Qui pourtant leur convenaient mieux! Et que des socs et des charrues, S'ils en font œuvres défendues, Les os soient à fond dépecés Sans jamais être redressés! Et tous ceux qui les voudront suivre A grand' honte puissent-ils vivre! Que leur vice sale et hideux Leur soit pénible et douloureux; Qu'il soit écrit dessus leur face, Et partout fustiger les fasse!
Por Dieu, Seignor, vous qui vivés,20395 Gardés que tex gens n'ensivés; Soiés es euvres natureus Plus vistes que uns escureus, Et plus legiers et plus movans Que ne puet estre oisel ne vans. Ne perdés pas cest bon pardon, Trestous vos peschiés vous pardon, Por tant que bien i travailliés. Remués-vous, tripés, sailliés, Ne vous lessiés pas refroidir, Ne trop vos membres enroidir; Metés tous vos ostiz en euvre; Assés s'eschaufe qui bien euvre.

Arés, por Diex, barons, arés... Secorciés-vous bien par devant... Levés à deux mains toutes nues Les mancherons de vos charrues... Et du soc bouter vous penez Roidemont en la droite voie... (Page 238, vers 20413.)
CIII Ce fort excommuniement Met Genius sur toute gent Qui ne se veullent remuer Pour l'espèce continuer. Arés por Diex, barons, arés, Et vos lignages réparés: Se ne pensés forment d'arer, N'est riens qui les puist réparer. Secorciés-vous bien par devant[62] Aussinc cum por cuillir le vent; Ou, s'il vous plaist, tout nu soiés. Mès trop froit, ne trop chaut n'aiés: Levés à deux mains toutes nuës Les mancherons de vos charruës; Forment as bras les sostenés, Et du soc bouter vous penés
Pour Dieu, seigneurs, vous qui vivez,20663 Telles gens jamais ne suivez; Soyez en naturelles œuvres, Plus qu'écureuil en ses manœuvres, Plus que l'oiseau ni que les vents, Légers, rapides et mouvants. Gardez ce pardon que je donne; Tous vos péchés je vous pardonne, Pourvu que bien y travailliez, Remuez-vous, sautez, saillez, Mettez tous vos outils en œuvre; Tôt s'échauffe qui bien manœuvre. Ne vous laissez pas refroidir Ni trop vos membres enraidir.
CIII Ci Génius lit sa sentence Et sur tous l'anathème lance Qui ne se veulent remuer Pour l'espèce continuer. Pour Dieu, barons, vite à l'ouvrage, Et réparez votre lignage; Retroussez-vous bien par devant[62b], Comme pour recueillir le vent, Car il périra, je vous jure, Si de labourer n'avez cure. Voire, au besoin, tout nus soyez, Mais trop chaud ni trop froid n'ayez; Levez à deux mains toutes nues Les mancherons de vos charrues; Bien fort des bras les soutenez, Et du soc bouter vous peinez,
Roidement en la droite voie,20425 Por miex afonder en la roie, Et les chevaus devant alans, Por Diex ne les lessiés jà lans; Asprement les esperonnés, Et les plus grans cops lor donnés Que vous onques donner porrés, Quant plus parfont arer vorrés: Et les bués as testes cornuës Acoplés as jous des charruës, Réveilliés les as aguillons, A nos bienfaiz vous acuillons; Se bien les piqués et sovent, Miex en arerés par convent. Et quant aré aurés assés, Tant que d'arer serés lassés, Que la besoingne à ce vendra Que reposer vous convendra (Car chose sans reposement Ne puet pas durer longuement), Ne ne porrés recommencier Tantost por l'uevre ravancier; Du voloir ne soiés pas las. Cadmus, au dit dame Palas, De terre ara plus d'ung arpent, Et sema les dens d'un serpent Dont chevalier armé saillirent, Qui tant entr'eus se combatirent, Que tuit en la place morurent, Fors cinq qui si compaignon furent, Et li voldrent secors donner, Quant il dut les murs maçonner De Thebes, dont il fut fondierres. Cis assistrent o li les pierres,
Roidement en la droite sente,20691 Pour mieux enfoncer dans la fente, Et de devant ne laissez pas Les chevaux ralentir le pas. Que votre main les éperonne Et les plus puissants coups leur donne Que jamais donner vous pourrez, Quand plus creux labourer voudrez, Puis les bœufs aux têtes cornues Accouplez au joug des charrues; De l'aiguillon réveillez-les Pour mériter tous mes bienfaits; Piquez souvent votre attelage, Meilleur sera le labourage. Et lorsque vous aurez assez Labouré, que serez lassés, Quand, après besogne si fière, Le repos sera nécessaire, Ne pouvant lors recommencer Pour la besogne à fin pousser (Car lorsque l'on ne se repose, Longtemps ne dure aucune chose), Pour ce ne vous rebutez pas. Cadmus, au dire de Pallas, Fouilla plus d'un arpent de terre, Puis sema la denture entière D'un serpent, dont guerriers armés, Soudain nés, se sont escrimés Si fort, qu'en la place moururent, Fors cinq qui ses compagnons furent, Et lui vinrent secours donner, Quand il dut les murs maçonner De Thèbes que tous six bâtirent; Avec lui les pierres assirent
Et li pueplerent sa cité20459 Qui est de grant antiquité. Moult fist Cadmus bonne semence, Qui le sien pueple ainsinc avance; Se vous ausinc-bien commenciés, Vos lignaiges moult avanciés. Si r'avés-vous deus avantaiges Moult grans à sauver vos lignaiges; Se le tiers estre ne volés, Moult avés les sens afolés. Si n'avés c'ung sol nuisement, Deffendés-vous proeusement: D'une part iestes assailli, Trois champions sunt moult failli, Et bien ont deservi à batre, S'il ne puéent le quart abatre. Trois serors sunt, se nel' savés, Dont les deus à secors avés: La tierce solement vous grieve, Qui toutes les vies abrieve. Sachiés que moult vous reconforte Cloto, qui la quenoille porte, Et Lachesis qui les filz tire; Mès Atropos ront et descire Quanque ces deus puéent filer: Atropos vous bée à guiler. Ceste qui parfont ne forra, Tous vos lignages enforra, Et vait espiant vous méismes: Onc pire beste ne véismes, N'avés nul anemi greignor. Seignor merci, merci Seignor; Souviengne-vous de vos bons peres Et de vos anciennes meres;
Et lui peuplèrent sa cité20727 Qui est de haute antiquité. Moult fit ainsi bonne semence Cadmus, qui le sien peuple avance. Or donc comme lui commencez, Et vos lignages avancez; Car vous avez deux avantages Moult grands, pour sauver vos lignages; Si le tiers être ne voulez, C'est qu'avez les sens affolés. Vous n'avez qu'un seul adversaire; Faites-lui résistance fière. Trop lâches sont, à mon avis, Trois champions d'un assaillis, S'ils ne peuvent tous trois l'abattre, Et bien méritent se voir battre. Sachez-le donc, il est trois sœurs Dont deux avez pour défenseurs; Seule la tierce vous assiége: C'est celle qui vos jours abrége. Par sa quenouille tout d'abord Clytho vous est grand réconfort Et Lachézis qui les fils tire; Mais Atropos rompt et déchire Tout ce que filent ces deux-là. Jamais elle ne cherchera Qu'à vous nuire. La douloureuse, Sans que profondément ne creuse, Vos lignages enfouira Et vous-mêmes guette déjà. Oncques plus détestable bête On ne vit de sa proie en quête, Et vous n'avez pire ennemi. Pitié, seigneurs; seigneurs, merci!
Selonc lor faiz les vos ligniés,20493 Gardés que vous ne forligniés. Qu'ont-il fait, prenés vous i garde? S'il est qui lor proece esgarde, Il se sunt si bien deffendu, Qu'il vous ont cest estre rendu; Se ne fust lor chevalerie, Vous ne fussiés pas or en vie. Moult orent de vous grant pitié Par amors et par amitié; Pensés des autres qui vendront, Qui vos lignages maintendront, Ne vous laissiés pas desconfire, Grefes avés, pensés d'escrire, N'aiés pas les bras emmoflés. Martelés, forgiés et soflés, Aidiés Cloto et Lachesis, Si que, se des filz cope sis Atropos qui tant est vilaine, Il en resaille une douzaine. Pensés de vous monteplier, Si porrés ainsinc conchier La felonnesse, la revesche Atropos, qui tout empéesche. Ceste lasse, ceste chetive, Qui contre les vies estrive, Et des mors a le cuer si baut, Norrist Cerberus le ribaut Qui tant desire lor morie, Qu'il en frit tout de lecherie, Et de fain erragié morust, Se la garce nel' secorust.
Souvenez-vous de vos bons pères20761 Et de vos vénérables mères; Sur leurs faits les vôtres lignez, Surtout jamais ne forlignez. A leurs faits ne prenez-vous garde? Pour qui leur prouesse regarde, Leurs jours ils ont tant défendu Qu'ils vous ont cet être rendu; Ne fût-ce leur chevalerie, Vous ne seriez ce jour en vie. Moult ils eurent de vous pitié Par amour et par amitié. Ne vous laissez pas déconfire; Poinçons avez, pensez d'écrire, N'ayez les bras emmitouflés; Martelez, forgez et soufflez. Songez qu'il faut que d'autres viennent Et qui vos lignages maintiennent; Aidez Clotho et Lachézis Pour que si des fils coupe six Atropos, qui tant est vilaine, Il en renaisse une douzaine; Pensez à vous multiplier, Et vous pourrez lors défier La félonnesse, la revêche, Cette Atropos qui tout empêche. La lasse et chétive Atropos, Qui tant s'acharne sur nos os, Et qui, lorsque la mort nous navre, Tant rit devant notre cadavre, Le ribaud Cerbère nourrit Qui de son côté tant jouit A chaque nouvelle tuerie, Qu'il en frémit de lécherie
Car s'el ne fust, il ne péust20525 Jamès trover qui le péust. Ceste de li pestre ne cesse; Et por ce que soef le presse[63], Cist mastins li pent as mameles Qu'el a tribles, non pas jumeles. Ses trois groins en son sain li muce, Et la groignoie et tire et suce. N'onc ne fu, ne jà n'iert sevrés, Si ne quiert-il estre abevrés D'autre let, ne ne li demande Estre péus d'autre viande, Fors solement de cors et d'ames; Et el li giete hommes et fames A monciaus en sa trible geule. Ceste là li pest toute seule, Et tous jors emplir la li cuide, Mès el la trueve tous jors vuide, Combien que de l'emplir se paine. De son relief sunt en grant paine Les trois ribaudes felonnesses, Des felonnies vengeresses, Alecto et Thesiphoné, Car de chascune le non é. La tierce ra non Megera Qui tous, s'el puet, vous mengera. Ces trois en enfer vous atendent; Ceus lient, batent, fustent, pendent, Hurtent, hercent, escorchent, foulent, Noient, ardent, greillent et boulent Devant les trois prevoz léans En plain consistoire séans, Ceus qui firent les felonnies Quant il orent ès cors les vies.
Et de faim enragé mourrait20795 Si la garce tant ne l'aidait. Car nulle, hormis elle peut-être, Ne trouverait-il pour le paître. Elle le paît à chaque instant, Et quand la soif le va pressant, Lors il se pend à ses mamelles Qu'elle a triples, non pas jumelles, Et suce et grogne, et sur son sein Étale son triple grouin. Son nourrisson elle ne sevre Jamais, et pour calmer sa fièvre Ne lui verse pas d'autre lait Ni d'autre aliment ne le paît, Fors seulement de corps et d'âmes. Elle lui jette hommes et femmes En sa triple gueule à monceaux, Car il ne veut autres morceaux; Toujours emplit la gueule avide, Mais constamment la trouve vide, Combien qu'elle s'aille peinant. Ses reliefs guettent fixement Les trois ribaudes félonnesses De tous les crimes vengeresses: C'est Alecto, Tysiphonè (Car de chacune le nom sai), Et la troisième, c'est Mégère Qui tous vous dévorer espère. Elles attendent en enfer Pour fustiger, pendre, étouffer, Noyer, fouler, écorcher, battre, Piller, griller, rôtir en l'âtre, Devant les trois prévôts béants En plein consistoire séants,
Cil par lor tribulacions20559 Escorcent les confessions De tous les maus qu'il onques firent Dès icele ore qu'il nasquirent. Devant eus tous li pueple tremble. Si sui-ge trop coars, ce semble, Se ces prevoz nomer ci n'os: C'est Radamantus et Minos, Et le tiers Eacus lor frere. Jupiter à ces trois fu pere. Cist trois, si cum l'en les renomme, Furent au siecle si prodomme, Et justice si bien maintindrent, Que juges d'enfer en devindrent. Tel guerredon lor en rendi Pluto qui tant les attendi, Que les ames des cors partirent, Où tel office déservirent. Por Diex, seignor, que là n'ailliés, Contre les vices batailliés, Que Nature nostre maistresse Me vint hui conter à ma messe: Tous les me dist, onc puis ne sis[64]. Vous en troverés vingt et sis Plus nuisans que vous ne cuidiés; Et se vous estes bien vuidiés De l'ordure de tous ces vices, Vous n'enterrés jamès ès lices Des trois garces devant nommées Qui tant ont males renommées, Ne ne craindrés les jugemens Des prevos plains de dampnemens.
Ceux qui firent les félonies20829 Durant tout le cours de leurs vies. Ceux-là, par tribulations, Arrachent les confessions De tretous les maux qu'accomplirent Les humains du jour qu'ils naquirent. Mais trop couard je semblerais Si ces prévôts nommer n'osais. Jupiter des trois fut le père: C'est Minos des autres le frère, Eaque et Rhadamante enfin, Devant qui tout le genre humain Tremble. Des trois comme on les nomme, Chacun était si bon prud'homme Et justice si bien maintint, Que juge dans l'enfer devint. Par leurs vertus ils méritèrent, Quand leurs âmes leurs corps quittèrent, Que Pluton ce divin mandat Pour récompense leur donnât. Pour Dieu, seigneurs, bataille dure, Livrez aux vices que Nature A la messe me vint ce jour, Toute en pleurs, compter sans détour. Céans je viens de les entendre; D'horreur c'est à votre cœur fendre! Vous en trouverez vingt et six, Mais quand vous vous serez blanchis De l'ordure de tous les vices, Vous n'entrerez jamais aux lices Ni ne craindrez les jugements Des prévôts pleins de damnements, Ni des garces devant nommées Qui tant ont males renommées.
Ces vices conter vous voldroie,20591 Mès d'outrage m'entremetroie; Assés briefment les vous expose Li jolis Rommant de la Rose: S'il vous plaist, là les regardés, Por ce que d'aus miex vous gardés. Pensés de mener bonne vie, Aut chascuns embracier s'amie, Et son ami chascune embrace, Et baise, et festoie, et solace; Et loiaument vous entr'amés, Jà n'en devés estre blasmés; Et quant assés aurés joé, Si cum ge vous ai ci loé, Pensés de vous bien confessier Por bien faire, et por mal lessier, Et reclamés le Roi célestre Que Nature reclame à mestre. Cil en la fin vous secorra, Quant Atropos vous enforra: Cil est salus de cors et d'ame, C'est li biau miroer ma dame; Ja ma dame riens ne séust, Se ce bel miroer n'éust. Cil la governe, cil la rieule, Ma dame n'a point d'autre rieule, Quanqu'ele set, il li aprist Quant à chamberiere la prist. Or voil, Seignor, que ce sermon Mot à mot, si cum vous sermon, Et ma dame ainsinc le vous mande, Que chascuns si bien i entende (Car l'en n'a pas tous jors son livre, Si r'est uns grans anuis d'escrivre),
Si trop abuser ne craignais20863 Ces vices je vous conterais; Mais moult brèvement les expose Le joli Roman de la Rose. Là s'il vous plait les regarder, Vous pourrez d'eux mieux vous garder. Pensez à mener bonne vie; Que chacun embrasse sa mie Et festoie, et pour son amant Que chaque amie en fasse autant. Aimez-vous de toute votre âme, Et jamais vous n'aurez de blâme; Et quand vous aurez travaillé, Comme je vous l'ai conseillé, A confesse implorez le maître De Nature, Dieu le grand prêtre, Qui en la fin vous secourra, Quand Atropos vous détruira. C'est le salut de corps et d'âme, C'est le beau miroir de ma dame; Oncques ma dame n'eût rien su Si ce beau miroir n'eût tenu, Qui la gouverne et qui la règle (Ma dame n'a point d'autre règle). Ce qu'elle sait il lui apprit Quand pour chambrière il la prit. Or pour que chacun bien entende (Et ma dame aussi le demande), Seigneurs, mot à mot la leçon Qu'elle mit en ce beau sermon (Car livre on ne peut toujours lire, Et c'est trop grand ennui d'écrire), Par cœur je veux que l'appreniez Pour que, n'importe où vous veniez,
Que tout par cuer les retengniés,20625 Si qu'en quel leu que vous vengniés, Par bors, par chastiaus, par cités, Et par viles les recités, Et par yver et par esté, A ceus qui ci n'ont pas esté. Bon fait retenir la parole, Quant ele vient de bonne escole, Et meillor la fait raconter; Moult en puet-l'en en pris monter. Ma parole est moult vertueuse, Ele est cent tans plus précieuse Que saphirs, rubis, ne balai. Biaus seignor, ma dame en sa lai A bien mestiers de preschéors Por chastier les pechéors Qui de ses rigles se desvoient, Que tenir et garder devroient. Et se vous ainsinc préeschiés, Jà ne serés empéeschiés, Selonc mon dit et mon acort, Mès que le fait au dit s'acort, D'entrer où parc du champ joli Où ses brebis conduit o li Saillant devant par les herbis Le fiz de la virge berbis, O toute sa blanche toison, En prez qui, non pas à foison, Mès à compaignie escherie, Par l'estroite sente serie Qui toute est florie et herbuë, Tant est poi marchie et batuë, S'en vont les berbietes blanches, Bestes debonnaires et franches,
Par cité, château, bourg ou ville,20897 Les récitiez comme évangile, Et par hiver, et par été, A ceux qui ci n'ont pas été. Bon fait retenir la parole Quand elle vient de bonne école, Et meilleure est à raconter, On en peut moult en prix monter. Ma parole est moult vertueuse; Elle est certes plus précieuse Que saphirs et rubis cent fois. Beaux seigneurs, ma dame ses lois A grand besoin que les bons prêchent Pour châtier tous ceux qui pèchent, Ses bonnes règles violant, Que si bon fait garder pourtant. Et si vous faites bien en sorte Que, faits et dits, tout se rapporte En vous, si l'exemple prêchez, Vous ne serez point empêchés D'entrer en la gente pâture Où ses brebis mène à grand'cure Bondissantes par les herbis, Le fils de la vierge brebis A la toison blanche et jolie. Là-haut, en gente compagnie, Mais non pas à foison, l'Agneau Divin conduit son blanc troupeau A la verdoyante prairie, Par l'étroite sente fleurie Couverte d'un gazon touffu, Tant il est peu des pieds battu; Là vont les brebiettes blanches, Bêtes débonnaires et franches,
Qui l'herbete broutent et paissent,20659 Et les floretes qui là naissent. Mès sachiés qu'il ont là pasture De si vertueuse nature, Que les délitables floretes Qui là naissent fresches et netes, Que cuillent où printens puceles, Tant sunt fresches, tant sunt noveles, Cum esteles reflamboians Par les herbetes verdoians Au matinet à la rousée, Tant ont toute jor ajornée De lor propres biautés naïves; Fines colors, fresches et vives N'i sunt pas au soir enviellies, Ains i puéent estre cuellies Itex le soir comme le main, Qui au cuellir vuet metre main; N'el ne sunt point, sachiés de certes, Ne trop closes, ne trop overtes, Ains flamboient par les herbages El meillor point de lor aages: Car li solaus léens luisans, Qui ne lor est mie nuisans, Ne ne degaste les rousées Dont el sunt toutes arousées, Les tient adés en biautés fines, Tant lor adoucist les racines. Si vous di que les berbietes Ne des herbes, ne des floretes Jamès tant brouter ne porront, Cum tous jors brouter les vorront, Que tous jors nes voient renaistre, Tant les sachent brouter ne paistre.
L'herbette emmi les fleurs paissant20931 Dans ce bocage ravissant. Mais sachez qu'elles ont pâture De si vertueuse nature, Que toujours les gentils bouquets Qui partout naissent frais et nets, Printaniers atours des pucelles, Ont feuilles fraîches et nouvelles, Comme étoiles et diamants Par l'herbe verte scintillants, Au matinet, à la rosée, Et sans connaître la vesprée Gardent leurs natives splendeurs. Leurs fraîches et vives couleurs N'y sont pas le soir envieillies, Mais y peuvent être cueillies Le soir, tout comme le matin, Par qui peut y mettre la main; Oncques n'y sont fleurettes certes Ni trop closes ni trop ouvertes, Mais s'étalent par le gazon Au meilleur point de leur saison; Car tant adoucit leurs racines, Que toujours en leur beauté fines Les tient le soleil bienfaisant, Qui ne leur est oncques nuisant, Ni ne vient gâter les rosées Dont elles sont tout arrosées. En vain, vous dis-je, brouteront, Autant comme brouter voudront, Toutes ces gentes brebiettes Les tendres herbes et fleurettes; Elles renaissent à l'instant Fraîches et belles comme avant.
Plus vous di, nel' tenés à fables,20693 Qu'el ne sunt mie corrumpables, Combien que les berbis les broutent, Cui les pastures rien ne coustent: Car lor piaus ne sunt pas venduës Au derrenier, ne despenduës Lor toisons por faire dras langes, Ne covertoirs à gens estranges, Jà ne seront d'aus estrangies, Ne lor chars en la fin mangies, Ne corrumpuës, ne maumises, Ne de maladies sorprises; Mès sans faille, quoi que ge die, Du bon pastor ne di-ge mie Qui devant soi paistre les maine, Qu'il ne soit vestus de lor laine. Si nes despoille-il, ne ne plume, Ne lor tolt le pois d'une plume: Mès il li plest et bon li semble Que sa robe la lor resemble. Plus dirai, mès ne vous anuit, C'onques n'i virent nestre nuit; Si n'ont-il qu'ung jor solement, Mès il n'a point d'avesprement, Ne matin n'i puet commencier, Tant se sache l'aube avancier. Car li soirs au matin s'asemble, Et li matins le soir resemble. Autel vous di de chascune hore; Tous jors en ung moment demore Cis jors qui ne puet anuitier, Tant sache à li la nuit laitier: N'il n'a pas temporel mesure Cis jors tant biaus qui tous jors dure,
Bien plus, ne le tenez, pour fables,20965 Point ne sont-elles corrompables, Combien que broutent les brebis, Qui paissent là sans nuls soucis, Car leurs peaux ne seront vendues Jamais, ni leurs toisons tondues, Pour faire draps gros ou légers, Ni manteaux pour des étrangers; Jamais n'en seront allégées Ni leurs chairs en la fin mangées, Ni ne seront leurs corps battus, Ni malades, ni corrompus. Mais toutefois, quoique je die, Du bon pasteur ne dis-je mie Qui les mène paître en son pré, Qu'il ne soit de laine paré. Il ne les dépouille ni plume, Ne leur prend le poids d'une plume, Mais veut être tant seulement Tout comme elles vêtu de blanc. Et puis écoutez bien encore. La nuit oncques ne décolore Ni l'aube rose du matin N'éclaircit leur beau ciel serein; Car le soir au matin s'assemble Et le matin au soir ressemble; Elles n'ont qu'un jour seulement Sans fin et sans commencement, Et de même il est de chaque heure; Toujours en un moment demeure Ce jour qui ne peut anuiter, Qu'en vain la nuit voudrait lutter; Ce jour tant beau qui toujours dure Ne connaît du temps la mesure
Et de clarté présente rit:20727 Il n'a futur ne préterit, Car qui bien la vérité sent, Tuit li trois tens i sunt présent, Liquex présent le jor compasse; Mès ce n'est pas présent qui passe En partie por defenir, Ne dont soit partie à venir; N'onc preterit present n'i fu, Et si vous redi que li fu- Turs n'i aura jamès presence, Tant est d'estable permanence. Car li solaus resplandissans Qui tous jors lor est parissans. Fait le jor en ung point estable, Tel cum en printens pardurable: Si bel ne vit, ne si pur nus, Néis quant regnoit Saturnus Qui tenoit les dorés aages, Cui Jupiter fist tant d'outrages Son filz, et tant le tormenta, Que les coilles li sousplenta. Mès certes, qui le voir en conte, Moult fait à prodomme grant honte Et grant damage, qui l'escoille, Car qui des coilles le despoille, Jà soit ce néis que ge taise Sa grant honte et sa grant mesaise, Au mains de ce ne dout-ge mie, Li tolt-il l'amor de s'amie, Jà si bien n'iert à li liés; Ou s'il iert espoir mariés, Puis que si mal va ses affaires, Pert-il, jà tant n'iert débonnaires,
Et d'éternelle clarté rit.20999 Il n'a futur ni prétérit, Le présent tout le jour compasse; Mais ce n'est pas présent qui passe Pour soudain passé devenir Ni dont soit partie à venir, Dans le présent qui les rassemble Les trois temps sont fondus ensemble; Onc prétérit présent n'y fut, Et je déclare que le fu- Tur n'y aura jamais présence, Tant est de stable permanence. Car le ciel est resplendissant Qui toujours leur est paraissant, Fixe le jour en un point stable, Comme en printemps inaltérable. Si beau ni si pur il n'était, Voire quand Saturne régnait, Qui maintenait d'or le bel âge, A qui Jupin fit tant d'outrage, Son fils, et tant le tourmenta Que les couilles lui déplanta. Mais pour qui vérité raconte, Celui-là certes fait grand' honte Et dommage par trop affreux, Quand à prudhomme valeureux Par malice il tranche la couille. Car qui des couilles le dépouille, Sans parler de sa grand' douleur, De sa grand' honte et sa fureur (De ceci ne douté-je mie), Lui ravit l'amour de sa mie A qui ne sera plus lié Si bien, et s'il est marié,
L'amor de sa loial moillier.20761 Grans pechiés est d'omme escoillier[65], Ensorquetout cil qui l'escoille Ne li tolt pas sans plus la coille[66], Ne s'amie que tant a chiere, Dont jamès n'aura bele chiere, Ne sa moillier, car c'est du mains, Mès hardement et muers humains Qui doivent estre es vaillans hommes: Car escoilliés, certain en sommes, Sunt coars, pervers, et chenins, Por ce qu'il ont muers femenins. Nus escoilliés certainement N'a point en soi de hardement, Se n'est espoir en aucun vice, Por faire aucune grant malice: Car à faire grans déablies Sunt toutes fames trop hardies. Escoillié en ce les resemblent, Por ce que lor muers s'entresemblent; Ensor que tout li escoillieres, Tout ne soit-il murtriers, ne lierres, Ne n'ait fait nul mortel pechié, Au mains a-il de tant pechié, Qu'il a fait grant tort à Nature De li tolir s'engendréure. Nes escuser ne l'en sauroit, Jà si bien pensé n'i auroit, Au mains ge; car se g'i pensoie, Et la vérité recensoie, Ains porroie ma langue user, Que l'escoilleor escuser De tel pechié, de tel forfait, Tant a vers Nature forfait.
Puisque si mal va son affaire,21033 L'Amour de son épouse chère Il ne gardera pas entier. C'est grand péché d'homme écouiller[65b], Car celui qui quelqu'un écouille Ne lui prend seulement la couille Ni l'amour de sa mie avec, Ses caresses et son respect (A plus forte raison sa femme), Mais la vertu, la grandeur d'âme, En un mot, les mœurs des vaillants. Car couards sont, traîtres, méchants, Les écouillés, certains en sommes, Puisqu'ont mœurs de femme et sont hommes. Nul écouillé, c'est reconnu, N'a ni courage, ni vertu; Il n'a que l'audace du vice Pour faire aucune grand' malice. Des écouillés femmes sont sœurs, Puisqu'elles ont les mêmes mœurs, Or à faire grand' diableries Sont toutes femmes trop hardies. En sorte que tout écouilleur, Ne fût-il meurtrier, voleur, Eût-il de mortel péché pure La conscience, qu'à Nature, Quand sa fécondité ravit, Trop grande injure et grand tort fit. Nul n'y saurait trouver excuse; Car le cœur toujours s'y refuse, Le mien du moins. J'ai beau penser Et la vérité recenser, Nul doute que ma langue n'use Avant que l'écouilleur n'excuse,
Mès quelcunques pechiés ce soit,20795 Jupiter force n'i faisoit, Mès que sans plus à ce venist Que le regne en sa main tenist. Et quant il fu rois devenus, Et sires du monde tenus, Si bailla ses commandemens, Ses lois, ses establissemens, Et fist tantost tout à délivre Por les gens enseignier à vivre, Son ban crier en audience, Dont ge vous dirai la sentence.
CIV Comment Jupiter fist preschier Que chascun ce qu'avoit plus chier Prenist, et en fist à son gré Du tout et à sa voulenté. Jupiter qui le monde regle Commande et establit pour regle, Que chascuns pense d'estre aaise; Et s'il set chose qui li plaise, Qu'il la face, s'il la puet faire, Por solas à son cuer atraire. Onc autrement ne sarmonna, Communement abandonna Que chascuns en droit soi féist Quanque delitable véist: Car deliz, si cum il disoit, Est la meillor chose qui soit,
De tel péché, de tel forfait,21067 Tant vers Nature il a forfait! Mais combien que fût grand ce crime, Jupiter n'y fit tant de frime, Pourvu que sans plus à ce vint, Que le sceptre en sa main retint; Et quand du royaume fut maître Du monde il se fit reconnaître, Et bailla ses commandements Ses lois, ses établissements, Et fit tantôt en audience Son ban crier dont la sentence Je vais dire pour enseigner Aux gens à vivre et besoigner.
CIV Comment Jupiter nous enseigne Que chacun s'adjuger ne craigne Ce qu'il lui plait, selon son gré, Et tout fasse a sa volonté. Jupiter qui le monde règle Commande et pose comme règle Que chacun vive à son souhait; Et si quelque chose lui plait Qu'il la fasse, s'il la peut faire, Pour son cœur, ses sens satisfaire. Autrement il ne sermonna, Communément abandonna Que chacur fît tout à sa guise Ce qui flattait sa convoitise. Car plaisir, disait-il, est droit, La meilleure chose qui soit,
Et li soverains biens en vie,20823 Dont chascun doit avoir envie; Et por ce que tuit l'ensivissent, Et qu'il à ses euvres préissent Exemple de vivre, faisoit A son cors quanqu'il li plaisoit Dant Jupiter li renvoisiés Par qui delis iert tant proisiés: Et si cum dist en Géorgiques Cil qui nous escrit Bucoliques, (Car ès livres grejois trova Comment Jupiter se prova): Avant que Jupiter venist, N'ert hons qui charuë tenist; Nus n'avoit onques champ aré, Ne cerfoï, ne reparé. N'onques n'avoit assise bonne La simple gent paisible et bonne: Communaument entr'eus queroient Les biens qui de lor gré venoient. Cil commanda partir la terre Dont nus sa part ne savoit querre, Et la devisa par arpens. Cil mist le venin ès serpens; Cil aprist les leus à ravir, Tant fist malice en haut gravir; Cil les fresnes miéleus trencha, Les ruissiaus vivens estancha; Cil fist par tout le feu estaindre, (Tant semilla por gens destraindre!) Et le lor fist querir ès pierres, Tant fut soutis et baretierres. Cil fist diverses ars noveles, Cil mist nons et numbre ès esteles;
Le souverain bien de la vie,21097 Dont chacun doit avoir envie. Et pour que chacun le suivit Et pour règle ses œuvres prit, Faisait, pour son corps satisfaire, Tretout ce qui pouvait lui plaire Dam Jupin, le galant rusé, Par qui plaisir fut tant prisé. Et comme dit en Géorgiques Celui qui fit les Bucoliques, Qui dans les livres grecs trouva Comment Jupiter se prouva: «Avant de Jupin la venue, Nul homme ne tenait charrue, Nul n'avait de champ labouré Ni retourné, ni réparé, Onc n'avait nulle borne assise. La gent simple et sans convoitise, Et paisible, en commun mettait Les biens dont le ciel la comblait. Jupin fit partager la terre, Dont nul ne se souciait guère, Et la divisa par arpents, Donna les venins aux serpents, Et fit au loup ravir sa proie, Tant mit le monde en male voie. Les frais ruisseaux il dessécha, Les frênes mielleux trancha Et fit le feu partout éteindre. L'intrigant! pour les gens contraindre, Tant il était fourbe et jaloux, A l'aller tirer des cailloux; D'arts nouveaux souleva les voiles, Nomma, puis compta les étoiles,
Cil gluz et laz et rois fist tendre20857 Por les sauvages bestes prendre, Et lor huia les chiens premiers, Dont nus n'iert avant coustumiers. Cil donta les oisiaus de proie Par malice qui gens asproie; Assaut mist, haïne et batailles Entre esperviers, perdris et cailles, Et fist tornoiement ès nuës D'ostoirs, de faucons et de gruës, Et les fist au loirre venir: Et por lor grace retenir, Qu'il retornassent à sa main, Les put-il au soir et au main. Ainsinc tant fist li damoisiaus, Est hons sers as felons oisiaus, Et s'est en lor servage mis Por ce qu'il ierent anemis, Comme ravisséors orribles As autres oisillons paisibles, Qu'il ne puet par l'air aconsivre; Ne sans lor char ne voloit vivre, Ains en voloit estre mengierres, Tant ert délicieus lechierres, Tant ot les volatiles chieres. Cil mist les furez ès tenieres, Et fist les connins assaillir Por eus faire ès roisiaus saillir. Cil fist, tant par ot son cors chier, Eschauder, rostir, escorchier Les poissons de mer et de flueves, Et fist les sauces toutes nueves D'espices de diverses guises, Où il a maintes herbes mises.
Siffla, dressa le chien premier,21131 Ce dont nul n'était coutumier, Et glus, et lacs, et rets fit tendre Pour les sauvages bêtes prendre. Ce Dieu, qui toutes gens poursuit[67], Les oiseaux de proie asservit, Rancune mit, haine et batailles Entre éperviers, perdrix et cailles, Et par le ciel fit grands assauts D'autours, faucons et maints oiseaux, Et puis les fit venir au leurre Et pour leur grâce avoir meilleure, Pour qu'ils revinssent dans la main, Les reput du soir au matin. De ce jour l'homme se déprave Et d'oiseaux vils se fait l'esclave, Et s'est en leur servage mis, Parce qu'ils étaient ennemis, En tant que ravisseurs horribles, Aux autres oisillons paisibles Qu'il ne pouvait suivre dans l'air Et dont il convoitait la chair, Tant a les volatiles chères. Il mit les furets aux tannières Et fit les lapins assaillir Pour les faire ès-réseaux saillir. Telle était sa gloutonnerie, Raffinement et lécherie, Qu'il fit, tant avait son corps cher, Échauder, rôtir, écorcher Les poissons de mer et des fleuves, Et fit les sauces toutes neuves D'épices de divers pays, Où maintes herbes il a mis.
Ainsinc sunt arz avant venuës,20891 Car toutes choses sunt veincuës Par travail, par povreté dure, Par quoi les gens sunt en grant cure: Car li mal les engins esmuevent, Par les angoisses qu'il i truevent. Ainsinc le dist Ovide, qui Ot assés, tant cum il vesqui, De bien, de mal, d'onor, de honte, Si cum il méismes raconte. Briefment, Jupiter n'entendi, Quant à terre tenir tendi, Fors muer l'estat de l'empire De bien en mal, de mal en pire. Moult ot en li mal justicier; Il fist printens apeticier, Et mist l'an en quatre parties, Si cum el sunt ores parties; Esté, printens, autumpne, yvers: Ce sunt li quatre tens divers Que tous printens tenir soloit; Mès Jupiter plus nel' voloit, Qui quant au regne s'adreça Les aages d'or depeça, Et fist les aages d'argent Qui puis furent d'arain; car gent Ne finerent puis d'empirier, Tant se voldrent mal atirier. Or sunt d'arain en fer changié, Tant ont lor estat estrangié, Dont moult sunt liez li diex des sales Tous jors tenebreuses et sales, Qui sor les hommes ont envie, Tant cum il les voient en vie.
Des arts telle est donc la venue,21165 Car est toute chose vaincue Par dur labeur et pauvreté, Par pressante nécessité; Les angoisses qui nous déchirent De lutter les moyens inspirent.» Ovide ainsi le dit, qui eut Lui-même assez, tant qu'il vécut, De bien, de mal, d'honneur, de honte, En ses écrits comme il le conte. Bref, ce Jupiter n'entendit, Quand la terre avoir prétendit, Que changer l'état de l'empire De bien en mal, de mal en pire, Et se montrer dur justicier; Le printemps fit modifier, En quatre parts trancha l'année, Comme elle est depuis ordonnée, Hiver, automne, été, printemps. Or, ces quatre phases du temps Étaient ensemble confondues. Jupiter avait d'autres vues, Et quand son règne commença Les âges d'or il dépeça Et les âges d'argent fit poindre, Puis ceux d'airain; car pire et moindre Allait toujours l'humanité Par sa grande perversité. Elle est d'airain en fer changée, Plus que jamais au mal plongée, Dont sont moult satisfaits les dieux Des séjours sales, ténébreux, Qui sur les hommes ont envie, Et les guettent toute leur vie.
Cist r'ont en lor rais atachies,20925 Dont jamès n'ierent relachies, Les noires berbis dolereuses, Lasses, chetives, morineuses, Qui ne voldrent aler la sente Que li biaus aignelés presente, Par quoi toutes fussent franchies, Et lor noires toisons blanchies, Quant le grant chemin ample tindrent, Par quoi là herbergier se vindrent A compaignie si planiere, Qu'el tenoit toute la charriere. Mès jà beste qui léans aille, N'i portera toison qui vaille, Ne dont l'en puist néis drap faire, Se n'est aucune orrible haire Qui plus est aguë et poignans, Quant ele est as costes joignans, Que ne seroit uns peliçons De piaus de velus heriçons. Mès qui voldroit charpir la laine, Tant est mole et soef et plaine, Por qu'il en éust tel foison De faire dras de la toison Qui seroit prinse ès blanches bestes, Bien s'en vestiroient as festes Emperéor, ou roi, voire ange, S'il se vestoient de dras lange. Por quoi, bien le poés savoir, Qui tex robes porroit avoir, Moult seroit vestus noblement, Et por ice méismement Les devroit-l'en tenir plus chieres, Car de tex bestes n'i a guieres;