JEAN DE MEUNG (continued 2)
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Donc rien ne vaut telle sentence,18219 Qui de Dieu voile la science, Et sa Providence obscurcit De l'ignorance sous la nuit. Elle ne peut, tant est certaine, Apprendre rien par œuvre humaine; Car (chose horrible à prononcer, Péché rien que de le penser!) S'elle le pouvait, sans doutance, Cela lui viendrait d'impuissance. D'autres pensèrent autrement, Et d'après eux voici comment Il faut comprendre la matière. Pour accorder chaque manière, Ils dirent que, dans tous les cas, De toutes choses ici-bas Qui de notre volonté naissent, Puis à notre gré vont et cessent, Dieu sait tout ce qu'il adviendra Et quelle fin chacune aura Par une addition légère: Or c'est assavoir la manière Comme elles doivent advenir. Ils veulent par là soutenir Qu'il sait la fin de toute chose, Si ce sera, pour quelle cause, Non de toute nécessité, Mais bien par possibilité. Ce qu'il sait, c'est que chose toute Prendra par l'une ou l'autre route: Ce sera par négation Ou bien par affirmation; Mais non de si définitive Façon, que par l'autre n'arrive,
Mais comment osa nus ce dire,18025 Comment osa tant Diex despire, Qu'il li donna tel prescience, Qu'il n'en set riens fors en doutance, Quant il n'en puet aparcevoir Determinablement le voir? Car quant d'un fait la fin saura, Jà si séuë ne l'aura, Quant autrement puet avenir. S'il li voit autre fin tenir Que cele qu'il aura séuë, Sa prescience iert decéuë, Comme mal certaine, et semblable A opinion decevable, Si comme avant monstré l'avoie. Li autre alerent autre voie, Et maint encor à ce se tiengnent, Qui dient des faiz qui aviengnent Ça jus par possibilité, Qu'il vont tuit par nécessité Quant à Diex, non pas autrement: Car il set terminéement De tous jors, et sans nule faille, Comment que de franc voloir aille, Les choses ains que faites soient, Quelcunque fin que eles oient, Et par science nécessoire; Sans faille il dient chose voire, De tant que tuit à ce s'acordent, Et por verité le recordent, Qu'il a nécessaire science, Et de tous jors, sans ignorance,
Puisque rien n'est exécuté18253 Que par la libre volonté. Mais comment osa-t-on ce dire Et Dieu tellement circonscrire Que son immense entendement Ne sache que douteusement, Puisqu'avant ne saurait connaître Absolument ce qui peut être? Car d'un fait quand la fin saura Jamais si sûr il n'en sera Qu'advenir autrement ne puisse. S'il advient que ce fait finisse Autrement qu'il l'aura prévu, Lors son savoir sera déçu Comme impuissant, et tout semblable A opinion décevable Comme céans vous l'ai prouvé. Pour finir, d'autres ont trouvé Une autre voie où maints se tiennent, Disant: Tous les faits qui adviennent Ci-bas par possibilité Arrivent par nécessité, Mais pour Dieu seul, souverain maître Car toujours il devra connaître Absolument, rien excepté, Malgré la libre volonté, Choses avant que ne soient nées, Comment qu'elles soient terminées, Il le sait par nécessité. Ceux-là disent la vérité. Car il est au moins une chose Qui sans discussion s'impose Et qu'on admet pour vérité: C'est que, de toute éternité,
Set-il comment iront li fait.18057 Mès contraignance pas n'i fait, Ne quant à soi, ne quant as hommes: Car savoir des choses les sommes, Et les particularités De toutes possibilités, Ce li vient de la grant poissance De la bonté de sa science, Vers qui riens ne se puet repondre. Et qui voldroit à ce respondre Qu'il mete ès fais necessité, Il ne diroit pas vérité; Car por ce qu'il les set devant, Ne sont-il pas, de ce me vant, Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir Ne li feront devant savoir. Mès por ce qu'il est tous poissans, Tout bien et tout mal congnoissans, Por ce set-il du tout le voir, Si que riens nel' puet decevoir. Riens ne puet estre qu'il ne voie, Et por tenir la droite voie, Qui bien voldroit la chose emprendre, Qui n'est pas legiere à entendre, Ung gros exemple en porroit metre As gens laiz qui n'entendent letre: Car tex gens vuelent grosses choses, Sans grant sostiveté de gloses. S'uns hons par franc voloir faisoit Une chose, quelle qu'el soit, Ou du faire se retardast, Por ce que se l'en l'esgardast,
Il a nécessaire science,18287 Et que, sans la moindre ignorance, Il sait comment tout sera fait. Mais contrainte aucune n'y met, Ni quant à soi, ni quant aux hommes. Car savoir des choses les sommes Et les particularités De toutes possibilités Lui vient de la grande puissance De la bonté de sa science, Que rien ne saurait abuser. Et tel qui pourrait m'opposer Qu'aux faits nécessité Dieu donne Se tromperait, ne vous étonne; Ce n'est pas parce qu'il les sait Qu'ils seront, pas plus que ce n'est Parce que les faits doivent être Un jour, qu'il les pourra connaître; Mais parce qu'il est tout puissant, Tout bien et tout mal connaissant, Rien ne peut être qu'il ne voie; De tout la vérité flamboie Pour lui, rien ne le peut tromper. Mais droit au but je vais couper: Si quelqu'un voulait entreprendre De faire au vulgaire comprendre Ce point savant, prendre pourrait Un gros exemple clair et net, Car gens lourds veulent grosses choses Sans grand' subtilité de gloses. Si de sa propre volonté Dedans son cœur a médité Quelqu'un de faire quelque chose, Soit qu'il la fasse, soit qu'il n'ose,
Il en auroit honte et vergoingne,18089 Tel porroit estre la besoingne; Et uns autres riens n'en séust Devant que cil faite l'éust, Ou qu'il l'éust lessiée à faire, S'il se volt miex du fait retraire: Cil qui la chose après sauroit, Jà por ce mise n'i auroit Nécessité ne contraingnance; Et s'il en éust la science Ausinc bien éue devant, Mès que plus ne l'alast grevant, Ains le séust tant solement, Ce n'est pas empéeschement Que cil n'ait fait, ou ne féist Ce qui li pléust ou séist, Ou que du faire ne cessast, Se sa volenté li lessast, Qu'il a si franche et si délivre, Qu'il puet le fait foïr ou sivre. Ausinc Diex, et plus noblement, Et tout déterminablement Set les choses à avenir, Et quel chief el ont à tenir, (Comment que la chose puist estre Par la volenté de son mestre Qui tient en sa subjeccion Le pooir de l'eleccion, Et s'encline à l'une partie Par son sens ou par sa folie): Et set les choses trespassées, Ains qu'eles fussent compassées,
Et reste un moment indécis18321 Parce qu'il craint d'être surpris, Et d'en avoir honte et vergogne Ce sera possible besogne. Mettons que personne n'en sût Rien, avant que faite il ne l'eût, Ou bien qu'il l'eût laissée à faire, Si s'en abstenir il préfère: Tel qui la chose après saurait, Jamais pour ce mis n'y aurait Nécessité ni contraignance, Et s'il en avait connaissance Par aventure, un peu devant, Sans s'y opposer cependant, Pour, sans plus, le savoir d'avance, Il n'empêcherait pas, je pense, Que ne fit l'autre, ou n'eût pas fait A son gré ce qui lui plaisait, Où se dispensât de le faire Selon sa volonté plénière, Car franc et libre est son penser; Il peut le fait suivre ou laisser. Mais Dieu de plus noble manière, Plus absolue et plus entière, Connaît les choses à venir Et comme elles doivent finir, Comment que la chose puisse être Par la volonté de son maître, Qui sa détermination Tient toute en sa sujétion Et s'incline à l'une partie Par son bon sens ou sa folie. Dieu sait aussi les faits passés, Avant qu'ils ne soient compassés;
Et de ceus qui les faiz cesserent18121 Set-il, s'à faire les laisserent Por honte, ou por autre achoison, Soit raisonnable ou sans raison, Si cum lor volenté les maine. Car ge sui tretoute certaine Qu'il sunt de gens à grant planté Qui de mal faire sunt tenté: Toutevois à faire le laissent, Dont aucuns en i a qui cessent Por vivre vertueusement, Et por l'amor Diex solement, Qu'ils sunt de meurs bien acesmé; Mès cil sunt moult à cler semé. L'autre qui de pechier s'apense, S'il n'i cuidoit trover deffense, Toutevois son corage donte Por paor de poine ou de honte. Tout ce voit Diex apertement Devant ses yex presentement, Et toutes les condicions Des faiz et des entencions. Riens ne se puet de li garder, Jà tant ne saura retarder; Car jà chose n'iert si loingtaingne, Que Diex devant soi ne la tiengne Ausinc cum s'ele fust presente: Demeurt dix ans, ou vingt, ou trente, Voire cinq cens, voire cent mile, Soit en foire, à champ ou à vile, Soit honeste, ou desavenant, Si la voit Diex dès maintenant Ainsinc cum s'el fust avenuë: Et de tous jors l'a-il véuë
Et ceux qui certains faits laissèrent,18355 Il sait bien qu'ils s'en dispensèrent Par honte, ou par autre sujet, Par raison, ou par intérêt, Comme leur volonté les mène. Car je suis tretoute certaine Qu'il est de gens grand' quantités Qui du mal faire sont tentés, Toutefois à faire le laissent. Aucuns j'en sais même qui cessent Pour vivre vertueusement, Pour l'amour de Dieu seulement. (Mais ces âmes si bien formées Elles sont bien claires semées!) L'autre enfin qui pense au péché, Sûr de n'être point empêché, Ses passions toutefois dompte Par peur de remords et de honte. Tout cela Dieu voit clairement Devant ses yeux présentement Et les conditions, les causes, Des intentions et des choses. Rien ne se peut de lui garder, Le moment aura beau tarder; Car il n'est chose si lointaine Que Dieu devant soi ne la tienne Comme s'il l'avait là céans. Fût-ce dans dix, vingt ou trente ans, Voire cinq cents, voire cent mille, Fût-ce en foire, aux champs, à la ville, Honnête ou vile, clairement, Oui, Dieu la voit tout maintenant Comme s'elle était advenue; Et de toujours même il l'a vue
Par demonstrance véritable18155 En son miroer pardurable, Que nus, fors li, ne set polir, Sans riens à franc voloir tolir. Cis miroers, c'est li méismes De qui commencement préismes. En ce biau miroer poli Qu'il tient et tint tous jors o li, Où tout voit quanqu'il avendra, Et tous jors present le tendra, Voit-il où les âmes iront Qui loiaument le serviront, Et de ceus ausinc qui n'ont cure De loiauté, ne de droiture, Et lor promet en ses idées Des euvres qu'il oront ovrées, Sauvement ou dampnacion: C'est la predestinacion, C'est la prescience divine, Qui tout set et riens ne devine, Qui seult as gens sa grace estendre, Quant il les voit à bien entendre; Ne n'a pas por ce sozplanté Pooir de franche volenté. Tuit homme euvre par franc voloir, Soit por joïr, ou por doloir, C'est sa présente vision: Car qui la diffinicion De pardurableté deslie, Ce est possession de vie Qui par fin ne puet estre prise Trestoute ensemble sans devise. Mès de ce monde l'ordenance, Que Diex, par sa grant porvéance,
Écrite en un signe formel18389 Dedans son miroir éternel. Ce miroir, c'est lui, son essence De qui nous avons pris naissance, Que nul fors lui ne sait polir, Sans rien au franc vouloir ravir. En ce miroir clair et limpide Et qui toujours en lui réside, Il voit tout ce qu'il adviendra Et toujours présent le tiendra. Il voit de tous ceux qui n'ont cure De loyauté ni de droiture Ou qui loyaux le serviront, Où les âmes un jour iront, Et leur promet en ses pensées Selon leurs œuvres compassées, Ou salut ou damnation. C'est la prédestination, C'est la prescience divine Qui tout sait et rien ne devine; Mais qui n'a jamais supplanté Pourtant la libre volonté, Tout en soulant sa grâce étendre A ceux qu'il voit au bien entendre. Tout homme agit par franc vouloir, Soit pour jouir, soit pour douloir; C'est là sa vision présente, Car pour qui le vrai sens commente De ce grand mot l'Éternité, C'est la vie en l'immensité, A tout jamais intransmissible Et sans aucune fin possible. Dieu pourtant ordonne, établit Et jusqu'au bout mène et conduit
Volt establir et ordener,18189 Ce convient-il à fin mener, Quant as causes universeles; Celes seront par force teles Cum eus doivent en tous tens estre; Tous jors feront li cors celestre Selonc lor révolucions, Toutes lor transmutacions, Et useront de lor puissances Par nécessaires influances Sor les particulieres choses Qui sunt ès élemens encloses, Quant sor eus lor rais recevront Si cum recevoir les devront. Car tous jors choses engendrables Engendreront choses semblables, Ou feront lor commixions Par naturex complexions, Selonc ce qu'el auront chascunes Entr'eus proprietés communes; Et qui devra morir, morra, Et vivra tant comme il porra. Et par lor naturel desir Voldront li cuers des uns gesir En oiseuses et en delices, Cist en vertus, et cist en vices. Mès par aventure li faiz Ne seront pas tous jors si faiz Comme li cors du ciel entendent, Se les choses d'eus se deffendent, Qui tous jors lor obéiroient, Se destornées n'en estoient; Ou par cas, ou par volenté, Tous jors seront-il tuit tenté
De tout ce monde l'ordonnance18423 Par sa très-grande Providence Quant aux rapports universels; Ceux-ci seront par force tels Comme en tout temps ils doivent être. Les astres feront à la lettre, Selon leurs révolutions, Toutes les transmutations, Et dessus chacune des choses Dedans les éléments encloses, Quand leurs rais elles recevront Comme recevoir les devront, Ils useront de leurs puissances Par nécessaires influences. Car qui devra mourir mourra Et vivra tant comme il pourra, Et toujours choses engendrables Engendreront choses semblables, Ou feront leurs combinaisons Par naturelles unions, Selon qu'elles auront chacunes Ensemble affinités communes; Et, par leur naturel désir, Voudront les cœurs des uns jouir En la paresse et les délices, Dans les vertus ou dans les vices. Mais d'aventure tous les faits Ne seront pas toujours parfaits Comme les astres les entendent, Si d'eux les êtres se défendent, Qui toujours leur obéiraient Si détournés ils n'en étaient. Les cas, leur volonté contraire Souvent les pousse à satisfaire
De ce faire où li cuers encline,18223 Qui de traire à tel fin ne fine Si cum à chose destinée: Ainsinc otroi-ge destinée, Que ce soit disposicion Sous la prédestinacion Ajoustée as choses movables, Selonc ce qu'el sunt enclinables. Ainsinc puet estre homs fortunés Por estre, dès lors qu'il fu nés, Preus et hardis en ses affaires, Sages, larges et debonnaires, D'amis garnis et de richeces, Et renommés de grans proeces, Ou par fortune avoir perverse. Mès bien se gart où il converse; Car tost porroit estre empeschiés, Ou par vices, ou par pechiés, S'il sent qu'il soit avers et chiches, Car tex hons ne puet estre riches. Contre ses meurs par raison viengne, Et soffisance à soi retiengne; Prengne bon cuer, donne et despende Deniers et robes et viande, Mès que de ce son non ne charge, Que l'en nel' tiengne por fol large. Si n'aura garde d'avarice Qui d'entasser les gens atice, Et les fait vivre en tel martire, Qu'il n'est riens qui lor puist soffire; Et si les avugle et compresse, Que nul bien faire ne lor lesse, Et lor fait toutes vertus perdre, Quant à li se vuelent aerdre.
Les inclinations du cœur,18457 Et tant ils y mettent d'ardeur Qu'on dirait chose destinée. Je définis la destinée: Une prédestination Que mainte disposition De nos cœurs rend modifiable Envers tout ce qui est muable. Ainsi l'homme peut être heureux, Qu'il soit, dès sa naissance, preux, Garni d'amis, de grand' richesses, Renommé par ses grand' prouesses, En ses affaires sérieux, Et débonnaire, et généreux, Soit que Fortune lui soit dure. Mais que ses pas bien il mesure, Car tôt pourrait être empêché Soit par vice, soit par péché, S'il sent qu'il soit avare ou chiche; Tel homme ne peut être riche. Que, ses mœurs la Raison guidant, Du nécessaire il soit content, Et de bon cœur donne et dépense Deniers, robes, pain, subsistance, Sans s'égarer, par vanité, Jusqu'à la prodigalité. Mais que l'avarice il méprise Qui d'entasser les gens attise, Et tant les aveugle et soumet Que nul bien faire ne permet, Et les fait vivre en tel martyre Que rien ne leur saurait suffire Et toute vertu leur ravit Quand l'avarice les séduit.
Ainsinc puet hons, se moult n'est nices,18257 Garder soi de tous autres vices, Ou soi de vertus destorner, S'il se vuet à mal atorner: Car Frans-Voloirs est si poissans, S'il est de soi bien congnoissans, Qu'il se puet tous jors garentir, S'il puet dedens son cuer sentir Que Pechiés vueille estre ses mestres, Comment qu'il aut des cors celestres. Car qui devant savoir porroit Quex faiz le ciel faire vorroit, Bien les porroit empéeschier; Car s'il voloit si l'air sechier Que toutes gens de chaut morussent, Et les gens avant le séussent, Il forgeroient maisons nueves En moistes leus, ou près des flueves, Ou grans cavernes crueseroient, Et souz terre se muceroient, Si que du chaut n'auroient garde. Ou s'il ravient, combien qu'il tarde, Que par aigue aviengne deluges, Cil qui sauroient les refuges, Lesseroient tantost les plaingnes, Et s'enfuieroient ès montaingnes; Ou feroient si fors navies, Qu'il i sauveroient lor vies De la grant inundacion, Cum fist jadis Deucalion Et Pirra, qui s'en eschaperent Par la nacele où il entrerent, Qu'il ne fussent des floz hapé. Et quant il furent eschapé,
Ainsi peut l'homme, en sa sagesse,18491 Se garder de toute faiblesse, Ou des vertus se détourner S'il se veut vers le mal tourner, Car de soi s'il a connaissance, Franc-Vouloir a tant de puissance Qu'il se peut toujours garantir, S'il peut en soi-même sentir Quand le péché son cœur relance, Et braver des cieux l'influence. Car qui savoir avant pourrait Ce que le ciel faire voudrait, Lui-même s'y pourrait soustraire. Car si le ciel tant l'atmosphère Séchait que tout de chaud mourût, Mais que l'homme devant le sût, Celui-ci ferait maisons neuves En moites lieux, ou près des fleuves, Ou grand' cavernes creuserait Et sous terre se cacherait, Si bien que du chaud n'aurait cure. Ou s'il prévoyait d'aventure Qu'advint un grand déluge d'eaux, Tous un refuge en lieux plus hauts Cherchant, sans plus s'en mettre en peine, Quitteraient ausssitôt la plaine Et courraient gravir les rochers, Ou feraient, habiles nochers, Vite des navires immenses Qui sauveraient leurs existences De la grande inondation, Comme jadis Deucalion Et Pyrrha, qui bien échappèrent, Par la nacelle où ils entrèrent,
Qu'il vindrent au port de salu,18291 Et virent plaines de palu Parmi le monde les valées, Quant les mers s'en furent alées, Et qu'el mont n'ot seignor ne dame, Fors Deucalion et sa fame, Si s'en alerent à confesse Au temple Themis la déesse, Qui jugoit sor les destinées De toutes choses destinées.

Agenoillons ilec se mistrent, Et conseil à Themis requistrent Comment il porroient ovrer Por lor lignage recovrer. (Page 110, vers 18305.)
XCVIII Comment, par le conseil Themis, Deucalion tous ses amis, Luy et Pyrra la bonne dame, Fit revenir en corps et ame. Agenoillons ilec se mistrent, Et conseil à Themis requistrent Comment il porroient ovrer Por lor lignage recovrer. Themis, quant oï la requeste, Qui moult estoit bonne et honeste, Lor conseilla qu'il s'en alassent, Et qu'il après lor dos gitassent Tantost les os de lor grant mere. Tant iert ceste response amere A Pirra, qu'el la refusoit, Et contre le sort s'escusoit Qu'el ne devoit pas depecier Les os sa mere, ne blecier,
Qu'ils ne fussent des flots happés.18525 Et quand ils furent échappés, Quand les mers s'en furent allées Dessinant toutes les vallées De marais pleines jusqu'au bord, Sains et saufs touchèrent au port. Mais ne voyant homme ni femme, Lors Deucalion et sa dame, A confesse tout déconfits, Furent au temple de Thémis Qui des choses prédestinées Jugeait toutes les destinées.
XCVIII Avec Pyrrha la bonne dame, Ci fait revenir corps et ame Deucalion tous ses amis, D'après le conseil de Thémis. Lors à genoux tous deux se mirent Et conseil à Thémis requirent Comment ils pourraient bien ouvrer Pour leur lignage recouvrer. Thémis entendant leur requête Qui moult était bonne et honnête, Leur conseilla de s'avancer Et derrière leur dos lancer Tantôt les os de leur grand'mère. Tant trouvait la réponse amère Pyrrha qu'elle s'y refusait Et contre le sort s'excusait, Disant: «C'est trop blesser ma mère Que dépecer ses os sur terre,»
Jusqu'à tant que Deucalion18319 Li en dist l'exposicion. N'estuet, dist-il, autre sens querre, Nostre grant mere, c'est la terre, Les pierres, se nomer les os, Certainement ce sunt les os: Après nous les convient giter Por nos lignages susciter. Si cum dit l'ot, ainsinc le firent, Et maintenant hommes saillirent Des pierres que Deucalion Gitoit par bonne entencion; Et des pierres Pirra, les fames Saillirent en corps et en ames, Tout ainsinc cum dame Themis Lor avoit en l'oreille mis, C'oncques n'i quistrent autre pere. Jamès ne sera qu'il n'en pere La durté en tout le lignaige. Ainsinc ovrerent comme saige Cil qui garantirent lor vie Du grant déluge par navie. Ainsinc cil eschaper porroient Qui tel déluge avant sauroient. Ou se Herbout devoit saillir, Qui si féist les blés faillir, Que gens de fain morir déussent, Por ce que point de blé n'éussent, Tant en porroient retenir, Ains que ce péust avenir, Deus ans devant, ou trois ou quatre, Qui bien porroit la fain abatre Tous li pueples gros et menus, Quant li Herbout seroit venus,
Jusqu'à tant que Deucalion18555 Lui en fit l'explication: «Tel est le sens, dit-il, ma chère, Notre grand'mère, c'est la terre, Et les pierres, je vous le dis, Ce sont ses os, à mon avis, Qu'il nous faut jeter par derrière Pour notre lignage refaire.» Lors donc, comme dame Thémis Leur avait en l'oreille mis, Ensemble tous les deux ils firent, Et maintenant hommes saillirent Des pierres que Deucalion Jetait par bonne intention; De Pyrrha saillirent les femmes Toutes vives de corps et d'âmes. Tels sont des humains les parents Qui transmirent à leurs enfants Leur dureté d'âges en âges. Adonc ouvrèrent comme sages Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau Garantirent de la grande eau; Ainsi tous feraient, sans doutance, S'ils le pouvaient savoir d'avance. Si famine devait venir, Qui si bien fit les blés faillir, Que gens de faim tous mourir dussent, De blé pour ce que point ils n'eussent, Ils en pourraient tant retenir Avant qu'elle put advenir, Deux ans devant, ou trois, ou quatre, Que le peuple pourrait abattre La faim, peuple gros et menu, Quand le manque serait venu,
Si cum fist Joseph en Egipte,18353 Par son sens et par sa mérite, Et faire si grant garnison, Qu'il en porroient garison Sans fain et sans mesese avoir: Ou s'il pooient ains savoir Qu'il déust faire outre mesure En yver estrange froidure, Il metroient avant lor cures En eus garnir de vestéures, Et de bûches à charretées Por faire feu en cheminées, Et joncheroient lor maisons, Quant vendroit la froide saisons, De bele paille nete et blanche, Qu'il porroient prendre en lor granche, Et clorroient huis et fenestres, Si en seroit plus chaut li estres, Ou feroient estuves chaudes, En quoi lor baleries baudes Tuit nuz porroient demener, Quant l'air verroient forcener, Et geter pierres et tempestes, Qui tuassent as champs les bestes, Et grans flueves prendre et glacier. Jà tant nes sauroit menacier Ne de tempestes, ne de glaces, Qu'il ne risissent des menaces, Et karoleroient léans Des periz quites et réans: Bien porroient l'air escharnir, Si se porroient-il garnir. Mès se Diex n'i faisoit miracle Par vision ou par oracle,
(Comme fit Joseph en Égypte18589 Par son bon sens et son mérite), Et si bonne provision Pour tretoute la nation A rassembler si bien entendre, Qu'ils pussent l'abondance attendre Sans faim et sans mésaise avoir. Ou s'ils pouvaient avant savoir Que dût sévir outre mesure En hiver étrange froidure, Ils mettraient leurs cures avant A se garnir de vêtement Et de bûches à charretées Pour faire feux en cheminées, Et puis joncheraient leur maison, Quand viendrait la froide saison, De belle paille blanche et saine Qu'ils prendraient en leur grange pleine, Cloraient les fenêtres et l'huis Pour que plus chaud fût le logis, Ou feraient étuves chauffées Où pendant les longues veillées Tout nus pourraient danses mener Quand l'air ils verraient forcener, Et jeter pierres et tempêtes Qui dans les champs tueraient les bêtes, Et grands fleuves prendre et glacer. L'air aurait beau les menacer Et de tempêtes et de glaces, Ils se riraient de ses menaces Et karoleraient au dedans De périls quittes et chantants, Bien pourraient railler les tempêtes Et meure en sûreté leurs têtes.
Il n'est hons, de ce ne dout mie,18387 S'il ne set par astronomie Les estranges condicions, Les diverses posicions Des cors du ciel, et qu'il regart Sor quel climat il ont regart, Qui ce puisse devant savoir Par science ne par avoir. Et quant li cors a tel poissance, Qu'il fuit des ciex la destrempance[33], Et lor destorbe ainsinc lor euvre, Quant encontre eus ainsinc se queuvre, Et plus poissant, bien le recors, Est force d'ame que de cors: Car cele meut le cors et porte, S'el ne fust, il fust chose morte. Miex donc et plus legierement, Par us de bon entendement, Porroit eschiver Franc-Voloir Quanque le puet faire doloir, N'a garde que de riens se duelle, Por quoi consentir ne s'i vuelle, Et sache par cuer ceste clause, Qu'il est de sa mesaise cause. Foraine tribulacion N'en puet fors estre occasion, N'il n'a des destinées garde. Se sa nativité regarde, Et congnoist sa condicion, Que vaut tel prédicacion? Il est sor toutes destinées, Jà si ne seront destinées. Des destinées plus parlasse, Fortune et cas déterminasse,
Mais, sans un miracle divin,18623 Ou sans un oracle certain, Nul homme n'est, n'en doutez mie, S'il ne sait par astronomie Des astres les conditions Et l'objectif de leurs rayons, Qui le puisse savoir d'avance, Ni par avoir, ni par science. Or si le corps peut seul braver Impunément et entraver Des cieux la fatale influence, Contre eux se gardant par avance, Donc plus puissants sont les ressorts De l'âme certes que du corps, Puisqu'elle meut le corps et porte; Sans elle il serait chose morte. Mieux donc et plus facilement, Par us de bon entendement, Le libre arbitre peut se rire De tout ce qui lui pourrait nuire, Et nul droit n'a de se douloir, Puisqu'avant se devait pourvoir. Qu'il sache par cœur cette clause, Qu'il est de sa mésaise cause, Et sur d'autres qu'il aurait tort De rejeter son déconfort. Que des destins donc il n'ait garde; Si sa nativité regarde Et connaît sa condition, Que vaut telle prédiction? Il est dessus les destinées Tant soient-elles prédestinées. Longtemps encor j'en parlerais Et maints cas déterminerais,
Et bien vosisse tout espondre,18421 Plus oposer et plus respondre, Et mains exemples en déisse; Mès trop longuement i méisse Ains que g'éusse tout finé. Bien est aillors déterminé: Qui nel' set, à clerc le demande, Qui li lise si qu'il l'entende. N'encor, se taire m'en déusse, Jà certes parlé n'en éusse, Mès il afiert à ma matire, Car mes anemis porroit dire, Quant ainsinc m'orroit de li plaindre, Por ses desloiautés estaindre, Et por son Creator blasmer, Que gel' vuelle à tort diffamer: Qu'il méismes sovent seult dire Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire, Car Diex, par sa prevision, Si le tient en subjeccion, Qui tout par destinée maine, Et l'uevre et la pensée humaine, Si que s'il vuet à vertu traire, Ce li fait Diex à force faire: Et s'il de mal faire s'efforce, Ce li refait Diex faire à force, Qui miex le tient que par le doit, Si qu'il fait quanque faire doit, De tout pechié, de toute aumosne, De bel parler et de ramposne, De loz et de détraccion, De larrecin, d'occision, Et de pez et de mariages, Soit par raison, soit par outrages.
Exposant tout et tire à tire18657 Ce qu'entends dire et contredire, Et maints exemples en dirais; Mais trop longuement m'étendrais Avant d'épuiser la matière Expliquée ailleurs tout entière. Qui ne le sait cherche un savant, S'il ne peut l'apprendre en lisant. Certes, si j'avais pu m'en taire, Oncques n'en eusse parlé guère, Mais il le faut pour mon sujet. Car mon ennemi lors dirait Pour ses déloyautés restreindre (M'oyant ainsi de lui me plaindre), Et, pour son créateur blâmer Qu'à tort je le veux diffamer. Voire souvent, je l'entends dire Qu'il ne peut Franc-Vouloir élire, Car Dieu, par sa prévision, Tant le tient en sujétion, Que toute fatalement mène Et l'œuvre et la pensée humaine, Au point que si bien faire il veut De force lui fait faire Dieu, Et si de mal faire il s'efforce Dieu lui refait faire de force, Qui mieux le tient que par le doigt, Si bien qu'il fait tout ce qu'il doit, De vol aussi bien que d'aumône, De parole mauvaise ou bonne, De louange ou détraction, De larcin ou d'occision, Et de paix et de mariage, Soit par raison, soit par outrage;
Ainsinc, dist-il, convenoit estre,18455 Ceste fist Diex por cestui nestre. Ne cis ne pooit autre avoir Par nul sens, ne par nul avoir; Destinée li estoit ceste. Et puis se la chose est mal faite, Que cis soit fox, ou cele fole, Quant aucuns encontre parole, Et maudit ceus qui consentirent Au mariage et qui le firent, Il respont lors li mal senés: A Diex, fet-il, vous en prenés, Qui vuet que la chose ainsinc aille, Tout ce fist-il faire sans faille. Lors conferme par serement Qu'il ne puet aler autrement. Non, non, ceste response est fauce, Ne sert pas la gent de tel sauce Li vrais Diex qui ne puet mentir, Qu'il les face à mal consentir. D'eus vient le fol apensement Dont naist li maus consentement Qui les esmuet as euvres faire Dont il se déussent retraire. Car bien retraire s'en péussent, Mès que sans plus se congnéussent. Lor creator lors reclamassent, Qui les amast, se il l'amassent: Car cis seus aime sagement Qui se congnoist entierement. Sans faille toutes bestes muës, D'entendement vuides et nuës, Se mécongnoissent par Nature[34]: Car, s'il éussent parléure
Car il devait en être ainsi.18691 Dieu fit celle pour celui-ci, Non pas une autre, mais cette une; Rien n'y pouvait sens ni fortune; Tel était son destin fatal. Or que l'affaire tourne mal, Et que durant le mariage L'un ou l'autre de folle rage Soit pris, si quelqu'un il entend, Contre la chose s'irritant, Maudire ceux qui consentirent Au mariage et qui le firent, L'insensé lors incontinent: «A Dieu, dit-il, prenez-vous-en Qui voulut qu'ainsi fût la chose; Lui seul de tout ceci fut cause.» Puis il confirme par serment Qu'il n'en saurait être autrement. Non! non! cette réponse est fausse; Aux gens ne sert pas telle sauce Qu'il les fasse au mal consentir, Le vrai Dieu qui ne peut mentir. D'eux seuls vient la male pensée D'où nait l'espérance insensée Qui les pousse au mal accomplir Et qu'ils pourraient d'eux-mêmes fuir. Pour que s'en détourner ils pussent, Ils suffirait qu'ils se connussent. Qu'ils s'adressent au Créateur; S'ils l'aiment, ils auront son cœur. Car celui-là sagement aime, Sans plus, qui se connaît soi-même. Les animaux muets et nus, D'intelligence dépourvus,
Et raison por eulx s'entr'entendre,18489 Qu'il s'entrepéussent aprendre, Mal fust as hommes avenu. Jamès li biau destrier crenu Ne se lesseroient donter, Ne chevaliers sor eus monter; Jamès buef sa teste cornuë Ne metroit à jou de charruë: Asnes, mulez, chamel por homme Jamès ne porteroient somme: Oliphans sor sa haute eschine, Qui de son nez trompe et buisine, Et s'en paist au soir et au main, Si cum uns hons fait de sa main: Jà chien ne chat nel' serviroient, Car sans homme bien cheviroient: Ours, leus, lyons, liépars et sangler Tuit vodroient homme estrangler: Li raz néis l'estrangleroient, Quant au berseuil le troveroient: Jamès oisel por mal apel Ne metroit en peril sa pel, Ains porroit homme moult grever En dormant por les yex crever. Et s'il voloit à ce respondre Qu'il les cuideroit tous confondre, Por ce qu'il set faire arméures, Heaumes, haubers, espées dures, Et set faire ars et arbalestes, Ausinc feroient autres bestes. Ne r'ont-il singes et marmotes Qui lor feroient bonnes cotes De cuir, de fer, voire porpoins? Il ne demorroit jà por poins;
Se méconnaissent par nature[34];18725 Car s'ils avaient, je vous assure, Parole et penser, et savoir, Pour se connaître et pour vouloir, Triste serait l'humain partage. Jamais le destrier sauvage Ne se serait laissé dompter Ni par son cavalier monter, Le bœuf n'eût sa tête cornue Pliée au joug de la charrue. Jamais mulet, âne, chameau N'eût pour l'homme porté fardeau. L'éléphant à la haute échine, Qui de son nez trompe et bruine Et s'en pait du soir au matin Comme un homme fait de sa main, Le chien, ni le chat, pour son maître N'eût voulu l'homme reconnaître. Ours, lion, tigre, sanglier, Tous voudraient l'homme exterminer. Les rats en feraient leur pâture En son lit, par la nuit obscure; Et l'oiselet pour nul appeau Ne mettrait en péril sa peau, Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme, Lui crever l'œil pendant son somme. Et s'il répondait à ceci Qu'il les croit tous à sa merci, Puisqu'il sait façonner armures, Haumes, hauberts et lances dures, Arbalètes et javelots, Ainsi feraient les animaux. N'ont-ils pas singes et marmotes Qui leur feraient de bonnes cotes
Car ceulx ovreroient des mains,18523 Si n'en vaudraient mie mains; Et porroient estre escrivain. Il ne seroient jà si vain Que tretuit ne s'asostillassent Comment as armes contrestassent, Et quiexques engins referoient Dont moult as hommes greveroient: Néis puces et orillies, S'eles s'ierent entortillies En dormant dedens lor oreilles, Les greveroient à merveilles: Paous néis, sirons et lentes, Tant lor livrent sovent ententes, Qu'il lor font lor euvres lessier, Et eus flechir et abessier, Ganchir, torner, saillir, triper, Et dégrater, et défriper, Et despoiller et deschaucier, Tant les puéent-il enchaucier. Mouches néis, à lor mengier, Lor mainent sovent grant dangier, Et les assaillent ès visaiges, Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges. Formis et petites vermines Lor feroient trop d'ataïnes, S'il ravoient d'eus congnoissance: Mès voirs est que ceste ignorance Lor vient de lor propre nature. Mès raisonnable créature, Soit mortex hons, soit divins anges, Qui tuit doivent à Diex loanges, S'el se mescongnoist comme nices, Ce defaut li vient de ses vices
De cuir, de fer, voire pourpoints?18759 Pourquoi ne feraient-ils des points Aussi bien que lui, toute somme, Puisqu'ils ont des mains comme l'homme? Ils pourraient même être écrivains, Et ne seraient jamais si vains Que tretous ne s'industriassent Comment aux armes bataillassent, Et mille et mille engins feraient Dont l'homme à leur tour grèveraient. Jusqu'à la puce, au perce-oreille Qui les grèverait à merveille S'il se faufilait tortillant Par son oreille, en son dormant. Et le pou, le ciron, du reste, La punaise tant le moleste, Tant lui livre de durs assauts Qu'elle le fait par mille sauts Bondir et laisser son ouvrage, Tourner, gambader avec rage, Se gratter et se tortiller, Se déchausser, se dépouiller, Se courber, se tordre l'échine. La mouche même, si taquine, Souvent, quand il prend son manger, Lui fait courir maint grand danger, Et le chatouillant au visage, D'un roi se rit comme d'un page. Les vermisseanx et les fourmis Lui feraient aussi trop d'ennuis S'ils avaient de soi connaissance. Donc on voit que cette ignorance De leur nature est bien le fruit. Mais l'être raisonnable, lui,
Qui le sens li troble et enivre:18557 Car il puet bien Raison ensivre, Et puet de franc voloir user: N'est riens qui l'en puist escuser. Et por ce tant dit vous en ai, Et tex raisons i amenai, Que lor jangles vueil estanchier, N'est riens qui les puist revanchier. Mès por m'entencion porsivre, Dont ge voldroie estre délivre Por ma dolor que g'i recors, Qui me troble l'ame et le cors, N'en vueil or plus dire à ce tor, Vers les ciex arrier m'en retor, Qui bien font quanque faire doivent As créatures qui reçoivent Les célestiaus influances, Selonc lor diverses sustances. Les vens font-il contrarier, L'air enflamber, braire et crier, Et esclaircir en maintes pars Par tonnoirres et par espars, Qui taborent, timbrent et trompent Tant que les nuës se desrompent Par les vapors qu'il font lever. Si lor fait les ventres crever Li chalor et li movemens, Par orribles tornoiemens, Et tempester et giter foudres, Et par terre eslever les poudres,
Qu'il soit humain ou qu'il soit ange,18793 Qui tous doivent â Dieu louange, Quand il se méconnaît, le sot, De ses vices vient ce défaut Qui ses sens trouble et qui l'enivre; Car il peut, s'il veut, Raison suivre Et de son libre arbitre user; Rien n'est qui l'en puisse excuser. Or si j'ai sur le libre arbitre Tant discouru dans ce chapitre, C'est pour sa fourbe démasquer, Sans qu'il y puisse répliquer. Mais pour, bon Génius, parfaire Ma résolution première. Et guérir mon âme et mon cœur De leur trop cuisante douleur, Sur ce sujet je veux me taire Et revenir aux cieux arrière, Qui toujours, eux, font leur devoir Vers tout ce qui doit recevoir Les sidérales influences, Selon les diverses substances. Ils font les vents contrarier, L'air enflammer, bruire et crier, Et font édaircir l'atmosphère, En maintes parts, par le tonnerre Et par les éclairs, qui soudain Frappent dessus leur tambourin, Qui roulent, qui grondent, qui trompent, Tant qu'enfin nuages se rompent Par les vapeurs qu'il font lever. Car le ventre ils leur font crever Et tempêter et jeter foudres, Et par terre élever les poudres
Voire tors et clochiers abatre,18587 Et maint viel arbre tant debatre Que de terre en sunt errachié, Jà si fort n'ierent atachié, Que jà racines riens lor vaillent, Que tuit envers à terre n'aillent, Ou que des branches n'aient routes, Au mains une partie ou toutes. Si dist-l'en que ce font déables A lor croz et à lor chaables, A lor ongles, à lor havez; Mès tex diz ne vaut deus navez. Qu'il en sunt à tort mescréu. Car nule riens n'i a éu, Fors les tempestes et li vent, Qui si les vont aconsivant: Ce sunt les choses qui lor nuisent. Ceus versent blez, et vignes cuisent, Et flors et fruiz d'arbres abatent, Tant les tempestent et debatent, Qu'il ne puéent es rains durer, Tant qu'il se puissent méurer. Voire plorer à grosses lermes Refont-il l'air en divers termes; S'en ont si grant pitié les nuës, Que s'en despoillent toutes nuës, Ne ne prisent lors ung festu Le noir mantel qu'el ont vestu: Car à tel duel faire s'atirent, Que tout par pieces le descirent; Si li aident à plorer, Cum s'en les déust acorer,
En maint horrible tournoîment,18827 Par la chaleur, le mouvement: Voire tours et clochers abattre Et maints vieux arbres tant débattre Que de terre ils sont arrachés; Jamais ne seront attachés Si fort, que racines ne cassent Et qu'à l'envers ils ne trépassent, Ou ne soient, en partie au moins, Leurs rameaux rompus et disjoints. Or ceci font, dit-on, les diables, Avec leurs crocs, avec leurs câbles Et leurs ongles et leurs crochets. Mais tel dit ne vaut deux navets, Et c'est à tort qu'on le suppose; Car il n'y a rien autre chose Que les tempêtes et le vent Qui de près se vont poursuivant; Voilà les choses qui leur nuisent. Ils versent blés, les vignes cuisent, Et sur les arbres fleurs et fruits Si fort, devant qu'ils soient mûris, Tempêtent, ballottent et meuvent, Qu'aux rameaux tenir plus ne peuvent; A grosses larmes voire ils font L'air pleurer par si dur affront; Pitié si grande en ont les nues Que s'en dépouillent toutes nues, Et ne prisent lors un fétu Le noir manteau qu'ont revêtu. Car à tel deuil faire conspirent Que tout par pièces le déchirent, Et comme si les éventrer L'on devait, l'aident à pleurer,
Et plorent si parfondement,18619 Si fort et si espessement, Qu'el font les flueves desriver, Et contre les champs estriver, Et contre les forez voisines Par lor outrageuses cretines, Dont il convient sovent perir Les blez et le tens encherir, Dont li povres qui les laborent, L'esperance perduë plorent. Et quant li flueves se desrivent, Li poissons qui lor flueve sivent, Si cum il est drois et raisons, Car ce sunt lor propres maisons, S'en vont, comme seignor et maistre, Par champs, par prez, par vignes paistre, Et s'esconcent contre les chesnes, Delez les pins, delez les fresnes, Et tolent as bestes sauvaiges Lor manoirs et lor heritaiges; Et vont ainsinc partout nagant, Dont tuit vis s'en vont enragant Bacus, Cerès, Pan, Cibelé, Quant si s'en vont atropelé Li poissons à lor noéures, Par lor delitables pastures: Et li Satirel et les Fées Sunt moult dolent en lor pensées, Quant il perdent par tex cretines Lor délicieuses gaudines. Les Nimphes plorent lor fontaines, Quant des flueves les trovent plaines, Et sorabondans et covertes, Comme dolentes de lor pertes;
Et lors, profondément navrées,18861 Déversent larmes si serrées Qu'elles font fleuves dériver, Puis contre les champs se ruer Et les forêts avoisinantes, En cataractes mugissantes Qui souvent font aux champs périr Les blés, et les temps renchérir, Et laboureurs, à cette vue, Pleurent l'espérance perdue. Lors les poissons s'en sont allés, Emmi les fleuves dérivés, Chacun comme seigneur et maître, Par prés, par champs, par vignes paître, Comme il est justice et raison, Puisque le fleuve est leur maison, Et se cachent contre les chênes, Près des sapins et près des frênes, Usurpant aux hôtes des bois Leurs biens, leurs manoirs et leurs toits, Et sur terre ainsi partout nagent, Dont à l'envi tout vifs enragent Cybèle, Pan, Bacchus, Cérès, Quand ils aperçoivent serrés Les poissons, en épaisses bandes, A travers les bois et les landes Et leurs pacages ravissants, Naviguer, s'ébattre en tous sens; Et les satyres et les fées Sont moult dolents en leurs pensées, Voyant baignés de flots vaseux Leurs bocages délicieux. Les nymphes pleurent leurs fontaines Quand des fleuves les trouvent pleines,
Et li folet et les dryades18653 R'ont les cuers de duel si malades, Qu'ils se tiennent trestuit por pris, Quant si voient lor bois porpris, Et se plaingnent des Diex des fluéves Qui lor font vilenies nuéves, Tout sans desserte et sans forfait, C'onc riens ne lor aient forfait. Et des prochaines basses viles Qu'il tiennent chetives et viles, Resunt li poissons ostelier. N'i remaint granche ne celier, Ne leu si vaillant ne si chier, Que partout ne s'aillent fichier; As temples vont et as eglises, Et tolent à Dieu ses servises, Et chacent des chambres oscures Les Diex privés et lor figures. Et quant revient au chief de piece Que li biau tens le lait despiece, Quant as ciex desplaist et anuie Tens de tempeste et tens de pluie, L'air ostent de tretoute s'ire, Et le font resbaudir et rire; Et quant les nues raparçoivent Que l'air si resbaudi reçoivent, Adonc se rejoïssent-eles, Et por estre avenans et beles, Font robes après lor dolors, De moult desguisées colors, Et metent lor toisons sechier Au biau soleil plesant et chier,
Et leur lit ainsi maculé,18895 De vase et de flots inondé. Et les folets et les dryades Ont les cœurs de deuil si malades Qu'ils se tiennent tretous pour pris, Voyant leurs bosquets envahis, Et se plaignent des dieux des fleuves Qui leur font violences neuves, Et sans raison, et sans forfait, Ne leur ayant oncques mal fait. Lors des prochaines basses villes Qu'ils tiennent pour chétives, viles, Hôtes deviennent les poissons. Partout, granges, celliers, maisons, Demeures saintes, respectées, Sont de ces intrus visitées; Aux temples des dieux immortels, Ils profanent tous les autels Et chassent des chambres obscures Les dieux privés et leurs figures. Et lorsque vient le temps serein Dissiper le mauvais enfin, Lorsqu'aux cieux déplaît et ennuie Temps de tempête et temps de pluie, A l'air ils ôtent son courroux Pour revoir son sourire doux. Quand les nuages s'aperçoivent Que l'air si réjoui reçoivent, Adonc se réjouissent-ils, Et pour être avenants, gentils, Se font, leurs douleurs oubliées, Robes de couleurs variées, Et mettent leurs toisons sécher Au beau soleil plaisant et cher,
Et les vont par l'air charpissant18685 Au tens cler et resplendissant; Puis filent, et quant ont filé, Si font voler de lor filé Grans aguillies de fil blanches, Ausinc cum por coudre lor manches. Et quant il lor reprent corage D'aler loing en pelerinage, Si font ateler lor chevaus, Montent et passent mons et vaus, Et s'en fuient comme desvans[35]: Car Eolus li diex des vens, (Ainsinc est cis diex apelés) Quant il les a bien atelés, Car il n'ont autre charretier Qui sache lor chevaus traitier, Lor met es piez si bonnes eles, Que nus oisiaus n'ot onques teles. Lors prent li air son mantel inde, Qu'il vest trop volentiers en Inde, Si s'en afuble, et si s'apreste De soi cointir et faire feste, Et d'atendre en biau point les nuës, Tant qu'eles soient revenuës, Qui por le monde solacier, Ausinc cum por aler chacier, Ung arc en lor poing prendre seulent, Ou deux ou trois, quant eles veulent, Qui sunt apelés ars celestre, Dont nus ne set, s'il n'est bon mestre Por tenir des regars escole, Comment li solaus les piole, Quantes colors il ont, ne queles, Ne porquoi tant, ne porquoi teles,
Les cardent d'une main rapide18929 Emmi le temps clair et splendide, Puis filent, et quand de filer Cessent, du rouet font voler Grandes aiguilles de fil blanches, Tout comme s'ils cousaient leurs manches, Et s'il leur plaît d'aller soudain En pèlerinage lointain, Lors font atteler leurs cavales, Et comme des fous, par rafales, Monts et vaux volent franchissants; Car Éole, le dieu des vents (C'est ainsi ce dieu qu'on appelle) Quand leurs cavales il atelle (Car il n'ont autres charretiers Qui soigner sachent leurs coursiers), Leur met aux pieds si bonnes ailes Que nul oiseau n'en eut de telles. L'air alors son bleu manteau prend Qu'en l'Inde il revêt si souvent, Et s'en affuble et bien s'apprête A se parer et faire fête, En attendant de jour en jour Des blancs nuages le retour, Qui lors, pour réjouir la terre, Comme s'ils voulaient chasse faire, Prennent soudain un arc au poing, Ou deux, ou trois, s'il est besoin (C'est l'arc-en-ciel, son nom l'indique), De qui nul ne sait, en optique S'il n'est maître passé, comment Le soleil les va colorant, Ce qu'ils ont de couleurs, ni quelles, Ni pourquoi tant, ni pourquoi telles,
Ne la cause de lor figure.18719 Il li convendroit prendre cure D'estre desciples Aristote, Qui trop miex mist Nature en note Que nus hons puis le teus Caym. Alhacen li niés Hucaym[36], Qui ne refu ne fox, ne gars, Cis fist le livre des Regars. De ce doit cil science avoir, Qui vuet de l'arc en ciel savoir, Car de ce doit estre jugierres Clerc naturex et cognoissierres, Et sache de géométrie, Dont nécessaire est la mestrie Au livre des Regars prover; Lors porra les causes trover Et les forces des miréoirs Qui tant ont merveilleus pooirs, Que toutes choses très-petites, Letres gresles, très-loin escrites, Et poudres de sablon menuës, Si grans, si grosses sunt véuës, Et si près mises as mirens, Que chascuns les puet choisir ens; Que l'en les puet lire et conter De si loing que, qui raconter Le voldroit, et l'auroit véu, Ce ne porroit estre créu D'omme qui véu ne l'auroit, Ou qui les causes n'en sauroit: Si ne seroit-ce pas créance, Puisqu'il en auroit la science. Mars et Venus qui jà pris furent Ensemble où lit où il se jurent,
Ni de leur forme la raison.18963 Il lui faudrait prendre leçon Et disciple être d'Aristote Qui mieux mit la nature en note Que nul homme depuis Caïn, Ou d'Halacen, neveu d'Hucain[36b], Qui n'était pas fou, mais logique, Et qui fit le Traité d'optique. De ceci doit science avoir Qui veut de l'arc-en-ciel savoir La nature, car pour en être Bon juge, il faut à fond connaître La géométrie, et cet art Est l'absolu point de départ Pour prouver ces splendides choses. Lors il pourra trouver les causes, Et puis les forces des miroirs Qui tant ont merveilleux pouvoirs, Que toutes choses très-petites, Lettres grêles très-loin écrites, Atomes de sablons menus, Et si grands et si gros sont vus, Et de si près, ne vous déplaise, Qu'on peut les distinguer à l'aise, Et qu'on peut les lire et compter De si loin, que, qui raconter Voudrait la chose et l'aurait vue, Elle ne pourrait être crue D'homme qui point ne la verrait Et qui les causes n'en saurait: Et ce ne serait pas croyance Simple, en ce cas, mais bien science. Mars et Vénus, qui furent pris Tous deux ensemble au lit jadis,
S'il, ains que sor le lit montassent,18753 En tex miréor se mirassent, Mès que les miréors tenissent Si que le lit dedens véissent, Jà ne fussent pris ne liés Es laz soutis et déliés Que Vulcanus mis i avoit, De quoi nuz d'eus riens ne savoit: Car s'il les éust fait d'ovraigne Plus soutile que fil d'araigne, S'éussent-il les laz véus, Si fust Vulcanus decéus, Car il n'i fussent pas entré; Car chascuns laz plus d'ung grand tré Lor parust estre gros et lons, Si que Vulcanus li felons, Ardans de jalousie et d'ire, Jà ne provast lor avoltire, Ne jà li Diex riens n'en séussent, Se cil tex miréors éussent: Car de la place s'en foïssent, Quant les laz tendus i véissent, Et corussent aillors gesir Où miex celassent lor desir; Ou féissent quelque chevance Por eschever lor meschéance, Sans estre honniz ne grevés. Di-ge voir, foi que me devés, De ce que vous avés oï? Genius. Certes, dist li Prestres, oï.
Avant que sur le lit montassent,18997 En tels miroirs s'ils se mirassent, N'eussent été pris ni liés Aux lacs subtils et déliés Qu'y mit Vulcain par méfiance, Dont nul d'eux n'avait connaissance. Car si, leurs miroirs accordants, Ils avaient vu le lit dedans, Sa trame eût-il moult effilée, Voire autant que fil d'araignée, Les lacs ils eussent aperçu, Et Vulcain eût été déçu. Point ne se fussent mis en cage, Car chaque fil comme un cordage Semblé leur eût et gros et long, Si bien que Vulcain le félon, Ardent de haine et de colère, N'eût pu prouver leur adultère, Et les dieux n'en eussent rien su, Si tels miroirs ils avaient eu. Car ils eussent quitté la place, Voyant les lacs à la surface, Et s'en fussent allés coucher Ailleurs, où leur désir cacher, Combinant quelque ruse sûre Pour fuir toute mésaventure, Sans être honnis ou grevés. Par la foi que vous me devez, Or donc, dites-moi, je vous prie, Si la chose qu'avez ouïe, Beau prêtre, est bien la vérité. Génius. Oui, dit le prêtre avec bonté,
Ces miréors, c'est chose voire,18783 Lor fussent lors moult necessoire: Car aillors assembler péussent, Quant le péril i congnéussent; Ou à l'espée qui bien taille, Espoir Mars li diex de bataille, Se fust si du jalous venchiés, Que ses laz éust destranchiés: Lors li péust à bon éur Rafaitier sa fame aséur Où lit, sans autre place querre. Ou près du lit néis à terre. Et se par aucune aventure Qui moult fust felonnesse et dure Dam Vulcanus i sorvenist Lors néïs que Mars la tenist, Venus qui moult est sage dame, (Car trop a de barat en fame) Se, quant l'uis li oïst ovrir, Péust à tens ses rains covrir, Bien éust excusacions Par quiexque cavillacions, Et contrevast autre ochoison Por quoi Mars vint en sa maison; Et jurast quanque l'en vosist, Si que ses prueves li tosist, Et li féist à force croire C'onques la chose ne fu voire: Tout l'éust-il néis véuë, Déist-ele que la véuë Li fust oscurcie et troblée, Tant éust la langue doblée En diverses plicacions A trover escusacions.
Oui, ce miroir, c'est chose claire,19029 Leur eût été bien nécessaire. Car ailleurs, voyant le danger, Ils eussent pu se rencontrer, Ou de son glaive, qui bien taille, Se fût Mars, le dieu de bataille, Si bien du jaloux revanché, Que tous ses lacs il eût tranché, Et sans chercher d'autre repaire, Au lit, ou même auprès, à terre, Sa maîtresse il eût contenté Tout à son aise, en sûreté. Alors si par quelque aventure Moult félonesse et moult trop dure, Fût là survenu dam Vulcain, Quand même en ses bras Mars la tint, Vénus, qui moult est sage dame (Car trop de vice est en la femme), Si ses reins, oyant l'huis ouvrir, Elle avait à temps pu couvrir, Vénus, dis-je, n'eût point d'excuse Manqué, les eût sauvés par ruse, Jusqu'à prochaine occasion De revoir Mars en sa maison, Et fait de force à l'autre croire Que le fait n'était pas notoire Et juré ce qu'on eût voulu, Tant que lui s'avouât vaincu. L'eût-il même de ses yeux vue, Elle soutiendrait que sa vue Était troublée assurément, Si bien sa langue en un moment, En mille détours, mille ruses, Femme plie à trouver excuses
Car riens ne jure, ne ne ment18817 De fame plus hardiement; Si que Mars s'en alast tous quites. Nature. Certes, sire Prestres, bien dites Comme preus et cortois et sages. Trop ont fames en lor corages Et soutilités et malices (Qui ce ne set, fox est et nices), N'onc de ce ne les escuson. Plus hardiement que nuz hon Certainement jurent et mentent, Méismement quant el se sentent De quexque forfait encolpées: Jà si ne seront atrapées En cest cas especiaument: Dont bien puis dire loiaument, Qui cuer de fame aparcevroit, Jamès fier ne s'i devroit; Non feroit-il certainement, Qu'il l'en mescherroit autrement. L'Acteur. Ainsinc s'acordent, ce me semble, Nature et Genius ensemble. Si dist Salemon toutevois, Puisque par la vérité vois, Que benéurés hons seroit Qui bonne fame troveroit. Nature. Encor ont miréors, dist-ele, Mainte autre force grant et bele:
(Car rien ne jure ni ne ment19063 Plus que la femme hardiment), Si bien que Mars s'en allât quitte. Nature. Sire prêtre, avez chose dite Courtoise et bonne et sans erreur. Trop ont les femmes en leur cœur De subtibilité, de malice (Qui ne le sait est trop novice), Ce n'est moi qui les défendrai. Plus effrontément, je le sai, Que nul homme les femmes mentent Et jurent, surtout quand se sentent En soupçon de quelque forfait; Bien fin qui les attraperait, Surtout en semblable aventure. D'où je puis franchement conclure: Qui cœur de femme à nu verrait Jamais fier ne s'y devrait, Et serait voire, eût-il beau faire, Trompé de quelque autre manière. L'Auteur. Ainsi donc s'accordent sans plus Tous deux Nature et Génius. Toutefois Salomon ajoute, Pour dire la vérité toute, Que bien heureux l'homme serait Qui bonne femme trouverait. Nature. Miroirs ont encore, dit-elle, Mainte autre force grande et belle;
Car choses grans et grosses mises18845 Très-près, semblent de loing asises, Fust néis la plus grant montaingne, Qui soit entre France et Sardaingne, Qu'el i puéent estre véuës Si petites et si menuës, Qu'envis les porroit-l'en choisir, Tant i gardat-l'en à loisir. Autre mirail par verités Monstrent les propres quantités Des choses que l'en i regarde, S'il est qui bien i prengne garde. Autre miréor sunt qui ardent Les choses, quant eus les regardent, Qui les set à droit compasser Por les rais ensemble amasser, Quant li solaus reflamboians Est sus les miréors roians. Autre font diverses ymages Aparoir en divers estages, Droites, belongues et enverses, Par composicions diverses; Et d'une en font-il plusors nestre Cil qui des miréors sunt mestre; Et font quatre iex en une teste, S'il ont à ce la forme preste. Si font fantosmes aparens A ceus qui regardent par ens; Font les néis dehors paroir Tous vis, soit par aigue, ou par air; Et les puet-l'en véoir joer Entre l'ueil et le miroer, Par les diversités des angles. Soit li moiens compoz ou sangles,
Car les objets grands et gros mis19091 Tout près semblent si loin assis, Fût-ce la plus grande montagne Qui soit entre France et Sardaigne, Qu'à les regarder à loisir A peine on les pourrait choisir, Tant sont toutes les choses vues Si petites et si menues. D'autres miroirs, par vérités, Montrent les propres quantités Des choses que l'on y regarde S'il est qui bien y prenne garde. D'autres miroirs sont maintenant Qui brûlent ce qu'on met devant Quand on les règle et les assemble Pour les rais amasser ensemble, Quand le soleil reflamboiant Est sur les miroirs rayonnant. D'autres font diverses images Apparaître en divers étages, Droites, oblongues, à l'envers, Par maints arrangements divers. Souvent d'une fait plusieurs naître Celui qui des miroirs est maître, Montre fantômes grimaçants A ceux qui regardent dedans, Mettant quatre yeux en une tête, Si pour cela la forme est prête. Puis les fait tout vivants mouvoir Entre notre œil et le miroir Par la combinaison des lignes Et des angles, sous mille signes, Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés, Par engins simples, composés,
D'une matire ou de diverse,18879 En quoi la forme se reverse, Qui tant se va montepliant, Par le moien obediant Qui vient as iex aparissans, Selon les rais ressortissans, Qu'il si diversement reçoit, Que les regardéors deçoit. Aristote néis tesmoigne, Qui bien sot de ceste besoigne, (Car toute science avoit chiere) Uns hons, ce dist, malades iere, Si li avoit la maladie Sa véuë moult afoiblie, Et li airs iert oscurs et trobles, Et dit que par ces raisons dobles Vit-il en l'air de place en place, Aler par devant soi sa face. Briément, mirail, s'il n'ont ostacles, Font aparoir trop de miracles. Si font bien diverses distances, Sans miréors, grans decevances, Sembler choses entr'eus lointaines Estre conjointes et prochaines; Et sembler d'une chose deus, Selonc la diversité d'eus, Ou six de trois, ou huit de quatre, Qui se vuet au véoir esbatre, Ou plus ou mains en puet véoir, Si puet-il ses yex asséoir, Ou plusors chose sembler une, Qui bien les ordene et aüne. Néis d'ung si très petit homme, Que chascuns à nain le renomme,
De matière unique ou diverse,19125 En quoi la forme se reverse Et tant se va multipliant D'un engin à l'autre passant, Qu'enfin à la vue étonnée Tant arrive dénaturée Par tous les rais qu'elle reçoit, Que les observateurs déçoit. Aristote même l'expose, Qui connaissait à fond la chose (Car toute science il aimait). Il dit: «Malade un homme était, Et telle était sa maladie: Il avait la vue affaiblie, Et l'air lui semblait trouble et noir; Aussi, dit-il, croyait-il voir, Pour ces raisons, de place en place, Aller par devant lui sa face.» Bref, les miroirs font à nos yeux, Lorsque, pour arrêter leurs feux, Ne s'interposent les obstacles, Apparaître trop de miracles. Les distances même souvent Nous vont sans miroir décevant, Et nous font voir choses lointaines Ensemble jointes et prochaines, D'un objet semblent faire deux Par la diversité des lieux, Ou six de trois, ou huit de quatre; Qui se veut du spectacle ébattre, Selon que ses yeux fixera, Plus ou moins en apercevra, Jusqu'à plusieurs choses en une, S'il sait bien ordonner chacune.
Font-il paroir as yex véans18913 Qu'il soit plus grans que dix géans, Et pert par sus les bois passer, Sans branche plaier ne quasser, Si que tuit de paor en tremblent; Et li géant nain i ressemblent Par les yex qui si les desvoient, Quant si diversement les voient. Et quant ainsinc sunt décéu Cil qui tex choses ont véu, Par miréors ou par distances, Qui lor ont fait tex demonstrances, Si vont puis au pueple et se vantent, Et ne dient pas voir, ains mentent, Qu'il ont les déables véus, Tant sunt ès regars decéus. Si font bien oel enferme et troble De sengle chose sembler doble, Et paroir où ciel doble lune, Et deux chandeles sembler une. N'il n'est nus qui si bien regart, Qui sovent ne faille en regart, Dont maintes choses jugié ont D'estre moult autre que ne sont. Mès ne voil or pas metre cure En ci déclairier la figure Des miréors, ne ne dirai Comment sunt reflechi li rai, Ne lor angles ne voil descrivre, Tout est aillors escrit en livre; Ne porquoi des choses mirées Sunt les images remirées
Voire elles font aux regardants19159 Sembler plus haut que dix géants Un homme, un si très-petit homme Que chacun pour nain le renomme, A croire qu'il s'en va passer Par sus bois sans branche casser, Si bien que tous de peur en tremblent; Géants d'autre part nains leur semblent. Or tous sont par leurs yeux trompés, Selon qu'ils sont des rais frappés. Et quand les miroirs ou distances, Aux si trompeuses apparences, Quelques-uns ont ainsi déçu, Ceux qui telles choses ont vu Lors s'en vont au peuple et se vantent, Et ne disent pas vrai, mais mentent, Disant qu'ils ont les diables vus, Tant ils sont par leurs yeux déçus. Ainsi fait l'œil malade et trouble Simple chose paraître double, Deux chandelles une sembler Et deux lunes au ciel briller. Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient, Que leurs yeux souvent ne dévoient, D'où jugé maintes choses ont Être tout autres que ne sont. Mais je ne veux pas mettre cure A dépeindre ici la figure Des miroirs, non plus les façons Dont sont réfléchis les rayons, Ni leurs angles ne veux décrire Qu'ailleurs en maint livre on peut lire, Ni pourquoi les objets mirés Ne sont que reflets renvoyés
As yex de ceus qui là se mirent,18945 Quant vers les miréors se virent[37]; Ne les leus de lor aparences, Ne les causes des decevances; Ne ne revoil dire, biau prestre, Où tex ydoles ont lor estre, Ou des miréors, ou defores; Ne ne recenserai pas ores Autres visions merveilleuses, Soient plesans ou dolereuses, Que l'en voit avenir sodaines; Savoir mon s'eles sunt foraines, Ou sans plus en la fantasie, Ce ne déclairerai-ge mie; N'il ne le convient ore pas, Ainçois les lais et les trespas Avec les choses devant dites Qui jà n'ierent par moi descrites: Car trop y a longue matire, Et si seroit grief chose à dire, Et moult seroit fort à entendre. S'il ert qui le séust aprendre As gens lais especiaument, Qui lor diroit généraument, Si ne porroient-il pas croire Que la chose fust ainsinc voire, Des miréors méismement, Qui tant euvrent diversement, Se par estrumens nel' véoient, Se clercs livrer les lor voloient, Qui séussent par démonstrance Ceste merveilleuse science. Ne des visions les manières, Tant sunt merveilleuses et fieres,
Dans les yeux de ceux qui se mirent19193 Quand vers les miroirs ils se virent[37b], Ni les causespgnumb raisons Des semblants et déceptions. Je ne dirai non plus, beau prêtre, Où ces images ont leur être, Dans les miroirs ou en dehors; Je ne décrirai point dès lors Autres visions merveilleuses, Soit plaisantes, soit douloureuses Qui adviennent soudainement: Si elles sont réellement Ou sans plus en la fantaisie, Ce ne déclarerai-je mie, Car ce n'est pas ici le cas. Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas, Avec les choses devant dites Que je n'ai pas non plus décrites, Car trop étendu le sujet Et trop difficile serait A dire, et trop fort à entendre. Si quelqu'un le voulait apprendre Au vulgaire spécialement, Et parlât généralement, Personne dans son auditoire Ne voudrait telle chose croire Des miroirs en particulier Au mérite si singulier, Si par palpable démontrance Cette merveilleuse science En même temps il n'expliquait Par instruments qu'il produirait. Ni des visions les manières, Tant sont merveilleuses et fières,
Ne porroient-il otroier,18979 Qui les lor voldroit desploier, Ne quex sunt les decepcions Qui viennent par tex visions, Soit en veillant, soit en dormant, Dont maint s'esbahissent forment: Por ce les vueil ci trespasser, Ne si ne vueil or pas lasser Moi de parler, ne vous d'oïr: Bon fait prolixité foïr. Si sunt fames moult envieuses[38], Et de parler contrarieuses, Si vous pri qu'il ne vous desplaise, Por ce que du tout ne m'en taise, Se bien par la vérité vois; Tant en vuel dire toutevois, Que maint en sunt si decéu, Qui de lor liz se sunt méu, Et se chaucent néis et vestent, Et de tout lor harnois s'aprestent, Si cum li sen commun someillent, Et tuit li particulier veillent: Prennent bordons, prennent escharpes, Ou piz, ou faucilles, ou sarpes, Et vont cheminant longues voies, Et ne sevent où toutevoies; Et montent néis es chevaus, Et passent ainsinc mons et vaus, Par seches voies, ou par fanges, Tant qu'il viennent en leus estranges. Et quant li sen commun s'esveillent, Moult s'esbahissent et merveillent. Quant puis à leur droit sens reviennent, Et quant avec les gens se tiennent,
Nul ne saurait leur inculquer,19227 Tant les voulût-il expliquer, Ni les déceptions cruelles Qui viennent par visions telles, Soit en veillant, soit en dormant, Dont maint s'ébahit grandement. Aussi, c'est pourquoi je les passe, De peur qu'à la fin je ne lasse Moi de parler et vous d'ouïr, Car bon fait prolixité fuir. Or sont femmes moult ennuyeuses Et de trop parler envieuses. Mais si tout ce clairement vois, Je vous prie encore une fois, Pour que de tout point ne me taise, Que de m'ouïr ne vous déplaise. Maints sont par vision séduits Tant qu'ils se lèvent de leurs lits, Et se chaussent même et se vêtent Et de tout leur harnais s'apprêtent, Car chez eux le sens commun dort, Et seul veille leur fol transport. Lors prenant bourdons et écharpes Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39], Ils s'en vont bien loin cheminant Sans savoir où, le plus souvent, Et même enfourchant leur monture Par monts, par vaux, à l'aventure, Franchissent marais, secs chemins, Tant qu'ils gagnent pays lointains; Et quand leur sens commun s'éveille Moult s'ébahit et s'émerveille. Puis revenus à leur droit sens, Quand se trouvent avec les gens,
Si tesmoignent, non pas por fables,19013 Que là les ont porté déables Qui de lor ostiex les osterent, Et il méismes s'i porterent. Si rest bien sovent avenu, Quant aucuns sunt pris et tenu Par aucune grant maladie, Si cum il pert en frenisie, Quant il n'ont gardes sofisans, Ou sunt seus en ostiex gisans, Qu'il saillent sus et puis cheminent, Et de tant cheminer ne finent, Qu'il truevent aucuns leus sauvages, Ou prez, ou vignes, ou boscages, Et se lessent ilec chéoir. Là les puet-l'en après véoir Se l'en i vient, combien qu'il tarde, Por ce qu'il n'orent point de garde, Fors gent espoir fole et mauvese, Tous mors de froit et de mesese; Ou quant sunt néis en santé, Voit-l'en de tex à grant planté, Qui mainte fois, sans ordenance, Par naturel acoustumance, De trop penser sunt curieus, Quant trop sunt melencolieus, Ou paoreux outre mesure, Qui mainte diverse figure Se font paroir en eus-méismes, Autrement que nous ne déismes[40] Quant de miréors parlions, Dont si briefment nous passions, Et de tout, ce lor semble lores Qu'il soit ainsinc por voir defores.
Ils jurent que ce ne sont fables,19261 Que là les ont portés les diables Qui les ont de leurs lits ôtés; Mais eux-mêmes s'y sont portés. Ainsi par grande maladie Et par extrême frénésie Quand quelqu'un est pris et tenu, Moult souvent est-il advenu, Si garde insuffisante veille Ou tout seul chez lui s'il sommeille, Qu'il se lève et va cheminant Et devant lui chemine tant Qu'il trouve quelque lieu sauvage, Ou prairie, ou vigne, ou bocage, Où se laisse exténué choir. Et là peut-on après le voir, Lorsque d'accourir trop on tarde, Pour n'avoir pas fait bonne garde, Ou l'avoir mis en folle main, Expirant de froid et de faim. Et maintes fois sans maladie, Par naturelle frénésie, Ne voyons-nous pas quantité De gens, en très-bonne santé, Qui sont par trop mélancoliques, Pensifs, soucieux, extatiques, Voire outre mesure peureux, Eux-mêmes se frapper les yeux Et l'esprit de mainte figure Étrange, de même nature Que celles dont céans parlions Quand des miroirs nous dissertions; Mais ils les prennent pour réelles Et vivantes et naturelles.
Cil qui par grant devocion19047 En trop grant contemplacion, Font aparoir en lor pensées Les choses qu'il ont porpensées, Et les cuident tout proprement Véoir defors apertement, Et ce n'est fors trufle et mençonge, Ainsinc cum de l'omme qui songe, Qui voit, ce cuide, en sa présence Les esperituex sustance, Si cum fist Scipion jadis, Qui vit enfer et paradis, Et ciel et air, et mer, et terre, Et tout quanque l'en i puet querre; Il voit estoiles aparair, Et voit oisiaus voler par air, Et voit poissons par mer noer, Et voit bestes par bois joer, Et faire tours et biaus et gens; Et voit diversetés de gens, Les uns en chambre solacier, Les autres voit par bois chacier, Par montaignes et par rivieres, Par prez, par vignes, par jachieres; Et songe plaiz et jugemens, Et guerres et tornoiemens, Et baleries et karoles, Et ot vieles et citoles, Et flere espices odoreuses, Et goute choses savoreuses, Et gist entre les bras s'amie, Et toutevois n'i est-il mie; Ou voit Jalousie venant, Ung pestel à son col tenant,
Tel qui, par grand' dévotion,19295 En trop grand' contemplation, Fait apparaître en ses pensées Les choses qu'il a pourchassées, Et les cuide voir proprement Devant ses yeux ouvertement (Mais tout cela n'est que mensonge, Ainsi comme l'homme qui songe, Qui prend ce qu'il voit pour réel Quand ce n'est que spirituel, Comme Scipion, dit l'histoire, Vit le ciel dans toute sa gloire, Et la mer, et la terre et l'air En tous détails, jusqu'à l'enfer), Tel donc voit étoiles paraître, Les animaux dans les bois paître, Les oiseaux dans l'air voyager Et poissons par la mer nager: Il voit leurs tours, leur gentillesse, Il voit encore en grand' liesse, Chez eux diversité de gens, D'autres par les forêts chassants, Par montagnes et par rivières, Par prés, par vignes, par jachères: Il songe plaids et jugements, Guerres, tournois, trépignements, Et bals, et rondes et karoles, Entend guitares et violes, Goûte savoureux aliments Et flaire épices odorants, Ou gît dans les bras de sa mie, Et de cela rien n'est-il mie: Ou voit Jalousie accourant, Un bâton à son col tenant,
Qui provés ensemble les trueve19081 Par Male-Bouche qui contrueve Les choses ains que faites soient, Dont tuit Amant par jor s'effroient. Car cil qui fins Amans se clament, Quant d'amors ardemment s'entr'ament, Dont moult ont travaus et anuis, Qui se sunt de nuit endormis En lor lit où moult ont pensé, (Car les propriétés en sé)[41] Si songent les choses amées, Que tant ont par jor réclamées, Ou songent de lor aversaires Qui lor font anuis et contraires. Ou s'il sunt en mortex haïnes, Corrous songent et ataïnes, Et contens o lor anemis Qui les ont en haïne mis Es choses à guerre ensivables, Par contraires ou par semblables. Ou s'il resunt mis en prison Par aucune grant mesprison, Songent-il de lor délivrance, S'il en sunt en bonne esperance; Ou songent ou gibet ou corde, Que li cuers par jor lor recorde; Ou quiexques choses desplesans, Qui ne sunt mie hors, mès ens, Si recuident-il por voir lores Que ces choses soient defores, Et font de tout ou duel ou feste, Et tout portent dedens lor teste, Qui les cinc sens ainsinc deçoit Par les fantosmes qu'il reçoit,
Qui prouvés ensemble les trouve19329 Par Malebouche qui controuve Les actes avant qu'ils soient faits Et rend les amants inquiets. Car amants qui fins se proclament, Quand d'un ardent amour s'enfiamment, Dont ont grand deuil et grands ennuis, Quand au lit seront endormis Où leur esprit moult souffre et pense (Je le sais par expérience)[41b], Ils songent à l'objet aimé Qu'ils ont le jour tant réclamé, Ou pensent à leurs adversaires Qui tant leur font peines amères. Ou s'ils sont en mortel courroux, Toute la nuit leur cœur jaloux Ne rêve que haine et vengeance, Querelles, combats à outrance, Avec leurs mortels ennemis Qui les ont tant en haine mis, Et combinent comme à la guerre Manœuvre semblable ou contraire. Ou s'ils sont jetés en prison Pour aucun crime ou trahison, Ils songent à leur délivrance, S'ils en sont en bonne espérance, Ou bien rêvent corde et gibet Qui le jour les inquiétait, Ou quelque chose déplaisante En eux-mêmes qui les tourmente, Et s'imaginent voir alors Les choses paraître au dehors, Et font de tout ou deuil ou fête, Et tout portent dedans leur tête,
Dont maintes gens par lor folie19115 Cuident estre par nuit estries Errans avecques dame Habonde[42], Et dient que par tout le monde Li tiers enfant de nacion Sunt de ceste condicion. Qu'il vont trois fois en la semaine Si cum destinée les maine; Et par tous ces ostex se boutent, Ne clés ne barres ne redoutent, Ains s'en entrent par les fendaces, Par chatieres et par crevaces, Et se partent des cors les ames, Et vont avec les bonnes Dames Par leus forains et par maisons, Et le pruevent par tiex raisons: Que les diversités véuës Ne sunt pas en lor liz venuës, Ains sunt lor ames qui laborent, Et par le monde ainsinc s'en corent; Et tant cum il sunt en tel oirre, Si cum il font as gens acroire, Qui lor cors bestorné auroit, Jamès l'ame entrer n'i sauroit. Mès trop a ci folie orrible, Et chose qui n'est pas possible: Car cors humains est chose morte Sitost cum l'ame en soi ne porte; Donques est-ce chose certaine Que cil qui trois fois la semaine Ceste maniere d'oirre sivent, Trois fois muirent, trois fois revivent En une semaine méismes: Et s'il est si cum nous déismes,
Qui les cinq sens ainsi déçoit19363 Par les fantômes qu'elle voit. Maintes gens même, en leurs folies, La nuit, pensent être génies Avecque dame Habonde errants[42b], Et disent que de tous enfants Les troisièmes par la naissance Sont tretous de semblable essence: Qu'en la semaine ils vont trois fois Du destin écoutant la voix, Par toutes les maisons se boutent, Ni clés ni barres ne redoutent, Mais dessus passent ou dessous Par chatières, fentes et trous; Que de leurs corps partent les âmes Qui vont avec les bonnes dames Par lieux publics et par maisons Et disent pour toutes raisons: «Que les choses diverses vues Ne sont pas en leurs lits venues; Donc leurs âmes s'en vont ainsi De par le monde, à grand souci.» Ils ne s'en tiennent pas là voire, Mais veulent faire aux gens accroire Que si le corps on retournait Jamais l'âme n'y rentrerait. Mais c'est une folie horrible, Et chose qui n'est pas possible, Car de l'homme le corps est mort Certes sitôt que l'âme en sort. Donc est-ce une chose certaine Que si par trois fois la semaine Ce voyage l'âme faisait, Trois fois mourrait et revivrait
Dont resuscitent moult souvent19149 Li desciples de tel convent[43]. Mais c'est bien terminée chose, Et bien l'os reciter sans glose, Que nus qui doie à mort corir, N'a que d'une mort à morir, Ne jà ne resuscitera Tant que ses jugemens sera, Se n'ert miracle especial De par le Diex celestial, Si cum de saint Ladre lison, Car ce pas ne contredison. Et quant l'en dit d'autre partie Que quant l'ame s'est departie Du cors ainsinc desaorné, S'el trueve le cors bestorné, El ne set en li revenir: Qui puet tel fable sostenir? Qu'il est voirs, et bien le recors, Ame desevrée de cors, Plus est aperte, et sage et cointe, Que quant ele est au cors conjointe, Dont el sieut la complexion Qui li troble s'entencion: Dont est miex lors par li séuë L'entrée que ne fu l'issuë: Par quoi plus tost la troveroit, Jà si bestorné ne seroit. D'autre part, que li tiers du monde Aille ainsinc avec dame Habonde,
Le corps dans la même semaine,19397 Et si c'est vrai, qu'on en convienne, Les disciples de ce savant Système renaissent souvent[43b]. C'est une indiscutable chose, Et je l'ose affirmer sans glose, Que nul qui doive à mort courir N'a que d'une mort à mourir, Et jamais, à moins d'un miracle De Dieu qui lève cet obstacle, Jamais ne ressuscitera Tant que pour lui subsistera Son jugement. Or Dieu l'accorde Parfois dans sa miséricorde, Comme saint Lazare lisons, Ce que nous ne contredisons, Et lorsqu'on dit, d'autre partie, Que quand l'âme s'est départie Du corps ainsi tout désorné, S'elle le trouve retourné, Elle n'y peut rentrer ensuite, Qui donc telle fable débite? C'est certain et pas n'en démords, Ame qui se sèvre du corps Est plus subtile et déliée Que quand était au corps liée, Dont subit la complexion Qui trouble son intention. Donc est mieux lors par elle sue La porte que n'était l'issue, Par quoi plus tôt la trouverait Quand le corps voire on tournerait. D'autre part, que le tiers du monde Ainsi coure avec dame Habonde,
Si cum foles vielles le pruevent19179 Par les visions qu'eles truevent, Dont convient-il sans nule faille Que tretous li mondes i aile, Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge, Qui mainte vision ne songe, Non pas trois fois en la semaine, Mès quinze fois en la quinzaine, Ou plus, ou mains par aventure, Si cum la fantasie dure. Ne ne revoil dire des songes, S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges, Se l'en les doit du tout eslire, Ou s'il sunt du tout à despire: Porquoi li uns sunt plus orribles, Plus bel li autre et plus paisible, Selonc lor apparicions En diverses complexions, Et selonc lor divers corages Des meurs divers et des aages: Ou se Diex par tex visions Envoie revelacions, Ou li malignes esperiz, Por metre les gens en periz, De tout ce ne m'entremetrai, Mès à mon propos me retrai. Si vous di donques que les nuës, Quant lasses sunt et recréuës De traire par l'air de lor flesches, Et plus de moistes que de seiches, Car de pluies et de rousées Les ont trestoutes arrousées, Se Chalor aucune n'en seiche, Por traire quelque chose seiche,
(Si les vieilles nous en croyons19431 Contant leurs folles visions), Il faut vraiment, vaille que vaille, Qu'à son tour tout le monde y aille, Puisque tous, à tort ou raison, Nous leurre mainte vision, Non pas trois fois en la semaine, Mais quinze fois en la quinzaine, Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit Le phénomène se produit. Je ne dirai non plus des songes S'ils sont vérités ou mensonges, Si l'on les doit du tout priser, S'ils sont du tout à mépriser, Pourquoi les uns sont plus horribles, D'autres plus beaux ou plus paisibles, Selon les apparitions Et selon les complexions, Les mœurs diverses, les usages, Les circonstances et les âges; Si Dieu par telles visions Veut faire révélations, Ou bien l'esprit malin, le traître, Pour les gens en grand péril mettre. De tout ce ne m'occuperai, Mais à mon propos reviendrai. Je vous disais donc que les nues, Lorsqu'elles sont lasses, rompues De lancer leurs flèches en l'air Plus moites que sèches, c'est clair, Puisque de pluie et de rosées Les ont tretoutes arrosées (Si n'en sèche aucune Chaleur Des traits de sa brûlante ardeur),
Si destendent lor ars ensemble,19213 Quant ont trait tant cum bon lor semble. Mès trop ont estranges manieres Cilz ars dont traient ces archieres, Car toutes lor colors s'en fuient, Quant en destendant les estuient; Ne jamès puis de cels méismes Ne retrairont que nous véismes; Mès s'el vuelent autre fois traire, Noviaus arz lor convient refaire, Que li solaus puist pioler; Nes convient autrement doler. Encore ovre plus l'influance Des ciex, qui tant ont grant poissance Par mer, et par terre, et par air; Les cometes font-il parair[44], Qui ne sunt pas es ciex posées, Ains sunt parmi l'air embrasées, Et poi durent puis que sunt faites, Dont maintes fables sunt retraites. Les mors as princes en devinent Cil qui de deviner ne finent; Mès les cometes plus n'aguetent, Ne plus espessement ne gietent Lor influances ne lor rois Sor povres hommes que sor rois, Ne sor rois que sor povres hommes: Ainçois euvrent, certains en sommes, Où monde sor les regions, Selonc les disposicions Des climaz, des hommes, des bestes Qui sunt as influances prestes Des planetes et des estoiles, Qui greignor pooir ont sor eles.
Tirant tant comme bon leur semble,19465 Leurs arcs détendent lors ensemble. Mais ils sont par trop singuliers Ces arcs dont tirent ces archers, Dont toutes les couleurs s'effacent Quand dans leurs étuis les replacent. Du reste, ils ne tireront plus Des mêmes arcs qui furent vus; Car pour nouvelles flèches traire, Nouveaux arcs il leur faudra faire Que le soleil puisse parer, Car lui seul peut les décorer. Mieux encore agit l'influence Des cieux qui tant ont grand' puissance Par l'air et la terre et la mer. Ils font comètes enflammer[44b] Qui ne sont pas aux cieux posées, Mais en l'air courent embrasées, Pour mourir peu de temps après, Dont maints contes ont été faits, Tous plus faux les uns que les autres. Les devins et tous leurs apôtres Disent que ces astres errants Nous annoncent la mort des grands. Mais les comètes, sans doutance, Ne font peser leur influence Ni leurs rayons d'un plus grand poids Sur pauvres hommes que sur rois, Ni sur rois que sur pauvres hommes, Mais travaillent, certains en sommes, Du monde sur les régions, Selon les dispositions Des climats, des hommes, des bêtes, Qui sont aux influences prêtes
Si portent les senefiances19247 Des celestiaus influances, Et les complexions esmuevent, Si cum obéissans les truevent. Si ne di-ge pas ne n'afiche Que rois doient estre dit riche Plus que les personnes menuës Qui vont nuz piez parmi les ruës: Car soffisance fait richece, Et convoitise fait povrece. Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches, Qui plus convoite mains est riches; Et qui voldroit croire escritures, Li rois resemblent les paintures, Dont tel exemple nous apreste Cil qui nous escrit l'Almageste, Se bien i savoit prendre garde Cil qui les paintures regarde, Qui plesent cui ne s'en apresse, Mès de près la plesance cesse; De loing semblent trop déliteuses, De près ne sunt point docereuses. Ainsinc va des amis poissans, Doux est à lor mescongnoissans Lor servise et lor acointance Par le defaut d'experience. Mès qui bien les esproveroit, Tant d'amertume i troveroit, Qu'il s'i craindroit moult à bouter. Tant fait lor grace à redouter. Ainsinc nous asséure Oraces, De lor amor et de lor graces:
De tous les astres lumineux,19499 Qui sont les plus puissants sur eux, Et portent les signifiances De ces célestes influences, Et meuvent les complexions Selon leurs dispositions. Pour ce ne dis-je ni n'affiche Qu'un roi doive être appelé riche Plus que les autres gens menus Qui par les routes vont pieds-nus; Car suffisance fait richesse, Et convoitise fait détresse. Soit roi, soit pauvre mendiant, Qui plus convoite a moins vaillant, Et qui voudrait croire écritures Les rois ressemblent aux peintures. C'est l'exemple que l'auteur prit Quand l'Almageste il écrivit. Si bien savez y prendre garde, Quand les peintures on regarde, De loin elles font bon effet, De près le plaisir disparaît; De loin semblent délicieuses, De près ne sont plus doucereuses. Ainsi va des amis puissants. Doux semblent, aux non connaissants, Leur service et leur accointance Par le défaut d'expérience; Mais qui bien les éprouverait, Tant d'amertume y trouverait, Qu'il hésiterait, j'en suis sûre, A les briguer à l'aventure, Tant leur grâce est à redouter. C'est ce que se plaît à conter
Ne li princes ne sunt pas dignes19279 Que li cors du ciel doingnent signes De lor mort plus que d'ung autre homme; Car lor cors ne vault une pomme Oultre le corps d'ung charruier, Ou d'ung clerc, ou d'ung ecuier: Car ges fais tous semblables estre, Si cum il apert à lor nestre. Par moi nessent semblable et nu, Fort et fiéble, gros et menu: Tous les met en équalité Quant à l'estat d'umanité. Fortune i met le remanant, Qui ne set estre permanant, Qui ses biens à son plaisir donne, Ne ne prent garde à quel personne, Et tout retolt et retoldra Toutes les fois qu'ele voldra.

Se nus dist que li gentil-homme Sunt de meillor condicion... Que cil qui les terres cultivent... Ge respons que nus n'est gentis S'il n'est as vertus ententis, Ne n'est vilains fers par ses vices. (Page 170, vers 19304.)
XCIX Comment Nature proprement Devise bien certainement La vérité, dont gentillesse Vient et en enseigne l'adresse. Et se nus contredire m'ose, Qui de gentillece s'alose, Et die que li gentil-homme, Si cum li pueples les renomme, Sunt de meillor condicion Par noblece de nacion,
Dans ses vers le divin Horaces19533 De leur amour et de leurs grâces. Non, les rois ne méritent pas Que les cieux daignent leur trépas Annoncer plus que d'un autre homme, Car leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier, Ou d'un clerc ou d'un écuyer; Car je les fais semblables être; Voyez-les au moment de naître. Pour moi semblables sont et nus, Forts et faibles, gros et menus, Quant à leur humaine nature; Entre eux c'est l'égalité pure. Fortune apporte le restant Qui ne sait être permanent; Car ses biens à son plaisir donne Sans songer à quelle personne, Et tout ravit et ravira Toutes les fois qu'elle voudra.
XCIX Comment Nature proprement Devise bien certainement La vérité, de quoi Noblesse Vient, et nous en donne l'adresse. Et si quelqu'un me contredit De sa race et s'enorgueillit, S'écriant qu'est le gentilhomme (Ainsi que le peuple les nomme) De meilleure condition, Par sa naissance et son blason,
Que cil qui les terres cultivent,19307 Ou qui de lor labor se vivent: Ge respons que nus n'est gentis, S'il n'est as vertus ententis, Ne n'est vilains, fors par ses vices Dont il pert outrageus et nices. Noblece vient de bon corage, Car gentillece de lignage N'est pas gentillece qui vaille, Por quoi bonté de cuer i faille, Por quoi doit estre en li parans La proece de ses parens Qui la gentillece conquistrent Par les travaux que grans i mistrent, Et quant du siecle trespasserent, Toutes lor vertus emporterent, Et lessierent as hoirs l'avoir; Que plus ne porent d'aus avoir. L'avoir ont, plus riens n'i a lor, Ne gentillece, ne valor, Se tant ne font que gentil soient Par sens ou par vertu qu'il aient. Si r'ont clers plus grant avantage D'estre gentiz, cortois et sage, (Et la raison vous en diroi,) Que n'ont li princes ne li roi Qui ne sevent de letréure; Car li clers voit en escriture Avec les sciences provées, Raisonables et desmonstrées, Tous maus dont l'en se doit retraire, Et tous les biens que l'en puet faire: Les choses voit du monde escrites, Si cum el sunt faites et dites.
Que ceux qui les terres cultivent19563 Ou du travail de leurs mains vivent, Moi je réponds que nul, sans plus, N'est noble que par ses vertus Et n'est vilain que par ses vices, Son orgueil et ses fols caprices. Noblesse vient de la valeur, Car si manque bonté de cœur, Pour moi noblesse de naissance N'est rien qui vaille, sans doutance. Le noble doit montrer aux yeux La prouesse de ses aïeux, Qui leur noblesse avait conquise De par mainte grande entreprise. Or du monde ils sont disparus, Emportant toutes leurs vertus Et simplement leurs biens laissèrent, Dont leurs descendants héritèrent, Qui l'avoir ont, rien plus n'est leur, Pas plus noblesse que valeur, S'ils ne font tant que nobles soient Par sens et valeur qu'ils déploient. Plus d'avantage a donc cent fois Le clerc d'être noble et courtois (Et la raison vais vous en dire), Qu'un roi qui, malgré son empire, N'est, hélas! rien moins que savant. Car le clerc en écrits apprend Avec les sciences prouvées, Raisonnables et démontrées, Les maux dont on doit s'écarter Et les biens qu'on peut pratiquer: Les choses voit du monde écrites Comme elles sont faites et dites,
Il voit ès anciennes vies19341 De tous vilains les vilenies, Et tous les faiz des cortois hommes, Et des cortoisies les sommes: Briefment, il voit escrit en livre Quanque l'en doit foïr ou sivre; Par quoi tuit clerc, desciple et mestre, Sunt gentiz ou le doivent estre; Et sachent cil qui ne le sont, C'est por lor cuers que mauvès ont: Qu'il en ont trop plus d'avantages Que cil qui cort as cers ramages. Si valent pis que nule gent Clerc qui le cuer n'ont noble et gent, Quant les biens congnéus eschivent, Et les vices véus ensivent; Et plus pugnis devroient estre Devant l'emperéor celestre Clers qui s'abandonnent as vices, Que les gens laiz, simples et nices Qui n'ont pas les vertus escrites, Que cil tiennent vils et despites. Et se princes sevent de letre, Ne s'en puéent-il entremetre De tant lire et de tant aprendre, Qu'il ont trop aillors à entendre. Par quoi por gentillece avoir, Ont li clerc, ce poés savoir, Plus bel avantage et greignor Que n'ont li terrien seignor. Et por gentillece conquerre Qui moult est honorable en terre, Tuit cil qui la vuelent avoir, Ceste rieule doivent savoir:
Et dans l'histoire des anciens19597 Voit les bassesses des vilains Auprès des glorieuses vies Des héros et leurs courtoisies. Bref, écrit en livres il voit Ce que fuir, ce que suivre il doit. Les clercs donc, ou disciple ou maître, Nobles sont tous ou doivent l'être, Et partant ceux qui ne le sont, C'est par leur cœur que mauvais ont; Car ils ont trop plus d'avantages Que ceux qui courent cerfs sauvages. Donc valent pis que nulle gent Clers qui n'ont le cœur noble et gent, Lorsqu'à bon escient esquivent Les vertus et les vices suivent, Donc devraient être plus punis, Par l'empereur du paradis, Les clers qui se livrent aux vices Que vilains simples et novices, Clercs qui méprisent les vertus Que gens qui n'ont bons livres lus. Or quand est lettré d'aventure Un prince, il ne peut mettre cure A s'instruire dans les écrits, Car trop ailleurs a de soucis. Aussi pour acquérir noblesse, Les savants ont, je le confesse, Plus d'avantages et meilleurs Que n'ont les terriens seigneurs. Car cette noblesse si chère Et tant honorable sur terre, Tous ceux qui la veulent avoir Cette règle doivent savoir:
Quiconques tent à gentillece,19375 D'orguel se gart et de parece, Aille as armes, ou à l'estuide, Et de vilenie se vuide; Humble cuer ait, cortois et gent En tretous leus, vers toute gent, Fors sans plus vers ses anemis, Quant acort n'i puet estre mis. Dames honeurt et damoiseles, Mès ne se fie trop en eles, Que l'en porroit bien meschéoir, Maint en a-l'en véu doloir. Tex hons doit avoir los et pris, Sans estre blasmé ne repris, Et de gentillece le non Doit recevoir, li autre non. Chevaliers as armes hardis, Preus en faiz et cortois en dis, Si cum fu mi sires Gauvains Qui ne fu pas pareus as vains, Et li bons quens d'Artois Robers[45], Qui dès lors qu'il issi du bers, Hanta tous les jors de sa vie Largece, honor, chevalerie, N'onc ne li plot oiseus sejors, Ains devint hons devant ses jors. Tex chevaliers preus et vaillans, Larges, cortois et bataillans, Doit par tout estre bien venus, Loés, amés et chier tenus. Moult redoit-l'en clerc honorer Qui bien vuet as ars laborer, Et pense des vertus ensivre Qu'il voit escrites en son livre:
Quiconque aspire à la noblesse19631 D'orgueil se garde et de paresse Et de tout vilain sentiment. A l'étude, aux armes vaillant. Humble cœur ait, bonté profonde En tous lieux et par tout le monde, Excepté pour ses ennemis, Quand accord n'y peut être mis: Dames honore et damoiselles, Mais sans trop se fier en elles, Car mal lui pourrait advenir; Maint on a vu s'en repentir. Tel homme avoir doit los et gloire Pour conduite si méritoire, Et doit de noblesse le nom Recevoir seul, les autres non. Chevalier vaillant à la guerre, Sage dans tout ce qu'il veut faire, Toujours en paroles courtois, Et tel, en un mot, qu'autrefois Fut messire Gauvain, modèle Du chevalier brave et fidèle, Ou le comte d'Artois Robert[45b], Qui, dès le berceau bon et fier, Hanta tous les jours de sa vie Largesse, honneur, chevalerie, Et méprisant l'oisiveté Fut homme avant la puberté: Tel chevalier vaillant et sage, Large, courtois, de grand courage, Doit partout être bienvenu, Aimé, cher et noble tenu. Savant qui pense aux vertus suivre Qu'il voit écrites dans son livre,
Et si fist-l'en certes jadis;19409 Bien en nommeroie jà dis, Voire tant que, se ge les nombre, Anui sera d'oïr le nombre. Jadis li vaillant gentil homme, Si cum la letre le renomme, Empereor, duc, conte et roi, Dont jà ci plus ne conteroi, Les philosophes honorerent; As poëtes néis donnerent[46] Viles, jardins, leus delitables, Et maintes choses honorables. Naples fu donnée à Virgile, Qui plus est delitable vile Que n'est Paris, ne Lavardins[47]. En Calabre il r'ot biaus jardins Annius, qui donné li furent[48] Des anciens qui le congnurent. Mès por quoi plus en nommeroie? Par plusors le vous proveroie, Qui furent nés de bas lignages, Et plus orent nobles corages Que maint filz de rois, ne de contes, Dont jà ci ne vous iert fait contes, Et por gentil furent tenu. Or est li tens à ce venu Que li bon qui toute lor vie Travaillent en philosophie, Et s'en vont en estrange terre Por sens et por valor conquerre, Et sueffrent les grans povretés Cum mendians et endetés, Et vont espoir deschaus et nu, Ne sunt amés, ne chier tenu.
Et qui veut aux arts se livrer,19665 Chacun doit de même honorer. Ainsi faisait-on, dit l'histoire, Jadis, et vous pouvez m'en croire, Car tant d'exemples conterais Qu'avant la fin vous ennuirais. Or donc, maint vaillant gentilhomme (Il n'est besoin que je les nomme), Empereurs, ducs, comtes et rois Jadis, si l'histoire j'en crois, Les philosophes honorèrent; Aux poètes mêmes donnèrent[46b] Villas, jardins, biens et faveurs, A l'envi les comblaient d'honneurs. Naples fut donnée à Virgile Qui plus est délectable ville Que n'est Paris ni Lavardins[47b]; En Calabre eut de beaux jardins Ennius, qui donnés lui furent[48b] Par les anciens qui le connurent. Combien encor j'en nommerais! Par plusieurs vous le prouverais Qui, quoique issus de bas lignage, Montrèrent plus noble courage Que maint fils de comte ou de roi Que ne veux pas nommer, ma foi, Et los et gloire méritèrent. Mais combien les temps dégénèrent! En vain pays lointains courir, Pour sens et valeur conquérir, Voit-on les bons toute leur vie Et travailler philosophie Et souffrir grandes pauvretés; Comme mendiants endettés
Princes nes prisent une pomme,19443 Et si sunt-il plus gentil homme, (Si me gart Diex d'avoir les fievres) Que cil qui vont chacier as lievres, Et que cil qui sunt coustumiers De maindre es palais principiers. Et cil qui d'autrui gentillece, Sans sa valor et sans proece, En vuet porter los et renon, Est-il gentil? ge dis que non. Ains doit estre vilains clamés, Et vilz tenus, et mains amés Que s'il estoit filz d'ung truant. Ge n'en irai jà nul chuant, Et fust néis fils Alixandre, Qui tant osa d'armes emprendre, Et tant continua de guerres, Qu'il fu sires de toutes terres, Et puis que cil li obéirent Qui contre li se combatirent, Et que cil se furent rendu, Qui ne s'ierent pas defendu, Dist-il, tant fu d'orguel destrois, Que cist mondes iert si estrois Qu'il s'i pooit envis torner, N'il n'i voloit plus séjorner, Ains pensoit d'autre monde querre, Por commencier novele guerre; Et s'en aloit enfer brisier Por soi faire par tout prisier: Dont tretuit de paor tremblèrent Li diex d'enfer, car il cuiderent,
Ils vont déchaussés, tout nus même;19699 Or nul ne les tient chers ni n'aime! Rois ne prisent un clou vaillant Ces gens plus nobles cependant (Me garde Dieu d'avoir les fièvres!) Que ceux qui vont chassant aux lièvres Et que ceux qui sont coutumiers D'habiter en châteaux princiers. Et celui qui de la noblesse D'autrui, sans valeur ni prouesse, Veut porter et los et renom, Est-il noble? Je dis que non. C'est un vilain, oui, qu'on le sache; On le doit moins aimer, le lâche, Que s'il était fils de truand. Aucun je n'en irai flattant, Quand il serait fils d'Alexandre. Qui tant de guerres entreprendre Et tant continuer osa Que tout le monde domina. Enfin quand à lui se soumirent Ceux contre lui qui combattirent, Et que sans s'être défendus Les autres se furent rendus, Tant fut sa vanité profonde Que trop étroit devint ce monde; A peine il s'y pouvait tourner Et n'y pouvait plus séjourner, Mais pensait quérir autre terre Pour commencer nouvelle guerre, Et s'en allait l'enfer briser Pour se faire partout priser. Lors soudain tous de peur tremblèrent Les Dieux d'enfer; car ils pensèrent