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Le roman de la rose - Tome II

JEAN DE MEUNG (continued 5)

Reading edition

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La noble science d'Amour, 10099 Pour prévenir au moins, un jour, S'il est possible, que sa mie Ne le délaisse et ne l'oublie. Cet art ne peut que l'élever Sans jamais en rien le grever. Qu'il ait ensuite souvenance De ce mien conseil par prudence: Si jeune amie ou vieille il a, Et s'il pense ou sait que déjà Elle ait pris ou bien veuille prendre Un autre ami, ni la reprendre Ni la blâmer du changement Il ne devra, mais tendrement Lui parler sans nulle querelle, Pour moins éloigner l'infidèle. La prend-il sur le fait? il doit Détourner les yeux de l'endroit, Faire l'aveugle ou le novice Qui n'a rien vu de la malice. Surprend-il un galant poulet? Qu'il n'aille pas, pour leur secret Ainsi perfidement surprendre, Le déplier, le lire ou prendre. Qu'il n'ait jamais le coeur tenté D'aller contre sa volonté; Mais qu'elle soit la bienvenue S'il la rencontre dans la rue; Que partout elle aille où voudra Toujours ainsi qu'il lui plaira. Car nulle femme ne veut être Mise en servage par un maître, Ceci, ne l'oubliez jamais; Et ce que maintenant je vais

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Ce que ci après vous voil dire, 10059 En livre le devroit-l'en lire. Que de fame vuet avoir grace, Mete-la tous jors en espace, Jà cum recluse ne la tiengne, Ains voise à son voloir et viengne; Car cil qui la vuet retenir Qu'el ne puisse aler ne venir, Soit sa moiller, ou soit sa druë, Tantost en a l'amor perduë. Ne jà riens contre li ne croie, Por certaineté qu'il en oie; Mès bien die à ceus ou à celes Qui li en porteront noveles, Que du dire folie firent, C'onc si prode fame ne virent; Tous jors a bien fait sans recroire, Por ce ne la doit nus mescroire. Jà ses vices ne li reprouche, Ne ne la bate, ne ne touche: Car cil qui vuet sa femme batre, Por soi miex en s'amor embatre, Quant la vuet après rapesier, C'est cil qui por aprivoisier, Bat son chat et puis le rapele Por le lier à sa cordele; Mès se le chat s'en puet saillir, Bien puet cil au prendre faillir. Mès s'ele le bat ou ledenge, Gart cil que son cuer ne s'en change: Si batre ou ledengier se voit, Néis se cele le devoit Tout vif as ungles détrenchier, Ne se doit-il pas revenchier,

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Vous apprendre devrait se lire 10133 En livres, pour amants instruire. Qui veut faveurs de femme avoir La laisse en liberté mouvoir, Jamais recluse ne la tienne; Qu'elle aille à son vouloir et vienne, Car tel qui la veut retenir A son gré d'aller et venir, Qu'elle soit épouse ou maîtresse, Perdra bien vite sa tendresse. Contre elle rien croire ne doit Combien que certain il en soit; Mais il doit dire à ceux ou celles Qui lui portèrent ces nouvelles Qu'il est fol celui qui l'a dit, Qu'oncques si chaste nul ne vit Et que sa conduite est sans tache, Que douter d'elle c'est d'un lâche. Il doit ses vices respecter Et jamais ne la maltraiter. Car celui qui femme maltraite Pour mieux s'attacher la coquette, Quand la veut après apaiser, Fait comme pour apprivoiser Son chat, s'il le bat et rappelle Pour le lier à sa cordelle; Car si le chat peut s'échapper, Bien fin qui pourra l'attraper. Tout au contraire, si c'est elle Qui le bat et qui le querelle, Qu'il ne témoigne aucune humeur Et que toujours égal son coeur Supporte les coups et l'injure. Lui voulût-elle la figure

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Ains l'en doit mercier et dire 10093 Qu'il vodroit bien en tel martire Vivre tous temps, mès qu'il séust Que ses services li pléust: Voire néis tout à délivre, Plus lors morir que sans li vivre. Et s'il avient que il la fiere, Pour ce que trop li semble fiere, Et qu'ele l'a trop corroucié, Tant a forment vers li groucié, Ou le vuet espoir menacier, Tantost por sa pez porchacier Gart que le gieu d'amors li face, Ains que se parte de la place, Méismement li povres hons; Car li povre a poi d'achoisons. Porroit-ele tantost lessier, S'el n'el véoit vers li plessier. Povres doit amer sagement[129] Et doit soffrir moult humblement, Sans semblant de corrous ne d'ire, Quanque li voit ou faire ou dire, Méismement plus que li riches Qui ne donroit espoir deus chiches En son orguel n'en son dangier: Si la porroit bien ledengier; Et s'il est tex qu'il ne vuet mie Loiauté porter à s'amie, Si ne la vodroit-il pas perdre, Mès à autre se vuet aerdre. S'il vuet à s'amie novele Donner cuevrechief ou cotele, Chapel, anel, fermail, çainture, Ou joel de bele faiture,

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De ses ongles vive écorcher, 10167 Il ne doit pas se revancher, Mais l'en remercier et dire Qu'il voudrait bien en tel martyre Vivre toujours, pourvu qu'il sût Que son amour toujours lui plût, Et que mourir près de sa belle Il préfère à vivre sans elle. Mais s'il advient que, révolté De sa trop grand' malignité, Le premier il l'ait maltraitée, Tant elle a son ire excitée Par ses menaces, ses excès; Alors, pour obtenir sa paix, Que le jeu d'amour il lui fasse, Avant d'abandonner la place, Surtout s'il est pauvre d'argent. Car s'il est pauvre, incontinent Le pourra délaisser sa mie Si vers elle il ne s'humilie. Pauvre doit aimer sagement[129b] Et souffrir moult plus humblement, Sans semblant de courroux ni d'ire, Quoi qu'elle puisse faire ou dire, Que le riche, qui, c'est certain, De son orgueil et son dédain Ne donnerait voire un pois chiche; Car l'insulte est permise au riche. Mais mettons que, sans la laisser, Il en veuille une autre amorcer. S'il veut à l'amante nouvelle Donner couvrechef ou cotelle, Chapel, fermail, ceinture, anneau, Ou quelque précieux joyau,

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Gart que l'autre ne le congnoisse, 10127 Car trop auroit au cuer angoisse Quant el les li verroit porter; Riens ne l'en porroit conforter. Et gart que venir ne la face En icelle méisme place Où venoit à li la premiere, Qui de venir iert coustumiere: Car s'ele i vient por qu'el la truisse, N'est riens qui conseil metre i puisse: Car nus viex sengler hericiés[130], Quant des chiens est bien aticiés, N'est si crueus, ne lionnesse, Si triste ne si felonnesse, Quant li venierres qui l'assaut, Li renforce en ce point l'assaut, Quant el alaite ses chaiaus; Ne nus serpens si desloiaus Quant l'en li marche sus la queuë, Qui du marchier pas ne se geuë, Cum est fame quant ele trueve Son ami o s'amie nueve: El giete par tout feu et flame, Preste de perdre et cors et ame. Et s'el n'a pas prise provée D'eus deus ensemble la covée, Mès bien en chiet en jalousie Qu'el set ou cuide estre acoupie, Comment qu'il aut, ou sache, ou croie, Gart soit cil que jà ne recroie De li nier tout plainement Ce qu'ele set certainement, Et ne soit pas lent de jurer; Tantost li reface endurer

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Que bien le cache à la première; 10201 Car tant serait sa peine amère, Que rien, les lui voyant porter, Ne pourrait la réconforter. Puis que jamais il ne la fasse Venir en cette même place, Où la première à lui venait Qui ses faveurs devant avait; Car s'elle le venait surprendre, N'est rien qui le puisse défendre. Nul vieux sanglier hérissé[130b], Quand des chiens est bien relancé, N'est si cruel, nulle lionne N'est si terrible, si félonne, Lorsqu'allaitant ses lionceaux, Elle voit contre eux les assauts Du chasseur redoubler sans cesse, Nulle vipère plus traîtresse, Lorsque sur sa queue en passant, Par malheur, marche l'imprudent, Que femme qui son ami treuve Avec une maîtresse neuve. Feu et flamme on la voit jeter, Corps et âme prête à quitter. Mais s'elle n'a pas pris prouvée D'eux deux ensemble la couvée, Et si jalouse, en grand tourment, Se sait cocue ou le pressent, Quoiqu'elle sache ou qu'elle pense, Il devra payer d'impudence Et nier tout, absolument Ce qu'elle sait pertinemment; Serments sur serments qu'il entasse, Et s'il peut lui faire sur place

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En la place le geu d'amors, 10161 Lors iert quite de ses clamors. Et se tant l'assaut et angoisse Qu'il convient qu'il li recongnoisse. Qu'il ne s'en set, espoir, deffendre, A ce doit lores, s'il puet, tendre Qu'il li face à force entendant Qu'il le fist sor soi deffendant; Car cele si fort le tenoit, Et si malement le menoit, C'onques eschaper ne li pot, Tant qu'il orent fait ce tripot, N'onc ne li avint fois fors ceste. Lors li jurt, fiance et promete Que jamès ne li avendra, Si loiaument se contendra; Et s'ele en ot jamès parole, Bien vuet que le tue et afole. Car miex vodroit que fust noiée La desloiaus, la renoiée, Que jamès en place venist Où cele en tel point le tenist: Car s'il avient qu'ele le mant, N'ira mès à son mandement, Ne ne sofferra qu'ele viengne, S'il puet, en leu où el le tiengne, Lors doit cele estroit embracier, Baisier, blandir et solacier, Et crier merci du meffait, Puis que jamès ne sera fait; Qu'il est en vraie repentance, Près de faire tel pénitance Cum cele enjoindre li saura, Puis que pardoné li aura.

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Endurer le doux jeu d'amour, 10235 Tout sera conjuré ce jour. Mais si de trop dure manière Et de si près elle le serre, Qu'il lui faille, bon gré, mal gré, Avouer son crime avéré, Voyant qu'il ne s'en peut défendre; Il doit alors lui faire entendre, S'il se peut, en homme prudent, Qu'il le fit son corps défendant, Que tant le malmenait la belle Et que si fort le tenait-elle, Que s'échapper oncques ne put Sans faire ce qu'elle voulut; Mais qu'il ne fut oncques parjure Que cette fois. Lors qu'il lui jure Que jamais plus ne le fera, Loyalement se conduira, Et que s'il la trahit encore, Qu'elle l'aissaille et le dévore. A l'appel de l'autre il n'ira Et jamais ne la recevra; Mieux lui vaudrait être noyée, La traîtresse, la dévoyée, Que déréchef en lieu venir Où le pût en tel point tenir. Qu'étroitement lors il l'embrasse, La baise et caresse et l'enlace, Merci criant de son méfait Qui jamais plus ne sera fait, Montrant sincère repentance Et prêt à faire pénitence Comme enjoindre la lui voudra, Lorsque pardonné lui sera,

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Lors face d'Amors la besoigne, 10195 S'il vuet que cele li pardoigne. Et gart que de li ne se vente, Qu'ele en porroit estre dolente; Si se sunt maint vanté de maintes, Par paroles fauces et faintes, Dont les cors avoir ne pooient, Lor non à grant tort diffamoient; Mès à tiex sunt bien cuers faillans, Ne sunt ne cortois, ne vaillans. Vanterie est trop vilain vice, Qui se vante, il fait trop que nice; Car jà soit ce que fait l'éussent, Toutevois celer le déussent. Amors vuet celer ses joiaus, Se n'est à compaignons loiaus Qui les vuelent taire et celer; Là les puet-l'en bien révéler. Et s'ele chiet en maladie, Drois est, s'il puet, qu'il s'estudie En estre à li moult serviables, Por estre après plus agréables. Gart que nus anuis ne lui tiengne De sa maladie lointiengne; Lez li le voie demorant, Et la doit baisier en plorant, Et se doit voer, s'il est sages, En mains lontains pelerinages, Mais que cele les veus entende. Viande pas ne li deffende; Chose amere ne li doit tendre, Ne riens qui ne soit dous et tendre. Si li doit feindre noviaus songes Tous farcis de plesans mençonges:

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Et cent preuves d'amour lui donne, 10269 Pour que la belle lui pardonne. D'amie on ne se doit vanter, Car elle peut s'en irriter. Tels maints se sont vantés de maintes, Par paroles fausses et feintes, Dont les corps avoir ne pouvaient, A grand tort leur nom diffamaient. Mais ces gens ont l'âme avilie, Sans vaillance ni cortoisie. Vanterie est un vil défaut, Qui se vante agit comme un sot; Car tel droit quand bien même ils eussent, Raison de plus pour qu'ils se tussent. Amour veut cacher ses joyaux, Si ce n'est vers amis loyaux Qui les sauront celer et taire, Pour eux il n'a point de mystère. Puis quand malade il la verra, S'il le peut, il s'étudiera A se montrer moult serviable Pour être après plus agréable. Qu'il cache le mortel ennui Qu'un long mal amène avec lui. Près d'elle, là, qu'elle le voie, Que toujours la baise et larmoie; Et s'il est sage, fasse à Dieu De maint pèlerinage voeu; Mais que ses voeux bien elle entende. Que nul mets il ne lui défende, Ni tende amère potion, Ni rien qui ne soit doux et bon. Il lui doit feindre nouveaux songes Tout farcis de plaisants mensonges,

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Et quant vient au soir, qu'il se couche 10229 Tretous seus par dedens sa couche, Avis li est, quant il sommeille, Car poi i dort et moult y veille, Qu'il l'ait entre ses bras tenuë Toute la nuit tretoute nuë, Par solas et par druerie, Toute saine et toute garie, Et par jor en leus délitables Tex fables li conte, ou semblables. Or vous ai jusques-ci chanté Par maladie et par santé Comment cil doit fame servir, Qui vuet sa grace deservir Et lor amor continuer, Qui de legier se puet muer, Qui ne vodroit par grant entente Faire quanque lor atalente; Car jà fame tant ne saura, Ne jà si ferme cuer n'aura, Ne si loial, ne si méur, Que jà puist estre homme aséur De li tenir par nule paine, Ne plus que s'il tenoit en Saine Une anguille parmi la queuë, Qu'il n'a pooir qu'el ne s'esqueuë, Si que tantost est eschapée, Jà si fort ne l'aura hapée. N'est donc bien privée tel beste Qui de foïr es toute preste; Tant est de diverse muance, Que nus n'i doit avoir fiance.

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Tels que, par exemple, le soir, 10303 Lorsqu'il retourne en son dortoir, Et que seul, hélas! il se couche Moult tristement dessus sa couche Où toujours veille et bien peu dort, Qu'il croit sa belle voir encor Et l'avoir en ses bras tenue Toute la nuit tretoute nue, Ivre d'amour, de volupté, Guérie et pleine de santé, Et le jour en lieux délectables, Tels songes lui conte et semblables. Or vous ai jusqu'ici chanté, Par maladie et par santé, Comme amant doit servir sa dame Qui veut voir couronner sa flamme Et son amour perpétuer; Car aisément le peut tuer Celui qui ne s'applique à faire Tout ce qui peut à femme plaire. Car femme oncques tant ne saura Ni coeur si fidèle n'aura, Ni si loyale conscience, Qu'un homme ait jamais l'assurance, Par nul effort, de la tenir, Non plus que s'il voulait saisir Par la queue anguille de Seine, Qui prestement, sans nulle peine, Saurait entre ses doigts glisser, Si serré qu'il la pût pincer. Si peu privée est telle bête Que de s'enfuir est toujours prête, Et son esprit est si léger Que nul ne s'y devrait fier.

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Ce ne di-ge pas por les bonnes 10261 Qui sor vertus fondent lor bonnes, Dont encor n'ai nules trovées, Tant les aie bien esprovées; Neiz Salernon n'en pot trover, Tant les séust bien esprover[131]: Car il méismes bien afferme C'onques fames ne trova ferme: Et se du querre vous penés, Se la trovés, si la prenés; S'aurés lors amie à eslite Qui sera vostre toute quite. S'el n'a pooir de tant tracier, Qu'el se puisse aillors porchacier, Ou s'el ne trueve requerant, Tel fame à Chastéé se rent. Mais encor vueil ung brief mot dire, Ains que ge lesse la matire. Briément de toutes les puceles, Quiex qu'el soient, ledes ou beles, Dont cil vuet les amors garder, Ce mien commant doit-il garder: De cestui tous jors li soviengne, Et por moult précieux le tiengne; Qu'il doint à toutes à entendre Qu'il ne se puet vers eus deffendre, Tant est esbahis et sorpris De lor biautés et de lor pris. Car il n'est fame, tant soit bonne, Vielle ou jone, mondaine ou nonne, Ne si religieuse dame, Tant soit chaste de cors et d'ame, Se l'en va sa biauté loant, Qui ne se délite en oant:

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Je ne dis pas cela pour celles10337 Qui sont à la vertu fidèles, Et dont nulle encor ne trouvai; En vain mille j'en éprouvai. Salomon en est une preuve; Souvent il les mit à l'épreuve[131b], Et jamais, du moins l'affirma, Femme fidèle ne trouva. Or, si jamais en trouvez une, Prenez-la, louez la Fortune; Car alors une amante aurez Que toute à vous posséderez. Quand bien enclose et bien tenue Elle ne peut courir la rue Et ne trouve nul requérant, Lors femme à Chasteté se rend. Un mot encor je veux vous dire Pour achever de vous instruire: Toutes les fois que d'un tendron, Quel qu'il soit, belle ou laideron, Un amant veut le coeur séduire, Qu'il se souvienne et qu'il s'inspire Toujours de ce commandement Et le garde pieusement: Qu'il fasse à tretoutes entendre Qu'il ne se peut d'elles défendre, Tant il est confus et surpris De tant de charmes et de prix. Car il n'est femme, tant soit bonne, Vieille ou jeune, mondaine ou nonne, Si l'on va sa beauté louant, Qui ne soit aise en écoutant, Tant soit religieuse dame, Tant soit chaste de corps et d'âme.

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Combien qu'el soit lede clamée, 10295 Jurt qu'ele est plus bele que fée, Et le face séurement, Qu'el l'en croira legierement; Car chascune cuide de soi Que tant ait biauté, bien le soi, Que bien est digne d'estre amée, Combien que soit lede provée. Ainsinc à garder lor amies, Sans reprendre de lor folies, Doivent tuit estre diligent Li biaus valez, li preu, li gent. Fames n'ont cure de chasti, Ains ont si lor engin basti, Qu'il lor est vis qu'el n'ont mestier D'estre aprises de lor mestier; Ne nus, s'il ne lor vuet desplaire, Ne deslot riens qu'el vuelent faire. Si cum li chas set par nature La science de surgéure, Ne n'en puet estre destornés[132], Qu'il est tous à ce sens tornés, N'onques n'en fu mis à escole; Ainsinc fait fame, tant est fole, Par son naturel jugement, De quanqu'el fait outréement, Soit bien, soit mal, soit tort, soit droit, Ou de tout quanqu'ele vodroit; Qu'el ne fait chose qu'ele doie, Si het quicunques l'en chastoie. N'el ne tient pas ce sens de mestre; Ains l'a dès lors qu'ele puet nestre, Si n'en puet estre destornée, Qu'el est à tel sens tous jors née;

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Flattez-la donc effrontément, 10371 Elle croira facilement, Tant soit-elle laide prouvée, Qu'elle est plus belle qu'une fée; Car chacune en soi-même croit, Combien qu'affreuse et laide soit, Qu'elle est de mille attraits formée Et digne en tous points d'être aimée. Ainsi varlets beaux, preux et gents Doivent tous être diligents A garder leurs bonnes amies, Sans jamais blâmer leurs folies. Femme reproches point n'admet; Car elle a l'esprit ainsi fait, Que nul ne doit, s'il veut lui plaire, Critiquer ce qu'elle veut faire; Car pour apprendre son métier Nul besoin n'a d'étudier. Comme le chat sait par nature La science d'égratignure Et n'en peut être détourné[132b], Toujours tout à ce sens tourné Sans avoir onc couru l'école; Ainsi femme fait, tant est folle, Par son naturel jugement Et toujours sans discernement, Le bien, le mal, le faux, l'honnête, Comme ils lui passent par la tête, Rien ne fait de ce qu'elle doit, Et les conseils fort mal reçoit. Elle ne tient ce sens d'un maître, Mais l'a dès lors qu'elle peut naître; Il ne peut être détourné, Puisqu'il est avec elle né;

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Et qui chastier la vorroit, 10329 Jamès de s'amor ne jorroit. Ainsi, compains, de vostre Rose Qui tant est précieuse chose, Que n'en prendriés nul avoir Se vous la poïés avoir, Quant vous en serés en sesine. Si cum esperance devine, Et vostre joie aurés pleniere, Si la gardés en tel maniere Cum l'en doit garder tel florete, Lors si jorrés de l'amorete A qui nule autre ne comper: Vous ne troveriez son per, Espoir, en quatorze cités. L'Amant respond à Amis. Cestes, fis-ge, c'est vérités, Non, où monde, g'en suis séurs, Tant est dous et frans ses éurs. Ainsinc Amis m'a conforté: En son conseil grant confort é; Et m'est avis, au mains de fait, Qu'il set plus que raison ne fait. Mès ainçois qu'il éust finée Sa raison qui forment m'agrée, Dous-Pensers, Dous-Parlers revindrent Qui près de moi dès lors se tindrent, N'onc puis gaires ne me lessierent, Mès Dous-Regars pas n'amenerent: Nes blasmai pas quant lessié l'orent, Car bien sai qu'amener nel' porent.

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Aussi l'amant qui voudrait femme 10405 Corriger, par conseil ou blâme, De son amour ne jouirait. Ainsi, compagnon, il en est De votre merveilleuse rose, Qui tant est précieuse chose, Que n'en prendriez nul avoir Si la pouviez un jour avoir. Lorsque vous l'aurez tout entière, Compagnon, comme je l'espère, Et que votre heur sera parfait, Gardez-la bien et comme fait Qui veut garder telle fleurette: Lors jouirez de l'amourette A qui rien n'ose comparer, Car vous ne sauriez rencontrer En quinze cités sa pareille. L'Amant répond à Ami: Oui, c'est vrai, fis-je, il n'est merveille Au monde égale, j'en suis sûr, A cet être si doux, si pur! Ainsi, par cet ami si sage, J'ai vu relever mon courage, Et m'est avis au moins qu'il sait Mieux parler que Raison ne fait. Mais avant que fut terminée Sa raison, qui si fort m'agrée, Doux-Parler et puis Doux-Penser, Sans jamais depuis me laisser, Aussitôt près de moi revinrent Et depuis lors toujours se tinrent; Mais point ils n'amenèrent, las! Doux-Regard, et je ne peux pas

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LV Comment l'Amant, sans nul termine,10359 Prent congié d'Amis, et chemine Pour savoir s'il pourrait choisir Chemin pour Bel-Acueil veir. Voir image Congié pren et m'en vois atant; Ainsinc cum tous seus esbatant M'en alai contreval la prée D'erbe et de flors enluminée, Escoutant ces dous oiselés Qui chantoient sons novelés. Tous les biens au cuers me faisoient Lor douz chans qui tant me plesoient; Mès d'une chose Amis me grieve, Qu'il m'a commandé que j'eschieve Le chastel, et que jà n'i tour, Ne ne m'aille joer entour: Ne sai se tenir m'en porrai, Car tous jors aler i vorrai. Lors après cele départie, Eschivant la destre partie, Vers la senestre m'achemin Por querre le plus brief chemin. Volentiers ce chemin querroie, S'il iert trové, je m'i ferroie De plain eslés sans contredit, Se plus fort nel' me contredit, Por Bel-Acueil de prison traire, Le franc, le dous, le debonnaire.

Illustration: Congié pren et m'en vois atant...
Illustration: Congié pren et m'en vois atant...

[p.383]

Les blâmer, car si laissé l'eurent, 10437 C'est qu'amener ils ne le purent.

LV Comment l'Amant sans plus tarder, Prend congé d'Ami pour sonder Les abords et choisir la voie Par où Bel-Accueil il revoie. D'Ami je pris incontinent Congé, puis tout seul m'ébattant M'en allai descendant la prée D'herbe et de fleurs enluminée, Écoutant des doux oiselets Les chants joyeux et novelets. Combien j'étais heureux d'entendre Leur babil si doux et si tendre! Mais une chose m'assombrit: C'est que de fuir Ami m'a dit Le castel et la tour maudite Et que m'ébattre autour j'évite. Ne sais si tenir m'en pourrai, Car toujours aller y voudrai. Lors marchant à ma fantaisie, Je quittai la droite partie Et vers la gauche fus soudain, Pour chercher le plus bref chemin. De grand coeur je cherche la route Et m'y enfoncerai sans doute, De plein élan sans contredit, Si plus fort ne me contredit, Pour Bel-Accueil de prison traire, Le franc, le doux, le débonnaire.

[p.384]

Dès que ge verrai le chastel 10387 Plus fiéble qu'ung rosti gastel, Et les portes seront ouvertes, Ne nus nes me deffendra certes; J'aurai bien le déable où ventre, Se nel' pren et se ge n'i entre. Lors sera Bel-Acueil délivres; N'en prendroie cent mile livres; Ce vous puis por voir affichier, S'en cel chemin me puis fichier: Toutevois du chastel m'esloing, Mais ce ne fus pas de trop loing.

[p.385]

Dès que je verrai le château 10467 Plus faible qu'un rôti gâteau Et les portes grandes ouvertes, Nul ne me les défendra, certes, Et le diable au ventre j'aurai S'il ne se rend quand je voudrai. Je vous en donne l'assurance, Si dans le bon chemin j'avance, Bel-Accueil sera délivré, Cent mille livres n'en prendrai! Du castel pourtant, par prudence, Je me tiens à quelque distance. 10478

[p.387]

NOTES DU DEUXIÈME VOLUME.

Vers 4287-4299.

Ainsi comme je treuve.

Cette phrase prouve surabondamment ce que nous annoncions en tête des notes du premier volume, que les titres des chapitres n'étaient pas de l'auteur, mais de simples notes marginales des copistes ou éditeurs de manuscrits.

Vers 4331.

Et pourtant que demande-t-elle? Qu'au coeur qui lut reste fidèle Tout vienne au gré de son désir.

Ce dernier vers est amphibologique. A quoi se rapporte son? à elle ou à coeur? Nous nous sommes vu plusieurs fois contraint de laisser subsister certaines tournures de phrases qu'une analyse rigoureuse condamne; mais à moins de passer son existence entière à retoucher une oeuvre aussi considérable, il est impossible que, soit lassitude, soit inadvertance,[p.388] quelques négligences n'échappent. Ainsi, au début du Roman, page 21, tome I, on lit:

Elle essaierait d'apetiser Au moins son los et sa prouesse Par sa fourbe et par son adresse.

En donnant le bon à tirer, nous avions changé le dernier vers par celui-ci:

En dessous les minant sans cesse,

qui rendait mieux la pensée de l'auteur et était plus correct. L'imprimeur tira sans faire la correction. Un seul des deux exemplaires sur peau de vélin put être corrigé à temps. Du reste, on n'était pas si scrupuleux au XIIIe siècle, comme on en peut juger par le Roman de la Rose, en particulier.

Vers 4508-4520. Sire, s.m., selon Guillaume Budé, vient du latin herus. Pasquier le dérive du mot χύριος.

Les anciens, en parlant de Dieu, l'appeloient Sire.

Le titre de sire ne se donnoit autrefois qu'à Dieu; mais, dans la suite, les peuples, qui regardent les rois comme ce qui approche le plus de la Divinité, leur donnèrent le nom de Sire. Les grands seigneurs s'arrogèrent aussi ce surnom; nous avons des maisons qui affectent de le prendre: le sire de Pont, le sire de Montmorency, le sire de Coucy. On disoit de ce dernier:

Je ne suis roy ne prince aussi, Je suis le sire de Coucy.

[p.389]

Enfin, ce titre devint si commun, qu'on le donnoit aux marchands.

Clément Marot, dans ses épigrammes, appelle ainsi deux de ses créanciers:

Sire Michel, sire Bonaventure.

Le messire que les gens de qualité ajoutent à leurs titres est composé de mon et de sire: il faut observer que si le messire mis devant un nom de baptême n'est pas suivi du nom propre, il désigne presque toujours un roturier. Les personnes de qualité se sont imaginé que le Monsieur suivi du nom de famille produisoit à peu près le même effet; et quand ils parlent à un bourgeois titré (comme ils l'appellent très-improprement), ils ne manquent jamais de lui dire: Bonjour, Monsieur un tel. Cet abus n'est pas nouveau. Ménage, fort alerte sur les bienséances, s'en plaignoit déjà; il dit: «Qu'un seigneur qui faisoit une chère fort délicate l'invitoit souvent à sa table, mais qu'il avoit la mauvaise habitude de l'appeler toujours par son nom, comme s'il eût craint qu'il ne l'oubliât.»

Les gens de fortune, qui sont les singes des grands, en usent souvent ainsi avec des personnes à qui ils doivent du respect.

J'observerai, avant que de finir cet article, que le messire est devenu si commun, que des gens dont les pères ont passé les trois-quarts de leur vie, et quelquefois leur vie entière dans la roture, croiroient informes les actes qu'ils passent, si le messire ne précédoit pas d'autres titres aussi chimériques que leurs marquisats ou leurs comtés. (Lantin de Damerey.)

Nous ne nous permettrons d'ajouter qu'un mot [p.390] à cette note déjà bien longue: c'est que messire n'est point formé de mon et de sire, mais bien de mes et de sires, au singulier, comme on le voit ici: il est mes sires. Enfin sinre, sire, vient de senior; seniorem a formé: seigneur.

Vers 4509-4521. Homme-lige. Vassal qui tient un fief qui le lie envers son seigneur d'une obligation plus étroite que les autres.

Homo ligius, dans la basse latinité. L'Amant étoit devenu l'Homme-lige de l'Amour, et lui avoit rendu hommage de la bouche et des mains, c'est-à-dire qu'il ne lui étoit plus permis de rien dire, ni de rien faire contre le service de ce Dieu. Telle étoit la forme qui s'observoit dans les hommages du temps de saint Louis: «Le Seigneur prenoit entre ses deux paulmes les mains de son vassal jointes, lequel à genoux, nuë tête, sans manteau, ceinture, épée ne éperons, disoit: «Sire, je deviens vôtre homme de bouche et de mains, et promets foy et loyauté, et de garder vôtre foy à mon pouvoir, à vôtre semonce ou à celle de vôtre bailly à mon sens.» Cela dit, le seigneur baisoit le vassal sur la bouche.» (Fauchet, Des Fiefs, selon l'usage du Châtelet de Paris.)

On trouve dans le Roman de Lancelot que lorsqu'on prenoit possession d'un fief, et que l'on en étoit revêtu, on s'agenouilloit devant le seigneur-lige, et on lui baisoit le soulier, et le vassal qui étoit investi du fief recevoit le gand de son seigneur; et au vers 2003 de ce Roman, on lit que l'Amour refusa un pareil hommage. Il est rapporté dans une [p.391] Cronique «que Raoul, en faisant hommage de la Normandie à Charles-le-Simple, ne voulut mettre le genoüil en terre pour baiser le pied du Roi; il fallut que Charles le lui apportât à la bouche:» ce qui est une marque des anciens hommages, tels qu'on les rendoit dès le temps de Charles-Magne. (Fauchet, Antiquités françoises, livre XI.) (Lantin de Damerey.)

Vers 4539-4549. Charybde. Écueil fameux par un grand nombre de naufrages. Il est entre la Calabre et la Sicile. Les poètes ont feint que Charybdis fut en son temps la plus grande friponne du pays, et qu'ayant dérobé les boeufs d'Hercule, elle fut foudroyée par Jupiter, et précipitée dans la mer, où elle conserve toujours son ancienne inclination. (Lantin de Damerey.)

Vers 4554-4566. M. Francisque Michel traduit piteuse par misérable, ce qui est absurde.

Vers 4568-4584. Bureau, grosse étoffe faite en laine: c'est la même chose que la bure, qui, suivant la définition de Borel, est une étoffe velue de couleur rousse ou grisâtre, en latin burellus, ainsi qu'il est nommé dans le testament de saint Louis: Item, legamus DC. libras ad burellos emendos pro pauperibus [p.392] vestiendis. Le bureau est cependant un drap plus fort. Quoique les gens du commun soient plus souvent vêtus de cette étoffe que les gens de qualité (qui se vêtaient d'un drap fin de couleur foncée, brunete), ils n'en ressentent pas moins le pouvoir de l'amour; c'est ce qu'a voulu dire Jehan de Meung dans les deux vers suivants:

Comme ausinc bien sunt amoretes Sous buriaus comme sous brunetes.

Cela signifie aussi que les gens de basse extraction ont souvent autant d'honneur et de vertu que ceux qui comptent une longue suite de nobles aïeux; c'est peut-être ce qui a donné lieu au proverbe: «Bureau vaut bien écarlate,» qui est une allusion que fit, en 1518, Michel Bureau, natif du bas Maine et évêque de Hieropolis, parlant au cardinal de Luxembourg, pour lors évêque du Mans, avec qui il étoit en procès; en quoi l'on voit l'équivoque de son nom, Bureau, pour blanchet ou drap qui n'est pas teint, avec l'habit de cardinal, estimé la plus riche teinture en draps de laine. (Bibliothèque de la Croix du Maine.)

La Fontaine a rendu à peu près la pensée de Jehan de Meung, dans l'endroit où Joconde veut persuader à Astolphe de s'attacher une femme de qualité:

Rien moins, reprit le Roi; laissons la qualité: Sous les cotillons des grisettes Peut loger autant de beauté Que sous les juppes des coquettes.

(Lantin de Damerey.)

[p.393]

Vers 4581-4595. Pour la première fois paraît ce personnage de Génius, incompris jusqu'ici de tous les commentateurs, personnification de l'amour humain, ennemi implacable des amours honteux, cet ignoble égarement des sens, aussi bien que de l'amour mystique, ce déplorable égarement de l'imagination, en un mot, de tous les amours contre nature. Comme Génius arrive là brutalement, sans préparation, acteur inconnu jusqu'ici, et qui doit jouer un si grand rôle dans le dénoûment du Roman, il est supposable qu'une partie du passage fut rajoutée après coup.

Vers 4636-4650. Molinet ne faisant aucune mention des vers suivants, et ne les ayant pas trouvés dans les plus anciens manuscrits, je suis fondé à soupçonner qu'ils ont été rajoutés par quelque copiste du XVe siècle, et j'ai cru devoir, par cette raison, les retirer du texte de l'auteur. (Méon.)

Méismement en cest Amour Li plus sage n'i scevent tour. Mès or entens ge te dirai, Une autre Amour te descrirai; De cele voil-ge que por t'ame Tu aimes la très douce Dame, Si cum dit la sainte Escripture. Amors est fors, Amors est dure, Amors sostient, Amors endure, Amors revient et tous jors dure, [p.394] Amors met en amer sa cure; Amors leal, Amors séure Sert, et de servise n'a cure; Amors fait de propre commun, Amors fait de divers cuers un, Amors enchausce, ce me semble; Amors départ, Amors assemble, Amors joint divers cuers ensemble; Amors rend cuers, Amors les emble; Amors despiece, Amors refait; Amors fait pez, Amors fait plait, Amors fait bel, Amors fait lait Toutes heures quant il li plait; Amors atrait, Amors estrange, Amors fait de privé estrange; Amors seurprent, Amors emprent; Amors reprent, Amors esprent: Il n'est rien que Amors ne face, Amors tost cuer, Amors tost grace; Amors deslie, Amors enlace, Amors occist, Amors alace; Amors ne crient ne pic ne mace; Amors ne crient riens c'on lui face. Amors fist Diex nostre char prendre, Amors le fist en la croix pendre, Amors le fist ilec estendre, Amors li fist le costé fendre; Amors li fist les maus reprendre, Amors li fist les bons aprendre; Amors le fist à nous venir, Amors nous fait à li tenir. Si cum l'Escripture raconte, Il n'est de nule vertu conte, S'Amors ne joint et lie ensemble; Il m'est avis, et voir me semble Que pou vaut foi et espérance, Justice, force, n'atrempance, Qui n'a fine Amors avec soi. L'Apostre dit, et ge le croi, [p.395] Qu'aumosne faite, ne martire, Ne bien que nulli sache dire, Ne vault riens s'Amors i deffaut; Sans Amors tretout bien deffaut; Sans Amors n'est homme parfait, Ne par parole, ne par fait. Ce est la fin, ce est la somme, Amors fait tout le parfait homme. Amors commence, Amors asomme, Sans Amors n'est mie fait homme. Amors les enserrés desserre, Amors si n'a cure de guerre; Fine Amor qui ne cesse point, A Diex les met, à Diex les joint: Loyal Amor fait à Diex force, Car Amor de l'amer s'efforce. Quant Amor parfondement pleure, Li vient très-grant douceur en l'eure, Et fine Amor d'amer est yvre, Car grant douceur Amor enyvre; Lors li convient dormir à force, Quant en dormant d'amer s'efforce: Car Amor ne puet estre oisive, Tant cum el soit saine ne vive; Lors dort en méditacion, Puis monte en contemplacion. Ilec s'aboume, ilec s'esveille, Ilec voit mainte grant merveille. Là voit tout bien, là voit tout voir, Là trueve tout son estouvoir. Là voit quanque l'en puet véoir, Là scet quanque l'en puet savoir. Là aprent quanqu'en puet aprendre, Là prent du bien quanqu'en puet prendre; Mès quant plus prent et plus aprent, Et plus son desirier l'esprent, Tous jors li croist son apetit, Et tient son assez à petit. En Amor n'a poirit de clamor, Chascun puet amer par Amor, [p.396] Quant d'Amor ne te puès clamer, Par Amor te convient amer. De tout ton cueur, de toute t'ame Veil que aimes la douce dame; Quant Amor amer la t'esmuet, Par Amor amer la t'estuet. Donc aime la vierge Marie, Par Amor à li te marie; T'ame ne veult autre mari. Par Amor à li te mari; Après Jesu-Christ son espous, A li te doing, à li t'espous, A li te doing, à li t'otroi, Sans desotroier t'i otroi.

Vers 4650-4665. Saillent, que nous traduisons par s'aiment. La véritable traduction serait: saillir, s'accoupler, consommer l'acte vénérien.

Nous avons reculé devant I'expression propre, combien que s'aiment affaiblisse l'idée de l'auteur. Six vers plus haut, le même cas s'est présenté pour: Quiconques à fame géust, quiconque couche avec une femme. Ce sont des expressions intraduisibles dans notre poésie moderne. Nous en rencontrerons bien d'autres, car nous voilà loin du douceâtre Guillaume. Peut-être avons-nous eu tort, car, pour reculer devant l'image, le lecteur verra par la suite que nous n'avons pas reculé devant le mot.

Vers 4682-4696.

Ou se rend dans quelque couvent.

[p.397] Se rend signifie: se fait moine. On disait: nonnain rendue, pour: religieuse converse, religieuse laie. Nonnain rendue se trouve encore dans Clément Marot.

Vers 4683-4697. Franchise veut dire ici liberté. On dit encore: les franchises, dans ce sens. A propos de ce mot, nous ferons observer que pour le vers 4616-4628, la traduction est insuffisante. La véritable traduction serait: Libres entre eux, comme dans l'original, c'est-à-dire n'ayant aucun lien entre eux, ni de parenté, ni de mariage.

L'auteur démontrera plus loin que l'amour aime la liberté et qu'il ne saurait vivre une heure en esclavage. C'est pourquoi on ne voit jamais de véritable amour résister à l'épreuve du mariage, et que les plus heureux amants font les plus mauvais époux.

Vers 4715.

Mais Viellesse les en rechasce, Qui ce ne scet, si le resache.

Évidemment, ici s'est glissée une erreur d'inadvertance ou d'impression, commise par Méon, et que M. Francisque Michel s'est empressé de reproduire. La rime l'indique assez. A notre avis, il faut resache aux deux vers. Dans le premier cas, resache sera le subjonctif de resachier, retirer, et dans le second le subjonctif de resavoir.

[p.398]

Vers 4847-4861. Hostelas, du verbe hosteler, loger quelqu'un; de ce verbe sont dérivés hostel et hostelerie. Hostel signifioit maison.

Dans la ballade de Villon à sa mie, on lit l'hôtel des Carmes; et dans l'Amant rendu Cordelier à l'observance d'Amours, on lit pareillement hôtel. Ce nom ne se donne qu'aux maisons des grands seigneurs: les juges datent quelquefois de leur hôtel; mais c'est plus par honneur pour la justice que pour le juge. On donne aussi à Paris le nom d'hôtel aux auberges qui ont de l'apparence; si ce titre flatte l'ambition de ceux qui donnent tout à la vanité des noms, les provinciaux trouvent souvent de quoi la rabattre lorsqu'il faut compter de la dépense, qui est ordinairement plus grande dans un hôtel que dans une hôtellerie, qui n'en est que le diminutif. Ce que nous appelons hôte étoit autrefois le nom que l'on donnoit à celui qui venoit loger dans un hôtel: Majores nostri hostem eum dicebant, quem nunc perigrinum dicimus. On l'appeloit aussi hospes, terme qui convenoit à celui qui venoit loger dans un endroit, et à celui qui donnoit retraite ou l'hospice à cet étranger.

Non hostes ab hospite tutus. (Ovid., Métamorph., I.)

Le droit d'hospitalité étoit en grande recommandation chez les païens. Jupiter en étoit le dieu tutélaire; il étoit nommé Xenius, seu hospitalis: lorsqu'on recevoit un hôte, on commençoit par offrir un sacrifice à ce Dieu.

On voit dans la Genese de quelle manière Abraham [p.399] reçut les trois anges qui vinrent loger chez lui. Chacun sait comment Lot se comporta pour garantir ses deux hôtes des brutalités de ses concitoyens, et comment Manué, au livre des Juges, chap. 13, reçut l'ange qui étoit venu lui annoncer la naissance de son fils Samson.

Apud Lucanos lege cavebatur, ut si quis sole occaso divertentes hospites notos ignotosque domo exigeret κακοξενίας teneretur, mulctamque eo nomine pendere cogeretur. (Alexander ab Alexandro.)

Dans les anciennes lois des Bourguignons, titulo 38: De hospilitate non negandà. Quicumque hospiti venienti tectum, aut focum negaverit, trium solidorum inlatione mulctetur.

Et par un décret du concile de Clermont en Auvergne, tenu l'an 544, il fut enjoint aux prêtres d'avertir leurs paroissiens de recevoir les passants, et de ne pas leur vendre les vivres plus cher qu'au marché.

Enfin, ce devoir de charité envers les étrangers étoit si fort recommandé, que la règle de saint Benoît, chap. 53, porte: Frangatur jejunium propter hospitem à priore, si ce n'est pas un jour de jeûne principal ou ecclésiastique. Si enim quoslibet advenientes jejunio intermisso reficio, non solvo jejunium, sed impleo charitatis officium, dit saint Prosper, lib. 2, de Vitâ contemplativâ.

Le livre des Usages de Cîteaux, chap. 20, suppose aussi que l'abbé doit rompre le jeûne en faveur de ses hôtes.

Anciennement on n'avoit pas des auberges comme à présent; il falloit aller loger chez des particuliers; chacun savoit où il trouverait un gîte; on se rendoit la pareille dans l'occasion.

[p.400] Les anciens, comme le remarque Plaute, donnoient la moitié d'une pièce de monnoie, ou d'une autre marque qu'on appeloit tessera; celui qui la portoit étoit reçu comme un ami de la maison ou comme un ancien hôte; on la conservoit précieusement, et elle passoit des pères aux enfants. Ce droit d'hospitalité avoit donné lieu à l'établissement des hôpitaux, en faveur des passants qui n'avoient point de connoissance dans les endroits où leurs affaires les appeloient: ces maisons publiques leur servoient de retraites; mais dans la suite les hôpitaux, en Europe, sont devenus la retraite des seuls pauvres, comme l'observe Borel. (Lantin de Damerey.)

Vers 4992-5008. Quoi justum est petito, etc.

Vers 5058-5073. Cers ramages. M. Francisque Michel traduit par cerf sauvage. Ramages signifie bien généralement sauvage, habitant des bois; mais quand il s'applique au cerf, il dit: Cerf qui a son bois, cerf ramé: Cervus ramagius, cervus ramosis cornibus ornatus, cui cornua enascuntur, dit Du Cange dans son Glossaire.

Vers 5172-5190. Omni tempore diligit, qui amicus est.

Pour le vers précédent: Fortune en eus rien n'a [p.401] mis, la traduction est un peu trop libre, nous le reconnaissons; mais tenant absolument à conserver au précepte: Toujours aime qui est amis, sa forme concise et énergique, nous avons préféré sacrifier le vers précédent, d'autant plus que le sens reste rigoureusement le même.

Vers 5190-5210. Verus amicus prastantior auro. (C'est aller chercher bien loin les réminiscences.)

Vers 5267-5287. Pythagoras naquit à Samos vers la 47e olympiade, environ 590 ans avant J.-C. Il étoit fils de Mnesarcus, et, selon d'autres auteurs, de Marmacus ou de Mnermacus. Ce fut lui qui le premier prit le nom de philosophe. Sa secte fut nommée l'Italique. Il parcourut l'Égypte; il fut en Crète, à Lacédémone, où il se fit instruire dans les lois de Lycurgue et de Minos. De là il passa en Italie, où il ramena à une vie frugale les peuples de Crotone, qui vivoient dans le luxe; il mourut à Métapont, auprès de Tarente, où on prétend qu'il fut tué dans une émeute populaire.

Pythagore eut un grand nombre de disciples; une des règles qu'il leur faisoit observer étoit de garder le silence pendant cinq ans; après ce rude noviciat, ils étoient alors admis dans la maison de leur maître, et alors ils avoient le plaisir de jouir de sa présence et de le regarder fixement.

Le préjugé de ses disciples sur sa science étoit si [p.402] violent, que son autorité toute seule leur tenoit lieu de raison, et lorsqu'ils soutenoient un sentiment, et qu'on leur en demandoit la preuve, ils se contentoient de répondre: «Il l'a dit,» c'est-à-dire Pythagore. (Cicéron, De la nature des dieux, traduction de M. l'abbé d'Olivet.) Pythagore soutenoit la métempsicose, ou la transmigration d'une âme dans un autre corps; c'est un sentiment qu'il avoit puisé chez les Gymnosophistes, qui croyoient que la production du monde consistoit en ce que toutes choses sont sorties du sein de Dieu, et que l'univers périra par un retour de ces mêmes choses à leur première origine. Les Brachmanes du pays de Coromandel soutenoient que le monde périt et se renouvelle dans certaines périodes de temps. (Diction. de Bayle, t. II, édit. de 1715.)

Pythagore, qui se regardoit comme petit monde, prétendoit avoir essuyé ces différentes révolutions, et que son âme avoit passé du corps d'Aetalides dans celui d'Euphorbes, tué au siège de Troie par Ménélas; qu'elle avoit animé les corps d'Hermosine et de Pyrrhus, surnommé le Pêcheur, et que de Pyrrhus il étoit devenu Pythagore. (Diogenes Laerce, livre VIII.)

On prétend que les vers attribués à ce philosophe, qui sont les principes de sa morale, ont été mis sous cette forme par Lysis, un de ses disciples, Pythagore n'ayant point laissé d'écrits: ces vers sont au nombre de 71; on les appelle dorés, pour marquer que dans ce genre c'est ce qu'il y a de plus excellent et de plus divin; c'est par cette raison qu'on a donné le titre de l'Ane d'or à l'histoire d'Apulée, à cause de la richesse de son style. On trouve ces prétendus vers dorés dans le Recueil des poètes grecs[p.403]. Hierocles, qui d'athlète devint philosophe, fit un commentaire sur les vers de Pythagore. (Lantin de Damerey.)

Vers 5282-5304. On voit ici que Jehan de Meung songeait déjà à faire la traduction de Boëce, son auteur favori. (P.M.)

Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius naquit l'an de l'ère chrétienne 455. Il fut trois fois consul, et il eut pendant ce temps-là part à la confiance de Théodoric, roi des Goths. Il la perdit par la jalousie de Basile, d'Opilio et de Gaudence, délateurs infâmes. Boëce fut conduit dans les prisons de Ticino, aujourd'hui Pavie. Ce fut là où il composa son traité, intitulé: Consolatio philosophiae, divisé en cinq livres, avec d'autres traités de théologie.

Boëce (selon Berthier, in Praefatione Boethii) fuit logicus acutissimus, theologus gravissimus, mathematicus solertissimus, mechanicus artificiosissimus, musicus suavissimus, adhuc orator et poeta optimus. En effet, il a écrit dans tous ces genres de science.

Théodoric lui fit trancher la tête, l'an 524, aussi bien qu'à Symmachus, dont Boëce avoit épousé la fille. Ce prince ne survécut guère à un acte si cruel. Peu de temps après cette exécution, on servit sur sa table la tête d'un poisson énorme. Il crut que c'étoit celle de Symmachus qui le menaçoit; un tremblement s'empara de tous ses membres; on le mit dans son lit, où il mourut agité par les remords de sa conscience, confessant qu'il avoit eu tort de faire mourir Boëce et Symmachus sans avoir apporté, [p.404] en les condamnant, l'attention qu'il donnoit ordinairement à ses sujets. (Procopius, Hist. gothica, lib. primo.) (Lantin de Damerey.)

Vers 5295-5318. On lit dans un acte de 1377, rapporté par Sauval, qu'à cette époque les boucheries de Saint-Marcel étoient déjà très-anciennes. (Lantin de Damerey.)

Vers 5296-5317. Pipe: pipeau, chalumeau, paille, fétu. (Voir le Dictionnaire de Furetière.)

Vers 5324-5346. Nous ferons remarquer ici que, pour la seconde fois, est nommée la Seine. (Voir au début de la partie de Guillaume.)

Pourquoi ces deux auteurs, natifs tous deux des pays arrosés par la Loire, n'ont-ils pas choisi ce fleuve? L'exemple eût été plus frappant encore, la Seine n'étant nommée en ces deux cas que pour sa grandeur. Nous nous croyons autorisé à conclure que nos deux auteurs vivaient à Paris, à la cour sans doute, et que le roman tout entier fut écrit dans la capitale, pour charmer les loisirs des grands seigneurs et des hautes dames de l'aristocratie.

Ainsi s'expliquerait l'absence de manuscrits Orléanais anciens, quand il en subsiste encore un si grand nombre en dialecte picard ou bourguignon.

[p.405]

Vers 5333-5355. Phisicien. On donnoit autrefois ce nom à ceux qui exerçoient la médecine, parce qu'on les supposoit devoir être habiles dans la science de la nature, en grec Φὑσις.

Les seuls ecclésiastiques se mêloient de médecine en France, et il n'y eut point de médecins mariés dans ce royaume avant l'an 1452. Par une ordonnance de Philippe de Valois, il ne devoit y avoir en cour qu'un physicien, à 20 sous tournois par jour. (Pasquier, liv. VIII, chap. 26.)

Ce poste, quoique fort beau, seroit moins recherché, si on agissoit à l'égard du physicien comme Gontran, roi d'Orléans, qui fit mourir les deux médecins de la reine Austregisilde, sa femme, qui le lui avoit recommandé en mourant, parce qu'elle croyoit mourir par leur faute. (Du Tillet, Recueil des rois de France.)

Il paroît, par ce que dit Jehan de Meung de l'avidité des médecins et des avocats de son temps, qu'elle approchoit fort de celle que l'on remarque aujourd'hui parmi quelques-uns de ceux qui professent ces deux arts. Ceux qui les exercent avec honneur et désintéressement ne prendront point pour eux ce distique d'un ancien:

Vulpes amat fraudem, lupus agnum, femina laudem; Vulnus amat medicus, praesbyter interitus.

Je remarquerai en passant qu'il étoit défendu par la loi Cincia, à ceux qui avoient soutenu en justice le droit des parties, de recevoir de l'argent ni des présents; dans la suite, Néron leur permit de déroger à cette loi. (Lantin de Damerey.) [p.406]

Vers 5349-5371.

Cil qui por vaine gloire tracent: La mort de lor ames porchacent,

M. Francisque Michel traduit:

Ceux qui pourchassent vaine gloire La mort de leurs âmes procurent.

Vraiment, c'est s'en tirer par trop cavalièrement.

Si tracer veut dire généralement: suivre à la trace, traquer, il signifie aussi: aller, marcher, courir de çà de là, sens qu'il a conservé jusqu'à nous dans la langue populaire de l'Orléanais, et même dans la langue classique (voir Littré). Quant à pourchasser, il n'a jamais signifié: procurer.

La traduction littérale de ces deux vers est:

Ceux qui voyagent pour une vaine gloire: La mort de leurs âmes ils pourchassent.

Vers 5351-5372. De plus, M. Francisque Michel a commis une erreur des plus graves. Il écrit:

La mort de lor ames porchacent Decéus et tex decevierres.

Méon met:

La mort de lor ames porchacent. Decéus est tex decevierres.

Nous ferons remarquer combien le moindre changement [p.407] dans la ponctuation et l'orthographe est souvent dangereux. En effet, Méon fait dire à Jehan de Meung: Ils (ces prêcheurs) pourchassent la mort de leur âme; mais ces trompeurs se trompent eux-mêmes. M. Francisque Michel dit: Trompeurs et trompés, chacun poursuit la mort de son âme. Il rend ainsi responsables, vis-à-vis de Dieu, les malheureux égarés par des imposteurs. Or, dans la bouche de Jehan de Meung, cette parole serait une monstruosité, une réfutation inexplicable de son oeuvre tout entière.

Vers 5439-5463.

Dives divitias non congregat absque labore Non tenet absque metu, non desinit absque dolore.

Vers 5550-5574. Aides, aide, secours; par extension: aides, impôts.

Nous saisissons l'occasion de montrer une fois de plus combien, pour juger un ouvrage, il est nécessaire de l'étudier à fond, et qu'un mot mal compris peut entraîner à de graves erreurs.

Nous avons sous les yeux la Satire au moyen âge de M. Lenient. Jehan de Meung, classé comme écrivain du XIVe siècle, y est jugé en quatorze pages. Ce chapitre commence ainsi:

«Au XIIIe siècle, la satire n'a rien encore de menaçant; elle se joue autour de la société; elle secoue en riant sa marotte devant les grands seigneurs, les abbés mitrés, les moines bien nourris, [p.408]les béguines aux larges robes, mais sans colère, sans passion de détruire; elle peut dire aussi:

En moi n'a ne venin ne fiel.

«Dans l'âge suivant, elle devient plus provocante et plus audacieuse; elle ne se contente plus de railler ce monde qui l'entoure; elle lui déclare la guerre. L'oeuvre de Jehan de Meung est moins une suite qu'une contre-partie de celle de Guillaume de Lorris. Guillaume écrit pour plaire à sa dame, Jehan pour servir la politique envahissante et novatrice de Philippe-le-Bel. Héritier de Guyot et de Ruteboeuf, il joint à la vieille malice gauloise l'humeur querelleuse et hautaine d'un libre-penseur moderne. Le droit d'insurrection et la célèbre théorie du refus de l'impôt, ressuscité de nos jours par M. de Genoude, n'y est pas moins clairement enseignée.

....Quant il vodront Lor aides au roi toldront. ....Quand ils voudront Les impôts au roi refuseront.»

Il n'est guère possible d'accumuler plus d'erreurs en si peu d'espace.

Pour faire un travail aussi considérable que l'Histoire de la satire en France du XIe au XVIe siècle, pour étudier et connaître à fond tous les ouvrages de notre ancienne littérature, la vie d'un homme ne saurait suffire, et nous ne sommes point étonné que que M. Lénient n'ait pu en faire qu'une étude superficielle. Son ouvrage ne doit donc être consulté qu'à titre de curiosité littéraire; mais admettre comme articles de foi toutes ses conclusions serait au moins imprudent.

[p.409] En effet, M. Lénient nous montre Jehan de Meung comme l'héritier de Ruteboeuf, qui écrivit sous saint Louis et Philippe III, et vécut même, dit-on, jus-qu'en 1310, sous Philippe-le-Bel.

Ces deux auteurs seraient, selon nous, contemporains. De plus, nous ne saurions admettre que l'oeuvre de Jehan de Meung fût la contre-partie de celle de Guillaume de Lorris. A peine quelques contradictions de détail pourraient-elles être relevées.

Quant à ce fameux refus de l'impôt, c'est probablement une chimère de M. Lénient. Nous avouons que l'emploi de ce mot au pluriel doit être considéré comme un arme à deux tranchants, et que plus d'un contemporain dut être tenté de le traduire selon sa fantaisie. Mais nous ne croyons pas que Jehan de Meung, un noble, eût osé, de son temps, ériger en système une pareille maxime. Aussi nous ne voulons y voir que le mot aide, assistance, terme plus large, qui laisse plus de marge à l'interprétation, et ne pouvait passer pour séditieux.

Enfin le Roman de la Rose est antérieur de quelques années au règne de Philippe-le-Bel, puisqu'il fut écrit entre 1270 et 1280, et l'on conviendra que prêcher le refus de l'impôt eût été bien mal servir la politique de ce roi toujours à court d'argent.

Vers 5846-5872. Virginie, fille de Lucius Virginius, tribun militaire à Rome. Elle avoit été fiancée à Lucius Icilius, autrefois tribun du peuple; mais Appius Claudius, le décemvir, étant devenu amoureux de cette fille, suborna un certain M. Claudius [p.410] pour la revendiquer comme une esclave qui étoit née dans une de ses maisons, et qui avoit été vendue à la femme de Virginius. Le décemvir, devant qui la contestation fut portée, ne manqua pas d'adjuger Virginie à celui qui la redemandoit, et qui devoit la lui remettre ensuite. Virginius voulant prévenir la honte de sa fille, lui plongea un couteau dans le sein. Cet accident souleva le peuple, et fut cause qu'on abolit la puissance des décemvirs, l'an de la fondation de Rome 304, pour établir le gouvernement consulaire. Appius fut mis en prison; mais il échappa au supplice qu'il méritoit, en avalant une dose de poison. (Lantin de Damerey.)

Vers 5922-5948. Marcus Anneus Lucanus, poète de Cordoue en Espagne, auteur de la Pharsale.

Vers 5996-6022. M. Francisque Michel traduit commans-ge par commencé-je. C'est une erreur; le sens est commandé-je.

Nous ferons remarquer ici que tous les vers compris entre le 5986e et le 7216e ont été rajoutés après coup. L'apostrophe de l'Amant à Raison pour lui reprocher ce fameux mot «si mal placé en bouche à courtoise pucelle,» est évidemment coupé en deux par un hors-d'oeuvre de 1230 vers qui n'ajoute aucun intérêt à l'action.

Vers 6000-6026.

Dum vitant stulti vitia, in contraria currunt. (Horat., Satyr., II, lib. 22.)

Vers 6109-6137. Socrates eut pour père Sophonisques, tailleur de pierres, et pour mère Phenecrate, qui étoit sage-femme. Il naquit sur la fin de l'an 114 de l'ère philosophique; il fut disciple d'Archelaüs. La philosophie dont il fit profession fut souvent mise à l'épreuve, par la mauvaise humeur de Xantipe et de Myrthon, ses deux femmes. Plusieurs traits de modération, qui ne peuvent être placés ici, lui méritèrent ce glorieux témoignage de la part d'Apollon, qu'il étoit le seul de tous les hommes à qui l'on pût donner le nom de Sage.

Mortalium unus Socrates vere sapit.

Cette justice rendue à Socrates lui coûta la vie, comme on peut le voir dans Diogenes Laërce, livre second. (Lantin de Damerey.)

Vers 6119-6147. Jules Solin, grammairien latin, a composé un ouvrage intitulé: Polyhistor, qui est un recueil des choses mémorables que l'on voit dans divers pays. (Lantin de Damerey.)

[p.412]

Vers 6131-6159. Héraclite fut un philosophique qui ne pouvoit sortir de sa maison sans que les sottises des hommes lui fissent verser des larmes; bien différent de Démocrite son contraste, pour qui ces mêmes sottises étoient un divertissement. Héraclite, si l'on en croit Suidas, fut dévoré par des chiens pendant qu'il dormoit au soleil. (Lantin de Damerey.)

Vers 6193. Cotissent, brisent. On dit encore, en Beauce et dans l'Orléanais, cotir pour meurtrir un fruit.

Vers 6203. Doutable veut dire redoutable. C'est sans doute pour qu'on ne s'y trompe pas que M. Francisque Michel a écrit redoutable, faisant un vers faux.

Vers 6370-6398. A l'exemple des Orientaux, nos ancêtres attribuaient aux pierres précieuses des vertus plus ou moins efficaces. Marbode, évêque de Rennes, mort en 1123, a composé un poème latin, dans lequel il décrit soixante et une de ces pierres, et parle de leur nature, de leurs qualités et des propriétés qu'on leur accordait alors. Il l'annonce comme la version d'un traité d'Evax, roi d'Arabie, [p.413] qui l'avait composé pour Néron, empereur romain. (Francisque Michel.)

Vers 6487. Maufé. C'est le nom qu'on donnoit au diable dans les vieux romans, soit parce que les peintres représentent les diables horribles et contrefaits, ou à cause de la méchanceté que les diables ont en partage.

Les Pères de l'Église, à l'exemple des premiers chrétiens, avoient une telle horreur pour le diable, qu'ils se faisoient un scrupule de le nommer, ne lui donnant point d'autre nom que celui de malus, qui veut dire mauvais ou malin; de là vient que plusieurs personnes prétendent que le libera nos à malo de l'Oraison dominicale ne signifie autre chose que: délivrez-nous du malin ou du mauvais, qui vient de mauffez, c'est-à-dire qui fait du mal. (Observations sur l'histoire de saint Louis, par du Cange.) Diez et Littré n'acceptent pas cette étymologie de mauvais.

Vers 6631-6663. Claudius, c'est Claudien (Claudianus), poète latin qui vivoit dans le IVe siècle, sous l'empire de Théodose, et de ses fils Arcadius et Honorius. Ce que Jehan de Meung lui fait dire de l'élévation et de l'abaissement des méchants est tiré des vers de ce poète, faussement attribués à Horace:

Jam non ad culmina rerum Injustoi crevisse queror. Tolluniur in altum, Ut lapsu graviare ruant.

(Lantin de Damerey.)

[p.414]

Vers 6738-6770. Suétone (Tranquille) a écrit la vie des douze Césars; il vivoit sous les empereurs Trajan et Adrien, et fut secrétaire d'État de ce dernier. On a encore de Suétone un livre des grammairiens illustres et un des rhéteurs. (Lantin de Damerey.)

Vers 6760-6792. L'auteur se trompe ici sur la durée du règne de Néron, qui ne fut que de treize ans sept mois et vingt-sept jours. Cependant cette erreur pourrait bien venir des anciens copistes. (L.D.D.)

Vers 6769-6801. Crésus, cinquième et dernier roi de Lydie, de la famille des Mermnades; son règne finit l'an 3510 du monde, 544 avant J.-C.

On ne sait point au vrai quand il mourut: l'histoire dit qu'il échappa, par une espèce de prodige, à l'arrêt que Cyrus avoit prononcé contre lui. Il évita aussi la mort que Cambyse vouloit qu'on lui fît souffrir. Hérodote, qui a écrit la vie de Crésus, ne dit pas un mot de sa mort; dès lors, on a raison d'être surpris que Jehan de Meung, qui vouloit donner de l'autorité aux songes, ait si mal fait expliquer par Phanie celui de son père, puisqu'il n'est pas vrai qu'il ait été attaché à une potence, ni qu'il y soit mort.

[p.415]Ce roi de Lydie, qui croyoit être le plus puissant de tous les monarques et le plus heureux des hommes, vantoit son bonheur à Solon; ce sage lui répondit qu'il ne falloit pas juger de la félicité de l'homme par le cours de sa vie, mais qu'il falloit en attendre la fin.

Ultima semper Expectanda dies hominis, dicique beaius Ante obitum nemo, supremaque funera debet. (Ovid., Métamorph., lib. 3.)

(Lantin de Damerey.)

Vers 6907 et 6908. Le lecteur remarquera que ces deux vers ne sont pas traduits. Ils n'étaient pas du reste bien nécessaires.

Dans tout le cours de cette traduction, nous avons tenu à reproduire l'original vers pour vers. Nous avions même un instant pensé à faire des rimes libres comme nos deux romanciers. Mais, après un essai qui ne nous satisfaisait point, nous avons cru devoir nous conformer aux règles de la versification moderne. Ne pouvant conserver à la vieille langue romane son harmonie incomparable, pour racheter ce défaut, autant que possible, nous avons adopté les rimes croisées, difficulté inouïe, qui nous fit regretter plus d'une fois notre détermination et faillit même nous faire abandonner notre travail. Mais c'était une compensation. Aussi, en maints endroits, soit pour conserver des périodes entières, soit pour réparer des fautes d'inadvertance dans la distribution de nos rimes, avons-nous eu recours à divers [p.416] moyens. Çà et là, mais bien rarement, et quand le sens le permettait, nous avons passé un vers ou deux. Le plus souvent nous avons adopté les transpositions de distiques ou, au mépris de la concision, délayé quelques phrases, de façon à regagner deux vers. La clarté parfois y trouvait son compte, et nous n'en avons jamais abusé, car il n'y a guère que 200 vers de différence entre la traduction et l'original, qui contient plus de 22,500 vers.

Vers 6921-6951 et 6940-6971. Conradin étoit petit-fils de l'empereur Frédéric II et fils de Conrad, qui avoit laissé la régence du royaume de Sicile à Mainfroy, fils naturel de Frédéric. Le régent usurpa le royaume sur son neveu Conradin. Charles, duc d'Anjou, à qui Urbain IV avoit donné l'investiture, livra bataille à Mainfroi l'an 1266. Cet usurpateur fut vaincu, et on le trouva sur le champ de bataille au nombre des morts.

Conradin, surpris que le pape Urbain et Clément IV, son successeur, eussent disposé d'un bien qui ne leur appartenoit par aucun droit, mit une armée sur pied. Charles vint au devant de lui lorsqu'il entrait dans la Sicile, et lui donna bataille au champ du Lis, l'an 1268. Conradin se sauva avec Frédéric son cousin; mais ils furent arrêtés quelques jours après, et condamnés à mort par les syndics des villes du royaume, comme perturbateurs du repos de l'Église; en conséquence, ils eurent la tête coupée sur l'échafaud, au milieu de la ville de Naples, l'an 1269. (Lantin de Damerey.)

[p.417]

Vers 6967-6997. Haves, salue, donne le bonjour. On se servoit anciennement de ce terme en jouant aux échecs; et au lieu de dire, comme à présent: échec au roi, on lui disoit: havé.

«Dans la description du bal en forme de tournoi, qui fut donné en présence de la Quinte, lorsque le roi étoit en prise, il n'était point permis de le prendre; mais on devoit, en lui faisant une profonde révérence, l'avertir, en lui disant: Dieu vous garde; et lorsqu'il ne pouvoit être secouru, il n'étoit pour cela pris de la partie adverse, mais salué le genoux en terre, lui disant: bon jour. Là étoit la fin du tournoi.» (Pantagruel, liv. V, chap. 24.) (Lantin de Damerey.)

Vers 6976-7006. Échecs. Jehan de Meung prétend que ce jeu fut inventé par Attalus, mathématicien dont on ignore le siècle; d'autres attribuent cette invention à Palamède, pendant le siége de Troie. On en fait aussi honneur à un certain Diomède, qui vivoit du temps d'Alexandre. Frère Jean de Vignay, dans son Traité de la moralité de l'échiquier, dit que le jeu des échecs fut inventé par un roi de Babylone, et que depuis, ce jeu fut porté en Grèce, ainsi que Diomède le Grec en fait foi dans ses livres anciens. Jérôme Vida, dans son poème sur les échecs, a feint que l'Océan, qui avoit joué de tout temps sous l'onde avec les Nymphes marines, apprit ce jeu aux Dieux célestes qui assistèrent aux noces de la Terre, et [p.418] que dans la suite Jupiter ayant débauché Scacchide, nymphe d'Italie, il lui enseigna ce jeu pour prix des faveurs qu'elle lui avoit accordées; et qu'enfin cette fille, qui lui donna son nom, l'apprit aux hommes.

Sarrazin, dans sa curieuse dissertation sur ce jeu, croit que les Indiens l'apprirent aux Persans, ceux-ci aux Mahotnétans, et que ce fut par le moyen de ces derniers que ce jeu passa en Europe.

On y jouoit en France du temps de Charles-Magne: on voyoit dans le Trésor de Saint-Denis les échecs de ce prince. A juger par leur taille de la grandeur de l'échiquier, je ne suis point surpris si Charlot, fils de Charles-Magne, en cassa la tête à Beaudoin, fils d'Ogier le Danois, à cause de l'ascendant qu'il avoit sur lui. Cette brutalité de Charlot fut cause d'une guerre qui dura plus de sept ans. (Roman d'Ogier le Danois, chap. 16.)

M. La Mare, auteur de l'excellent Traité de la police, remarque qu'en 1254, saint Louis défendit le jeu des échecs; «peut-être, ajoute-t-il, parce que ce jeu est trop sérieux, et jette le corps en langueur par une trop grande application de l'esprit.» C'est dans les principes de ce prince que Montaigne disoit, en parlant de ce jeu: «Je l'hai haï et fui, de ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous ébat trop sérieusement, ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose.» (Lantin de Damerey.)

On conservoit au garde-meuble un jeu d'échecs en cristal, garni en or, qui avoit été donné, dit-on, au roi saint Louis par le Vieux de la Montagne; mais ayant été donné en paiement à un fournisseur plus curieux d'argent que d'antiquités, il le fit vendre à l'hôtel de Bullion en 1795. (Méon.)

[p.419]

Vers 6978-7010. Attalus Asiaticus, si gentilium creditur historiis, hanc ludendi lasciviam dicitur invenisse ab exercito numerorum, paululum deflexa materia. (Joan Saresburiensis, Policraticus, lib. I, cap. V.)

Vers 7016-7048. Marseille se révolta contre Charles d'Anjou, en 1262, pour la seconde fois. Boniface de Castellane, chef de la révolte, eut la tête tranchée, quoi qu'en dise Gaufredi en son Histoire de Provence. (Lantin de Damerey.)

Vers 7053-7086. Écuba, c'est Hécube, femme de Priam, roi des Troïens. Après la ruine de la capitale, on la trouva cachée dans l'endroit où ses fils avoient été enterrés. Ulisses la fit arracher de ces lieux, et la fit conduire comme sa prisonnière et son esclave. Avant son départ, elle avala les cendres de son fils Hector, tué par Achilles; et comme la fortune ne lui avoit laissé que des larmes et des cheveux blancs, elle en fit un sacrifice, et les répandit au lieu de fleurs sur le tombeau de son fils.

Jamais infortunes n'égalèrent celles de cette princesse. Elle eut la douleur de survivre à la perte de Priam son époux, de sa fille Cassandre, de son fils Hector. Elle vit tomber son autre fils Polidor sous les coups de Polymnestor, roi de Thrace. Polixène [p.420] sa fille fut sacrifiée aux mânes d'Achilles, que Pâris avoit tué. Pâris, à son tour, mourut des blessures qu'il avoit reçues en se battant avec Ajax, qui avoit eu la témérité de violer la pauvre Cassandre dans le temple de Pallas. (Ovide, Métamorph., liv. XII.) (Lantin de Damerey.)

Vers 7056-7089. Sisigambis étoit la mère de Darius. Cette princesse étant tombée entre les mains de ses ennemis, après la défaite de son fils, elle fut traitée par Alexandre avec tous les égards qui étoient dus à son rang. Aussi fut-elle plus sensible à la mort de ce conquérant qu'à celle de son propre fils; et cette princesse, qui avoit eu la force de survivre à la perte de Darius, eut honte de voir la lumière après qu'Alexandre en eut été privé. (Lantin de Damerey.)

Vers 7097-7129. Voyez le 24e livre de l'Iliade, où Achille débite ce conte au bon roi Priam, pour le consoler de la mort de son fils Hector. (Lantin de Damerey.)

Vers 7107-7139. Piment, boisson composée de miel et de certaines épices (c'est la cannelle); elle ressemble fort à l'hypocras. Il est parlé du piment [p.421] dans le Statut II, fait par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny.

Statutum est ut ab omni mellis ac specierum cum vino confectione, quod vulgari nomine pigmentum vocatur coenâ Domini tantum exceptâ quâ die mel atque speciebu vino mixtum antiquitas permisit, omnes Cluniasiensis ordinis fratres abstineant.

Si l'on en croit l'auteur du livre qui a pour titre: Quadragesimal spirituel, cité par Henri Étienne, chapitre 37 de l' Apologie d'Hérodote, le vinum conditum dont il est parlé au livre des Cantiques étoit l'hypocras claré et piment.

Boëce a fait mention du piment ou vin mêlé avec du miel, dans l'endroit où il parle de la sobriété des premiers hommes.

Felix nimium prior oetas. Contenta fidelibus arvis, Naec inerti perdita luxu Facili quae sera solebat Jejunia solvere glandé Non bracchica numera norant Liquido confundere melle. (Libro 2, metro 5.)

On lit dans les Dialogues de saint Grégoire, liv. III, chap. 14: «Aleiz, si coissiez del polment à noz ovriers.» Ite, et operariis nostris pulmentum coquite. Ce qui prouve qu'on cuisoit cette boisson. (Lantin de Damerey.)

Vers 7244. Je n'ai trouvé les vers suivants que dans quatre des manuscrits dont j'ai fait usage:

[p.422]

Se verité n'iert si luisans Qu'el fust contre vertu nuisans, Sans faille bien l'ai oï dire, Touz voirs ne sunt pas bons à dire. Mès qui vuet mauvestié confondre, Voir dire n'est mie à repondre: Car vérité, quant vous la dites, Por cognoistre les ypocrites, Tel verité n'est pas à teire, Cele doit-l'en toz jors retreire; Mes peres, plus que vos, les blasme, N'il ne het tant nul autre blasme.

(Méon.)

Vers 7330-7366. C'est Claude Ptolémée, mathématicien célèbre, connu par plusieurs ouvrages, et surtout par son Almageste en XIII livres. Alain Chartier l'attribue à Ptolémée II, roi d'Égypte. Voyez son Traité de l'Espérance. (Lantin de Damerey.)

Vers 7349-7385.

Virtutem primam esse puta compescere linguam.

Vers 7435-7471.

Nihil consuetudine majus. (Ovid., Art. Am., lib. 2.)

[p.423]

Vers 7520-7556. Dans quelques manuscrits on lit les vers suivants:

Tant l'ain, se vos le saviez; Que se par force en deviez Ou morir, ou m'amor avoir, Ne vos en flaterai jà voir, Molt seroit corte vostre vie; Jà n'auroie de vos envie, Se vos deviez acorer, Braire, crier, gemir, plorer, Fondre en lermes por feire duex, Et fussiez fille à quatre Diex, Tant sèussiez bien fléuter, Ge n'en voil or plus disputer; Mès vodroie morir de mort Si sen-ge jà qu'ele me mort.

(Méon.)

Vers 7670-7707. Ce que l'auteur dit ici de la peine portée contre le larron surpris avec son vol est tiré du IVe livre des Instituts de l'empereur Justinien, titulo 1° De obligationibus quae ex delicto nascuntur, où on lit, art. 5: Poena manifesti furti quadrupli est, tam ex servi, quam ex liberi personâ, nec manifesti dupli.

Ainsi, un voleur pris en flagrant délit étoit obligé de rendre la chose dérobée, et le quadruple de sa valeur. S'il n'étoit pas trouvé saisi du vol, et qu'il y eût tant de preuves contre lui qu'il n'en pût disconvenir, outre le larcin, il falloit encore payer le double.

[p.424] Cet usage est aboli en France, où l'action qu'on a contre le voleur est criminelle; et suivant la nature de la chose dérobée et les circonstances, il est puni plus ou moins sévèrement, par la mort, par le bannissement, par les galères, par le fouet ou par la marque d'un fer rouge. (Lantin de Damerey.)

Vers 7682-7719. Tarse, ancienne capitale de la Cilicie, près de l'embouchure du Cydnus dans la Méditerranée. C'est là qu'Alexandre faillit périr après s'être baigné dans les eaux glacées du Cydnus. Cette ville fait aujourd'hui partie du pachalik d'Adana.

Vers 7714-7750. Cette comparaison et la pensée qui précède sont assez obscures, ou tout au moins fort mal présentées. L'auteur veut dire: Jalousie prétend garder pour elle seule Bel-Accueil et ses charmes, comme l'avare son or; c'est sottise. En effet, qui obtient les faveurs d'une femme ne fait tort à personne. Allumer sa chandelle à celle d'un autre, est-ce lui faire tort? Pour un peu, Jehan de Meung dirait: Séduire la femme, c'est faire beaucoup d'honneur au mari. Mais il se contente d'affirmer que ce n'est pas lui faire tort, les charmes de la femme n'augmentant point à ne pas servir, pas plus que l'or au fond d'un sac. Petite économie!

[p.425]

Vers 7737-7771. (Voir la note 17 du tome I.)

Ici Jehan de Meung recommande de donner des chapeaux de fleurs, pour se rendre favorables les geôliers de Bel-Accueil. C'est sans doute de ce bon vieux temps dont parle Clément Marot, Rondeau du siècle antique:

Où un bouquet donné d'amour profonde, C'étoit donné toute la terre ronde.

Alors, comme le remarque Coquillart dans ses droits nouveaux:

On aimoit pour un tabouret, Pour un espinglier de velours, Sans plus pour un petit touret.

Il en coûtoit peu en ce temps-là pour donner à sa maîtresse des marques de galanterie,

Car seulement au coeur on se prenoit,

comme le dit Marot au rondeau déjà cité. (Lantin de Damerey.)

Vers 7756-7792.

Interdum lacrymae pondera vocis habent. (Ovid., Epist. ex P., lib. III, I, car. 15B.)

Vers 7760-7796. Voici encore un des conseils d'Ovide, pour tromper les femmes trop crédules:

Et lacrymae prosunt; lacrymis adamenta movebis Fac madidas videat, si potes, illa genas. Si lacrymae (neque enim veniunt in tempore semper) Deficient, udd lumina tange manu. (Ovid., De Arte amandi, lib. I, 659.)

(Lantin de Damerey.)

Vers 7800. Je n'ai trouvé dans aucun des manuscrits que j'ai consultés le mot baron, qui se lit dans toutes les éditions de cet ouvrage. (Méon.)

Vers 7891 et 7892.

C'est li faillir envis peisibles, Tant est noviaux delis possibles.

Traduction:

On peut échouer, malgré tout, mais paisiblement, Tant le plaisir qu'on poursuit est possible.

Le sens de ce distique est assez obscur, et il semble que les éditeurs aient pris à tâche de l'obscurcir encore davantage.

En effet, Méon termine le premier vers par envis possibles, et le second par délis peisibles. Dans l'impossibilité où nous nous trouvions de traduire ces [p.427] deux vers d'une façon satisfaisante, nous avons consulté plusieurs éditions. La première en date, Jehan Dupré, de la fin du XVe siècle, termine le premier vers par envis passibles, le second par delis possibles. Le sens est plus obscur que jamais. Marot termine le premier vers par envis peisibles, et le second par delis possibles. Enfin, M. Francisque Michel copie Méon, se contentant de mettre en marge la traduction de envis, malgré eux, et de delis, jouissance. Nous avons adopté la version de Marot comme la plus intelligible. Toutefois, à ceux qui ne partageraient pas notre opinion, nous offrons la variante suivante:

On risque, il est vrai, de faillir, Mais pour paisiblement jouir.

Vers 8010. Acertes. Nous ne savons pourquoi M. Francisque Michel écrit à certes.

Vers 8030-8070.

Arguet, arguito; quicquid probat illa, probato; Quod dicit, dicas: quod negat illa, neges. Riserit, arride; si flebit, flere memento. (Ovid., De Art. am., lib. II, 199.)

Vers 8070-8110.

Seu ludat numerosque manu jactabit eburnos, Tu male jactato, tu male jacta dato. [p.428] Seu jacies talos, victam ne paena sequatur, Damnosi facito sient tibi saepe ranes. Sive latrocinii sub imagine calculus ibit, Fac pereat vitro miles ab hoste tuus. (Ovid., De Arte am., lib. II, 203.)

Vers 8085-8126.

In gremium pulvis si fortè puellae Deciderit, digitis excuctentus erit. Et si nullus erit pulvis, tamen excute nullam. (Ovid., Ibid., lib. I, carm. 149.)

Vers 8170-8210. Roland, neveu de l'empereur Charles-Magne, se rompit une veine en sonnant de son cor, que l'on entendoit à plus de sept lieues, ce qui contribua autant à sa mort que la soif ardente qu'il ne put étancher, ayant trouvé que le ruisseau dans lequel il alloit puiser de l'eau avec son armet étoit tout rouge de sang. (Suite de Roland-le-Furieux.) Il mourut dans la vallée de Roncevaux, entre Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port, dans le royaume de Navarre. (Lantin de Damerey.)

Vers 8172-8212. Guenelon, Ganelon, ou Ganes. C'est dans les romans le nom d'un traître qui, pour de l'argent, livra l'armée des François à Marsille, [p.429] roi des Sarrazins, et fut cause de leur défaite à Roncevaux.

Charles-Magne, informé de cette trahison, envoya Ganelon à Aix-la-Chapelle, où il fut écartelé. (Du Haillan, Histoire des rois de France.)

Du Tillet, dans son Recueil des rois de France, page 261, édition de 1618, «raconte autrement l'avanture de Ganelon, dont il fait un archevêque de Sens, qui prit, par grande ingratitude, et contre son serment de fidélité, le parti de Louis, roi de Germanie, en l'invasion qu'il fit du royaume de France contre Charles-le-Chauve. Celui-ci l'accusa du crime de lèze-majesté au Concile de l'Eglise gallicane, assemblé de douze provinces au forsbourg de Toul en Lorraine, l'an 859, et de lui est tournée en proverbe «la trahison de Ganelon,» non de la défaite de Roncevaux, qui, comme récite Éghinard en la vie de Charles-Magne, advint par la charge que les Basques (lors appelés Gascons), étant en embûche, donnèrent à l'arrière-garde de l'armée de Charles-Magne, où véritablement moururent: Anséaume, maire du Palais; Eghard, grand-maître de France, et Rutland, amiral de Bretagne, lequel n'était neveu dudit Charles-Magne, car il n'eut qu'une soeur, madame Gisle de France, dès sa jeunesse religieuse. N'eurent les Basques que leur cupidité pour guide, sans intelligence dans l'armée des François; la surprinse fut pour l'avantage du lieu que lesdits Basques choisirent. La postérité ignorant l'infidélité dudit archevêque, et ayant le proverbe ancien, a composé la fable de Gannez, écrite ès romans.» (Lantin de Damerey.)

[p.430]

Vers 8296-8337.

Non habet undé suum paupertas pascat amorem. (Ovid., Remed, am., V. 749.)

Vers 8314-8354.

Felix quem faciunt aliena pericula cautum.

Vers 8315.

Vaillans hons suel estre clamés. Vaillant homme j'ai coutume d'être nommé.

Évidemment la version de Méon est mauvaise. Suel est la première personne de l'indicatif présent. La suite de la phrase prouve qu'il faudrait l'imparfait. Aussi préférons-nous la version des éditeurs des XVe et XVIe siècles, qui mettent:

Vaillans soulois estre clamés.

Vers 8463-8509. Pyrithoüs, fils d'Ixion, fut roi des Lapithes; il étoit ami intime de Thésée. Étant allé, accompagné de ce héros, pour enlever la femme du roi des Molossiens, ce prince, qui n'entendoit pas raillerie sur cet article, le fit dévorer par ses chiens.

[p.431]

J'ai vu Pyrithoüs, triste objet de mes larmes, Livré par ce barbare à des monstres cruels Qu'il nourrissoit du sang des malheureux mortels. (Racine, Phèdre, acte III; scène V.)

(Lantin de Damerey.)

Vers 8501-8547. Ce que Jehan de Meung remarque sur la foi qu'on doit ajouter aux témoignages des mendians est tiré du Digeste:

Testium fides diligenter examinanda est, ideoque explorandum est si conditio, etc. An locuples, vel egens sit velucri causâ quid facile admittat. (Lib. XXII, tit. 5, lege Julia.) Cavetur ne in reum testimonium dicere liceret qui, etc.; et qui palam quoestum faciet fuerit ve. (Lege eâdem.)

Lucri causa moveri egenus facile praesumitur. (Cicero pro Fonteio.)

En effet, une personne dans l'indigence est plus facile à corrompre que celle qui est riche. (Lantin de Damerey.)

Vers 8515-8562. Les galans qui ne voudront pas se ruiner auprès des femmes trouveront ici de quoi leur faire des présents à bon marché. Ovide, qui étoit un vieux routier en fait d'amour, apprend la manière de donner beaucoup et à peu de frais:

Nec dominam jubeo pretioso munere dones; Parva, sed è parvis callidus apta dato Dum bené dives ager, dum rasni pondere nutant, Afferat in calatho rustica dona pucri: [p.432] Rure suburbano poteris tibi dicere missa, Illa tibi in sacrâ sint licet emptu viâ. Afferat aut uvas, aut quas Amaryllis habebat; At nunc castantas, nunc amat illa nuces. (De Art. am., lib. II, 261.)

Voilà les présens de l'été. Il y a apparence que ceux de l'hiver n'étoient pas plus considérables. (Lantin de Damerey.)

Vers 8532-8578. Jorroises. Je crois qu'il ne faut point mettre de virgule après beloces ni après d'avesnes; en ce cas-là, le sens seroit: bouquet d'avoine qui vient dans les terres appelées jorroises. Les paysans en Bourgogne donnent le nom de boulée à des raisins attachés en boule, dont ils font des présens, pendant la vendange, aux gens de leur connoissance qui n'ont point de vignes; ainsi beloces, d'avesne, ou boulaces, comme je l'ai lu dans un manuscrit, signifieroit une poignée d'avoine avec sa paille, ramassée en une espèce de bouquet ou de boule. Les anciens disoient une boulée de clés, parce qu'alors elles étoient attachées par un cordon à une boule de bois. Cette explication de beloces n'est qu'une conjecture, mais je la crois soutenable, en ce que Jehan de Meung ayant parlé de prunes au vers 8528, il étoit fort inutile d'en parler quatre vers plus bas.

A l'égard de jorroises, où le manuscrit Bouhier met jorreuses, qui se rapporte à avoine, Du Cange, au mot joria, donne à entendre que c'est le nom d'une terre destinée à rapporter de la graine; ainsi, [p.433] avesnes, jorroises ou jorreuses seroient des avoines crues dans un champ propre pour cette espèce de graine. (Lantin de Damerey.)

Vers 8548-8594.

Biaux dons soustienneat maint bailli Qui fussent ore mal bailli.

Traduction littérale: «Beaux dons soutiennent maints baillis qui seraient aujourd'hui mal gardés ou mal-lotis.» Le jeu de mots est intraduisible. On peut interpréter ces vers de deux manières: «1° Beaux dons soutiennent maints baillis, maints juges, qui, sans eux, ne pourraient mener si grand train qu'ils font d'ordinaire;» «2° Beaux dons soutiennent les juges prévaricateurs qui, sans eux, seraient dès longtemps punis comme ils le méritent.» (P.M.)

Bailli, c'est-à-dire gardien. Le grand bailli et le sénéchal étaient une même chose, tous deux gardiens et conservateurs des biens du peuple, contre les vexations des juges ordinaires. On disoit aussi bail, et dans Ville-Hardouin on trouve bals, dans le même sens. Bailli vient de bajulus, par corruption de bailus et balius. (Lantin de Damerey.)

Vers 8556-8602.

Omnia sumpta ligant.

[p.434]

Vers 8579-8624.

Nec minor est virtus, quam quaerere, parta tueri. (Ovid., De Art. am., lib. II, 13.)

Vers 8595. Mal-feu, mal-fu, mah-flambe. «Que le mal-feu vous arde! que le mal-feu vous brûle!» Imprécation fort usitée dans les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, qui a tiré son origine d'une maladie épidémique dont les Parisiens furent attaqués sous Louis VI, en 1131, et que l'on nomma la maladie des ardents, et ensuite le charbon. Ceux qui en étoient attaqués mouroient sur le champ. On eut recours aux prières, et on porta processionnellement la châsse de sainte Geneviève à l'église de Notre-Dame; tous les historiens sont d'accord que cette relique, étant dans la rue Neuve-Notre-Dame, cette maladie cessa. En mémoire de ce miracle, on édifia au même endroit une église sous le nom de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qui fut érigée en paroisse. Elle fut détruite en 1747 et réunie en la paroisse de la Magdelaine, en la Cité. On fait la fête de la commémoration de ce miracle le 26 novembre. (Lantin de Damerey.)

[p.435]

Vers 8605-8649.

Unus Iberinoe vir sufficit? Ocyus illud Extorquebis, ut haec oculo contenta sit uno. (Juvénal, Satyre VI, v. 53.)

Vers 8664-8708. Besans, besens. C'étoient des pièces d'or de la valeur de dix sols, suivant l'évaluation faite par Du Cange, en parlant de la rançon de saint Louis, où il dit que le marc d'argent valoit huit besans en or, et quatre livres, ou quatre-vingt-dix sous en argent, d'où il résulte que chaque besant valoit dix sous. Cette monnoie étoit appelée ainsi parce qu'elle avoit commencé d'avoir cours dans la ville de Byzance. (Lantin de Damerey.)

Vers 8669-8712. A partir de ce vers jusqu'au vers 10011, ce passage a évidemment été rajouté après coup. Le lecteur est assez embarrassé, du reste, en retrouvant la suite des préceptes d'Ami, après 1331 vers de leçons buissonnières. On ne saurait attribuer ce passage à des copistes, puisque nous y trouvons le fameux distique qui faillit, suivant Thévet, coûter si cher à notre poète. Si cette anecdote n'est pas prouvée, elle fait supposer que jamais personne n'a songé à contester à Jehan de Meung la paternité de cette partie du Roman. Il en est de même du passage signalé à la note 31 du présent [p.436] volume. On verra, par ces deux exemples, combien maître Jehan mettait de négligence dans ces rajustements; nous verrons dans le volume suivant qu'il a poussé le sans-gêne jusqu'à intercaler un passage, à peu près de la taille des deux ci-dessus, au milieu même d'une phrase!

Vers 8701. Luz, brochet, du latin lucius. C'est le tyran des poissons; car il dévore, non seulement ceux d'une espèce différente de la sienne, mais les brochetons ses confrères n'échappent point à sa voracité.

Lucius est piscis, rex aique tyrannus aquarum,

dit l'école de Salerne.

Albert-le-Grand prétend que le brochet ne fait point de mal à la perche, à cause que les écailles de son dos sont trop piquantes; il veut même qu'il y ait entre ces deux poissons une espèce de sympathie, et que, lorsque le brochet a reçu quelque blessure, il va auprès de la perche qui le guérit en le touchant. (In: Commentario scholae Salernae.) (Lantin de Damerey.)

Vers 8704-8748. Graine. M. Francisque Michel traduit: cochenille. Ce qu'on appelle «graine de cochenille,» encore aujourd'hui, est l'insecte employé pour la teinture. Quoiqu'il existe, de tout temps, un insecte de la même famille (kermès) dont les Orientaux [p.437] et les Provençaux teignent les étoffes, l'usage de la cochenille ne fut importé du Mexique en Europe qu'au XVIe siècle, et nous pensons que la traduction de graine par cochenille, si savante qu'elle soit, est plus qu'aventurée ici.

Vers 8714-8716. Ces deux vers sont faux; ils ont un pied de trop. Du temps de Jehan de Meung «avoient» comptait pour trois pieds dans le corps du vers.

Vers 8769-8811.

Non bene conveniunt, nec in unâ sede movantur Majestas et amor. (Ovide, Métamorph., lib. II, v. 8 et 9.)

Vers 8796-8836. Male-semaine. C'est l'époque des menstruations de la femme.

Vers 8831-8877.

A cui parés-vous ces chastaignes?

Il nous a été impossible de rien découvrir sur l'origine et le sens de ce proverbe. Un instant cependant nous avons eu une lueur d'espoir, en lisant [p.438] la note de M. Francisque Michel, qui nous renvoyait au mot Chastaigne, dans ses Études de philologie comparée sur l'argot. Vite nous faisons l'acquisition de ce volume, et nous lisons: «Peler chastaignes, avoir du bien-être. Puis, ajoute l'auteur, l'expression: parer chastaignes, qui est peut-être plus ancienne, paraît avoir un autre sens.» Suivent, sans plus, les deux vers du Roman de la Rose où figure ce proverbe!

Vers 8855-8899. Nous avons eu un instant l'idée de conserver chapel et appel. Nous nous sommes, en fin de compte, arrêté à chapeau et appeau. En effet, chapel et chapeau sont à peu près synonymes, tandis qu'appel et appeau ont un sens trop tranché aujourd'hui pour pouvoir se mettre indifféremment l'un pour l'autre.

Vers 8867-8911. (Voir la note 18 du tome I.)

Vers 8886-8932. (Voir la note 39 du présent tome.)

Vers 8887-8935. Théophraste, natif d'Erèse. Il étoit fils de Mélanthe le Foulon. Il fut disciple de Leucippe, puis de Platon, et enfin d'Aristote. Il [p.439] s'attacha à ce dernier, et il devint son successeur au Lycée. Aristote lui changea son nom de Tyrtame en celui de Théophraste, à cause de son éloquence, qui avoit quelque chose de divin. Théophraste composa près de deux cents volumes, dont la plupart sont perdus. Voilà à peu près ce qu'en dit Diogène Laërce.

L'ouvrage le plus connu de Théophraste est son Traité des caractères, traduit par La Bruyère; ce sont eux qui ont servi de modèle à ceux qu'il a donnés sous le titre: Caractères de ce siècle, qui sont autant de satires contre les François, à l'imitation de Théophraste, qui n'avoit point épargné les Athéniens dans les portraits qu'il en avoit faits.

Dans l'édition de 1613, faite à Leyde, des oeuvres de Théophraste, on ne trouve point le Traité des noces, où Jehan de Meung a puisé la meilleure partie de ce qu'il a dit sur cette matière: c'est apparemment un de ces ouvrages qui ont été perdus. Jean de Sarrisbery, évêque de Chartres, en a fait mention dans son Polycraticon, lib. VIII, cap. XI, où il dit: Fertur authore Hieronimo, aureolus Theophrasti liber de Nuptiis, in quo quaerit an vir sapiens ducat uxorem; et cum dissinisset, si pulchra esset, si bene morata, si honestis parentibus orta; si ipse sanus et dives, sic sapientem aliquando inire matrimonium, statim intulit: Haec autem raro in nuptiis amcordant universa. Non est igitur uxor amenda sapienti. Théophraste en allègue les raisons, que l'auteur du Roman de la Rose a fort bien expliquées dans ce qu'il dit contre le mariage.

Les Romains, les Spartiates, les Grecs et Lycurgue ont pensé sur cet article tout autrement que Théophraste, puisque parmi eux il y avoit des récompenses pour ceux qui se marioient, et des peines [p.440] contre ceux qui passoient leur vie dans le célibat. (Voyez Alexandrum in Alexandro.) (Lantin de Damerey.)

Vers 8958-9004. Il est curieux de rapprocher ici Voltaire de son devancier. Dans le roman de l'Ingénu, la belle Saint-Yves meurt de douleur, ne pouvant surmonter la honte d'avoir obtenu la délivrance de son amant au prix de sa vertu. Elle lui avoue sa faute au moment d'expirer, et il s'écrie: «Qui? vous coupable! Non, vous ne l'êtes pas! Le crime ne peut être que dans le coeur; le vôtre est à la vertu et à moi.»

Vers 9038-9084.

Rara avis in terris, nigroque simillima cygno. (Juvénal, Satyr. VI, carm. 164.)

Vers 9043-9089.

....Tarpeium limen adora Pronus, et auratum Junoni coede juvencam; Si tibi contigerit capitis matrona pudici. (Ibit., carm. 47.)

Vache dorée. Avant de la conduire au sacrifice, les anciens lui doroient les cornes, sans doute pour la rendre plus précieuse à leurs divinités. (Lantin de Damerey.)

[p.441]

Vers 9069-9115.

....Uxorem, Posthume, ducis? Die quâ Tisiphone, quitus exagitare colubris? Ferre potes dominam salvis tot restibus ullam, Cùm pateant altae caligantesque fenestrae, Cùm tibi vicinum se praebeat Aemilius pons. (Satyra VI, vers. 28 et seq.)

Vers 9077-9123. Phoronée, second roi d'Argos, succéda à son père Inachus l'an du monde 1228, 1807 ans avant J.-C. Ce fut lui qui rassembla dans la ville d'Argos les Argiens dispersés, et leur donna des lois.

Le déluge d'Ogygès arriva de son temps. C'est le plus ancien roi grec dont l'histoire nous apprend quelque chose de certain. (Moréri.)

Vers 9091-9137. Pierre Abailart. Ses amours avec Héloïse n'ont pas moins contribué à le rendre célèbre dans l'histoire que sa profonde érudition, qui l'a mis au nombre des plus grands docteurs du XIIe siècle. Innocent II l'appeloit Magistrum Petrum, à cause de sa science.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, fit pour honorer la mémoire de ce savant homme une épitaphe dont voici les deux derniers vers:

[p.442]

Est satis in titulo, Petrus jacet Abeilardus, Cui soli patuit scibile quicquid erat.

Victime infortunée de l'amour et de ses ennemis, il mourut l'an 1142, le 21 avril, âgé de 63 ans. Il fut enterré à Saint-Marcel, abbaye située près de Châlons-sur-Saône. (Lantin de Damerey.)

NOTA. Son tombeau a été transféré de cette abbaye au Musée français, dans l'an VIII. (MéON.)

Vers 9164-9210. Saint Julien, surnommé l'Hospitalier, vivoit au IVe siècle; les pèlerins s'adressoient à lui pour avoir un bon gîte. La Fontaine, dans le conte intitulé: l'Oraison de saint Julien, a mis heureusement en oeuvre la confiance qu'on avoit en ce saint. (Lantin de Damerey.)

Vers 9166-9212. Saint Léonard, vulgairement appelé saint Liénard, mort vers le milieu du VIe siècle, près de Limoges, employoit à racheter les captifs le produit de la terre que lui avoit donnée Théodebert, roi d'Austrasie, à qui le Limousin obéissoit alors.

Vers 9177. Ataïne, querelle, chagrin, fâcherie, jalousie, animosité. Ataïneux, querelleur. Ataïner, quereller, chagriner, faire de la peine. Vient du grec ατη,[p.443] qui est le nom d'une déesse que l'on nomme en françois Atè. Elle est de l'invention d'Homère. C'est à elle qu'étoit confié le soin d'exciter parmi les hommes les noises et les querelles.

Rabelais s'en est souvenu dans ses Fanfreluches antidatées:

Maugré Até à la cuisse héronnière.

En Bourgogne, les paysans disent étener pour fatiguer jusqu'à l'excès, ce qui est une corruption d'ataïner. (Lantin de Damerey.)

Vers 9193. Druerie. Drue, au masculin dru, se prenoit autrefois pour féale, amie; mais du temps de saint Louis on prit ce terme en mauvaise part, et on l'appliqua aux amours déshonnêtes. On en fit autant du substantif druerie, qui signifioit: fidélité, amitié, courtoisie, amour, galanterie. Druë ou druhe, étoit aussi la même chose que jeune femme. Si quis puellam quae druhie dicitur, ad maritum in viâ adsalierit, et cum ipsa violenter Maechatus fuerit, viij denar. culpabilis judicetur. (Tit. 14, legis salicae, art. 10.) (Lantin de Damerey.)

Vers 9273-9321. Alcibiade, un des grands capitaines de la Grèce. Il fut le plus bel homme de son siècle; voilà pourquoi Jehan de Meung en fait mention. Ce qu'il en dit est pris du troisième livre de la Consolation de Boëce,[p.444] son auteur favori. Quod si ut Aristoteles ait linceis oculis homines uterentur, ut eorum visus obstentia penetrarent. Nonne introspectis visceribus illud Alcibiadis superficie pulcherrimum corpus, turpissimum videretur? (Lantin de Damerey.)

Vers 9288-9336.

Lis est formâ magna pudicitiae. (Ovid., Épist. XVI, carm. 288.)

Vers 9310. A vertus, traduction littérale, à force. M. Francisque Michel met à vertus une majuscule. On serait donc forcé de traduire: «Forcent Chasteté de servir à Vertu leur dame, qui a en horreur les honnêtes femmes.» Ce serait un contre-sens et une absurdité.

Vers 9364-9416.

Spectatum veniunt, veniunt specientur ut ipsae. (Ovid., De Art. am., lib. I, carm. 99.)

Vers 9465-9525. Saint Arnoult. Baillet, au tome II de la Vie des Saints, en admet trois qui portèrent ce nom. Le premier, contemporain de saint Remi, au VIe siècle, laissa, dit-on, sa femme vierge; elle étoit [p.445] nièce de Clovis. Saint Arnoult fit plusieurs pèlerinages, et fut enfin assassiné par des anciens valets de sa femme, irrités de ce qu'il lui avoit fait prendre le voile des vierges consacrées à Dieu. D'autres traditions portent que des voleurs, fâchés de ne lui avoir point trouvé d'argent, l'avoient battu cruellement, et qu'il étoit mort de ses blessures. On l'a mis au rang des martyrs, et l'Église célèbre sa fête, dans le diocèse de Reims, le 18 de juillet.

L'autre saint Arnoult, qui fut marié, vivoit vers l'an 580. Il avoit épousé une fille nommé Dode, dont il eut deux enfants. Elle prit dans la suite le voile dans un monastère de Trèves, et saint Arnoult mourut évêque de Metz, environ l'an 640.

Je ne prétends pas décider lequel de ces deux saints doit être le Seigneur des coux ou cocus. Peut-être Jehan de Meung a-t-il cru qu'il suffisoit d'être marié pour être de cette confrairie, et qu'en réduisant à l'acte la possibilité, une pareille hypothèse n'auroit rien d'absurde. Cet auteur étoit d'ailleurs assez prévenu contre le beau sexe, pour ne point aller chercher bien loin des explications à son passage.

Coquillart a pensé ainsi que Jehan de Meung sur le compte de saint Arnoult; voici comment il s'en explique au monologue des perruques:

Coquins, niays, sots, joquesus, Trop tost mariéz en substance, Seront tous menés au-dessus Le jour Sainct Arnoult à la dance.

Saint Vincent Ferrières n'adopte point le sentiment de Jehan de Meung sur le patron des cocus; car dans son sermon sur la luxure, il fait mention de deux autres en ces termes:

[p.446] Fuit mercator; et cùm ejus uxor esset mortua, venerunt amici et parentes ut darent sibi uxorem. Dixit eis quod nolebat, quia vel dabitis uxorem juvenem vel antiquam. Si juvenem habeam, spernet me cùm sim antiquus, et timeo quod faceret me de confratriâ sancti Cuculli: si autem antiquam accipiam, ego sum antiquus et calvus, et sic unus non poterit juvare aliam. Dixerunt amici: Compater, non curetis quia non dabimus vobis uxorem antiquam, sed juvenem; et si faciat vos de confratriâ cucullorum, facietis de confratriâ sancti Lucae. (Lantin de Damerey.)

Vers 9470-9530. Hurtebillier. Ce mot, dont le sens n'échappera à personne, ne pouvait se traduire que par un mot emprunté à l'argot de la populace. Nous avons cru prudent de le reproduire simplement. Au surplus, la racine en est fort douteuse. Doit-on voir dans hurtebillier un composé de hurter et de bille, hurter du bâton, de la verge? Cette version nous avait séduit tout d'abord, et nous avions mis: «Toutes se font recheviller.» Mais au dernier moment nous nous sommes décidé à conserver le mot de Jehan de Meung.

Notes in this chapter

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