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Le roman de la rose - Tome II

JEAN DE MEUNG (continued 2)

Reading edition

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Ne fais aux autres ni pourchasse 5725 Fors ce que tu veux qu'on te fasse, Et si tel tu voulais aimer, L'on te devrait quitte clamer. Voici l'amour qu'il te faut suivre, Hors lui nul homme ne doit vivre. Et c'est parce que le méchant Toujours va cet amour fuyant, Qu'en terre on établit le juge, Pour être et défense et refuge Du faible à qui l'on a forfait, Pour faire amender le méfait, Pour blâmer, punir ceux qui volent Leurs semblables et les violent, Les frappent pour les dépouiller, Qui pour cet amour renier, Par toutes sortes d'impostures, Soit apparentes, soit obscures, Font le mal par détraction Ou par fausse accusation. Telles gens il faut qu'on punisse. L'Amant. Ha! Par Dieu, dame, de Justice, Dont jadis fut si grand renom, Puisqu'aussi bien en parle-t-on Et que vous cherchez à m'instruire, Ne pourriez-vous un mot me dire? Raison. Dis, quel mot? L'Amant. Dame, simplement Daignez me faire un jugement

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D'Amors et de Justise ensemble: 5729 Lequiex vaut miex si cum vous semble? Raison. De quel Amor dis-tu? L'Amant. De ceste Où vous volés que ge me mete: Car cele qui s'est en moi mise Ne bé-ge pas à metre en juise. Raison. Certes, fox, bien en fais à croire, Mès se tu quiers sentence voire, La bonne amor miex vaut. L'Amant. Provés. Raison. Voulentiers voir. Quant vous trovés Deux choses qui sont convenables, Nécessaires et profitables, Cele qui plus est nécessoire, Vaut miex. L'Amant. Dame, c'est chose voire. Raison. Or te pren bien ci donques garde, La nature d'andeus esgarde;

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D'Amour et de Justice ensemble. 5753 Lequel vaut mieux, que vous en semble? Raison. Mais quel Amour dis-tu? L'Amant. Celui Que me conseillez aujourd'hui; Car l'amour qui remplit mon âme Onc ne saurais-je souffrir, dame, Que le missiez en jugement. Raison. Pauvre fol, tu voudrais vraiment En faire accroire à tout le monde. Puisque tu veux que je réponde: Le bon Amour vaut mieux. L'Amant. Prouvez. Raison. Bien volontiers. Quand vous trouvez Deux choses qui sont convenables, Nécessaires et profitables, La plus nécessaire vaut mieux. L'Amant. C'est, dame, fort judicieux. Raison. Or donc, à ceci prends bien garde, La nature des deux regarde.

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Ces deux choses où qu'els habitent, 5745 Sunt nécessaires et profitent. L'Amant. Voirs est. Raison. Dont di-ge d'eus itant, Que miex vaut la plus profitant. L'Amant. Dame, bien m'i puis accorder. Raison. Nel' te voil donc plus recorder; Mès plus tient grant nécessité Amors qui vient de charité, Que Justice ne fait d'assez. L'Amant. Prouvez, dame, ains qu'outre-passez. Raison. Volentiers. Bien te di sans feindre, Que plus est nécessaire et greindre Li bien qui par soi puet soffire; Par quoi fait trop miex à eslire, Que cil qui a mestier d'aïe: Ce ne contrediras-tu mie. L'Amant. Porquoi nel' faites-vous entendre, Savoir s'il i a que reprendre?

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Elles sont bonnes toutes deux 5771 Et profitables en tous lieux. L'Amant. C'est vrai. Raison. Mais, c'est incontestable, Meilleure est la plus profitable. L'Amant. Dame, soit, je le reconnais. Raison. Je n'y reviens plus désormais. Amour a Charité pour mère, Il est beaucoup plus nécessaire, Que Justice et plus fait besoin. L'Amant. Prouvez avant d'aller plus loin. Raison. Volontiers, je soutiens mon dire. Le bien qui par soi peut suffire Est plus nécessaire et plus grand; On fait mieux en le choisissant Que celui qui a besoin d'aide, Ce point encore me concède. L'Amant. Un exemple ouïr en voudrais, Pour voir si vous l'accorderais.

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Ung exemple oïr en vorroie, 5763 Savoir s'accorder m'i porroie. Raison. Par foi quant d'exemple me charges, Et de pruéves, ce sont grans charges; Toutevois exemple en auras, Puisque par ce miex le sauras. S'uns hons puet bien une nef traire Sans avoir d'autre aïe afaire, Que jà par toi bien ne trairoies, Trait-il miex que tu ne feroies? L'Amant. Oïl, dame, au mains au chaable. Raison. Or pren ci donques ton semblable: Et si soies bien entendans, Se Justice dormoit gisans, Si seroit Amors soffisant, Que tu vas ci moult despisant, A mener bele vie et bonne, Sans justicier nule personne; Mès sans Amors Justice, non, Por ce Amors a meillor renon. L'Amant. Provés-moi ceste. Raison. Volentiers: Or te taiz donc endementiers.

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Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789 Qui sait s'il n'est rien à reprendre? Raison. Or soit, exemples en auras, Puisque mieux ainsi le sauras. Mais ces preuves dont tu me charges, Sais-tu que ce sont grandes charges? L'homme qui pourrait un vaisseau, Sans aide, seul tirer sur l'eau, Chose que tu ne saurais faire, Est-il plus fort que toi? L'Amant. Oui, chère, A tirer le câble, s'entend. Raison. Eh bien, ce même exemple prend Et tâche à saisir ma pensée. Si Justice était trépassée, Seul Amour serait suffisant, L'Amour que tu vas dédaignant, A mener belle vie et bonne Sans condamner nulle personne; Mais sans Amour Justice non. Donc Amour a meilleur renom. L'Amant. Prouvez-le. Raison. C'est chose facile; Mais laisse-moi parler tranquille.

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Justice qui jadis regnoit,5785 Où tens que Saturne vivoit, Cui Jupiter copa les coilles Ausinc cum se fussent andoilles, (Moult ot cil dur filz et amer) Puis les geta dedens la mer, Dont Venus la déesse issi, Car li Livres le dit ainsi: S'ele iert en terre revenuë, Et fust autresinc bien tenuë Au jor-d'ui cum elle estoit lores, Si seroit-il mestier encores As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent, Combien que Justice gardassent: Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire, Justice en feroit trop destruire; Mais se les gens bien s'entr'amoient, Jamès ne s'entreforferoient, Et puis que forfait s'en iroit, Justice de quoi serviroit? L'Amant. Dame, ge ne sai pas de quoi. Raison. Bien t'en croi: car pésible et coi Tretuit cil du monde vivroient, Jamès roi ne prince n'auroient; Ne seroit baillif, ne prevost, Tant seroit li pueple dévost. Jamès juge n'orroit clamor: Dont di-ge que miex vaut Amor Simplement que ne fait Justice, Tant aille-ele contre malice,

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Justice qui jadis régnait 5811 Au temps que Saturne vivait, Dont Jupiter coupa les couilles, Ainsi que de simples andouilles, (Un fils bien dur, ce Jupiter!) Et les jeta dedans la mer, D'où naquit Vénus la déesse, C'est l'histoire qui le professe: Si donc Justice revenait Et si chacun la respectait Comme en cet âge mémorable, Encore, c'est indiscutable, Les hommes devraient-ils s'aimer Tout en la faisant estimer; Car Amour mort, il faut le dire, Justice en ferait trop détruire. Mais si les gens bien s'entr'aimaient, Oncques ne s'entreforferaient, Et quand serait parti le vice, A quoi donc servirait Justice? L'Amant. Dame, je ne sais pas à quoi. Raison. Je te crois; car paisible et coi Tout le monde vivrait sur terre; De rois, de princes n'auriez guère, Non plus ni bailli ni prévôt, Tant le peuple serait dévot; Jamais juge n'aurait de cause. Donc Amour est meilleure chose Que Justice tout simplement, Combien qu'elle aille réprimant

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Qui fu mere des seignories 5815 Dont les franchises sunt péries. Car se ne fust mal et péchiés Dont li mondes est entechiés, L'en n'éust onques roi véu, Ne juge en terre congnéu. Si se pruevent-il malement, Qu'il déussent premierement Trestout avant eus justicier, Puisqu'en se doit en eus fier; Et loial estre et diligent, Non pas lasche, ne négligent, Ne convoiteus, faus, ne faintis Por faire droiture as plaintis: Mès or vendent les jugemens, Et bestornent les erremens, Et taillent et cuellent et saient, Et les povres gens trestout paient. Tuit s'efforcent de l'autrui prendre: Tex juge fait le larron pendre, Qui miex déust estre pendus, Se jugement li fust rendus Des rapines et des tors fais Qu'il a par son pooir forfais.

XXXVI Comment Virginius plaida Devant Apius, qui jugea Que sa fille à tout bien taillée, Fust tost à Claudius baillée. Ne fist bien Apius à pendre, Qui fist à son serjant emprendre

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Le Mal, père des seigneuries, 5841 Dont les franchises sont péries. Car sans le Mal ni le Péché, Dont tout le monde est entaché, On n'eût jamais vu roi sur terre Ni de justice régulière. Car les juges premièrement Se conduisent si malement Qu'ils se devraient juger soi-même, S'ils veulent que chacun les aime, Être loyaux et diligents, Non pas lâches ni négligents, Ni faux, ni rongés d'avarice Et faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, Ils renversent les errements, Ils cueillent, rognent et taillent, Et pauvres gens leur argent baillent. Ils ne songent qu'à rapiner, Et tel on entend condamner Un larron, qu'on dût plutôt pendre, Si jugement on voulait rendre Des rapines et des torts faits Qu'il a par son pouvoir forfaits.

XXXVI Comment Virginius plaida Devant Appius qui jugea Que sa fille si bien taillée Fût tôt à Claudius baillée. La corde Appius valait-il, Quand il poussait son agent vil

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Par faus tesmoings, fauce querele 5845 Contre Virgine la pucele[29], Qui fu fille Virginius, Si cum dist Titus Livius Qui bien set le cas raconter, Por ce qu'il ne pooit donter La pucele qui n'avoit cure Ne de li, ne de sa luxure. Li ribaus dist en audience: Voir image Sire juges, donnés sentence Por moi, car la pucele est moie; Por ma serve la proveroie Contre tous ceus qui sunt en vie: Car où qu'ele ait esté norrie, De mon ostel me fu emblée Dès-lors, par poi, qu'ele fu née, Et baillie à Virginius. Si vous requier, sire Apius, Que vous me délivrés ma serve, Car il est drois qu'ele me serve, Non pas celi qui l'a norrie: Et se Virginius le nie, Tout ce sui-ge prest de prover, Car bons tesmoings en puis trover. Ainsinc parloit li faus traïstre Qui du faus juge estoit menistre; Et cum li plais ainsinc alast, Ains que Virginius parlast, Qui tout estoit prest de respondre Por ses aversaires confondre, Juga par hastive sentence Apius que, sans atendence, Fust la pucele au serf renduë. Et quant la chose a entenduë

Illustration: Li ribaus dist en audience...
Illustration: Li ribaus dist en audience...

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Par faux témoins, par félonie, 5871 Contre la belle Virginie[29b], La fille de Virginius, Si j'en crois Titus-Livius Qui cet événement rappelle, Ne pouvant dompter la pucelle Qui cet infâme méprisait Et sa luxure repoussait? Claudius dit à l'audience: Juge, donnez pour moi sentence, Car je puis prouver comme quoi Cette jeune esclave est à moi Contre tous ceux qui sont en vie; Car où qu'elle ait été nourrie, Je déclare, sire Appius, Qu'elle fut à Virginius, Quand on me l'eut prise, donnée, En mon hôtel à peine née. Cette esclave que l'on me doit Faites-moi rendre, c'est mon droit, Par cet homme qui l'a nourrie; Et si Virginius le nie, Je suis prêt à vous le prouver, Car bons témoins en puis trouver. Ainsi déposait ce faux traître Au juge son infâme maître. Heureux qu'ainsi tout se passât, Sans que Virginius parlât Qui s'apprêtait à lui répondre Pour son adversaire confondre, Lors Appius hâtivement Jugea qu'immédiatement Fût la pucelle au serf rendue. Aussitôt la chose entendue,

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Li bons prodons devant nommés, 5879 Bons chevaliers, bien renommés, C'est assavoir Virginius, Qui bien voit que vers Apius Ne puet pas sa fille deffendre, Ains li convient par force rendre, Et son cors livrer à hontage, Si change honte por damage Par merveilleus apensement, Se Titus-Livius ne ment.

XXXVII Comment après le jugement Virginius hastivement A sa fille le chief couppa, Dont de la mort point n'échappa; Et mieulx ainsi le voulut faire, Que la livrer à pute affaire; Puis le chief presenta au juge Qui en escheut en grant déluge. Car il par amors, sans haïne, Voir image A sa belle fille Virgine Tantost a la teste copée, Et puis au juge présentée Devant tous en plain consistoire; Et li juges, selonc l'estoire, Le commanda tantost à prendre Por li mener ocir ou pendre. Mès ne l'occit ne ne pendi, Car li pueples le deffendi Qui fu tous de pitié méus, Si tost cum li fais fu séus;

Illustration: Car il par amors, sans haïne...
Illustration: Car il par amors, sans haïne...

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Ce vaillant ci-devant nommé, 5905 Bon chevalier, bien renommé, C'est le père de Virginie, Voyant que sa fille chérie Contre Appius ne peut sauver, Mais que par force il doit livrer Ce corps si cher à la luxure, Le deuil préfère à la souillure Dans un sublime égarement, Si Titus-Livius ne ment.

XXXVII Comment après le jugement Virginius hâtivement A sa fille coupe la tête, Aimant bien mieux la perdre honnête Que la livrer au déshonneur De son hideux persécuteur, Puis cette tête apporte au juge Qui succombe en un grand déluge. Car sans haine, mais par amour, A sa fille ravit le jour Virginius, et cette tête Sanglante aux pieds du juge jette, En plein forum, aux yeux de tous. L'histoire dit que de courroux Le juge ordonna de le prendre Pour le mener occire ou pendre. Il ne fut occis ni pendu, Mais par la foule défendu, Qui de pitié se lève émue Sitôt que la chose est connue,

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Puis fu por ceste mesprison 5909 Apius mis en la prison, Et là s'occist hastivement Ains le jor de son jugement; Et Claudius li chalengieres Jugiés fu à mort comme lieres, Se ne l'en éust respitié Virginius par sa pitié, Qui tant volt li pueple proier, Qu'en essil le fist envoier, Et tuit cil condampnés morurent Qui tesmoingz de la cause furent. Briefment juges font trop d'outrages, Lucan redit, qui moult fu sages[30], C'onques vertu et grant pooir Ne pot nus ensemble véoir; Mès sachent que s'il ne s'amendent, Et ce qu'il ont mal pris ne rendent, Li poissans juges pardurables En enfer avec les diables Lor en metra où col les las. Ge n'en met hors rois ne prélas, Ne juge de quelconque guise, Soit séculier, ou soit d'église; N'ont pas les honors por ce faire, Sans loier doivent à chief traire Les quereles que l'en lor porte, Et as plaintis ovrir la porte, Et oïr en propres personnes Les quereles faulses ou bonnes. N'ont pas les honors por noiant, Ne s'en voisent jà gorgoiant, Qu'il sunt tui serf au menu pueple, Qui le païs acroist et pueple,

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Et pour sa noire trahison 5935 Conduit Appius en prison, Où sans attendre sa sentence Il mit fin à son existence; Et Claudius cet imposteur Eût péri comme un vil voleur, Si Virginius n'eût sa vie Sauvé de la foule en furie. Tant le peuple il vint supplier Qu'en exil le fit envoyer; Mais tous par supplice moururent Ceux qui témoins au procès furent. Bref les juges sont trop pervers. Le grand Lucain dit en ses vers[30b] Que Vertu jamais et Puissance N'ont ensemble fait alliance. Mais s'ils n'amendent leurs péchés, S'ils gardent ces biens arrachés Par le vol, le juge suprême En enfer par Satan lui-même Leur fera meure au col ses lacs. Je n'excepte rois ni prélats, Ni juges de quelconque guise, Soit séculier ou soit d'Église. Nous ne les comblons pas d'honneurs Pour exploiter comme voleurs Les querelles qu'on leur apporte, Ou fermer aux plaignants leur porte; Mais pour en personne juger Procès sincère ou mensonger. Ils sont les serfs du menu peuple Qui le pays accroît et peuple, Et n'a pas voulu les charger D'honneurs pour voir se rengorger

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Et li font seremens et jurent 5943 De faire droit tant comme il durent. Par eus doivent cil en pez vivre, Et cil les maufaitors porsivre, Et de lor mains les larrons pendre, S'il n'estoit qui vosist emprendre Por lor personnes tel office, Puisqu'il doivent faire justice. Là doivent metre lor ententes, Por ce lor baille-l'en les rentes. Ainsinc au pueple le promistrent Cil qui premiers les honors pristrent. Or t'ai, se bien l'as entendu, Ce que tu m'as requis, rendu, Et les raisons as-tu véuës Qui me semblent à ce méuës. L'Amant. Dame, certes bien me paiés, Et ge m'en tiens bien apaiés, Comme cil qui vous en merci; Mès or vous oï nomer ci, Si cum moi semble, une parole Si esbaléurée et fole, Que qui vodroit, ce croi, muser A vous emprendre à acuser, L'en n'i porroit trover deffenses. Raison. Bien voi, fet-ele, à quoi tu penses; Une autre fois quant tu vorras, Excusacion en orras, S'il te plaist à rementevoir.

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Ces sots qui par serments lui jurent 5969 D'écouter ceux qui les adjurent. Chacun par eux doit vivre en paix; Ils doivent punir les forfaits Et de leurs mains les larrons pendre, Si nul ne voulait l'entreprendre Et pour les remplacer s'offrir, Car Justice doit d'eux venir. Voilà ce qu'au peuple promirent Ceux qui premiers les honneurs prirent, Tel est leur devoir, s'il vous plaît, Pour ce des rentes on leur fait. Or te fis, si voulus l'entendre, Ce que tu demandais, comprendre, Et les raisons t'ai rassemblé Qui les meilleures m'ont semblé. L'Amant. Certes oui, dame; en conscience, Comptez sur ma reconnaissance, Et je vous dis cent fois merci. Pourtant vous m'avez dit ici, Comme il me semble, une parole Si inconséquente et si folle, Que si je voulais m'arrêter A vous confondre et réfuter, Vous n'y sauriez trouver défenses. Raison. Je sais, dit-elle, à quoi tu penses. Une autre fois, quand tu voudras, Mon excuse tu entendras S'il te convient que j'y revienne.

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L'Amant. Dont le ramentevrai-ge voir, 5972 Dis-ge cum remembrans et vistes, Par tel mot cum vous le déistes, Si m'a mes mestres deffendu (Car ge l'ai moult bien entendu), Que jà mot n'isse de ma boiche Qui de ribaudie s'aproiche; Mès dès que je n'en suis faisierres, J'en puis bien estre recitierres: Si nommerai le mot tout outre: Bien fait qui sa folie moustre A celi qu'il voit foloier. De tant vous puis or chastoier; Si aparcevrés vostre outrage, Qui vous faigniés estre si sage. Raison. Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre; Mès de ce me restuet deffendre, Que tu de haïne m'oposes; Merveille est comment dire l'oses. Sés-tu pas qu'il ne s'ensieut mie, Se leissier veil une folie, Que faire dole autel ou graindre, Ne por ce se ge veil estaindre La fole amor à quoi tu bées, Commans-ge por ce que tu hées[31]? Ne te sovient-il pas d'Oraces Qui tant ot de sens et de graces? Oraces dist, qui n'est pas nices, Quant li fol eschivent les vices[32],

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L'Amant. Céans donc je vous y ramène. 5998 Or m'a mon maître défendu (Car je l'ai moult bien entendu) Qu'oncques ne sorte de ma bouche Mot qui chose honteuse touche, Comme vous fîtes à l'instant; Il m'en souvient parfaitement. Mais dès que je n'en suis pas cause, Bien puis-je répéter sans glose Et dire franchement le mot. Il est plaisant de voir un sot Narguer d'un autre la sottise. Droit est qu'autant à vous j'en dise Qui si sage vous déclarez, Vos excès lors apercevrez. Raison. Je crois, me dit-elle, comprendre; Mais je saurai bien me défendre A la haine de te pousser. Comment oses-tu le penser? De peur d'une sottise faire, Crois-moi, ce n'est pas nécessaire D'en faire une autre ou pis encor. Si j'ai dit d'éteindre d'abord Cette folle amour qui t'entraîne, Est-ce te commander la haine[31b]? Horace a dit, qui n'est pas sot: Le fol qui veut fuir un défaut Retombe dans l'excès contraire Et pire encore est son affaire[32b].

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Il se tornent à lor contraire; 6001 Si n'en vaut pas miex lor affaire. Amors ne voil-ge pas deffendre Que l'en n'i doie bien entendre, Fors que cele qui les gens blece; Por ce se ge deffens ivrece, Ne voil-ge pas deffendre à boivre: Ce ne vaudroit ung grain de poivre. Se fole largesce devée, L'en me tendroit bien por desvée, Se ge commandoie avarice: Car l'une et l'autre est trop grant vice; Ge ne fais pas tes argumens. L'Amant. Si faites voir. Raison. Par foi, tu mens. Jà ne te quier de ce flater, Tu n'as pas bien, por moi mater, Cerchiés les livres anciens, Tu n'es pas bons logiciens. Ge ne lis pas d'amors ainsi, Onques de ma bouche n'issi Que nule riens haïr doie-en, L'en i puet bien trover moien; C'est l'amor que j'aim tant et prise, Que ge t'ai por amer aprise. Autre amor naturel i a Que Nature ès bestes créa, Par quoi de lor faons chevissent, Et les aleitent et norrissent.

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Cet esprit sage et délié 6027 Est-il à ce point oublié? Avant tout, cherche à bien comprendre: L'amour que je te veux défendre, C'est celui qui blesse les gens, Et si l'ivresse je défends, Je ne défends certes de boire, Ce serait par trop dérisoire. Folle largesse est un défaut, Mais il serait encor plus sot A moi de louer l'avarice, Car l'une et l'autre est trop grand vice; Je ne fais pas tels arguments. L'Amant. Si fait, dame. Raison. Ma foi, tu mens. Crois-tu que tu me déconcertes? Ce n'est pas pour te flatter, certes, Mais tu connais peu les anciens; C'était meilleurs logiciens. Tel amour je ne veux élire, Jamais ma bouche n'osa dire Que l'on haït aucunement; Mais on peut aimer autrement De l'amour que tant j'aime et prise Et que je t'ai naguère apprise. Autre amour naturel y a Que Nature aux bêtes donna, Par quoi leur faons bas elles mettent, Les nourrissent et les allaitent.

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De l'amor dont ge tiens ci conte 6029 Se tu vués que ge te raconte Quex est le defenissemens, C'est naturex enclinemens De voloir garder son semblable Par entencion convenable, Soit par voie d'engendréure, Ou par cure de norreture. A ceste amor sunt près et prestes Ausinc li home cum les bestes. Ceste amor, combien que profite, N'a los, ne blasme, ne merite; Ne font à blasmer, n'a loer, Nature les i fait voer. Force lor fait, c'est chose voire, N'el n'a sor nul vice victoire; Mès sans faille, s'il nel' faisoient, Blasme recevoir en devroient. Ausinc cum quant uns hons menguë, Quel loenge l'en est déuë? Mès s'il forjuroit le mengier, L'en le devroit bien ledengier. Mès bien sai que tu n'entens pas A ceste amor, por ce m'en pas: Moult as empris plus fole emprise De l'amor que tu as emprise; Si la te venist miex lessier, Se de ton preu vués apressier. Neporquant si ne voil-ge mie Que tu demores sans amie; Met, s'il te plaist, à moi t'entente. Sui-ge pas bele dame et gente, Digne de servir un prodomme, Et fust emperere de Romme?

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De cet amour tout bestial, 6055 Quel est le but pour l'animal? Inspiré par je ne sais quelle Passion toute naturelle, Il n'a point d'autre intention Que, par la reproduction, Par les soins et par la tendresse, De perpétuer son espèce. A cet amour sont tous enclins Les animaux et les humains, Et cet amour, quoiqu'il profite, Blâme ou louange ne mérite Et n'est bon ni mauvais, ma foi; De Nature à eux cette loi S'impose, et puis il est notoire Que sur nul vice il n'a victoire; Mais bien plus, s'ils ne le faisaient, Blâme recevoir en devraient. Par exemple l'homme qui mange Mérite-t-il une louange? Mais si manger il refusait, A bon droit on le blâmerait. Ce n'est pas l'amour que pourchasse Ton coeur, j'espère; donc je passe. Plus folle entreprise as conçu Par cet amour qui t'a déçu; Aussi laisse-le, je t'engage; Pour ton honneur c'est le plus sage. N'en conclus pas que ton devoir Soit de ne point d'amie avoir. De moi veux-tu pour ton amante? Suis-je pas belle dame et gente, Digne du plus noble seigneur, Fût-il de Rome l'empereur?

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Si veil t'amie devenir; 6063 Et se te vués à moi tenir, Sés-tu que m'amor te vaudra Tant, que jamès ne te faudra Nule chose qui te conviengne Por meschéance qui t'aviengne? Ains te verras si grant seignor, C'onc n'oïs parler de greignor. Ge ferai quanque tu vorras, Jà si haut voloir ne porras, Mès que sans plus faces mes euvres; Jà ne convient qu'autrement euvres. Si auras en cest avantage Amie de si haut parage, Qu'il n'est nule qui s'i compere. Fille sui Diex le sovrain pere Qui tele me fist et forma: Regarde ci quele forme a, Et te mire en mon cler visage; Onques pucele de parage N'ot d'amer tel bandon cum gié, Car j'ai de mon pere congié De faire ami et d'estre amée; Jà n'en serai, ce dit, blasmée, Ne de blasme n'auras-tu garde, Ains t'aura mes peres en garde, Et norrira nous deus ensemble. Dis-ge bien? respon, que t'en semble? Li Diex qui te fait foloier Sieust-il ses gens si bien poier? Lor apareille-il si bon gages As fox dont il prent les hommages? Por Diex, gar que ne me refuses. Trop sunt dolentes et confuses

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Eh bien, je veux être ta mie; 6089 Si tu veux me donner ta vie, Mon amour te profitera Tant, qu'onques ne te manquera Nulle chose qui te convienne, Pour infortune qui t'advienne. Tu te verras plus grand seigneur Que le plus puissant empereur, Et si haut que ton coeur aspire, Je ferai tout ce qu'il désire; Mais il faudra ma volonté Toujours faire avec loyauté. Alors tu auras en partage Amante de si haut parage, Qu'il n'en est point à comparer. Je suis, tu ne dois l'ignorer, La fille du Souverain Père, De Dieu, qui se plut à me faire Et belle et bonne comme lui. Regarde-le, mon tendre ami, Et te mire en mon clair visage; Oncques fille de haut parage N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai, Car de mon père j'ai congé D'ami choisir et d'être aimée Et jamais n'en serai blâmée; Nul non plus ne te blâmera, Mais en sa garde nous tiendra Mon père tous les deux ensemble. Dis-je bien? Réponds, que t'en semble? Le Dieu qui te fait tant crier, Sait-il si bien ses gens payer, Et donne-t-il de si bons gages A ceux dont il reçoit hommages?

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Puceles qui sunt refusées, 6097 Quant de prier ne sunt usées, Si cum tu méismes le prueves Par Equo, sans querre autres prueves. L'Amant. Or me dites donques ainçois, Non en latin, mais en françois, De quoi volés que je vous serve. Raison. Sueffre que ge soie ta serve, Et tu li miens loiaus amis: Li Diex lairas qui ci t'a mis, Et ne priseras une prune Toute la roë de Fortune. A Socrates seras semblables[33], Qui tant fu fers et tant estables, Qu'il n'ert liés en prospérités, Ne tristes en aversités. Tout metoit en une balance, Bonne aventure et meschéance, Et les faisoit égal peser, Sans esjoïr et sans peser: Car de chose, quelqu'ele soit, N'ert joianz, ne ne l'en pesoit. Ce fu cis, bien le dit Solin[34], Qui par les respons Apolin Fu jugié du mont li plus sages. Ce fu cis à qui li visages, De tout quanque li avenoit, Tous jors en ung point se tenoit:

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Pour Dieu, ne me refuse pas, 6123 Car trop dolentes sont, hélas! Pucelles qui sont repoussées, Quant elles se sont abaissées A prier; tu connais le sort D'Écho; souviens-toi de sa mort. L'Amant. Pourquoi tout ce latin, ma chère? En bon français soyez plus claire. Dites, que voulez-vous de moi? Raison. Que je sois ta servante, et toi Mon loyal ami. La Fortune, Crois-moi, ne vaut pas une prune. N'hésite pas un seul instant, Laisse ce Dieu si malfaisant, Au bon Socrate sois semblable[33b], Qui fut si constant et si stable, Ni gai dans la prospérité Ni triste dans l'adversité. Il mettait tout dans la balance, Bonne aventure et male chance, Les faisait égales peser Sans se plaindre et sans s'abuser. Quoi qu'il arrivât, nulle chose Ne le rendait gai ni morose. Ce fut lui, comme dit Solin[34b], Qui fut d'Apollon Pithyen Jugé du monde le plus sage; Car c'était lui dont le visage Dans l'heur et dans l'adversité Conservait sa sérénité.

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N'onc cil mué ne le troverent 6125 Qui par ceguë le tuerent, Por ce que plusors diex nioit, Et en ung sol Diex se fioit, Et préeschoit qu'il se gardassent Que par plusors diex ne jurassent, Eraclitus[35], Diogenés Refurent de tiex cuers, que nés Por povreté, ne por destrece Ne furent onques en tristece: Tuit fers en ung propos sotindrent Tous les meschiés qui lor avinrent. Ainsinc feras tant seulement, Ne me sers jamès autrement. Gar que Fortune ne t'abate, Comment qu'el te tormente et bate: N'est pas bons luitieres, ne fors, Quant Fortune fait ses efforts, Et le vuet desconfire ou batre, Qui ne se puet à li combattre. L'en ne s'i doit pas lessier prendre, Mès viguereusement deffendre. Si set-ele si poi de luite, Que chascuns qui contre li luite, Soit en palès, soit en femier, La puet abatre au tour premier. N'est pas hardis qui riens la doute, Car qui sauroit sa force toute, Et bien la congnoistroit sans doute, Nus qui de gré jus ne se boute, Ne puet à son jambet chéoir. Si rest moult grant honte à véoir D'omme qui bien se puet deffendre, Quant il se lesse mener pendre.

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Et point changé ne le trouvèrent 6153 Ceux qui par poison le tuèrent, Plusieurs dieux parce qu'il niait Et dans un seul Dieu se fiait, Et leur prêchait qu'ils se gardassent Que par plusieurs dieux ne jurassent. Tel Héraclite avait le coeur[35b], Et Diogène le penseur, Qui pour pauvreté ni détresse Oncques ne furent en tristesse. Tous deux soutinrent sans faillir Les coups qui les venaient férir. Que la Fortune ne t'abatte Combien qu'elle t'assaille et batte; Mais comme eux fais exactement, Ne me sers jamais autrement. Il est sans courage et sans force, Lorsque la Fortune s'efforce De le battre et jeter à bas, Celui qui ne se défend pas; On ne doit pas s'y laisser prendre, Mais avec vigueur se défendre. Du reste, elle est pauvre lutteur; Celui qui brave sa fureur, Soit en palais, soit en chaumière, Au premier tour peut la défaire. L'homme est lâche qui d'elle a peur, Car s'il connaissait sa vigueur, Au lieu de tomber sans défense, Son croc en jambe d'assurance Bien saurait-il braver sans choir. C'est en effet grand' honte à voir L'homme qui se pourrait défendre, Quand il se laisse mener pendre.

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Tort auroit qui l'en vorroit plaindre, 6159 Qu'il n'est nule peresce graindre. Garde donc que jà riens ne prises Ne ses honors, ne ses servises.

XXXVIII Comment Raison monstre à l'Amant Voir image Fortune la Roë tournant, Et lui dit que tout son pouvoir, S'il veult, ne le fera douloir. Lesse-li sa roë torner, Qu'el torne adès sans séjorner, Et siet où milieu comme avugle: Les uns de richeces avugle, Et d'onors et de dignités; As autres donne povretés, Et quant li plaist tout en reporte; S'est moult fox qui s'en desconforte, Et qui de riens s'en esjoïst, Puis que deffendre s'en poïst: Car il le puet certainement Mès qu'il le vueille seulement. D'autre part, si est chose expresse, Vous faites Fortune déesse, Et jusques où ciel la levés, Ce que pas faire ne devés; Qu'il n'est mie drois ne raison Qu'ele ait en paradis maison; Et n'est pas si bien éureuse, Ains a maison trop périlleuse. Une roche est en mer séans, Moult parfont où milieu léans,

Illustration: Comment Raison monstre à l'Amant...
Illustration: Comment Raison monstre à l'Amant...

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Il n'est à plaindre, en vérité, 6187 Je ne sais pire lâcheté. Crois-moi, méprise ses caprices Et ses honneurs et ses services.

XXXVIII Comment Raison montre à l'Amant Fortune et son disque tournant, Et lui dit qu'est bien peu de chose Son pouvoir à qui braver l'ose. Laisse-la son disque tourner, Qu'elle tourne sans séjourner Debout dessus comme un aveugle. Les uns de richesse elle aveugle, D'honneur et de prospérité, Aux autres donne pauvreté Et quand il lui plaît tout remporte. Bien fol est qui s'en déconforte, Et qui de rien s'en éjouit, Puisqu'il peut braver son dépit; Car il le peut sans aucun doute, Il n'a qu'à le vouloir. Écoute: Vous agissez en insensés, Quand jusqu'au ciel vous exhaussez Cette Fortune et par simplesse Vous en faites une déesse; Car il n'est ni droit ni raison Qu'elle ait en Paradis maison. Elle n'est pas si bienheureuse, Mais a maison trop périlleuse. En pleine mer énorme et droit Sur un gouffre sans fond, on voit

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Qui sus la mer en haut se lance, 6189 Contre qui la mer grouce et tance: Li flots la hurtent et débatent, Et tous jors à li se combatent, Et maintes fois tant i cotissent[36], Que toute en mer l'ensevelissent. Aucunes fois se redespoille De l'iaue qui toute la moille, Si cum li flos arrier se tire, Dont saut en l'air et si respire; Mès el ne retient nule forme, Ainçois se transmuë et reforme, Et se desguise et se treschange, Tous jors se vest de forme estrange; Car quant ainsinc apert par air, Les floretes i fait parair, Et cum estoiles flamboier, Et les herbetes verdoier Zephirus, quant sur mer chevauche; Et quant bise resoufle, il fauche Les floretes et la verdure A l'espée de sa froidure, Si que la flor i pert son estre Si-tost cum el commence à nestre. La roche porte un bois doutable[37], Dont li arbre sunt merveillable: L'un est brehaigne et riens ne porte, L'autre en fruit porter se déporte; L'autre de foillir ne refine, L'autre est de foilles orphenine; Et quant l'un en sa verdor dure, Les plusors i sunt sans verdure; Et quant se prent l'une à florir, A plusors vont les flors morir;

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Un rocher se dresser sur l'onde 6217 Qui tout autour mugit et gronde. Les flots tumultueux, roulants, Incessamment battent ses flancs Et quelquefois si haut bondissent Que tout en mer l'ensevelissent. Quelquefois, secouant le flot Qui l'envahit et qui bientôt Retombe et vaincu se retire, Fier il se redresse et respire. Mais toujours il change d'aspect, Toujours se déguise et revêt Soudain une nouvelle forme, Toujours se mue et se transforme. Sitôt qu'il reparaît sur l'eau, Les fleurs de pointer aussitôt Ainsi qu'étoiles scintillantes Emmi les herbes verdoyantes, Zéphir en mer de chevaucher. Mais bientôt Bise vient faucher Les fleurettes et la verdure Sous le tranchant de sa froidure, Et les fleurs toutes de mourir Au moment de s'épanouir. Ce roc porte un bois redoutable Et d'une essence inexplicable. Tel arbre étend ses rameaux verts, L'autre ses bras maigres et clairs; L'un est stérile et rien ne porte, L'autre a des fruits de toute sorte. Quand l'un veut se prendre à fleurir, On en voit plusieurs dépérir; Si l'un se couvre de verdure Maints autres perdent leur parure,

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L'une se hauce, et ses voisines 6223 Se tiengnent vers la terre enclines; Et quant borjons à l'une viennent, Les autres flestries se tiennent. Là sunt li genestes jaiant, Et pin et cedre nain séant. Chascun arbre ainsinc se deforme, Et prent l'ung de l'autre la forme; Là tient sa foille toute flestre Li loriers qui vers déust estre; Et seiche redevient l'olive Qui doit estre empreignant et vive; Saulz, qui brehaignes estre doivent, I florissent et fruit reçoivent; Contre la vigne estrive l'orme, Et li tolt du roisin la forme. Li rossignos à tart i chante, Mès moult i brait et se démente Li chahuan o sa grant hure, Prophetes de male aventure, Hideus messagier de dolor, En son cri, en forme et color. Par-là, soit esté, soit ivers, S'encorent dui flueves divers Sordans de diverses fontaines Qui moult sunt de diverses vaines; L'ung rent iaues si docereuses, Si savourées, si mielleuses, Qu'il n'est nus qui de celi boive, Boive en néis plus qu'il ne doive, Qui sa soif en puisse estanchier, Tant a le boivre dous et chier; Car cil qui plus en vont bevant, Ardent plus de soif que devant;

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Si l'un grandit, ses voisins font 6251 Vers la terre incliner leur front; Si les bourgeons à l'un jaillissent, Soudain les autres se flétrissent. Là croissent les genêts géants Près des pins et cèdres rampants; Chacun arbre ainsi se déforme Et prend l'un de l'autre la forme. Là se flétrit, sa verdeur perd Le laurier ailleurs toujours vert, Et là se dessèche et se glace L'olivier fécond et vivace; A la vigne ravit l'ormeau Son fruit délicieux et beau; Le saule, cet arbre stérile, Y fleurit et devient fertile. Le rossignol toujours s'y tait, Mais toujours s'y lamente et brait Le chat-huant à la grand' hure, Prophète de male aventure, Hideux messager de douleur Par le cri, l'aspect, la couleur. Par là, de diverses fontaines Qui jaillissent de mille veines, Hiver comme été, deux ruisseaux Ennemis déversent leurs eaux. L'un sourd des eaux si doucereuses, Si limpides, si savoureuses, Que celui qui les goûte et boit En engoule plus qu'il ne doit. Il ne saurait sa soif ardente Étancher, tant boire le tente; Car plus il va cette eau buvant, Et plus la soif le va brûlant,

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Ne nus n'en boit qui ne s'enivre, 6257 Mès nus de soif ne s'i délivre: Car la douçor si fort les boule, Qu'il n'est nus qui tant en engoule, Qu'il n'en vueille plus engouler, Tant les set la douçor bouler; Car lécherie si les pique, Qu'il en sunt tretuit ydropique. Cil fluns cort si joliement, Et mene tel grondillement, Qu'il résonne, tabore et tymbre Plus soef que tabor ne tymbre: N'il n'est nus qui cele part voise, Que tous li cuers ne li renvoise. Maint sunt qui d'entrer ens se hestent, Qui tuit à l'entrée s'arrestent, Ne n'ont pooir d'aler avant. A peine i vont lor piés lavant, Envis les douces iaues toichent, Combien que du flueve s'aproichent. Ung petitet sans plus en boivent, Et quant la douçor aparçoivent, Volentiers si parfont iroient, Que tuit dedens se plungeroient. Li autre passent si avant, Qu'il se vont en plain gort lavant, Et de l'aise qu'il ont se loënt, Dont ainsinc se baignent et noënt. Lors vient une ondée legiere, Qui les boute à la rive arriere Et les remet à terre seiche, Dont tout li cuers lor art et seiche. Or te dirai de l'autre flueve, De quel nature l'en le trueve:

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Et tous ceux qui boivent s'enivrent, 6285 Mais de la soif ne se délivrent. Rien n'en égale la saveur, Et plus l'infortuné buveur Pour se désaltérer avale, Plus s'accroît sa soif infernale, Et là tous ces goinfres soûlés Comme hydropiques sont gonflés. De ce gent fleuve l'onde pure Coule exhalant un doux murmure; Il n'est cymbale ou tambourin Plus gai que ce son argentin. Les coeurs sur la rive fleurie S'enivrent de cette harmonie; Tous accourent vers le ruisseau, Mais ne sauraient le bord de l'eau Franchir, pour gagner l'autre rive. A peine ils touchent l'onde vive Du bout du pied, que, malgré eux, Loin encor des flots spacieux, Un petitet sans plus en boivent, Et quand la douceur aperçoivent, Soudain on les voit avancer Et tout entiers s'y enfoncer. D'autres plus hardis, le rivage Quittant, s'élancent à la nage Au milieu même du courant, Leur bonheur à tous exaltant. Soudain une vague légère Les jette à la rive en arrière Sur le sol dur et desséché, Et leur coeur en est tout séché. Je vais te dire l'autre fleuve De quelle nature on le treuve.

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Les iaues en sunt ensoufrées, 6291 Tenebreuses, mal savorées, Comme cheminées fumans, Toutes de puor escumans, N'il ne cort mie doucement, Ains descent si hideusement, Qu'il tempeste l'air en son oire Plus que nul orrible tonnoire. Sus ce flueve, que ge ne mente, Zephirus nule fois ne vente, Ne ne li recrespit ses undes Qui moult sunt laides et parfondes; Mès li dolereus vens de bise A contre li bataille emprise, Et le contraint par estovoir Toutes ses undes à movoir, Et li fait les fons et les plaingnes Saillir en guise de montaingnes, Et les fait entr'eux batailler, Tant vuelt li flueve travailler. Maint homme à la rive demorent, Qui tant i sopirent et plorent, Sans metre en lor plor fins ne termes, Que tuit se plungent en lor lermes, Et ne se cessent d'esmaier, Qu'il nes conviengne où flun naier. Plusor en cest flueve s'en entre, Non pas solement jusqu'au ventre, Ains i sunt tuit enseveli, Tant se plungent ès flos de li. Là sunt empaint et debouté Du hideus flueve redouté; Maint en sorbist l'iaue et afonde, Maint sunt hors reflati par l'onde;

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Les flots en sont tout ensoufrés, 6319 Ténébreux et mal savourés, Écumeux, fumant comme cuves, Exhalant puantes effluves. Il ne court pas tout doucement, Mais, épouvantable torrent, Il bouleverse l'atmosphère Plus que nul horrible tonnerre. Dessus ce fleuve aux flots épais Zéphir ne vient souffler jamais, Friser ni caresser ses ondes Qui moult sont laides et profondes; Mais Bise, le vent douloureux, Lui livre des combats affreux Et, par rafales furibondes, Le contraint à mouvoir ses ondes, Y creuse des ravins profonds, Puis élève d'énormes monts Qui l'un contre l'autre bataillent, Tant les flots et les vents travaillent. Sur la rive cent malheureux De soupirs remplissent ces lieux; Oncques leurs larmes ne tarissent Et de leurs yeux toujours jaillissent; Sous le faix on les voit ployer Et toujours prêts à se noyer: Et si quelqu'un dans le fleuve entre, Il n'en a pas que jusqu'au ventre, Mais soudain est enseveli Et disparaît au fond du lit. Les uns, battus par l'onde amère De cette terrible rivière, Sont sur la rive rejetés; Mais combien d'autres sont restés

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Mès li floz maint en asorbissent, 6325 Qui si très en parfond flatissent, Qu'il ne sevent trace tenir Par où s'en puissent revenir; Ains les i convient sejorner, Sans jamès amont retorner. Cis flueve va tant tornoiant, Par tant de destrois desvoyant O tout son venin dolereus, Qu'il chiet où flueve doucereus, Et li tresmuë sa nature Par sa puor et par s'ordure, Et li départ sa pestilence Plaine de male meschéance, Et le fait estre amer et trouble, Tant l'envenime et tant le trouble; Tolt li s'atrempée valor Par sa destrempée chalor; Sa bonne odor néis li oste, Tant rent de puor à son oste. En haut où chief de la montaingne, Où pendant, non pas en la plaingne, Menaçant tous jors trebuchance, Preste de recevoir chéance, Descent la maison de Fortune: Si n'est rage de vent nesune, Ne torment qu'il puissent offrir, Qu'il ne li conviengne soffrir. Là reçoit de toutes tempestes Et les assaus et les molestes; Zephirus, li dous vens sans per, I vient à tart por atremper Des durs vens les assaus orribles A ses souffles dous et pesibles.

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Engloutis dans les vastes ondes 6353 Et dans leurs cavernes profondes, A tout jamais, et sans pouvoir Par nul chemin le jour revoir! Une fois là, tous y séjournent Et jamais en haut ne retournent. Ce fleuve bondit tournoyant, En mille gorges s'égarant, Tant qu'enfin ses eaux vénéneuses Il déverse aux eaux doucereuses, Dont toute il corrompt la saveur De son ordure et puanteur, Et leur transmet sa pestilence Avec sa morbide influence; Il détruit leur douce fraîcheur Par son excessive chaleur, Et leur odeur si parfumée Par sa dégoûtante fumée. Ce n'est plus qu'un torrent fangeux, Sombre, puant et vénéneux. Tout au faîte de la montagne, Aux flancs et non dans la campagne, Croulante et toujours prête à choir Ou quelque accident recevoir, Descend la maison de Fortune. Il n'est rage de vents aucune, Ni tourment qu'ils puissent offrir, Qu'il ne lui faille là souffrir. Elle reçoit de tous orages Et les assauts et les ravages, Et rarement le doux Zéphir, Ce tendre ami, vient adoucir De ces trombes l'assaut horrible Par son souffle doux et paisible.

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L'une partie de la sale 6359 Va contre mont, et l'autre avale; Si semble qu'el doie chéoir, Tant la puet-l'en pendant véoir: N'onc si desguisée maison Ne vit, ce croi, onques-mès hon. Moult reluit d'une part, car gent I sunt li mur d'or et d'argent; Si rest toute la coverture De cele méisme féture, Ardans de pierres précieuses Moult cleres et moult vertueuses[38]: Chascuns à merveilles la loë. D'autre part sunt li mur de boë, Qui n'ont pas d'espès plaine paume, S'est toute coverte de chaume. D'une part se tient orguilleuse, Por sa grant biauté merveilleuse; D'autre tremble toute effraée Tant se sent foible et esbaée, Et porfenduë de crevaces En plus de cinq cens mile places. Et se chose qui n'est estable, Comme foloiant et muable, A certaine habitacion, Fortune a là sa mancion. Et quant el vuet estre honorée, Si se trait en la part dorée De sa maison, et là séjorne; Lors pare son corps et atorne, Et se vest cum une roïne De grant robe qui li traïne, De toutes diverses olors, De moult desguisées colors,

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Une moitié de la maison6387 Est en aval, l'autre en amont. Ainsi pendante, elle s'incline Et semble menacer ruine. D'une part, nul ne vit jamais Si riche et si brillant palais; Les murs et la toiture entière Sont faits d'une même matière: Ils sont tout d'or et tout d'argent; Ce palais tout resplendissant De mille pierres précieuses, Moult brillantes et vertueuses[38b], Est un monument merveilleux. D'autre part, sur des murs hideux, Faits de boue, épais d'une paume A peine, grimpe un toit de chaume. Un côté se dresse orgueilleux, Dans tout son éclat lumineux; L'autre, pourfendu de crevasses En plus de cinq cent mille places, Est sur sa base tout tremblant, Tant se sent faible et vacillant. Ce palais splendide et sauvage, De ce monde fidèle image Et de son instabilité, Par la Fortune est habité. Quand elle veut être honorée, Elle passe en la part dorée, Et là, dans ce brillant séjour, Elle s'atourne tout le jour Et se drape, comme une reine, De belle robe à longue traîne Aux plus séduisantes odeurs, Aux plus chatoyantes couleurs,

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Qui sunt ès soies ou ès laines, 6393 Selonc les herbes et les graines, Et selonc autres choses maintes Dont les draperies sunt taintes, Dont toutes riches gens se vestent Qui por honor avoir s'aprestent. Ainsinc Fortune se desguise; Mès bien te di qu'ele ne prise Tretous ceus du monde ung festu, Quant voit son cors ainsinc vestu; Ains est tant orguilleuse et fiere, Qu'il n'est orguex qui s'i afiere: Car quant el voit ses grans richeces, Ses grans honors, ses grans nobleces, De si très-grant folie habonde, Qu'el ne croit pas qu'il soit où monde Home ne fame qui la vaille, Comment que la chose après aille. Puis va tant roant par la sale, Qu'elle entre en la partie sale, Foible, décrevée et crolant, O toute sa roë volant. Lors va soupant et jus se boute, Ausinc cum s'el ne véist goute; Et quant illec se voit chéuë, Sa chiere et son habit remuë, Et si se desnuë et desrobe, Qu'ele est orfenine de robe, Et semble qu'el n'ait riens vaillant, Tant li sunt tuit bien defaillant. Et quant el voit la meschéance, Si quiert honteuse chevissance,

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Dont jamais la soie ou la laine, 6421 Par essences d'herbe ou de graine, Ou par les secrets de son art, Tisserant teignit le brocart Dont tous les riches se revêtent, Pour les honneurs quand ils s'apprêtent. Ainsi rehausse ses appas Fortune, de tel orgueil, las! Qu'on n'en saurait trouver de pire. A ses yeux tout ce qui respire N'a pas la valeur d'un fétu, Quand son corps est ainsi vêtu. Quand elle voit ses grand' richesses, Ses grands honneurs, ses grand' noblesses, Tel est son fol égarement, Qu'elle se figure vraiment Qu'il n'est personne sur la terre, Homme ni femme tant soit fière, Qui vaille auprès d'elle un denier, Sans d'avenir se soucier. Mais tant va tournant par la salle, Qu'elle entre dans la maison sale Au pignon crevassé, croulant, Toujours sur son disque volant. Lors trébuchant en bas se boute, Tout comme si n'y voyait goutte, Et sitôt que par terre gît, Changeant de visage et d'habit, Soudain elle se déshabille, Et nue ainsi qu'une chenille Semble n'avoir plus rien vaillant, Tant tout lui manque en un instant. Alors, se voyant misérable, Elle devient tôt méprisable

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Et s'en vait au bordiau cropir 6425 Plaine de duel et de sopir. Là plore à lermes espanduës Les granz honors qu'ele a perduës, Et les délis où ele estoit Quant des granz robes se vestoit: Et por ce qu'ele est si perverse, Que les bons en la boë verse, Et les deshonore et les grieve, Et les mauvès en haut eslieve, Et lor donne à granz habondances Dignités, honors et poissances, Puis, quant li plaist, lor tolt et emble, N'el ne set qu'ele vuet, ce semble; Por ce li oil bendé li furent Des anciens qui la congnurent.

XXXIX Voir image Comment le maulvais empereur Neron, par sa grande fureur, Fist devant luy ouvrir sa mere, Et la livrer à mort amere, Pource que vèoir il vouloit Le lieu où concéu l'avoit. Et que Fortune ainsinc le face, Que les bons avile et efface, Et les mauvès en honor tiengne, Car ge voil que bien t'en soviengne, Jà soit ce que devant dit t'aie De Socrates que tant amaie, Et li vaillanz hons tant m'amoit, Qu'en tous ses fais me reclamoit:

Illustration: Comment Raison monstre à l'Amant...
Illustration: Comment Raison monstre à l'Amant...

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Et s'en vient au bordel croupir, 6455 Pleine de deuil et de soupir. Là pleure à larmes épandues Les grand' splendeurs qu'elle a perdues Et le plaisir qu'elle goûtait, Quand des grand' robes se vêtait. Ainsi Fortune la perverse Les bons sur le fumier renverse, Les déshonore et les flétrit, Et met les méchants en crédit, Et leur prodigue en abondance Dignités, honneur et puissance, Pour leur ravir quand il lui plaît, Car ce que veut oncques ne sait; Aussi les yeux bandés lui furent Par les anciens qui la connurent.

XXXIX Comment le mauvais empereur Néron, par sa grande fureur Devant lui fit ouvrir sa mère Et la livrer à mort amére, Pour que par lui fût le lieu vu Où il avait été conçu. Eh bien, que Fortune ainsi fasse, Les bons qu'elle avilisse, efface Et qu'aux méchants donne l'honneur; Car de Socrate dans ton coeur Tu dois avoir gardé l'image, De ce vaillant homme, ce sage Que j'aimais, et qui tant m'aimait Qu'en tous ses faits me consultait.

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Mains exemples en puis trover, 6455 Et ce puet-l'en tantost prover, Et par Seneque et par Neron, Dont la parole tost leron, Por la longor de la matire. Car ge metroie trop à dire Voir image Les fais Neron le cruel homme, Comment il mist les feus à Romme, Et fist les Senators occiere. Cis ot les cuers plus durs que pierre. Quant il fit occire son frere, Et si fist démembrer sa mere, Por ce que par li fust véus Li lieus où il fu concéus; Et puis qu'il la vit desmembrée, Selonc l'istoire remembrée, La biauté des membres jugea. Hé Diex! cum si felon juge a! Onc des iex lerme n'en issi, Car li livres le dit ainsi. Mès si cum il jugoit des membres, Commanda-il que de ses chambres Li féist-l'en vin aporter, Et but por son cors deporter. Mès il l'ot ainçois congnéue: Sa seror ravoit-il éuë, Et bailla soi méisme à homme Cis desloiaus que ge ci nomme. Seneques mist-il à martire, Son bon mestre, et li fist eslire De quel mort morir il vorroit. Cil vit qu'eschaper n'en porroit,

Illustration: Car ge metroie trop à dire...
Illustration: Car ge metroie trop à dire...

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Au reste, maint exemple on treuve, 6485 Et je vais t'en donner la preuve Et par Sénèque et par Néron. Or je n'ai pas l'intention Ici de retracer l'histoire Des forfaits, qu'à notre mémoire Les anciens ont pu rapporter. Trop long serait de te conter Comment Néron, le cruel homme, Mit à feu la ville de Rome Et fit périr maint sénateur. Plus dur que pierre était son coeur, Quand il fit occire son frère, Quand il fit démembrer sa mère, Pour que par lui fût le lieu vu Où il avait été conçu; Et lorsqu'il la vit démembrée, Suivant l'histoire demeurée, La beauté des membres jugea. Ha Dieu! quel félon juge là! Pas une larme sa paupière Ne vint mouiller; mais au contraire L'histoire dit que, contemplant Ce corps mutilé, pantelant, Il fit apporter de sa cave Du vin, et but joyeux et brave. Du reste, avant la connaissait, Sa propre soeur séduite avait Et se livrait soi-même à l'homme Ce monstre qu'ici je te nomme. Il fit de Sénèque un martyr, Son bon maître, et lui fit choisir Comme il voulait quitter la vie, Tant cruel était cet impie!

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Tant par ert crueus li maufés[39]: 6487 Donc soit, dist-il, uns bains chaufés, Puis que d'eschaper est néans, Si me faites seignier léans, Si que ge muire en l'iaue chaude, Et que m'ame joieuse et baude A Diex qui la forma ge rende, Qui d'autres tormens la defende.

XL Comment Senecque le preud'homme, Maistre de l'empereur de Romme, Fut mis en ung baing pour mourir; Neron le fist ainsi périr. Après ce mot sans arrester, Fist Neron le baing aprester, Voir image Et fist ens le prodomme metre, Et puis seignier, ce dit la letre, Tant qu'il li convint l'ame rendre, Tant li fist cis du sanc espendre: Ne nule achoison n'i savoit, Fors tant que de coustume avoit Neron que tous jors dès s'enfance Li soloit porter révérence, Si cum disciples à son mestre; Mès ce ne doit, dist-il, mie estre, Ne n'est pas bel en nule place Que révérence à homme face Nus hons, puis qu'il est empereres, Tant soit ses mestres ne ses peres. Et por ce que trop li grevoit, Quant encontre li se levoit,

Illustration: Fist Neron le baing aprester...
Illustration: Fist Neron le baing aprester...

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Voyant qu'il lutterait en vain, 6519 Sénèque dit: Or soit, un bain Chauffez, puisqu'il faut que je meure, Et faites-moi saigner sur l'heure, Pour qu'en l'eau s'écoule mon sang, Et que joyeux, au Dieu puissant Son créateur, l'âme je rende, Qui d'autres tourments la défende.

XL Comment ce Néron fit périr, En un bain mis pour y mourir, Sénéque le sage prudhomme Maître de l'empereur de Rome. Après ces mots, sans arrêter, Néron fit le bain apprêter, Mettre Sénèque en la baignoire Et puis saigner, nous dit l'histoire, Tant qu'à la fin l'âme rendit Quand tout son sang se répandit: Sans raison nulle en apparence, Fors que toujours, dès son enfance, Néron cette coutume avait Que révérence il lui portait Comme tout disciple à son maître: Ce qui, dit-il, ne doit pas être, Car c'est une stupide erreur A moi, tout-puissant empereur, De révérence à quelqu'un faire, Fût-il mon maître ou bien mon père; Et parce que trop lui pesait, Lorsque son maître à lui venait,

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Quant son mestre véoit venir, 6517 N'il ne s'en pooit pas tenir Qu'il ne li portast révérence Par la force d'acoustumance, Fist-il destruire le prodomme. Si tint-il l'empire de Romme Cis desloiaus que ge ci di; Et d'orient et de midi, D'occident, de septentrion Tint-il la juridicion. Et se tu me scés bien entendre, Par ces paroles pués aprendre Que richeces et révérences, Dignités, honors et poissances, Ne nule grace de Fortune, Car ge n'en excepte nesune, De si grant force pas ne sont, Qu'il facent bons ceus qui les ont, Ne dignes d'avoir les richeces, Ne les honors, ne les hauteces; Mès s'il ont en eus engrestiés, Orguel, ou quelques mauvestiés, Li grant estat où il s'encroent, Plus tost le mostrent et descloent, Que se petit estat éussent, Par quoi si nuire ne péussent; Car quant de lor poissances usent, Li fait les volentés encusent, Qui démonstrance font et signe Qu'il ne sunt pas ne bon, ne digne Des richeces, des dignités, Des honors et des poëstés. Et si dist-l'en une parole Communément qui est moult fole,

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De se lever en sa présence 6549 Et de lui porter révérence, Ce dont s'empêcher ne pouvait, Tant l'habitude s'imposait. Donc il fit périr ce prud'homme. Et tenait l'empire de Rome Ce monstre hideux et félon; Du sud jusqu'au septentrion, De l'est à l'ouest, toute la terre Tremblait sous sa main sanguinaire! Ami, si tu m'as bien compris, Par ces mots dois avoir appris Que richesses et révérence, Dignités, honneurs et puissance De si grande vertu ne sont Qu'ils fassent bons ceux qui les ont; Et nulle grâce de Fortune Ne peut, sans en excepter une, Les rendre dignes des honneurs, Des richesses et des grandeurs. Mais s'ils ont en eux la malice, L'orgueil, le germe d'aucun vice, Plus haut ces méchants monteront, Plus tôt ils le dévoileront; Car s'ils restaient de vile essence, De nuire ils auraient moins puissance. Les abus de l'autorité Dévoilent leur perversité; Ce sont d'irréfutables signes Qu'ils sont pervers, qu'ils sont indignes Des richesses et des honneurs, Et du pouvoir et des grandeurs. Or, j'entends dire une parole Communément, qui moult est folle,

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Et la tiennent tretuit por vroie 6551 Par lor fol sens qui les desvoie, Que les honors les meurs remuent. Mès cil mauvesement arguent: Car honors ne font pas muance, Mès il font signe et démonstrance Quex meurs en eus avant avoient, Quant ès petis estas estoient, Cil qui les chemins ont tenus Par quoi sunt as honors venus. Car cil sunt fel et orguilleus, Despiteus et mal semilleus, Puis qu'il vont honors recevant, Sachiés tiex ierent-il devant, Cum tu les pués après véoir, S'il en éussent lors pooir. Si n'apelé-ge pas poissance Pooir mal, ne desordenance: Car l'Escripture si dit bien Que toute poissance est de bien, Ne nus à bien faire ne faut, Fors par foiblece et par defaut; Et qui seroit bien cler véans, Il verroit que maus est néans, Car ainsinc le dit l'Escripture. Et se d'auctorité n'as cure, Car tu ne vuez espoir pas croire Que toute auctorité soit voire, Preste sui que raison i truisse, Car il n'est riens que Diex ne puisse. Mès qui le voir en vuet retraire, Diex n'a poissance de mal faire; Et se tu es bien congnoissans, Et vois que Diex est tous poissans,

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Et que prennent pour vérité 6583 Maints fols dans leur simplicité: C'est que les honneurs vous corrompent. Mais ceux-là, crois-moi, bien se trompent, Car les honneurs ne changent rien A vos moeurs, mais démontrent bien Quelle était avant la nature, Dans leur position obscure, Des hommes de petit venus Qui sont aux honneurs parvenus. Ils sont de nature orgueilleuse, Mauvaise et basse et dépiteuse, Dès qu'ils vont honneurs recevant; Sache donc qu'ils étaient avant Ce que les as vus par la suite, Mais leur force était lors petite. Orgueil, malice et cruauté Ne sont puissance en vérité; Car ainsi que dit l'Écriture, La puissance est de source pure, Et nul ne viole le bien S'il n'est impuissant et vaurien. L'homme doué de clairvoyance Sait que le mal n'est qu'impuissance; Ainsi l'Écriture le dit. Si ce pourtant ne te suffit, Si ton âme n'est convaincue, Car il n'est sentence absolue, Je puis le prouver en ce lieu, Car rien n'est impossible à Dieu. Nul ne peut dire le contraire, Dieu n'a puissance de mal faire; Donc si tu es bien connaissant, Et si Dieu, quoique tout puissant,

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Qui de mal faire n'a pooir, 6585 Donc pués-tu clerement véoir Que qui l'estre des choses nombre, Mal ne met nule chose en nombre; Mès si cum li ombre ne pose En l'air oscurci nule chose, Fors defaillance de lumiere, Tretout en autele maniere, En créature où bien deffaut, Mal n'i met riens fors pur deffaut De bonté, riens plus n'i puet metre. Et dit encores plus la letre, Qui des mauvès comprent la somme, Que li mauvès ne sunt pas homme, Et vives raisons i amaine; Mès ne voil or pas metre paine A tout quanque ge di prover, Quant en escript le pués trover. Et neporquant, s'il ne te grieve, Bien te puis par parole brieve Des raisons amener aucune: C'est qu'il lessent la fin commune A quoi tendent et tendre doivent Les choses qui estre reçoivent. C'est de tous biens le soverain Que nous apelons premerain. Autre raison i a biau metre Por quoi li mauvès n'ont pas estre, Qui bien entent la conséquence Qu'il ne sunt pas en ordenance En quoi tout lor estre mis ont, Tretoutes les choses qui sont, Dont il s'ensieut à cler véant Que li mauvès sunt por néant.

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N'a pas le pouvoir de mal faire, 6617 Donc à tes yeux c'est chose claire Que de tout ici-bas l'auteur Ne fut du mal le créateur. De même que l'ombre ne pose En l'air obscurci nulle chose, Fors de lumière effacement, Ainsi le mal également, En créature où le bien manque, Ne mit rien excepté le manque De bonté; rien de plus n'y mit. Et de plus l'Écriture dit, Des méchants comprenant la somme, Que le méchant n'est pas un homme, Non sans vives raisons donner. Pourquoi du reste m'acharner A faire de mes dits les preuves, Quand en écrits partout les treuves? Pourtant, si tu veux m'écouter, Je puis en deux mots t'apporter Entre mille raisons quelqu'une: C'est qu'ils laissent la fin commune Où toute chose tendre doit Ici-bas qui l'être reçoit: C'est la richesse souveraine Que nous appelons primeraine. D'autres raisons trouvera bien Par quoi les méchants ne sont rien Qui bien entend la conséquence, Puisqu'ils vivent sans conscience Du but où chacun ici-bas Adresse et son coeur et ses pas; D'où découle de façon claire Que méchants ne sont rien, j'espère.

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Or vois comme Fortune sert 6619 Ça jus en ce mondain desert; Et comment el fait à despire Qui des mauvès eslit le pire, Et sus tous hommes le fist estre De ce monde seignor et mestre, Et fist Seneque ainsinc destruire: Fait donques bien sa grace à fuire. Quant nus, tant soit de bon éur, Ne la puet tenir asséur, Por ce voil que tu la desprises, Et que sa grace riens ne prises. Claudius néis s'en soloit[40] Merveiller, et blasmer voloit Les Diex de ce qu'il consentoient Que li mauvès ainsinc montoient Ès grans honors, ès grans hauteces, Ès grans pooirs, ès grans richeces; Mès il méismes i respont, Et la cause nous en espont, Cum cil qui bien de raison use, Et les Diex assoit et escuse, Et dit que por ce le consentent Que plus après les en tormentent, Por estre plus forment grevés; Car por ce sunt en haut levés Que l'en les puist après véoir De plus haut trebuchier et choir. Et se tu me fais cest servise Que ge ci tesmoingne et devise, Jamès nul jor ne troveras Plus riche homme que tu seras, Ne jamès ne seras iriés, Tant soit tes estaz empiriés

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Or vois comme Fortune sert6651 Ci-bas en ce mondain désert, Comme on fait bien de la maudire, Elle qui des méchants le pire Choisit pour être le premier, Maître et seigneur du monde entier, Et fit Sénèque ainsi détruire. Donc ses faveurs point ne désire, Puisque nul n'est si grand, si fort Qu'il soit assuré de son sort. Il vaut mieux que tu la méprises Et que ses grâces rien ne prises. Claudius même s'en soulait[40b] Étonner et blâmer voulait Les Dieux, de ce qu'ils acceptassent Que les méchants ainsi montassent Aux grand' richesses, aux faveurs, Aux grands pouvoirs, aux grands honneurs; Mais lui-même bien nous expose, Après, la véritable cause, En homme sage et bien pensant, Et les Dieux excuse et défend, Disant qu'à ce les Dieux consentent, Parce qu'après plus les tourmentent, Et les élèvent pour les voir De plus haut trébucher et choir. Et si tu veux mes conseils suivre, Heureux et sage pourras vivre, Et jamais tu ne trouveras Plus que toi-même ne seras, Nul homme riche sur la terre. Au désespoir, à la colère

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De cors, ne d'amis, ne d'avoir; 6653 Ains vodras pacience avoir, Et tantost avoir la porras Cum mes amis estre vorras. Por quoi donc en tristor demores? Je vois maintes fois que tu plores Cum alambic sus alutel: L'en te devroit en ung putel Tooiller cum un viex panufle. Certes ge tendroie à grant trufle Qui diroit que tu fusses hon; C'onques hon en nule seson, Por qu'il usast d'entendement, Ne demena tel marement. Li vif déable, li maufé T'ont si en amer eschaufé, Qui si fait tes iex lermoier, Qui de nule riens esmoier Qui t'avenist, ne te déusses, Se point d'entendement éusses. Ce fait li Diex qui ci t'a mis, Tes bons mestres, tes bons amis: C'est Amor qui soufle et atise La brese qu'il t'a où cuer mise, Qui fait tes iex les lermes rendre, Chier te vuet s'acointance vendre; Car ce n'aferist mie à homme Que sens et proesce renomme. Certes malement t'en diffames, Lesse plorer enfans et fames, Bestes fiébles et variables, Et tu soies fers et estables. Quant Fortune verras venir, Vués-tu sa roë retenir

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Ne seras plus oncques livré, 6683 Tant soit ton état empiré De corps, d'amis ou de chevance; Mais voudras avoir patience Et bien facilement l'auras Tant qu'être mon ami voudras. Pourquoi donc triste tu demeures? Je vois maintes fois que tu pleures Comme alambic sur son fourneau; On te devrait dans un ruisseau Laver comme une vieille loque. Moult serait simple et je m'en moque, Qui pour un homme te prendrait; Car jamais nul homme, en effet, Si peu qu'il eût d'intelligence, Ne chut en telle défaillance. Le diable, source de tout mal, T'a si fort d'un amour fatal Chauffé, qu'il fait couler tes larmes Et d'un rien te remplit d'alarmes, Toi qui si bas choir ne devrais Si quelque intelligence avais. C'est Amour qui souffle et attise Cette braise au coeur qu'il t'a mise, C'est lui seul qui t'abaisse ainsi, Ton bon maître, ton bon ami, Qui fait tes yeux les larmes rendre; Cher te veut son amitié vendre. Ainsi n'agissent pas les preux, Les forts, prends modèle sur eux; Toi-même malement t'infames. Laisse pleurer enfants et femmes, Bêtes craintives, sans vigueur, Mais toi reste ferme et sans peur.

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Qui ne puet estre retenuë 6687 Ne par grant gent, ne par menuë? Cis grans empereres méismes, Neron, dont exemple méismes, Qui fu de tout le monde sires, Tant s'estendoit loing ses empires, Ne la pot onques arrester, Tant péust honors conquester: Car il, se l'istoire ne ment, Reçut puis mort mauvesement. De tout son pueple fut haïs, Dont il cremoit estre envaïs; Si manda ses privés amis, Mès onc li messagiers tramis Ne trovèrent, quequ'il déissent, Nus d'aus qui lor huis lor ovrissent. Adonc i vint privéement Neron moult paoreusement, Et hurta de ses propres mains, N'onc ne l'en firent plus ne mains: Car quant plus chascun apela, Chascun plus s'endost et cela; Ne nus ne li volt mot respondre, Lors le convint aler repondre.

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Quand vers toi Fortune se joue, 6717 Pourrais-tu retenir sa roue, Ce que nul jusqu'ici n'a pu, Qu'il soit puissant, qu'il soit menu? Or ce grand empereur de Rome Dont te parlais, ce puissant homme, Ne la put lui-même arrêter, Tant sût-il d'honneurs conquêter. Il était du monde entier sire, Tant s'étendait loin son empire; Eh bien, si l'histoire ne ment, Il périt misérablement. Contre ce monstre sanguinaire Du peuple éclata la colère. Lors ses privés amis, dit-on, Manda par messagers Néron; Mais quoi que ceux-ci pussent faire, Aucun n'ouvrit à leur prière. Alors Néron furtivement Lui-même vint peureusement, Et ses royales mains frappèrent. Mais portes closes demeurèrent; Car plus chacun il appelait Et plus chacun se renfermait, Nul d'eux ne voulut mot répondre; Il revint chez lui se morfondre.

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XLI Comment l'emperere Neron6714 Se tua devant deux garçons, En ung jardin où se bouta, Pour ce que son pueple doubta. Si se mist por soi herbergier O deux siens sers en un vergier: Car jà partout plusors coroient Qui por ocierre le queroient, Et crioient: Neron, Neron, Qui le vit? où le trouveron? Si qu'il néis bien les ooit, Mès consel metre n'i pooit; Si s'est si forment esbahis: Qu'il méismes s'en enhaïs: Et quant il se vit en ce point, Qu'il n'ot mès d'esperance point, As sers pria qu'il le tuassent, Ou qu'à soi tuer li aidassent. Si s'occist; mès ains fist requeste Que jà nus ne trovast sa teste, Por ce qu'il ne fust congnéus, Se son cors fust après véus. Et pria que le cors ardissent Si-tost cum ardoir le poïssent. Et dist li livres anciens, Dit des douze Cesariens, Où sa mort trovons en escript, Si cum Suetonius l'escript [41], Qui la loi cretienne apele Fauce Religion novele

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XLI Comment cet empereur Néron,6743 Craignant son peuple avec raison, Devant deux esclaves se tue En son jardin, l'âme éperdue. Lors il courut pour se cacher Avec deux serfs en un verger, Car déjà la foule en délire Partout le cherchait pour l'occire, Et s'écriait: Néron, Néron, Où donc, où trouver ce félon? Et lui, qui les entendait braire, Mais qui ne savait comment faire, Tant fut d'épouvante envahi Que de soi-même fut haï. Lors Néron, en sa méchéance Ayant perdu toute espérance, Pria ses serfs de le férir Ou bien de l'aider à mourir. Il s'occit; mais avant, requête Leur fit de lui couper la tête, Pour ne pas être reconnu Après, si son corps était vu, Et ce corps de réduire en cendre Dès qu'ils pourraient et sans atendre. On lit aux livres anciens Dits des douze Césariens, Où l'on trouve sa mort écrite, Comme l'a Suétone décrite[41b], Qui du Christ la religion Traite d'absurde fiction

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Et mal faisant, ainsinc la nomme, 6741 (Vez ci mot de desloial homme); Que en Neron fu definie Des Cesariens la lignie. Cis par ses faits tant porchaça, Que tout son linage effaça. Neporquant fu-il coustumiers De biens faire ès cinc ans premiers; Onc si bien ne governa terre Nus princes que l'en séust querre, Tant sembla vaillans et piteus Li desloiaus, li despiteus; Et dist en audience à Romme, Quant il, por condampner un homme, Fu requis de la mort escrire, Ne n'ot pas honte de ce dire, Qu'il vosist miex non savoir letre, Que sa main por escrire i metre. Si tint, ce vuet li livres dire Entor dix et sept ans l'empire[42], Et trente-deux dura sa vie; Mès ses orguex, sa felonie, Si forment l'orent envaï, Que de si haut si bas chaï, Cum tu m'as oï raconter: Tant l'ot fait Fortune monter, Que tant le fist après descendre, Cum tu pués oïr et entendre. N'onc ne la pot tenir Cresus[43], Qu'el n'el' tornast et jus et sus, Qui refu roi de toute Lyde, Puis li mist-l'en où col la bride, Et fu por ardre au feu livrés, Quant par pluie fu délivrés,

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Et malfaisante, ainsi la nomme 6773 (Voici mot de déloyal homme), Que s'éteignit avec Néron Des Césariens la maison. Ainsi tant de mal fit ce traître Qu'il fit sa race disparaître. Pourtant de son règne au début, Pendant cinq ans, bon prince il fut; De monarques on ne vit guère Aussi bien gouverner leur terre, Tant paraissait vaillant et bon Ce déloyal et ce félon. Il dit en audience à Rome, Lorsque pour condamner un homme Fut requis de signer l'arrêt, Que certes il préférerait, Et n'eût pas honte de le dire, Que sa main ne sût pas écrire. L'histoire dit que trop longtemps Il tint l'empire dix-sept ans[42b] Et trente-deux dura sa vie. Mais son orgueil, sa félonie, L'avaient tellement corrompu, Que de si haut si bas est chu, Ainsi que tu viens de l'entendre; Et c'est pour le faire descendre D'un coup si bas, qu'à mon avis L'avait si haut Fortune mis. Crésus non plus, roi de Lydie[43b], Ne put la Fortune ennemie Retenir; elle le versa Et la corde au cou lui passa; Sur le bûcher il était même, Quand soudain, à l'heure suprême,

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Qui le grant feu fist tout estaindre: 6775 N'onques nus n'osa là remaindre, Tuit s'enfoïrent por la pluie; Cresus se mist tantost en fuie, Quant il se vit seul en la place Sans encombrement et sans chace. Puis refu sires de sa terre, Et puis revint novele guerre, Puis refu pris, et puis pendus, Quant li songes li fu rendus Des deus Diex qui li aparoient, Qui sus l'arbre en haut le servoient. Jupiter, ce dist, le lavoit, Et Phebus la toaille avoit, Et se penoit de l'essuier. Mal se volt où songe appuier, Dont si grant fiance acueilli, Que comme fox s'en orgueilli; Bien li dist Phanie sa fille, Qui tant estoit saige et soutille, Que savoit les songes espondre, Et sans flater li volt respondre.

XLII Voir image Comment Phanie dist au roy Son pere, que par son desroy Il seroit au gibet pendu, Et l'a par son songe entendu. Biau pere, dit la damoisele, Ci a dolereuse novele: Vostre orguel ne vaut une coque, Sachiés que Fortune vous moque.

Illustration: Biau pere, dit la damoisele...
Illustration: Biau pere, dit la damoisele...

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L'eau du ciel éteignit le feu 6807 Et le sauva. Car de ce lieu Effrayés tous prirent la fuite Et Crésus s'éloigna bien vite, Quand seul en la place il se vit, Sans que nul ne le poursuivît; Puis fut encor roi dans sa terre, Et puis subit nouvelle guerre, Et puis fut repris et pendu Quand lui fut le songe apparu. Deux Dieux il vit au haut d'un hêtre Qui le servaient comme leur maître. Jupiter, dit-il, le lavait, Et Phoebus la toile tenait Pour essuyer son corps auguste. Pour son malheur il trouva juste Ce songe, confiance en prit, Et comme un fol s'enorgueillit. Cependant sa fille Phanie Qui sage était, de grand génie Pour les songes interpréter, Lui dévoila sans le flatter.

XLII Cy dit à son père Phanie Que pour son orgueilleuse vie Il serait au gibet pendu; Tel doit le songe être entendu. Beau père, dit la damoiselle, J'y vois douloureuse nouvelle: Tout votre orgueil ne vaut deux clous; Fortune se moque de vous.

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Par ce songe poés entendre 6805 Qu'el vous vuet faire au gibet pendre; Et quant serés pendus au vent, Sans coverture et sans auvent, Sus vous plovra, biaus sires rois, Et li biaus solaus de ses rais Vous essuera cors et face. Fortune à ceste fin vous chace, Qui tolt et donne les honors, Et fait sovent des grans menors, Et des menors refait greignors, Et seignorir sus les seignors. Que vous iroie-ge flatant? Fortune au gibet vous atent, Et quant au gibet vous tendra La hart où col, el reprendra La bele corone dorée Dont vostre teste est coronée; S'en iert uns autres coronés De qui garde ne vous prenés. Et por ce que je vous espoigne Plus apertement la besoigne, Jupiter qui l'iaue vous donne, Ce est li airs qui pluet et tonne; Et Phebus qui tient la toaille, C'est le solel sans nule faille: L'arbre par le gibet vous glose; Je n'i puis entendre autre chose. Passer vous convient ceste planche, Fortune ainsinc le pueple vanche Des bobans que vous demenés, Cum orguilleus et forsenés. Si destruit-ele maint prodomme, Qu'el ne prise pas une pomme

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Car par ce songe il faut entendre 6837 Qu'elle vous veut au gibet pendre; Et quand serez bercé du vent Sans couverture et sans auvent, Lors sur vous tombera la pluie, Pour que le soleil vous essuie Corps et face de ses rayons. Ainsi donc Fortune craignons Qui donne et ravit la richesse, Et bien souvent les grands abaisse, Pour élever l'humble aux honneurs Et faire esclaves les seigneurs. Que servirait la flatterie? Fortune au gibet vous épie, Et quand au gibet vous tiendra La hart au col, elle prendra La belle couronne dorée Dont votre tête est couronnée, A quelqu'un pour en faire don De qui vous n'avez nul soupçon. Écoutez que je vous expose Céans plus clairement la chose: Le premier des dieux, Jupiter Qui tonne et verse l'eau, c'est l'air, Et Phoebus qui porte la toile A nos yeux le soleil dévoile; Quant à l'arbre, c'est le gibet. Rien plus je n'y vois en effet, La planche il faut passer, mon père. Fortune ainsi venge la terre De cette folle vanité Dont vous êtes si transporté. Ainsi Fortune maint prudhomme Renverse et ne prise une pomme

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Tricherie, ne loiauté, 6839 Ne vil estat, ne roiauté: Ainçois s'en joë à la pelote, Comme pucele nice et sote, Et giete à grant desordenance Richece, honor et reverance, Dignités et poissance donne, Ne ne prent garde à quel personne: Car ses graces, quant les despent, En despendant si les espent, Que les giete en leu de poties, Par putiaus et enfangeries; Qu'el ne prise tout une bille Fors que Gentillesce sa fille, Cousine à prochaine chéance, Tant la tient Fortune en balance. Mès de cele est-il voirs sans faille Que Fortune à nul ne la baille, Comment qu'il aut du retolir. S'il ne scet si son cuer polir, Qu'il soit cortois, preus et vaillans: Que nus n'est si bien bataillans, Se de vilonie s'apresse, Que Gentillesce ne le lesse. Gentillesce est noble et si l'ain, Qu'el n'entre mie en cuer vilain: Por ce vous los, mon très-chier pere, Que vilonie en vous n'apere. Ne soyés orguilleus ne chiches, Ayés, por enseignier les riches, Large cuer, et cortois et gent, Et piteus à la povre gent: Ainsinc le doit chascuns rois faire. Large, cortois et debonnaire

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Ni traître coeur, ni loyauté, 6871 Ni vil état, ni royauté. Elle s'en joue à la pelote Comme pucele simple et sotte, Et jette en désarroi grandeurs, Richesses, révérence, honneurs, Et dignités, puissance donne Sans songer à quelle personne. Car ses grâces, quand en fait don, Les épand de telle façon, Qu'elles tombent sur les ordures, Bourbiers, fumiers et pourritures. Rien ne lui vaut un pois vaillant, Hormis Noblesse son enfant, Cousine aussi de male chance, Tant la tient Fortune en balance. Mais Fortune qui cependant Si bien Noblesse nous reprend, Oncques ne la baille à personne, S'il n'a l'âme moult pure et bonne, S'il n'est courtois, preux et vaillant; Et nul n'est si bien bataillant Qui les lois de l'honneur oublie, Que Noblesse aussitôt ne fuie. J'aime Noblesse et son dédain Pour tout coeur félon et vilain. Père, aussi je vous en convie; Qu'en vous ne règne vilenie, Ayez coeur courtois, large et gent, Et piteux à la pauvre gent, Ainsi le doit chacun roi faire; Large, courtois et débonnaire Soit son coeur et plein de pitié, S'il veut du peuple l'amitié.

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Ait le cuer, et plain de pitié, 6873 S'il quiert du pueple l'amitié, Sans qui rois en nule seson Ne puet plus ne c'uns simples hon. Ainsinc le chastioit Phanie, Mais fox ne voit en sa folie, Fors que sens et raison ensemble, Si cum en son fol cuer li semble. Cresus qui point ne s'umilie, Tous plains d'orguel et de folie, En tous ses fais cuide estre sages, Combien qu'il féist grans outrages. Cresus respond à sa fille. Fille, dist-il, de cortoisie Ne de sens ne m'aprenés mie; Plus en sai que vous ne savés, Qui ainsinc chastié m'avés; Et quant par votre fol respons M'avés mon songe ainsinc espons, Servi m'avés de grans mençonges. Car sachiés que cist nobles songes, Où fauce glose volés metre, Doit estre entendus à la letre; Et ge méismes li entens, Si cum vous le verrez en tens. Qnques si noble vision N'ot si vile exposicion: Li Diex, sachiés, à moi vendront, Et le servise me rendront Qu'il m'ont par ce songe tramis, Tant est chacuns d'aus mes amis, Car bien l'ai pieça deservi.

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Donnez le bon exemple au riche, 6905 Ne soyez orgueilleux ni chiche, Car sans le peuple un roi n'est rien Non plus qu'un simple citoyen. Ainsi le conseillait Phanie; Mais fol ne voit en sa folie Rien que bon sens et que raison, Et le fol n'en vit pas plus long. Crésus qui point ne s'humilie, Tout plein d'orgueil et de folie, Se croit le plus sage des rois, Si fol qu'il fût, comme tu vois: Crêsus répond à sa fille. Vous ne m'apprenez rien, Phanie, Dit-il, de sens ni courtoisie; Plus j'en sais que vous ne savez, Vos avis pour vous conservez. Servi m'avez de grand mensonge En m'expliquant ce noble songe Qu'interprétez si sottement; Car ce songe certainement, Où fausse glose voulez mettre, Doit être compris à la lettre Et comme il convient je l'entends, Ainsi que le verrez céans. Oncques vision si subtile N'eut explication si vile. Les dieux, ma fille, à moi viendront Et le service me rendront Qu'ils ont dépeint à mes yeux même, Tant chacun d'eux m'estime et m'aime; Dès longtemps je l'ai mérité.

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Raison. Vez cum Forturne le servi, 6904 Qu'il ne se pot onques deffendre Qu'el nel' féist au gibet pendre. N'est-ce donc chose bien provable[44] Que sa roë n'est pas tenable; Que nus ne la puet retenir, Tant sache à grant estat venir? Et se tu scés riens de logique, Qui bien rest science autentique, Puis que li grant seignor i faillent, Li petit en vain se travaillent. Et se ces prueves riens ne prises D'anciennes istoires prises, Tu les as de ton tens noveles De batailles fresches et beles, De tel biauté, ce dois savoir, Comme il puet en bataille avoir. C'est de Mainfroi roi de Sesile[45], Qui par force tint et par guile Lonc-tens en pès toute sa terre, Quant li bons Karles li mut guerre, Conte d'Anjou et de Provance, Qui par devine porvéance, Est ores de Sesile rois, Qu'ainsinc le volt Diex li verois Qui tous jors s'est tenus o li. Cist bons rois Karles l'en toli, Non pas sans plus la seignorie, Ains li toli du cors la vie. Quant à l'espée qui bien taille, En la premeraine bataille

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Raison. Bien le servit en vérité 6996 Fortune. Il ne put s'en défendre, Elle le fit au gibet pendre; Car nul ne la peut retenir, Tant sache à grand état venir; Et si tu connais la logique Qui science est bien authentique, Où tombent les grands et les forts Les petits perdent leurs efforts. Et si ces preuves tu méprises Des anciennes histoires prises, Il en est, tu dois le savoir, D'aussi sûres qu'on puisse en voir De notre temps et plus nouvelles, Par batailles grandes et belles. D'abord en Sicile, Mainfroy[45b] Qui par trahison sous sa loi Longtemps en paix tint cette terre, Quand le bon Charles lui fit guerre Qui règne en Sicile aujourd'hui. Comme tu le sais, ce fut lui, Comte d'Anjou et de Provence, Dans sa divine providence Que Dieu pour être roi choisit. Ce bon roi Charles lui ravit Non seulement sa seigneurie, Mais son armée avec la vie, Lorsque de son glaive acéré, Dès le premier combat livré, L'assaillit pour le déconfire, Courant échec et mat lui dire,

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L'assailli por li desconfire, 6935 Eschec et mat li ala dire Desus son destrier auferrant, Du trait d'un paonnet errant Où mileu de son eschiquier. De Corradin parler ne quier[45], Son neveu, dont l'exemple est preste, Dont li rois Karles prist la teste Maugré les princes d'Alemaigne: Henri, frere le roi d'Espaigne, Plain d'orguel et de traïson, Fist-il morir en sa prison. Cil dui, comme folz garçonnés, Roz et fierges et paonnés, Et chevaliers as gieus perdirent, Et hors de l'eschiquier saillirent, Tel paor orent d'estre pris Au geu qu'il orent entrepris: Car qui la vérité regarde, D'estre mat n'avoient-il garde, Puisque sans roi se combatoient: Eschec et mat riens ne doutoient, Ne cil haver ne les pooit, Oui contre eus as eschiés jooit, Fust à pié, fust sur les arçons; Car l'en ne have pas garçons, Fox, chevaliers, fierges ne ros; Car se vérité conter os, Si n'en quier-ge nulli flater, Ainsinc cum il va du mater, Puisque des eschiés me sovient, Se tu riens en sés, il convient Que cil soit roi, que l'en fait haves[46], Quant tuit si homme sunt esclaves,

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Dessus son puissant destrier, 6967 Au milieu de son échiquier, Du trait d'une flèche mortelle. Faut-il qu'aussi je te rappelle De Conradin le triste sort[45] Que le roi Charles mit à mort Malgré les princes d'Allemagne, Henri, frère du roi d'Espagne, Plein d'orgueil et de trahison Qu'il fit mourir en sa prison? Ces deux écervelés sans peine Cavaliers, pions, tours et reine Perdirent là jusqu'au dernier Et s'enfuirent de l'échiquier, Tant craignaient dans cette partie Se voir la liberté ravie. Car ils ne devaient nullement Craindre être échec et mat vraiment, Puisqu'ils allaient sans roi combattre, Et tant aurait-il pu les battre, Que haver nul ne les pouvait Qui contre eux aux échecs jouait, Non, nul, soit à pied, soit en selle, Car on ne have pas rebelle, Vilain ni fou, ni cavalier, Reine ni tour sur l'échiquier. Car sans mensonge, à te vrai dire, Pour le mater te bien décrire (Des échecs puisqu'il me souvient), Si tu ne le sais, il convient Que soit roi celui qu'on fait haves[46b] Lorsque tous les siens sont esclaves, Quand, forcé par ses ennemis Qui l'ont en telle passe mis,

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Si qu'il se voit seus en la place, 6969 Ne n'i voit chose qui li place; Ains s'enfuit par ses anemis Qui l'ont en tel povreté mis: L'en ne puet autrement haver, Ce sevent tuit large et aver. Car ainsinc le dist Athalus, Qui des eschez controva l'us[47], Quant il traitoit d'arismétique; Et verras en Policratique[48] Qu'il s'enflechi de la matire Et des nombres devoit escripre, Où ce biau geu jolis trova, Que par demonstrance prova. Por ce se mistrent-il en fuie Por la prise qui lor ennuie: Qu'ai-ge dit? por prise eschever, Mès por la mort qui plus grever Les péust et qui pis valoit, Car li geus malement aloit, Au mains par devers lor partie Qui de Diex s'iere departie; Et la bataille avoit emprise Contre la foi de sainte Eglise; Et qui eschec dit lor éust, N'iert-il qui covrir le péust, Car la fierche avoit esté prise Au gieu de la premiere assise, Où li rois perdit comme fos, Ros, chevaliers, paons et fos, Si n'ert-ele pas là présente; Mès la chétive, la dolente Ne pot foïr ne soi deffendre, Puisque l'en li ot fait entendre

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Il se voit tout seul en l'arène 7001 Sans espoir que secours lui vienne. Or haver voilà ce que c'est, Riche ou pauvre chacun le sait. Ainsi dit Attalus le sage Qui des échecs trouva l'usage[47b]; Car ce fut lui qui démontra Ce beau jeu joli qu'il trouva Quand il traitait d'Arithmétique. On voit dans sa Polycratique[48b] Comment la matière inventa Et les calculs en combina. De l'échiquier donc ils s'enfuirent, Car d'être pris tous deux craignirent. Qu'ai-je dit? Pour n'être tous deux Pris? Non, mais pour éloigner d'eux Une mort effroyable, impie; Car en cette triste partie Bien malement allait leur jeu De qui s'était éloigné Dieu, Puisqu'ils avaient guerre entreprise Contre la foi de sainte Église. Et si sur eux on fût venu Leur dire échec, nul n'aurait pu Les couvrir, car on prit la reine Dès le premier combat sans peine Où ce fol roi sut perdre tous Ses cavaliers, pions et fous. Aussi n'était-elle présente, Mais la chétive, la dolente, Apprenant que sanglant et froid, Que mat et mort gisait Mainfroy,

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Que mat et mort gisoit Mainfrois, 7003 Par chief, par pies, et par mains frois. Et puis que cis bons rois oï Qu'il s'en erent ainsinc foï, Les prist-il fuitis ambedeus, Et puis fist sa volenté d'eus, Et de mains autres prisonniers, De lor folie parçonniers. Cis vaillans rois dont je te conte, Que l'en soloit tenir à conte, Cui nuis et jors, et mains et soirs, L'ame, le cors et tous ses hoirs, Gart Diex et deffende et conseille, Cil donta l'orguel de Marseille[49], Et prist des plus grans de la vile Les testes, ains que de Sezile Li fust li roiaumes donnés, Dont il fu puis rois coronnés, Et vicaires de tout l'empire. Mais ne voil or de li plus dire; Car qui tretout vodroit retraire, Ung grant livre en convendroit faire. Vez ci gens qui grans honors tindrent: Or scés à quel chief il en vindrent. N'est donc bien Fortune séure, Rest bien fos qui s'i asséure, Quant ceus qu'el scult par devant oindre, Seult ausinc par derriere poindre; Et tu qui la Rose baisas, Par quoi de duel si grant fais as, Que tu ne t'en sez apaisier, Cuidoies-tu tous jors baisier, Tous jors avoir aise et délices? Par mon chief, tu es fox et nices.

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Pieds et mains et front dans la cendre, 7033 Ne put ni fuir ni se défendre. Ce bon roi, lorsqu'il eut ouï Qu'ainsi tous deux ils avaient fui Du combat, les fit tantôt prendre Et châtier sans plus attendre, Avec maints autres prisonniers De leur folie associés. Ce vaillant roi que je te conte, Ce héros dont maint et maint conte Célèbre aujourd'hui les hauts faits (Que Dieu nuit et jour à jamais Et le défende et le conseille, Et matin et soir sur lui veille, Pour que sa maison règne en paix!), Dompta l'orgueil des Marseillais[49b], Et prit des plus grands de la ville La tête, avant que de Sicile Lui fût le royaume donné, Dont fut depuis roi couronné Et vicaire de tout l'empire. De lui je ne veux plus rien dire, Car qui voudrait tout raconter Un gros livre en pourrait dicter. Or vois à quelle fin ils vinrent Ces gens qui si grands honneurs tinrent. Par devant toujours caressant Et par derrière nous blessant, Fortune ainsi souvent varie; Certes bien fol est qui s'y fie; Et toi qui la Rose baisas, Chose pourquoi si grand deuil as Que ta douleur jamais n'apaises, Pensais-tu toujours avoir aises

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Por que cis duel plus ne te tiengne, 7037 De Mainfroi voil qu'il te soviengne, De Henri et de Corradin, Qui firent pis que Sarradin, De commencier bataille amere, Contre sainte Eglise lor mere; Et des faits des Marsiliens, Et des grans hommes anciens, Comme Neron, comme Cresus, Dont je te contai ci-dessus, Qui Fortune tenir ne porent O tous les grans pooir qu'il orent. Par foi frans hons qui tant se prise, Qu'il s'orguillist por sa franchise, Il ne scet mie en quel aage Cresus li rois vint en servage, Ne d'Ecuba, mient escient[50], Qui fu fame le roi Prient Ne tient-il pas en sa mémoire, Ne de Sisicambis l'istoire[51], Mere Daire le roi de Perse, Cui Fortune fu si perverse, Que franchise et roiaumes tindrent, Et serves en la fin devindrent? D'autre part ge tiens à grant honte, Puis que tu sés que letre monte, Et que estudier te convient, Quant il d'Omer ne te souvient, Puisque tu l'as estudié; Mais tu l'as, ce semble, oblié, Et n'est-ce poine vaine et vuide, Tu mès es livres ton estuide,

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Et délices, toujours baiser? 7067 Pauvre fol d'ainsi t'abuser! Pour que ce deuil plus ne te tienne, De ce Mainfroy qu'il te souvienne, Et d'Henri et de Conradin, Qui firent pis que Sarrazin, De commencer bataille amère Contre sainte Église leur mère, Et de l'orgueil des Marseillais Et des anciens que tu connais, Qui Fortune arrêter ne purent Malgré le grand pouvoir qu'ils eurent, Comme Néron, comme Crésus Dont je t'ai parlé ci-dessus. Par ma foi ne sait à quel âge Tomba Crésus en esclavage, L'homme libre qui de fierté Se gonfle pour sa liberté. Il ne retient en sa mémoire Ni d'Hécube la sombre histoire[50b], Femme du roi Priam; non plus La mère du roi Darius Sisygambis, reine de Perse[51b], Qui vit Fortune si perverse; Toutes régnaient en liberté Et churent en captivité. D'autre part, je tiens à grand' honte, Puisque tu sais ce que raconte L'histoire, d'avoir oublié Ce que tu as étudié, Tout ce que sur cette matière Nous rapporte le grand Homère. Tu as sur les livres usé Ton temps en travail insensé,

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Et tout par négligence oblies! 7069 Que vaut quanque tu estudies, Quant li sens au besoing te faut, Et solement par ton defaut? Certes tous jors en remembrance Déusses avoir sa sentence; Si devroient tuit homme saige Et si fichier en lor coraige, Que jamès ne lor eschapast Tant que la mort les atrapast: Car qui la sentence sauroit, Et tous jors en son cuer l'auroit, Et la scéust bien soupeser, Jamès ne li devroit peser De chose qui li avenist, Que tous jors fers ne se tenist Encontre toutes aventures, Bonnes, males, moles ou dures. Si rest-ele voir si commune, Selonc les ovres de Fortune, Que chascuns chascun jor le voit, Se bon entendement avoit. Merveilles est que ne l'entens Qui ta cure as mise tant ens; Mès tu l'as autre part tornée, Par ceste amor desordenée, Si la te voil or ramentoivre Por toi faire miex aparçoivre. Jupiter en toute saison[52] A sor le suel de sa maison, Ce dit Omers, deus plains tonneaus; Si n'est viex hons, ne garçonneaus, N'il n'est dame, ne damoisele, Soit vielle ou jone, laide ou bele,

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Si tout par négligence oublies. 7101 Que sert ce que tu étudies Si le bons sens défaut te fait Par ta faute quant besoin est? Certes toujours en souvenance Tout homme sage sa sentence Doit conserver, sans contredit, Et la ficher en son esprit, Pour que toujours elle y demeure Entière, jusqu'à ce qu'il meure. Car qui sa sentence saurait Et toujours en son coeur l'aurait Et la saurait comprendre toute, Sans sortir de la droite route, Nulle infortune ne craindrait Et toujours ferme se tiendrait Encontre toutes aventures Males, bonnes, molles ou dures. Car elle peint si nettement De Fortune l'agissement, Que chacun le voit sans doutance Avec un peu d'intelligence. Comment ne la comprends-tu pas, Toi qui pourtant l'étudias? Mais ton âme ailleurs s'est tournée Par cet amour désordonnée. Je vais donc te la rappeler Pour le sens mieux t'en dévoiler. Jupiter a, nous dit Homère[52b], Devant son palais de lumière, Deux tonneaux en toute saison. Il n'est vieillard, jeune garçon, Il n'est dame ni damoiselle, Soit vieille ou jeune, laide ou belle,

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Qui vie en ce monde reçoive, 7103 Qui de ces deus tonneaus ne boive. C'est une taverne planiere, Dont Fortune la taverniere Trait aluine et piment en coupes[53] Por faire à tout le monde soupes; Tous les en aboivre à ses mains, Mès les uns plus, les autres mains. N'est nus qui chascun jor ne pinte De ces tonneaus ou quarte ou pinte, Ou mui, ou setier, ou chopine, Si cum il plest à la meschine, Ou plaine paume ou quelque goute Que Fortune où bec li agoute: Car bien et mal à chascun verse, Si cum ele est douce ou perverse. Ne jà nus si liés ne sera, Quant il bien se porpensera, Qu'il ne truist en sa greignor aise Quelque chose qui li desplaise; Ne jà tant de meschief n'aura, Quant bien porpenser se saura, Qu'il ne truisse en son desconfort Quelque chose qui le confort, Soit chose faite, ou chose à faire, S'il pensoit bien à son afaire, S'il ne chiet en desesperance, Qui les pechéors desavance; Ne nus hons n'i puet consel metre, Tant ai léu parfont en letre. Que te vaut donc le corrocier, Le lermoier et le groucier? Mès pren bon cuer et si t'avance De recevoir en pacience

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Qui le jour reçoive ici-bas, 7135 Que ces tonneaux n'abreuvent pas. C'est une taverne pleinière Où Fortune la tavernière Verse l'absinthe et le piment[53b] Et nous abreuve incessamment, Plus ou moins emplit notre coupe, A tout le monde fait la soupe. Chaque jour y venons bayer Et des tonneaux, muids ou setier, Suivant qu'il lui plaît, la coquine, Ou quarte, ou pinte, ou bien chopine, Ou quelque goutte, ou pleine main, Au bec nous verse avec dédain; Car bien ou mal à chacun verse Suivant qu'elle est douce ou perverse. Et nul si joyeux ne sera Quand toujours il découvrira, Au milieu de sa plus grande aise, Quelque chose qui lui déplaise; Et tant de malheur il n'aura Quand toujours il découvrira, S'il pense bien à son affaire, Soit chose faite ou chose à faire, Que toujours en son déconfort Se trouve un peu de reconfort, S'il ne tombe en désespérance Qui les pécheurs guère n'avance. Nul n'y saurait remède voir Si grand que soit tout son savoir; A quoi donc servent tes colères, Murmures et larmes amères? En patience et de bon coeur Accepte donc, c'est le meilleur,

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Tout quanque Fortune te donne, 7137 Soit bele ou laide, ou male ou bonne. De Fortune la semilleuse, Et de sa roë perilleuse Tous les tors conter ne porroie. C'est li gieu de boute-en-corroie, Que Fortune set si partir, Que nus devant au départir Ne puet avoir science aperte S'il i prendra gaaing ou perte; Mès à tant de li me tairai, Fors tant qu'encor m'i retrairai Ung petitet por mes requestes, Dont je te fai trois moult honestes: Car volentiers recorde bouche Chose qui près du cuer li touche; Et se tu les vués refuser, N'est riens qui t'en puist escuser Que trop ne faces à blasmer: C'est que tu me vueilles amer, Et que le diex d'Amors desprises, Et que Fortune riens ne prises. Et se tu trop fiébles te fais A soustenir ce treble fais, Je le sui preste d'alegier Por le porter plus de legier. Pren la premiere solement, Et se tu m'entens sainement, Tu seras des autres délivres, Car se tu n'es ou fox ou yvres, Savoir dois, et bien le recorde, Quicunques à Raison s'acorde, Jamès par amors n'amera, Ne Fortune ne prisera.

Notes in this chapter

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