LE MARIAGE DE CONFUCIUS
Reading edition
L’ENTERREMENT DE L’HUMBLE LU
Comme Confucius se tenait un soir devant la porte de sa maison, il vit monter vers lui, par une des rues en pente qui gravissaient la colline de Tséou, un étrange cortège funèbre.
Deux porteurs marchaient en tête, ayant sur leurs épaules un cercueil de bois. Ce cercueil ne devait pas contenir un mort bien pesant, car les porteurs avaient l’air de le porter sans effort et même l’agitaient comme si ce n’avait été qu’une légère boîte absolument vide. Les porteurs étaient suivis d’un groupe de femmes qui avaient des peignes de couleur dans les cheveux et qui, sous le plâtre des fards et le carmin des lèvres, semblaient porter des masques blancs tachés de sang.
Confucius reconnut des créatures de mauvaise vie, habitantes de la rue basse de la ville.
Et il reconnut aussi, au milieu d’elles, deux danseurs de corde, une vieille mendiante qui, depuis des années, tendait la main à la porte du Nord, et un grave maître de Feng-Shui qui pratiquait les arts divinatoires pour quelques sapèques. Il pensa que c’était une prostituée que l’on enterrait, car les seules cérémonies mortuaires qui puissent se dérouler la nuit étaient celles des prostituées. Du reste, il distingua sur le cercueil le cordonnet emblématique auquel était suspendu un disque de cuivre portant l’empreinte du sceau royal et cette sorte de diplôme qu’il avait vu rédiger souvent par son père le sous-préfet et où il était mentionné que la titulaire exerçait la profession de prostituée.
Il allait à la hâte rentrer et refermer vivement sa porte quand il fut retenu par l’énormité de l’inconvenance qui frappait sa vue.
Un personnage caricatural et contrefait marchait derrière le cercueil en s’appuyant sur le bras d’un des danseurs de corde. Il était vêtu d’une robe blanche de deuil, mais cette robe, trop longue et trop large, lui avait été visiblement prêtée et était une robe de femme, une sorte de chemise d’intérieur. Ce personnage, dans lequel Confucius ne reconnut pas tout de suite le méprisable Mong-Pi, avait les yeux rouges et le visage couvert de larmes ; mais, parfois, il s’arrêtait, il faisait une grimace, poussait une sorte d’affreux éclat de rire et dessinait en boitillant derrière le cercueil une gambade grotesque. Puis il se tournait vers les danseurs de corde, vers le maître en art divinatoire, vers la mendiante et les autres femmes et il les incitait de l’œil et du geste à l’imiter.
Les danseurs faisaient un saut, la mendiante levait sa béquille, le grave maître de Feng-Shui balançait sa tête de droite et de gauche et les visages fardés montraient l’ivoire des dents et écarquillaient les prunelles de façon plaisante ou dramatique.
Confucius était immobile sur son seuil comme la statue de la vertu désapprobatrice.
Mais, en l’apercevant, Mong-Pi saisit le pan de sa robe blanche et, le déployant, il s’élança tout près du cercueil et se mit à crier :
— Ne regarde pas de ce côté ! Ne regarde pas sur la droite !
Et il avait l’air de vouloir cacher, à la légère morte que ballottaient les porteurs, la maison de Confucius et Confucius scandalisé.
Comme il marchait à reculons et qu’il n’était pas solide sur ses jambes d’infirme, il glissa et tomba dans une profonde flaque de pluie en faisant autour de lui un jaillissement d’eau. Le jaillissement d’eau éclaboussa les porteurs du cercueil et l’un d’eux le reçut au visage. Il eut un mouvement de recul et le cercueil glissa de son épaule et tomba.
Il s’ensuivit des cris et une grande confusion.
Les danseurs relevèrent Mong-Pi, dont la robe blanche était souillée par la boue. Les femmes entourèrent le cercueil qui s’était décloué dans sa chute.
Et alors, durant quelques secondes, Confucius fut témoin d’une singulière apparition. Toute menue, presque aérienne, il y avait une petite femme droite et séchée entre les planches de sapin disjointes. La mort avait paré son visage de la pureté du marbre et de l’orgueil des statues. Tout le monde fut impressionné par la grandeur qui se dégageait de sa forme étroite. C’était la prostituée Lu qui, ayant été une humble créature toute sa vie, trouvait dans ce crépuscule, parmi les flaques de pluie, l’unique attitude royale que les hommes devaient connaître d’elle.
La nuit acheva de descendre. Le cortège reprit sa route. Confucius demeura immobile sur la porte de sa maison. Il interrogea, au sujet de cette scène incompréhensible, un homme qu’il connaissait et qui passait sur la route.
— C’est le pauvre Mong-Pi, dit celui-ci, qui enterre sa mère Lu. Elle vivait de prostitution et était très misérable. Elle n’avait pas de plus grande joie que de voir son fils faire des grimaces et des farces avec d’autres vauriens comme lui. Alors Mong-Pi, qui aimait sa mère, a voulu que son esprit soit égayé une dernière fois avant qu’elle reposât sous la terre. Quand votre père était sous-préfet, il n’aurait pas permis un tel scandale. Tout va plus mal qu’autrefois.
Confucius leva les yeux au ciel. Il vit l’étoile Ki qui brillait à travers d’épaisses nuées d’orage. Ainsi, comme l’étoile Ki, la piété filiale pouvait briller, au milieu des nuages de la grossièreté, dans le ciel de l’âme.
LE BLEU DE L’ÉTOILE KI
Confucius s’éveilla, une nuit, en sursaut. Il s’assit sur son séant et il se demanda la cause de ce réveil, car il dormait d’ordinaire profondément comme ceux qui se portent bien et n’ont rien à se reprocher. Il y avait une tempête qui faisait gémir les toitures et s’engouffrait avec un grand bruit dans les rues en pente de la ville de Tséou.
Mais ce n’étaient pas les éclats du tonnerre et le ruissellement de la pluie qui avaient éveillé Confucius. C’était une bizarre voix humaine qui venait de la partie haute de la colline, au-dessus de sa maison.
Confucius pensa que l’inconvenance qu’il y avait à crier à pareille heure sur la colline provenait peut-être de quelque détresse qu’il était convenable de secourir. Il se leva donc, s’habilla, prit une lanterne et sortit.
La voix provenait de cet endroit du chemin où, entre des genévriers sauvages, Confucius avait remarqué, quelques jours auparavant, le tertre d’une tombe nouvelle. Il s’était arrêté devant cette tombe et il avait lu le texte gravé sur la tablette de bois où l’esprit du mort était censé venir se poser :
— Lu, la très gracieuse, la très humble, la très désintéressée, qui aimait toutes choses et tout le monde.
Confucius distingua une silhouette près du tertre et, à sa démarche boiteuse, il reconnut Mong-Pi. Sa chemise blanche était tellement collée à lui par la pluie qu’il semblait nu. Il agitait un bâton d’une manière menaçante et il clamait d’une voix terrible :
— Allez-vous en ! Encore plus loin, ou malheur à vous !
Et il faisait le geste de frapper des êtres invisibles. Puis il se précipitait à quatre pattes devant la tablette et, avec un accent empreint de douceur et de tendresse, avec un accent de consolation, il murmurait :
— Tu n’as plus rien à craindre. Ils sont partis. D’ailleurs je veille. Va, dors en paix, maintenant.
Confucius sentait des ruisseaux descendre dans son cou et le glacer, mais il avait chaud au cœur. Il devinait pourquoi Mong-Pi était là, le sens de ses cris et de sa sollicitude. Sans doute, quand elle vivait, sa mère avait peur de l’orage dans sa petite maison de la rue basse. Alors il avait pensé qu’elle devait avoir bien plus peur encore, solitaire sous le tertre mélancolique, près des genévriers. Il était venu la garder des mauvais esprits qui circulent avec les vents.
Confucius eut un irrésistible élan vers ce jeune homme dont la vertu filiale rachetait la mauvaise existence. Il s’avança vers lui, souleva sa lanterne pour être reconnu, puis, lui tendant les bras, il lui dit :
— Mong-Pi, à partir de cet instant, je veux que tu sois mon frère.
Mong-Pi le considéra avec surprise, il gratta sa tête ruisselante et répondit :
— Frères ? Mais nous l’avons toujours été.
Et il recommença à frapper l’espace de son bâton, à menacer les ondées de la pluie, à rassurer la tablette de bois où devait grelotter l’humble présence maternelle.
Confucius resta perplexe de cette réponse dont le sens lui était mystérieux. Et, en redescendant le chemin pour rentrer chez lui, trempé jusqu’aux os et soudain gelé, il songeait que la manifestation de la vertu est parfois aussi incompréhensible que la nuance du bleu de l’étoile Ki.
LE LUTH DE KI-KÉOU
Ki-Kéou était une jeune fille qui avait de grands rapports avec l’oiseau chanteur Tong-Hou-Fang. Elle était la fille de parents nobles et pauvres qui habitaient à quelque distance de Tséou une demeure qui se délabrait.
A l’imitation de l’oiseau Tong-Hou-Fang, qui volète d’une branche à l’autre sans raison, elle courait de ci, de là dans la maison pleine de poussière ou le jardin plein de mauvaises herbes et paraissait très occupée à de minimes choses sans importance. Elle aimait à jouer du luth avant l’aurore, et quand on lui reprochait de réveiller tout le monde sans raison, elle disait que la musique, n’est sublime qu’exactement un peu avant le lever du jour, théorie qui semblait absurde aux musiciens consultés à ce sujet.
Il y avait pourtant quelqu’un qui pensait ainsi. A l’heure où les nuits d’été commencent à blanchir légèrement, Ki-Kéou, qui jouait du luth dans son jardin, entendait un autre luth résonner et se rapprocher dans la direction de la colline de Tséou.
Sur le chemin où les pêchers avec les saules alternaient, s’avançait en boitant Mong-Pi. Il venait de jouer devant la tablette où était posé pour l’entendre l’esprit de sa mère. Et il allait jusqu’à un mur en ruine où il savait que par une brèche il pouvait voir un beau visage de jeune fille illuminé par le mystère de la musique.
Quelquefois Ki-Kéou l’accompagnait avec son luth. D’autres fois elle écoutait, immobile et elle regardait de loin l’être étrange en costume blanc qui se tenait sans bouger et jouait du luth suavement. Car jamais Mong-Pi ne bougeait. Il espérait que la jeune fille ne saurait pas comment il boitait en marchant. Et il attendait que les contours des choses fussent dessinés et que la jeune fille fût rentrée dans la maison pour repartir le long des pêchers et des saules.
Longtemps Ki-Kéou pensa que le joueur de luth vêtu de blanc était un bienveillant esprit de la campagne familière.
Mais un matin qu’elle s’était attardée, elle distingua mieux le visage de Mong-Pi et elle y vit briller une larme. Alors elle pensa que c’était un homme. A partir de ce jour elle eut du remords, mais elle s’appliqua davantage en jouant du luth.
LE MARIAGE
Le père de Ki-Kéou appela un jour sa fille auprès de lui et il lui parla avec solennité.
— Le temps est venu où tu dois cesser d’être pareille à l’oiseau chanteur Tong-Hou-Fang et où tu dois te marier. Sans doute as-tu entendu parler de Confucius, ce jeune homme de Tséou qui a déjà acquis une grande réputation par sa vertu et sa connaissance de l’histoire et des livres canoniques. Certes, il est sans fortune, mais il appartient à une famille noble et ancienne et on prétend même, sans que cela soit vérifié, qu’il y a eu un empereur parmi ses aïeux. Il vient d’obtenir du roi de Lou l’emploi de contrôleur des greniers publics, ce qui n’est pas un poste très élevé, mais ce qui indique qu’il a la connaissance des dépenses et des recettes, de la production de la terre et de son rendement en argent, connaissance qui a toujours manqué à ton père puisqu’il est ruiné et qu’il a fait de sa fille un être pareil à un oiseau. Confucius est venu te demander en mariage et j’ai répondu que tu accepterais vraisemblablement. Il a déjà envoyé le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de sa naissance et je vais lui renvoyer le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de ta naissance pour qu’ils soient confrontés par le devin suivant l’usage. Car Confucius tient essentiellement au respect des usages. Il recommande l’obéissance ponctuelle aux trois cents prescriptions du cérémonial et aux trois mille règles du décorum. J’ai toujours trouvé personnellement que ces règles étaient excessives et trop nombreuses, mais c’est lui qui doit avoir raison puisqu’il est contrôleur des greniers publics et que nous vivons pauvrement dans cette maison solitaire. D’ailleurs tu finiras par t’accoutumer à ces règles avec le temps. As-tu une objection à faire à cette proposition d’union convenable ?
Ki-Kéou demeura longtemps silencieuse.
— Pourrai-je jouer du luth avant l’aurore ? dit-elle enfin.
— Sans doute, répondit son père en haussant les épaules.
Et le mariage fut décidé.
On apporta à Ki-Kéou des nénufars et des tournesols, des pastèques et des grenades qui sont les fleurs et les fruits qu’il est convenable à un fiancé d’offrir à sa fiancée. Et elle courut de droite et de gauche avec ses ailes de jeune fille ; elle lissa son plumage ; elle forma mille projets puérils et les jours passèrent et l’on arriva à la septième lune de l’année du Lièvre pendant laquelle le mariage devait être célébré.
Ki-Kéou apprit de la bouche de son fiancé le nombre des livres canoniques et les principales vérités qu’ils contiennent. Dans le Chou-King il y a cinquante chapitres relatifs aux époques de Yao, de Chun et de Yu. Dans le Chi-King il y a des hymnes par centaines, il y a des odes par milliers. Dans le Y-King il y a tous les modes de divination employés par les thaumaturges anciens. Dans le Li-Ki sont les précieux rites, les inestimables règles de cérémonie. Mais à ces règles il fallait en ajouter d’autres ; il fallait multiplier les rites, codifier et recodifier les cérémonies. Il fallait faire une compilation de tous les livres, couper soigneusement ce qui n’était pas conforme à la convenance et à l’équité, ajouter les traditions aux traditions, bâtir un monument de préceptes, édifier un code fabuleux de toutes les prescriptions et de toutes les lois, dresser une gigantesque montagne de textes historiques et moraux.
Ki-Kéou fut bien effrayée d’apprendre que cette tâche appartenait à Confucius. Elle souriait et approuvait tout ce que disait son fiancé et elle était remplie d’admiration. Mais après, elle avait bien mal à la tête. Il lui semblait que les Livres sacrés étaient placés sur sa poitrine et l’étouffaient et, quand elle jouait du luth, ses doigts étaient moins légers et sa musique était moins belle comme si un génie caché qui aurait été son compagnon se fût envolé de son atmosphère.
Quel est donc ce bruit dans la rue ? demanda Confucius, au milieu du repas de mariage.
Et Tchang, le gardien de la maison, s’avança en riant et dit :
— C’est le boiteux Mong-Pi qui est tellement heureux de votre mariage qu’il fait mille plaisanteries étonnantes dont se réjouissent les enfants.
— Fais-le entrer dans la cour, répondit Confucius, et donne-lui à manger et à boire.
On parlait tellement de bonheur autour de Ki-Kéou que celle-ci s’accusait de ne pas en éprouver davantage. Et elle s’accusait aussi d’une sorte d’appréhension, d’un désir de s’en aller loin analogue à ce que doivent éprouver les oiseaux quand ils se sentent pris dans la glu.
Et elle se reprocha d’éprouver encore cela lorsque, seul avec elle, sous la glycine du jardin, Confucius lui dit avec une tendre solennité :
— Il y a trois bonheurs que procure le mariage et que nous allons connaître à loisir. La douceur de l’amour mutuel — et il lui serra tendrement la main, — la noblesse des vertus familiales — et il leva un doigt vers le ciel, — la beauté du devoir conjugal — et il baissa modestement les yeux.
Que de nobles qualités reflétait son visage : Bonté naturelle, amour des parents, respect de la famille, désir de perpétuer sa race, désir d’enseigner le bien aux hommes. Ki-Kéou sentait tout cela et elle pensait que son cœur devait être foncièrement, irrémédiablement mauvais pour éprouver cette envie de fuir. Ah ! la solitude avant l’aurore, dans le vieux jardin plein de mauvaises herbes, où les gouttes de rosée recouvraient d’étoiles les arbres ! Plus jamais elle ne retrouverait cela ! Une vie inéluctablement vertueuse l’attendait. Mais la première heure nocturne lui en paraissait bien difficile à vivre !
Un secours lui vint pourtant.
Elle s’était étendue sur le lit, elle avait entr’ouvert sa robe et placé sur son visage le plus docile sourire possible. Dehors on entendait des cris et des rires et la clarté des lanternes illuminait tristement la pièce.
Alors Confucius s’étant dévêtu, comme il convenait, fit une génuflexion, selon le rite, devant le lit où il allait se rapprocher de son épouse et accomplir l’acte familial essentiel.
Ki-Kéou, les yeux fermés, entendit quelque part résonner un luth qu’elle connaissait, un luth fraternel qui lui apportait une petite aide, presque rien, tout ce que peut faire contre ces dieux vainqueurs appelés ordre social, vertu, famille, la fantaisie peu raisonnable, la rêverie inutile, la camaraderie des poètes qui ne se connaissent pas.
LE PRÉSENT CACHÉ DE LA MUSIQUE
Cette année-là fut une année d’abondance pour les récoltes. Comme contrôleur des greniers publics, Confucius fut appelé à créer un dépôt de grains supplémentaire qui devait servir de réserve pour les temps de disette.
Profitant des pleins pouvoirs qu’il avait reçus du roi de Lou, il décida d’établir ce dépôt dans une partie des maisons de la rue basse de la ville dont il indemniserait les habitants. Il purifierait ainsi, par la saine présence du grain, ce quartier qui était la honte du Tséou.
La maison qu’avait habitée Lu et où Mong-Pi vivait maintenant solitaire, faisait partie des maisons que l’on devait transformer. Quand Mong-Pi sut ce qui avait été décidé, il déclara que plutôt que d’abandonner son vieux toit incliné il préférait être enseveli sous les grains, et il lança au loin les taëls d’argent qu’on lui apporta de la part du contrôleur des greniers publics.
— Je suis en présence d’un conflit de devoirs, dit Confucius lorsqu’il fut informé de la chose.
Il médita quelque temps.
— La raison de l’État doit passer avant la raison d’un individu, même si celle-ci s’appuie sur les plus nobles sentiments, puisque l’État est la réunion de tous les individus et par conséquent de tous les nobles sentiments.
Et il donna l’ordre d’expulser Mong-Pi, en veillant toutefois à ce qu’il ne se précipitât pas sous les grains pour être étouffé, selon sa promesse.
Mong-Pi coucha désormais à la belle étoile. Il n’avait emporté de sa maison qu’un morceau de bois qu’il avait grossièrement sculpté et qui représentait sa mère Lu. Et il continua à accomplir maintes actions déraisonnables, à chanter et à rire sans motif, et à pleurer quelquefois quand il était en haut de la colline, à côté du tertre, parmi les genévriers.
Et Confucius grandit en sagesse, en vertu et en connaissance. Sa renommée fut bientôt telle, malgré son jeune âge, que beaucoup de gens venaient de loin pour entendre sa parole, étudier l’histoire et la morale avec lui. Il fut à la fin obligé d’ouvrir une école et il eut des disciples.
Il s’aperçut un jour qu’un étrange amour de la musique lui était venu. Il ne savait pas comment. Mais il était certain que les sons harmonieux développaient en lui le goût de la vertu. Il alla étudier le luth avec un grand musicien qui s’appelait Siang, et il devint vite un artiste consommé. Toutefois il établissait une grande différence entre la musique correcte et celle qui ne l’était pas, celle qui fait tendre à la perfection et celle qui développe des passions déréglées.
A cause de cette différence il fut obligé d’interdire à son épouse Ki-Kéou de se lever avant l’aurore pour aller jouer du luth dans le jardin. D’abord parce qu’il n’était pas convenable de faire de la musique quand tout le monde dort encore, ensuite parce qu’il y avait dans les airs qu’elle jouait une certaine langueur, quelque chose d’ailé et de magique qui ne convenait pas à l’épouse d’un contrôleur des greniers publics.
Il acheta à Ki-Kéou, pour qu’elle jouât à des heures normales les airs qu’il lui indiquait, toute une variété de luths neufs qu’il fit venir de la capitale du royaume de Lou.
Mais Ki-Kéou ne savait jouer qu’avant l’aurore et sur son ancien luth de jeune fille. Elle se résigna, car on n’a jamais vu de révoltes d’oiseaux dans les cages. D’ailleurs elle était enveloppée par la bonté de Confucius comme par un filet de soie blanche. Elle l’admirait et elle disait :
« Il m’a comblée. Je lui dois tout. Et moi je n’ai rien pu lui donner de ce qu’il aime, ni textes sacrés, ni hymnes religieux, ni paroles des anciens empereurs ! Comment pourrais-je jamais m’acquitter ? »
Elle ne savait pas qu’elle lui avait donné pourtant le plus inestimable des présents. C’était avec les harmonies de son luth que s’était insinué dans l’âme de Confucius, par d’invisibles vibrations subtiles, l’amour de la musique dont il faisait tant de cas. Et lui l’ignorait aussi, car les hommes ne peuvent pas croire que le meilleur de leur âme, le germe de leur sagesse et de leur art, ce sont les femmes ignorantes qui le leur apportent.
Un jour que Confucius s’entretenait en marchant dans la campagne avec Tseu-Lou et Tseu-Kong, jeunes hommes riches qui étaient venu s’installer à Tséou pour écouter ses enseignements, il vit sur le chemin paraître Mong-Pi.
Mong-Pi boitait plus qu’à l’ordinaire et semblait très las. Il s’agenouilla devant Confucius :
— Puisque tu m’as tout pris, dit-il, prends aussi mon âme et transforme-la. Enseigne-moi la sagesse. Je veux être ton disciple.
— Je ne demande pas mieux que de t’instruire et de te réformer, dit Confucius, mais pourquoi dis-tu que je t’ai tout pris ?
Mong-Pi se tut.
Confucius réfléchit et, se tournant vers Tseu-Lou et Tseu-Kong, il ajouta :
— Peut-être a-t-il raison. La substance de la sagesse est faite avec la substance de la folie.
TAO
Ce fut un léger souffle, une haleine, qui palpita près du visage de Lao-Tseu. Il se leva et il suivit un je ne sais quoi d’invisible qui le précédait.
Le palais des Esprits de la terre était désert et le soir qui allait venir alourdissait les arbres du jardin. Lao-Tseu se dirigea sans hésiter vers le grand bloc de marbre noir qui soutenait le palais du côté du soleil levant. Il y avait là une antique dalle de pierre et il pensa tout de suite que c’était sous cette dalle qu’il fallait chercher.
Il prit une bêche de jardinier et il commença à creuser. Mais il s’aperçut bientôt que la dalle basculait. Elle recouvrait un espace vide où reposait un coffre de bronze rongé par le temps. Sur le coffre était le nom de Fo-Hi.
Lao-Tseu, tremblant d’émotion, prit le coffre dans ses bras et, pieusement, il le transporta dans le palais. Dans ce coffre, sans doute, avaient été déposés par Fo-Hi les secrets sur la destinée de l’homme avant sa naissance et après sa mort. Celui qui avait remplacé le langage des nœuds noués à des cordes, par l’écriture, celui qui avait apprivoisé les six sortes d’animaux domestiques allait lui transmettre la connaissance suprême d’où toutes les connaissances découlent.
Lao-Tseu ouvrit le coffre et il regarda.
Immaculé comme la vérité, embué comme le mystère dont elle est enveloppée, il y avait, dans le coffre de bronze souillé par la terre, un bloc de jade azuréen. Dans sa douceur était la bienveillance de la race et ses qualités excellentes. Dans son poli brillait l’intelligence des premiers empereurs, dans son compact leur fermeté, dans son éclat uniforme leur droiture. Et ce jade resplendissait, dans la certitude de son bleu parmi les voiles des nuances exquises, pareil à l’esprit divin de l’homme, sous la terrestre écorce de la forme.
Un mot, un mot unique était gravé sur le jade.
Vainement Lao-Tseu le retourna dans tous les sens, admirant la fluidité spirituelle de la pierre essentielle que le règne minéral produit comme les gouttes de son âme, dans l’espoir de trouver un autre texte complémentaire.
Il n’y avait que l’unique mot qui se suffit à lui-même, le verbe du commencement et de la fin, et ce mot était :
— Tao.
Lao-Tseu posa le bloc de jade sur le sol et s’agenouilla devant lui.
Le soleil tombait au loin et de tous côtés la lumière se leva.
— O innommable, dit-il, toi qui es sans forme, toi qui ne te mesures pas avec le temps, toi que ne borne pas l’espace, que le verbe ne désigne pas, je suis toi, je suis sorti de ton souffle, j’ai été mesuré par le temps, borné par l’espace, je me suis exprimé avec le verbe et j’aspire à disparaître dans ton inconnaissable aspiration.
J’étais déjà né avant la manifestation d’aucune forme corporelle. J’apparus avant le suprême commencement. J’ai agi à l’origine de la matière simple et organisée. J’étais présent au développement de la masse première. Je me tenais debout sur le faîte du grand océan primordial et je planais au milieu du vide et du ténébreux. Je suis entré et je sortirai par les mêmes portes de l’immensité mystérieuse de l’espace.
J’ai été projeté dans l’innumérabilité des vies. Des millions de fois, je me suis modelé différemment. Réjoui et affligé de ma séparation j’ai tourné dans le cercle. Mais maintenant la lumière conductrice m’a été transmise. Je connais la parfaite perfection initiale où je dois tendre et, né de l’essence unique, je dormirai enfin à l’état de veille dans l’essence unique.