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Le roman de Confucius

CONFUCIUS MINISTRE

Reading edition

LE PRINCE TIN

La ville de Lou était bâtie autour d’un lac qu’elle enserrait de ses maisons coloriées, de telle sorte que le lac avait l’air d’un large miroir dans un cadre de laque et de porcelaine.

Sur le lac, il y avait une île qui faisait un losange et qui renfermait un lac plus petit. Et c’était là que le prince Tin avait fait bâtir les cinq palais où il vivait avec ses musiciens, dans une solitude nostalgique.

Le prince Tin voyait à peine ses ministres auxquels il s’en remettait pour les affaires du royaume. Il ne voyait pas ses musiciens qui jouaient derrière des rideaux ou, la nuit, sur des jonques errantes, dans le petit lac, au cœur du losange. Il ne voyait que la forme de la reine Wen-Kiang, qui avait été très belle et était morte un siècle auparavant.

La reine Wen-Kiang avait été régente pendant la minorité de son fils ; elle avait aimé les arts comme le prince Tin les aimait ; elle avait aimé l’amour comme jamais aucun être humain ne l’avait aimé. Il ne restait d’elle aucun portrait que le prince Tin pût contempler. Et pourtant il vivait avec son image.

Il avait fait recouvrir entièrement de miroirs de cuivre les murs et les plafonds de celui des cinq palais qu’il habitait, parce que c’est de l’indéfini clair-obscur des miroirs que viennent vers les vivants les apparitions des mortes, quand on brûle certains parfums secrets, quand on fait retentir certaines musiques magiques. A chaque coucher de soleil, il sortait avec l’invisible reine Wen-Kiang et il suivait, comme elle avait coutume de le faire pendant sa vie, l’allée de canneliers qui bordait le losange de l’île. Chemin faisant il coupait des narcisses, semés à dessein, parce qu’il savait qu’elle avait chéri ces fleurs, et il les levait à la hauteur de son visage, de son visage sans ovale charnel et sans chevelure terrestre. Quelquefois il s’arrêtait pour la regarder marcher, puis il courait pour la rattraper. Quand le soleil avait disparu et qu’il revenait vers le palais aux miroirs, la reine Wen-Kiang s’en allait par une porte qui ne menait nulle part et elle n’emportait jamais les narcisses.

Alors le prince Tin commençait à souffrir. Il souffrait de jalousie à cause de tous les amours passés de la reine Wen-Kiang. Les traditions lui avaient rapporté le récit de ses liaisons. Il savait qu’elle avait aimé des guerriers vigoureux, pour leur vigueur, des lettrés délicats pour leur délicatesse, des fonctionnaires, des sculpteurs d’ivoire, des polisseurs de jade, un esclave muet pour son silence, un Taï-Fou au visage monstrueux parce qu’il ressemblait à un âne, et le bouffon d’une troupe ambulante parce qu’il avait le corps déhanché. Toutes les figures de ces amants morts venaient grimacer dans les miroirs ; ils étalaient des corps obscènes, ils poursuivaient dix mille reines Wen-Kiang, dix mille reines nues et pâmées, aux bras ouverts, aux yeux noyés. Et quelquefois, lorsque la lune était dans son plein et remplissait le palais de son or blême, il n’y avait dans les miroirs qu’une seule reine Wen-Kiang qui sortait de la région des féeries immatérielles, rose, souriante et nue, s’avançait par un couloir de cristal vide jusqu’à l’endroit où reposait le prince Tin, montrait l’ivoire de ses dents tout près des siennes, le frôlait de sa peau ambrée et phosphorescente et disparaissait quand il voulait la saisir, ne laissant sous ses doigts que le froid du cuivre poli, la tentation du métal désert.

Quand il ne pensait pas à la reine Wen-Kiang, le prince Tin n’était intéressé que par la nuance des laques ou la fabrication des porcelaines colorées. Il aimait avec la plaquette d’ébène Sun-chi à mélanger lui-même le fiel de porc et le grès rouge pulvérisé. Il polissait et il délayait les résines avec l’huile de thé et le charbon d’os de cerf. Il surveillait sur les fourneaux la cuisson des terres où il avait mêlé des cendres de chaux et de fougère, répandu des poudres d’or. Il disait qu’il voulait retrouver un certain violet qu’il n’avait vu qu’une fois dans l’eau d’un certain étang éclairé par un ciel d’orage et que ce violet était le même que le violet des yeux de la reine Wen-Kiang.

— Il vaut mieux que les singularités d’un roi s’exercent sur la matière des porcelaines et les variétés de leur cuisson que sur les affaires du royaume, disait son ministre Young-Lo.

Or, Young-Lo mourut et, à la surprise de tous, ce fut le sage Confucius que le prince Tin appela pour le remplacer.

LES MIROIRS BRISÉS

Penché à l’avant de la jonque qui l’amenait vers l’île des cinq palais royaux, Confucius fronça les sourcils.

— Si l’on veut supprimer le mal, il faut supprimer sa cause, murmura-t-il.

Le désir de la vertu était venu dans l’âme du prince Tin et l’avait envahie entièrement. Il obéissait désormais à son ministre Confucius.

Et comme, ce soir-là, il voulait deviser avec lui sur les réformes à accomplir, il l’invita à marcher un peu avec lui au bord des eaux calmes.

— Nous ne prendrons pas cette allée, dit doucement Confucius. Le parfum des narcisses est trop pénétrant et il invite à la rêverie. L’ombre des canneliers est trop douce et elle invite à la paresse. Sans ombre et sans parfum doit être la promenade des rois.

Et toute la nuit, à la clarté des lanternes, des serviteurs coupèrent les narcisses, émondèrent les canneliers, en sorte qu’au matin il n’en restait plus que les troncs, comme des poteaux mélancoliques.

— Afin de délivrer l’âme en peine du souverain, chaque jour je briserai un miroir, avait dit Confucius à ses disciples. Et ainsi l’illusion mourra et la vérité de la vie apparaîtra.

Et chaque jour, dans le palais des miroirs, le prince Tin vit voler en éclats une des facettes de son rêve. Le visage de la reine Wen-Kiang prit peu à peu pour lui une expression douloureuse et fatiguée, sa forme devint plus vaporeuse, plus ténue. Il semblait qu’elle eût de la peine à apparaître ; elle glissait tristement, devenue timide et fugitive. Lorsque le dernier miroir fut brisé, le prince Tin vit dans un de ses morceaux une reine Wen-Kiang qui n’était pas plus grande que son doigt et qui s’effaçait dans une brume de cristal cuivré.

— Comme je suis heureux, dit-il avec mélancolie, de voir enfin les choses telles qu’elles sont.

Il se plut davantage à écouter les concerts de ses musiciens qui, le soir, jouaient sur le petit lac, entre les cinq palais, dans une jonque tendue de soie.

Confucius donna l’ordre qu’il y eût chaque jour, derrière la soie de la jonque, un musicien de moins.

Le concert s’affaiblit graduellement. Debout, sur la terrasse de son palais, le prince Tin écoutait comment chante la beauté du monde quand elle va mourir.

La lune resplendissait et jamais le printemps n’avait été si beau que le soir où il n’y eut dans la jonque que la voix grêle d’un seul luth. Confucius était venu pour se rendre compte de ce que ferait sur l’esprit du prince le dernier soupir de la musique.

Et les accents du luth unique furent particulièrement étranges et tels qu’on n’en avait jamais entendu de semblables.

Les mandarins de la cour, les gardes, les conducteurs de jonques coururent sur les bords du lac et se rangèrent entre les troncs taillés des canneliers pour mieux entendre. De la ville se détachèrent des barques qui vinrent autour du losange de l’île et demeurèrent immobiles, comme fixées sur le bleu des eaux par le mystère de l’harmonie. Au loin, les rivages de Lou se peuplèrent de formes attentives et comme avides de recueillir des miettes de sons.

Entre les cinq palais, au milieu du losange de la petite île, le solitaire joueur de luth, invisible derrière la soie tendue, chantait la tristesse des beaux visages qui se fanent, des grandes ambitions que l’on n’a pas le courage de porter jusqu’au bout, des amours auxquelles on est infidèle malgré soi. Et il y avait dans cette musique les échos d’une gaîté bizarre et violente, d’une danse un peu insensée qui permettait de croire que cette plainte n’était qu’un jeu.

Le prince Tin était secoué de sanglots et Confucius ne s’expliqua pas tout d’abord pourquoi il revoyait des images auxquelles il ne pensait plus, qu’il avait volontairement écartées. Et, soudain, il reconnut la musique. Il se rappela une froide aurore dans son jardin, il revit son épouse Ki-Kéou violant la règle édictée par lui, méconnaissant la piété filiale, essayant de faire triompher sa fantaisie, de tourner en dérision la sainteté des usages familiaux. Dans cette musique il y avait la fantaisie, la libre allégresse, l’esprit de révolte, tout ce qui était dangereux et haïssable. C’était cet air que jouait Ki-Kéou à l’heure intermédiaire où l’épouse doit reposer encore auprès de l’époux.

Le musicien s’était déjà tu lorsque Confucius songea à donner l’ordre qu’il s’arrêtât de jouer.

— Faites comparaître ce musicien devant moi, dit-il à l’intendant de la musique.

Mais on ne put le trouver. Il avait déjà regagné le rivage de Lou.

— Je l’avais engagé récemment, dit l’intendant de la musique. Il n’observe aucune des règles prescrites et cependant il y a dans sa manière de jouer une singulière beauté.

— Il n’y a pas de beauté sans l’observance des règles, dit sévèrement Confucius.

L’intendant baissa la tête.

— Qui est-il ? reprit Confucius.

— C’est un certain Mong-Pi, qui est boiteux et fort laid.

Confucius baissa la tête.

— Dois-je le faire rechercher et lui faire appliquer la bastonnade ? dit encore l’intendant.

Confucius resta silencieux. Il réfléchissait.

— Faites-le rechercher et qu’on le reconduise à la frontière du royaume, après lui avoir donné quelque argent.

LE RÈGNE DE LA VERTU

Confucius vérifia la force de la règle, des innombrables règles qu’il édicta et qu’il répandit dans le royaume de Lou comme le flot d’une eau amère mais vivifiante.

Les récompenses parèrent les règles d’une apparence de joie, les châtiments leur donnèrent l’autorité nécessaire pour qu’elles soient respectées.

Confucius créa une grande administration comportant des centaines de fonctionnaires pour la publication des règlements et la surveillance de leur exécution.

Tout fut réglé. Les heures de travail et celles du repos, le temps que l’on devait consacrer au repas et celui qui était permis pour le sommeil. Chacun, selon sa fortune, devait brûler une certaine quantité d’encens sur l’autel des ancêtres. Chacun, selon son aptitude, devait s’adonner à un art, mais cela à une certaine heure. La musique était rigoureusement proscrite après le coucher du soleil à cause de l’action qu’elle avait sur les passions sensuelles. Pour la même raison il y eut des impôts considérables sur les épices et certaines herbes auxquelles on attribuait des effets aphrodisiaques.

De la sensualité naissait, d’après Confucius, une foule de maux : L’oubli des devoirs filiaux, l’incapacité à comprendre les livres sacrés, une lenteur de l’intelligence et certains mouvements passionnels qui jetaient le désordre dans les familles et détournaient de la vertu les adolescents.

Les danses furent censurées. Les pères de famille reçurent la liste des fautes que couvre l’ombre du foyer et la description de ces dangereuses familiarités du frère à la sœur, du cousin à la cousine, qu’ils devaient défendre. Les jeunes gens et les jeunes filles n’eurent pas le droit de marcher de compagnie sur les routes, et les époux eux-mêmes, quand ils sortaient ensemble, devaient laisser entre eux un intervalle assez large pour qu’un char y pût passer. Une réunion de savants fixa pour les étreintes conjugales un nombre qui conciliait les désirs de la nature humaine, la nécessité de la reproduction et le souci du législateur qui redoute l’excès sexuel comme le plus destructeur des excès.

Le royaume de Lou fut d’un bout à l’autre mesuré, canalisé, administré. Une hiérarchie compliquée de fonctionnaires le recouvrit, le surveilla, l’organisa et, au sommet de cette hiérarchie, se tenait Confucius, exact comme la justice, froid comme la morale, inexorable comme l’ennui.

Et sous ce régime le royaume de Lou prospéra matériellement. Le travail plus régulier fit des récoltes plus abondantes ; la police mieux faite donna la sécurité aux voyageurs ; la vie fut moins chère pour les pauvres à cause des peines qui frappaient la spéculation des marchands. L’honnêteté générale augmenta. Si un objet était perdu dans une rue, nul n’osait le ramasser dans la crainte d’être accusé de vol. Aucun baiser n’était échangé en dehors du mariage et, même quand le mariage était consommé, les époux hésitaient à rapprocher leur visage et demeuraient chastes longtemps après, tellement ils avaient été habitués à considérer leur désir comme coupable.

La finesse des traits s’atténua, les hommes grossirent. Chacun reporta sur la nourriture, qui demeurait un plaisir permis, sa faculté de jouissance. Le bonheur diminua en proportion du bien-être et de l’étroite moralité qui régnait. L’ennui, le manque d’initiative et l’absence d’une haute espérance engendrèrent la stupidité. La vertu régna dans le royaume de Lou.

LE RÊVE DE CONFUCIUS

Confucius fit un rêve.

A côté de son lit, entre deux paravents qui formaient le principal ameublement de sa chambre, se tenait Lao-Tseu.

Il avait sur son visage une expression plus bienveillante que lorsque Confucius l’avait vu au seuil du palais des Esprits de la terre. Il semblait ne pas être appuyé sur le sol et flotter bizarrement. Il y avait dans sa voix une sorte de commisération.

— Ainsi, tu es ministre ! Mais ne sais-tu pas que l’homme saint ne doit pas s’attacher à ses mérites et qu’il doit considérer la gloire comme une ignominie. N’as-tu pas honte d’être ministre d’un roi, de commander à la police et de préparer la guerre ?

Confucius répondit qu’il n’avait pas honte.

— Tant pis ! C’est que tu vois les choses par en bas. C’est que tu es troublé par le bruit des passions que tu veux refréner chez les autres et que tu n’as pas conscience de l’ambition qui te dévore. Tu n’as pas développé la puissance de perception de l’âme qui permet de contempler le double aspect des choses. Ah ! si tu pouvais t’élever un peu !

Alors Confucius s’aperçut que ce qu’il croyait être les deux paravents de sa chambre étaient d’immenses ailes que Lao-Tseu avait sur son dos et qui palpitaient doucement.

Et il s’aperçut, à un petit bruit derrière lui, qu’il avait aussi des ailes, mais infiniment plus petites que celles de Lao-Tseu, des moignons d’ailes qui battaient d’une façon un peu ridicule.

Mais il n’eut pas le temps de s’étonner. Lao-Tseu avait fait un signe et Confucius volait maintenant derrière lui, dans le crépuscule qui précède l’aurore.

Sa première pensée fut que le sage avait justement choisi pour l’extravagant exercice auquel il l’entraînait l’heure où Ki-Kéou aimait jadis à jouer du luth dans son jardin.

Les grandes ailes de Lao-Tseu faisaient un bruit mystérieux et Confucius s’essoufflait derrière lui.

— J’ai peur de tomber, murmura-t-il.

Ils avaient dépassé les nuages. Ils frôlaient des pics rocheux, des sommets inaccessibles où il y avait une neige livide.

— Nous sommes trop haut, dit Confucius.

— On n’est jamais trop haut, dit Lao-Tseu. Le ciel est immense.

Ils dépassèrent ces sommets et ils en longèrent d’autres plus hérissés, plus désolés, sans végétations, nus comme l’intelligence pure.

— J’ai peur de me heurter à ces aiguilles de pierre, dit Confucius.

— Ne vois-tu pas que ce ne sont pas des rochers, mais des idées, dit Lao-Tseu. Il suffit de ne pas avoir peur pour les traverser aisément et rendre vide leur solidité.

Et Confucius le vit avec stupeur passer au travers d’une énorme montagne avec autant de facilité qu’il serait passé au travers d’une brume légère.

— Viens me rejoindre, cria Lao-Tseu.

— Comment le pourrais-je ? répondit Confucius. Je ne puis supprimer la matière.

— Alors, monte.

Confucius vit que Lao-Tseu volait très haut au-dessus de lui dans l’espace bleuissant.

— C’est impossible, mes ailes me portent à peine.

— Sois animé par le désir de l’élévation et tes ailes deviendront immenses, dit la voix de Lao-Tseu affaiblie par l’éloignement.

— Je les sens devenir plus petites à chaque minute, et, regardant par-dessus son épaule, Confucius vit qu’en effet ses ailes diminuaient de plus en plus et n’avaient plus que quelques plumes rabougries.

L’aurore naissante illuminait l’espace céleste de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Renonce à la terre et tu trouveras la voie divine, dit Lao-Tseu de très loin.

Mais cette parole ne fut pas perdue.

— Jamais ! Je ne veux pas renoncer à la terre bien-aimée, clama Confucius de toutes ses forces.

Et alors il tomba. Il tomba avec une vitesse vertigineuse à travers les nuages que le soleil levant colorait d’une jeune pourpre ; il tomba jusqu’à la terre uniforme, compacte, protectrice.

Il se retrouva, baigné de sueur, dans son lit d’homme sans ailes. Il se retourna avec angoisse, mais rien ne soulevait les plis de sa chemise de lin. Son dos était plat comme il convenait. Il poussa un grand soupir de soulagement et se leva pour éprouver la douceur des pieds sur le sol.

— A chacun sa tâche, dit-il. Je ne vole pas. Je marche, et j’aimerais mieux ramper que voler. Je ne suis que le pauvre homme sublime des hommes ordinaires. Cela me suffit.

LA BELLE MIAO-CHEN

Le royaume de Lou communiquait à l’ouest avec le royaume de Tsi par une antique route dallée qui datait du règne de Wou-Wang. Un pont de pierre sur une rivière était la limite de la frontière et une garde nombreuse y veillait pour interdire l’entrée du pays de la vertu aux éléments de désordre et d’immoralité. Ces éléments impurs se présentèrent un soir à l’entrée du pont sous la forme pittoresque et misérable d’une troupe d’acteurs ambulants.

C’était la troupe du vieux Yan-You. Ses acteurs, fils d’esclaves qu’il avait instruits, lui appartenaient et il avait beaucoup de mal à les nourrir. Yen-Ying, ministre du royaume de Tsi, qui ne protégeait pas les arts, lui avait signifié récemment d’avoir à quitter le territoire de Tsi. Il ignorait les transformations apportées par Confucius dans l’état voisin et il escomptait les bénéfices que devait lui procurer la faveur du prince Tin. Sa troupe était unique. Elle comportait une vingtaine de personnes auxquelles il avait appris les textes de pièces millénaires enregistrées dans sa prodigieuse mémoire et les danses barbares Laï-Y qui se dansent avec des étendards et des sabres aux sons d’une musique sauvage et se terminent par une extase frénétique des danseurs. Yan-You avait l’art de grouper autour de ses artistes des chanteurs amateurs recrutés parmi les gens du peuple des pays qu’il traversait, en sorte que sa venue était le signal de grandes réjouissances populaires.

Il se jeta aux pieds du Taï-Fou, gardien de la frontière de Lou, en le suppliant de le laisser passer. Mais celui-ci fut impitoyable, car les ordres de Confucius étaient formels.

Comme la nuit était venue la troupe de Yan-You campa de l’autre côté du pont.

Le soleil du lendemain éclaira des événements surprenants.

De même qu’un diamant est quelquefois balayé dans un tas d’ordures, ainsi la jeune merveille de beauté Miao-Chen avait été projetée dans la troupe ambulante de Yan-You par le coup de balai des dieux. Elle avait seize ans et son corps était habité par le génie de la danse, ses doigts étaient animés par l’esprit qui enseigne la connaissance des luths, ses lèvres étaient l’expression du dieu des paroles évocatrices et harmonieuses.

Mais de même qu’un diamant, quand il est brut, est aisément confondu avec un caillou brillant par ceux qui n’ont pas le sens des matières rares, ainsi une jeune merveille de beauté est prise pour une créature vulgaire par les créatures vulgaires au milieu de qui elle vit.

La troupe ambulante de Yan-You fut réveillée ce matin-là par les cris de désespoir de la belle Miao-Chen.

Comme d’ordinaire, en s’éveillant, elle avait étendu sa main droite pour caresser le visage du boiteux Nieou, le bouffon de la troupe, qui dormait auprès d’elle et auquel elle accordait les simulacres de son amour enfantin. Le bouffon Nieou était vieux et laid et la faisait rire. Chaque matin elle l’éveillait en lui tirant le nez. Mais le nez qu’elle tira, ce matin-là, était étrangement glacé. Nieou était mort, durant la nuit, mort sans bouger, mort sans manifester sa tristesse de quitter la vie, sans doute pour ne pas troubler le sommeil de sa jeune compagne.

Toute la troupe sortit des tentes qu’on avait tendues le long de la rivière, et accourut aux cris de Miao-Chen.

Des lamentations s’élevèrent vers le ciel matinal. De désespoir, Miao-Chen déchira sa robe et son mince corps apparut comme une fleur tremblante où la rosée fit briller des perles délicates.

Selon les usages antiques, Yan-You, le maître du mort, qui représentait son père, se tourna vers le soleil levant et appela Nieou par son nom à plusieurs reprises pour exhorter son esprit déjà errant à rentrer dans sa forme corporelle.

Acteurs et musiciens répétèrent ensemble : Nieou ! pour donner plus de puissance à l’appel.

Et un cri jaillit de toutes les poitrines.

Du côté du soleil levant, par le pont qui donnait sur le royaume de Lou, s’avançait un personnage boiteux qui avait à peu près la laideur de visage et l’allure déhanchée du bouffon mort.

C’était Mong-Pi, qui quittait le royaume dont il était chassé.

Durant quelques instants, dans la demi-lumière du matin, tous crurent que Nieou ressuscité et rajeuni par le mystère de la mort s’avançait vers eux. Les cris de douleur furent remplacés par une clameur de joie. Miao-Chen resta d’abord immobile, les bras ouverts, écarquillant les yeux. Puis, légère et nue, elle s’élança, gravit la pente du pont au sommet duquel Mong-Pi venait d’arriver et elle le serra tendrement contre elle.

Ainsi d’heureux accueils sont réservés parfois aux voyageurs quand une certaine folie les conduit.

On s’expliqua. Il demeura de cet événement que Mong-Pi pourrait apprendre les rôles de Nieou et les jouer dans peu de temps. Yan-You l’engagea sur-le-champ dans la troupe comme acteur libre. Mais son arrivée conserva un certain caractère surnaturel qui devait suffire à lui valoir l’amour de Miao-Chen.

La tombe de Nieou fut creusée sur-le-champ. Les lamentations avaient cessé. Elles reprirent soudain, car il était écrit que cette matinée devait être fertile en événements pour les comédiens.

Des cavaliers apparurent au loin sur la route de Tsi. Ils entouraient un char à quatre chevaux et Yan-You reconnut aux étendards d’azur brodés d’or qui flottaient à droite et à gauche du char que c’était le ministre Yen-Ying lui-même, en train d’inspecter les frontières. Qu’allait-il dire en voyant la troupe à laquelle il avait donné l’ordre de quitter le territoire de Tsi ? D’autre part, le Taï-Fou de Lou se tenait de l’autre côté du pont, au milieu de ses soldats, impitoyable comme la consigne qu’il exécutait.

Tous les fronts touchaient la poussière. Le char du ministre Yen-Ying était arrêté. Les piques des cavaliers étaient droites et il n’y avait dans l’air que le froissement des bannières qui claquaient. Dans cette attente la belle Miao-Chen osa soulever sa tête curieuse et puérile.

Un cri retentit.

Le ministre sauta de son char et vint regarder de tout près la jeune danseuse.

— Elle a les yeux violets, cria-t-il. Les yeux violets de la reine Wen-Kiang !

Et comme vingt têtes stupéfaites se tournaient du côté du ministre, celui-ci aperçut Mong-Pi et éclata de rire.

— Et voilà la tête d’âne qu’il me faut !

Il fit signe à Yan-You de se relever.

— Tu es désormais le chef des divertissements du roi de Tsi. Tu vas me suivre à Tsi-Nan-Fou avec tes comédiens, mais il te faudra leur apprendre une pièce dont je te fournirai le thème et dont voilà les deux héros.

Il désignait du doigt Mong-Pi et la belle Miao-Chen dont les yeux réverbéraient le soleil levant et étaient pareils à deux violettes célestes.

L’ENTREVUE DE KIA-KOU

Quand le roi de Tsi fit inviter le roi de Lou à une amicale entrevue par un ambassadeur vêtu de bleu en signe d’amitié et accompagné de cavaliers bleus comme lui, Confucius pressentit tout de suite un piège, car il possédait la clairvoyance des choses humaines. Comme il cultivait le courage autant que les autres vertus, il décida d’accompagner son maître à l’amicale entrevue qui devait avoir lieu à Kia-Kou sur le territoire de Tsi. Et, comme il cultivait aussi la prudence, il donna l’ordre au Taï-Fou de la guerre de suivre le char royal avec une troupe de cavaliers bien armés.

Les deux souverains et leurs ministres devaient s’entendre sur le sujet qui les divisait depuis longtemps et qui était la possession de trois villes du royaume de Lou dont le roi de Tsi s’était emparé, au mépris de toute justice. L’entrevue devait avoir lieu au coucher du soleil, à cause de la représentation qui devait suivre et à laquelle l’ombre de la nuit donnerait plus de beauté.

Dans une grande prairie une estrade avait été dressée au milieu de bosquets de bambous et de canneliers, et les deux souverains y prirent place avec leurs ministres.

Tout de suite Confucius parla avec la fermeté d’un homme qui réclame ce qu’il est juste de réclamer et qui sait pouvoir faire appuyer la justice par la force.

La nuit était venue pendant le cérémonial de l’accueil, les premières formules de politesse, les hypocrites protestations. Le prince Tin, les yeux perdus dans le ciel du soir, semblait se désintéresser du débat. Confucius parlait, mais la force de son raisonnement lui permettait de suivre ce qui se passait autour de lui et l’événement dont il lisait la trame sur le visage du roi de Tsi et de son ministre Yen-Ying.

Des porteurs de lanternes sortaient des bosquets de bambous et entouraient l’estrade de tous les côtés. Une triple rangée s’échelonna sur chaque côté de l’escalier qui faisait communiquer l’estrade avec la prairie. Confucius remarqua que les lanternes, au lieu d’être bleues comme l’amitié, étaient rouges comme la violence et que tous les porteurs étaient revêtus de la cuirasse et avaient à leur ceinture le sabre des guerriers.

Le ministre Yen-Ying s’était levé. Il allait jeter le masque. Confucius ne lui en laissa pas le temps. Il saisit le gong que tenait un serviteur et il en frappa plusieurs coups précipités.

A ce signal le Taï-Fou de Lou et ses cavaliers sortirent du bois voisin où ils attendaient et accoururent à travers la prairie vers l’estrade qu’ils enveloppèrent, avec un grand cliquetis d’armes. Quelques lanternes tombèrent, quelques sabres furent tirés. Il y eut un moment de confusion. Les gens de Lou et ceux de Tsi attendaient l’ordre d’en venir aux mains. Yen-Ying s’avança pour crier cet ordre.

Confucius le prévint encore.

— J’ai pensé que l’heure du spectacle était venue, dit-il, et j’ai voulu que ces quelques hommes d’escorte fussent témoins des divertissements qui sont préparés.

Yen-Ying évalua silencieusement les forces en présence et s’inclina. Il fit signe à Yan-You et à sa troupe de s’avancer.

Le prince Tin n’avait pas interrompu sa rêverie.

Les musiques qui retentirent aussitôt étaient inusitées, plus voluptueuses, plus étranges que celles que l’on entend d’ordinaire ; il y avait des éclats de tambour qui heurtaient la raison et des plaintes de flûtes qui déchiraient le sens de la pudeur.

Mais avant que Confucius ait pu s’indigner de l’inconvenance de telles harmonies, les comédiens avaient commencé la représentation de la pièce.

Or cette pièce mettait en scène les amours de la reine Wen-Kiang avec un guerrier ridicule qui portait une tête d’âne. La belle Miao-Chen était si délicieuse dans le rôle de la reine que, lorsqu’elle parut, il y eut un frisson dans l’assistance et toutes les lanternes oscillèrent dans l’air comme si les porteurs étaient ivres.

Confucius eut la présence d’esprit de déployer son éventail devant le visage du prince Tin pour lui dérober l’éclat des yeux violets tout en l’entretenant à voix basse des trois villes dont il exigeait la restitution. Ainsi occupé par le jeu de l’éventail il n’écouta que d’une oreille et la pièce était déjà presque finie quand il perçut quelle scandaleuse injure elle constituait par son sujet en même temps qu’un perfide appel à la démence du prince Tin.

Il se leva pour l’interrompre. Mais des rires tumultueux couvrirent sa voix. Mong-Pi, porteur de la tête d’âne, mimait de façon si plaisante la joie d’un guerrier caricatural favorisé par l’amour d’une divine créature que les spectateurs s’asseyaient sur le sol pour rire à leur aise et que les cavaliers de Lou se laissaient tomber de leur cheval en s’esclaffant.

Puis un silence passa soudain et les paroles indignées se figèrent sur les lèvres de Confucius. Miao-Chen dansait. Elle dansait presque nue avec un léger mouvement de ses seins et de ses hanches étroites. Elle avait mis sur son visage l’expression de la plus parfaite pureté en même temps que son corps exprimait le frémissement du désir, l’attente de la volupté. Et à mesure que cette volupté grandissait en elle comme si elle était sortie du plus profond de son corps mince, ses yeux, pareils à l’eau d’un étang un soir d’orage, devenaient plus intensément violets et plus ingénus et elle les fixait, comme il le lui avait été commandé, sur le prince Tin.

Mais en vain. L’éventail de Confucius passait et repassait et tout le temps que dura la danse le sage ministre entretint son souverain des plus graves sujets et occupa son attention.

Or, les fautes doivent être suivies par les châtiments et les forts ne doivent pas supporter l’injure sans devenir faibles. Le Taï-Fou de Lou se tenait maintenant à la droite de Confucius prêt à venger l’injure, et les cuirasses des cavaliers étincelaient circulairement. A peine Confucius avait-il laissé éclater sa colère que le roi de Tsi se confondait en excuses et que le ministre Yen-Ying se tordait les mains de désespoir. Ils n’étaient pour rien dans tout ceci. A leur insu cette pièce avait été représentée. Il ne fallait accuser que d’indignes histrions.

Confucius ne consentit pas à se retirer sans une réparation visible et immédiate. Yen-Ying lui offrit de faire mourir à l’instant toute la troupe des comédiens sur le lieu même où l’injure avait été commise. Confucius trouva, dans son amour de l’humanité, que ce massacre était exagéré et inutile. Il n’exigea que la mort de la femme impudique qui avait dansé. Il savait qu’il détruisait ainsi un des contraires de la vertu, une des formes du mal sous son aspect le plus tentateur, le plus mystérieusement attrayant et le plus détestable.

Quand on vint la chercher, la belle Miao-Chen riait, assise dans la prairie, une tête d’âne sur les genoux et, parfois, elle posait son jeune visage sur l’épaule de son compagnon Mong-Pi. Elle crut qu’il s’agissait de récompenses, de félicitations, et elle tomba à genoux, avec allégresse, toute petite devant l’énorme puissance des hypocrisies royales et des convenances officielles.

Un peu plus tard, Confucius ayant fait signer au roi de Tsi la restitution des trois villes, prenait congé de lui avec mille salutations. Il entendit des cris déchirants et il s’arrêta au moment de monter sur son char.

— Ce n’est rien, dit Yen-Ying. C’est le bouffon Mong-Pi qui pleure la femme qu’il aimait.

LES TROIS TÊTES DE MONG-PI

Cette nuit-là, Confucius eut un rêve.

Mong-Pi se tenait auprès de son lit, mais Confucius remarqua avec surprise qu’il avait trois têtes différentes qu’il posait tour à tour sur ses épaules.

La première tête était celle de la belle Miao-Chen. Elle était plus belle encore que lorsqu’elle dansait ; elle le regardait de ses yeux violets et Confucius connut avec certitude que la nuance améthyste des prunelles est bien cette rare lueur qui monte d’un étang où pourrissent des végétations mortes, quand un ciel d’orage s’y reflète. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir au mystère qui fait sortir un beau rayon de la putréfaction des eaux, car la tête de Miao-Chen était remplacée par une tête d’âne. L’âne ! La stupidité haïssable, l’incongruité, la grossièreté ! Mais il n’eut pas le temps de réfléchir à ce je ne sais quoi de fidèle et d’amical qui se dégageait de la bête. C’était le vrai visage de Mong-Pi qui se tenait à côté du sien.

Et Mong-Pi lui dit :

— Je suis la beauté de la courtisane, la folie de celui qui vit en dehors de toute règle ; je suis le rire, je suis ta victime, ô Confucius. Tu me persécuteras toujours, car il y a une force en toi qui te fait croire que ta vérité est la seule vraie et qu’il faut obliger les autres à l’adopter. La moralité est ton essence et tu es prêt à me faire souffrir mille supplices pour mon plus grand bien. Je t’échappe sans cesse, mais tu me domines parce que tu es l’ordre et que tu commandes aux gardiens des portes et à ceux qui ferment, le soir, les grilles séparatrices des quartiers. Courtisane, je me mettrai nue malgré toi pour troubler les adolescents ; musicien, je jouerai les hymnes insensés qui procurent aux hommes les rêves défendus. Je ferai éternellement ton désespoir, ô fils du sous-préfet, maître des révérences, parfait magistrat, modèle des ministres. Tu auras de ton côté les pères de famille pleins de bon sens, les matrones vénérables, les hommes sensés, les hommes vertueux, toute la société organisée. Je continuerai à vivre avec des gens de peu, partageant mon temps entre la prison et la grande route, mais, malgré le mépris que tu auras de moi, tu souffriras de n’arriver jamais à me faire faire amende honorable devant ta saine raison. Tu peux briser le luth, couper la tête de Miao-Chen, arracher mon cœur de ma poitrine, je ne saurais périr, car je suis éternel et je renaîtrai sous la forme de la cigale oisive ou du rossignol inutile. De nous deux, ô sage, tu te crois sans doute le meilleur, mais j’ai sur toi une supériorité que tu ignores, c’est que je ne saurais t’en vouloir, car je suis ton frère, ô Confucius !

LES QUATRE-VINGTS JEUNES FILLES

Confucius mangeait peu, dormait à peine, travaillait énormément. En vain ses disciples l’exhortaient-ils au repos. Il leur répondait que la prospérité du royaume exigeait toutes les heures de sa vie. Il leur céda pourtant à la fin. Il consentit à rester chez lui un jour, un seul jour.

Et c’est ce jour-là, pendant qu’il dormait, qu’arrivèrent les magnifiques présents envoyés au roi de Lou par le roi de Tsi.

Ils arrivèrent par la porte du Nord, au milieu d’une garde d’eunuques, sur des chevaux blancs, et c’étaient quatre-vingts jeunes filles avec des peaux laiteuses comme de jeunes amandes, des reins souples comme des feuilles de palmiers, des lèvres rouges et humides comme le plaisir charnel.

Elles venaient de Yang-Tchéou, ville renommée dans tout l’empire pour le caractère lascif de ses habitants. Là il y avait des écoles de danse et des écoles de musique, et l’art de la volupté était enseigné aux femmes dès leur plus jeune âge. Yen-Ying s’y était rendu lui-même et il avait acheté avec le trésor de Tsi les plus belles créatures qu’il avait trouvées, sachant bien qu’il récupérerait le trésor de Tsi par l’abaissement du royaume de Lou.

Les quatre-vingts jeunes filles traversèrent la ville comme un songe voluptueux, et le prince Tin, qui se promenait sur le rivage de l’île en forme de losange, entendit la musique de leurs luths et vit leurs formes blanches aux bords des jonques qui s’avançaient sur les flots. Par plusieurs côtés à la fois, les jeunes filles débarquèrent ; elles coururent en riant dans les cinq palais ; elles remplirent les allées des jardins ; elles débordèrent les gardes des portes ; elles gravirent les escaliers de marbre ; elles firent monter vers le ciel une immense bouffée de joie.

Et toutes répondaient au prince Tin, quand il les questionnait :

— Nous sommes les suivantes de la merveilleuse, de la mystérieuse, de la splendide que voilà.

Et elles désignaient la plus belle d’entre elles qui avait un port de jeune reine, une améthyste en forme d’étoile sur le front et était vêtue d’une tunique mauve assez transparente pour laisser voir un corps parfait.

Le prince Tin s’avança à la fin vers cette créature d’élection et lui demanda son nom.

Elle écarta le voile dont elle cachait son visage, elle fixa sur lui d’immenses yeux violets et elle dit modestement :

— Je suis la reine Wen-Kiang et je reviens habiter mon île.

Le prince Tin s’aperçut tout à coup que le printemps avait fait repousser les branches des canneliers dans l’allée et que les narcisses sortaient de terre avec force comme si la substance musicale éparse dans l’air leur donnait la vie. Il vit qu’il était au centre de l’immense miroir bleu du lac et qu’il marchait à côté de celle à laquelle il avait pensé si longtemps. Chemin faisant il cueillit un bouquet de narcisses qu’il lui tendit, et, comme la reine Wen-Kiang se montrait étrangement provocante, il n’eut pas de scrupules à l’entraîner doucement vers ses appartements et elle n’eut pas d’hésitation à le suivre. Elle y mit même un empressement qui n’aurait pas paru royal si le prince Tin n’avait pas été aveuglé par le désir.

La nuit vint. Des lanternes s’allumèrent comme les prunelles du plaisir. Une farandole blanche parcourut l’allée, le long du lac, et sembla envelopper les cinq palais d’une voluptueuse couronne.

Les soldats avaient abandonné leurs armes, les lettrés leurs livres. Des barques sillonnaient le lac et d’elles s’élevait un chant qui montait vers les étoiles comme une longue branche de cristal. Parfois un vénérable mandarin regagnait la terre, emportant vers sa maison, comme un morceau de jade blanc, symbole de la pureté essentielle, une précieuse jeune fille.

Par la communication du rythme des danses l’ivresse qui s’était emparée de l’île gagna toute la cité. Chacun rejeta le joug trop pesant d’une trop parfaite moralité. Les fenêtres closes s’ouvrirent. Par les portes dérobées glissèrent des formes de femmes avides de choses furtives, de rendez-vous défendus.

On vit des fonctionnaires qui s’en allaient accomplir une cérémonie rituelle à la pagode des Ancêtres Impériaux, sur une colline voisine, jeter les bâtonnets d’encens et les vases de lait et s’élancer à grands pas vers le quartier mal famé de la ville.

Sur le seuil du Tribunal des Rites, le grand-maître des Châtiments s’arrêta, poussa un soupir et revint sur ses pas en disant :

— Où sont mes vingt ans ?

En une seule nuit s’écroula l’œuvre que Confucius avait édifiée pendant des années.

Car il bâtit sur le sable celui qui prend la morale des hommes pour fondement de la société, celui qui ne tient pas compte de la beauté cachée de la passion, de la vertu du désordre, de la force créatrice du plaisir, et qui ne sait pas qu’il n’y a pas de plus magnifique aliment pour nourrir l’âme et l’élever que l’amour, le simple amour de l’homme et de la femme.

LE TRIOMPHE DE LA JOIE

Une alouette ironique battit de l’aile sur sa fenêtre et Confucius s’éveilla enfin. L’insistance de l’alouette à faire avec son bec de petits trous irréguliers dans le mica des carreaux lui fit pressentir qu’il y avait quelque chose de changé autour de lui dans le respect de ce qui devait être respecté.

Il s’habilla à la hâte. Sa garde et ses porteurs ne l’attendaient pas devant la porte autour de son palanquin. Dans la rue, il faillit être renversé par un ivrogne. Puis il se frotta les yeux, faisant un rêve singulier. L’auguste directeur des cérémonies rituelles marchait sans escorte devant lui et il étreignait une créature svelte et impudiquement vêtue qui, par jeu, lui caressait parfois le nez avec une plume de paon.

— J’ai trop dormi, pensa Confucius. Le songe se poursuit dans la réalité.

Comme il atteignait les bords du lac, la continuation du rêve se manifesta ainsi :

A demi couché au fond d’une barque sur un amoncellement de roses effeuillées, se tenait le Taï-Fou de la guerre. Il était visiblement ivre. Une lanterne de papier peint se balançait au-dessus de sa tête et il oscillait avec elle en riant stupidement. Une toute petite femme était sur ses genoux et il lui lançait parfois une poignée de feuilles de roses dans les cheveux.

Cette lanterne allumée en plein jour et la disproportion qu’il y avait entre l’énormité du Taï-Fou et la petitesse de sa compagne furent pour Confucius les symboles matériels de la débauche sous son aspect le plus hideux.

Il ne put s’empêcher de faire à cette image irréelle un signe impérieux.

Le Taï-Fou y répondit en jetant négligemment vers lui une poignée de roses et, comme la barque était tout près du rivage, l’une d’elles toucha le front de Confucius et une petite épine le piqua légèrement. Il perçut, au moyen de cette véridique épine, que ce qu’il prenait pour un songe était une réalité, et il pressentit l’étendue de la catastrophe qui frappait le royaume de Lou.

Sur le seuil du palais, il se fit annoncer au prince Tin. Mais celui-ci lui fit répondre qu’il ne pouvait le recevoir. Il attendit vainement. Il ne devait jamais plus se trouver en sa présence.

L’autorité de Confucius mourut mystérieusement dans toutes les âmes en même temps. Les rouages des administrations qu’il avait créées ne fonctionnèrent plus qu’avec lenteur et finirent par se disloquer. Les dignitaires du royaume ne vinrent plus demander ses ordres. On cessa de lui obéir. Il ne put en référer à l’invisible souverain. Un joueur de luth reçut, sans qu’il en fut avisé, le titre de grand Ordonnateur des fêtes du royaume avec des pouvoirs discrétionnaires. L’eunuque de Tsi, qui avait conduit les quatre-vingts jeunes filles et qui passait pour un homme de mœurs détestables, devint gouverneur des cinq palais de l’île en losange, et des jardiniers semèrent d’innombrables narcisses et transportèrent des canneliers avec de longues branches fleuries.

Yan-You vint avec sa troupe s’installer sur la grande place de la ville, en face du temple de la Perfection immaculée. Il avait perdu ses deux principaux artistes, car Mong-Pi avait disparu après la mort de la belle Miao-Chen. Mais, selon la méthode qui lui était familière, il instruisait les gens du peuple dans l’art du chant, il organisait des chœurs immenses qui emplissaient toute la ville d’un immense chant de joie.

Il n’y eut aucun ordre royal précis. Confucius sentit qu’il était rejeté, éliminé, par le jeu naturel des choses, lui et ses règles morales, ses lois vertueuses, lui et son implacable amour du bien.

Il décida de quitter le royaume de Lou et il donna rendez-vous un matin aux quelques disciples qui n’avaient pas encore troqué leurs robes noires contre des robes de parade.

Il tint à ne rien emporter, à s’en aller plus pauvre qu’il était venu, car il était sincèrement désintéressé.

Mais Tseu-Lou et Tseu-Kong vinrent seuls au rendez-vous. Confucius attendit longtemps inutilement dans la mélancolie matinale d’une rue déserte. A la fin il se mit en route avec ses deux compagnons fidèles.

Or un chien errant, un misérable chien jaune, se mit à marcher derrière son cheval et ne voulut pas le quitter.

Confucius le connaissait bien. Ce chien avait élu pour domicile le seuil de sa maison. Il le voyait chaque jour et il était obligé de prendre un bâton pour l’empêcher de rentrer chez lui, car il estimait que la possession d’un chien est contraire à la propreté domestique.

Il le menaça inutilement. Le chien semblait s’être donné à lui. Il s’arrêtait, le regardait avec de grands yeux tristes, puis, quand Confucius repartait, il reprenait fidèlement sa marche derrière lui.

A la fin, Confucius le laissa faire et il dit à Tseu-Lou et à Tseu-Kong :

— Il n’y a pas pour m’accompagner un seul de ces habitants de Lou dont j’ai voulu le bien si passionnément. Et ce chien que j’ai toujours chassé de mon seuil me donne les marques de l’attachement le plus véritable. Comme cela est mystérieux !

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