LA VIEILLESSE DES SAGES
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LE RETOUR DE SIU-KIA
Lorsque le disciple Siu-Kia parut sur le seuil du palais des Esprits de la terre, avec ses cheveux relevés et noués derrière la tête à la manière des Hindous, Lao-Tseu lui tendit les bras, mais il ne manifesta pas une extrême surprise. Et Siu-Kia s’étonna de cette absence d’étonnement et Lao-Tseu lui dit :
— Il m’est venu depuis quelque temps une singulière faculté de voir, en fermant les yeux, ceux auxquels mon âme est liée. Je te distinguais sur les routes. Je voyais la crosse de ton bâton dans les bourrasques de neige de la montagne Loung et les sables des déserts soulevés par le vent n’arrivaient pas à cacher ton ombre. Mais dis-moi ce que tu as vu dans les pays qui sont par delà les frontières de la Chine.
— O maître, dit Siu-Kia, la lune bien des fois a grandi, puis s’est amincie sur ma tête. Par le passage Hang-Kou je suis sorti de l’empire et j’ai traversé des régions où il n’y avait que des loups sauvages et j’ai gravi des montagnes très hautes où les aigles volaient par centaines et frôlaient ma tête de leurs ailes. Les loups m’ont respecté à cause de ma maigreur et les aigles ne m’ont pas crevé les yeux parce que mon désir de connaître donnait à mes prunelles la ressemblance du ciel. J’ai traversé le Fleuve de sable où l’on meurt si l’on fait la rencontre de certains vents brûlants qui sont des génies avec des robes de feu. J’ai passé par le royaume de Chen-Chen et, en marchant vers le Nord-Ouest, j’ai atteint le royaume de Oui, dont les habitants sont inhospitaliers, et le royaume d’Yu-Thian, dont les habitants sont accueillants et doux mais peu nombreux et où il y a des monastères carrés, en pierres noires, au sommet de montagnes coniques. Je suis allé toujours vers l’Ouest. Les végétations ont changé autour de moi, le ciel a pris une couleur indigo que je ne lui avais jamais vue ; j’ai descendu les pentes de Tsoun-Ling et je suis arrivé dans des vallées si heureuses qu’on ne peut les regarder sans pleurer. Il y a des arbres qui ont l’air de jeunes filles amicalement penchées et des rivières dont l’eau est aussi pure que le jade au soleil levant.
Enfin, ayant passé le fleuve Aciravati, je suis parvenu dans le pays des Çakias. Là, il n’était bruit que de la sagesse incomparable d’un fils de prince appelé Siddartha.
— Un fils de prince ! interrompit Lao-Tseu. Je croyais que, seuls, les très pauvres hommes pouvaient arriver à la sagesse incomparable.
— Il n’en est rien, ô mon maître. Ce Siddartha est fils de Souddhodana, puissant souverain qui a des chars de guerre, des esclaves et des éléphants et qui commande dans la ville de Kapilavastu. Mais tous les biens de son père, son palais et sa propre épouse, Siddartha les a quittés pour le recueillement et la solitude dans la forêt, parmi les bêtes sauvages.
— Son épouse ! interrompit encore Lao-Tseu. Je croyais que seul pouvait parvenir à la sagesse incomparable celui qui avait été chaste toute sa vie.
— Il n’en est rien, ô mon maître ! De ce Siddartha est même né un fils nommé Rahoula. Or Siddartha a éprouvé à un degré extrême la souffrance des hommes condamnés à la maladie et à la mort. La pitié qu’il éprouvait pour leur ignorance et leur misère lui a déchiré le cœur. Il s’est assis sous l’arbre Peï-to et il y est demeuré jusqu’à ce que l’illumination lui vînt et qu’il connût le secret de la délivrance. Alors il s’est levé et il a marché parmi les hommes pour leur enseigner le fruit de ses méditations et la vérité qui lui était propre.
— Es-tu parvenu jusqu’à lui et l’as-tu vu ? demanda Lao-Tseu. Peux-tu me dire si son visage est splendide et si une lumière rayonnante s’échappe de ses yeux comme celui que j’ai vu dans mon rêve.
— Il n’en est rien, ô mon maître ! Et sans doute le rêve transforme et embellit. Celui dont la renommée s’étend à travers les plaines gangétiques et dans le montagneux Thibet et qu’on appelle le Bouddha a l’apparence d’un homme ordinaire. Aucune grandeur sublime ne se dégage de sa personne et, si je l’osais, je te dirais qu’il te ressemble, ô mon maître ! J’ai pu m’approcher de lui avec quelques moines d’un monastère du pays de Kie-Tcha qui m’avaient accompagné dans une partie de mon voyage. Il se tenait debout à la clarté du soleil près d’une petite cabane en branches de lataniers, sous les branches d’un arbre en forme de voûte, et il allait verser l’eau d’une cruche dans une coupe de terre pour boire. A côté de lui il y avait sur une pierre une galette d’orge qu’il avait dû faire griller lui-même et qu’il allait prendre pour son repas. Oui, ce grand sage allait manger et boire comme tous les hommes, comme tu es obligé de le faire toi-même, et je ne sais pourquoi cela m’a rempli d’émotion. Quand il nous a vus, il a posé sa cruche avec un mouvement d’affectueuse allégresse et il nous a souri bienveillamment. Il sourit toujours bienveillamment et je dois dire qu’un peu plus tard ses enseignements m’ont paru venir de plus haut et de plus loin et avoir plus de beauté parce qu’ils venaient d’un homme ordinaire qui souriait bienveillamment.
— Quels sont les enseignements qui venaient de si haut et de si loin ? demanda Lao-Tseu avec impatience. Sans doute en as-tu été frappé comme par un éclair et es-tu demeuré stupéfait par la révélation de ce qui t’était caché ?
— Il n’en fut rien, ô mon maître ! car ces enseignements, je les connaissais. Ce sont ceux que tu m’as enseignés avec peu de mots depuis longtemps et que tu as enseignés au petit nombre de sages qui sont venus s’instruire auprès de toi. La vérité qui, grâce à ta parole, circule dans l’antique Chine est la même que celle que le Bouddha répand dans l’Inde. Vous enseignez l’un et l’autre qu’il faut vaincre en soi le désir pour échapper au recommencement des vies successives et rentrer dans la béatitude de la perfection qui est au-dessus du bien et du mal et où l’on goûte l’immuable amour. Vous enseignez l’un et l’autre que l’on y parvient par la simplicité des mœurs, l’absence d’orgueil, la méditation solitaire, la recherche du divin en soi-même. Aussi ma joie est grande d’avoir terminé mon voyage afin de m’asseoir à tes côtés et de rechercher l’extase que tu prescris.
Lao-Tseu avait poussé un grand soupir de soulagement. La vérité n’a pas besoin de confirmation, mais l’esprit de l’homme manque tellement de certitude que le plus grand sage est heureux de savoir qu’il y a au loin un sage qui pense comme lui.
LE DÉPART DE SIU-KIA
Quand Siu-Kia eut fait en détail le récit de son voyage, quand il eut mangé et bu, il s’assit pour méditer. Mais Lao-Tseu lui dit :
— Je t’ai parlé de ce singulier pouvoir qui me fait voir à distance ceux auxquels je suis lié par une spirituelle affinité. Or, depuis quelque temps, j’ai la vision d’un homme merveilleux qui a un visage rayonnant, empreint d’une extraordinaire curiosité et des yeux où luit le désir de l’explication. Il est assis au bord d’une mer couleur de saphir, semée de voiles triangulaires ; il y a un temple blanc derrière lui et je vois autour de son large front voltiger des nombres comme des oiseaux mathématiques. Le paysage qui entoure l’homme plein de curiosité me fait augurer, par la netteté de son atmosphère, l’abondance des marbres clairs et la blancheur de peau des femmes, que c’est un paysage des pays d’au delà les montagnes de l’Ouest, d’au delà les royaumes qui sont après les montagnes de l’Ouest ; d’une région où aucun homme né en Chine n’est parvenu. Je suis trop vieux pour aller si loin, mais peut-être toi, qui es jeune et fort et as pris l’habitude des voyages, voudras-tu t’en aller là-bas et t’enquérir de cet homme à l’esprit lumineux comme le ciel qui l’éclaire et de cette science des nombres dans laquelle je suppose qu’il est versé.
A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia ramassait son bâton et était debout.
O maître, je vais partir sur-le-champ. Je dois me hâter, car le pays dont tu parles me semble être bien lointain. Je n’en ai jamais ouï parler et il se peut que toute ma vie ne suffise pas pour l’atteindre.
— Peut-être, chemin faisant, reprit Lao-Tseu, obtiendras-tu quelques renseignements sur les sages parfaits, héritiers des secrets perdus des races anciennes, qui vivent aux environs du mont Kouen-Lun, point central de la terre, dans une communauté cachée et dirigent l’humanité par l’effort de leur esprit. Je ne sais pas s’il est possible qu’on les reconnaisse. Je ne sais pas si, comme le sage de l’Inde, ils sourient bienveillamment, ou si, comme le chercheur de nombres d’au delà les pays de l’Ouest, ils ont un regard plein de curiosité. S’il t’est donné de les voir, pourtant, reviens à la hâte vers moi, car c’est au milieu d’eux qu’est le foyer de la vraie lumière.
Siu-Kia sortit du palais des Esprits de la terre et s’éloigna avec rapidité, car il avait des milliers et des milliers de tchang à parcourir, et son premier voyage lui avait fait entrevoir combien la terre est immense.
— Je suis très vieux, lui avait dit Lao-Tseu en l’accompagnant jusqu’au cyprès renversé.
— A bientôt ! avait crié Siu-Kia de loin.
Mais il ne devait jamais revenir.
MONG-PI ET LE CHIEN
Confucius voyageait. Il allait de pays en pays, gardant l’espérance de gagner à ses idées l’esprit d’un roi et de moraliser par ce moyen le royaume, puis tout l’empire de la Chine. Mais les rois ne l’écoutaient que distraitement. Il était devenu en vieillissant plus rigoureux sur les principes de sa morale, plus exigeant sur les manifestations d’une vertu obligatoire. Il avait à un haut degré le souci de la justice, mais il ne la concevait que revêtue d’une ceinture d’ennui. Il professait le plus sincère amour de son prochain, mais cet amour avait une cuirasse de chasteté, une armure d’obligations et de règles qui le rendaient presque aussi redoutable que la haine.
Le roi de Soung reçut Confucius avec de grands honneurs. C’était un homme gros qui ne songeait qu’au plaisir de la nourriture. Il était à table et il achevait son repas pendant que Confucius parlait. Le sage en était arrivé aux règles d’abstinence qui rendent l’esprit plus délié. Le roi s’endormit juste à temps pour ne pas entendre une réprimande indirecte qui s’adressait à lui. Confucius s’offensa de ce sommeil et quitta l’État de Soung.
Le roi de Tcheng était grand chasseur. Il reçut Confucius dans son jardin. Il tenait son arc à la main et son cheval était à côté de lui, car il allait partir pour la chasse.
Confucius n’en exposa pas moins dans les moindres détails sa méthode de gouvernement. Le roi regardait avec obstination des oies sauvages qui volaient en cercle au-dessus de lui. Il interrompit Confucius pour lui demander quelle était la signification de cet inhabituel vol circulaire des oies sauvages qui, à cette époque de l’année, auraient dû s’en aller vers le Nord.
Confucius répondit sèchement qu’il s’occupait des mœurs des hommes et non de celles des oies. Le roi de Tcheng sauta sur son cheval et partit. Confucius fut obligé de faire de même.
Les années passèrent. Il eut de nombreux disciples dans les villes qu’il traversa. Il répandit sa doctrine avec une inlassable persévérance. Elle fut comprise aisément par tous les hommes moyens et cultivés qui la recueillirent avec respect. Mais ce ne fut pas assez pour Confucius qui rêvait la première place dans l’empire, non par ambition personnelle, mais pour faire triompher sa conception morale. Il s’aigrit un peu. Il se découragea à la fin. Il accusa la décadence des temps. Il décida de rentrer dans sa patrie.
Dans le massif montagneux qui est au nord du royaume de Lou, son char, traîné par un bœuf, et la petite troupe de ses disciples montés sur des ânes furent arrêtés par une troupe de brigands qui rançonnaient les voyageurs. Mais ces brigands reconnurent Confucius dont la célébrité était immense et dont la pauvreté était légendaire. Ils n’exigèrent rien de lui et de ceux qui l’accompagnaient. Même ils donnèrent aimablement des renseignements au sujet d’un raccourci qui permettait d’éviter une côte au flanc d’une montagne escarpée.
Au moment où les deux groupes allaient se séparer Confucius faillit pousser un cri de surprise. Il venait de reconnaître Mong-Pi dans un des brigands, particulièrement laid et déguenillé. Mong-Pi, chargé d’armes d’une grandeur ridicule, le regardait fixement et il y avait dans son regard un mélange de joie et d’extravagance.
Il éclata de rire et il fit quelques enjambées vers Confucius, les bras tendus et faisant s’entrechoquer les deux larges sabres qui étaient pendus à sa ceinture.
— Je ne laisserai pas passer mon frère sans le serrer dans mes bras, cria-t-il.
Confucius frissonna. Il ignorait la crainte, mais ce qui était scandaleux lui paraissait pire que la mort.
Ses disciples allaient se précipiter. Mais Mong-Pi, arrivé près de Confucius, se baissa, saisit dans ses bras le misérable chien jaune qui était devenu le compagnon fidèle et bien aimé de Confucius, et il embrassa à plusieurs reprises, avec une tendresse fraternelle, son museau souillé, puis il le reposa sur le sol.
Le chien jaune, au lieu de gronder, jappa amicalement et, quand le char de Confucius fut sur le point de disparaître au tournant de la route, il se retourna plusieurs fois vers la silhouette de Mong-Pi qui lui faisait signe, comme s’il avait un regret.
Et, un peu plus tard, Confucius se pencha vers Tseu-Lou, qui était à côté de lui sur le char, et il lui dit en soupirant :
— Je suis triste d’avoir vu Mong-Pi parmi ces brigands. Voilà où conduisent le dérèglement des passions et le désordre de la vie.
Il garda longtemps le silence et il dit encore :
— Je ne sais pourquoi Mong-Pi a appelé ce chien son frère et pourquoi ce chien n’a pas aboyé quand il l’a pris dans ses bras. Il y a, en vérité, une similitude entre ces deux créatures errantes, mais ce qui est tout à fait inexplicable c’est que de tels êtres puissent s’attacher à moi et que j’aie des faiblesses pour eux.
LA MORT DE KI-KÉOU
Sur la colline qui domine Tséou, tenant à la main le squelette d’un luth sans cordes, une vieille femme courait dans la neige. C’était Ki-Kéou, la patiente, la solitaire épouse de Confucius.
A cause de son manque de piété filiale, elle avait été reléguée à Tséou et elle y avait vieilli dans ce crépuscule sans lumière des âmes simples qui ont perdu leur idéal.
Elle allait vite, car elle savait que sa vie était courte. Depuis longtemps Confucius annonçait son retour. Elle avait espéré ce retour et elle l’avait craint. Puis elle avait cessé d’y croire. Mais, ce soir-là, il ne pouvait plus y avoir de doute. Un disciple en était venu porter la nouvelle. Confucius couchait à cent lis à peine de Tséou et il serait là le lendemain. Il y avait des années que Ki-Kéou n’avait plus bien la connaissance nette des choses. Tout se confondait dans son esprit, les voyages de Confucius, le départ de son fils Pé-Yu, le visage du vieux gardien Tchang, mais elle savait qu’il était nécessaire qu’elle jouât une fois encore avec son luth mort dans le jardin inculte de la maison abandonnée de son père. Par timidité vis-à-vis d’elle-même, par absence de volonté, elle avait reculé sans cesse la réalisation de ce rêve et maintenant une grande terreur venait de la saisir de ne plus pouvoir jamais se retrouver dans les allées de sa jeunesse, à l’heure intermédiaire où le soleil n’est pas encore levé.
Dans la nuit blanche et froide, le long des cèdres et des frangipaniers, elle s’en allait comme en rêve, heurtant parfois quelques pierres funéraires qui émergeaient sous la neige, le long de la route. Enfin, au fond de la vallée, elle vit une petite tache sombre.
Depuis la mort de son père la vieille maison était inhabitée. Le vent s’en était emparé et en avait dispersé la toiture. La pluie et le soleil avaient accompli leur lent travail. Les fenêtres ouvertes étaient comme des yeux crevés et une porte battante poussait un gémissement perpétuel.
Ki-Kéou n’eut pas de peine à pénétrer dans le jardin, car le mur de clôture, qui avait déjà des brèches aux jours de son enfance, était maintenant presque complètement détruit. Mais elle ne reconnut ni la silhouette des arbres ni le contour des buissons. Le jardin avait changé comme elle-même. Les années y avaient apporté la folie exubérante de la nature.
A chaque pas que faisait Ki-Kéou, cherchant la place où elle s’asseyait autrefois, une épine s’accrochait à sa robe comme si un démon nocturne l’avait tirée à lui. Elle savait que les Tao-Niu, sorcières en relation avec l’esprit des belettes, ont coutume de hanter les maisons solitaires et de guetter les passants pour les entraîner par des couloirs secrets dans des salles souterraines où elles boivent leur sang. Elle se souvenait que, par les nuits d’hiver, une énorme grenouille d’un aspect terrifiant sortait d’un étang voisin et arpentait la vallée avec ses jambes en forme d’échasses. Seul celui qui possédait la pierre Che-Kan-Tang et qui la lui lançait avait le pouvoir de la faire rentrer sous les eaux. Elle regardait si elle n’apercevait pas soudain devant elle le vieillard Fong-Pé, qui a une robe d’hermine et deux outres en peau de souris derrière le dos et qui est attaché par un fil de soie à l’étoile Ki. Son haleine est remplie de glaçons aigus comme des dards qui transpercent ceux qu’il rencontre. Et elle mettait son bras devant son visage parce qu’il y a dans chaque tourmente de neige un héron fantastique qui crève les yeux des humains avec un bec de porphyre mat.
Il y eut un hurlement au lointain, puis un autre dans une direction différente, puis beaucoup de hurlements plus rapprochés. Ki-Kéou vit parmi les pierres de la muraille écroulée les yeux rouges d’une bande de loups qui faisaient un cercle autour d’elle.
Alors elle commença à jouer, à faire vibrer les cordes absentes du vieux luth parce qu’elle avait cru percevoir dans la neige une teinte aurorale qui n’était que le reflet de la lune vaguement errante au fond de l’horizon. Passionnément, elle joua de cette musique qui n’avait pas de sons et elle finit par oublier les Tao-Niu, la terrifiante grenouille et le vieillard Fong-Pé au bout de son fil de soie. Elle joua très longtemps dans les ténèbres neigeuses jusqu’à ce que ses doigts fussent engourdis par le froid et le contact des invisibles cordes.
Peut-être la musique qui n’est que rêvée par une âme insensée a-t-elle une action sur les bêtes sauvages. Les loups aux prunelles rouges restèrent immobiles derrière les pierres et écoutèrent ce qu’ils n’entendaient pas.
Avec une inexorable lenteur le soleil insinua une lumière diffuse dans la neige. Un léger souffle secoua les hauts cèdres comme des gerbes d’ouate. Les loups glissèrent à pas feutrés. Une ombre humaine s’avança sur la route.
Et dans l’enchantement hyperboréen du paysage le luth aux cordes vraies du musicien Mong-Pi fit vibrer l’air glacé du passé. Était-il venu retrouver par le souvenir la première image de la beauté ? Avait-il entendu au loin la musique de l’âme ? Il était là. Il joua pendant que le globe du soleil levant émergeait des buées laiteuses, versait son sang violet dans le ciel floconneux.
Puis il se pencha par habitude vers le jardin subitement peint avec des flammes et il vit, appuyée sur le tronc d’un arbre, une belle morte gelée, blanche comme une statue de cristal.
LA MORT DU CHIEN DE CONFUCIUS
Confucius fit célébrer les funérailles de son épouse Ki-Kéou selon le rituel le plus ancien et le plus compliqué. Il s’installa à Tséou. Mais les mauvais jours étaient venus. Il perdit successivement ses disciples Tseu-Lou et Yan-Youan qu’il chérissait infiniment et il en éprouva une grande douleur. Il perdit sa confiance dans la durée de sa doctrine et il en souffrit plus encore. Il venait de terminer sa compilation des livres canoniques et sa rédaction du Printemps et de l’Automne, mais avec la fin de son travail il voyait mourir sa foi dans son éternité.
Il avait trouvé en arrivant la maison de Tséou dans un désordre si grand qu’il n’arrivait pas à en triompher. Le jardin surtout l’attristait par le caractère sauvage qu’il avait pris, faute de soins. Des camphriers, qui y croissaient autrefois en petit nombre, s’étaient multipliés avec une extraordinaire exubérance ; ils faisaient pleuvoir sur lui leurs fleurs blanchâtres et, comme leur bois a la propriété de dégager, la nuit, des étincelles, Confucius voyait, quand il se promenait, des lueurs singulières qu’il trouvait choquantes. Et il y avait aussi des caoutchoucs aux feuillages trop épais dont la tige faisait couler un lait trop abondant, des bambous qui fendaient les allées comme des lances et un sycomore qui s’était développé d’une façon si inattendue qu’il y avait une sorte d’insolence dans l’énormité de son tronc.
« Ainsi donc, pensait Confucius, la nature se présente sous l’aspect du désordre, le désordre est sa substance intime et triomphe dès qu’on cesse de lutter pour le limiter. Mon œuvre sera peut-être comme ce jardin. J’ai laborieusement retrouvé, classé, reconstitué les quatre livres sacrés de l’Empire de Chine. Dans la végétation de la poésie des anciens j’ai coupé la mauvaise herbe de l’enthousiasme, arraché l’ortie de la rêverie métaphysique. J’ai sarclé le champ poétique et moral des vieux maîtres du temps de Yao et de Chun. Mais quand je serai mort, les folles exagérations, les lyrismes parasites vont sans doute croître de toutes parts et l’on ne reconnaîtra plus les allées droites qui mènent au bien. »
Confucius eut un nouveau chagrin. Son chien mourut. Il s’était accoutumé à ce compagnon qui, avec les années, était devenu perclus et galeux. Il le pleura et il voulut qu’il soit enterré avec honneur, comme les rites le prescrivent, les pieds tournés du côté de l’Ouest. Il choisit un emplacement abrité dans le jardin et il fit envelopper son corps par Tchang dans une épaisse natte de jonc cousue afin que la terre ne l’effleurât pas.
Le jardin n’était séparé de la route que par une barrière en claire-voie et, pendant que Tchang cousait, auprès de la fosse, le chien galeux dans la natte, Mong-Pi passa et s’arrêta pour regarder.
Ce ne fut qu’un peu plus tard que Confucius reconnut Mong-Pi accoudé sur la barrière. Tchang et Tseu-Kong, qui avaient participé avec surprise au rite funèbre, s’en revenaient déjà vers la maison.
Confucius pensait quelquefois à Mong-Pi comme le berger pense à une brebis égarée quand il y a un orage. Il avait pitié de lui ; il aurait voulu le ramener sur la bonne route, qui était la sienne.
Il s’approcha de lui et il l’exhorta avec toute sa puissance de persuasion. Il ne demandait pas mieux que de faire quelque chose pour lui. Il se chargeait d’obtenir un poste honorable et convenable si Mong-Pi promettait de s’amender. Il s’efforcerait d’oublier dans quelle compagnie il l’avait rencontré dans les montagnes de Lou. Il ne penserait pas aux actions horribles qu’il avait pu accomplir. Il n’est jamais trop tard pour se bien conduire. Du fond du cœur il lui pardonnait.
Mais Mong-Pi était visiblement distrait. Il suivait sa propre pensée. Il sembla se réveiller au mot : Pardon. Ses yeux se mouillèrent :
— Oh ! oui, dit-il, je te pardonne parce que tu as aimé ton chien et que tu l’as fait enterrer comme un homme.
LA MORT DE CONFUCIUS
Des paysans ayant tué dans une forêt du voisinage un être de forme bizarre, ils l’apportèrent à Confucius et celui-ci reconnut que c’était une licorne. Comme il l’examinait curieusement il vit qu’il y avait un ruban de soie accroché à la corne de l’animal. Ce ruban paraissait très ancien. Confucius se rappela que sa mère lui avait souvent raconté que, le matin de sa conception, comme elle se promenait solitaire, une licorne était sortie d’un buisson de genévriers et qu’elle avait enroulé un ruban de soie autour de sa corne.
Comme ces animaux rares et très sauvages ne portent pas fréquemment des rubans pour ornement, Confucius pensa que la licorne qu’on venait de tuer était celle qui s’était approchée de sa mère autrefois, et il vit là un présage de sa fin prochaine.
Mais il n’en fut pas effrayé. Il avait soixante-treize ans : il n’avait jamais redouté de mourir. La régularité de la mort à frapper tous les hommes sans exception, la quantité de cérémonies, de génuflexions et de rites dont les anciennes traditions l’avaient enveloppée, le mystère qu’elle avait su garder sur son origine et ses buts, tout lui rendait la mort respectable. Et cet ordre parfait qui obligeait tous les vivants à s’allonger dans les tombeaux de manière inéluctable lui paraissait plein de grandeur et de nécessité.
Il jugeait la nature trop raisonnable pour préparer aux hommes, quand la vie avait cessé, la surprise de souffrances secrètes et imméritées. Mais il ne pouvait s’empêcher de méditer sur la minute où son esprit, ayant quitté son vieux corps familier, se poserait, dépouillé et désorienté, sur une tablette dans la salle des ancêtres.
Cette nuit-là il ne put goûter le repos du sommeil. A la fin, fatigué de se retourner sur son lit, il se leva et descendit dans le jardin.
On était le dix-huitième jour de la quatrième lune de l’an Yen-Siu et l’air était bleuâtre et transparent. Les étoiles avaient l’air voilées et singulièrement rapprochées. Une grande immobilité tenait les arbres en suspens. La douceur ambiante était telle qu’il semblait que les feuillages, les troncs et le sol lui-même étaient en velours.
Confucius s’aperçut que le jour allait bientôt paraître et il fut saisi de l’envie mystérieuse de jouer du luth. Il ne s’arrêta pas à l’idée que cette heure n’était pas convenable pour faire de la musique ; il remonta dans sa chambre et il revint avec son instrument.
Il voulut jouer l’air célèbre composé par le sage Wen-Wang et qui était un des premiers que lui avait fait jouer son maître Siang quand il lui avait appris la musique. Il préluda en effet. Mais il s’égara. Un autre air vint malgré lui sous ses doigts et une légère ivresse s’empara de son âme. Il fit quelques pas et une feuille de caoutchouc effleura son visage, comme une caresse de plante. Il aperçut tout près de lui, perché sur une branche, un oiseau qui le regardait sans frayeur. Il aurait pu le toucher en étendant la main. Quelque chose d’ailé, de magique, enveloppait Confucius jouant du luth. Il improvisait maintenant et il glissait sur une pente surnaturelle. Comme si un rideau se fût levé devant ses yeux, il voyait des choses qu’il n’avait encore jamais vues. Il leva la tête et il découvrit au-dessus de lui le ciel immense et les étoiles innombrables.
Jamais il n’avait eu la connaissance d’un si grand miracle de couleurs, dans une mer d’un bleu si tendre, sous un voile de buées si délicates. Jamais les étoiles du Dragon n’avaient eu cette rouge magnificence. Il n’avait pas remarqué encore cette netteté harmonieuse de la Grande Ourse et avec quelle mélancolie l’étoile Kiao, qui est à l’opposé du soleil, s’inclinait au bord de l’horizon quand celui-ci allait apparaître. Pour la première fois il était frappé par cette douceur éternelle de Tien-Yi, l’unique du ciel, pareille à un fixe regard dont aucune paupière n’interrompt la clarté.
Comme il aimait les étoiles ! Il leva les bras vers elles, en signe d’adoration. Il voulait vivre en les regardant. Mais elles s’effaçaient peu à peu. Elles lui échappaient en pâlissant. Le jour venait avec son inexorable régularité et Confucius se prit à désirer de toutes ses forces un retard de la lumière, une rupture dans l’équilibre universel, une extravagance solaire qui lui aurait donné encore une heure de contemplation.
Il revint vers sa maison à pas lents. Ah ! vite que la nuit revienne ! Mais les étoiles et leur nouveauté ne devaient plus apparaître pour lui.
Il monta l’escalier avec difficulté. A sa grande surprise il croisa toutes sortes de personnages qui le saluaient obséquieusement. Il les reconnaissait, bien qu’il ne les ait pas vus depuis des années. C’étaient des fonctionnaires importants, des lettrés, des magistrats, des pères de famille vertueux, tous ceux qu’il avait aimés, sur lesquels il s’était appuyé, tous ceux qui avaient adopté ses doctrines et qui les avaient défendues. Il y en avait des quantités, venus on ne sait d’où, qui avaient envahi sa chambre, et Confucius en reconnut beaucoup qui étaient morts depuis longtemps et à l’enterrement desquels il avait assisté. Tous avaient des visages graves et reconnaissants et étaient revêtus de robes d’apparat. Ils semblaient accomplir un cérémonial et ils saluaient, ils saluaient sans cesse.
Confucius avait envie de leur demander s’ils avaient bien regardé le ciel et s’ils avaient vu les bleus magiques des constellations, ces verts couleur de jade divin, ce sang délicat versé par les étoiles Sin et Tsan. Mais il n’osa pas. Il voyait bien que tous ces yeux de bons fonctionnaires, tous ces yeux rendus myopes par les devoirs étroits, les piétés filiales bornées, les craintives vertus, n’avaient jamais eu assez de pouvoir pour contempler le vrai ciel empli de la flamme des astres.
Il ne dit rien et il se recoucha.
Et il vit apparaître de nouveaux fonctionnaires, de nouveaux magistrats, de nouveaux pères de famille qu’il ne connaissait pas, et il comprit qu’ils n’étaient pas encore nés, que c’étaient ses futurs disciples des âges à venir. Tous le saluaient, tous lui rendaient hommage, tous avaient la même admiration pour ses doctrines, la même incapacité à voir le ciel et il était le maître de ce peuple vertueux et myope.
Il détourna la tête et il regarda au-dessus de lui. Le plafond lui parut plus bas qu’à l’ordinaire, étrangement pesant, et sur le plafond il y avait d’innombrables sentences morales qui étaient celles qu’il avait énoncées durant sa vie. Que de sages vérités ! Que de bons enseignements ! Mais il aurait bien voulu ne pas les voir. Il les aurait changés volontiers contre le plus petit morceau de bleu céleste. Les préceptes glissaient, se croisaient, se multipliaient et c’était toute son âme que Confucius contemplait dans ces textes rigoureux, mesurés, raisonnables qui devaient être l’enseignement des hommes.
Il étendit les bras pour chasser ces images. Mais alors les fantômes eurent l’air de croire que Confucius leur rendait leur salut et ils s’inclinèrent avec plus d’ardeur autour de lui, ils ployèrent des dos cérémonieux comme leurs conceptions des hiérarchies, ils branlèrent des crânes dénudés comme des imaginations sans poésie, et ce fut au milieu de dix mille salutations, de dix mille génuflexions rituelles que Confucius entra dans la léthargie dont il ne devait sortir que par la porte de la mort.
LA DISPARITION DE LAO-TSEU
Lao-Tseu sentit un soir une plus grande solitude l’envelopper et il comprit que son disciple Siu-Kia était mort quelque part, dans un point de l’immensité de son voyage.
Il était très vieux et ses jambes le supportaient à peine. Mais son esprit se développait sans cesse et devenait plus clairvoyant et plus actif à mesure que son corps devenait plus lourd et plus immobile.
Il eut un soir une vision singulièrement nette d’une vallée de la terre, dans un cercle de montagnes élevées.
Au milieu, serpentait une rivière paisible où fleurissaient des lotus tellement grands qu’il n’en avait jamais vu de pareils. Il y avait des blocs de pierre superposés qui avaient vaguement l’apparence de maisons. Des cèdres les abritaient et ces cèdres formaient de petits bois séparés entre eux par des terrains sans végétations et semés de cailloux blancs. Toute la vallée était enclose dans des murailles presque à pic et ne devait communiquer avec le reste du monde que par un sentier que Lao-Tseu voyait dans le flanc d’une de ces murailles et qui était tellement étroit qu’un homme mince et très agile aurait eu de la peine à y passer.
Un cèdre plus grand que les autres était au milieu de la vallée, et le seul indice qui faisait penser que ce lieu était habité était un banc de pierre circulaire orné de sculptures qui entourait le tronc énorme du cèdre.
Une impression de sérénité se dégageait de ce lieu muet et Lao-Tseu pensa que c’était là que devaient vivre les hommes parfaits, gardiens de la sagesse perdue et directeurs cachés de l’humanité dont il savait l’existence par la plus antique tradition de la terre.
— Dans cette vallée viendront mes deux frères, se dit Lao-Tseu, celui de l’Inde et celui des pays où il y a des temples de marbre au bord de la mer bleue. C’est là que je dois aller.
Or, échappé à quelque troupeau, un bœuf errait depuis longtemps dans la partie sauvage du jardin qui entourait le palais des Esprits de la terre. Une amitié était née entre le bœuf et le sage et c’est sur le dos de cette monture que Lao-Tseu décida d’entreprendre son voyage.
Il partit. Il se dirigea vers le col de Hang-Kou par où Siu-Kia était sorti de la Chine. Il avançait lentement et, sur son chemin, chacun s’étonnait de voir un aussi prodigieux vieillard s’en aller, sur le dos d’un bœuf, vers les régions inconnues de la terre.
Sa renommée était grande dans tout l’empire car la sagesse filtre par des voies inconnues dans les âmes des hommes et il n’est pas besoin à la vérité de beaucoup de paroles pour être entendue.
Les gouverneurs offraient à Lao-Tseu l’hospitalité de leurs palais et des anachorètes avertis par des bergers descendaient des montagnes pour le voir passer. Lao-Tseu n’acceptait que le présent de quelques grains de riz et d’une parole amicale et suivait sa route.
Ce fut un peu avant d’arriver à la passe d’Hang-Kou qu’il se laissa glisser au pied du bœuf qui le portait et resta étendu sans connaissance pendant que celui-ci beuglait tristement.
Le mandarin In-Hi, qui commandait cette région de la frontière, avait appris son passage et venait au-devant de lui avec une escorte. Il le recueillit dans son palais et il le soigna.
C’était un lettré à l’esprit subtil qui connaissait et admirait la philosophie de Lao-Tseu.
Quand le sage fut rétabli, In-Hi s’efforça de le dissuader de poursuivre son voyage. L’automne était venu. Au delà du col d’Hang-Kou, où finissait l’empire, s’étendaient des solitudes sauvages et illimitées. Comment traverserait-il ces déserts ? Mais la résolution de Lao-Tseu était prise. Il irait à la recherche du mont Kouen-Lun auprès duquel devait se trouver la mystérieuse vallée des hommes parfaits, où il y avait un banc de pierre autour d’un grand cèdre et qui était le but de son voyage.
Pour gagner du temps et laisser passer l’hiver In-Hi demanda comme une faveur à Lao-Tseu d’écrire pour lui le résumé de ses doctrines. Et c’est seulement afin de remercier In-Hi de son hospitalité que Lao-Tseu résuma dans le Livre de la Voie et de l’Amour les vérités essentielles qu’il avait méditées durant sa vie.
Mais lorsque le livre fut terminé et que le printemps fut venu Lao-Tseu décida de reprendre sa route. Il refusa l’escorte qu’In-Hi voulait lui donner. Il refusa aussi les chevaux qui lui auraient permis de franchir plus rapidement les régions désertiques où les voyageurs meurent par la soif et les hallucinations des sables. Il préférait son bœuf fidèle à cause de l’amitié qui les unissait.
C’est à la passe d’Hang-Kou que les hommes vivants virent Lao-Tseu pour la dernière fois.
Toujours du côté de l’Ouest ! Le vieux sage chemina durant des jours uniformes, sous un soleil de plus en plus ardent, se contentant d’une poignée de riz et de quelques gorgées d’eau chaque soir. Puis le riz qu’il avait emporté s’épuisa, les outres qui étaient suspendues à ses côtés se vidèrent. L’air se mit à brûler et des réverbérations aveuglantes firent croire à Lao-Tseu qu’il marchait sur un immense miroir d’or, enfermé sous un couvercle de lumière. Le bœuf se mit à marcher à pas tout petits, comme s’il était lui-même un vieillard centenaire jusqu’au moment où il s’affaissa et mourut.
Du côté de l’Ouest était le mont Kouen-Lun et la vallée des grands lotus sur la rivière paisible ! Du côté de l’Ouest Lao-Tseu poursuivit sa route. Au bout d’une journée entière il voyait encore le corps du bœuf mort à peu de distance de lui.
Lao-Tseu s’assit sur le sable pour prendre un peu de repos. Le soleil se couchait, mais il avait une couleur de sang et disparaissait dans un ciel cendré, plombé, métallique. De l’infini de l’horizon accourait un vent mugissant et ce vent transportait de grandes colonnes de sable, pareilles à des montagnes mobiles. Lao-Tseu pensa que c’étaient de vraies montagnes et que, sans doute, le mont Kouen-Lun devait se trouver parmi elles. Il soupira en songeant à leur éloignement. Mais alors, dans la nuit tombante, il perçut que les montagnes se transportaient vers lui et il vit en même temps deux autres voyageurs qui marchaient dans le sable et lui montraient de la main le plus haut sommet de la chaîne mouvante. Il les reconnut aussitôt. L’un venait de l’Inde et l’autre du bord de ces mers éloignées dont il ne savait que la couleur claire. C’étaient ses deux frères par l’esprit, venus dans le monde pour accomplir la même mission. Il voulut les appeler et il fut surpris de savoir leurs noms. Pythagore, le Bouddha, Lao-Tseu étaient réunis.
Il se leva. Il se sentait singulièrement léger. La nuit était venue de tous les côtés de l’horizon et de grandes avalanches de sable s’écroulaient sur la forme corporelle du vieillard Lao-Tseu. Mais son esprit n’habitait plus cette forme. Le sage de Chine, entre le sage de l’Inde et le sage de la Grèce, pénétrait dans la vallée secrète où leurs égaux les attendaient, au milieu de la clarté rayonnante de l’univers spirituel.
FIN