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Le roman de Confucius

CONFUCIUS ET LAO-TSEU

Reading edition

LA PREMIÈRE CARPE

L’important contrôleur des greniers publics était installé dans la capitale du royaume de Lou et c’est là que Ki-Kéou mit au monde un enfant. Cet enfant naquit d’une taille étrangement exiguë, la nature voulant marquer par là l’insignifiance que garde toute sa vie le fils d’un grand homme.

Et Confucius s’en réjouit, car il est dans l’ordre commun de mettre au monde des enfants par le moyen pieux du mariage. Ainsi les races se perpétuent et il n’est pas d’action plus recommandable que celle qui consiste à augmenter le nombre des créatures vivantes sous le soleil.

Et il arriva à l’occasion de cette naissance un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une joie presque aussi grande que la joie de la naissance elle-même.

Le roi de Lou, afin de marquer la sympathie qu’il éprouvait pour l’excellent fonctionnaire des greniers publics devenu père, lui envoya comme présent, le jour du repas rituel, une carpe, une belle carpe de rivière.

Confucius s’entretenait avec Tseu-Lou et avec Tseu-Kong dans la cour de sa maison, quand le messager porteur de la carpe arriva. Confucius fit d’abord une génuflexion devant le poisson et puis son visage s’illumina et il laissa éclater une joie mesurée mais qui semblait venir de la source des véritables allégresses.

Tseu-Lou et Tseu-Kong crurent d’abord qu’il y avait là une ironie à cause de la modestie dérisoire de ce présent. Ils le considéraient eux-mêmes comme une offense et ils allaient montrer leur indignation pour l’ingratitude du souverain. Mais ils s’arrêtèrent à temps. La joie de leur maître était sincère. Car plus les hommes sont puissants et plus leurs dons peuvent être légers. Ceux qui vénèrent la puissance se contentent du peu qu’elle accorde, car ce peu vient de la puissance.

Confucius envoya Tchang faire de nouvelles invitations pour le repas rituel. Ne fallait-il pas faire profiter le plus d’amis possible d’une nourriture donnée par le roi ? Et, pour commémorer la faveur qu’il avait reçue, il appela son fils Pe-Yu, c’est-à-dire le premier poisson, la carpe étant le premier des poissons, puisque le roi vous en fait cadeau.

Et, dans ce jour de satisfaction, il arriva à l’occasion de ce repas et de cette carpe un événement d’une importance extrême qui jeta dans le cœur de Confucius une tristesse presque aussi grande que la joie de la réception de la carpe.

Soit qu’elle ne se rendît pas compte de l’honneur reçu, soit qu’elle n’aimât pas la chair de ce poisson, malgré l’ordre de son époux, Ki-Kéou refusa de manger de la carpe. Ainsi les femmes révèlent parfois des instincts sauvages de révolte et de désordre et n’honorent pas ce qui doit être honoré.

Confucius connut que son épouse Ki-Kéou n’avait pas au plus humble degré le sentiment des hiérarchies ; il eut la révélation de son infériorité.

A ce repas, le disciple Mong-Pi n’avait pas été invité, parce qu’il mangeait mal.

EXERCICE DE LA PIÉTÉ FILIALE

Comme la tradition de la piété filiale dans l’empire, la santé de la mère de Confucius déclinait. Elle mourut dans l’année Koci-Yeou et Confucius, qui l’avait tendrement aimée, la pleura. Mais le sort des grands hommes est rigoureux, il faut que leur douleur elle-même serve d’exemple aux autres hommes.

L’antique cérémonial voulait qu’à la mort du père ou de la mère, le fils s’interdît toute fonction, qu’il s’enfermât chez lui durant trois années sans sortir une seule fois, pour se consacrer à sa douleur. Cette tradition redoutable, qui causait souvent la ruine de ces familles volontairement captives, n’était plus observée que rarement.

Lorsque sa mère fut enterrée selon les rites, les pieds au midi et la tête au nord, à l’abri des animaux carnassiers, dans un cercueil enduit de vernis et de quatre pouces d’épaisseur, Confucius déclara qu’il comptait observer le deuil rigoureux des anciens, qu’il se faisait une obligation de se démettre de son emploi et il passa la porte de sa maison pour ne plus la repasser durant trois années et demeurer avec l’esprit de sa mère.

Les rites pieux prescrivaient que l’épouse et le fils de l’épouse devaient agir comme l’époux, et, auprès de Confucius, Ki-Kéou fut donc enfermée avec l’esprit de sa belle-mère.

La maison se trouvait à l’extrémité d’un faubourg et elle était assez vaste pour qu’on y méditât tranquillement, mais assez petite pour qu’on y connût l’ennui sans fin. Les dalles de la cour intérieure étaient sombres et usées par des pieds d’antiques habitants de Lou, et quand Ki-Kéou, à mille reprises, les eut comptées, elle n’eut plus le courage de recommencer. Le jardin expirait aux pieds des remparts de la ville et ces remparts, faits de blocs massifs, étendaient sur le jardin une ombre si lourde que, quand Ki-Kéou traversait cette ombre, elle en demeurait pénétrée intérieurement comme si l’ombre avait aussi envahi son âme.

La mère de Confucius avait été une brebis dévouée, de l’espèce de celles qui marchent dans leur laine épaisse les yeux obstinément tournés vers la terre et qui ne voient pas les oiseaux voler autour d’elles. Elle avait à peine vu Ki-Kéou, mais elle avait été importunée par son vol et elle l’avait montré en regardant obstinément vers la terre avec la désapprobation du silence et en ayant l’air d’ignorer son existence.

Lorsque Ki-Kéou fut prisonnière de la maison en bordure des remparts et du jardin à l’ombre lourde, elle commença à entendre la voix de celle qui ne lui avait presque jamais adressé la parole de son vivant.

— Mauvaise bru, tu n’es pas triste de ma mort !

Syllabes sans inflexion tombant de l’unique mûrier du jardin que l’ombre du rempart ne pouvait atteindre et près duquel Ki-Kéou aimait à s’asseoir.

— Mauvaise mère, ton fils Pe-Yu ne suffit pas à ton bonheur.

Souffle verbal qui glissa sur le balcon de bois peint où elle regardait quelquefois passer le porteur d’eau et l’ânier conduisant un âne chargé de riz.

— Mauvaise épouse, tu ne sais pas consoler ton mari !

Cela monta des dalles de la cour. Dans la salle qui était au fond, il y avait l’autel des ancêtres et une lampe y faisait une clarté rouge, dans le crépuscule. Devant l’autel Ki-Kéou perçut Confucius sous sa robe jaune, prosterné, qui priait ou qui méditait. Son dos paraissait énorme, trapu, assez puissant pour porter le poids de la maison et même celui de la ville, avec ses remparts.

Oh ! non ! Elle ne savait pas consoler son mari ! Cet autel des ancêtres était terrible avec sa lampe qui la fixait comme un œil unique. Il ne s’agissait pas de consoler, d’être une bonne mère, une bru pieuse. Il s’agissait de ne pas avoir peur, de ne plus vivre avec une morte qui vous parle, de sortir du temple glacé, d’être quelque part où l’on a un peu chaud au cœur.

Ce soir-là Ki-Kéou se mit à courir dans tous les sens, à fuir en rond dans le jardin et la maison pour échapper à l’accusatrice invisible et atteindre la région où vivent les hommes. Ses ailes heurtèrent la porte d’entrée et c’est là où elle défaillit pour se retrouver dans les bras du gardien Tchang, sous l’œil attristé de Confucius.

— L’amour mutuel comporte des charges, dit-il. Mais l’obéissance à son devoir procure à la longue la plus pure joie. Il ne s’agit que de s’habituer à cette obéissance.

Et le lendemain elle trouva à l’endroit de sa chambre où elle avait l’habitude de se tenir un exemplaire du Y-King, le plus abstrait des livres canoniques, affectueuse attention de son mari pour la distraire.

Ki-Kéou chercha à s’habituer. Mais on s’habitue à tout, sauf à la peur. Elle ne pouvait plus s’asseoir sous le mûrier ; elle ne pouvait plus marcher dans la cour, regarder les porteurs d’eau et les âniers sur le balcon, à cause de la voix sans timbre, à cause de l’occulte présence, à cause de ce compagnon sans visage qui l’accompagnait dans la maison.

Elle ne s’habitua pas, mais elle obéit. Son sang ne courut plus dans ses veines avec la même ardeur, ses joues pâlirent, ses yeux se creusèrent. La beauté du corps la quitta comme vous quitte un ange à qui l’on ne donne pas l’aliment azuréen dont il se nourrit.

Penché sur les livres sacrés, Confucius se disait, quand il pensait à Ki-Kéou :

— Elle n’est pas intelligente, mais elle pratique la seconde vertu qui est l’obéissance.

LE LUTH BRISÉ

Et un matin, à l’heure où le soleil n’est pas encore levé, Ki-Kéou, qui ne dormait pas, résolut de lutter avec l’ombre ennemie. Et elle alla chercher son arme, le vieux luth dont elle jouait jadis dans le jardin aux herbes.

Elle descendit à pas de loup, traversa la cour silencieuse, passa sans se prosterner devant l’autel des ancêtres, s’avança, dans le ténébreux jardin, plus loin que le mûrier et alors se mit à jouer.

Elle joua des airs légers, des airs d’autrefois où il y avait des danses et des bouffées de chansons et des refrains de vagabonds. Elle savait que l’ombre rôdait autour d’elle avec ses accusations et ses malédictions, et elle se défendait avec ses airs, lui portait les coups de la musique, s’enveloppait dans le rêve de sa jeunesse comme dans une cuirasse de cristal aérien.

— Mauvaise bru ! mauvaise mère ! mauvaise épouse !

Oui, elle était tout cela. Elle le savait bien, et c’était de se savoir si mauvaise qu’elle dépérissait un peu plus chaque jour et que la délicieuse expression suave de ses traits avait disparu. Mais, pour une fois, elle savourait l’ivresse spirituelle du crépuscule d’avant l’aurore dans le tourbillon léger de la musique.

Un pas rapide retentit dans le jardin. Elle s’arrêta de jouer. Confucius était devant elle.

Il sentait la gravité et l’étendue de son devoir, le devoir de diriger vers le bien une âme faible, celui de réprimer l’inconvenance. Il éprouvait une tristesse sincère de s’apercevoir que Ki-Kéou n’avait pas compris ses enseignements, ne possédait pas la seule vertu qu’il lui attribuait : l’obéissance.

— C’est ainsi que tu honores l’esprit de ma mère morte, dit-il avec sévérité. Tu n’hésites pas à violer la majesté du deuil et à contrecarrer par un scandale nocturne le bel exemple que je veux donner. Pour agir ainsi tu n’aimais donc pas ma mère ?

Ki-Kéou regardait Confucius aussi terrifiée que si elle avait été en présence du juge qui pèse les actions humaines dans les enfers.

— Non, murmura-t-elle doucement.

Les yeux de Confucius plongèrent avec horreur dans les yeux innocents de Ki-Kéou comme dans l’abîme monstrueux du Chaos aux jours lointains où le mal naquit de la matière en désordre. Il saisit le luth, emblème de la révolte, des actions incompréhensibles, de l’art insensé en lutte contre la vertu, et il en brisa d’un seul coup toutes les cordes. Puis il le jeta à terre avec colère.

Ki-Kéou poussa un faible cri, pareil à celui d’un oiseau qui meurt, et elle croisa ses mains effilées sur sa poitrine amaigrie.

Honteux de ce geste, indigne d’un sage, Confucius s’éloignait déjà à grands pas.

Insensiblement le jardin s’éclaira d’une lumière confuse comme la conscience d’un oiseau. Les remparts commencèrent à étendre leur ombre pesante. Au loin résonna la clochette d’un bonze.

Juste en cet instant la tête de l’errant Mong-Pi apparaissait au-dessus du mur de terre qui entourait le jardin. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas vu Ki-Kéou ! Il savait qu’elle était enfermée dans la maison du deuil. Il voulait apercevoir une seconde le beau visage d’où s’était dégagé, comme une vapeur qui s’élève d’un lac bleu, le premier rêve de sa jeunesse.

Il vit les traits émaciés, le corps grêle, le luth brisé. C’était, dans le jardin sans joie, le fantôme dépouillé de beauté de celle qu’il avait aimée. Le dos de Confucius disparaissait du côté de la maison, arrondi comme la politesse, écrasant comme la vertu.

Mong-Pi se laissa retomber dans la rue. Au pied du mur de terre, accroupi, il pleura longtemps.

Quelle terrible loi humaine ! Celui qui recherche la sagesse perd en même temps la beauté. Est-ce que la folie ne vaut pas mieux ?

LES TROIS SAGES DE LA TERRE

En ce temps-là, la Chine, couleur d’albâtre au soleil couchant, traversait des jours de décadence. On laissait s’écrouler les monuments, les administrations se désorganisaient, l’empire était morcelé. Par une singulière coïncidence, tous les souverains naissaient incapables ou avec une tare qui rongeait leur intelligence. L’empereur King-Wang était futile et ne s’intéressait plus qu’aux insectes et au plumage des oiseaux. Le roi de Tsi était cruel et faisait mourir par plaisir. Le roi de Lou n’aimait que l’art.

Et après les frontières de la Chine, par delà les déserts occidentaux, dans les immenses régions chaudes de l’Inde couleur émeraude où le Gange descend entre les jungles et les forêts vierges, les peuples étaient malheureux à cause de la captivité de leur âme. Les prêtres, sous la menace des Dieux, les avaient enfermés dans d’étroites castes et le ciel de l’Inde était bas sur eux et la mort ne les délivrait pas à cause du recommencement éternel des vies.

Et par delà le fleuve Indus, et par delà le fleuve Oxus, sur les rivages de la Grèce couleur de marbre au soleil levant, sur toutes les terres que baigne la mer couleur de saphir, la mer des barques phéniciennes et des trirèmes de Carthage, il y avait chez les hommes aux yeux clairs et à la barbe frisée l’attente anxieuse de la parole nouvelle qui rend plus apte à penser, du verbe qui fait aimer par la lumière de l’explication.

Lao-Tseu était né en Chine. A Kapilavastu, en pays Çakia, naquit le prince Siddartha, qui fut appelé le Bouddha, et de l’île de Samos, pour s’en aller de ville en ville et de temple en temple, partit Pythagore. Grâce à lui les belles formes en puissance dans la pierre se muèrent en statues, les spéculations éparses devinrent des systèmes philosophiques, des étincelles d’intelligence s’allumèrent sous les portiques des agoras depuis Memphis jusqu’à Corinthe, depuis Syracuse jusqu’à Athènes.

Dans le même temps résonna la voix de ces trois sages. Quand le trésor spirituel de l’humanité est en péril, alors paraissent ceux qui doivent le sauver. Peut-être y avait-il un péril secret et c’est pourquoi les êtres les plus élevés dans les hiérarchies humaines, les Seigneurs du monde, envoyèrent ces trois messagers pleins d’amour et de science.

Mais ils ne se connurent pas. Ils se pressentirent seulement. Ils s’appelèrent dans le silence des méditations. Ils ne triomphèrent pas de la solitude imposée aux prophètes, de la limitation de la forme physique. Chacun dut accomplir sa tâche tout seul, subir la lenteur de l’enfance, supporter les peines et les travaux, les ingratitudes et les haines, passer la porte de la mort sans avoir la récompense du résultat.

Car la loi est une pour tous, pour les plus grands comme pour les plus petits.

LE DISCIPLE SIU-KIA

Dans le palais des Esprits de la terre Lao-Tseu vivait avec un seul serviteur qui s’appelait Siu-Kia. Une solitude de plus en plus grande l’entourait, car, à l’imitation de l’empereur, autant par flatterie que par un naturel penchant, toute la cour était devenue futile. Les lettrés allaient de plus en plus rarement s’entretenir avec Lao-Tseu, personne ne désirait la connaissance des livres, le vieux palais reposait dans une atmosphère d’abandon.

Le serviteur Siu-Kia était un homme simple et taciturne. Lao-Tseu ne l’instruisait pas. Mais même quand il ne parle pas, l’homme sage, par sa proximité, donne une instruction secrète qui n’a besoin ni d’écriture ni de mots. Siu-Kia, gardien des livres, compagnon des heures d’étude, devint un disciple plus qu’un serviteur.

Il cessa peu à peu de raccommoder la vieille robe de son maître, de balayer sa chambre, de secouer la natte où il dormait. Le jardin autour du palais devint inculte parce que Siu-Kia méditait. Il n’était plus susceptible que de l’effort d’aller chercher le riz, pour la nourriture, de l’autre côté du fleuve et de le faire cuire. Lao-Tseu avait pris l’habitude de puiser lui-même l’eau du puits, pour ne pas interrompre la méditation de son serviteur.

La poussière s’accumula dans le palais. Les oiseaux nocturnes emplirent les salles du battement de leurs ailes et firent leur nid sur les colonnes de jaspe. Des plantes jaillirent entre les dalles des seuils et obstruèrent les portes. Un cyprès s’abattit dans la grande avenue comme pour en interdire le chemin aux derniers visiteurs. Il y eut dans le jardin un pullulement de végétations plus denses comme si la nature avait voulu donner au sage et à son disciple une plus parfaite solitude.

Et, assis sur les pierres branlantes ou sous les entrelacements de bambous, l’archiviste de l’Empire expliquait bienveillamment à son serviteur le mystère du Tao et ses propres idées devenaient plus claires par la magie de l’expression. Siu-Kia connut que le Tao est la raison suprême, l’essence primordiale, la voie où chemine l’esprit, l’esprit en mouvement, et il connut que le Te est le deuxième aspect du Tao, la vertu suprême, l’idéale perfection, l’amour en mouvement qui permet à l’esprit de l’homme d’être absorbé par le Tao, l’essence divine.

Plus Siu-Kia pénétrait la vérité et plus il devenait immobile, car, selon les enseignements de son maître, c’est par la méditation que l’on arrive à connaître le Tao. En sorte que Lao-Tseu, qui ne voulait pas nuire au développement de son disciple, partait à l’aurore chercher le riz de l’autre côté du pont, le faisait cuire pour le repas et recousait parfois la robe de Siu-Kia quand elle était trop déchirée.

Et un jour Lao-Tseu dit à Siu-Kia :

— Il est rapporté dans les Livres qu’il y a bien longtemps l’empereur Mou-Wang a fait un voyage à la montagne Kouen-Lun située à l’Ouest. Là il connut celle qu’il appelait la fille du roi occidental et, sur le lac Yao, ils naviguèrent ensemble en chantant alternativement, pour se plaire. Mou-Wang avait amené douze philosophes, qui rapportèrent la connaissance des arts magiques et des sciences cachées. J’ai toujours pensé que dans les pays de l’Ouest, après la montagne Kouen-Lun, il y avait un lieu inaccessible où vivent des hommes d’une sagesse parfaite, héritiers des secrets perdus des races anciennes, qui ne sont plus soumis à la transformation de la mort et s’efforcent de diriger l’humanité dans la voie de l’esprit. Or, cette nuit, j’ai fait un rêve. J’ai vu, assis sous un figuier, un homme qui avait un visage rayonnant, empreint d’une ineffable bonté et qui méditait. J’ai retrouvé dans son regard une expression que j’ai vue souvent dans mes propres yeux, quand il m’est arrivé de me mirer dans l’eau d’un étang. Le paysage qui entourait le figuier et l’homme rayonnant me fait augurer par sa richesse luxuriante que c’est un paysage des pays d’au delà les montagnes de l’Ouest. Je suis trop vieux pour aller si loin. Mais peut-être toi, qui es jeune et fort, voudras-tu t’en aller là-bas et t’enquérir des enseignements de cet homme merveilleux qui, j’en suis certain, appartient au groupe des merveilleux sages solitaires qui dirigent les hommes par l’esprit et a été envoyé par eux.

A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia était debout :

— O maître, je vais partir sur-le-champ. J’atteindrai le mont Kouen-Lun et les royaumes qui sont à l’Ouest ; je verrai l’homme merveilleux et je te rapporterai ses paroles.

Il prit un bâton, fit une boule avec du riz bouilli et pressé et la noua sur son dos. Mais il hésita :

— Qui prendra soin de toi ? Qui préparera ta nourriture en mon absence ?

Lao-Tseu sourit :

— Ceci est peu de chose. Mes besoins diminuent chaque jour. Tu vas chercher pour moi, au loin, une nourriture divine.

Et bien des jours s’écoulèrent. Chaque matin, sous l’aspect d’un très pauvre homme, l’archiviste de l’empire se rendait au marché acheter quelques légumes. Aucun lettré ne le visitait plus. Il ne voyait à chaque nouvelle lune que le fonctionnaire chargé de lui verser ses appointements. Il se réjouissait de sa solitude. Le palais des Esprits de la terre était de plus en plus pour les habitants de Lo-Yang ennuyeux comme la science, redoutable comme la vérité.

Très souvent Lao-Tseu interrompait ses méditations et regardait anxieusement la grande avenue de l’inculte jardin, avec l’espoir d’y voir apparaître la silhouette de son disciple Siu-Kia.

LES VOYAGES DE CONFUCIUS

La célébrité de Confucius se répandait dans l’empire par le moyen des conversations comme l’eau du fleuve Hoang-Ho se répandait dans les cultures par le moyen des canaux d’irrigation.

Lorsque le temps de son deuil fut terminé, Confucius dit à Tseu-Lou et à Tseu-Kong :

— Je ne peux consacrer à une épouse qui n’a pas de piété filiale une sagesse qui sera utile à tout l’empire. Parce que mon âme est aussi inaccessible à une pensée mauvaise qu’un morceau de jade à la morsure d’une fourmi, les princes m’appellent auprès d’eux pour me demander des conseils. Je compte répondre à leur appel. Peut-être s’en trouvera-t-il un qui me choisira comme ministre pour que j’instaure parmi son peuple le règne de la vertu.

Alors commencèrent les voyages de Confucius. Il les faisait avec lenteur sur un chariot recouvert de toile et traîné par un bœuf, car la sagesse chemine sans hâte. Quelques disciples l’accompagnaient et c’était Mong-Pi qui préparait le repas quand on s’arrêtait sur une prairie au bord d’une rivière et qui poussait le chariot quand les montées étaient trop rudes.

Le roi de Tsi reçut Confucius avec magnificence et fit semblant de le consulter sur divers sujets de politique. Mais c’était un homme cruel qui ne croyait qu’au mal et qui le chérissait. Il fut stupéfait d’apprendre de la bouche de Confucius que la bonté est native chez l’homme et que le devoir du prince est de la développer en lui et chez ses sujets. Il aurait voulu faire mourir le sage et ses disciples, mais il n’osa pas et se contenta de les éloigner.

Le roi de Wei offrit à Confucius un palais comme demeure et s’entretint plusieurs fois avec lui. Mais c’était un homme timoré, tellement ennemi des nouveautés qu’il fut effrayé même par un sage qui se montrait novateur en faisant profession de bannir les nouveautés et de revenir aux usages des anciens. Au bout de quelque temps il assigna à Confucius un palais plus somptueux que le premier, mais dans un lieu montagneux, éloigné de la ville, et où l’on ne parvenait que par un chemin défoncé que la pluie rendait impraticable. Confucius fut obligé d’en partir à l’automne, sous peine de s’y trouver bloqué durant des mois.

Le roi de Thsou vint à son devant et se tint debout pour l’accueillir sur le pont qui marquait la frontière de son royaume. Mais c’était un homme borné qui ne comprit rien à ce que lui dit Confucius. Il fut timide devant lui et ne sut que lui répondre. Pour ne plus avoir le sentiment pénible de son infériorité, il se refusa à un nouvel entretien et il lui fit dire que cet entretien n’aurait lieu que quand il se serait bien pénétré des enseignements de la première conversation et quand il en aurait assimilé la substance. Cependant il lui offrit un palais spacieux comme habitation et il lui envoya chaque jour une nourriture abondante.

De tous les côtés, des jeunes hommes accouraient qui voulaient être les disciples du sage et écouter ses leçons. Les mandarins donnaient des réunions en son honneur et, quand il traversait un village, le peuple était rassemblé le long de la route pour le voir.

Confucius décida d’aller visiter la capitale de l’empire où bien des lettrés le réclamaient. Lia-Yu, le fils d’un grand du royaume de Lou qui possédait une des plus importantes fortunes de la Chine et qui venait de s’enrôler parmi les disciples, s’offrit pour faire les frais de ce voyage. Le roi de Thsou fut ravi de cette décision et envoya un char neuf avec des chevaux comme présent.

Il décida, de plus, qu’une escorte accompagnerait Confucius, car les routes étaient infestées de brigands.

La veille de ce départ, Confucius délibéra avec Tseu-Lou et Tseu-Kong pour savoir quelle conduite il fallait tenir au sujet de Mong-Pi. Mong-Pi fréquentait les endroits mal famés et avait recommencé à s’enivrer. Il était grossier et d’aspect sordide. Il ne semblait avoir fait aucun progrès en sagesse et en vertu depuis qu’il était admis à écouter Confucius. En somme, il n’était guère plus intelligent que le roi de Thsou. Beaucoup d’hommes convenables s’étonnaient qu’une telle créature vécût dans le sillage d’un aussi grand sage.

— Il pratique la vertu filiale, répétait Confucius hésitant.

— Mais il la pratique contrairement aux rites, répondait Tseu-Lou, en faisant des contorsions et des grimaces devant un morceau de bois qu’il plante en terre. C’est davantage déshonorer la vertu filiale que la pratiquer. Lia-Yu, qui est un jeune homme délicat, est écœuré par les manières et par le costume de cet éternel mendiant qu’est Mong-Pi. Or, nous allons lui avoir des obligations. Si la sagesse est toujours du côté des convenances, je crois que les convenances veulent que Mong-Pi soit banni de la compagnie des sages.

Il en fut décidé ainsi.

Le départ de Confucius fut une apothéose. Tous les lettrés de Thsou étaient groupés devant sa porte ; l’on fit des discours et l’on jeta des fleurs sur ses pas. Ses disciples défilèrent derrière lui au milieu des bravos.

Pour participer à cet éclat, Mong-Pi avait coupé un grand bâton neuf sur lequel il s’appuyait et auquel il avait laissé une branche verte couverte de feuilles. Il pensait par ce détail printanier compenser la triste apparence de son costume et figurer honorablement au dernier rang des disciples du maître.

Mais Tseu-Lou lui signifia les ordres formels de Confucius. La pratique de la vertu comporte une bonne conduite dans la vie autant que le respect des convenances dans son extérieur. Tant pis pour Mong-Pi qui l’avait oublié et se contentait d’un peu de feuillage au bout d’un bâton. Il ne serait pas du voyage. Il devrait rester avec ses pareils.

Il y avait longtemps qu’on était sorti de Thsou et le cortège, composé de voitures et de cavaliers, avait gravi une colline quand Tseu-Lou, en se retournant aperçut au loin la forme claudicante de Mong-Pi qui courait sur la route, dans la poussière.

Il le dit à Confucius et celui-ci fouetta les chevaux avec une certaine mauvaise humeur qui provenait peut-être du remords qu’il éprouvait.

Puis il murmura :

— La vertu a une image extérieure qui contraint notre cœur à certains sacrifices. Ainsi on est parfois obligé de perdre un chien fidèle, mais mal élevé.

ENTREVUE DE CONFUCIUS ET DE LAO-TSEU

Lao-Tseu se tenait droit au haut de l’avenue qui aboutissait au palais des Esprits de la terre. Comme chaque jour, il attendait son disciple Siu-Kia. Il vit avec surprise une troupe de gens en train d’escalader le cyprès qui barrait de son tronc renversé la largeur de l’avenue. L’ancien ministre d’État Tchang-Houng conduisait cette troupe et, dans la personne autour de laquelle tout le monde s’empressait pour l’escalade du tronc de cyprès, Lao-Tseu reconnut, aux descriptions qu’on lui en avait faites, le célèbre Confucius.

L’homme de la solitude s’avança vers l’homme de la vie.

— Il n’est guère mieux vêtu que Mong-Pi, dit à voix basse Tseu-Kong.

Mais Confucius faisait déjà les génuflexions rituelles que l’on doit aux Maîtres. Il honorait en Lao-Tseu celui que l’empereur avait honoré du titre de gardien des archives de l’empire, celui qui vivait face à face avec les monuments de la pensée chinoise, celui qui s’était acquis une grande renommée de sagesse philosophique et qui était au-dessus de la futilité de la cour de Lo-Yang comme la tour de l’esprit pur.

Quand il se releva il ne put s’empêcher de garder sa tête un peu courbée en avant et il regretta tout à coup d’avoir mis une robe de soie fine et de porter autour du cou plusieurs insignes donnés par des souverains. Il ôta à la dérobée et il glissa dans sa ceinture un saphir de famille qu’il avait toujours à son petit doigt.

L’ancien ministre Tchang-Houng et les disciples s’écartèrent pour laisser les deux grands hommes s’entretenir de choses sublimes.

Confucius parla. Il dit ses projets de ramener les hommes au bien, de ressusciter les traditions anciennes, de faire revivre la vieille doctrine de pureté de Yao et de Chun.

Lao-Tseu l’écoutait en silence.

Mais comment faire régner le bien et la justice ? Confucius pensait que si les princes et, à leur défaut, les ministres étaient bons et justes, le monde s’améliorerait vite.

Lao-Tseu se taisait toujours.

— N’ai-je donc pas raison, dit Confucius, avec le ton d’un homme qui se justifie d’une accusation qui n’a pas été formulée, moi qui aime le bien et voudrais le répandre, de rechercher la confiance d’un prince et de vouloir devenir son ministre ?

Lao-Tseu fit signe que non en secouant la tête.

Mais, alors, que fallait-il faire ? Assister les bras croisés à la décadence de l’empire, où s’écroulait la morale, où la vertu tombait en poussière ? Quel était, d’après Lao-Tseu, le but de la vie ?

— Atteindre la voie parfaite.

Et comment y parvenait-on ?

Lao-Tseu montra la pierre où il avait coutume de s’asseoir.

— Par l’immobilité.

Confucius eut de la peine à ne pas hausser les épaules.

Ah ! oui, la méditation ! Mais à quoi servait cette stérile envolée vers un ciel inexplicable. La méditation n’empêchait pas le mal de s’étendre et les hommes de souffrir.

J’ai passé des journées sans nourriture et des nuits sans sommeil pour me livrer à la méditation et cela sans la moindre utilité. L’étude est bien préférable.

Lao-Tseu sourit.

— Toutes les âmes n’ont pas la subtilité nécessaire pour méditer.

Eh bien ! Confucius en convenait ; il était un esprit grossier, terre à terre. Mais le terre-à-terre a du bon pour l’homme qui vit sur la terre. Il conseillait à ses disciples de ne pas s’occuper de l’incompréhensible ciel, mais de la terre excellente sur laquelle leurs pieds s’appuyaient avec certitude. Avait-il tort ?

Lao-Tseu lui fit signe de la tête qu’il avait tort.

Confucius sentit monter en lui une grande vague de mécontentement. Rien ne pouvait attaquer la pierre de sa certitude raisonnable. Il se trouvait en présence d’une autre certitude de pierre et il la jugeait insensée. Que deviendrait le monde si les sages s’asseyaient pour regarder l’inaccessible ciel et négligeaient de donner des enseignements moyens à l’usage des hommes moyens ?

— Alors, quel est, d’après vous, le fondement de la morale ? dit-il avec une certaine impatience.

— Il n’y a pas de morale, répondit Lao-Tseu, puisqu’il n’y a ni bien ni mal.

— Et les devoirs familiaux ?

— Ils sont nuisibles.

— Et les rites sacrés des anciens ?

— Ils sont inutiles.

— Et le respect dû aux Souverains ? le sentiment des hiérarchies ? la règle immuable qui engendre l’ordre ?

Le regard de Lao-Tseu se fit plus lourd de mépris. Confucius le sentit posé sur les insignes dont les rois lui avaient fait cadeau et il baissa la tête comme si les plaques d’or et les jades ciselés étaient soudain devenus plus pesants.

L’entretien était terminé. Confucius pensa qu’il était convenable de prononcer en se retirant une dernière parole modeste.

— O maître, dit-il, donnez-moi un conseil sur l’œuvre que j’ai entreprise.

— Elle est vaine, répondit Lao-Tseu.

— J’ai donc tort de vouloir gouverner les hommes pour faire régner la justice ?

— Ce ne sont pas les hommes qu’il faut gouverner, mais soi-même.

— Je me sens animé pourtant par la passion du bien.

— Toutes les passions sont mauvaises, même celle du bien.

Confucius s’inclina jusqu’à terre pour saluer. Quand il releva la tête, Lao-Tseu s’éloignait déjà. Il ne vit que son dos maigre, où une déchirure, dans la laine de sa robe, affectait une forme d’étoile.

L’escalade du cyprès renversé parut plus difficile au retour. Il sembla à Confucius qu’il respirait plus librement lorsqu’il fut sorti du jardin inculte qui entourait le palais des Esprits de la terre.

Tous ses disciples l’entouraient et voulaient connaître ses impressions.

— Le poisson nage, dit-il, et je comprends son mouvement dans l’eau. L’oiseau vole, je vois comment il fend l’air de ses ailes. Le quadrupède court sur la terre, je sais qu’il pousse le sol avec ses pattes. Mais si le Dragon des légendes, porté par un nuage magique, s’élance vers le ciel fabuleux, je suis incapable d’étudier sa nature. Lao-Tseu est pareil au Dragon.

PRIÈRE A LA MÉDIOCRITÉ

Et ce soir-là, comme les étoiles s’allumaient, Confucius s’avança sur la terrasse du pavillon qu’il habitait dans les jardins de l’ancien ministre Tchang-Houng. C’était le premier jour de la pleine lune du printemps et l’on célébrait la fête des Lanternes en l’honneur de l’Esprit qui préside au pouvoir céleste.

Le murmure des incantations faisait au-dessus des maisons comme une buée musicale. Dans l’immensité des ruelles entassées sur sa droite, Confucius voyait les temples avec leur couronne de lanternes en verre peint qui avaient l’air de cœurs lumineux où battait le sang des prières. Sur sa gauche se dressait la masse des murailles entourant le palais des Délicieuses Pensées. Ces murailles avaient des lanternes à leur faîte et elles se déroulaient circulairement comme des allées d’étoiles. Des chants d’allégresse partaient des jardins de l’empereur mêlés à la musique des tambours assourdis et des Kins étouffés. Devant lui le fleuve roulait d’innombrables jonques pavoisées qui avaient des voiles doubles, comme des ailes de papillons. Des processions s’en allaient vers les temples, d’autres en sortaient. Et, dans les quartiers populaires, une foule bigarrée, joyeuse, mouvante, ondulait, se pressait, étalait les dix mille visages de la béatitude humaine à laquelle on a ôté le masque du souci.

Confucius ne se sentait pas à son aise. Cette capitale était trop vaste, trop bruyante. Il y regrettait le calme ordonné des villes provinciales. Il y avait trop de barques sur le fleuve trop large. Il avait trouvé Lao-Tseu trop sublime quelques heures auparavant. Il était gêné de sentir sa présence silencieuse derrière la masse des cyprès sombres qu’il apercevait sur l’autre rive. Et le ciel lui-même, dans la clarté rayonnante de la lune, ne lui avait jamais paru si profond, si rempli de mystère, si illimité.

Ayant croisé ses bras sur sa poitrine comme pour serrer plus étroitement en lui sa conviction inébranlable, il formula cette prière :

— O médiocrité, pain sec de l’âme, aliment qui ne fais pas défaut, c’est de toi dont je suis nourri. Vin sans alcool, qui ne procure pas d’ivresse mais qu’on peut boire à loisir, c’est de toi dont je suis enivré. Poésie sans élan, strophe qui ne s’envole pas mais qui est familière, chant qui ne demande pas d’enthousiasme, c’est toi que je chante. O médiocrité, tu m’as fait aimer la ville moyenne où je suis né, ses collines sans altitude, son climat tempéré, son ciel un peu voilé. Tu m’as donné la neutralité de l’esprit qui permet de comprendre toutes les idées et cette froideur du cœur qui est la cuirasse naturelle contre les excès de l’instinct. Tu m’as appris qu’il ne faut ni approuver, ni désapprouver, ni embrasser, ni repousser et éviter la première ardeur du désir autant que le désespoir destructeur. C’est de toi que je tiens la rectitude de l’esprit, l’amour de l’ordre et de l’équilibre, le bienfait divin de la règle. Tu as écarté de mes pas l’ombre de la mort mystérieuse et tu en as supprimé le mystère en m’enseignant à n’y jamais penser. Grâce à toi j’ai négligé le ciel lointain pour la terre où je vis et j’ai savouré le bonheur qui vient de la satisfaction de soi-même quand on a respecté les règles, chéri les usages, pratiqué la vertu. Je marche sur la voie moyenne avec la pureté de celui qui ignore l’impureté. O médiocrité, je t’aime, comme j’aime les hommes médiocres, mes frères.

LA VOIE PARFAITE

Dans le même instant, debout sous un cyprès dont le jet avait l’air de vouloir traverser le ciel nocturne, Lao-Tseu disait :

— O voie parfaite, que j’ai entrevue dans l’abîme intérieur de mon esprit, emporte-moi dans ton courant invisible, roule-moi sur ta vague sans humidité jusqu’au seuil sans porte par où l’on pénètre dans le palais sans couleur qui renferme dix mille arcs-en-ciel.

Laisse-moi ne plus désirer dans cette vie que l’eau que je vais puiser dans la cruche de terre, le riz que je fais bouillir dans la soupière de fer, l’air que je respire, la lumière dont j’emplis mes yeux, la nuit qui me recouvre de sa paix.

O voie parfaite, accorde-moi l’extase quotidienne par laquelle je rentre dans l’Ineffable, je plonge dans la perfection du divin.

Garde-moi de l’instinct de la bête qui est en moi, de la curiosité de l’homme, et permets que je regarde avec indifférence la succession des morts et des vies, les mutations des êtres dans leur mouvement éternel.

Puisse mon âme inférieure tomber hors de moi comme une pierre dans un lac.

Puisse mon âme supérieure s’élever dans la région qui n’est ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, dans le séjour sans dimension où il n’y a ni pureté ni impureté, ni sagesse ni folie, ni vérité ni mensonge, et où la lumière du soleil se confond avec le cœur de l’homme.

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