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Le roman d'une honnête femme

TROISIÈME PARTIE (continued 2)

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La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée d’arbres qui s’avance jusque sur le bord du rocher à pic où a été bâti Viviers. Cette terrasse, entourée d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église ; j’allai m’accouder sur le parapet. Entre le rocher et le Rhône s’étend un faubourg. Mon regard plongeait sur des toits moussus, des balcons de bois, des auvents, des cours ; malgré la saison avancée, le temps était si doux que les femmes travaillaient en plein air, assises en rond devant le pas de leur porte ; j’entendais des cris, des chants, des rires qui se détachaient sur le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une école : l’heure de la récréation avait sonné ; les enfants s’ébattaient sur la place, un vieux magister à la tête blanche les surveillait de sa fenêtre, et par instants élevait la voix pour tenir leurs vivacités en respect, pendant que d’un colombier voisin partaient à tire-d’aile des pigeons qui s’allaient désaltérer dans une anse du Rhône, et, après avoir bu, retournaient à leurs boulins en décrivant de grands cercles dans l’air.

Tous ces mille détails indifférents me navraient par leur indifférence même. Qu’étais-je pour le monde ? Qu’était-il pour moi ? Je me sentais comme séquestrée de la société des choses et des hommes ; tout allait, venait, s’occupait de vivre ; j’étais comme perdue dans ce grand tourbillon des êtres, et mon cœur voyait sa tristesse comme un néant. J’éprouvai alors un accablement, une oppression dont je ne puis vous donner l’idée. Penchée sur le parapet, je ne regardai plus que des broussailles ou des orties qui croissaient entre deux arêtes du rocher. Un corbeau passa en croassant au-dessous de moi ; j’avançai la tête, j’entrevis l’abîme, le vide ; le vertige me prit ; cette sensation me parut pleine de délices, je m’y abandonnai ; ma tête se perdait, je me penchai davantage encore, mais je me sentis retenir par ma robe ; je me retournai, et me trouvai en présence d’un vieux prêtre infirme à la figure vénérable et qui, pour se tenir debout, s’aidait d’une béquille. Il me dit en souriant :

« Prenez garde, madame, vous m’avez fait peur… »

Puis me regardant avec plus d’attention :

« Vous trouvez-vous mal ? » me demanda-t-il d’un ton de douceur paternelle, et, m’ayant prise par la main, il me fit asseoir sur un banc.

Je le regardai un instant en silence.

« Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur ? » lui dis-je à brûle-pourpoint.

D’un air étonné :

« On pense à Dieu, me répondit-il.

— Dieu est bien loin !

— Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre cœur, et quand la foi l’interroge, il répond toujours.

— J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement. »

Il fit un geste de pitié.

« Vous avez eu de grands malheurs, madame ? »

Point de réponse.

« Mon Dieu ! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un jour auprès d’une éternité bienheureuse ?

— Triste condition que la nôtre ! lui dis-je. Nos consolations sont un mystère, mais le malheur est évident.

— C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter les épreuves qu’il nous envoie, sinon redouter ses jugements.

— Je n’ai peur de rien ni de personne ! » m’écriai-je avec une véhémence dont je rougis encore.

Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère : « Vous vous trompez, madame, dit-il d’une voix forte, vous avez peur de souffrir, et tout à l’heure vous pensiez à mourir. En langage humain, cela s’appelle une lâcheté. »

Je me calmai tout à coup. « Enfin, lui dis-je, vous avez trouvé un mot qui me donnera de la force ! »

Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par l’âge et la maladie, je la baisai avec respect et m’éloignai. Il me rappela, voulut me suivre ; mais je doublai le pas et disparus.

Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus une femme qui tenait sur ses genoux un bel enfant de trois ans. Je m’arrêtai, je regardai avidement cette tête bouclée ; elle me faisait rêver, et en partant je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur et cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or à fleur de coin : l’éclat du métal tout neuf le charma, et il sourit.

« Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent Dieu dans le cœur d’une femme. »

Le jour baissait ; je m’acheminai vers la station. Arrivée au milieu du pont, je retournai la tête. Le couchant était d’une beauté magique ; le soleil venait de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel couleur de perle poudré de l’or le plus doux et le plus fin ; les grandes eaux majestueuses du fleuve charriaient de l’argent, de la pourpre, mille reflets changeants ; immobiles et silencieux, les saules et les peupliers défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de leur ombre glacée de lumière. Cependant la lune à son croissant commençait à se montrer, et mêlait à cette magnificence la douceur de son regard.

La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux larmes ; il me semblait que la vie se plaisait à étaler devant moi tous ses trésors, mais en me défendant d’y toucher, et je me comparais à une mendiante assise à la porte d’un palais : une fête se célèbre, dont elle entrevoit la splendeur, et elle regarde sa besace ; elle songe à sa chaumière nue où elle rentrera à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui l’attendent accroupis devant le foyer mort, — le froid et la faim… Je ne pouvais m’en aller ; appuyée sur la balustrade du pont, je regardai longtemps l’eau couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, de repos éternel ; mais je pensai au vieux prêtre, à ses cheveux blancs, à sa béquille, à son dernier mot, et je me remis en chemin.

A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. Incertaine de mes projets, je les avais quittés sans leur laisser d’ordres. A vrai dire, je n’étais pas bien sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé de m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une joie qui me surprit. J’étais encore quelque chose pour quelqu’un.

J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un billet de Mme d’Estrel.

« Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je vous ai vue hier m’a beaucoup alarmée, et je vous supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans votre chagrin. Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur force contre elles-mêmes ; il leur convient que leurs douleurs soient violentes, et elles prennent un secret plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de mes consolations, je ne vous en donnerai point. Permettez-moi seulement de vous dire que votre situation actuelle n’est que provisoire ; je pressens, je suis certaine qu’un jour vous aurez des combats à livrer, de sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement vos forces pour ce moment ; ne faites pas la folie de les employer à soulever des orages dans votre cœur ; laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez pas ; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez rien.

« Mon Dieu ! le temps a cela de bon qu’il s’en va sans que nous ayons besoin de nous en mêler. Le soleil se lève et se couche. Chaque matin, en regardant le château de Grignan, répétez-vous ce mot de Mme de Sévigné : « qu’on n’est jamais resté au milieu d’une semaine. » Ma chère fille, venez me voir demain dans l’après-midi ; j’ai un important service à vous demander, et en même temps je vous ferai faire la connaissance d’un homme qui, sans cause apparente, sans avoir sujet de se plaindre de personne, est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on souffre, il est bon de voir des malheureux ; on se dit qu’on n’est pas une exception, qu’on vit sous la loi commune, et sans se consoler on s’apaise. »

C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant sa lettre était une imprudence.

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