PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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« Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. Je n’ai servi que sept jours. Jacob, il est vrai, gardait les troupeaux, ce qui est un métier de paresseux ; aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était longue ; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, pendant une semaine j’ai grimpé aux échelles, j’ai avalé beaucoup de poussière, et, j’en atteste le ciel, j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours de travail me seront comptés pour des années ? »
Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui répondit d’une voix émue :
« Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur ; mais Rachel m’est chère.
— Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, et que ce serait un crime de vous séparer d’elle. Vous viendrez la voir ; je désire même que ma maison soit la vôtre.
— Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la propriété…
— Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à vous ?
— Que vous dirai-je ? Songez, monsieur, que c’est moi qui l’ai trouvée.
— Trouvée ? répéta le marquis avec étonnement. Trouvée ? »
Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa d’un expédient.
« Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet sur votre socle ? Mais quand cela serait, je ne puis en disposer, je l’ai donnée à ma fille. »
M. de Lestang se mit à rire.
« Ah çà ! de quoi parlons-nous ? Ce n’est pas votre statue, monsieur, que je vous demande en mariage, c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que je n’ai pas l’intention de l’exposer sur un socle. »
Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant ma main dans celle du marquis, il lui récita ce vers de l’un de ses poëtes :
« Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre ! »
Sur ces entrefaites, la baronne parut ; elle avait tout entendu à travers la porte.
« Quand je vous disais que c’étaient deux sournois », cria-t-elle à mon père.
Et se tournant vers son neveu :
« Eh bien ! marquis, y avez-vous pensé ? Êtes-vous certain de votre choix ? Cette belle enfant est-elle bien votre fait, et n’enlèverez-vous point Némésis ?
— Je la leur ai donnée, dit mon père ; c’est le métier des enfants de dépouiller les pères.
— Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant un coup d’œil, qu’à titre d’otage. Vous viendrez la chercher à Lestang, et nous ferons si bien que vous y resterez. »
Mon père me regarda d’un air de triomphe.
« Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères n’ont pas le sens commun, et que leurs filles ont mission de Dieu, pour les gouverner. Je connais un brave homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable de tout, même de savoir un peu de grec, et qu’il disait à son beau-père : « Que ma maison soit la vôtre ! » Voilà ce qu’imaginait le bonhomme. » Quand vous vous réveillerez, lui dit sa fille, nous prendrons le thé. » Mais allons dîner, ajouta-t-il en offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant vers moi :
« A propos, Isabelle, et ta migraine ? »
Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour le Dauphiné, où il avait des affaires pressantes à régler. Il fut décidé que le mariage se ferait à Paris, qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre, qu’en janvier nous reviendrions en France, et qu’aux premiers jours du printemps j’irais prendre possession de mon château de Lestang.
J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne l’être pas dans les grandes crises de la vie ? Quand je songeais à ce changement inattendu et si rapide de ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, je ne pouvais m’empêcher de me dire que toutes nos prévoyances sont vaines, et qu’il ne faut compter sur rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu ; n’avait-il pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une porte condamnée ? L’imprévu est un maître aux fantaisies changeantes ; on ne peut l’aimer sans le redouter un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais heureuse ; mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une sorte d’amertume secrète : c’est à ce signe qu’ils se font reconnaître. Ne nous en plaignons pas, mettons la souffrance de moitié dans toutes nos joies : elle se croit généreuse quand elle consent à un partage.
En revanche, la baronne était gaie comme une alouette. Elle avait tout prévu, tout imaginé, tout préparé, tout arrangé : d’heureux pressentiments l’avaient amenée à Ferjeux ; elle était ma providence, mon ange tutélaire, et se promettait de me servir de chaperon dans le monde.
« Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos jours à Louveau. Quelle destinée, grand Dieu ! Dans six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère belle. Je sais que les statues n’ont point de rides ; mais la vieillesse sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai connu de ces fronts unis, polis comme une glace, sur lesquels on croit lire ce mot fatal : inutile de frapper, il n’y a plus personne !… Ma pauvre enfant, on eût dit de vous à trente ans : Oh ! que voilà une femme bien conservée ! Et dix ans plus tard on aurait écrit sur votre tombe : « Isabelle exista, mais ne vécut point. »
Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils eussent le cœur sur la main, ses maçons commençaient à l’ennuyer ; elle me trouvait plus intéressante, j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention ; elle m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de ses sagesses et de ses folies. Heureusement elle imagina de retourner au plus vite à Paris pour nous chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. Je m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, et un beau matin elle mit tout son monde à la porte, salua de la main ses plafonds à demi blanchis et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail à double tour, fourra les clefs dans sa poche et s’élança dans son coupé.
« Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du cor le long du chemin. »
Je bénis ce départ : j’éprouvais le besoin de me recueillir, de causer avec le passé, d’interroger l’avenir. J’avais aussi mon père à consoler. La fièvre de l’événement calmée, son excitation factice était tombée à plat ; il voyait les choses sous un autre jour, et, se perdant dans des réflexions qui n’étaient pas couleur de rose, il lui prenait par intervalles de grands accès de découragement qu’il ne réussissait pas à me cacher. Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre toute attente emporté par un courant, le navire avait chassé sur ses ancres. Ce pauvre père se demandait s’il lui serait possible de renoncer aux douces habitudes dans lesquelles il s’était promis de vieillir. Comment combler le vide qu’allait lui causer mon absence ? Il perdait en moi non-seulement son unique société, mais son secrétaire ; il fallait me chercher un remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce sûr et agréable ? Saurait-il le comprendre, le deviner ? Je m’efforçais de le rassurer. — Vous m’avez souvent prêché, lui disais-je, que les idées confuses sont notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, de nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, tout s’arrangera. Aussi bien vous l’avez voulu, et croyez d’ailleurs que nous nous quitterons pour peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait de rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse lui commandait, mais qu’il commençait à soupçonner qu’il ne suffit pas de voir clair pour être heureux. Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination, c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, tous les apprêts d’un mariage. Il n’avait jamais aimé ce grand et bruyant Paris, qu’en bon légitimiste il appelait « une pétaudière d’hommes d’esprit ingouvernables. » — Heureusement, lui disais-je, vous n’êtes pas chargé de les gouverner. — Et je lui promettais que tout se passerait en douceur et avec le moins de bruit et d’éclat possible.
Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon humeur. Avant de partir, je voulus visiter une dernière fois tous les environs de Louveau, ces rochers, ces sapinières qui avaient si longtemps borné l’horizon de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis sans que mon cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie dans nos adieux.
Un dimanche, comme je passais près du ravin qui avait vu se décider mon sort, je trouvai, à la place même d’où s’était élancé le cheval, la vieille Thérèse. Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char, l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je descendis de cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai que j’allais quitter Louveau, que j’épousais un homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est dure d’oreille ; je ne sais ce qu’elle crut entendre mais elle me répondit en me pressant les mains « Dieu vous bénisse, brave demoiselle, et vous donne bon courage ! »
La veille de notre départ fut employée à l’emballement de la statue, car en vain j’engageai mon père à la garder : il ne voulait pas manquer de parole à son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition du cœur il tenait même à placer ma nouvelle vie sous cette divine protection. Excusez-le, monsieur l’abbé ; que ne passe-t-on pas aux antiquaires ? — Aussi bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera mon regret de me séparer des ruines de ma belle villa. — La déesse fut traitée en personne délicate pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir contre les cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, de chiffons, de couvertures de laine, on fit reposer mollement son beau corps sur un matelas fraîchement cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me penchai sur elle pour la regarder. Sa figure me parut grave et noble, mais bienveillante. Il était clair qu’elle ne m’en voulait pas.
Un mois plus tard, j’étais à lui.