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Le roman d'une honnête femme

CINQUIÈME PARTIE

Reading edition

I

Il est des situations auxquelles il vaut mieux n’avoir pas eu le temps de se préparer. Notre imagination est un artiste ; quand elle prévoit, elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple que la vie.

Si l’on m’eût annoncé vingt-quatre heures d’avance l’arrivée de Max, j’aurais commencé par être très-émue ; puis j’aurais fait d’absurdes suppositions et cherché dans ma tête de femme de quelle façon je pourrais lui témoigner le plus d’indifférence et de mépris, — et après tout ce beau travail d’esprit l’événement m’aurait prise au dépourvu. Le Max qui reparut inopinément devant moi après trois mois d’absence n’était pas tout à fait celui que je connaissais. Sa politesse provocante, ses froides ironies, ses sourires glacés où se marquait une personnalité hautaine qui s’arroge tous les droits et se met au-dessus de tous les devoirs, il avait laissé tout cela à Paris, et il en rapportait une sorte de gravité mélancolique à laquelle j’étais loin de m’attendre. Un Max mélancolique ! un Max presque doux ! Je n’en croyais pas mes yeux.

Dès le soir de son arrivée, je lui fournis l’occasion de déployer sa nouvelle vertu tout fraîchement acquise. En le voyant entrer, je demeurai d’abord comme pétrifiée de surprise ; mais je fus bientôt réveillée de ma stupeur par un sentiment d’irritation qui tenait presque de la douleur physique. Je venais d’avoir l’oreille et l’âme caressées par des mélodies dont la nouveauté doublait pour moi le charme ; cette musique m’avait monté la tête, m’avait grisée. J’entends rouler une voiture ; le concert cesse. Par une porte, les songes s’envolent à tire d’ailes ; par l’autre, la réalité entre en disant : Me voici ! Et quelle réalité qu’un mari ! Comme le disait un jour Mme de Ferjeux, il n’en est pas d’aussi certaine ni qui saute ainsi aux yeux.

Que l’esprit va vite dans certains moments ! Entre l’instant où la porte s’ouvrit et celui où Max s’approcha de moi pour me saluer, j’eus le temps de passer de la stupeur à la colère et de revenir, par un effort de ma volonté, de la colère à une souveraine insouciance, — et ce fut du ton le plus calme que je lui dis : Mais vraiment je crois que c’est vous ! — Après quoi je me mis à jouer avec les grains de mon collier.

« Oui, c’est bien moi, me répondit-il d’une voix de basse que je ne lui connaissais pas. Je vous attendais à Paris, vous n’êtes pas venue, je suis parti, et je vous assure qu’en vous revoyant je ne me pardonne pas la longueur de mon absence.

— Voilà un sentiment qui est fort galant ou fort délicat, lui dis-je. Mettez votre conscience en repos. Je suis ravie de vous voir, mais j’ai supporté votre absence avec une résignation exemplaire.

— Je n’en doute pas, reprit-il. C’est moi seul que je plains. Mon Dieu ! que les hommes sont fous, et comme ils gaspillent leur cœur et leur vie ! »

Je me mis à rire. « Je crois rêver, repartis-je ; mais sur quelle herbe avez-vous donc marché ? Voyez un peu ! On m’avait écrit de Paris que vous vous étiez fait ermite, que vous habitiez dans une solitude, sur la pointe d’un rocher, que vous viviez là d’herbes et de racines sans vous mêler de rien que de dire votre rosaire tout le jour. J’avais traité cette histoire de conte bleu. Je rabats de mon incrédulité. A vous entendre, on ne peut douter que vous ne sortiez frais émoulu d’une thébaïde. »

Il ne répondit rien, fit un tour dans la chambre, et en revenant vers moi ferma au verrou la porte vitrée par laquelle M. Dolfin était entré et sorti. Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement de cette précaution un peu tardive. Puis, s’étant assis : « Je crois qu’il est bon, madame, me dit-il, que nous ayons ensemble une explication.

— Mais savez-vous, repris-je, que vous me faites passer d’étonnement en étonnement ? Vous avez toujours professé une sainte horreur pour les explications, et m’est avis qu’aujourd’hui je les hais encore plus que vous. Et sur quoi voulez-vous que nous en ayons une ? Je ne me plains pas de vous ; vous plaindriez-vous de moi, par hasard ? Non, monsieur, ne nous expliquons sur rien. Il faut vivre au jour le jour, prendre le temps comme il vient et garder soigneusement pour soi ses petites pensées, ses petits souvenirs, comme une ressource pour les heures de solitude. Aussi bien, quand vous me ferez l’honneur de me tenir compagnie, les sujets de conversation ne nous manqueront pas. Vous me parlerez de Paris, que vous venez, je crois, de traverser, et surtout vous me raconterez votre thébaïde, vos pénitences ; nous moraliserons un peu, vous me gagnerez tout doucement à l’austérité de vos maximes ; je suis sûre que vous prêchez de la manière la plus édifiante. En attendant, je crains que vous n’ayez faim ; je m’en vais donner des ordres pour qu’on vous serve à souper. Mangerez-vous maigre aujourd’hui ? Je ne connais pas encore vos jours.

— Vous êtes trop bonne, me dit-il avec un demi-sourire ; je n’ai besoin que de repos. Bonsoir, à demain… Et comme il allait sortir : — Ne vous moquez pas trop de moi ; reposez-vous sur moi de ce soin, car je vous jure que je me trouve fort ridicule. »

Et sur ce mot il me laissa seule avec mon étonnement. — Quelle est cette nouvelle chanson ? me disais-je. Moi qui me flattais de connaître tout son répertoire !

Je veillai assez tard, tantôt agitant cette question, tantôt rêvant à autre chose.

Le lendemain et les jours suivants, l’inouïe mansuétude de Max ne se démentit pas un instant : un air soumis, résigné, une physionomie intéressante, une douce langueur, des regards abattus ; — que se passait-il en lui ? Ne se laissant ni rebuter par mes froideurs ni piquer par mes sécheresses, prenant tout en patience, on eût dit un coupable vraiment contrit et mortifié qui espère mériter sa grâce par ses expiations. Rien ne semblait rester du Max d’autrefois, hormis toutefois cette distinction parfaite de manières qu’il ne pouvait perdre. Quoi qu’il en dît, et si bizarre que fût son nouveau personnage, il y avait en lui je ne sais quoi qui le sauvait toujours du ridicule. Il n’avait garde de s’attacher à mes pas, de m’importuner à toute heure de sa présence ; il choisissait ses moments, il guettait les occasions. Il se tenait toujours à honnête distance de mon appartement et respectait la liberté de mes promenades ; mais après les repas, sous prétexte d’affaires dont il désirait avoir mon avis, il me suivait au salon, m’interrogeait d’un ton de déférence, trouvait moyen de tirer la consultation en longueur, de fil en aiguille entamait un autre sujet, égayait l’entretien de quelque anecdote, se donnait la peine d’avoir de l’esprit et me forçait quelquefois à l’écouter.

Le plus souvent néanmoins tout échouait contre ma superbe indifférence ; j’avais l’air distrait, las, impatient, je bayais aux corneilles, je comptais les solives du plafond, je ne répondais qu’à moitié, d’un ton bref, comme une personne qui a hâte d’expédier un importun et de se dérober à son ennui. Il lui arriva plus d’une fois de glisser dans ses histoires des allusions détournées qu’il ne tenait qu’à moi de comprendre ; j’étais tentée de lui dire : All’ applicazione, signore ! Je m’en gardais bien pourtant. Attentif à mes moindres désirs, je l’aurais rempli de joie en lui témoignant une fantaisie, et je suis persuadée que, si je l’eusse prié de sauter par la fenêtre, il n’eût pas marchandé ; mais je lui marquais de mille manières que désormais tout m’était égal. Il ne laissait pas de se prodiguer en attentions. Connaissant mon goût pour les fleurs des champs, il s’en allait cueillir aux bois voisins les premières pervenches fleuries : Némorin n’eût pas mieux fait pour son Estelle. Pauvres pervenches ! Je les effeuillais entre mes doigts distraits ou colères, ou bien je les laissais traîner et sécher sur le parquet. Un matin ma levrette s’échappa ; tout le jour il battit en personne le pays pour la retrouver. Chaque soir il s’offrait à me faire la lecture. Je lui répondais par un comme il vous plaira bien sec. Il lit à ravir, je n’avais pas trop l’air de m’en apercevoir. Un jour il imagina de tirer de sa bibliothèque un volume poudreux de Massillon et commença de me lire le fameux sermon sur l’enfant prodigue. Cette fois je trouvai l’allusion trop directe et je pris soin de m’endormir avant la fin de l’exorde.

Je m’ingéniais à découvrir le secret de cette métamorphose. — Il s’agit toujours de la même gageure, me disais-je ; il a juré ses grands dieux de me faire venir à composition ; il serait furieux d’en avoir le démenti. Ses premiers essais ayant échoué, il change de méthode, il espère me prendre par l’attendrissement. Qu’il gagne son procès, et demain il ira s’en faire un autre avec les lions de l’Atlas, car sans procès il périrait d’ennui.

Mais en d’autres moments : — Non, pensais-je, il est plus sincère que je ne crois ; une alternative de folies et de lassitudes, voilà sa vie. Après les fatigues d’une campagne, il vient reposer son cœur auprès de moi. Quelle noble, quelle touchante confiance il me témoigne ! Il espère qu’au lieu de me plaindre, je le plaindrai, et que par mes complaisances je répandrai quelque douceur dans son ennui. Comme il entend bien son bonheur ! A ses maîtresses de l’amuser, et dès qu’il n’est plus amusable, à sa femme de le reposer de ses maîtresses ! C’est ainsi que ce superbe sultan distribue le travail entre nous, et assure à la fois ses plaisirs et ses consolations. Qu’ai-je à redire à mon sort ? Après chacune de ses infidélités, il me reviendra en disant : — Consolez-moi, je n’ai pas trouvé ce que je cherchais !

Par instants, j’étais presque heureuse, car je sentais qu’il souffrait de me trouver intraitable, et c’était un commencement de vengeance ; mais le plus souvent sa douceur m’irritait : j’aurais voulu la forcer à se démentir ! je désirais qu’une injustice nouvelle, un mot dur, une provocation fixât mes secrètes incertitudes. La semence n’attendait qu’un ferment pour lever ; je comptais sur la colère pour enflammer mon cœur, pour le contraindre à décider ce qu’il n’osait juger et le précipiter dans sa destinée.

Toute tragédie a son côté plaisant. Max avait emmené et ramené avec lui Baptiste, son vieux valet de chambre, son factotum, son âme damnée, qui entrait dans tous ses sentiments, se figurait être de moitié dans toutes ses aventures, chargeait naïvement sa conscience des péchés de son maître, et, en parlant de lui, eût volontiers dit : « Nous », comme ce sonneur de cloches qui s’écriait au sortir du prône : « Vive Dieu ! que nous avons bien prêché ! » Quelques mois auparavant, Baptiste affectait en ma présence les allures dégagées d’un homme sûr de son fait ; je croyais l’entendre marmotter entre ses dents : « Madame nous boude, mais nous aurons le dernier mot. » Depuis son retour, c’était autre chose : il avait l’air empêché, dolent, il boitait bas, il sentait ses torts, il se reprochait ses trahisons, et quelquefois ses yeux m’adressaient de muettes et respectueuses remontrances qui signifiaient : Madame a l’humeur trop vindicative ; combien de temps encore nous tiendra-t-elle rigueur ? »

Une semaine après l’arrivée de Max, je reçus par la poste une lettre de M. Dolfin. Je courus m’enfermer pour la lire ; la main me tremblait en la décachetant ; je craignais d’y trouver quelque chose qui me blessât ou me refroidît. Il est des plantes exotiques délicates et frileuses dont la culture demande les plus grands soins ; il n’est pas besoin d’une gelée pour les tuer. Je fus bientôt rassurée. M. Dolfin s’était appliqué à ne pas écrire un mot qui pût me déplaire ; la note dominante était le dévouement ; l’amour se voilait sous le respect. Le retour de M. de Lestang, qu’il avait appris, lui avait été un grand sujet de trouble : une imagination blessée accueille l’absurde et s’en nourrit. Bien qu’il tâchât de s’en cacher, il laissait percer des alarmes jalouses qui me firent sourire. Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Les heures se traînent, je me dévore ; mais je saurai obéir et me commander. Quelque chose me dit que le moment viendra où je pourrai vous servir. La vie me semble belle ; j’espère, je crois et j’attends. »

Cette lettre me rendit rêveuse ; on y sentait la candeur d’une âme vraie, plus droite qu’une ligne. J’étais agitée, ma tête fermentait. De ma chambre, je passai sur la galerie et m’approchai de la statue. Pour la première fois depuis longtemps, j’eus quelque plaisir à la regarder. Je l’avais méconnue : ses sévérités n’étaient pas pour moi : c’était bien l’image de la justice céleste ; je devinais en elle une amie qui conspirait en secret ma vengeance. « Il a abusé, lui disais-je en moi-même, quand donc frapperas-tu ? »

Je m’assis ; je me croyais en lieu de sûreté. Max n’avait pas remis les pieds dans la galerie ; il devait peu se soucier de m’y rencontrer : c’était un endroit trop parlant. A demi couchée dans une causeuse, je fis de longues réflexions ; je croyais sentir qu’il se préparait quelque chose dans ma vie, qu’elle fermentait comme mon esprit, que je m’acheminais vers un événement. Je me disais que le hasard avait amené dans le voisinage de Lestang le seul homme qui pût faire impression sur mon cœur. Un homme du monde, un élégant, un héros de roman n’eût jamais triomphé de mon indifférence, car j’estimais que parmi ses pareils Max n’avait point d’égaux : mais M. Dolfin ne ressemblait à rien : il y avait en lui quelque chose de rare et même d’étrange. Son air souffrant, ses grands yeux pleins de feu et de tristesse, cet esprit battu de l’orage et la limpidité de ce cœur transparent comme un cristal, tout faisait de lui un homme à part. Je ne sais si j’avais la fièvre, mais par intervalles je jetais un regard sur la statue comme pour chercher dans ses yeux vides un assentiment à mes pensées secrètes.

Tout à coup une porte s’ouvrit, et j’entendis la voix de Max qui donnait un ordre à son valet de chambre. Bientôt, à travers les lauriers et les myrtes qui environnaient la statue, je le vis s’avancer le long de la galerie et se diriger de mon côté. Dans la disposition rêveuse où j’étais, je redoutais la fatigue d’un entretien, et cependant je ne voulais pas avoir l’air de fuir. A tout hasard, je feignis d’être assoupie ; peut-être étais-je curieuse de savoir ce qu’il ferait. Je n’avais pas fermé les yeux depuis cinq secondes qu’un malaise étrange me força de les rouvrir ; il me semblait qu’un danger me menaçait. Je relevai la tête et rencontrai les yeux de Max. Debout derrière le piédestal, il avançait vers moi son visage, où se peignait un tel désordre, une sorte de fureur si farouche et si terrible que je ne pus retenir un cri d’effroi. Il se remit aussitôt, reprit sa figure habituelle, et s’inclina en s’excusant d’avoir troublé mon repos ; mais au lieu de s’éloigner il vint se placer devant moi, et, croisant les bras, me regarda d’un air d’assurance ; il paraissait vouloir profiter de l’avantage que lui avait donné ma frayeur… Que j’aurais voulu reprendre mon cri ! Je maudissais ma ridicule faiblesse, et je m’efforçai de la réparer par un redoublement de hauteur.

« J’ai surpris la prêtresse, me dit-il en souriant, endormie au pied de son idole.

— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je d’un ton brusque.

— Oui, c’est bien là votre divinité, poursuivit-il. Je voudrais vous voir adopter un culte moins farouche. Vraiment, je suis bien tenté de renvoyer à Louveau cette statue de la Vengeance antique ; j’ai eu tort de l’enlever à M. de Loanne. Me permettez-vous de la remplacer par une image de Notre-Dame-des-Miséricordes ?

— Il est certain que j’ai le cœur dur, lui dis-je ; trois mois d’austère pénitence n’ont pu me toucher.

— Veuillez remarquer, me dit-il, que tout mon crime avait été dans l’intention ; il n’est pas encore prouvé que l’intention vaille le fait.

— Mon Dieu ! vous voulez absolument que nous ayons une explication, soit ! mais il est bien entendu que ce sera la dernière. Ainsi nous disions qu’une nuit vous étiez allé faire une innocente promenade au clair de la lune ; sur la foi de certains papiers qu’apparemment je ne sus pas lire, j’imaginai autre chose ; j’avais dans ce temps le ridicule de vous aimer ou de croire vous aimer ; me voilà folle de douleur. Cependant vous revenez le cœur léger et sans penser à mal. Je vous vois encore arriver ; c’est au bout de cette galerie que se passa cette petite scène. Je m’élançai vers vous comme une furie ; pardonnez à mon inexpérience. Je vous fis pitié, et, s’il m’en souvient, je vous vis tomber à mes genoux en vous écriant : Je vous jure que vous vous trompez !

— Non, je ne l’ai pas fait, et j’ai eu tort ; je ne me donne pas pour un homme parfait.

— Mais le lendemain du moins…

— Non, le lendemain non plus. Je me suis tu par un entêtement d’orgueil que je ne comprends plus, et aussi par une sorte de curiosité que je comprends encore moins. Pendant deux mois, je me suis tenu sur l’expectative ; je vous étudiais.

— Ah ! prenez garde ! lui dis-je. Ma mère, qui lisait Quinault, répétait quelquefois :

Le ciel fait un présent bien cher, bien dangereux, Quand il donne un cœur trop sensible.

— Cependant, reprit-il tranquillement, il me semble qu’un soir je me suis mis très-positivement à genoux devant vous et que je vous dis…

— Des choses admirables auxquelles je répondis : Trop tard, mon cher monsieur !… Sur quoi vous êtes allé vous enterrer dans une solitude. Ces cœurs sensibles, à quoi les entraîne la passion ! »

Il recula de deux pas, et s’appuyant sur un balustre : « Ah çà ! que savez-vous donc de mon dernier séjour à Paris ?

— Faites-moi la grâce de croire que je n’ai questionné personne ; mais on parle de succès étonnants, de conquêtes étourdissantes…

— Des conquêtes ! interrompit-il en haussant les épaules. Sur mon honneur, on vous a trompée, madame. Ce qui est vrai, c’est que j’étais parti fort en colère contre vous et contre moi : pour me venger à la fois de nous deux, je me suis jeté dans un certain genre de monde et de plaisirs dont je n’ai jamais eu le goût. Soyez persuadée, madame, que pour certains caractères il est peu d’aussi dures expiations. Pendant quelque temps, la rage me soutint, mais le dégoût et la lassitude finirent par l’emporter. J’ai bu le calice jusqu’à la lie ; ne vous semble-t-il pas que j’en ai encore le déboire aux lèvres ?… Je vous supplie de bien vouloir me comprendre.

— Vous comprendre ! interrompis-je avec amertume. Quel singulier devoir vous m’imposez… D’ailleurs il me semble que pour un homme du monde vous prenez bien au tragique vos mésaventures. Vous vous êtes trompé ; à l’avenir vous choisirez mieux. »

Il soupira, et regardant la statue : « Comme vous lui ressemblez ! dit-il. Et que vos ressentiments sont implacables !

— Ni ressentiment, ni rancune, lui dis-je, mais une parfaite indifférence.

— J’ose espérer que ce ne sera pas votre dernier mot », me dit-il, et, s’étant incliné, il se retira.

J’avais forcé l’ennemi à la retraite, et le champ de bataille me demeurait ; je n’étais pourtant que médiocrement satisfaite de ma victoire. Je me reprochais mon sot accès de frayeur, je regrettais certaines âpretés d’accent dont je n’avais pas été maîtresse, je m’en voulais d’avoir parlé avec trop de vivacité de mon indifférence ; je n’avais pas su trouver le ton juste ; quand donc arriverais-je au dédain froid et tranquille ? Pour le moment, j’en étais à cent lieues ; les confessions de Max m’avaient indignée ; je sentais tout mon sang bouillonner, et cependant, par une faiblesse que je n’osais m’avouer, j’étais presque tentée d’admirer sa franchise, qui me révoltait.

J’allai promener dans le parc mon agitation. Je m’efforçai de me distraire, de changer le cours de mes pensées. Je rouvris la lettre de M. Dolfin ; mais entre le papier et moi venait se placer la figure de Max debout derrière le socle de la statue et attachant sur moi des yeux égarés. Je secouais la tête pour chasser cette image, et je me représentais Arsène (je m’exerçais à prononcer ce nom) agenouillé devant moi et attendant ma réponse ; mais au même instant je me demandais : Pourquoi ce transport de fureur ou de folie ? Que signifiait ce regard farouche ? Était-ce le courroux du despote poussé à bout par mes résistances, ou le désespoir d’un homme qui a manqué sa vie, dévoré l’avenir, et qui se voit aux prises avec l’irréparable ? S’en prenait-il à moi des mécomptes de ses passions ? Me faisait-il un crime de l’impuissance où il était de se rendre heureux à mes dépens ? C’était ma faute apparemment si au milieu de ses désordres le dégoût l’avait pris à la gorge, et s’il ne rapportait pour prix de sa glorieuse campagne que des lèvres souillées, un cœur las et une pesanteur d’ennui qu’il ne pouvait plus soulever ! Mais enfin que voulait-il ? Que me préparait-il ? Fureur, haine ou folie, quel que fût son mal, à quoi devais-je m’attendre ?

Pour conjurer les pensées qui m’obsédaient, je dirigeai mes pas vers le bosquet de chênes où j’avais rencontré pour la première fois M. Dolfin. Il me semblait que dans ce lieu consacré je serais en repos comme le magicien au centre du cercle qu’a tracé sa baguette et que n’osent franchir les fantômes. J’eus la surprise, en approchant, d’apercevoir M. Dolfin assis au pied d’un arbre, et qui à ma vue se leva précipitamment et s’élança au-devant de moi. Qu’il est difficile de savoir ce que veut et ce que ne veut pas notre cœur ! J’étais venue chercher son souvenir ; je trouvais la figure au lieu de l’ombre, et j’éprouvais une vive contrariété. Était-ce la crainte qu’on ne nous surprît ? Cette partie du parc est à l’abri de tous les regards, et à cette époque de l’année surtout personne n’y venait. D’ailleurs j’étais prête à tout, et j’envisageais certaines chances sans trembler. Et cependant je ne laissais pas d’être irritée ; je voulais penser à lui et j’étais fâchée de le voir ; il me semblait que sa présence gênait mon imagination et la resserrait tout à coup en elle-même. Il est des moments où l’âme a besoin pour ainsi dire de tout l’espace pour respirer, elle n’est à l’aise que dans le vague du rêve, et il lui répugne de prendre l’exacte mesure de ce qu’elle aime.

Mon accueil fut glacial ; je reprochai à M. Dolfin avec une sévérité outrée qu’il tenait mal ses promesses et se souciait peu de mes défenses ; il s’était engagé à attendre mes ordres et s’était fait fort d’une patience à toute épreuve : pourquoi cherchait-il à s’imposer ? Je détestais tout ce qui pouvait ressembler à une entreprise, à des poursuites ; tyrannie pour tyrannie, je préférais encore les persécutions de la haine à celles de l’amour ; de qui prétendait m’aimer, j’exigeais un respect absolu de ma liberté ; ma confiance était à ce prix.

Il m’écouta en silence, dans l’humble attitude d’un pénitent ; je le vis pâlir, je sentis que j’avais été trop dure ; j’avais sacrifié à ce besoin de faire souffrir qui est naturel à tout être qui souffre. Je m’adoucis, je lui tendis la main ; il retrouva la force de se justifier.

« Mon crime est-il donc si grand ? me dit-il. Vous condamnez ma faiblesse : écoutez-moi et décidez ensuite si je sais vous obéir et me vaincre. L’autre jour, vous vous promeniez seule le long du chemin qui descend à la Barre ; j’étais caché dans le taillis, je vous vis venir ; votre cœur était bien muet, il ne vous avertit pas que j’étais là. Je fis un mouvement pour courir à vous, mais je m’arrêtai court, je détournai la tête, je retins mon souffle ; vous avez passé, et je me suis enfui. M’accuserez-vous encore de faiblesse ?

« Le lendemain, je me promenais près de Réauville ; je portais un habit de paysan ; je revêts quelquefois le sarrau pour travailler à la terre, car j’aide le bonhomme qui me loge à cultiver son jardin ; cela endort un peu mon cœur, et quand je bêche, il me semble que je travaille à creuser une fosse pour y enterrer mes pensées. Je vis passer une chienne échappée, et l’instant d’après un homme tout haletant qui la poursuivait. Il me héla, m’appela à son aide. Je le reconnus ; je l’avais vu une fois il y a six mois : c’en est assez, n’est-ce pas ? pour que ses traits soient demeurés gravés comme au burin dans mon souvenir. J’eus un transport de rage ; je courus les poings fermés, les lèvres frémissantes, vers l’homme qui m’appelait ; j’allais l’insulter, lui chercher querelle, — et cependant je l’abordai humblement, et tourmentant les bords de mon chapeau : — Monsieur le marquis, lui dis-je, qu’y a-t-il pour votre service ? — Et je m’efforçais d’éteindre mes yeux dont l’éclat l’étonnait… Nierez-vous encore, madame, que je sache me vaincre ? La levrette s’était arrêtée à quelque cent pas, elle le regardait en tirant la langue et le narguant. J’allai m’embusquer à l’endroit qu’il me marquait, il manœuvra si bien qu’elle se rabattit de mon côté ; je m’en emparai et la lui amenai. Enchanté de sa capture : — Mon brave homme, vous n’êtes pas de ce pays ? me dit-il en m’offrant une pièce d’or que je refusai avec une douceur d’agneau. Cherchez-vous de l’ouvrage ? Quel est votre état ? — Je lui contai que j’étais jardinier, que je m’entendais à manier la pioche et la serfouette. Il me repartit que justement il avait besoin d’un aide-jardinier et me proposa de me prendre à l’essai. La tête me tourna. Si j’avais dit oui, madame, auriez-vous eu le cœur de me condamner ? Aller vivre près de vous, à votre porte, entrer à votre service, travailler pour vous, soigner les plantes que vous aimez, à toute heure avoir le droit de vous voir et de vous parler, entendre autour de moi le bruit de vos pas et de votre vie !… Je crus que le paradis s’ouvrait pour me recevoir, — et cependant je dis non et je m’en allai. Madame, m’accuserez-vous encore de ne savoir pas tenir ma parole ?

« Et en m’en allant je me disais : « C’est moi qui ai pris la levrette, c’est lui qui la ramènera. Peut-être, pour prix de ses peines, obtiendra-t-il un sourire. » J’avais la fièvre, je ne pus dormir de la nuit. Je passai les deux jours suivants à vous écrire des lettres insensées que je brûlais. Je vous le demande, dans celle que vous avez reçue, avez-vous lu un mot, un seul mot, qui ressemblât à une question ?… Et maintenant suis-je donc si coupable d’être venu revoir le lieu où se fit notre première rencontre ? Dieu m’est témoin que je n’osais espérer de vous y trouver ; mais ces arbres sont vos amis, ils vous connaissent, et dans l’air qu’on respire ici vous avez laissé quelque chose de vous. Ah ! c’est vrai, en arrivant j’ai fait une folie : à l’endroit où vous êtes, j’ai ramassé dans mes mains une poignée de poussière et je l’ai pressée sur mes lèvres. Je ne sais quelle flamme couvait sous cette cendre, mais une âme de feu est entrée en moi, et je me sens au cœur une telle vaillance que je défie la douleur d’en venir à bout.

— Vous me demandez de vous répondre, lui dis-je, et vous me dites des choses auxquelles on ne répond pas. Donnez-vous le mot de devenir sage. Je me défie de toutes les folies : elles ne peuvent durer.

— Il est certain que j’en ai là une provision, me dit-il en se frappant le front, de quoi suffire à plus d’une vie. »

Et il ajouta : « Dans les lectures de mon jeune âge, je mêlais les contes bleus à la légende dorée des saints. Qu’ils étaient heureux, ces chevaliers du bon vieux temps, que leur dame, pour les mettre à l’épreuve, envoyait conquérir des villes et pourfendre des géants ! C’était de la besogne toute taillée : à courir ainsi les grandes routes et à regarder l’éclair de leur épée, ils s’étourdissaient sur leurs peines… Mais avoir l’ordre de ne rien faire et de ne rien dire, attendre, se croiser les bras, demeurer immobile à la même place sans être jamais où l’on est, compter les heures, regarder passer le temps et se sentir sous son triste regard, — comme un chien dépèce un os, ronger en cachette dans un coin une maigre espérance qui sonne creux, et que demain peut-être on regrettera comme un trésor ! — oh ! quel supplice !

— Il faut tâcher de guérir, lui dis-je.

Mais il fit un geste de colère qui me ferma la bouche.

« Quand aurez-vous un service à me demander ? reprit-il.

— Je ne sais, lui répondis-je.

— Je vous comprends, dit-il : c’est un sphinx que votre cœur. Travaillez-vous du moins à deviner son secret ?

— J’attends qu’il me le dise. »

Il se tut un instant. « Mon Dieu ! je consens à souffrir, reprit-il d’une voix sombre ; mais venez-moi en aide : permettez-moi de vous écrire et d’espérer qu’une fois au moins vous me répondrez. »

Je lui représentai que je ne saurais par qui lui faire tenir une lettre. Alors il s’avisa d’un expédient renouvelé de l’Astrée, et qui remplit de joie cette tête romanesque. Me montrant du doigt le tronc creux d’un vieux chêne : « Un papier serait bien caché là ! me dit-il. Un soir, à minuit, je viendrais le prendre. »

Je fis un geste qui signifiait : Comme il vous plaira. Le feu lui monta au visage, il me regarda avec des yeux rayonnants. « J’ai de la force pour trois jours, me dit-il ; le quatrième, je viendrai chercher mon trésor… »

Et avant que je pusse l’en empêcher, il s’agenouilla devant moi en joignant les mains comme devant une madone.

Je ne me lassais pas de comparer entre eux les deux hommes de qui dépendait ma vie : — l’un qui, possédé d’une idée, avait grandi dans l’ignorance des passions… La coupe était encore pleine devant lui, à peine l’avait-il effleurée de ses lèvres : une goutte avait suffi pour l’enivrer. L’autre l’avait vidée jusqu’à la lie, et cette lie le suffoquait.

II

Le soir du même jour, Max partit pour aller faire la chasse au loup. Le bruit courait que, par le plus grand des hasards, deux de ces animaux étaient descendus dans la plaine, qu’ils avaient été vus près de Taulignan, et que les paysans faisaient une battue. On parlait déjà de bergeries dévastées et d’enfants dévorés : à midi on en nommait deux, le soir ils étaient quatre, tous heureusement bien portants. Faute de lions, on chasse au loup. Dans la disposition d’esprit où il était, Max n’était pas homme à manquer cette occasion de se secouer et de se distraire. « Fatigue ton corps pour reposer ton âme », cette maxime résumait toute son hygiène.

Il ne fut de retour que le surlendemain, vers midi. Contrairement à toutes ses habitudes d’étiquette, je le vis entrer au salon dans son équipage de chasse, c’est-à-dire assez mal accommodé, comme un homme qui a bivouaqué deux nuits dans les bois. Les plaisirs de la chasse ne l’avaient pas déridé ; il avait l’air plus soucieux qu’au départ, et un nuage pesait sur ses deux sourcils. Il me lança en entrant un regard singulier, et, se jetant dans un fauteuil, il se mit à relire un papier que l’on venait de lui remettre.

« Eh bien ! lui demandai-je, rapportez-vous vos deux loups ?

— Je soupçonne que c’étaient deux lièvres », me répondit-il d’un ton bref.

Il se leva, s’adossa contre la cheminée et resta là, les bras croisés et le regard fixe, comme un homme qui rêve. S’apercevant que je l’observais, pour se donner une contenance, il tira machinalement son couteau de chasse de sa gaîne, en examina avec soin la lame, puis, le jetant brusquement sur la cheminée, il reprit le papier qu’il avait serré tout chiffonné dans son carnier et s’approcha de moi pour me le présenter ; mais au moment de me le remettre il se ravisa et sortit avec fracas. Vingt minutes plus tard, je le vis paraître sur la terrasse ; on lui amena un cheval, il s’élança en selle, enfonça violemment l’éperon dans le flanc de l’alezan et partit au galop.

Il ne revint pas pour dîner. Je passai la soirée seule au salon ; dix heures sonnèrent, et j’allais me retirer quand j’entendis son pas dans le vestibule. Je ne sais ce qu’il me dit en entrant ; mais il avait le sourire sardonique et la voix saccadée. Ce n’était plus l’enfant prodigue, c’était le Max d’autrefois, et je n’en fus pas fâchée : je savais à qui j’avais affaire, je n’étais plus dépaysée.

« Aimez-vous les vers ? me dit-il en s’asseyant près de moi.

— Quand ils sont bons, lui répondis-je.

— Il faut être indulgent pour les vins du cru, reprit-il. La butte de Chamaret n’est pas le Parnasse. Voici ce que les muses de l’endroit ont dicté à un homme de bien qui ne vous est pas inconnu. »

Il mit sous mes yeux le papier chiffonné que vous savez. Je reconnus sur-le-champ la belle écriture de M. de Malombré et ses majuscules fleuries. Voici les vers :

J’aimais Iris ; hélas ! tu me ravis son cœur. Je pleurai ma maîtresse et maudis le voleur. Mais un vengeur m’est né qui, sortant d’une trappe, S’en vient tout affamé mettre chez toi la nappe. A ta barbe, marquis, il croque en paix ton bien. Mon voleur est volé : je ne regrette rien.

— Cette pièce, dis-je froidement, est un chef-d’œuvre de calligraphie.

— Et les vers, les vers ! dit-il. Il ne faut pas être si difficile. Je savais que M. de Malombré tournait dans ses loisirs des bouquets à Chloris ; notre homme a de la littérature, il sait sur le bout du doigt son Parny ; mais j’ignorais qu’il s’entendît à aiguiser l’épigramme. Peste ! il a une touche mâle et fière, le tour libre et le beau choix des mots. J’admire surtout cet hémistiche : qui sortant d’une trappe… Sentez-vous bien, madame, toute la finesse de cette allusion ?

— Vous vous montez la tête pour peu de chose, lui dis-je. Il n’y a vraiment pas de quoi crier au miracle. Moi, je trouve ces vers obscurs ; ils auraient besoin d’un commentaire.

— Comme nous nous rencontrons ! reprit-il. Je me suis achoppé comme vous à certains passages difficiles, et, l’auteur n’ayant pas jugé à propos d’annoter son sixain, j’ai eu recours à votre meilleure amie, Mme d’Estrel. Elle est femme très-entendue en ces sortes de choses, et m’a fourni tous les éclaircissements que je désirais. »

Je ne pus m’empêcher de tressaillir ; je le regardai, puis j’attirai à moi mon éternelle tapisserie, que j’avais posée sur la table, et je me remis à tirer l’aiguille. Il se fit un long silence, interrompu seulement par le balancier de la pendule ; il me sembla qu’elle avait perdu son timbre accoutumé : d’une voix sèche et rauque, elle accentuait fortement les secondes, et chacun de ses battements venait me frapper au cœur.

Enfin Max reprit d’un ton brusque :

« Franchement, madame, vous êtes en train de faire une sottise. »

Et comme pour toute réponse je m’inclinais légèrement :

« Ne craignez pas que je prétende gêner votre liberté, poursuivit-il. Je me souviens de notre convention. L’homme auquel vous vous intéressez n’a rien à redouter de moi, et, s’il le faut, je lui laisserai le champ libre. J’ai donné ma parole, je la tiendrai ; mais l’autre jour vous m’avez favorisé de vos bons conseils ; souffrez que je vous rende la pareille.

« Vous avez une superbe partie à jouer, car vous avez en main les meilleures cartes. Croyez-moi, c’est une heureuse créature qu’une femme dont le mari a eu des torts et cherche à se les faire pardonner ; elle peut tout vouloir, tout exiger, elle mène son monde à la baguette. Je m’imaginais que vous sentiez les merveilleux avantages de votre position. Pas du tout ; vous allez tout gâter par un caprice. Et pour qui ce caprice ? Que les femmes sont bizarres ! Parmi tant de héros, elles choisissent toujours Childebrand. L’été dernier, nous avions ici fort bonne compagnie. Le petit vicomte qui est homme d’esprit et de goût (vous souvient-il de ses historiettes et de ses romances ?) avait en vous parlant le cœur gros de soupirs et ne demandait qu’à tomber à vos pieds. Avez-vous même daigné vous apercevoir de ses empressements ?… Et tout à coup vous allez vous éprendre de qui ? D’un petit garçon qui est parti à toutes jambes de Corfou pour venir s’enfermer à la Trappe ! Aimer un dévot ! En sentez-vous les conséquences ? Mais quel charme a donc jeté sur vous cet intéressant jeune homme ? On le dit un peu fou ; je le vois d’ici : un esprit malade, tourmenté. Ce genre de séductions ne manque jamais son effet sur une femme… Je serais curieux, par exemple, d’imaginer sur quoi roulent vos entretiens. Il vous parle beaucoup de lui, cela va sans dire. C’est un écheveau d’or que le moi d’un dévot, et il n’a jamais fini de le dévider. Apparemment il vous conte dans le plus minutieux détail ses retraites à la Trappe. Aiguebelle est un charmant endroit, l’un des plaisirs de mon enfance était d’y aller entendre chanter matines ; mais enfin les beautés de ce sujet ne sont pas inépuisables. Votre héros vous a-t-il expliqué comment se disent les coulpes, comment se font les couronnes, la différence des fêtes de sermon majeur et de sermon mineur, à quoi l’on distingue une inclination profonde d’une médiocre, comme on s’y prend pour faire une satisfaction et dans quel cas on se met sur les formes, sur les articles et sur les miséricordes ? J’aime à croire qu’il joint l’action au discours, — rien n’éclaircit mieux les idées, — et qu’il représente au naturel devant vous les diverses sortes de prosternations.

— Allez, continuez, lui dis-je ; je ne sais pas à qui vous parlez, mais vous ne m’ennuyez pas.

— Mon Dieu ! poursuivit-il, je ne nie pas les mérites d’un amant dévot. D’abord l’espèce en est rare, et les femmes ont la manie des curiosités. Et puis ces gens-là se connaissent en petites pratiques, en menus suffrages ; ils ne sont pas pressés d’en venir au fait ; ils allongent le chemin, s’attardent aux préliminaires ; ils font l’oraison jaculatoire devant toutes les petites chapelles, le maître-autel n’y perdra rien ; les plus patients font les stations des sept églises pour gagner les indulgences ; qu’importe ? on finit toujours par arriver. Et qui dira la douceur de leurs soupirs mystiques ? Ils débitent leurs galanteries dans le jargon de la dévotion, ils entremêlent à leurs déclarations des Ave Maria, leur amour officie avec un diacre à ses côtés, leurs désirs ont de longues ailes blanches de séraphin ; le cœur de leur maîtresse est pour eux comme l’autel où est déposé le saint-sacrement, et daigne-t-elle abaisser sur eux un regard favorable, ils se mettent sur les articles (voyez si je suis au fait !) comme lorsque l’Angelus tinte ou qu’on sonne la petite cloche pour l’élévation. Votre jeune homme est, dit-on, fort innocent ; il n’a pas encore de l’école. Je m’assure qu’il ne vous demande pas à tâter votre robe et qu’il s’inquiète peu si l’étoffe en est moelleuse ; mais du moins j’aime à croire qu’il vous traite de suave merveille, que vous êtes son bien, sa quiétude, et qu’il admire en vous l’auteur de la nature.

— Est-ce tout ? lui dis-je.

— Non, ce n’est pas tout, car enfin qu’une femme ordinaire se laisse prendre à de pareilles pauvretés, j’y consens de grand cœur ; mais vous, madame !… Ah ! sur mon honneur, je ne vous comprends pas. Vous plaît-il de raisonner un peu ? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un dévot ? Un homme qui a peur de l’enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment moins chevaleresque que celui-là ? Travaille à ton salut ! maxime d’égoïste qui n’a jamais fait que de petits esprits et de petits cœurs. Qui pensez-vous, je vous prie, qui soit plus agréable à Dieu, d’un être criminel et souillé, s’il est resté capable de se donner à quelqu’un ou à quelque chose, ou de ces bigots saintement personnels qui spéculent sur leurs vertus, et qui, prenant sur leurs plaisirs, placent leur épargne en hypothèque sur le ciel ? Affaire de calcul, d’intérêt bien entendu : la vie est si courte ! laissez-les se mortifier un peu ici-bas ; à ce prix, ils auront l’éternité pour s’aimer en paix !…

« Si mécréant que je sois, je crois un peu à la raison et à son Dieu ; soyez sûre qu’à ses yeux les vices ne sont pas ce qu’il y a de pire au monde, et qu’il est plus sévère pour les calculs. Eh ! dites-moi, ne parle-t-on pas d’une femme qui courait les rues de je ne sais quelle ville tenant d’une main une torche et de l’autre un grand seau d’eau, la torche pour incendier le paradis, le seau pour éteindre les flammes de l’enfer ? Voilà, madame, la religion de notre siècle, et je sais que c’est la vôtre… D’ailleurs veuillez considérer qu’en amour un dévot ne peut répondre de lui-même. Votre jouvenceau est évidemment épris, et ce n’est pas ce qui m’étonne ; il se grise de sa passion : adieu ses terreurs ! il oublie la Trappe et l’enfer. Qui vous dit pourtant qu’un beau jour il ne lui viendra pas un scrupule ? Les dévots ne se règlent en toute chose que sur les oracles de leur mystérieuse conscience. En dehors des pratiques qui conduisent au ciel, tout leur paraît indifférent, ils ne voient de nuances ni dans le bien ni dans le mal. Nous autres qui ne nous piquons pas d’être des saints, le code de l’honneur nous tient lieu de catéchisme, et s’il nous accorde certaines dispenses que la religion refuse, en revanche il prévoit tout, nous ne sommes jamais quittes envers lui, et c’est souvent où la morale finit que nos devoirs commencent. Mais qu’un dévot dégrisé vienne à voir dans sa maîtresse un obstacle à son salut, il ne se fait pas conscience de la planter là à l’exemple du bigot Énée, en ne lui laissant que ses yeux pour pleurer, et il court s’enterrer dans une cellule pour y gémir sur ses égarements et redemander à grands cris son lopin de paradis !

— Mme Mirveil et tant d’autres, lui dis-je…

— Mme Mirveil, interrompit-il avec humeur, n’était pas une Didon ; elle ne m’a jamais aimé et n’aspirait qu’à devenir marquise ; mon seul tort fut de m’en apercevoir trop tard.

— Vous avez réponse à tout, repris-je. Je vous admire, il faut que vous ayez fréquenté quelque savant casuiste qui vous a initié à tous ses secrets. Cependant il est toujours dangereux de forcer son naturel ; entre nous, je ne crois pas que la théologie soit votre fait ; malgré tous vos efforts, vous n’y ferez jamais de bien grands progrès. Traitez d’autres sujets qui soient mieux de votre compétence. Parlez-moi plutôt de ces dames, contez-moi leurs grâces, leurs chatteries, leurs aimables lubies, comme elles s’y prennent pour faire leur visage, tous les mystères de leur boudoir et les séductions de leur entretien. »

Il fronça le sourcil.

« Vous avez tort de plaisanter, madame, me dit-il.

— Je ne plaisante pas, je suis au moins aussi sérieuse que vous.

— Voulez-vous répondre franchement à une ou deux questions ?

— Ah ! permettez, dis-je en me levant, sur votre demande nous avons supprimé d’un commun accord la question ordinaire et extraordinaire. Aussi bien que vous importe ? En quoi tout cela vous touche-t-il ?

— Je vous jure, interrompit-il, que s’il ne s’agissait que de moi, je serais moins pressant. Hélas ! que me reste-t-il à perdre ? Mais il s’agit de vous, de votre bonheur…

— Et je sais par expérience, interrompis-je à mon tour, que je vous suis plus chère que vous-même. Vos ingénieuses attentions, et tout dernièrement les témoignages héroïques de dévouement que vous m’avez prodigués, m’en sont garants. Cependant il ne faut rien outrer ; vous m’avez fait entendre de sages conseils : on les méditera comme ils le méritent, vos conseils ; mais n’exigez pas que je satisfasse toutes vos curiosités, ni que je discute vos rêveries ; ce serait me vendre un peu cher vos coquilles. Restons-en là, monsieur, et surtout ne vous donnez pas cet air chagrin, mauvaise humeur de chasseur qui a fait buisson creux. Patience, ils ne sont pas perdus, vos deux loups. Bonne nuit, je tombe de sommeil ; tâchez de vous réveiller demain avec des idées riantes. On ne revient pas toujours bredouille. »

Il essaya de me retenir, mais en vain ; il me tardait d’être seule, je n’aurais pu soutenir plus longtemps la fatigue de cet entretien sans que mon émotion se trahît. Bien des sentiments divers se pressaient en moi, la surprise que cause toujours un événement même attendu, parce que rien n’arrive comme nous le pensions, un vif ressentiment de la trahison de Mme d’Estrel, une inquiétude qui cherchait à prévoir l’avenir, et par-dessus tout une sorte de malaise vague, indéfinissable ; mon cœur n’était pas sorti sain et sauf du combat ; les portraits de fantaisie, les sarcasmes, les prédictions de Max l’avaient troublé dans ses espérances ; il souffrait pour ainsi dire d’une meurtrissure secrète, et il se reprochait cette souffrance comme une indigne faiblesse, car il protestait que pas un trait n’avait porté.

Je réussis à grand’peine à m’endormir ; mais je fus réveillée par un bruit de pas : quelqu’un allait et venait dans la galerie, je crus même entendre à ma porte le murmure d’une respiration oppressée. Tout se tut, et je me rendormis. Une heure plus tard, nouvelle alerte ; il m’avait semblé qu’une voix déchirante m’appelait par mon nom ; je me réveillai en sursaut, dévorée d’une terreur mêlée de joie. Je maudis les rêves, j’eus honte de ma folie, mais je ne pus refermer l’œil.

III

Le lendemain, avant midi, on m’annonça la visite de Mme d’Estrel. J’hésitai à la recevoir. Enfin je descendis et je l’abordai en lui disant :

« Il faut, madame, que la mission dont on vous a chargée soit bien importante pour que vous vous soyez dérangée si matin.

— Ce qui depuis quinze jours dérange toutes mes habitudes, me dit-elle, c’est l’amitié que j’ai pour vous ; ma santé s’en plaint tout bas, mais je la laisse dire. »

Elle avait en effet l’air souffrant et abattu ; mais cela ne me toucha point.

« Vous êtes mille fois trop bonne, lui répondis-je ; à ce compte, je vois qu’il est des personnes dont la malveillance est moins à craindre que l’affection.

— J’admets que j’aie eu tort, répliqua-t-elle ; mais il est des circonstances qui dispensent des règles ordinaires. Quand on reprochait au comité de salut public de se mettre au-dessus des lois, il répondait : La patrie est en danger. Voilà un mot qui tranche tout. Eh bien ! vous êtes en danger, mon amitié s’est alarmée, et ce que j’ai fait hier, je le referais aujourd’hui, car je suis résolue à vous sauver de vous-même. »

Je lui repartis qu’après une déclaration si nette nous n’avions plus rien à nous dire.

« Au contraire, reprit-elle, je suis venue ici pour me justifier, et vous m’entendrez. »

Je m’en défendis bien fort ; mais elle répétait sans cesse : « Vous m’entendrez ; vous ne pouvez refuser cette grâce à une vieille femme malade qui vous aime un peu comme sa fille. »

Je finis par m’asseoir et l’écouter. Comme si elle eût voulu retarder le moment d’en venir au fait, elle m’apprit d’abord le départ de Mme Mirveil.

« Dès que la pauvre femme, dit-elle, sut le retour de M. de Lestang, elle ne balança plus. Avant-hier elle est venue me faire ses adieux, riant, pleurant, chantant sur toutes les notes, tour à tour regrettant son marquisat et se félicitant de n’avoir pas épousé ce monstre d’homme, parce que, disait-elle, il l’aurait tuée et qu’elle en serait morte, entrant du reste dans son personnage de veuve, bien résolue à aller montrer au Levant une douairière et ajustant à son nouveau rôle ses airs et ses tons, — et au travers de tout cela si frisottée, si pimpante, si folle et si jolie, qu’il me tardait de la savoir embarquée. La veille, nous avions signé par devant notaire un contrat de vente. Dites-moi, belle ingrate, est-ce par tendresse pour Mme Mirveil que je lui ai facilité son départ en achetant sa vigne ? Du reste, ne craignez rien, je la revendrai à mon voisin au prix d’achat. »

Je lui répondis que j’ignorais quelles avaient été ses intentions, qu’assurément j’étais fort désintéressée dans cette affaire.

« J’en appellerai, dit-elle, de Philippe en colère à Philippe dans son bon sens, et soyez sûre que le bon sens aura son tour ; mais je reviens à mon récit. Hier après midi, Max se présente chez moi, m’apportant un méchant sixain dont il ne savait que penser. Dans son embarras, il recourait à moi comme à une vieille amie de sa famille ; il me dit des choses charmantes sur ces vieilles amitiés nées avec nous et qui sont les seules bonnes, parce qu’elles n’ont pas été faites à la main. Il avait le ton si simple, si uni, si jeune et un tel air de douceur, que j’en demeurai tout émerveillée ; dans ces moments-là, on dirait qu’il recommence la vie sur nouveaux frais. Vous m’avez conté jadis comme il avait fait la conquête de votre père ; si j’avais succombé au charme, serais-je donc si coupable ? Mais je vous assure que je n’ai vu que vous, ni pris conseil que de votre intérêt. Je fis réflexion que, si je niais tout, il ne me croirait pas, que son imagination travaillerait, et que l’inquiétude, le soupçon, les conjectures vagues le rendraient à la violence de son caractère. En conséquence je lui dis que je pouvais lui donner le mot de l’énigme, qu’il se rassurât, que l’affaire était bien moins grave qu’il ne pensait, mais qu’avant de le mettre au fait, j’exigeais sa parole de gentilhomme qu’il prendrait les choses en douceur et ne chercherait querelle à personne. Il n’hésita point à me le promettre, me déclarant qu’il entendait respecter votre liberté, qu’il reconnaissait les droits de la passion, que s’il ne pouvait vous ramener par la persuasion, il était résolu à ne pas s’imposer, qu’au besoin il partirait, que depuis deux jours il roulait dans son esprit des plans de lointains voyages, que les grandes folies veulent être réparées par les grands sacrifices, que si son malheur était sans ressource, il n’aurait garde de s’obstiner, qu’il arrive un âge où l’on sent la différence de ce qui se peut et de ce qui ne se peut pas, et que par sa faute il avait perdu le droit d’exiger l’impossible.

« Je conviens que son ton tranquille, posé, et la parfaite dignité de son langage me firent la plus vive impression ; je renonçai à lui faire aucun reproche ; qu’aurai-je pu lui dire qu’il ne se fût déjà dit ? Je lui expliquai avec quelle innocence l’intrigue s’était nouée ; je suis bien aise de vous répéter mes paroles : « Le malheur plaît au malheur ; deux enfants très-malheureux se sont conté l’un à l’autre leurs peines, il est rare que de telles confidences ne portent pas à la tête. » J’aurais voulu pouvoir lui donner l’assurance que M. Dolfin s’était enfermé à la Trappe ; mais ce maudit fou de Malombré l’avait surpris en rupture de ban et rôdant à son ordinaire autour de votre parc. Mes explications furent bien reçues ; je vis le front de Max s’éclaircir, il respirait plus librement. Après m’avoir renouvelé ses promesses, il me quitta pour aller s’expliquer avec mon voisin. Comme il me le conta une heure plus tard, il le trouva s’exerçant à tirer au pistolet derrière un pavillon qui est au bout de son jardin. Un laquais était là qu’on renvoie.

« — Monsieur, ces charmants vers sont-ils bien de vous ?

« L’autre le prend de très-haut. « — Monsieur, si mes vers n’ont pas eu le mérite de vous être agréables, je vous offre tel genre de satisfaction qui pourra vous plaire.

« — Allons, monsieur, répliqua Max d’un ton fort calme, je ne doute pas que vous ne soyez au poil et à la plume, mais il est certains genres de satisfaction qu’on répugne à demander à un homme de votre âge. »

« Et à ces mots il s’empare du pistolet, le charge, tire, charge encore, et met trois fois de suite dans le noir, après quoi il entre dans le pavillon, avise deux fleurets démouchetés pendus à la muraille, les décroche, en présente un à M. de Malombré, le force à se mettre en garde, lui fait une piqûre au bras gauche pour l’exciter, puis s’en tient à la parade, et comme en se jouant lui fait sauter deux fois son arme de la main. Alors, d’un ton toujours tranquille :

« — Je ne me battrai pas avec vous, monsieur ; mais, comme vous aimez à écrire, je veux avoir deux lignes de votre prose ainsi conçues : « M. de Malombré est un visionnaire, et il est tombé dans une lourde, grossière et injurieuse méprise, dont il demande humblement pardon à Mme la marquise de Lestang. »

« — Je ne me suis point mépris, dit l’autre tout essoufflé, et je n’écrirai point.

« — Vous aurez tort, monsieur, car, si vous n’écrivez pas, je vous préviens que j’ai parole de Mme d’Estrel, et qu’elle me revendra la vigne de Mme Mirveil. Prenez-y garde, je crains de vous être un voisin fort incommode. »

« Et, l’ayant salué, il se retira.

« La nuit porte conseil. M. de Malombré est venu me parler tantôt ; je devinai tout de suite qu’il était descendu de ses grands chevaux. Ce n’est pas qu’il manque de cœur, mais il est homme de réflexion ; ses passions se refroidissent vite, et, un instant oubliés, ses intérêts se rappellent vivement à son souvenir. Le pauvre Malombré avait espéré que Mme Mirveil ne partirait pas, ou que dans son embarras elle lui céderait la vigne à vil prix. Trompé dans sa double espérance, la première chaleur de son dépit lui fit écrire et expédier le sixain ; mais petite pluie abat grand vent, et il ne devait pas tarder à se dire que sa vengeance lui coûterait cher, et qu’il était bien fou à son âge de s’aller mettre sur les bras une méchante affaire où il y avait beaucoup à perdre et rien à gagner. Ce qui s’est passé hier et les menaces de Max l’ont confirmé dans ses réflexions. La vigne d’Israël tombant aux mains des Philistins, un détail épineux de servitudes à débattre, des chicanes, des procès, ses convoitises déçues, désormais nul espoir de s’arrondir, un voisinage plus que gênant, un ennemi intraitable ayant barres sur lui et lui suscitant mille difficultés, — quelle épine à son pied ! C’en serait fait du repos de ses vieux jours.

« Ce matin, à son réveil, il s’est dit : « Mais suis-je donc en colère ? » Il s’est tâté le pouls, point de sang sous les ongles ; sa sagesse avait le champ libre. Il a pris son chapeau et est venu me trouver. Je lui posai d’emblée, très-nettement, mes conditions : qu’il écrivît la déclaration qu’on lui demandait, et la vigne était à lui. Il tint à ce que sa retraite fût honorable, et chicana pied à pied le terrain. Le mot visionnaire, surtout, le choquait. Je lui représentai que de fort grands hommes l’avaient été : Socrate, saint Antoine… Dédaignait-il cette compagnie ? »

« Aussi bien, lui dis-je, il ne tient qu’à vous que M. de Lestang n’ait pas l’occasion de se prévaloir de votre déclaration. Pourquoi l’exige-t-il ! Pour avoir une sûreté qui lui réponde que vous ne tiendrez pas de propos. Ne causez pas, mon brave homme, et cultivez votre jardin. »

« Il voulut prendre encore quelques heures de réflexion, mais je ne doute pas de lui. Tout à l’heure j’irai chercher ce précieux écrit, et je le remettrai à Max. Quel moment favorable, ma chère fille ; quelle occasion propice pour une réconciliation ! »

Tout mon cœur se souleva ; mais je réussis à me contenir.

« Vous avez tout dit, lui répondis-je froidement, et je vous ai écoutée. Nous pouvons nous vanter, vous et moi, d’avoir rempli consciencieusement notre tâche.

— Je vous en conjure, ma chère Isabelle, reprit-elle ; défiez-vous de vous-même ; il y a en vous quelque chose qui aime et qui appelle les orages ; je crois les entendre déjà gronder. Il ne tient pourtant qu’à vous d’être heureuse. Je vous avais prédit que tôt ou tard Max vous reviendrait. Il vous aime ; je n’en veux pour preuve que le chagrin qui le ronge, et qu’en dépit de son orgueil il n’a plus la force de cacher.

— Quelle preuve ! repartis-je. Et, de bonne foi, pouvez-vous vous y tromper ? Ce chagrin n’est que l’irritation d’un maître qui voudrait me tenir sous ses pieds et qui frémit de me voir debout ; mais soyez tranquille, je dirai à M. de Lestang avec quel zèle vous avez soutenu ses intérêts, et comme vous vous êtes bien acquittée de son message. »

Elle essaya de me prendre la main, je la retirai.

« Pauvre enfant ! » murmura-t-elle en me regardant.

Et, prise tout à coup d’une faiblesse nerveuse, elle fondit en larmes.

A peine fut-elle sortie que je me reprochai d’avoir été trop dure.

« La pauvre femme, me dis-je, a pour moi une sincère affection ; mais puis-je exiger qu’elle entre dans mes sentiments ? La longue oppression qu’elle a soufferte, jointe à son esprit positif, l’a accoutumée à demander peu à la vie ; elle voit dans la résignation le secret de tout, et prendre le sentiment pour règle de conduite, c’est, selon elle, faire preuve d’exaltation romanesque. Les joies de la passion partagée sont un paradis dont elle n’a pas même l’idée, et elle estime que le souverain bonheur se réduit à l’art d’éviter les malheurs. Toute ambition plus haute n’est, à ses yeux, qu’une prétention déraisonnable : la vie est ainsi faite, et nous ne sommes plus au temps des fées ; mais avec un peu de facilité dans l’humeur on s’épargne bien des souffrances et des dangers, et on se contente d’être mal, crainte de pire. Après avoir voulu arranger les affaires de conscience de M. Dolfin, elle veut arranger mes affaires de cœur. Il n’est que de se faire à soi-même sa leçon ; on congédie ses chimères, on endort son cœur et on accepte avec empressement la première transaction venue, parce qu’un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès. Voilà la sagesse qu’elle me prêche ; c’est celle qu’elle a toujours pratiquée.

L’image de Mme d’Estrel en pleurs me poursuivait. Plus j’étais résolue à ne rien lui céder, plus je regrettais de l’avoir contristée en affectant de méconnaître ses intentions. Dans les circonstances graves et dangereuses, les scrupules sont plus sûrs d’être écoutés ; c’est assez d’avoir à lutter contre la vie, on n’a garde de se créer des difficultés avec sa conscience. Je fis atteler le tilbury et je partis pour Chamaret. Mme d’Estrel n’était pas encore rentrée ; elle n’avait pas eu si bon marché de M. de Malombré qu’elle se le promettait, et l’entrevue s’était prolongée. Je me décidai à l’attendre. J’entrai au salon et me trouvai en présence de M. Dolfin.

A ma vue, la surprise, la joie, la douleur, se mêlèrent sur son visage et y produisirent le plus étrange désordre.

« C’est bien vous, madame ! me dit-il. Une main divine est étendue sur nous ; deux fois déjà elle vous a conduite où j’étais. Ah ! me direz-vous enfin… Il faut que je sache… l’incertitude me tue. »

Et comme je l’interrogeais du regard :

« Mme d’Estrel m’a écrit. Quelle lettre, mon Dieu ! quelle lettre ! Je suis parti tout courant pour la questionner. Elle me reproche de vous exposer à tous les risques ; votre vie même, à l’entendre, est en danger, et c’est au nom de votre sûreté qu’elle me conjure de m’éloigner. »

J’imagine qu’un éclair de colère brilla dans mes yeux, car il s’interrompit, inquiet, la tête basse, suspendu entre la crainte et l’espérance.

« Suis-je en tutelle ? m’écriai-je sans le regarder et comme me parlant à moi-même. Faut-il donc que je subisse toutes les tyrannies ! Je suis libre, on m’a dégagée de tous mes devoirs, je m’appartiens ; il est bien temps que je le prouve.

— Vous n’avez donc pas dicté cette lettre ? » dit-il en relevant la tête, et son front s’éclaircit ; mais il n’osa se livrer à sa joie, et c’est d’une voix brisée par l’émotion qu’il me dit : « Non, vous ne voulez pas que je vous dise adieu ! Vous êtes la maîtresse, vous n’avez qu’à parler, qu’à faire un signe, vous serez obéie ; mais pourquoi le voudriez-vous ? Si quelque danger vous menace, partons, fuyons ensemble ! Il y a quelque part une retraite écartée où le bonheur nous attend. Le monde nous blâmera ; nous soucions-nous du monde ? Je l’ai vue dans mes rêves, cette bienheureuse retraite. Quelque chose me dit que c’est écrit là-haut, que cela doit être, que cela sera. Cette nuit je me suis réveillé en criant ; j’avais cru entendre le galop de deux chevaux qui nous emportaient au désert… Regardez-moi, madame. Mes yeux ne vous disent-ils pas que mon âme est à vous, qu’elle ne voudra jamais que ce que vous voudrez, qu’elle n’a plus rien de sacré que ce qui vous plaît ? Les respects, les soumissions, les longues obéissances seront mon partage ; mon cœur est bizarre : si l’amour me promettait autre chose que des croix, peut-être serais-je moins heureux d’aimer. Oui, par mon passé, par mon avenir, par les changements étonnants de mon cœur, par le vieil homme que vous avez condamné à mort et par l’homme nouveau qui est votre ouvrage, je jure que votre amitié, votre confiance, me suffiront, que, s’il le faut, je saurai tuer l’espérance ; vous ne verrez que l’ami, l’ami seul vous parlera. Aux heures où vous serez absente, peut-être l’autre viendra-t-il baiser la poussière qu’auront foulée vos pas ; mais ses folies vous demeureront cachées. Vivre auprès de vous, sous vos yeux, dussé-je chaque jour immoler et crucifier mon cœur, quelles joies et quelles délices ! Le monde, s’il nous découvre dans notre solitude, ne voudra pas croire au miracle de notre sainte amitié ; mais qu’il nous raille ou nous outrage, aurons-nous des yeux pour le voir ?… Qu’allez-vous me répondre, madame ? Comment châtierez-vous mon audace ? M’écraserez-vous de votre colère ou de votre pitié ? Je ne suis rien ; mais la passion qui me possède est divine, elle a les secrets de la destinée : c’est elle qui vous parle, elle ne prie pas, elle commande… Ces deux chevaux qui galopaient dans mon rêve ! qui donc m’a envoyé ce songe ? Non, nous ne sommes pas seuls ici, quelqu’un est en tiers avec nous, et du doigt montre à notre vie son chemin… »

J’oubliai durant quelques instants qui j’étais, où je me trouvais. Cette voix qui me parlait de fuite, de vie à deux dans un désert, m’avait enlevée à moi-même. Je voyais une maison solitaire où vivaient, ignorés du monde, deux êtres qui s’aimaient et qui devaient vieillir et mourir là. J’admirais avec un sentiment d’envie leur bonheur, la paix où s’écoulaient leurs jours, l’union de ces deux âmes qui n’en faisaient qu’une, le silence qui les environnait, la douceur de leurs entretiens et de ces joies du cœur qui ne s’épuisent pas ; mais quand j’en revins à me dire : Cet homme, cette femme, ce serait lui, ce serait moi !… j’éprouvai un frisson, ce rêve de parfait bonheur me fit peur ; je ne le condamnai pas, mais je le repoussai dans un lointain obscur, comme s’il était fait pour n’être vu qu’à distance, et je fus tentée de me réjouir de ce que toute ma vie était encore en question.

M. Dolfin attendait ; je ne sais ce que j’allais lui répondre quand une porte roula sur ses gonds. Deux personnes s’arrêtèrent un instant à causer dans le vestibule, et bientôt Mme d’Estrel parut, accompagnée de Max, à qui elle avait remis le papier qu’il était venu chercher. Elle fut stupéfaite en nous voyant, et peut-être sa surprise était-elle mêlée de colère, car elle pouvait croire à un rendez-vous pris chez elle.

Quant à Max, je crois qu’il n’a donné de sa vie une marque plus sensible de l’empire qu’il sait prendre sur lui-même ; il s’avança d’un air fort aisé, fit une légère inclinaison de tête à M. Dolfin, et, s’approchant de moi, me dit à demi-voix et en souriant :

« Les maris sont inévitables comme le destin. »

Puis il s’assit, et rien ne témoignait de la violence qu’il se faisait, si ce n’est le gonflement d’une veine sur ses tempes et une sorte de hérissement du sourcil qui ne m’était pas inconnu.

M. Dolfin était pâle, mais calme, et me consultait du regard ; je n’étais guère en état de lui répondre, je respirais à peine ; je sentais qu’une lutte allait s’engager, et je tremblais qu’elle ne fût pas égale.

Ce fut Mme d’Estrel qui rompit la première lance ; sans aucun doute elle était fâchée, car elle oublia dans cette occasion les délicatesses ordinaires de sa bonté.

« Vous connaissez M. Dolfin ? dit-elle à Max en le lui présentant du geste. Je crois vous avoir conté son histoire.

— J’ai bien des excuses à vous faire, monsieur, dit Max ; si je ne me trompe, je vous ai proposé un soir de vous prendre à mon service ; il s’agissait, je crois, d’une place d’aide-jardinier. Je dois dire à ma décharge que vous portiez ce jour-là un sarrau de paysan, et que la nuit tombait.

— J’ai de bizarres fantaisies, lui répondit M. Dolfin d’un ton à la fois doux et ferme ; mais si j’aime à varier mes costumes, en revanche je ne change jamais de logement. J’habite à droite de Réauville, sur la hauteur, une petite maison isolée que vous avez dû remarquer. Si jamais vous aviez quelque autre place à me proposer ou que vous fussiez curieux de m’étudier de plus près, vous seriez sûr de m’y trouver.

— Pour le moment, je suis trop occupé, répliqua Max avec une nonchalance superbe. Je n’ai en tête que deux loups. Où sont mes deux loups, et est-il bien sûr que ce ne soient pas deux lièvres ? A vrai dire, les animaux m’ont toujours plus intéressé que les hommes.

Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours…

— Mais Dieu lui a épargné les cas de conscience, reprit Mme d’Estrel. Quelle étrange maladie ! Croiriez-vous, marquis, qu’en dépit des supplications de sa famille et de mes remontrances, M. Dolfin est plus résolu que jamais à se faire trappiste ? Voyons, soyez notre arbitre, faites entendre raison à ce pauvre enfant ; je serais si heureuse de le rendre à sa mère ! »

Le pauvre enfant fut sur le point d’éclater. Il était au supplice, ses lèvres tremblaient ; mais son regard rencontra le mien, et il dévora sa colère.

« Madame, répondit-il avec un sourire triste, je ne doute pas que M. de Lestang ne soit un très-habile casuiste ; mais il vous a dit lui-même qu’il n’avait que ses loups en tête. Aussi bien les secrets de ma conscience ne sont pas matière à causerie ; le moyen d’égayer un si triste et si pitoyable sujet ! Avec tout son esprit, M. de Lestang n’y réussirait pas.

— M. Dolfin a raison de décliner mon arbitrage, reprit Max. Je n’entends rien aux affaires des autres ; c’est à peine si je comprends les miennes. D’ailleurs j’ai trop vu le monde pour rien blâmer. Un peintre, homme du plus grand mérite, à qui l’on contait un jour, d’un ton tragique, les monstrueux détails d’un monstrueux parricide :

« Cela ne fait-il pas frémir la nature ? lui disait-on.

— Mon Dieu ! répondit-il froidement, tout dépend du point de vue.

— Oui, madame, tout dépend du point de vue, et, selon les cas, tout peut se justifier, tout peut se soutenir, la Trappe et le jeu du bouchon, la princesse Badroulboudour et Margot, don Juan et Céladon, l’ange et la bête, la nuit et le jour, le Miserere et le chant du rossignol, la bagatelle et le parfait amour. La vie a du bon ; mais que savons-nous si la mort ne nous tient pas en réserve des plaisirs plus vifs ? Le rire soulage ; mais les poëtes assurent que le monde vu au travers d’une larme leur offre des beautés imprévues. Dans cette universelle incertitude, que chacun prenne conseil de son humeur ! Seulement, à quelque parti qu’on s’arrête, il est bon de savoir ce que l’on fait et d’en accepter résolûment toutes les conséquences.

— Bien parlé, monsieur ! dit M. Dolfin. Si vous me connaissiez mieux, vous ne douteriez pas que je ne sache très-bien ce que je fais, et que je n’en aie prévu comme à plaisir toutes les conséquences.

— Oh ! s’écria Mme d’Estrel, cela est bien vite dit ; mais il en est qu’on ne devine pas. On se croit bien sûr de soi, on compte sans cette fièvre qui mine tout. Les regrets, les dégoûts, les repentirs, — nous avons beau sarcler notre jardin, toutes ces ronces poussent sans qu’on y pense. Méchante herbe croît toujours… Je vous en supplie, mon cher enfant, prenez le temps de la réflexion ; remettez-vous à voyager, à courir le monde ; des objets nouveaux feront diversion à votre tristesse, vous la guérirez en la trompant, et peut-être, dans un an d’ici, vous direz-vous, en vous frappant le front : Ce fou qui se croyait incurable, était-ce bien moi ?

— Pour ma part, madame, dit Max, j’ai moins foi que vous dans la vertu des voyages. Les idées que caressa notre jeunesse, et qui eurent les prémices de notre esprit, laissent en nous des traces ineffaçables. On peut avoir des passades, mais tôt ou tard on revient à ses premières amours. Oui, madame, qui s’est senti une fois attiré vers la Trappe, la Trappe ne le manquera pas. Traversez, contrariez sa passion ; il finira toujours par épouser sa maîtresse. Qu’on s’abandonne aux événements ou qu’on leur résiste, on n’échappe pas à sa destinée. Après cela, il est bon pour un apprenti de la Trappe d’avoir fait l’école buissonnière ; certaines aventures posent un homme, et l’éclat de ses péchés rejaillit sur sa conversion, ce qui n’est pas un médiocre avantage, car, Voltaire l’a dit, rien n’est plus désagréable que d’être pendu obscurément. Ajoutez que, la question de gloire mise à part, rien n’est si pénible que des repentirs qui mâchent à vide ; il est sage de leur préparer d’avance de l’aliment… Un de mes amis, le comte de L…, que je vous donne pour un vrai lunatique, se sentit un jour frappé de la grâce. Le voilà qui renonce au monde, dit adieu aux plaisirs, récite son chapelet, se confesse une fois la semaine. Tout à coup il disparaît, plus de nouvelles : dans quelle thébaïde était-il allé pleurer ses péchés ? A quelque temps de là, je le rencontrai en Italie, entre Rome et Florence, voyageant en tête-à-tête avec deux yeux bruns et une tresse noire.

— Eh bien ! mon cher comte, lui dis-je, allez-vous toujours à confesse ?

— Ne voyez-vous pas, me répondit-il, que je rassemble des matériaux ?

— Il croyait plaisanter : deux ans plus tard, madame, il était moine. L’histoire ne dit pas ce qu’en pensa la tresse noire.

M. Dolfin se leva brusquement ; la patience lui échappait. Je ne sais ce qu’il allait dire ou faire : il avait l’air d’un homme poussé à bout qui ne consulte plus que son désespoir. Je me levai aussi, prête à intervenir pour éviter un éclat. Heureusement un ecclésiastique entra dont le visage m’était inconnu. A sa vue, M. Dolfin recula d’abord d’un pas ; puis, s’avançant vers lui :

« Vous ici, mon cher abbé !

— J’arrive en droiture de Corfou, lui répondit le prêtre en le saluant respectueusement, et vous m’excuserez si, avant de vous aller chercher à Réauville, j’ai tenu à rendre mes devoirs à Mme d’Estrel. On m’avait chargé d’un message pour elle. »

Et se tournant vers Mme d’Estrel, qui lui tendait la main :

« On vous avait instruite de mon voyage, madame. N’en avez-vous pas prévenu M. Dolfin ?

— Je savais en effet, monsieur l’abbé, répondit-elle, qu’on vous avait chargé de faire une dernière tentative auprès de notre cher malade ; mais je craignais sa mauvaise tête, et que, prévenu de votre arrivée, il ne se hâtât de brûler ses vaisseaux. »

Ces mots de cher malade et de mauvaise tête sonnèrent mal aux oreilles de l’abbé Néraud. Ses manières et son ton témoignaient de son extrême déférence pour son ancien élève, et cette déférence frappait d’autant plus que sa figure annonçait un homme d’autorité, l’un de ces esprits qui ont peu d’idées, mais qui en sont maîtres, et acquièrent par là de l’ascendant sur les esprits que leurs idées gouvernent et tourmentent. Depuis longtemps d’ailleurs l’élève était hors de page, et il se peut faire que le maître admirât en le combattant ce caractère entier qui avait échappé à sa gouverne et lassé ses remontrances. Aussi regarda-t-il Mme d’Estrel avec un étonnement qui fit sourire M. Dolfin.

« Oui, je ne suis qu’un pauvre fou ! s’écria le malade en secouant sur ses épaules son épaisse chevelure. » Et il ajouta en regardant Max :

« Mais il est de saintes folies qui ont le droit de mépriser toutes les sagesses des gens du monde et toutes les petites anecdotes des gens d’esprit. »

Puis prenant l’abbé par le bras :

« Remettez à plus tard votre conférence avec Mme d’Estrel, lui dit-il avec une gaieté forcée ; allons au plus pressé, monsieur l’abbé ; venez bien vite donner le fouet au pauvre enfant. »

Et à ces mots, moitié de gré, moitié de force, il emmena le prêtre, qui nous salua d’un air interdit.

Je m’étais approchée d’une table et j’affectais de feuilleter un album. Max échangea quelques mots à voix basse avec Mme d’Estrel, puis il sortit à son tour. Alors, m’avançant vers elle, je lui dis que j’étais venue m’excuser de mes rudesses, mais qu’après ce qui venait de se passer…

« Oh ! ne vous occupez pas de moi ! interrompit-elle avec une vivacité qui n’était pas dans son caractère. Votre calme m’épouvante. Que vous semblez peu vous douter de la gravité de votre situation ! Mais ne voyez-vous pas que depuis plus d’une semaine Max se livre à lui-même de perpétuels et acharnés combats ? A la lettre, il dévore son cœur. Quelle violence il a dû se faire tantôt ! J’ai pris l’offensive pour qu’il ne la prît pas ; mais demain, dans quelques heures peut-être, sera-t-il capable de se résister ? Le ressort a été violemment comprimé ; la détente sera terrible. Dites-vous de grâce, ma chère fille, que votre vie peut-être est en danger.

« Chère madame, lui répondis-je, ne vous mêlez donc plus de mon triste sort : cela vous réussit mal. Si vous n’aviez pas écrit à M. Dolfin, je ne l’aurais pas rencontré ici. Allons, calmez-vous ; je ne crains rien et suis prête à tout. »

Elle voulut revenir à la charge.

« N’est pire sourd, lui dis-je en lui serrant la main, que qui ne veut pas entendre. »

De Chamaret à Grignan, la route fait un ruban en ligne droite de près de quatre kilomètres de long. A la faveur du crépuscule, j’apercevais au bout de ce ruban le cabriolet qui renfermait M. Dolfin et l’abbé Néraud. A deux cents pas derrière eux, Max, monté sur son alezan, cheminait au petit trot. Il finit par s’arrêter, m’attendit, et fit le reste du chemin tantôt devant, tantôt derrière la voiture ; quelquefois il s’approchait, me jetait un rapide regard et mordait sa moustache ; il avait son visage d’autrefois, cette figure de bronze qui m’était bien connue. Qu’allait-il se passer ? Mon cœur était gonflé d’amertume, et cette amertume me faisait regarder l’avenir avec indifférence.

IV

Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, qui nous servait, paraissait inquiet ; il consultait souvent le visage de Max : c’était son baromètre. Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, et, en me versant à boire, le bras lui tremblait si fort qu’il répandit de l’eau sur mon assiette. Évidemment les hirondelles volaient bas.

En sortant de table, Max me suivit au salon, où je repris ma tapisserie, qui n’avançait guère. Il tourna quelque temps autour de moi, puis sortit, et, bien qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller et venir le long de la maison ; sa démarche était vive et saccadée ; quelquefois le bruit d’une rafale se mêlait à celui de ses pas, et ces deux bruits se confondaient dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre parler ; peut-être causait-il avec le vent ; les deux orages se concertaient. Il me semblait qu’un danger était suspendu sur moi. Mon sort allait-il se décider ? J’avais le souffle court ; par instants, mes cheveux me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver vint se heurter brusquement contre l’abat-jour de ma lampe, et je tressaillis. Les murs, les meubles, les tableaux semblaient être dans l’attente comme moi ; ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, et nous échangions des regards mornes. Deux fois Max s’approcha de la porte : je crus qu’il allait entrer, et tout mon sang reflua vers mon cœur ; mais après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui en voulus de m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma crainte.

« Ne sera-ce que demain ? pensais-je. Il est temps d’en finir ; arrive que pourra ! il faut qu’il arrive quelque chose. »

Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, nos esprits s’étaient rencontrés, car de la porte il me cria :

« Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La mort vaudrait mieux. Vous êtes-vous avisée d’un dénoûment ? Moi, je ne trouve rien.

— Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le dénoûment que vous cherchez est tout trouvé. Dans quelques jours, le goût des aventures et des entreprises vous reviendra ; vous vous en irez faire une nouvelle campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. Quand vous serez las, vous reviendrez ici, et retrouverez votre maison, vos meubles et votre femme à leur place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement ? En quoi vous déplaît-il ? Pouvez-vous vous plaindre qu’en votre absence je tienne mal votre maison, que votre château se dégrade, que tout ici soit au pillage, et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas ? »

Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue.

« Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la voix, qu’il est temps d’en finir. Avez-vous des plans ? Quels sont-ils ? Parlez !

— Mais quelle mouche vous a piqué ? repartis-je. On dirait que vous êtes en colère ! Pourtant tout vous réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu bon marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes ont eu du succès. D’où vous vient cet accès d’humeur ? »

Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec violence sur le parquet, le broya sous ses pieds.

« Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au cou, s’écria-t-il d’une voix tonnante. Donnez-moi, de grâce, un rival digne de moi ; mais je ne sais à qui me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de paille que M. Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y a quelqu’un derrière.

— C’est possible, répondis-je ; cherchez bien. »

Il s’avança vers moi d’un air farouche.

« Ah ! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez me faire peur. »

Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. Il réussit à s’en rendre maître ; il se calma, changea de visage, et, s’asseyant à quelques pas de moi, il me dit d’un ton plus doux :

« Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous raisonnions un peu ?

— A quoi cela nous servira-t-il ? dis-je en hochant la tête.

— Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin n’est pas précisément l’homme que je m’étais imaginé sur sa réputation de dévot. Il a du charme et je ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre une imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa belle colère, avec ses yeux étincelants et sa chevelure en désordre, il avait l’air d’un lionceau qui pour la première fois hume l’odeur du sang. Comme il eût rugi, si vous n’aviez été là ! Et puis quelle ingénuité, quelle candeur d’impressions ! C’est une âme qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous dire comment s’appelle ce jeune homme ? C’est Chérubin, malheureusement, en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de mysticisme ; cela gâte un peu son personnage : il entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un jour il s’avisera qu’il faut choisir : Rosine est belle, le paradis est plus sûr ; quel embarras ! quels combats ! Aujourd’hui dans un casque et demain dans un froc… Allez, je vous connais bien : vous ne ressemblez pas à toutes les femmes ; il vous fallait de l’extraordinaire ; le hasard vous a bien servie ; tout autre que cet enfant eût perdu ses peines. Mais est-ce bien sérieux ? Je vous le répète, votre imagination s’est laissé surprendre : un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. Vous m’avez assez puni. Avouez que vous avez voulu me faire peur ! J’ai eu peur ; êtes-vous contente ? »

Et se rapprochant de moi :

« Savez-vous ce que je vous propose ? Nous allons partir ensemble pour l’Italie ; nous visiterons Rome, Naples, Florence ; confiez-moi le soin de vous distraire, je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant laisseront-ils la porte ouverte, je tâcherai d’en profiter. Et Chérubin ? Bah ! il aura pour se consoler des avant-goûts du paradis.

— Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous savez varier vos airs ! Mais je suis bien ici, pourquoi partirais-je ? »

Il ne se découragea point.

« Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et je sais que j’ai des intelligences dans la place. Permettez-moi de vous dire crûment la vérité. M. Dolfin est assez candide pour croire à l’amour platonique ; dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour une maison. Je suppose qu’il s’aperçoive à temps de son erreur ; reviendra-t-il sur ses pas ? Non, il est des entraînements auxquels on ne résiste point. Il traverse le tunnel ; jamais personne n’y est resté ; le voilà de l’autre côté. Que va-t-il arriver ? Ah ! si jamais il touchait le fond du bonheur, croyez-moi, sa conscience se réveillerait en sursaut. Et quel réveil ! après l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords ; il regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt sa sainte folie ; il pleurerait ses illusions perdues et cette douce erreur qui lui faisait voir dans son amour une flamme toute céleste où les sens n’avaient point de part ; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner de lui avec horreur, en lui reprochant sa victoire comme une honteuse défaite. Le pauvre enfant maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales caresses, a changé l’or pur en un plomb vil et l’ange en un réprouvé… Non, une femme comme vous ne peut courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien, quelle entreprise ! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous resteriez avec votre désespoir et votre courte honte… Madame, quand partirons-nous pour Florence ? »

Ses impitoyables dissections me révoltèrent ; ma blessure criait. Je m’étais promis de me contenir ; j’éclatai, et, voulant rendre blessure pour blessure, je m’écriai en relevant la tête :

« Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas donnée ? »

Le trait s’enfonça dans son cœur ; il bondit sous le coup, se dressa sur ses pieds comme soulevé par sa colère, et, reculant d’un pas, me cria :

« Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis ici, que je vous parle, et que je n’ai tué personne !

— Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. Et moi, pourquoi suis-je ici ? Je m’imaginais qu’un homme d’honneur n’a que sa parole. »

Il me répondit d’une voix terrible :

« Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré ! Vous prenez au sérieux ces enfantillages ? Mais vous ne savez donc pas qui je suis ? Ma parole, ma parole ! qu’ai-je promis ? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez pas de mes fautes ; demandez-en compte à l’insensé que j’étais et que je ne suis plus ; c’est à lui d’en répondre, je ne le connais pas. Je ne sais et ne veux savoir qu’une chose : que vous êtes à moi. Malheur à l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux ! Malheur à celui que vos yeux ont regardé, à qui votre bouche a souri ! Je ne me laisserai pas prendre mon bien ; je l’ai payé avec des larmes de sang. Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier ; je le veux, je n’ai qu’une parole, madame… Ah ! vous croyez qu’on peut impunément me réduire au désespoir ! Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir la générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, votre mauvais génie met un nuage sur vos yeux. Quel scrupule voulez-vous que j’aie ? Je ne crois à rien qu’à ma douleur… » Et se frappant la poitrine : « Que ne vous doutez-vous de ce qui se passe là ! Si vous saviez à quoi j’emploie mes nuits, quelles sont mes pensées, mes rêves… Deux fois, oui, déjà deux fois, j’ai juré de vous tuer.

— Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules ; mais j’aime, je suis libre, et je ne partirai pas. »

Il poussa un cri et courut à la cheminée : son couteau de chasse y était resté. Avant que j’eusse le temps de penser à rien, il fut devant moi, le visage bouleversé et le bras levé. J’eus peur ; ce fut, je crois, ce qui me sauva ; j’étendis la main pour écarter le couteau ; je me blessai légèrement, et mon sang coula. La vue de ce sang me calma, la mort me fit envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant du coup, je lui dis, en le regardant fixement :

« Frappez, ne me faites pas attendre ! »

Il contemplait ma main blessée ; son bras fut pris d’un tremblement convulsif, et je ne puis rendre ce que je vis dans ses yeux. La flamme s’en obscurcit par degrés : sa fureur fit place à une amère tristesse. Tout à coup il fit quelque chose d’étrange ; il regarda le couteau, y aperçut une goutte de sang, et, comme pour étancher une soif mystérieuse, il la porta à ses lèvres et la but ; puis, jetant violemment le couteau à terre, il s’enfuit.

Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai un instant si je n’avais pas rêvé ; ma main blessée, que je dus entortiller d’un mouchoir, me rappela au sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon mal se réduisît à une égratignure ! « Pourquoi donc avais-je retenu le couteau ? Je serais morte, pensais-je, tout serait fini. » Hélas ! tout était à recommencer. — Si après un court répit je devais affronter de nouveau de pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles ? J’étais sûre de mon âme, je ne l’étais pas de mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma défaite était irréparable. Ah ! plutôt mourir !…

Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment prévenir une rencontre que je ne pouvais prévoir sans frémir ? Je condamnais mon imprudence. Que j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma liberté ! Son orgueil outragé pouvait-il se croire lié par les vaines promesses qu’autrefois j’avais si facilement obtenues de son indifférence ? A quels entraînements avais-je cédé ? J’avais offert à mon chagrin comme à un dieu une innocente victime que je m’étais plu à envelopper dans mes malheurs. Pourquoi m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que j’aimais que de braver et d’offenser l’autre ? Nuls ménagements ; j’avais attisé le feu, j’avais pris plaisir à tourner le poignard dans la plaie. Ma conscience (ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, elle aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, mon amour m’avait moins tenu au cœur que ma vengeance, comme s’il ne s’était agi que de moi, de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté de mon caractère et de me donner en spectacle à moi-même. Ah ! s’il fallait du sang pour expier cette funeste erreur, que le mien seul coulât ! Tout à l’heure j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y avais point trouvé d’amertume.

Je montai dans mon appartement ; je renvoyai Marguerite, je m’enfermai à double tour. Je me jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais point. Qu’eussé-je trouvé ? Je ne savais pas même ce que je voulais. Je me relevai, et pour tromper mon agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant plus de ressource dans sa propre sagesse, recourt à la vanité des oracles, je pris les yeux fermés un volume à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. Celui qui me vint sous la main était un vieux livre qui avait fait les délices de mon enfance ; de jeunes doigts, toujours impatients de tourner le feuillet, en avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard ce volume, qui est un recueil d’anecdotes sacrées et profanes, et je lus ceci : « Ainsi Balaam se leva le matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les seigneurs de Moab : mais la colère de Dieu s’alluma, parce qu’il s’en allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans le chemin pour s’opposer à Balaam. Et l’ânesse vit l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait son épée nue à la main, et elle se détourna du chemin et s’en alla dans un champ, et Balaam frappa l’ânesse pour la ramener dans le chemin ; mais l’ange s’arrêta dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille le pied de Balaam, qui continua à la battre. Alors l’ange passa plus avant et s’arrêta dans un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se détourner ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue de l’ange, se coucha sous Balaam, qui s’emporta de colère, et la frappa de plus belle. Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna sur son visage… »

Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. Qu’y avait-il de commun entre moi et le prophète Balaam ? Je me traînai longtemps de chambre en chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne répondait pas, me proposant d’absurdes expédients que je repoussais aussitôt, et comme dévorée par mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue ! Je crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait à poindre, je me laissai tomber dans un fauteuil ; la fatigue l’emporta sur l’inquiétude : je m’assoupis et finis par m’endormir profondément. On est heureux, quand on souffre, d’avoir un corps qui impose à l’âme ses faiblesses ; comment se représenter sans frémir la douleur d’un esprit pur qui s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement ne ferait jamais lâcher prise ?

Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment de la vie rentra en moi comme un poison qui se serait soudain répandu dans toutes mes veines. J’eus peine à me lever ; le froid m’avait engourdie, j’étais brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, un couteau à la main, fit passer dans tout mon corps un frisson d’épouvante. — Il faut partir, me dis-je, et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut partir. Max ne se possède plus ; on ne raisonne pas avec la folie. Que gagnerais-je à affronter de nouveau ses fureurs ? Et qui peut me répondre que, vaincue par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en demandant grâce ? Une seule chose est certaine : à cause de moi, la vie d’un homme est en danger. Je ne puis le sauver qu’en fuyant avec lui.

Je ne comprenais plus mes hésitations ; comment avais-je fait pour ne pas me rendre à l’évidence ? Je tremblai que les événements ne m’eussent prévenue. J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la galerie ; je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement de Max. M’étant approchée, je m’assurai qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais tranquille. Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les deux lignes que voici : « Je partirai cette nuit pour Genève ; rendez-vous sur-le-champ à Donzère, où vous m’attendrez. Un mot de réponse. » Je glissai ce papier comme un signet entre deux feuillets d’un volume de petit format que j’enveloppai et ficelai, après quoi je fis en hâte ma toilette. En traversant le vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans deux heures. Elle n’eut pas l’air étonné ; elle était accoutumée à mes promenades matinales.

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