TROISIÈME PARTIE MES MAÎTRES
Reading edition
I
Entré dans le monde des Lettres au hasard des rencontres, j’y trouve des sympathies précieuses, entre autres celle d’Édouard Rod qui, par sa compréhension, son talent sobre et sa loyauté, m’inspira par la suite une amitié profonde.
Il dirige alors avec Adrien Remâcle la Revue Contemporaine et me publie une nouvelle, « L’Abdication », d’un romantisme déconcertant après Tous Quatre et d’un sadisme puéril auquel je ne puis penser sans rire. Une femme belle et fatale, princesse ou duchesse, allume dans la rue les suiveurs et, à l’instant décisif, les déçoit en se livrant à eux gainée, sous sa robe, d’un hermétique maillot noir. Casanova raconte une aventure analogue, mais avec plus de vraisemblance. Ce conte me valut l’indignation vertueuse d’un rédacteur du Figaro qui s’écria : « Ces messieurs n’ont donc ni mère ni sœur, pour noter sur leur front le degré d’infamie de ce qu’ils écrivent ! »
Après tout, ce maillot noir était-il, malgré sa niaiserie, si invraisemblable ? Ne devançait-il pas de vingt-cinq ans la mode anglo-américaine qui fit porter aux femmes élégantes, comme aux plus correctes bourgeoises, culotte et maillot noir, crème ou rose ?
J’eus, à la Revue Contemporaine, une inoubliable vision de Paul Verlaine, avec son crâne bossué, sa face de satyre et ce regard où une candeur d’enfant se mêlait à une trouble lueur animale. Trapu, sourcilleux, drapé d’un mac-farlane usé, il tenait d’une main un large feutre et de l’autre un gourdin, vraie arme de vagabond des routes. Était-ce bien là le doux poète, l’angélique pêcheur, l’ex-ami de Rimbaud, le paria, l’homme qui, après Baudelaire, avait trouvé les vers les plus déchirants, les aveux d’âme les plus meurtris ?
Moréas, aussi, m’apparut une seule fois, au cours d’un déjeuner au Quartier latin, dans une taverne grecque où nous bûmes du raki et dégustâmes des petits morceaux de mouton grillé en brochette. Moréas, effilant d’un air supérieur ses longues moustaches, laissait tomber avec autorité sur toutes choses des mots définitifs.
Si différente qu’elle semble de ma manière, cette médiocre nouvelle, « L’Abdication », répond au goût d’aventure qui m’a fait écrire depuis, à la surprise de quelques-uns, trois grands romans d’action, la Princesse Noire, Le Sceptre d’Or, La Cité des Fauves. J’ai toujours pensé qu’il serait tentant de relever de sa médiocrité le roman-feuilleton, en lui insufflant plus de vérité, en le faisant servir à des idées utiles, conformes à sa mission populaire. Mais il faudrait pour cela que l’écrivain pût jouir d’une liberté que les goûts actuels de la masse lui refusent. Ce genre de récits est plus méprisé que méprisable : Eugène Sue, Féval, Dumas père, Hugo même n’y excellaient-ils pas ? La variété des péripéties, les rebondissements de l’intérêt élargissent ces fictions jusqu’au drame multiforme, si bien qu’on a pu dire qu’un grand romancier d’aventures est le Shakespeare des pauvres.
Je joignis à « L’Abdication » une autre nouvelle qui donna son titre au volume : La Confession posthume. Un homme y raconte par quel enchaînement d’impulsions il tue sa femme, surprise en flagrant délit. Alphonse Daudet, plus tard, rappela que j’avais traité ce sujet avant que parut en France l’étonnante Sonate à Kreutzer, de Tolstoï. Et je n’en tire, certes, aucune vanité ridicule, les rencontres d’idées étant aussi fortuites qu’inévitables. Je ne cite ce mot de Daudet que pour rendre hommage au sentiment de justice et à la générosité qui l’animaient, tel que je le connus, à la fin de sa vie, miné par une maladie incurable et subissant des tortures sans nom avec un stoïcisme digne de tous les respects.
Trois grands noms m’éblouissent à cette époque, se font chair et verbe dans l’accueil de la poignée de main, la grâce du sourire et la bonté du regard. Je suis reçu le dimanche au Grenier de Goncourt et j’y vois Alphonse Daudet. Je vois aussi quotidiennement Léon Cladel ; car notre mère a loué une maison à Sèvres et nous y donne l’hospitalité. Les jardins de nos deux maisons se touchent.
Originale demeure de Cladel ! Le grand forgeron de Lettres avec sa chevelure et sa barbe incultes, son nez d’aigle, ses perçants yeux fauves, rustique comme Jean-Jacques, et accompagné de ses vieux chiens Paf et Famine, avait une allure épique. Sous sa rudesse apparente, c’était le maître le plus bienveillant. Que d’encouragements je lui ai dus, témoin mon troisième roman, improvisation hâtive et écourtée, Maison ouverte, qu’il me fait prendre à la Justice de Clemenceau par son beau-frère, le fin lettré Louis Mullem. Le caissier m’aligne chaque semaine sur le comptoir vingt-cinq francs, comme à un bon ouvrier, en pièces de cent sous.
Ai-je relu, depuis, ce livre ? Je ne crois pas. Autant qu’il m’en souvienne, c’est l’histoire de braves bourgeois enrichis et vaniteux, qu’une bande de parasites éhontés grugent et ruinent.
La villa de ma mère était à flanc de coteau, plantée dans le haut en verger, avec force prunes et abricots, et dans le bas en jardin : le tout dévalait en pente raide jusqu’à une terrasse sur la route, après laquelle venait une grande plaine, disparue aujourd’hui sous les bâtisses, et où une voiture des Pompes funèbres, chargée de croque-morts ivres, faillit écraser un jour ma fille Ève et sa nourrice.
Des fenêtres du premier étage, Paris au loin se dessinait sur la toile d’horizon du ciel, entre les deux larges portants de ce majestueux décor : à droite, le petit château de Brimborion ; à gauche, le parc de Saint-Cloud.
Plus d’une fois, Léon Cladel nous y emmena promener, mon frère et moi ; il ne dédaignait pas de s’arrêter devant les ébats des joueurs de boules, discoboles modernes. Ses causeries étaient pleines de curieux souvenirs : il évoquait Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly, parlait de Rollinat, que j’eusse pu rencontrer chez lui, et de son étonnante musique impressive ; il sautait de là à sa propre enfance, ses années de lutte, avec une verve ardente : il racontait son âpre labeur littéraire, ce mal éloquent du style qui le torturait.
D’autres fois, il conversait chez lui, assis l’hiver au coin de sa cheminée ; l’été, sur la terrasse de son jardin. Des poules venaient picorer entre ses jambes, une chèvre se haussait jusqu’aux branches pendantes ; et de gracieuses adolescentes et un fils robuste entouraient, comme une nichée heureuse, le grand écrivain et sa noble compagne.
C’est chez eux que je vis pour la première fois Catulle Mendès. Il était beau encore, d’un blond métallique ; sa grâce séduisante de lettré passionné, jointe à sa conversation vive, répondait bien à son œuvre d’alors, d’un déluré de soubrette libertine.
Mon frère avait pour amis deux des fils de l’illustre Berthelot, qui devinrent aussi les miens : Daniel et Philippe, le très grand savant et le remarquable diplomate. L’intelligence qui rayonnait de leurs visages, leur supériorité avaient quelque chose de particulièrement attachant. Dans le jeune groupe que formaient ces deux frères, le mien, Camille de Sainte-Croix, le poète Germain Nouveau, Louis le Cardonnel, quelques autres, Philippe et Daniel Berthelot annonçaient déjà, dans toutes leurs façons d’être, la belle destinée qu’ils devaient remplir, par droit de naissance et de conquête.
La reprise d’Henriette Maréchal à l’Odéon m’avait passionnément agité. Ne savais-je pas par cœur cette pièce, célèbre autant par son audace que par son tumultueux échec, sous l’Empire ? A voir les noms de ces Goncourt, dont j’avais lu et relu tous les livres, réunis pour une gloire réparatrice, de quel cœur je me joignis aux bravos ! J’avais trop admiré les trois romans écrits, depuis, par Edmond de Goncourt seul : La fille Elisa, Les Frères Zemgano, La Faustin, pour ne pas me réjouir d’un succès qui les honorait ensemble.
La mort de Victor Hugo, par contre, m’atterra. Que le vieillard sublime, que le « Père », que le Titan de l’Ile dût cesser d’être, ce sont choses que la raison subit, mais contre lesquelles le sentiment se révolte. Seule, la disparition de Flaubert, cinq ans auparavant, m’avait presque autant bouleversé : il m’avait semblé alors que Madame Arnoux et Madame Bovary mouraient définitivement, que la reine de Saba s’en retournait en pleurant au désert, que Bouvard et Pécuchet prenaient une retraite sans retour. Avec Hugo je sentais s’évanouir, malgré leur survie dans l’art immortel, Hernani, Ruy Blas, Didier, Triboulet, toutes ces figures d’opéra lyrique avec leur costume flamboyant. Un océan harmonieux et véhément, traversé d’écumes blanches et d’ailes d’oiseaux fous, zébré d’éclairs et de tonnerres, cesserait de faire entendre ses gémissements ou ses plaintes. L’univers me semblait vide d’une voix infinie. Volontiers eussé-je dit ; « Le grand Pan n’est plus ! »
Ce que Flaubert, en des romans précis comme la vie ou évocateurs comme le songe, avait exprimé : la vérité des êtres et des choses, Hugo, lui, l’avait traduit en poésie large et fluide, en symboles magnifiques, en rythmes peints comme par Rembrandt et sculptés comme par Rodin.
L’admiration était et est restée chez moi très puissante : elle me soutient quand je doute de moi, c’est-à-dire presque tous les jours. Que de force j’ai empruntée aux maîtres de la pensée ! Hugo tenait dans mon culte une place à part : celle d’un Dieu ! Et voilà qu’il mourait comme un homme…
Pendant deux jours, je vécus dans l’idée fixe de cette fin, étonné que la Nature ne prît pas le deuil, et de ne pas voir sur le visage de tous les passants le reflet de ma tristesse. De mon humble amour, j’assistai avec une dévotion affligée aux pompeuses obsèques que la France et Paris faisaient au plus grand des poètes. J’assistai, dans les Champs-Élysées, au défilé des innombrables corporations ; je précédai le char funèbre au coin de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel ; une angoisse exaltée m’envahit quand je le vis déboucher, dans sa lente majesté, au milieu d’une escorte de cuirassiers. Je crus que mon cœur, à cette minute, éclaterait.
L’inoubliable ruée du peuple ! Une aura mystique soufflait sur les rangs houleux d’hommes et de femmes. On eût dit Paris submergé par une invasion : toutes les castes se pressaient dans un même enthousiasme. Là où je ne voulus voir que la piété française, tout se confondait : la joie d’une journée de repos et d’amusement pour les yeux. Ce fut un autre 14 juillet : on y but, on y fit ripaille, et le soir, devait écrire Edmond de Goncourt, « les prostituées des maisons closes, un crêpe noir au sexe, se mêlèrent, sur les pelouses, à l’orgie nationale ».
Qu’importe cette écume d’égout emportée dans un tel flux de vie souveraine ? On avait acclamé Victor Hugo ; et que beaucoup l’ignorassent, que pour ceux-ci il fût seulement l’ennemi de Napoléon III, pour ceux-là l’auteur des Misérables, et pour d’autres le sublime porteur de lyre, le dernier Orphée, l’essentiel était que cette foule immense eût communié, du plus haut au plus bas, par la raison, par le sentiment, par l’instinct même, dans cette gloire sans égale.
Il fallait, au paroxysme de mes regrets, un dérivatif. Le Grenier des Goncourt me l’offrit. Le grand survivant l’avait ouvert en février 1885. Les journaux avaient annoncé cet évènement littéraire, en publiant, selon leur habitude d’inexactitude et de sans-gêne, les informations les moins contrôlées.
Quand je lus, au lendemain de cette petite « première », l’article du Figaro, j’éprouvai pour ce groupement d’intelligences et d’illustrations dans les arts et les lettres une admiration crédule. Je ne soupçonnais pas que l’article citait des noms au hasard, ayant été fait de chic, et composé avant l’ouverture du Grenier, par un journaliste qui était venu s’excuser, auprès d’Edmond de Goncourt, de cette incorrection : il avait dû, expliqua-t-il, remettre son article plus tôt, son chef de service dînant à la campagne.
Edmond de Goncourt avait bien voulu, à propos de Tous Quatre, m’écrire une lettre bienveillante. J’avais lu et relu cent fois la fine écriture comme burinée. Aller sonner à la porte du petit hôtel de l’avenue Montmorency (je le connaissais bien, pour avoir rôdé dévotieusement autour), quelle tentation ! Mais une pudeur, la honte de mon insuffisance me retenaient. Je dus au comte Primoli, rencontré chez Élémir Bourges, la joie craintive de cette visite où il se fit mon introducteur. Je devais par la suite lui savoir gré de deux autres présentations, aussi intéressantes pour mes souvenirs de famille que pour ma curiosité de romancier : l’une chez l’Impératrice Eugénie, au Cap Martin, l’autre rue de Berri, chez la Princesse Mathilde.
Me voici donc dans le Grenier, myope, balbutiant, craignant de mal entendre et de répliquer de travers. Edmond de Goncourt répondit, dès la première minute, à ce que j’imaginais de lui. Il avait la haute mine d’un Maréchal des Lettres (et je crois bien avoir été le premier à le qualifier ainsi), avec sa chevelure blanche ondée, sa moustache et sa mouche blanches, son beau nez droit, sa figure large et pâle, ses splendides yeux noirs à pupille dilatée.
Ni le portrait de Nittis, ni même le si beau tableau de Carrière ne m’en ont donné depuis l’idée absolument exacte : c’est à l’eau-forte de Braquemont que mon souvenir se réfère le plus volontiers, et aussi à une photographie de Paul Nadar, où le Goncourt des derniers mois, assis, vous regarde, de quel intense regard !
Sa haute grâce un peu distante me le fit aimer du premier contact. Qu’ils l’ont mal connu, ceux qui l’ont dit dédaigneux et acerbe ! Qu’ils ont peu compris sa sensibilité souffrante et son légitime orgueil d’isolé, de méconnu, d’écrivain journellement attaqué et calomnié !
Y avait-il d’autres visiteurs que le comte Primoli et moi ? Je ne sais pas ! Était-ce même un dimanche, jour de Grenier ? Je ne sais pas. Je n’aurais pu voir personne d’autre qu’Edmond de Goncourt. « Enfin, me disais-je, en voici « UN ». Un des grands, un de ceux que j’admirais dans l’ombre, un de ceux qui avaient enchanté ma jeunesse en m’enfonçant leurs visions dans l’âme comme des flèches de lumière. N’avoir pu approcher d’Hugo, avoir ignoré ce tumultueux et gigantesque Balzac, n’avoir pu contempler Gautier, ni entendre la voix retentissante, le « gueuloir » de ce Flaubert que j’aimais d’une tendresse passionnée parce qu’il avait créé Frédéric et Mme Arnoux… Au moins, à défaut de ces ombres glorieuses, leur pair, leur successeur ou leur émule se dressait là devant moi, en pied, dans son altière vieillesse.
« Oui, me répétais-je, en voici Un ! »
Cette nuit-là, j’eus la fièvre : constamment devant, moi surgissait ce visage attentif aux yeux scrutateurs ; j’entendais les paroles de bienvenue, l’invite à revenir. Avec la foi, le respect, la dulie que l’on portait autrefois aux maîtres des Lettres, que nos anciens se témoignèrent entre eux, je me disais, en proie au sourd bonheur du néophyte qui se consacre : « J’ai un Maître ! »
Ainsi encouragé, j’osai revenir ; cette fois je crois bien avec Élémir Bourges et Robert de Bonnières qui l’accompagnait. Encore me fallut-il du courage : j’avais peur de déplaire, et de ma timidité ombrageuse ; elle me causait en présence de ceux que j’admirais, la plus cuisante contrainte. Il me semblait tomber dans des gouffres de silence et de solitude. Je m’imaginais que je n’oserais jamais me lever, prendre congé et gagner la porte. Cependant la discrétion m’engageait à ne pas m’imposer trop longtemps. Et cela me rendait très heureux et très malheureux à la fois.
Qu’était-ce quand Alphonse Daudet arrivait de son pas vacillant, appuyé sur sa canne à bout de caoutchouc, vêtu à l’artiste — ainsi m’en faisais-je l’idée — dans un veston velours taupe, cravaté à la Lavallière ! Penchant, aussitôt affalé sur le divan près de la cheminée, sa délicate tête de Christ grisonnant et émacié, il avait toujours un instant de lassitude accablée. Cher visage douloureux : la souffrance y passait en plis frémissants, une infinie tristesse montait dans ses yeux d’encre, si noire ! Mais cet affaissement durait peu ; une flamme l’animait bientôt, et vive, agile, sa pensée bruissait comme une abeille.
Plus que Goncourt, malgré l’intérêt qu’il voulut bien me témoigner, il m’inquiéta, m’effraya même. Les railleurs m’ont toujours mis mal à l’aise. Et n’avait-il pas une réputation de malice terrible ? Quand il ajustait son monocle, ce regard sous la vitre semblait vous percer à fond. Je répondais avec une froideur maladroite, dont je me faisais reproche à moi-même et grief à nous deux. Il me fallut du temps pour briser cet influx nerveux. Daudet détestait les silencieux, et je sentais que mon silence devait me nuire dans son esprit.
Mais par la suite !… Je n’oublierai jamais cette pénétration, cette indulgence affectueuse ; sinon rassuré, en tout cas moins sur le qui-vive, je pus aimer sans réserves cet esprit si riche de vie, d’images, d’idées et d’observation. Entendre parler Daudet était un délice. Inimitable conteur, il faisait vivre, comme un magicien de sa baguette, tout ce qu’il touchait. L’expérience des hommes qui aurait pu l’écœurer, la féroce douleur physique qui aurait pu l’aigrir, avaient au contraire développé en lui la bonté, la bonté qui s’allie à la clairvoyance et qui sourit de tout ; cette bonté qui faisait de lui le donateur discret de plus d’un ingrat, et laissait approcher de son fauteuil de misère tous les quémandeurs. Car Daudet savait dire ce qui console, et ce n’est pas en vain qu’il se plaisait à répéter : « J’aurais pu me faire marchand de bonheur. » Que vendait-il donc ? Les illusions, l’espoir, tout ce qui n’a pas de prix, et qu’il répandait en paroles d’or.
Comprenant que mes goûts, ma sensibilité, ne me donnaient, pour sortir de l’ornière, d’autre chance de salut que l’art du romancier — car, poète, je n’avais écrit que de mauvais vers, et le théâtre que je préférais, outre la difficulté d’y parvenir, ne répondait pas à ma forme d’esprit — je me mis courageusement au travail et composai Jours d’Épreuve.
Nous passions alors les vacances à Chartrettes, en Seine-et-Marne. Poupart-Dawyl, l’auteur de La Maîtresse Légitime et de 13, rue Magloire, qui habitait Bois-le-Roi au bord de la Seine, nous avait indiqué sur le coteau cette maisonnette vieillotte, à l’odeur de pomme sure, et entourée d’un jardin de curé. La campagne m’a toujours été bienfaisante. C’est une amie au silence enveloppant, au grave sourire. Elle ordonnait ma pensée et soutenait mon courage.
Après Tous Quatre, Jours d’Épreuve annonçait un changement complet de manière, l’abandon des procédés naturalistes ; c’était une œuvre d’intimité, avec des dessous, des essais de psychologie ; le tout en grisaille, mais, je crois, pénétrant comme certaines petites pluies tenaces irisées çà et là de soleil et baignant des paysages intenses dans leur recueillement.
Tous Quatre avait été, pour la facture, un roman d’école empreint d’influences disparates, où Zola dominait. La Confession posthume et Maison ouverte marquaient le flottement. Jours d’Épreuve, œuvre de transition, me portait vers l’analyse intime, l’étude des situations moyennes, des milieux bourgeois et de la vie courante. Ce livre reflétait, avec la déformation inséparable de toute création littéraire, des circonstances qui tenaient de bien près aux déboires et aux difficultés de mon apprentissage de la vie.
C’est l’histoire d’un jeune ménage qui souffre des divergences de caractères, des privations de la médiocrité, du heurt des évènements, et qui, les enfants venus, un peu de bien-être entré dans l’humble foyer, arrive, non sans reculs, reprises et tâtonnements, à se comprendre, tout au moins à s’accepter, pour fonder l’unité de la famille, consentir aux devoirs étroits de la vie. Œuvre à tendances morales, livre de bonne foi, malgré sa conclusion trop optimiste, cet optimisme que la vie dément presque toujours et qui subsiste, au-dessus des ruines, comme l’affirmation d’un idéal trahi, d’un grand effort impuissant.
II
Quand je repense à mon existence d’alors, elle se déroule bien terne et désenchantée. Ainsi, c’était à ce vague et morne au jour le jour qu’aboutissaient les rêves exaltés de mon enfance et les immenses désirs de mon adolescence ? Les triomphantes amours, les conquêtes de la fortune et de l’ambition, c’était cela ? Rien que cela !
Et cependant, quelle résignation à la Loi de servitude qui régit tous les êtres ! Ces déceptions mêmes, je les acceptais avec patience ; encore y eût-il fallu pour éclaircie un peu de bonheur, si peu que ce fût. Je me trouvais si seul avec moi-même, devant mes enfants si petits dont la fraîcheur douce et l’ingénue tendresse étaient ma seule consolation… Et j’avais toute une carrière à remplir, et le succès douteux au bout : car que de vaincus et de blessés restent au revers du chemin !
Pour arriver au but, il me faudrait endurer une interminable succession de jours larvaires au bureau, d’heures difficiles au logis, toute la misère plate et aride des êtres et des choses !
Combien pesaient alors sur moi les soucis de la pauvreté, la charge d’une famille, l’inquiétude du lendemain qu’allégeait autant qu’elle le pouvait la sollicitude de ma mère ! Si encore j’avais su me créer, à côté, une carrière d’avenir ; mais laquelle, puisque je n’étais bon à rien qu’à mettre du noir sur du blanc ! Dans mon ignorance de la réalité, les professions ne me représentaient que leurs difficultés, et aucune ne m’eût séduit. Ce pis-aller, la copie machinale du bureau, était encore ce qui me convenait le mieux.
Et c’est là qu’Edmond de Goncourt me donna une grande preuve d’amitié. Il me questionna sur mon existence et quand il en sut les conditions précaires, il déclara à Alphonse Daudet qu’il fallait « faire quelque chose » pour moi. Cela se traduisit par l’assurance donnée par Daudet à l’éditeur Georges Decaux que j’aurais un jour du talent.
Georges Decaux était un novateur, un des esprits les plus actifs de la Librairie.
Il allait lancer La Lecture, le premier de ces magazines à grand tirage et à bon marché, qui depuis inondèrent les étalages. Il me demanda un roman, un autre que Jours d’Épreuve, plus mouvementé, plus romanesque surtout : ce devait être Pascal Géfosse qu’il me paiera cinq cents francs dans La Lecture, tandis que trois mille exemplaires en librairie m’en rapporteront quinze cents autres. Ces prix, joints à une réédition de Mon Père, me semblèrent une fortune.
En ce temps-là, en dehors des gros tirages de Zola et de Daudet, la littérature ne rapportait que faiblement. Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet en me procurant, par le bon vouloir de Georges Decaux, la possibilité de travailler sans trop de tourment, me gratifièrent d’un bienfait dont je leur resterai toujours reconnaissant.
Je n’avais pas seulement à lutter pour la vie, mais à défendre ma santé atteinte, depuis quelques années, par la névrose cruelle de l’asthme, l’asthme aux accès imprévus, sous l’empire du froid, du chaud, de la fatigue ou d’une secousse morale ; l’asthme étrangleur, dont l’invisible étreinte vous fait râler, comme sous une meule.
Mes seuls plaisirs étaient mes visites du dimanche au Grenier d’Auteuil — encore les espaçais-je par timidité et discrétion — ou de loin en loin une invitation chez Daudet. Je ne puis me rappeler tous ceux que je rencontrai alors chez Edmond de Goncourt : ceux que je revois le mieux sont Octave Mirbeau, Léon Hennique, Paul Hervieu, Gustave Geffroy, Lucien Descaves, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny jeune. Ces derniers tenaient dans le cercle d’intimité du Maître une place à part. Puissants remueurs d’idées et grands lanceurs d’images, romanciers insignes, ils étaient particulièrement doués pour la dialectique, riches d’observations et d’expérience ; tout ce qu’ils disaient avait une saveur robuste comme leur personne.
Je revois aussi le fin visage d’Abel Hermant, le sourire ironique d’Huysmans, le masque élégant de Rodenbach, la pâleur de Paul Bonnetain, et Jean Ajalbert, Léon Daudet, Frantz Jourdain, Gustave Toudouze, Jules Vidal, Jules Case, le peintre Raffaelli, le docteur Maurice de Fleury, Jean Lorrain, d’autres encore.
Je n’y rencontrai Zola qu’une fois ; préoccupé et contraint, il tracassait, d’un tic familier, les tirants de ses bottines en racontant une histoire de scatologie rurale. Cette impression un peu déplaisante contribua à me rendre très injuste à son égard, à un moment où, m’étant repris de son influence, les crudités de ses romans m’offusquaient.
Madame Alphonse Daudet venait reprendre son mari à la fin de l’après-midi. Si souffrant qu’il fût en arrivant, sa verve incisive, ses évocations magiques avaient bien vite donné à ces réunions une atmosphère de vie intense, qui, en son absence ou celle des Rosny, manquait un peu parfois.
En dehors du Grenier, je m’étais, par Élémir Bourges, lié avec deux de ses amis, lettrés exquis : Amédée Pigeon, l’auteur de Deux Amours et d’Une femme jalouse, et Henri Signoret, dont le petit théâtre de marionnettes, plus tard, donna des pièces de Maurice Bouchor et fit revivre les chefs-d’œuvre de Cervantès, d’Aristophane et de Shakespeare. J’appréciai beaucoup aussi Léon Doucet, le peintre, dont le vigoureux talent se prêtait aux portraits mondains ; et le délicieux Paul Guigou, poète de race, alors précepteur des enfants de Gyp ; un mal inexorable devait le faucher quelques années après. J’eus d’autres amis, qui crurent devoir m’abandonner un jour. L’idée très haute que je me faisais de l’amitié et de ses devoirs m’a infligé là une souffrance que j’estime imméritée. Je ne nommerai pas ces survivants ; c’est assez de les avoir regrettés. Un livre de souvenirs, s’il tire son mérite d’une absolue sincérité, est tenu à certaines réserves. Il y aura, dans ce que j’écris, des silences et des ombres, la pudeur des plaies trop intimes.
Ai-je dit que ma mère ne conservait plus que deux ou trois amitiés du passé ? Un bon hasard nous fit retrouver M. D…, ancien secrétaire de mon père, en Algérie, lorsqu’il y était jeune sous-officier, et qui occupait à présent une place importante dans l’Administration parlementaire. La fidélité du souvenir qu’il gardait à notre père, son accueil et celui de sa famille nous touchèrent beaucoup.
Il me présenta à Anatole France. Celui-ci, alors bibliothécaire au Sénat et critique littéraire au Temps, me vanta l’utilité des travaux de librairie et besognes diverses qui exercent l’esprit en assouplissant le style. Je me suis rappelé ses paroles plus tard quand, par la chronique et le conte, je fus conduit à faire bref, en cherchant toujours la vision directe et l’expression précise.
Je contai à Edmond de Goncourt, qui le répéta dans son Journal, le mot de France :
« — Oui, oui, Flaubert est parfait, et je n’ai pas manqué de le proclamer… mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des articles sur commande. Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque. »
Goncourt et Daudet, devant moi, donnèrent raison à Anatole France.
Avais-je renoncé à la pantomime ? Non, bien au contraire, car je voyais ce genre, dont j’avais été l’annonciateur, soudain sortir de sa léthargie. Mon idée, jadis prématurée, prenait corps et d’autres l’utilisaient. Arlequin, Colombine, Pierrot, Polichinelle allaient triompher dans les salons, les ateliers et au théâtre.
Jusqu’à présent, le soutien de la musique avait manqué à Pierrot assassin de sa femme. La musique est indispensable à la pantomime : outre qu’elle s’y marie excellemment, elle en nuance les émotions, elle en souligne l’expression, elle lui crée une atmosphère mystérieuse et plastique. D’une note, d’une phrase, elle sculpte, elle dessine : la musique est à la pantomime un vêtement collant et fluide, qui se reflète même sur le décor et atteint, par des prolongements invisibles, les plus ténus états d’âme du spectateur-auditeur.
J’eus la rare bonne fortune de trouver dans le compositeur Paul Vidal le plus compréhensif des collaborateurs, en même temps qu’un musicien du plus grand talent. La partition qu’il écrivit pour Pierrot assassin de sa femme est un bijou de précision rythmique et de sensitivité nerveuse : tout y est, le rêve, le bouffon, le saccadé, le tragique, le funèbre. Je revois nos répétitions, dans son cinquième de la rue des Martyrs. Il fallait secouer sa paresse ensommeillée, car il se couchait tard, et le faire lever. Enfin habillé, geste à geste et note à note, au piano, il cherchait, je mimais ; nous tâtonnions jusqu’à ce que la phrase musicale collât à la peau du rôle.
Le salon d’Alphonse Daudet eut la primeur de Pierrot assassin de sa femme sous cette forme définitive ; le peintre Montégut avait peint un décor. Cette soirée, en février 1887, eut un succès qu’Edmond de Goncourt, assistant à une répétition, prévit dans son Journal : « Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l’acteur, et la succession des figures d’expressions douloureuses, qu’il fait passer sur sa pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu’il donne d’une bouche terrorisée. Et sur cette pierrotade macabre, le jeune musicien Vidal a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose. »
De chez Daudet, notre petit drame se promène chez le peintre Garnier, chez Paul Eudel, chez Roger Ballu. Une page de l’Illustration a fixé ces visages successifs du Pierrot narquois, fourbe, cruel, ivrogne et meurtrier que j’incarnais avec une joie d’art intense et obsédée, si convaincu que, pour agrandir mon front sous le serre-tête, je me faisais échancrer au rasoir les cheveux sur le front et les tempes ; ce qui rendait fort laide la repousse et intriguait à bon droit ceux qui ne savaient pas la cause de cette défiguration.
Un voyage en Algérie interrompit ces exploits. Mon frère s’était engagé aux Spahis, ma mère et moi allions le revoir dans le pays où le nom de notre père vivait encore, ce pays où tenait toute mon enfance et dont le mirage me poursuivait d’un regret depuis que, en 1871, je l’avais quitté pour la geôle du Prytanée de La Flèche.
Après la statue de Fresnes-en-Woëvre, élevée au Meusien, une statue à Kouba, où notre père avait vécu enfant et étudié à l’École, allait commémorer l’Africain colonisateur, le soldat du désert.
Les mêmes artistes coopérèrent à cette statue : MM. Albert Lefeuvre et Lucien Leblanc. Elle était plus simple, mais aussi expressive : notre père s’y dressait seul sur le socle. La chute du voile fut émouvante, je vis des officiers pleurer. Des chasseurs d’Afrique, du 1er régiment, celui que notre père avait commandé comme colonel, formaient un des côtés du carré sur leurs petits chevaux blancs et gris. J’entends le « Garde à vous » trompetté dans l’air clair, avant les discours de notre parent et ami, M. Tirman, Gouverneur de l’Algérie. Je ressens, immobile derrière notre mère, un étouffement dans la nombreuse assistance d’honneur tassée sur ce petit espace, et l’appui que m’offraient, contre la poussée, les robustes épaules de ces vieux amis du passé, dans leurs nobles vêtements arabes, parfumés d’ambre et de tabac blond, Si Slimen ben Siam et son beau-fils Mohammed ben Siam. Au banquet qui suivit, Jean Aicard récita des vers.
Il me sembla que, malgré cet incurable sentiment de timidité et de gaucherie qui me dépaysait, aussitôt sorti de ma vie intérieure, je participai mieux à cette cérémonie qu’à celle de Fresnes. En effet, ce pays, où mon Père avait laissé un nom légendaire, était celui de mon enfance ; les visages, les arbres et jusqu’à la couleur de la mer et du ciel, tout m’y était familier.
Ne retrouvions-nous pas aussi, du côté de mon père, des cousins dévoués à son souvenir, les Bratschi, du côté de ma mère, Victor Mallarmé et sa famille ? Il était un des premiers avocats d’Alger, et un lettré des plus fins. Que de souvenirs ressuscités pour moi, dans ce décor merveilleux ! Je ne pus revoir sans émotion le champ de manœuvres et sa terre rouge, la plage de Mustapha, la Pointe-Pescade où le flot bat les roches semblables à d’énormes éponges pétrifiées, le jardin d’Essai avec ses allées de bambous et de dattiers enlacés de roses, avec le cri aigre des paons, et le petit café maure toujours somnolent sous un vieil arbre. Je retrouvais à la poussière le même goût d’épices et d’aromates ; aujourd’hui comme alors, on voyait aux portes d’Alger des arabes accroupis devant des petits tas d’oranges et, dans les rues marchandes, l’odeur de l’absinthe se mêlait à celle des cuirs et des tapis.
Je visitai la Kasbah, ses ruelles à moucharabiés, ses culs-de-sac, ses recoins voûtés, ses escaliers en dédale, pour un article destiné au Supplément littéraire du Figaro.
Chose singulière, je ne pouvais dire, de cette Algérie tant aimée, comme le Perdican de Musset : « J’avais laissé ici des océans et des forêts, je retrouve un brin d’herbe et une goutte d’eau. » Rien n’avait changé de ma vision d’enfant : elle demeurait adéquate au réel.
Littérairement, cet admirable pays me fut une révélation ; deux de mes romans allaient y emprunter leur cadre : Pascal Géfosse auquel je pensais déjà ; ensuite Amants ; et encore un livre descriptif écrit plus tard : Alger l’hiver, qu’édita avec de curieuses photographies Gervais Courtellemont.
Rentrer en France, dans ma morne existence, après ce flamboiement de lumière, me déchira. Nul paradis n’était plus selon mon cœur que ce sol aphrodisiaque où l’âme et les sens s’exaltent à la splendeur de vivre dans un perpétuel printemps ou un torride été.
Mais le joug que je m’étais imposé me tirait, par-delà la mer, vers ma geôle. Il fallut quitter le royaume d’Éden et retourner à mon double labeur de scribe et d’écrivain.
III
A cette époque remonte mon entrée à la Revue des Deux-Mondes, sous les auspices du général de Galliffet, avec qui nous étions restés en relations espacées. Encore dans sa verdeur d’héroïque cavalier, Parisien très répandu, il me témoigna de l’intérêt :
« Je ne puis, déclara-t-il, vous présenter chez M. et Mme Buloz comme littérateur ; vous n’êtes pas encore assez connu. Mais les valseurs manquent cet hiver dans leur salon, je vous amènerai comme valseur ! »
J’eus beau objecter que je ne dansais pas, que j’avais ce sport en horreur, qu’il valait mieux attendre que j’eusse acquis un peu plus de notoriété, Galliffet n’en voulut pas démordre. « Le tout, affirma-t-il, était d’entrer dans la place ; une fois là, je me débrouillerais ! » Et le lendemain, il vint me prendre, carillonna à toutes les portes sans que je l’entendisse, cassa des sonnettes, fit un vacarme de tous les diables et repartit en coup de vent. Quand, informé par le concierge, je me précipitai, morfondu et désolé, rue de l’Université, le général, sans même entendre d’explications, me poussa dans le salon au feu des lustres, comme un conscrit, et me désignant à la maîtresse de maison, de sa plus belle voix de commandement :
« Madame, je vous présente Monsieur Paul Margueritte, un danseur ! »
Je m’anéantis dans un plongeon de confusion, confusion qui s’accrut quand Galliffet, quelques minutes après, me colloqua à Albert Delpit :
« Ce garçon-là veut faire de la littérature ; Delpit, donnez-lui des conseils ! »
Mon visage trahit-il un involontaire désarroi ? Delpit s’écria, plaintif :
« Oh ! non ! non ! je vois bien qu’il n’a pas confiance en moi ! »
Il eut pourtant la galanterie de m’inviter une fois ou deux à déjeuner ; j’eus le plaisir d’y connaître Marcel Prévost, déjà remarqué pour son roman Le Scorpion, et j’entendis avec admiration Hérédia réciter les sonnets d’Antoine et de Cléopâtre. Delpit, à la fin, sauta au cou du poète et, les larmes aux yeux, s’écria :
« Nom de Dieu, que c’est beau, les beaux vers ! »
Je compris ce jour-là qu’il n’y avait pas de frontières littéraires et ne souhaitai plus qu’Albert Delpit, s’il se rebattait en duel, fût embroché.
Quant à la Revue des Deux-Mondes, qui devait me faire l’honneur d’une longue hospitalité, je n’y entrai que sensiblement plus tard, comme romancier cette fois ; et Mme Buloz voulut bien ne pas me tenir rigueur d’avoir, sous la contrainte du général de Galliffet, surpris sa religion. Danseur, plût à Dieu ! Que de places brillantes eussé-je obtenues, si Beaumarchais a dit vrai ! Danseur !… Je me suis souvent répété ce mot avec une plaisante amertume : mais quoi ! l’intention de Galliffet avait été excellente, et sa protection chevaleresque devait, en d’autres occasions, se montrer plus appropriée et plus efficace.
En août 1887, j’avais porté à Edmond de Goncourt le début de Pascal Géfosse que publiait La Lecture. Le roman marquait chez moi l’essai d’une troisième manière : après le réalisme de Tous Quatre, l’intimisme à la Georges Elliott de Jours d’Épreuve, Pascal Géfosse aspirait, sous l’influence certaine de Stendhal et aussi de Paul Bourget, à la psychologie.
Je m’y efforçais d’analyser le cœur et le cerveau d’un écrivain célèbre jeté dans une aventure sentimentale, qui se déroulait à travers l’Alger mauresque et les jardins enchantés de Mustapha-Supérieur. Pascal Géfosse laissait voir, avec le désenchantement d’un esprit blasé sur le succès, l’aridité donjuanesque d’un cœur desséché par l’égoïsme et l’examen minutieux de tous les mobiles humains qui nous poussent à agir.
Ce roman répondait aussi à un procédé de travail nouveau. Tous Quatre et Jours d’Épreuve avaient été écrits de jet, sans composition apparente et avec peu de ratures ; j’écrivis au contraire Pascal Géfosse ligne à ligne, influencé par les scrupules de Flaubert et de Léon Cladel, ces grands martyrs du style.
Daudet fit au sujet de ce roman des remarques justes que Goncourt nota : spécialement sur l’erreur des psychologues voulant décrire « non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu’ils pensaient », car « la pensée, quand elle n’est pas supérieure ou très originale, c’est embêtant, tandis qu’une action même médiocre se fait accepter et amuse par son mouvement ».
Il ajoutait avec finesse « que ces psychologues, bon gré mal gré, étaient plus faits pour les descriptions de l’existence que pour des phénomènes intérieurs ; que par leur éducation de l’heure présente, ils étaient capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l’âme ».
La meilleure critique d’Alphonse Daudet, sur mon livre, fut de constater que mon Pascal Géfosse, avec ses cheveux gris et sa prétendue expérience, avait un cœur trop jeune, un cœur d’homme de vingt-sept ans, comme moi ; aussi m’aborda-t-il le jour de l’apparition en me lançant dans une poignée de main : « Bonjour, Géfosse ! »
J’étais, avec ce livre, bien loin d’Émile Zola et de cet admirable Assommoir qui m’avait au premier jour soûlé comme un gros vin, mais soûlé à voir tourner le soleil et à tomber étourdi d’une ivresse que je cuverai pendant des années.
J’allais m’éloigner encore du chef du naturalisme, chef sans élèves, car Maupassant, Léon Hennique, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans, attestaient des talents trop différents pour être considérés autrement que comme des disciples d’affection et non d’école. Émile Zola publiait alors La Terre, roman épique, d’une crudité flamande, où les incongruités sonores du paysan Jésus-Christ faisaient scandale. Sans avoir, comme on devait me le faire judicieusement remarquer, le droit d’être prude après mon livre du début, je ressentais un sincère éloignement pour cet art ; et c’est pourquoi je pris part au manifeste des Cinq que publia le Figaro et que signèrent Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Gustave Guiches et moi.
J’en avais eu, ouï lecture, une impression hâtive ; plus réfléchi, peut-être eussé-je demandé à ce qu’on discutât certains termes de l’article, trop direct, trop violent, pas assez respectueux de l’immense effort d’un homme qui remplissait alors le monde de son nom et de ses livres, dont chacun était une bataille d’idées, et joignait au succès d’argent une victoire littéraire. Pressé par les circonstances, j’adhérai sans calculer la portée de mon acte. J’en eus conscience le lendemain, en lisant l’article — car ce qui est écrit a un autre caractère que ce qu’on entend — et en jugeant de l’effet produit. Il fut comparable à l’explosion d’une poudrière. Tous les journaux, et de tous les partis, tombèrent sur nous avec raison, nous reprochant une défection blâmable si nous étions les élèves de Zola, ridicule si, comme il l’affirma dans sa réponse, il nous ignorait. Chacun de nous se vit rappeler ses méfaits, Bonnetain Chariot s’amuse, Lucien Descaves son réalisme, moi le saphisme et les images à la Pétrone de Tous Quatre. D’autre part on se réjouissait de ce « lâchage » du naturalisme comme d’un signe de réaction propice et de dégoût tardif, mais justifié. « Quand le bateau sombre, écrivit avec une méchanceté drôle un journaliste, les rats déménagent ! »
Léon Cladel ne me cacha pas qu’il désapprouvait les allusions blessantes et le ton général du manifeste ; Daudet et Goncourt, qu’on suspectait à tort de complicité, et qui n’avaient rien su d’un secret bien gardé, jugèrent, le Journal de Goncourt en fait foi, notre article « mal fait, et s’attaquant trop outrageusement à la personne physique de l’auteur ».
Si, dans l’ardeur de ma foi littéraire et l’enivrement d’une lutte où nous étions justement éreintés, je ne perçus pas d’abord combien s’était engagée imprudemment ma responsabilité morale d’écrivain, je dois dire que j’ai, chaque jour davantage — car je ne parle ici que pour moi — regretté profondément une attaque qu’aujourd’hui je déclare à nouveau coupable et fâcheuse. Ma conscience en a porté longtemps le remords, je n’ai pu m’en décharger auprès d’Émile Zola que des années plus tard, lorsque, dans son beau livre La Débâcle, il dépeignit les charges héroïques de notre père. Je lui écrivis alors, avec mes remerciements, des excuses auxquelles il répondit avec une mâle simplicité qui l’honore grandement.
Au lendemain du manifeste des Cinq, je dînais chez Paul Bonnetain, que j’avais rencontré déjà, mais à qui je n’avais, je crois, jamais parlé. Et comme tout s’oublie, il ne fut bientôt plus question de notre méfait, quand les journaux de province, puis ceux de l’étranger eurent apporté les derniers échos de ce grand tapage. Émile Zola ne s’en porta pas plus mal, et l’eau coula sous les ponts.
Je n’avais pu, si cantonné que je fusse dans ma vie littéraire, ignorer les grands évènements de cette année : l’importance prise par le général Boulanger et la démission de Jules Grévy ainsi que l’affreux incendie de l’Opéra-Comique. Le Théâtre Libre d’Antoine, au début de sa triomphante carrière, avait donné, au Passage de l’Élysée des Beaux-Arts, Jacques Damour d’Hennique, Sœur Philomène, adaptée par A. Byl et J. Vidal, l’Évasion, de Villiers de l’Isle-Adam. Maupassant, dont le robuste talent, affirmé dans la « Boule de Suif » des Soirées de Médan, s’élargissait de plus en plus, publiait Mont-Oriol ; et les lettrés admirèrent, après Nell Horn, Le Bilatéral de J.-H. Rosny. L’année suivante vit s’amplifier la crise du Boulangisme, le duel Boulanger-Floquet, et les travaux de l’Exposition de 1889 traversés de grèves. Le Journal des Goncourt et l’Immortel de Daudet créaient des discussions passionnées. Je revois au Théâtre Libre, installé alors Boulevard Montparnasse, La Puissance des Ténèbres, le tragique de Mévisto, l’impressionnante silhouette d’Antoine dans le vieil Akim, vidangeur philosophe : « Ce Tolstoï, disait Daudet, est étonnant : il a mis le bon Dieu dans la m…! »
Mon goût passionné pour la pantomime m’inspirait un nouveau scénario : ce fut, en collaboration avec Fernand Beissier, Colombine pardonnée, que Paul Vidal enveloppa d’une musique délicieuse. Pierrot cocu et abandonné, le retour de l’infidèle, une scène de reproche, puis de séduction, un pardon arraché à la faiblesse des sens, enfin un sursaut de fureur jalouse ruant Pierrot sur un couteau fascinateur avec lequel il frappe Colombine, tel était le thème.
Où trouver une Colombine ? Vidal s’adressait à Peppa Invernizzi, danseuse à l’Opéra, dont le jeu impeccable fut plus décent que je n’aurais souhaité pour le rôle. Elle repoussa l’idée du tutu et de la jupe de gaze qui eussent fait de Colombine une légère libellule, et préféra se déguiser en soubrette de la comédie italienne. Nous répétions dans le petit hôtel qu’elle habitait ; une pomme de terre figurait le pain où est fiché le couteau. Dans la scène d’amour, Peppa Invernizzi avait découvert cet effet de laisser crouler ses cheveux qui étaient fort longs et ondés.
Nous donnâmes Colombine pardonnée chez Daudet. Edmond de Goncourt en commente ainsi la répétition dans son Journal :
« … Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jeu mêlé de danse, une valse a l’effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse les bras derrière le dos, d’une volupté charmante.
« La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de jouer sans blanc, le plâtrage tuant, sous sa couverte, tous les jeux délicats et subtils d’une physionomie. Et avec Daudet, nous disons qu’il faudrait renouveler la pantomime, jeter à bas tous les gestes rondouillards, tous les gestes qui racontent, et ne garder que les gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait les grandes lignes de sa pantomime, et nous parlions d’une pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l’impression. »
Quelques jours auparavant, j’avais joué Pierrot assassin de sa femme chez Antoine, au Théâtre Montparnasse. Le spectacle comportait une pièce fort noire de Descaves et Bonnetain, et deux tableaux non moins lugubres de Guiches et Lavedan.
Antoine faisait dans ma pantomime le rôle épisodique du croque-mort :
« A dater de cette représentation, m’avait-il affirmé, votre destin va changer du tout au tout ! Vous ne soupçonnez pas à quel point il va changer ! »
Je me rappelle le mouvement de la salle quand, tous deux titubant d’ivresse et lui me soutenant, nous surgissions, la porte poussée d’un coup de poing, sous un rayon de lune blafard. Paul Vidal, comme d’habitude, accompagnait au piano. Antoine avait bien fait les choses : le portrait de Colombine s’animait grâce à un éclairage au magnésium, et l’incendie final jaillissait en longues flammes des portes et des fenêtres.
Paul Bonnetain avait convié ses camarades, ses interprètes et quelques artistes à souper, après la représentation, dans son atelier. Il y avait là Jules Chéret, alors dans la célébrité de son lumineux talent, cet art des affiches aguichantes et pétries d’un goût qui semblait un souvenir de Watteau et de Fragonard. Il me conseilla de renoncer au costume de neige et d’endosser l’habit noir à basques de clown anglais, comme l’avaient fait les incomparables Hanlon-Lee ; la pantomime y prendrait un modernisme plus aigu. Mais les lignes déhanchées de la silhouette, le brisement des attitudes qui en résultaient, ne cadraient pas avec ma conception du Pierrot statue sous la draperie, du Pierrot aux poses classiques qui, dans le flottement des plis, font survivre un peu de l’harmonie grecque : ce que vit tout de suite Jules Lemaître, écrivant, paradoxal, à propos de Colombine pardonnée, qu’il verrait fort bien une Orestie mimée par des Pierrots tragiques à mon image.
La nuit s’écoula en causeries et en verres de punch, jusqu’à l’apparition des journaux. Nous en fîmes tout haut la lecture et nos visages pâlis par l’insomnie s’allongèrent. Je doute que jamais représentation d’avant-garde au Théâtre Libre ait bénéficié de pareil éreintement. Les dénouements macabres des trois pièces égayaient la verve des critiques et des soireux ; on affirmait que le voisinage du cimetière avait inspiré ce spectacle de macchabées ; on criait au sadisme et à l’horreur.
Pittoresques souvenirs, dont m’est resté le gentil envoi, le lendemain, par Henri Lavedan, d’un portrait de Deburau en blanc sarrau, clignant de l’œil et tenant en main une bouteille. Somme toute, je ne pouvais me plaindre ; ceux même qu’effarait le sujet de Pierrot assassin de sa femme rendaient justice au mime, Francisque Sarcey en tête, que Paul Vidal et moi allâmes remercier. Son accueil fut, comme ses feuilletons du Temps, d’une bonhomie à la fois grosse et fine.
Et malgré la belle prédiction d’Antoine, rien ne fut changé dans ma vie.
Pourtant allait s’ouvrir un coin d’horizon. L’honneur en revint aux frères Larcher, le critique dramatique et l’acteur qui, avec Raoul de Najac, Fernand Beissier et moi, fondèrent le Cercle Funambulesque, dont Paul Hugounet, l’auteur de Mimes et Pierrots, se fit l’historiographe. On groupa des noms et des sympathies. Il s’agissait de rénover la pantomime, de jouer des parades du Théâtre de la Foire et des scènes de la Comédie Italienne, tout en lançant des pièces nouvelles.
Dans la salle du Pardès, entre un prologue de Jacques Normand et une pantomime où Saint-Germain se montra le plus nuancé des Pierrots, nous jouâmes, Invernizzi et moi, Colombine pardonnée. Ces manifestations curieuses ne devaient pas dépasser l’enceinte de salles d’aventure et l’éclat des rampes d’un soir. Elles firent pourtant valoir le souple talent de Félicia Mallet qui devait se révéler bientôt inoubliable, dans l’Enfant Prodigue. Par déférence, nous avions décidé Paul Legrand à figurer dans le prologue. Il me complimenta de sa rauque voix cocasse : « Shakespeare ! C’est du Shakespeare ! »
Et les jours à nouveau coulèrent…
Ces vacances-là furent marquées par une nouvelle étape. Ma mère n’habitait plus Sèvres, mais une petite maison du Bas-Samois, proche la Seine, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Je logeais avec les miens dans une auberge, au haut du village. Ce retour à la forêt qui avait été la complice de mes grands rêves d’adolescence, ce retour à la rivière où s’était mirée notre barque de comédiens-enfants, était pour moi quelque chose d’émouvant. Les forêts plus que la mer et la montagne, me fascinent ; je suis en communion immédiate avec leur sortilège puissant, leur mystère touffu, leur aphrodisie exhalée de la fermentation des sous-bois ou traduite par le raidissement des branches et l’entaille crevassée des troncs moussus.
Cette forêt, entre toutes, pour moi, était Fée. Que j’en suivisse les allées vertes ou les plaines de bruyères roses, que j’en foulasse les clairières ramifiées de fougères ou les tapis roux étoilés de girolles et de ces ceps vénéneux qui se décomposent comme le masque de Méduse dès qu’on les touche, elle m’envoûtait de son charme auguste et de son silence pesant, de ses eaux rares, de ses oiseaux muets et de la lente fuite, au loin, d’une biche sous la feuillée.
Un malheur nous attrista. Nous devions avoir à dîner chez ma mère Odilon Redon, le peintre et quelques amis ; en leur honneur, la vieille Julie confectionnerait un de ces « Couscous » dont elle avait le secret. Redon vint s’excuser sur ce que, son ami Émile Hennequin le visitant, il se devait à son hôte. Nous priâmes naturellement Émile Hennequin à dîner aussi : il accepta et eut, dans l’après-midi, l’imprudence de se baigner en Seine. Une congestion cérébrale le foudroya. Aucun soin ne put le ranimer. Émile Hennequin avait déjà marqué sa place par deux livres de valeur : La critique scientifique et les Écrivains francisés ; un bel avenir l’attendait. Tout cela fut anéanti en quelques secondes.
Mon frère était arrivé du matin en congé. Je le vois en spahi, escortant à pied, comme en corvée militaire, la charrette qui ramenait le pauvre corps au petit hospice du Haut-Samois. La jeunesse d’Hennequin, les affections qu’il laissait derrière lui, l’arrivée d’amis consternés, son visage de plâtre pris par le sculpteur Reymond, les regrets d’une catastrophe aussi lamentable nous saturèrent d’horreur.
Le lendemain, par une erreur macabre, c’est ma noyade en Seine qu’avait annoncée le Figaro, si bien que je dus rectifier en hâte et rassurer mes parents et mes amis. Superstitieux, j’aurais vu là un présage, car la « phobie » de l’eau que j’avais auparavant ne m’a jamais quitté depuis : j’y sens un élément traître et la mort embusquée ; une promenade sur un fleuve, un revers de berge, le plat bord d’un canal m’inspirent une angoisse dont je ne suis pas maître.
Ai-je vu cette année Réjane dans Germinie Lacerteux à l’Odéon ? Je ne crois pas. Pas davantage La Patrie en danger des Goncourt, jouée par Antoine. Je subissais une grande dépression. La lassitude de ma vie intime et de mon métier au Ministère atteignait son paroxysme. Ayant obtenu, par la bienveillance d’Henry Roujon, un congé d’un an pour soigner ma santé très menacée, j’allai passer l’hiver à Alger. Il me semblait que sur cette terre chaleureuse, fuyant les neiges, le gel, la boue noire et ma propre tristesse, je reprendrais force et courage, comme Antée.