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Le printemps tourmenté

QUATRIÈME PARTIE LA MONTÉE

Reading edition

I

Un coup d’audace que ce départ : je me jetais dans l’inconnu, sans ressources que de faibles mensualités et l’espoir chanceux de placer mes livres dans les revues.

Mme Juliette Adam venait d’accueillir Jours d’Épreuve. La Nouvelle Revue, depuis les succès de Loti, prenait une valeur littéraire sans conteste, très supérieure aux prix modestes qu’elle pouvait accorder à un débutant. Je fus invité à l’Abbaye de Gif, pour un déjeuner champêtre. Pauvre moi ! Bien qu’assis proche d’Hugues Le Roux, affable, me voici aussi empêtré, avec mon long corps et ma tête de loup en brosse, que naguère dans les salons de La Revue des Deux-Mondes, tant étaient grandes mon insociabilité, l’impuissance de m’assouplir aux propos décousus et aimables. Véritable infirmité psychique ; elle m’a permis très peu d’amis, et encore moins de relations !…

J’ignorais — et à quoi m’eussent-ils servi puisque j’étais inapte à les suivre — les préceptes que Stendhal se donne à lui-même : plaire à une société choisie, à tout le moins, ne déplaire à personne ; mais pour cela, que de peines, que d’esprit, que de courbettes !… On dut me juger un sauvage, et de fait, j’en avais bien l’air.

L’hiver d’Alger, que je passai en grande partie seul, me sembla délicieux d’indépendance reconquise. Le travail m’y fut facile ; j’écrivis Amants, une histoire de passion, de maladie et de mort, de sentiments exaltés par l’ardeur du climat et la beauté des décors. La Lecture le publia, puis La Nouvelle Revue. Mon excellent éditeur, Georges Decaux, passait à Ernest Kolb sa librairie, et celui-ci me continuait son concours.

Cet hiver d’Alger, quel enivrement, après les sept années de geôle administrative, geôle douce, mais geôle tout de même ! Quelle volupté de sentir couler en moi la flamme du soleil comme un vin généreux, quel plaisir à retrouver mes plus belles sensations d’enfance !

Sans doute allai-je, en pieux pèlerinage, revoir la maison blanche et le jardin paradisiaque de mes rêves de petit garçon ! Sans doute revis-je avec attendrissement l’arbre aux nèfles, le pavillon du grand-père, la noria craquetante ? Eh bien ! non, une gêne m’en empêcha : la crainte d’y éprouver, sinon une désillusion, du moins un regret trop vif. C’était le passé : quelque chose de radieux et d’évanoui.

Je visitai du moins, sur la colline rouge, le cimetière où notre père reposait, sous un humble monument, et je compris mieux devant les cyprès grandis et la pierre usée, quel espace d’années, quelles transformations de la vie me séparaient du jour où, garçonnet en deuil, j’avais suivi son cercueil.

J’occupais deux minuscules chambres meublées dans une maison mi-bourgeoise, mi-ouvrière, à l’Agha. Des balcons de bois couraient le long de la cour intérieure, des linges pauvres y séchaient, des chattes en folie s’y livraient des combats de clowns ; et les jours de pluie une terrible odeur de vidange s’élevait des tuyaux engorgés.

N’importe, là et dans un petit cabaret d’étudiants où je prenais mes repas, je savourais toute ma liberté. Vivre, lire, penser à ma guise, quelle délivrance !

D’un café maure voisin, le caouëdji, d’une langueur pâle et un œillet à l’oreille, m’apportait de minuscules tasses en forme d’œuf remplies du café clair à la surface et boueux dans le fond. Tout l’arome algérien tenait dans cette eau noire et filtrait des vêtements du Maure fumant son éternelle cigarette. Rien qu’en fermant les yeux, j’imagine respirer encore l’odeur des grandes claies où, à même la rue, le tabac doré sèche, et la senteur du café torréfié, au seuil des échoppes de Mzabites, avec une fragrance d’épices, d’orange, de musc ; et encore les parfums musqués des faux poivriers et le relent âcre de la poussière blanche des routes.

Ce sont aussi des galopades à cheval avec mon confrère Jules Hoche, l’auteur du Vice sentimental, au long des sables de la mer ou vers les rochers de la Pointe-Pescade. Dans l’écurie du mercanti qui nous louait ces chevaux, aux barreaux d’une cage pour oiseau, un ouistiti grimaçait ; sa tête n’était guère plus grosse qu’une petite mandarine, son corps eût tenu dans ma poche. Rien de troublant comme cette bestiole, qui tenait de l’homunculus de Faust : je n’ai jamais oublié ce regard méfiant, ce rictus aigre d’enfant épileptique, ces gestes où se démenaient, en un raccourci d’instincts passionnés, la parodie de l’animalité humaine.

Je me rappelle, avec le curieux de la vie qu’était Jules Hoche, des explorations dans la Kasbah et son dédale de ruelles en coupe-gorge, à la recherche de quelque Fatma voilée ; la Kasbah, avec ses Ouled-Naïli drapées d’oripeaux vifs, semblables, sous leurs pièces d’or en collier et en bandeau, à des idoles barbares ; la Kasbah avec ses mauresques dont l’ombre, au seuil d’un caveau éclairé à ras par une bougie, se découpe fantastique sur le mur. Et puis, dans la rue des gros numéros, remplie de matelots et de zouaves, bourdonnante de sons de guitare et de chuchotements obscènes, des prostituées de toutes les races, négresses crépues, Italiennes empâtées, Espagnoles qui, jambées de hauts bas rouges, dansent nues sur des tables, dans la fumée, au cliquetis des castagnettes.

Je revois encore des Aïssaouas convulsionnaires multipliant leurs prosternements agenouillés, leur balancement de bête, jusqu’à ce que, l’extase obtenue, ils puissent sans souffrir mâcher du verre, avaler des scorpions et se percer les bras avec des tiges de fer.

Je revis avec grand plaisir mon ami Ch. de G…, esprit très ouvert, lettré délicat, grand musicien. Toujours à l’affût de la nouveauté, il se proposa d’offrir une de mes pantomimes à la société d’Alger. Dans l’atelier du peintre D… furent montés une scène et un décor dont un magistrat-artiste colla les papiers : j’y jouai Colombine pardonnée avec pour partenaire une petite danseuse du théâtre, dévêtue dans le maillot, le tutu et la jupe de gaze à la Willette. C’était bien le costume rêvé pour des pantomimes que je ne jouerais jamais. Rien ne vient à point dans la vie ou se présente trop tard. Je ne sais si le public algérois goûta Pierrot, sans doute pensa-t-il : « Ce n’est que ça ? »

Ch. de G… me montra, dans une tournée des Grands-Ducs, des danseuses malagaises et la belle Fatma, hétaïre mauresque. Cette Fatma faisait des mots, parfois détestables. En voici un : Quand on lui présenta Coppée… elle savait bien : Coppée, le grand poète… Elle s’écria :

« Coupé ! Coupé ? Mais alors, c’est un Juif ?… »

Un ami de Ch. de G…, Jules Maillet, depuis membre de la Cour de cassation et qui avait requis dans l’affaire Chambige, voulut bien me documenter pour un article que Bonnetain me demandait au Figaro. Les jurés qui s’étaient montrés si durs présentaient requête au Président de la République, afin que Chambige fût envoyé à Nouméa ou ailleurs, et « cessât de souiller le sol de l’Algérie ».

Écœuré de cet inepte rigorisme, j’écrivis un article où, exposant que Chambige subissait dignement, courageusement sa peine, il convenait de respecter son malheur et de ne pas aggraver son expiation. Chambige connut mon intervention ; venue d’un homme qui ne le connaissait pas, elle l’émut ; et ce fut le point de départ, après des années, d’une réciproque amitié. J’ignore tout du drame où il faillit mourir deux fois, d’abord quand la balle du suicide l’épargna, frôlant d’un millimètre la carotide, ensuite quand la vindicte publique réclama sa tête ; je sais seulement que, après des débats passionnés où la querelle religieuse, l’esprit de caste, les rivalités de parti, les animosités de province jouèrent un rôle analogue à celui de l’Affaire Dreyfus, Chambige, son temps de « la Maison des Morts » achevé, se fit, sous le pseudonyme de Marcel Lami, admirer par de beaux livres comme La Débandade, et, après sa mort, tels que Grand-Paul et aussi par des impressions de Portugal et de Roussillon. Marcel Lami, qui portait sur ses traits meurtris le ravage d’un destin foudroyé, devait, s’il ne désarma pas des haines dont quelques-unes avaient une raison d’être, mériter du moins le respect pour sa vie probe d’écrivain : les Lettres ont perdu en lui un être à part.

Bien des années après le drame, Chambige et Jules Maillet se rencontrèrent, un jour de réception, chez moi. Seconde pénible ! L’étrange est que ces deux êtres qui s’étaient affrontés, dans un assaut inégal où le Procureur réclamait la tête de l’inculpé, ces deux êtres qui avaient de si terribles raisons pour ne s’oublier jamais, ne se reconnurent pas.

Je fis à Alger la connaissance de Jules Tellier, dont les proses cadencées, les vers âpres et doux devaient prendre une si funèbre beauté, dans le livre posthume que la piété de ses amis publia. Le poète Raymond de la Tailhède l’accompagnait. Jules Tellier portait déjà, sous ses paupières creuses, le signe avertisseur. Ses conversations, ses idées se tournaient fréquemment vers la mort, qui lui inspira un de ses plus beaux poèmes, et à laquelle il comptait consacrer son prochain livre. Il parlait avec une éloquence prenante, et semblait hanté d’un songe intérieur.

J’ai pensé par la suite aux affinités qui le rapprochaient de Paul Guigou, tous deux écrivains de race, tous deux morts jeunes. Mais Guigou avait dans son clair regard un reflet de clair de lune, tandis que Jules Tellier paraissait né sous l’influence d’un astre noir.

De retour à Paris, j’appris avec peine sa mort. Il s’était éteint obscurément, dans un hôpital à Toulon. Je lui consacrai une page émue et, certes, insuffisante, dans le Parti National où je lui succédai, soutenu par la bienveillance de Sarcey, qui avait favorablement parlé de mes Pierrots et de mes romans.

De cette série de petits articles, payés vingt-cinq francs chaque, datent mes débuts dans le journalisme littéraire, ce que je puis appeler l’envers de ma vie d’écrivain : envers laborieux, puisque à côté de mes romans, plus de vingt volumes d’articles enfouis ici et là constituent mon œuvre souterraine.

Je goûtai le petit plaisir, très vif, de voir ma pensée jeter un feu éphémère ; car l’article de journal ne dure qu’un jour, et le papier humide d’encre grasse parcouru par des yeux impatients, n’est plus le lendemain qu’une loque pour la poubelle.

II

L’Exposition battait alors son plein : un tumulte énorme, des ruées de foule, les grincements des wagonnets Decauville, la Babel des langues, des visages, des restaurants, des denrées alimentaires, avec deux curiosités exotiques, le théâtre Annamite et les danses Javanaises.

Les Annamites ! Sur une estrade décorée de drapeaux et de parasols, au déchirant cri des flûtes, aux brusques coups de grosse caisse, des acteurs en vêtements diaprés, chaussés de feutre courbe, le masque blanc, ou rouge, ou zébré de bleu, miaulaient, feulaient, râlaient de haine ou d’amour, en roulant des yeux de chats sauvages. Toute différente, la danse des quatre petites idoles javanaises ! Casquées de bandeaux de cuivre, elles haussaient, avec une gravité religieuse, leurs bras menus, tordaient leurs poignets, déplaçaient la poitrine en un rythme sibyllin, qu’enveloppait une musique languide et cristalline, palpitante comme un cœur en peine.

Comment n’eussé-je pas ressenti la poésie de ces spectacles lointains et sans âge ? Les danses espagnoles saisissaient aussi l’imagination : elles bondissaient, au son des castagnettes, souples et légères comme l’expression du désir et du plaisir. Quelle vitalité amoureuse, tandis que les guitares égrènent leurs petites plaintes vibrantes, dans ces redressements de buste, ces cambrements de reins, ces envolées de jambes, cette grâce qui bondit, s’envole et retombe au frappement des mains, au martèlement des pieds, à la clameur des ollé !

Je me rappelle l’enthousiasme qu’en éprouvait un de mes nouveaux amis, Antonin Caillens, lettré hispanisant comme mon autre ami, Léo Rouanet, qui fonda la revue Le Passant et traduisit les savoureux chants populaires de l’Espagne.

Ce fut surtout le souvenir de ses danses que l’Exposition me laissa. Autant un charme lascif émanait de la Maccarona ou de la Soledad, autant chez les danseuses Druses frémissait le ténébreux mystère de l’instinct. Danse monotone, où le ventre et la croupe ondulent, bombent et tanguent en un spasme obsédant, morne comme la fatalité qui asservit les bêtes en rut.

Cette Foire du monde, ce bruit, tout l’insolite, tout le pittoresque de ces jours où Paris hébergea le reste de la terre, me furent une puissante distraction. Dans mon existence sans air, c’était le coup de vent d’un cyclone.

Mais mon cerveau avait reçu auparavant d’autres impressions bien plus durables. Une grande lumière s’était levée du côté du Nord : la révélation du roman russe et aussi celle du théâtre Scandinave. Le drame d’Ibsen était celui d’âmes doctrinaires, congelées et ardentes. Dostoïewsky, avec Crime et Châtiment, nous enseignait, avec la faiblesse du vouloir humain, la pitié pour les criminels et les prostituées, l’amour fraternel de la misère humaine. Tolstoï, génial, large comme un fleuve, roulait à travers Anna Karénine et La Guerre et la Paix, toute l’humanité avec ses aspirations déçues, sa grandeur et ses déchéances, ses besoins d’intrigue, son féroce égoïsme, sa noblesse aussi. Après Dickens, dont je n’avais guère compris que vers trente-cinq ans la verve satirique et la vérité grossissante, Tolstoï m’enseignait les valeurs spirituelles et morales de la vie. Que de saisissantes figures de femmes, Anna Karénine et sa douceur inquiète, Natacha, l’aventureuse ; et Wronsky, et le Prince André, et Pierre et Lévine ! Ce n’était plus l’intérêt d’une histoire détachée, mais d’un pays, d’un peuple, d’une société que l’on voyait évoluer dans ces romans complexes et inépuisables, féconds comme la nature elle-même. L’influence de Tolstoï fut sur moi considérable.

Malgré la beauté poignante d’un livre comme Résurrection, je ne recommanderai à personne Tolstoï le Pur, Tolstoï l’Évangéliste, comme directeur de conscience. Mais quel incomparable maître des vérités concrètes, quel voyant averti de la vie quotidienne, quel psychologue profond, sûr, infaillible !

Jours d’Épreuve avait paru en librairie : Jules Lemaître l’avait cité en des termes élogieux. Après Ch. Le Goffic, G. Pellissier, de son côté, me désignait au public. La critique littéraire avait encore, dans ce temps-là, un certain nombre de représentants qualifiés. Je prenais conscience de mes moyens, et malgré les doutes et la méfiance de moi-même, qui m’ont toujours mis au supplice, sous une forme tangible enfin mon avenir littéraire, si tâtonnant et si incertain d’abord, prenait forme.

J’habitais alors rue Vauquelin, au bout de la rue Gay-Lussac ; ma mère occupait un appartement dans la même maison. Mes filles grandissaient, et ce m’était une grande douceur de les voir fleurir et devenir de petites femmes. Je passai l’été à Samois : j’y retrouvai avec bonheur Élémir Bourges, qui habitait l’ancien presbytère, une vieille maison curieuse avec ses recoins et son petit jardin. Que de bonnes et belles causeries, que de salubres promenades en forêt ! Il écrivait alors son magnifique livre : Les Oiseaux s’envolent et les Fleurs tombent.

La fin de l’année fut marquée par l’apparition de l’influenza et je retournai en Algérie passer l’hiver. Ma mère nous accompagnait. Nous occupions le second étage d’une villa à l’Agha, d’où l’on découvrait un vaste panorama de mer. Bien que très souffrant, j’écrivis La Force des choses que les Débats, malgré une recommandation de Paul Bourget, et la Revue des Deux-Mondes refusèrent ; Ferdinand Brunetière, qui n’était alors que le secrétaire de la Revue, voulut bien me dire qu’il y avait eu maldonne, hasard fâcheux et non exclusion raisonnée, et il me commanda un roman. Melchior de Vogüé s’y était employé aussi : La Force des choses me conquit des lecteurs et des sympathies. Ce livre triste avait, trouva-t-on, une émotion sereine : ce renouvellement de l’être qui ne peut rester fidèle à sa douleur, en qui le temps fait reverdir les ruines, et qui, fatalement s’en va, malgré sa fidélité au souvenir, vers un autre amour, avait pour épigraphe le « Tout s’écoule » d’Héraclite. Comme dans Amants, le sentiment de la mort y joue un rôle profond. C’est que j’étais alors obsédé par l’idée noire, doutant que ma santé, abîmée par plusieurs bronchites et suppliciée par l’asthme, se rétablît jamais !

Le climat algérien, qui aidait sourdement à ma guérison, donnait à mes préoccupations d’alors un morne éclat ; la vie, avec une splendeur qui me semblait ironique, rayonnait dans le ciel bleu et chaud, dans ces végétations riches et éternellement vertes. L’idée que je pouvais mourir bientôt empruntait à ce triomphe de la nature une mélancolie indicible jointe à une acceptation courageuse du destin. C’est cela sans doute qui a donné à La Force des Choses cet accent particulier.

J’écrivis aussi Alger l’hiver où rues d’Alger et paysages de la banlieue trouvèrent dans les photographies de Gervais Courtellemont une expression parfaite, de la magie du décor.

Un dernier lien m’attachait au Ministère : mon nom figurait encore sur les listes du personnel. Mal m’en prit. Un article au Parti National sur le Prytanée de la Flèche irrita M. de Freycinet, alors ministre de la guerre. On parlait de créer un second Prytanée. « — Ah ! de grâce, assez d’un ! » protestais-je, rappelant les imperfections d’une éducation dont j’avais tant souffert. M. de Freycinet, apprenant ma qualité de fonctionnaire, parla d’exiger de son collègue de l’instruction publique ma révocation. Henri Roujon sauva la face en m’envoyant un blâme officiel, que son amitié sut atténuer. Peu après, je faillis provoquer de nouvelles foudres ministérielles en m’associant à la pétition de nombreux confrères, en faveur de Lucien Descaves, poursuivi pour Sous-Off, comme s’il avait réellement outragé l’armée et les mœurs.

Heureusement, j’avais conquis ma liberté. Je donnai ma démission. On ne me revit plus rue de Bellechasse. Adieu, dernier petit bureau que j’occupais, empuanti par les W. C. voisins et torréfié par la chaleur démoniaque des bûches que le garçon de bureau entassait, comme pour un brasier de funérailles hindoues ! Adieu, escaliers tristes, couloirs fades ! Adieu, paperasses, imprimés, gomme, grattoir, encrier de copiste ! Adieu, inoffensifs camarades dont la manie avait parfois amusé et le plus souvent exaspéré mes heures de bureau ! Pardonnez-moi si cet adieu semble supposer quelque ingratitude. Car enfin, le Ministère, c’était le maigre gagne-pain assuré, et mon labeur ingrat aurait pu y être plus pénible !

Ce fut l’abri : j’y pus respirer, attendre, mûrir mes forces.

Mais quoi, me voici libre ! Je sors des années vagues, des obscurs débuts. J’aurai encore bien des jours difficiles, bien des heures d’angoisse ; mais la chaîne est rompue : je puis, tantôt bien, tantôt mal, — qu’importe ? — vivre enfin de ma plume.

Une obligeante recommandation du Comte Primoli me fait agréer par Arthur Meyer au Gaulois, pour des chroniques d’abord, des contes ensuite. Henry Simond m’offre de collaborer à l’Écho de Paris, alors tout littéraire, tout audacieux et admirablement lancé par des écrivains tels que Théodore de Banville, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Marcel Schwob, combien d’autres ! l’Écho de Paris où, entré seul en 1890, j’écrirai encore avec mon frère, dix ans après ; l’Écho de Paris où j’ai publié tant individuellement que sous notre double signature plus de trois cents contes ; l’Écho de Paris où devait commencer plus tard notre série d’articles féministes et le début de notre campagne du divorce, l’Écho de Paris auquel je resterai toujours reconnaissant de son libéralisme et de son urbanité constante.

Le conte fut pour moi un renouvellement : faire tenir en deux cents ou deux cent cinquante lignes un petit drame de vie, un rien d’action avec les nuances du caractère, les raccourcis du paysage, varier ses sujets du plaisant au grave, et du grave au tragique, c’était pour moi l’apprentissage d’un art sommaire et intense. Étude excellente en soi, qui brise les formes convenues et force l’esprit à une perpétuelle ingéniosité. Je devais y commencer la série des Poum, histoire d’un petit garçon, continuée par la suite avec mon frère. Bien des images de mon enfance et bien des sensations puériles y revivent.

Je passai en Corse l’hiver de 1891 : désir de nouveau et de changement, espoir d’y trouver, avec autant de soleil, un climat plus vif et moins engourdissant que celui d’Alger. Cet hiver me réussit mal ; j’y eus presque constamment la fièvre accompagnée de bronchite et de rhumatismes, ce qui m’empêcha de jouir de la beauté de cette île. A peine si quelques promenades aux portes d’Ajaccio me révélèrent l’aspect pittoresque de la côte, la verdure parfumée de la montagne, la radieuse eau bleue du port. Je visitai comme il convient la maison de Napoléon et les tableaux napoléoniens du Musée.

Rentré à Paris, j’écrivis Sur le Retour, un petit roman destiné à la Revue Illustrée que dirigeaient René Baschet et Henri Lavedan. Un brave colonel de cuirassiers, la cinquantaine venue, s’éprend d’une très jeune fille qui ne l’aime pas. Dans ce temps-là, l’amoureux de cinquante ans, le séducteur à cheveux gris n’était pas encore de mode. Le colonel de Francœur en fait une maladie et se console, tristement, de ce coup de soleil tardif où sa raison a failli sombrer.

Des propositions avantageuses me venaient aussi de la part de Mme Raymond de Broutelles, directrice de La Mode Pratique. Il fallait écrire dans cette revue un roman que tout le monde pût lire. La librairie Hachette le publierait ensuite en volume de grand format illustré. C’était ma première « affaire » brillante : elle se traduisit par l’ivresse d’acheter quelques vieux tapis d’Orient, dépense somptuaire, des tapis d’Orient aux couleurs de jardins et de couchers de soleil, et qui à eux seuls meublaient les pièces médiocres dont ils représentaient la plus éclatante parure. Ma Grande eut quelque succès. Cette histoire intime, ce drame de la jalousie d’une sœur aînée contre la jeune femme que son frère épouse se déroule sur les bords de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, dans les décors de Valvins et du Bas-Samois. J’écrivis ce livre d’un jet malgré les soucis, plus graves alors que jamais, de ma vie et de ma santé, abrité par la petite maison que ma mère occupait, maintenant, dans le Haut-Samois.

J’avais à la campagne refait une amitié, celle d’Armand Point, le peintre, que j’avais connu en Algérie, esprit affiné, curieux d’art et passionné pour la belle peinture, orfèvre et ciseleur comme Cellini. D’abord notre voisin à Samois, il allait émigrer à Marlotte et y construire les fourneaux de Haute-Claire, où, avec quelques artistes et ouvriers, ses élèves, il devait créer des coffrets, des bijoux, des émaux merveilleux. Sa vie de peintre devait y trouver aussi son développement complet, soit dans ces études, inspirées des Primitifs, où il retrouva le secret de la peinture à l’œuf, soit dans ces toiles que dorent des chairs nues, pétries en une pâte lumineuse et qui font penser aux splendeurs du Titien et du Tintoret.

Le général Boulanger mourut cette année-là. Et son coup de pistolet sembla un écho faible et attardé, misérable et vain du prodigieux tapage des acclamations qui, naguère, retentissaient autour de son nom d’ambitieux romanesque et de prétendant vulgaire.

Événement de presse, Jules Huret publia sa curieuse enquête sur l’« Évolution littéraire » ! La plupart des écrivains y enterrèrent le naturalisme, soutinrent ou bafouèrent le symbolisme et se dénigrèrent réciproquement. On remarqua les opinions d’Anatole France, de Barrès, de Jules Lemaître, d’Edmond de Goncourt, d’Édouard Rod, de J.-H. Rosny, de Moréas, une interview très noble de Mallarmé, et le dédain bienveillant et supérieur d’Ernest Renan. Je me rappelle avoir vanté Antony Blondel et Jean Lombart, l’auteur de ces véhémentes et tumultueuses fresques : l’Agonie de Byzance, ce qui me valut d’être traité par Jules Huret de bénisseur ; mais ne fallait-il pas quelques voix sans méchanceté dans ce concert d’aboiements et de miaulements, toutes dents et griffes dehors ? Cette enquête au surplus n’eût-elle révélé que la confusion du genre et l’anarchie intellectuelle d’alors avait bien son utilité ? Elle fit beaucoup de bruit, et plus que le suicide du général Boulanger ; elle provoqua force réclamations et même les risques d’un duel entre deux maîtres de la littérature, Leconte de Lisle et Anatole France.

III

Cet hiver me ramena pour la dernière fois à Alger. Les miens m’accompagnaient et aussi, dans un panier, un chat blanc appelé Mimi-Joë, en souvenir du gros garçon joufflu et ensommeillé de Monsieur Pickwick. La villa dominait un jardin de faux poivriers et d’arbustes exotiques sentant la cannelle et la menthe. Des chattes frénétiques s’y livraient au sabbat. Mimi-Joë reçut là les plus belles raclées de sa vie. Don Juan lâche, il ne se risquait auprès d’elles que pour regrimper en hâte sur la terrasse, le long d’un bananier lisse. De là, essoufflé, rassuré, il crachait sur ses adversaires, de maigres matous pelés aux yeux de braise, pareils à des zouaves batailleurs ou à de cyniques Joyeux.

J’avais proposé à Ferdinand Brunetière le roman grâce auquel (et non plus comme valseur) j’entrerais à la Revue des Deux-Mondes. Ce fut La Tourmente, livre à part dans mon œuvre, un de ceux qui, avec La Flamme, vingt ans plus tard, mêlent à une fiction idéalisée une grande part de sincérité vivante. La Tourmente, dont nous devions, mon frère et moi, nous inspirer un jour pour donner L’Autre à la Comédie-Française, est le drame du pardon marital. D’Annunzio, au même moment, dans L’Intrus, si bien traduit par G. Hérelle, traitait ce douloureux sujet. Mon livre venait à son heure : certaines idées, on ne sait pourquoi, sont dans l’air. Le pardon allait entrer dans le roman avec La Petite Paroisse de Daudet, et en scène avec Le Pardon de Jules Lemaître.

La Tourmente, qu’avait impressionnée La Sonate à Kreutzer, m’orienta par la suite vers les problèmes et les romans sociaux qui touchent à la famille, et contribua au développement de mes idées sur le mariage, l’union libre, le divorce, l’affranchissement des mœurs, l’allégement des lois. J’avais hésité entre ces deux conclusions : le mari trompé, rédempteur de la femme coupable, revit maritalement avec elle et un enfant vient purifier le trouble et amer souvenir de la faute ; ou bien, après complète rupture physique, ne vivent plus que fraternellement, côte à côte.

J’inclinais à la première solution, plus banale et plus humaine. Brunetière y vit de l’arbitraire ; elle dépendait ainsi plus d’un fait naturel que de la volonté des époux. Je me rangeai à son avis et me décidai pour la seconde situation, plus spiritualiste. Quelques années plus tard, l’impossibilité d’une existence semblable, et ce qu’elle a de factice, d’anti-humain, m’eût frappé et j’eusse conclu à une troisième solution : la nécessité du divorce. Je n’eusse pas donné au pardon du mari cette importance sacerdotale qui avait quelque chose de noble, mais de suranné. A cet égard, en effet, les idées ont marché vite ; les progrès du féminisme, les thèses légères du théâtre d’alcôve en passe de devenir à la mode, allaient rapprocher dans une mutuelle indulgence les faiblesses de l’homme et celles de la femme, ou les abaisser à une réciproque veulerie.

Cette année vit les scandales de Panama et, malgré mon éloignement de toute vie publique, je me rappelle l’émoi extraordinaire qui soulevait l’opinion devant les sensationnels procès et les révélations des journaux. Maupassant, après une douloureuse maladie, s’éteignit dans la maison de santé du Docteur Blanche. Trois livres avaient marqué : L’automne d’une femme de Marcel Prévost, La Vie privée de Michel Tessier d’Édouard Rod, et les Trophées de José-Maria de Heredia.

J’avais publié chez Lecène et Oudin mon premier recueil de contes : Le Cuirassier Blanc, que suivit La Mouche. A la maison Plon, où Pierre Mainguet, ainsi que ses associés Bourdel et Nourrit devaient me témoigner un intérêt affectueux dont je leur suis toujours très reconnaissant, je donnais Âme d’Enfant, puis Simple Histoire. Des revues m’accueillaient : la Revue Hebdomadaire, la Vie de famille, les collections Guillaume chez Dentu avec La Flaque, nouvelle, et L’Avril, petit roman qu’encadre le décor de Saint-Raphaël où je vécus l’hiver de 1894, afin de remédier au mauvais hiver de maladie, passé l’an d’avant dans notre nouveau logis, boulevard Saint-Michel, un logis où une salle de bains, installée à mes frais, me sembla le plus délicieux des luxes.

Maurice Kolb avait passé la main à Léon Chailley, qui fut pour moi le plus obligeant des éditeurs et le plus cordial des amis. C’était la première fois que j’habitais le Midi. J’occupais une villa fleurie de petites roses promptes à s’effeuiller, au milieu des bois de pins et des taillis de romarins. Saint-Raphaël, de la grève de Boulouris aux ombrages de Valescure, trahissait le charme mélancolique d’une station d’hiver trop vaste pour ses habitants. Comme dans tout le Midi, les journées de pluie y étaient funèbres et les beaux jours de soleil merveilleux. Ce sont les hivers d’Algérie ou de Provence qui, en ces années de crise morale et de maladie, m’ont sauvé la vie.

Promenades sur le long promenoir et sur les jetées du petit port, excursions à Fréjus. Je me rappelle une visite de Jules Renard, et une autre du comte Primoli, qui m’enleva jusqu’à Monte-Carlo et au cap Martin où il me présenta à l’Impératrice Eugénie.

Je me suis toujours rappelé l’accueil bienveillant de la souveraine, sa dignité altière, le repas en petit comité en présence de M. Pietri, de la dame de compagnie et de la demoiselle d’honneur. Que de souvenirs de mon enfance résumés là ! L’Empire et ses fastes, mon père, mon grand-père en uniformes d’or et d’argent, la guerre, le désastre…

Je lus cette année-là avec admiration L’Indomptée et L’Impérieuse bonté des frères Rosny ; Les Morticoles de Léon Daudet me frappèrent vivement. Le Lis rouge de France m’enchanta. L’événement sensationnel fut l’assassinat du président Carnot, par Caserio, à Lyon, et à la fin de l’année l’émotion considérable causée par l’accusation de trahison portée contre le capitaine Alfred Dreyfus, et sa condamnation par le conseil de guerre.

Mes étés s’écoulaient dorénavant, paisibles et laborieux, dans la forêt de Fontainebleau. Je remontais à cheval et, de la maison que j’avais louée au Haut-Samois, je rayonnais jusque vers Melun, la vallée de la Solle, Fontainebleau, le Bouquet-du-Roi, Marlotte ou Barbison. L’année d’avant, par l’entremise de mon frère, alors lieutenant de dragons à Versailles, j’avais acheté une grande jument noire appelée Fissure, en réforme à son régiment, vieille bête encore chaude, aux larges galops et aux belles envolées de saut sur l’obstacle. Un poney attelé d’une petite charrette anglaise composait avec cette bête de selle mon écurie.

Cette année-là, je pus — une des grandes joies de ma vie — acheter, pour mille francs, un robuste irlandais que je surnommai Red, de sa couleur ardente, et qui me porta trois étés. Une ponette remplaça le vieux poney Mignon. J’avais aussi une petite ménagerie de chats ; beaucoup plus tard ce furent des chiens, des chats blancs parmi lesquels restent dans mon souvenir le gros Mimi-Joë et la petite Houppette ; Mimi-Joë, depuis son retour d’Algérie, vivait avec nous à Samois ; la forêt l’avait attiré et peu à peu retenu. A la chasse des oiseaux qu’il fascinait de ses yeux de vieillard cruel, à l’affût dans les arbres, il restait des heures accroupi sur une branche, immobile. On le rencontra bientôt à deux cents mètres du village, puis en pleine forêt ; enfin il disparut, conquis à la vie nomade.

La forêt ! Moi aussi elle me pénétrait de son philtre : je retrouvais en elle le charme puissant dont elle avait envoûté ma jeunesse. Que de promenades au pas rythmé de mon cheval, que de galops de chasse dans les allées de sable ! N’était-ce pas vraiment la forêt enchantée ? Elle n’a point d’oiseaux, ni d’autre eau que quelques mares ; elle est faite de silence et de solitude. On peut y errer des heures à travers les clairières, les sous-bois roux, les landes de bruyères, les chaos, les déserts, les hautes futaies sans rencontrer âme qui vive. Elle est variée, infinie, pleine de mystère. Je lui ai dû de grandes consolations…

Elle dressait devant moi, en fûts de cathédrale, ses chênes, ses hêtres robustes, comme une leçon de force et de sérénité. Elle compatissait de son calme reposant à mes angoisses intimes. Elle s’accordait avec le cœur sauvage que fait parfois, au plus civilisé, la vie mal faite. Mon brave irlandais Red, infatigable, était alors plus qu’une bête docile : un camarade, un ami. Tantôt nous suivions le large miroir de la Seine, au Bas-Samois ; tantôt nous escaladions le dédale des rochers Cassepot. Les écriteaux d’allées et de carrefours évoquaient des noms d’oiseaux, de bêtes à plumes ou à poil, des termes de vénerie, des souvenirs mythologiques : route de la Girolle, route des Nymphes, carrefour de l’Arquebuse. Le sabot de mon cheval faisait fuir dans l’herbe une vipère, et j’apercevais, de loin en loin, des biches. Quand je m’étais bien perdu au cœur de la forêt, sa magie m’enveloppait ; je ne souhaitais plus sortir de son cercle ensorcelant. Fidèle à mon moi d’enfant et d’adolescent, je retrouvais l’ivresse panthéiste où avait flotté ma chimère, dans le jardin féerique de Mustapha, et plus tard sur la berge du petit théâtre de Valvins.

Mon imagination tisse toujours de grands rêves ; mais à vivre j’ai appris qu’ils sont irréalisables ; ils alimentent mon labeur assidu et mon existence neutre. Comme autrefois, je fuis le monde. Lire, méditer sont toujours ma prédilection. On ne me voit pas dans les salons, et ce m’était un tel malaise de pénétrer dans une antichambre de journal que j’ai toujours envoyé mes articles par la poste. Nul n’a moins cherché les rapports utiles. Tout visage étranger m’inquiète : sentira-t-on, pensera-t-on comme moi ? Je me le demande chaque fois, comme Henri Beyle. Peu d’écrivains, par la logique de leur caractère et le jeu des circonstances, se sont trouvés réaliser autant que moi le vœu que formait Michelet à vingt ans : « Une certaine notoriété du nom avec une complète obscurité de la personne ». Orgueil ? Modestie ? Les deux.

IV

Je passai à Antibes l’hiver de 1895, sur la vieille route de Cannes, dans un chalet où Maupassant avait habité. Le cabinet de travail, au second, percé de larges fenêtres, contemplait un admirable panorama de mer : à droite la pointe de la Garoupe et le golfe Juan, à gauche la baie des Anges. Dans cette cage de verre, on baignait en plein bleu et soleil. Les allées du jardin formaient un parterre d’iris violets ; de vieux figuiers, parmi les arbustes toujours verts, contournaient leurs branches grises. Je partageais mon temps entre mon travail et des promenades à cheval le long des routes bordées de murs en pierres sèches, au bord du golfe, ou dans les campagnes fleuries d’amandiers roses.

L’Essor, que je destinais à la Revue des Deux-Mondes, était un roman sur la jeunesse, la psychologie amoureuse d’adolescents. Je ne l’ai pas réussi, et je le regrette : sans doute la gravité de la Revue me paralysait-elle d’avance.

Mon absence me priva d’assister au banquet offert à mon cher maître Edmond de Goncourt, pour la croix d’officier que M. Raymond Poincaré, alors ministre, lui remit avec autant de tact que de délicatesse, en prononçant un de ces beaux discours de lettré qui ont fait sa réputation.

J.-H. Rosny jeune m’a souvent raconté que la timidité d’aristocrate de Goncourt était au supplice, chaque fois qu’il devait héler un fiacre la nuit et se faire reconduire au lointain Auteuil, tant il craignait les rebuffades du cocher. Cette fois, pour ne pas gâter son plaisir, après l’ovation de cette belle soirée, il traversa Paris à pied, seul, le bouquet qu’on lui avait offert à la main, et n’atteignit qu’à deux heures du matin son petit hôtel du boulevard Montmorency. N’est-ce pas joli ?

A mon retour d’Antibes, le 15 juillet sur la demande de François Coppée, M. Raymond Poincaré me décerna le ruban de la Légion d’honneur ; Anatole France recevait la rosette, l’Écho de Paris, dont nous étions collaborateurs, nous fêta galamment d’un banquet sous la présidence d’Edmond de Goncourt, dont je revois le bon regard, et qui me donna l’accolade. Quand M. Simond père, au dessert, sortit de son gousset les deux petites croix de brillants et nous les tendit, l’une à droite, l’autre à gauche, Aurélien Scholl s’écria : « Ne vous trompez pas d’écrin ! » Je me rappelle mon angoisse devant le speech de remerciement à prononcer, même en trois mots.

Cette année vit la mort de Dumas fils et me reporta au temps où, avenue de Villiers, j’épiais les fenêtres du petit hôtel d’en face et la silhouette du célèbre dramaturge. Le maréchal Canrobert, survivant du drame de Metz, disparaissait après le maréchal de Mac-Mahon, survivant du drame de Sedan. Pasteur aussi terminait sa noble destinée.

Le Président Casimir-Perier laissait la place à Félix Faure… Je me réjouissais de lire La Petite Paroisse d’Alphonse Daudet et l’Armature de Paul Hervieu. Huysmans, avec En Route, déployait des horizons singuliers, Gabriele d’Annunzio faisait palpiter sous mes yeux L’Enfant de Volupté. Au théâtre, Le Pardon de Jules Lemaître et Les Tenailles de Paul Hervieu tenaient la vogue avec Les Demi-Vierges de Marcel Prévost, Amants de Maurice Donnay et cette Princesse Lointaine qui annonçait la gloire mondiale, encore irrévélée, d’Edmond Rostand.

Le retour annuel dans la forêt de Fontainebleau fut égayé de représentations théâtrales. Marlotte m’attirait par le charme qu’exhalait la maison hospitalière d’Armand Point.

J’y appris à aimer aussi Anquetin, ce riche artiste de fougue savante, ce peintre d’un tempérament magnifique. Il étonnait Marlotte de ses prouesses à cheval et par des accoutrements singuliers tels que maillot de débardeur et chapeau gris de clubman surmonté d’une plume de paon. Avec Édouard Dujardin et Armand Point, il loua, au moment de la fête du pays, un théâtre en toile de forains, et on y monta au bénéfice des pauvres une revue extraordinaire où Armand Point joua l’Enchanteur de Serpents, l’acteur Janvier l’Anglais excentrique et où Anquetin tour à tour fut un faune alerte et un François Ier délirant. Édouard Dujardin, majestueux et cravaté d’orange, se tenait au contrôle, Eugénie Nau dit un prologue en vers de mon frère. Son Petit Cœur de Marsolleau et le Lidoire de Courteline complétaient la représentation.

Puis Samois vit se relever nos tréteaux de Valvins. D’abord des marionnettes empruntées au théâtre de ce Duranty dont j’avais tant goûté Les malheurs d’Henriette Gérard, marionnettes que nous représentâmes, à mi-corps. Puis, sentant souffler en nous l’esprit poétique d’autrefois, nous fîmes revivre les spectacles poétiques. Outre des charades en vers de mon frère, nous y jouâmes le Riquet à la Houppe de Banville. Rodenbach avait écrit un prologue. Et cela se donnait dans la salle de bal du village, une salle que nous parfumions, toutes fenêtres ouvertes, à l’eau de Cologne, pour lui enlever son odeur échauffée. Cette représentation de Riquet à la Houppe fut mémorable, car Mallarmé, d’émotion lyrique, y sentit une larme perler à ses cils. La conviction des interprètes l’avait touché aussi. Pur et délicieux cerveau ! Une gloire singulière lui était venue : il avait des disciples, il exerçait une puissante influence sur la jeunesse : c’était le rayonnement sourd d’un diamant noir. Rien n’indiquait qu’il en conçut le moindre orgueil. Mallarmé avait trop conscience de sa mission de poète pour s’étonner de rien : il trônait sur la nuée de beaux songes, dans l’absolu. Et la dignité parfaite de sa vie était le plus beau commentaire et le plus grand exemple de son enseignement à la fois lapidaire et hermétique. Il est de ceux qu’on ne peut oublier.

Édouard Rod vint me voir à Samois. Mon amitié pour lui s’était fortifiée, et je pus dire à Georges de Porto-Riche, alors en villégiature à Fontainebleau, l’admiration que m’inspirait son œuvre pétrie de flamme et d’amour.

J’avais eu le chagrin de perdre mon ami Jean Lombard, le puissant auteur de l’Agonie et de Byzance. Jean Lombard, ex-ouvrier bijoutier à Marseille, s’était créé lui-même ; il avait une vitalité cérébrale dévorante et des dons de vision auxquels manquait seule, pour les soutenir, la perfection du style. Nul être plus courageux envers la vie : il disparut soudain, comme brûlé par son âme intense, Octave Mirbeau, à mon appel, écrivit des lignes retentissantes qui contribuèrent beaucoup à la célébrité posthume de Jean Lombard.

Mon horizon littéraire s’élargissait. La librairie Pion, après Âme d’Enfant, avait publié Fors l’Honneur, nouvelles courtes ou longues. L’éditeur Armand Colin me publiait L’Eau qui dort. La Revue Hebdomadaire donnait, en première reproduction, mes romans, et Louis Ganderax, avec une obligeance flatteuse, m’avait ouvert la Revue de Paris qu’il dirigeait et où parut d’abord L’Histoire d’un petit garçon, souvenirs de mon enfance algérienne transposés.

Mes enfants grandissaient saines et charmantes. Le voisinage d’Élémir Bourges et celui d’Henri Signoret, nos causeries, nos lectures constituaient la plus réconfortante amitié ; Amédée Pigeon, Georges Dessommes, François Sauvy, d’autres encore venaient de Paris pour nous voir. Mallarmé, au trot de sa petite voiture ou la voile de sa barque gonflée au vent, poussait jusqu’aux berges du Bas-Samois ou d’Héricy. Ma mère habitait non loin de nous. Mon frère, venant de Versailles, apparaissait fréquemment. Que me manquait-il pour être heureux ? Presque rien : la paix du foyer, ce minimum des bonheurs pauvres.

L’hiver de 1896, j’habitai à Nice, au bas de la rampe de Cimiez, un appartement clair d’où l’on aperçoit les verdures de la promenade du Château. Je recueillis dans les rues, au Marché aux fleurs, à la promenade des Anglais, dans le tramway de Monte-Carlo et de Menton, dans les salons de jeux les impressions qui, plus tard, rempliront Le Carnaval de Nice, signé de mon frère et de moi.

Hiver orageux, lourd de fâcheux pressentiments, gâté par l’inquiétude de ma santé et les difficultés de mon travail. C’est la première fois que le séjour dans un pays de soleil ne me donne pas le goût et la force d’écrire un roman, me condamne à un morcellement de petites besognes dont la plus longue est Le Pacte, nouvelle parue à la Revue de Paris. J’ai cependant de beaux projets : un grand roman historique qui mettra en scène le drame de l’armée de Metz, un projet que réalisera, dans notre collaboration, Le Désastre et qui fut le point de départ des trois autres volumes de l’« Époque », les Tronçons du Glaive, les Braves Gens et La Commune.

Je vis se dérouler les fêtes de la Mi-Carême dans leur grotesque splendeur, avec le géant de carton qui personnifie Carnaval et se tient sur la place Masséna abrité sous un dais, comme un roi débonnaire. De la fenêtre d’un ami, nous vîmes le défilé des chars, les costumes, les cagoules de toutes couleurs, la bataille de confetti de papier et de plâtre, et le veglione en jaune et bleu au Casino municipal. Ce genre de spectacles m’inspirait une aversion qui vient sans doute de mon impossibilité de me confondre aux grossières joies de la foule. Félix Faure visita Nice, et l’on tira en son honneur un beau feu d’artifice.

L’hiver écoulé, je rentrai à Paris avec les miens, et de là à Marlotte. La désunion conjugale que je sentais s’accroître, sans pouvoir la conjurer, m’accula à une rupture définitive. Elle fut accompagnée des misères et des dégoûts inévitables. Mes filles me restèrent et leur tendresse fut pour moi la seule, mais consolante sanction de la vraie justice.

Une période nouvelle commençait.

J’allais consacrer des années d’existence, avec un profond et sincère élan, à un bel idéal romanesque. J’allais en même temps offrir à mon frère de devenir mon collaborateur littéraire. Appuyé ainsi sur l’amour et sur cette fraternité de cœur et d’esprit, ne pouvais-je espérer trouver quelque bonheur en m’efforçant d’en donner ? Séduisants mirages, qui eurent leurs phases de noblesse et de beauté, mais que devaient tristement dissiper à la longue les fatalités de caractères, d’influences, d’événements.

Avais-je oublié la phrase prophétique de Musset, qui pourrait servir de texte à ma vie :

« Malheur à celui qui se laisse aller à une douce rêverie avant de savoir où sa chimère le mène, et s’il sera payé de retour… »

Mais qui donc perce l’avenir ?

J’ai trente-six ans, un nom, une situation. Voici close ma vie de débuts, vie difficile, imparfaite et courageuse.

Mon printemps tourmenté est vécu.

FIN.

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