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Le printemps tourmenté

PREMIÈRE PARTIE LA BARQUE ENCHANTÉE

Reading edition

I

Expéditionnaire au Ministère de l’instruction publique. Vingt ans !

S’il est vrai que la vie ne s’apprenne qu’en vivant, mon dépaysement me révèle des types insoupçonnés.

Le bureaucrate, figé dans la demi-torpeur des pièces trop chauffées l’hiver et pas assez aérées l’été, constituait, il y a trente-cinq ans, une humanité à part.

Le côte à côte crée une familiarité sans attaches, bornée, comme au lycée, par les minuties de la faction. Différents et appariés, les employés ne mettent guère en commun que les médiocrités du terre-à-terre : petits espoirs, petites rancunes, petits cancans. Parmi eux, abondent les maniaques : pendules qui marchent et sonnent encore, mais détraquées. Peu d’endroits où couve plus la folie raisonneuse.

Cartons verts, actes serviles ; le dos qui se courbe, la plume qui grignote ; l’heure de la sortie finira-t-elle jamais par piquer, de son aiguille, le cadran des montres, toutes d’accord pour avancer sur la pendule de la cheminée ?

Ah ! l’ennui de ces après-midi : quelque chose de fade, de dolent, d’inerte, qui tient de la prison et de l’hôpital ; ennui d’impuissance, de vain labeur, de paresse stérile : ennui d’eunuques !

Me voici dans un local meublé de quatre tables noires, très scolaires ; on m’assigne la plus éloignée de la fenêtre, la place du nouveau. Cela sent le tabac et la poussière. J’hérite du matériel d’un malade en congé, de son pupitre tailladé, de son grattoir sans fil et de sa gomme salie. Le pion, oh ! pardon ! le sous-chef m’a présenté et installé : je copie. Pensum : lignes, tant !

Camarades point méchants, incolores, portant au bras le pli que fait l’accoudement du scribe, aux genoux la bosse de la rotule. Certains ont des manches de lustrine, ou se font de faux-poignets en papier.

Qui saura le mystère de ces vies patientes, lorsque l’atmosphère de la rue les reprend : estaminet de vieux garçons, brasserie à femmes pour les jeunes, intérieurs pauvres où la ménagère reprise les habits corrects et où les enfants se mouchent sans bruit ? Détresses dignes, car il faut tenir son rang ; et l’employé travaillant peu, maigrement soldé, est un ilote bourgeois.

Des figures flottent, dans cette grisaille du passé où elles sont entrées depuis longtemps, sous le coup de pouce de la mort, de la retraite, de l’accident.

Voisin d’en face : un homme au teint de brique, en redingote noire, qui a en lui de l’économe de collège et de l’inspecteur des rayons de grand bazar : — Voyez quincaillerie ! C’est un grincheux, morose d’orgueil rentré, d’illusions déçues. A onze heures et demie, un garçon de café malpropre lui apporte son déjeuner. Il se plonge dans la raie au beurre noir et le roquefort, vide son carafon, s’hébète et s’endort ; se réveille juste à temps pour établir les colonnes chiffrées d’un bordereau.

Voisin de gauche : un pachyderme velu, aux bras mous, aux pieds mous. Un Hérode débonnaire, qui rougit pour rien, et a une petite voix surette, d’une extrême affabilité. Toujours en retard, harcelé par un sous-chef vétilleux et qui ressemble à un rat blanc. Mais vienne la demie précise de trois heures, le pachyderme bonasse se lève, met trois morceaux de sucre, prélevés sur les consommations du café, dans un verre qu’il emplit à une fontaine, et il va déguster le tout dans les W. C. : fonction religieuse, rite immuable.

Et encore : un Christ blême et phtisique, crachant avec ses poumons une scatologie érotique qu’il déverse en injures, par une inexplicable haine, sur un collègue papelard, offrant au ciel sa mortification… Cet autre, masque de sous-off bouffi qui a gardé du régiment trop d’habileté à falsifier les états de l’ordinaire, jusqu’au jour…

Puérilité de telles de ces âmes domestiquées ; un grand chef, mis à la retraite deux ans plus tôt qu’il ne s’y attendait, sanglote ses adieux devant le personnel assemblé. Il proteste, gémit ; et de grosses, grosses larmes coulent le long de ses joues roses entre ses favoris gris.

Est-ce que je m’étais imaginé qu’on me donnerait des rapports d’État à rédiger, avec de l’émotion et du style ? Il faut en rabattre. Je remplis le blanc d’imprimés ; des mandats de paiement ; le nom, la somme, la date. Le garçon de bureau en ferait bien autant, et sans doute avec plus de soin, puisque, distrait, je me trompe et que la feuille me revient déchirée : à refaire !

Mais quoi ? Alexandre Dumas père, employé chez le Duc d’Orléans, n’a-t-il pas commencé par découper aux ciseaux des enveloppes, sur lesquelles il apposait des cachets dans la cire bouillante ? Ça ne l’a pas empêché de faire son chemin. Ne devrais-je pas bénir les Dieux de me laisser tant de liberté d’esprit pour travailler, ensuite, à ce qui me plaît ?

Sécurité, besognes menues, retraite pour la vieillesse, que me faut-il de plus ? J’aurais tort de me plaindre. N’ai-je pas choisi mon lot ? Qu’est-ce qui me forçait à me contenter de cet idéal médiocre : le plat de lentilles d’Esaü ? Je n’avais, trimant dur, qu’à choisir une profession plus méritoire.

Tant pis ! si cela m’humilie de rester des heures, le derrière sur une chaise, à faire un travail qui n’exige pas d’intelligence, rien qu’une écriture nette. Copiste ? Est-ce cela que j’ai tant attendu de mes rêves ? Copiste : si Madame de Mortsauf ou Madame de Rénal me voyaient !…

Sans doute, je pourrais lire, écrivailler, mais en glissant vite, dès que le sous-chef ouvre la porte, livre ou feuillet dans le casier. Le rat-blanc, véloce, — on dirait qu’il se méfie, — d’un bond est là, sur moi. Il ne mord pas, il est très indulgent, mais son petit œil sardonique en dit long. Et le temps interminable continue de stagner, les minutes dorment, les heures sont des siècles.

Enfin, enfin ! le pachyderme lave ses poings énormes dans la cuvette d’angle de la cheminée ; ensuite l’homme en deuil laisse dans l’eau un peu de son noir. L’aiguille fatidique atteint cinq heures. Et déjà dans les escaliers désignés de lettres majuscules A, B, C, des portes battent, des ombres furtives dégringolent.

Dehors, la triste rue de Grenelle et son courant d’air aigre ; la rue de Bellechasse où plusieurs points de repère me sont déjà familiers.

D’abord la maison où habite Alphonse Daudet : seuil fascinant, mais d’où, moins heureux que pour Dumas fils, je ne vois jamais sortir le maître.

Se peut-il ? Daudet demeure là, simple mortel, dans un appartement, comme vous et moi : Daudet, le magicien du Midi, le sensitif, le frémissant conteur qui vivifie tout ce qu’il touche, Daudet dont j’ai déjà lu tous les romans, mais dont je ne connais, comme portrait, qu’une photographie grandeur nature, rue de Rivoli, où, jeune, il exhibe une chevelure embroussaillée de prophète et dirige sur vous ce noir, ce doux, ce nostalgique regard qu’avive jusqu’à l’aigu le monocle !

Comment fait-il pour que ce petit carreau tienne si bien ? Moi, je n’ai jamais pu.

« Si tu allais voir Monsieur Daudet, si tu lui écrivais, m’a suggéré ma mère, peut-être te recevrait-il ?… »

Ah ! bien, oui ! Je l’admire trop pour oser le déranger. Que lui dirais-je qui ne soit pauvre, gauche, indiscret ?… Plus tard, oui, si j’ai du talent. Mais d’ici là, je me contente de saluer au passage, avec tendresse, avec amour, le cadre de pierre et les vantaux de bois que surmonte le chiffre 31, sur une plaque bleue.

A côté, plus prosaïque, s’ouvre la boutique de mon coiffeur. Car j’ai un coiffeur qui rase mes joues glabres, et calamistre mes cheveux longs à la mode romantique. Comme ils ne bouclent ni ne frisent et sont du bois dont on fait les baguettes de tambour, le petit fer n’est pas de trop : il leur donne une cambrure savante, les enroule sur mon col d’un tour à la fois élégant et noble. Ce coiffeur me méprise pour le mal que je lui donne ; cette recherche capillaire affectée le blesse ; car il est presque chauve — et seul mon regard sévère, dans la glace, réprime ses reniflements indociles et ses moues vitupératives.

Mais voici le troisième but atteint. Après la cour verdie, quoique aucune herbe ne pousse entre les pavés, après l’escalier, le coup de timbre ; Julie ouvre. C’est notre appartement.

II

Eh quoi ? Encore un ?

Oui, on a déménagé de nouveau, et les vieux meubles d’Algérie, et les œufs d’autruche et les cornes de gazelles ont dû s’adapter à des murs insolites. Levallois était trop loin ; et pour que je puisse couper les heures de bureau en venant déjeuner, il faut bien loger à côté du Ministère. C’est ici que je prends mes repas, à la bonne auberge, au tiède chez-nous maternel. Mais je n’y vis pas. J’y couche encore moins : j’ai mon home. Je l’ai exigé, comme il convient à un citoyen majeur qui exerce une profession et touche à la fin du mois son traitement.

Mon home, dont Julie pour faire le ménage et moi seul avons la clef : un entresol de deux pièces, avec cuisine, s’il vous plaît, au coin de la rue Las-Cases et plongeant sur les voyageurs d’impériale de la rue de Bellechasse. Un entresol qui sent les légumes crus de la fruitière d’au-dessous, qui absorbe le brouillard et l’odeur du crottin, et dont j’ai tendu, avec un goût très Jeune-France et Pétrus Borel, le cabinet de travail en papier velouté bleu, sombre, bleu Ténèbres.

Dans une petite alcôve, une peau de chèvre du Thibet, rousse comme une chevelure, ardente comme une flamme, jette sa toison sur un divan, qui tour à tour symbolise le Sofa de Crébillon, le banc de verdure dans la forêt, l’autel des voluptés mondaines.

Une table de chêne chargée de livres invite au recueillement de la pensée. En panoplie, des sabres de Damas évoquent l’action ; une bibliothèque suscite le mirage de la vie complexe et pathétique. Voilà la pièce idéale, le palais de Songes !

A côté, ma chambre à coucher, les réalités du vêtement, de la toilette. Ici, Don Quichotte rêve ; là, Sancho ronfle. Que me manque-t-il ? Pas même une maîtresse. Encore neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour égaler Don Juan ! C’est une des dernières grisettes, on dirait aujourd’hui une midinette. Jolie et maigre, le teint blanc, des cheveux en mousse d’or qui bouffent, et de grands yeux à la Sarah-Bernhardt. Charme et douceur, avec de la drôlerie peuple. L’ai-je désirée assez longtemps !… Le jour où j’ai osé l’embrasser, elle ne s’est ni marchandée ni vendue, mais donnée, gentiment.

Si, inspiré par l’amour, — est-ce l’amour ? — j’avais du talent !… Mais du génie inconnu qui bouillonne en moi, rien ne sort qu’aspirations confuses, réminiscences, images romanesques.

Je veux trop vivre un roman magnifique, pour pouvoir l’écrire. Le bien, le mal se parent à mes yeux d’attraits excessifs : les passions effrénées d’un Musset, d’un Byron, me fascinent de leur périlleux idéal. S’élever au-dessus du commun, affronter l’opinion, avoir d’illustres amours et mourir jeune, enivré de gloire ! En même temps, un obscur bon sens me montre la beauté discrète des devoirs silencieux. Si bien que je n’ose m’élancer, comme Icare, à plein ciel, trop sûr de me casser les reins. Je reste le dormeur éveillé d’œuvres imaginaires, qui au moment de les saisir m’échappent.

Ce n’est pas cette année que je dérangerai Alphonse Daudet ! Dans la foule qui se presse autour de l’avenue d’Eylau pour souhaiter à Victor Hugo sa fête, je me sens bien le plus perdu, le plus chétif des passants anonymes ; comme ce soir où le magasin du Printemps brûle, détachant sur un formidable feu de Bengale pourpre le cadre de ses fenêtres vides et de sa façade noircie avant l’écroulement final.

Puisque nous habitons plus près du Théâtre-Français, j’en use et abuse. La curieuse silhouette de Mademoiselle Feyghine traverse les décors de la Barberine de Musset. On se demande si Monsieur Caro a posé pour le Bellac du Monde où l’on s’ennuie. Worms donne un âpre accent à Nourvady étalant, pour tenter la Princesse de Bagdad, le coffret où s’entasse un million en or vierge.

Mais combien aux modernes, aux classiques, aux romantiques même, je préfère le délicieux clair de lune de Shakespeare, ce prisme fugace de fantaisie, d’émotion chatoyante qu’est le théâtre de Musset. Et cette fois les héroïnes m’en émeuvent moins, la blonde Jaqueline poudrée, l’altière Camille, Marianne au visage de rose, que les amoureux qui parlent si bien de leurs souffrances ou de leurs joies : Octave, rieur sous son masque, le pâle Célio en noir, Perdican, Fortunio, et ces divins grotesques, ces marionnettes falotes ou tragiques : Claudio, le baron, Maître André.

Théâtre unique, qui en quatre-vingts ans n’a pas vieilli d’une ligne, d’un mot, qui garde fièrement la jeunesse immortelle du cœur, et dont la sensibilité fine a l’éclat des dents qui sourient et la grâce mouillée du regard où point une larme.

Avec un bel amour au cœur, ne devions-nous pas, mon frère et moi, créer le « Théâtre de Valvins » ? Ces vacances-là en virent s’épanouir les fastes.

Il posséda une salle : notre atelier sur la berge ; sa scène, un plancher que le menuisier du coin éleva sur des tréteaux ; son rideau, deux draps blancs ; sa rampe, des rangées de bougies ; ses costumes, satinettes taillées par une couturière à la maison, défroques achetées au Temple ; ses décors, de grands paravents feuillagés de vert qui tour à tour, par l’indication d’un écriteau, figuraient la salle du château ou le parc enchanté.

Pour artistes, notre étoile fut notre cousine Mlle Geneviève Mallarmé, la Nérine de Banville, la Guillemette de la Farce de Patelin, la Colombine de Pierrot héritier et du beau Léandre ; pour souffleur et metteur en scène, nous eûmes, faveur insigne, Stéphane Mallarmé lui-même ; pour public, la famille, les amis de passage et le peuple, les paysans des villages environnants qui, apportant, des chaises ou des bancs, venaient s’entasser dans la large pièce trop étroite. Un jeune voisin faisait, de son violon, l’orchestre, au besoin complétait la troupe. Mon frère et moi, nous nous partagions les grands rôles.

Ce nombre exigu limitant le choix des pièces, nous n’admettions que celles où les costumes bariolés évoluent sur la scène en jolis papillons de couleur, et où la rime fait tinter son jeu de grelots d’or. Farces du moyen âge, comédies burlesques de poètes, timides et déplorables essais de ma part en prose, plus heureux en pantomime : que de chaudes, palpitantes et fiévreuses soirées nous eûmes là !

Un rêve, dira-t-on ? Oui, rien qu’un rêve, mais qu’il fut beau, soulevé à plein élan par le lyrisme de notre jeunesse, de notre foi dans l’art, de notre ferveur poétique ! Cette communion avec des spectateurs naïfs, prompts au rire et à l’enthousiasme, avec la foule instinctive, nous donnait une ivresse prodigieuse et une confiance sans bornes.

Tour à tour Scapin, Léandre, Cassandre, Guillaume, Victor d’une voix riche et suave exultait à pleins gestes sa jeunesse lyrique. Pour moi, je fus Orgon, Patelin, Pierrot bavard ou muet.

Là, prit corps en effet, pour la première fois, cette incarnation de l’homme blanc qui me créa, pendant des années, un dédoublement de personnalité et une vocation irrésistible : le fantôme lunaire de Pierrot. Il naquit de l’impression vive produite par une nouvBlle d’Henri Rivière ; on y voit Pierrot, mari jaloux, décapiter pour de bon, avec un énorme rasoir, Arlequin son rival. Cette hantise, et deux vers du Pierrot posthume de Gautier :

« L’histoire du mari que chatouilla sa femme, Et lui fit de la sorte, en riant, rendre l’âme »

suscitèrent en mon cerveau cette pantomime macabre : Pierrot assassin de sa femme, à laquelle la vivante partition de Paul Vidal, plus tard, et quelques représentations, dont une chez Daudet et une autre au Théâtre-Antoine, valurent un certain retentissement.

En voici le thème :

Pierrot, accompagné d’un croque-mort, tous deux ivres, rentre de l’enterrement de Colombine, sa femme, dont le portrait au mur, dont le grand lit fixent le souvenir amoureux avec l’obsession du crime. Seul, Pierrot évoque et revit le meurtre. Il a tué sa femme, l’ayant ligotée, en lui chatouillant la plante des pieds jusqu’à ce que, après des hoquets de rire et des sanglots d’angoisse, elle rende le souffle. Il mime la scène sacrilège, imitant l’assassin dont les doigts grattent, titillent, caressent, griffent, exaspèrent le spasme. Mais bientôt, dans la quiétude de sa sécurité criminelle, le remords, sous forme d’un chatouillement semblable, le tord dans le même rire convulsif et la même horreur d’agonie que sa victime. Pour y échapper, il boit ; dans son ivresse, il incendie le lit, et, devant le portrait spectral de Colombine, repris de l’affreux et obsédant chatouillement, il se renverse en une dernière saccade d’épilepsie, foudroyé.

Telle quelle, sans musique, et traduite par des gestes inexperts, cette œuvrette frappa fort Stéphane Mallarmé. Il décerna à mon masque de plâtre, à mes attitudes une émotion tragique et burlesque : « Je pourrais, certifia-t-il, risquer sous cet avatar d’intermittentes apparitions, et, pour le plaisir de quelques délicats, être « le monsieur en habit noir qui, à l’improviste, tire du fourreau ce glaive blanc. »

L’emprise exercée sur moi par cette révélation d’art tint à ce que dégagent de troublant ces péripéties sans voix, ce rythme des émotions traduites dans un perpétuel silence : angoisse expressive d’êtres qui ne peuvent parler, qui, en se faisant comprendre, ne peuvent tout exprimer, et qu’une inlassable fatalité par cela même poursuit : de là, le pathétique de ce masque où se réfugie la puissance d’une âme convulsée ; de là, l’éloquence de ces mouvements qui, même dans la farce, empruntent au drame on ne sait quoi de saisissant, comme si l’on voyait s’agiter, inanes et véhéments, des somnambules en crise ou des morts ressuscités.

Ces vacances prestigieuses ne virent pas seulement Pierrot tuer sa femme ; elles le virent, aussi, meurtrier d’un papillon et harcelé par une armée de papillons vengeurs, les apaiser, violon aux doigts, d’un requiem expiatoire en l’honneur du disparu. Mallarmé admira ce requiem d’être, selon les lois de la pantomime, silencieux ; si bien que, par une transposition des sens, on en pouvait voir les ondes sonores, tour à tour légères ou graves, caressantes ou funèbres, frémir comme en un miroir sur les traits de Pierrot.

Ce fut le début de nombreuses pantomimes. Notre public les accueillait avec ferveur ; un frisson courait dans les rangs dès que Pierrot glissait sur les planches, blanc dans son ample sarrau, rien de noir que le serre-tête et la courbe des sourcils.

Ce succès, qui n’allait pas moins aux vers alertes des pièces imitées de Molière ou de bouffonneries italiennes, justifiait bien ce que devait me dire un jour Banville, qu’il n’est pour intelligent et vivace public que deux sortes de spectateurs, les poètes et le peuple. Mallarmé aussi le prétendait. Un de ses vœux, en ces causeries qui succédaient aux répétitions et où ses aperçus ingénieux résumaient tant d’idées, était que le poète, en des salles immenses, devant des foules attentives, prononçât les phrases lapidaires de l’enseignement esthétique, d’où tout découlait : seul, le poète sachant, affirmait-il, révéler la beauté, source de vertu parfaite, aux masses.

A notre prière, il écrivait de délicats prologues : tel ce sonnet qui inaugura le Théâtre de Valvins, après quelques coups d’archet raclés par notre jeune voisin :

Par un soir tout couleur de topaze et d’orange, Leurs espoirs reflétés dans le riche tableau, De gais comédiens, suivant le fil de l’eau, Ont débarqué la joie au seuil de votre grange. Aucun toit si grossier ne leur paraît étrange ; Ils le peuvent changer vite en Eldorado, Pour peu qu’au pli naïf qui tombe du rideau La rampe tout en feu mêle l’or d’une frange. Ainsi le doux concert qui cessa quand je vins N’était pas, croyez-m’en, ô peuple de Valvins, Le désespoir d’un veau pleurant hors de la salle, Mais avec ses cinq doigts, par la gamme obéis, La chanson que du creux d’un violon exhale Un jeune homme de bien, natif de ces pays.

La venue d’un ami servait de prétexte à des triolets d’ouverture, que l’actrice venait, en pinçant sa jupe rouge à losanges, prononcer, sur une révérence, tels :

Quiconque passe sur la berge, Si l’on veut rire, c’est ici. Mieux qu’un vin, notre joie héberge Quiconque passe sur la berge. Sans payer nous tenons auberge Pour ceux de Chine et d’Héricy. Quiconque passe sur la berge, Si l’on veut vivre, c’est ici.

Ou encore :

Notre violon n’attend plus Qu’un signe de Monsieur le maire, Cet orchestre que j’énumère, Notre violon, n’attend plus. Déjà sur les prés chevelus La lune verse sa chimère. Notre violon n’attend plus Qu’un signe de Monsieur le maire.

Septembre s’achevait, on plia les rideaux, les paravents ; la dernière affiche collée au pont se décollait sous la pluie. Dans une malle la souquenille de Patelin, la casaque rayée de Scapin, le maillot rose de Léandre, l’épée de Ruy Blas, le violon de Requiem ! Adieu, chandelles ! Les araignées joueront seules sur la scène. Et la poussière de velours pendant des mois tombera. Les lauriers sont coupés, les vendanges sont faites !

III

A en croire Stéphane Mallarmé, je devais demander des conseils au dernier des grands mimes, à Paul Legrand.

Ce roi des Pierrots sans royauté, vieilli, oublié, venait justement de surgir, tel un revenant, au cours d’une Revue des Variétés, le temps d’apparaître et de s’évanouir dans la coulisse. Il personnifiait mélancoliquement les Funambules expropriés, emportant dans un chariot, auquel il s’attelait, les derniers figurants de la troupe ; Cassandre et son catarrhe, Arlequin avec sa batte, Colombine en jupe pailletée.

Oserai-je aborder ce glorieux vétéran d’un art presque aboli ? Comment jugerait-il ma tentative ? Et daignerait-il m’enseigner sa langue mystérieuse, surtout ces signes conventionnels qui symbolisent, dans le raccourci et le zigzag d’un geste, tel sens concret, telle idée abstraite ? Car je n’échappais pas à cette difficulté.

Exprimer une douleur, une ivresse, la gamme des sensations, figurer par l’imitation des objets ou des êtres, me demeurait relativement facile ; mais comment se conjuguaient les verbes de ce perpétuel présent qu’est la pantomime, et leurs nuances ? Comment s’exprimaient ces mots suprêmes : la mort, la vie, l’amour ?

Paul Legrand, d’une écriture enfantine et tremblée, avait consenti à un rendez-vous. Dans un petit appartement de la rue Saint-Lazare, au milieu des couronnes sèches où la gloire des grands succès se résolvait en cendre derrière leurs cadres vitrés, très correct, en redingote, le vieil acteur m’écouta.

Il avait un large visage, un nez proéminent, des yeux vifs, une voix gutturale et rauque, la voix d’un muet qui parlerait quelquefois. Un jeu perpétuel de rides plissait et déplissait sa face de vieux gamin du peuple. Beaucoup de malice et de bonté pétillait dans ce regard d’émerillon, encapuchonné de paupières en cloques.

Il parla du temps que la pantomime se survivait, traquée de théâtre en théâtre ; il évoqua des fantômes d’artistes et des ombres de pièces. A quoi me serviraient des leçons ? Il n’espérait pas de lendemain pour la pantomime. A peine subsistait-elle encore à Marseille, à Bordeaux ; Rouff, Hacks, Séverin, Mouret se débattaient contre l’envahissement des ineptes chansons de café-concert, jouaient entre des jongleurs de music-hall et des divas retroussées pour le chahut ou la gigue.

Il revenait de façon intéressante, par bribes, sur Deburau fils, son ancien rival, et sur l’ancêtre, le grand Deburau, cher à Théophile Gautier et à Jules Janin. Il racontait des tournées ; et les misères et les joies du roman comique défilaient avec le charme d’un passé falot. Ce vieillard désabusé avait eu une belle foi : elle ennoblissait l’oubli dans lequel le public ingrat laissait traîner sa fin de vie digne et pauvre.

Il consentit à me voir jouer une scène en costume, se montra indulgent : pour un amateur, ce n’était pas trop mal ! Il rectifia des mouvements, indiqua quelques signes consacrés par le dictionnaire mimique et qui donnaient un aspect bouffe aux situations les plus tragiques. Ainsi l’idée de la mort se traduisait par l’expulsion d’un être avec un coup de pied au derrière, ou par le geste brusque dont on décharge une malle sur le pavé. Le macabre, le terrible, Paul Legrand ne le tolérait qu’accidentel, emporté vite par la fantaisie et le rêve. Et mon Pierrot satanique l’étonna. Il tenait pour le blanc gavroche dont il avait illustré, pendant tant d’années, le type sympathique.

Le costume aussi avait sa tradition ; le nombre des boutons, les plis de la casaque, le serre-tête blanc coiffé d’un serre-tête noir, en velours, et dont la pointe fait « cul-de-poule », les souliers de daim à boucle d’acier ; le maquillage enfin, un art de se plâtrer avec du suif ou du blanc gras auquel adhère du blanc de zinc en poudre, plaqué à coups d’un tampon de mèches de lampe.

Nous nous quittâmes très bons amis. Il décrocha du mur un petit crayon encadré le représentant : Pierrot qui bée, sourcils relevés et bouche en O, à la vue d’un papillon. Avec une gentillesse touchante, il me força à l’emporter.

La vogue du monologue commençait. Coquelin Cadet n’avait qu’à se montrer pour voir la salle éclater de rire. Pourquoi le monomime n’aurait-il pas sa place ? De loin en loin, en des bénéfices obscurs de banlieue, Paul Legrand jouait un certain Rêve de Pierrot d’une naïveté d’image d’Épinal : « Endormi au coin du feu, après une lecture d’un journal, il passait par un cauchemar obsédé de faits divers : tempête, naufrages, suicide, réveil rassurant. »

N’avais-je pas, moi, mon Requiem du Papillon ? Et ce n’était pas tout. J’avais imaginé, en souvenir du feuilleton de Gautier, « Shakespeare aux funambules », un monomime du Rétameur. Ce rétameur remplaçait le chand d’habits classique. Son cri modulé exaspérait Pierrot, mimant le guet-apens, l’approche, la courte lutte, l’étranglement de l’homme et de son cri. Mais, prodige ! Le cadavre jeté à l’eau, disparu, le cri renaissait de lui-même, s’enflait, tonnait, et Pierrot constatait que c’était lui, hanté, possédé, hagard, qui, délivré de son séculaire mutisme, proférait à jamais, avec une torsion de lèvre farouche, d’une voix éclatante et sinistre : V’là le Rrétammeurr !

Je les jouai, ces petits drames, chez mon cousin A. H., lié avec le directeur du Gil-Blas. Le secrétaire de la rédaction, Guérin, qui avait déclaré « enfantin » le manuscrit d’un conte de moi, jugea la pantomime plus intéressante : ce pouvait être un lancement curieux, mais il fallait d’abord que je visse Banville, suzerain incontesté de ce fief d’art.

« S’il vous approuve, allez-y ! Sinon, faites-vous soldat ! » dit rondement Guérin.

Banville me reçut dans la salle du journal, un entresol que ma tête touchait presque. Il se montra fort sceptique. La pantomime qu’il goûtait remontait plus haut encore qu’à celle de Paul Legrand, lorsque, fantasque, décousue et lyrique, elle obéissait au caprice des Fées, transformait d’un coup de baguette les décors sommaires des Funambules, rebondissait des péripéties en cascades. Il glorifia la finesse de Deburau père, inimitable.

« — Certes, je ne prétendais pas… »

Mais Banville poursuivait avec fougue :

« — Ainsi, dans Pierrot en Afrique, des jeux de scène, quand Deburau laisse tomber son fusil !… »

Et, pour m’en donner une idée, Banville me marcha sur les pieds et me bouscula, en me faisant bien remarquer comme Deburau, en fantassin loustic, était agile !

Au fait, il se moquait de moi, fidèle à son rôle d’ironiste, et peut-être n’eut-il pas tort. Mais j’en ressentis un peu de peine, car je vénérais en lui le poète rare et le délicieux conteur en prose.

Ses préférences allaient trop à la pantomime d’antan pour se complaire à autre chose : l’idée d’un Pierrot tragique choquait son sens de la mesure et son respect des traditions, comme un manque de goût envers un type absolu, éternel.

« Si Pierrot est tragique, devait-il m’écrire plus tard, quel avantage a-t-il sur Thyeste ? »

Il fut question pourtant, de manière vague, d’une représentation chez lui : elle n’eut jamais lieu, à cause des tapis dont Mme de Banville, avec un soin jaloux, entendait préserver l’intégrité, et que mon blanc eût pu salir.

L’accueil de Coquelin Cadet ne me fut pas plus propice. On me présenta à lui dans un café du boulevard, avant une représentation ; il était aux prises avec une tranche de roastbeef aux pommes. Il cligna de l’œil, la bouche en coin, plongea : « Monsieur !… » et devant Armand Silvestre, attablé paisible à son côté, il m’interrompit, la fourchette en arrêt, guignant mes cheveux bouclés au fer :

« Pardon, monsieur ! Vous faites sans doute partie de la Société des Hirsutes ? »

Cette réunion bizarre existait, en effet.

« Tiens, c’est méchant, ce que vous dites là, trouvai-je seulement à répondre, avec un sourire à désarmer le bourreau.

— Oh ! protesta-t-il, narquois. Et faisant le gros dos, entre deux bouchées : « Mon frère et moi, moi et mon frère… enchantés si… tentative artistique… intéressant… ouin !… »

Je ne traînai pas et me levai.

Eh ! non, ce n’était pas méchant, mais, sur le moment, ça pique les yeux : les débutants ont le cœur sensible. C’est la seule fois, Cadet, que vous ne m’avez pas fait rire !

J’allais au bureau puisqu’il convenait d’y être exact : le sous-chef, pour tout blâme, tirait de son gousset une montre expressive. Je continuais à remplir mes imprimés, entre le pachyderme affable et l’homme en deuil renfrogné. Ce n’était pas folâtre, et la présence d’un nouveau venu m’apparut un évènement considérable, quand je sus que ce jeune Provençal, nommé Fernand Beissier, était venu à Paris pour faire de la littérature. Il avait un ou deux monologues d’imprimés, citait familièrement des noms d’actrices ; on devait jouer prochainement une de ses pièces.

Un écrivain avec qui converser dans ce désert, quelle aubaine ! Je fondis sur lui et nous nous liâmes rapidement ; il me présenta un de ses amis, poète, Jean-Marie Mestrallet, venu comme lui à Paris tenter fortune. Il était difficile de voir un couple plus contrasté : Fernand Beissier trapu, olivâtre, un pinceau de poils sous le nez, une verve rabelaisienne que l’accent, comme une gousse d’ail, relevait ; Jean-Marie, long, svelte, idéaliste et sentimental, appelant les femmes des anges et rêvant d’étreintes mystiques ; de plus, passionné comme moi de poésie et de théâtre. Cela nous unit fort. Poèmes vécus, L’Allée des Saules, André Chénier, Dans l’Espace devaient par la suite avérer son talent spiritualiste. Plus de trente années ont cimenté une amitié qui ne finira, je l’espère, qu’avec nous.

Ces deux compagnons donnaient à mon existence un intérêt nouveau. Nous nous retrouvions, sitôt libres, pour vagabonder ensemble, dîner chez le premier marchand de vins venu, discuter interminablement, les coudes sur la table, de omni re scibili. Nous noctambulions sous les étoiles, nous finissions par échouer dans quelque brasserie ou petit théâtre. La femme, on le devine, était au bout de nos conversations, et quelquefois de la soirée…

Que d’espoirs, que d’illusions échangés ! Le bureau, évidemment, ne devait être pour nous qu’un pis-aller provisoire, une salle d’attente bien chauffée avant la réussite ; nous ne désespérions pas de conquérir un jour la gloire. Nous avions le temps, possédant la jeunesse. Du talent, chacun de nous en accordait aux deux autres ; pourquoi la chance ne nous sourirait-elle pas ? Ceux qui avaient réussi étaient-ils d’une autre pâte que nous ? Fernand Beissier visait le théâtre, Jean-Marie Mestrallet la poésie, et moi la double auréole de l’écrivain acteur. Notre camaraderie était gaie, car nous avions bon appétit et bon estomac ; et, n’étant pas riches, tout nous était plaisir.

IV

Je confiai à mes amis, avec l’importance d’un grand secret, mes ambitions. A quoi visaient-elles, je ne savais pas trop, puisqu’il n’existait ni troupe, ni théâtre mimique. Et même alors, eussé-je pu décemment y faire une carrière ? Je me persuadai toutefois que quelqu’un, qui aurait les moyens d’argent et d’action, pourrait galvaniser cet art méconnu ; et je me sentais en ce cas l’interprète sincère et qualifié de cette résurrection.

Je ne me trompais pas ; le vent allait souffler de ce côté. Mes timides essais, qui précédèrent ou accompagnèrent les arlequinades de Raoul de Najac, les tentatives de Jean Richepin, les dessins de Willette, Pierrot sceptique, pantomime si curieusement écrite d’Hennique et d’Huysmans, faisaient de moi le précurseur modeste du mouvement où allait refleurir, avec une grâce et une vigueur inespérées, la pantomime. Les grands succès de l’Enfant prodigue avec Félicia Mallet, du Marchand d’Habits, adapté par Catulle Mendès et joué par Séverin, sans parler d’innombrables comédies et saynètes mimées, l’ont prouvé quelques années plus tard.

Pierrot assassin de sa femme, gesticulant sa passion, dérouta, émut mes deux spectateurs bénévoles, Fernand Beissier et J.-M. Mestrallet. Ce dernier se sentit dévoré d’émulation et, engagé dans la troupe de Valvins, se trouva, les vacances venues, un des chefs d’emploi, tour à tour Don Carlos épique, avec des bottes cousues dans de la peau d’argenterie et un collier de marrons dorés, ou grimaçant Scaramouche, ou encore gendarme phénoménal.

Il avait le sens de la déformation comique à un degré rare. Son concours prêta, aux pantomimes que nous improvisions, une fantaisie exhilarante. On y vit Pierrot, blotti dans une malle, y recevoir, par un trou de vilebrequin, le clystère d’une seringue de cheval et émerger hors du couvercle, pâle d’une juste épouvante ; ou bien, tricheur sans vergogne, il jouait et gagnait à l’écarté les bottes, l’habit, les moustaches et le nez du gendarme, nez cyranesque, nez proboscidien, qu’il tranchait cruellement à l’aide d’un immense rasoir.

Notre audace ne connaissant plus de limites, nous eussions monté un drame en quatorze tableaux. Cette saison fut extrêmement brillante ; l’Auberge du Soleil d’Or, La Farce de la Femme muette et celle de Patelin ravirent, de leur saveur matoise et vieillotte, le public. Mon frère fut un Louis XI épique, et moi un Gringoire maigre à souhait. Notre étoile, Mlle Geneviève Mallarmé, scintillait des plus séduisants reflets : Loyse de Gringoire, Sylvia du Passant et surtout Doña Sol. Serré dans un pourpoint et une trousse taillés dans le velours vert d’un fauteuil ; gainé d’un maillot rosâtre de jeune hercule forain, mon frère en Hernani rugissait :

« Qui veut gagner ici mille carolus d’or ? »

A quoi Mallarmé répondit une fois tout bas, mélancolique :

« Mais toi et moi, moi et toi, mon pauvre Victor ! »

Chose curieuse, les auditeurs qui, d’un religieux silence, accueillaient la cruauté sadique de Pierrot ou le désespoir du vieux mari dans le Jean-Marie de Theuriet, crurent qu’Hernani était une farce. La grandiloquence des vers, l’exagération des sentiments, l’emphase de certaines scènes leur inspirèrent une gaieté irrésistible. Ils virent la comédie là où régnait le drame. L’éternel imbroglio, le vieux tuteur jaloux, Bartholo Gomez, le jeune amoureux dégourdi, la jeune personne entraînée, comme il sied, vers la beauté et l’amour, la majesté de Don Carlos, qu’ils semblaient prendre pour le roi de carreau, ajoutaient à l’hilarité de cette bouffonnerie énorme.

Le succès fut à rebours de l’effet souhaité. Et parbleu ! c’est de l’insuffisance des acteurs que ces bons paysans se moquaient. Mais non, ils ne se moquaient point, ils s’amusaient fort, et trouvaient que nous dépensions un talent admirable pour les faire se tordre : l’ovation sincère de leurs bravos en témoigna. Un personnage des tableaux d’ancêtres resta même légendaire :

« Christobal prit la plume et donna le cheval. »

On s’épouffa de rire longtemps, dans les villages voisins, de ce « Triste-balle » absurde qui faisait volontairement un troc aussi peu rémunérateur.

Nous ne pouvions moins faire que de donner une seconde représentation, ne fût-ce que pour ramener nos hôtes au sentiment du sérieux. Cette fois il y eut bagarre. Un trop-plein de foule s’étant porté au théâtre, il fallut, sous peine d’asphyxie, fermer la porte. Ceux qu’on évinçait voulurent l’enfoncer. On les refoula en bas de l’escalier, hors de la grange dont on barra l’entrée : ils entonnèrent sous les fenêtres la Marseillaise. Certains même parlèrent de jeter des allumettes enflammées, qui eussent fait flamber les amas de paille et griller acteurs et public comme cochons de lait. Mallarmé menaça les braillards de quelques potées d’eau froide. Tout se calma, parce que les pires révolutions finissent. Mais la discorde de ce jour régna au village : des femmes s’invectivèrent, des hommes se menacèrent du poing, et notre prestige fut compromis.

A l’avenir, nous ne jouâmes que devant un public trié ; mais notre passion n’en fut pas moins vive ni nos répétitions moins amusantes. Les soirs de représentation je ne vivais pas. A dépouiller, l’heure venue, mes vêtements quotidiens, mon enveloppe banale, à enfiler le maillot de Gringoire ou de Patelin, à endosser la casaque de Pierrot, je ressentais un plaisir d’une acuité extrême, comme si, en changeant de peau, je changeais d’âme, comme si la baguette d’une fée m’eût transformé soudain en un être plus libre, plus beau, tout neuf.

Avec quel soin je faisais, sous le fard et les rides des crayons bleus ou bistres, sous le rose des joues ou le masque de plâtre, un visage autre que le mien, un visage que je ne reconnaissais plus moi-même et qui cependant m’appartenait. La perruque blonde du moyen âge, ou le crâne chauve d’Orgon, ou le serre-tête de velours noir achevaient la transformation. De quelle attente peureuse et hardie attendais-je de frapper les trois coups et de paraître sur les planches, où la crainte, l’ivresse, l’effort nous composaient une âme dédoublée, complexe, intense !

De quelle lucidité singulière étais-je alors investi ! On parle du haschich pour élargir le sentiment de la personnalité ; mais le jeu théâtral me donnait au centuple cette volupté. A chaque seconde, l’action, les répliques m’emportaient comme dans un délicieux songe au galop, trop rapide, et que j’eusse voulu ralentir. Une singulière lucidité me montrait le moutonnement des têtes des spectateurs dans l’ombre, dardait par toutes mes fibres les courants magnétiques qu’exhalent l’attention, l’émotion de la foule, en même temps qu’attentif à mon rôle et à celui de mes partenaires, je les soufflais au besoin.

Le travail littéraire lui-même, aux heures les plus pleines, les plus conscientes, ne devait pas me donner cet enivrement ; et si une vocation se reconnaît à l’amour qu’elle inspire, j’eusse dû faire, les circonstances aidant, un acteur raffolant de sa profession.

Cela eût-il duré ? Non. En ce métier, il faut exceller. Comédien de haute valeur et de valeur reconnue, pouvant imposer son tempérament : passe ! Sinon, on s’expose aux pires servitudes ; s’y montrer tout soi y est impossible, puisqu’on dépend de l’intonation, de l’attitude, jusqu’à la barbe et au maquillage qu’on vous inflige : il n’est pas d’abdication plus grande.

Puis l’impossibilité de jouer ce que l’on aime, à moins de diriger un théâtre, d’être un Irving ou un Antoine ; et encore le goût public, souvent faussé, laisse-t-il le grand acteur entièrement libre ? Enfin les heurts et les froissements d’une vie factice, pleine de jalousies et de rivalités, d’une vie où se perd vite la conscience du réel, où la sincérité des sentiments s’altère à de perpétuelles simulations imaginaires, d’une vie qui fait de tant d’acteurs, de tant d’actrices des marionnettes inconscientes, des automates sans conviction.

Mais ces dégoûts, que je n’eusse pu éviter dans la réalité, se transmuaient, sur notre petit théâtre, en joies franches : n’étions-nous pas nos maîtres, ne réalisions-nous pas la plus exaltante des fantaisies ?

Je me souviens d’une nuit si, douce et si argentée dans le clair de la lune bleuâtre, que, la représentation finie, nous ne résistâmes pas à l’envie de nous embarquer dans une vieille barque radoubée et goudronnée, tels quels, dans nos costumes de théâtre. Le délicieux départ pour la vie !…

Dans la splendeur nocturne, les cheveux de Colombine, poudrés à blanc, scintillaient, et son visage pâle se détachait au-dessus de la forme obscure de son corps ; à l’arrière du bateau, Arlequin et Scaramouche ramaient ; Pierrot étendu à l’avant regardait l’eau noire se fendre en plis soyeux et se déchirer sans bruit. Aux rames pendaient des perles liquides qui retombaient en gouttelettes d’argent ; d’argent aussi était le sillage.

Nous ne parlions pas ; qu’eussions-nous dit ? La beauté de cette heure et la force confuse de nos espoirs nous oppressaient. Les arches du pont, se mirant en voûtes d’ébène dans le fleuve, formaient une suite d’anneaux parfaits ; le rideau des arbres de la forêt se doublait d’ombre dans le courant ; çà et là, près des berges, des lances de joncs pointaient, lumineuses ; des feuilles de nénuphar semblaient des émaux d’or pâle. Le silence était divin, et nos cœurs battaient d’un ravissement dont l’intensité pour moi allait jusqu’à l’angoisse.

La barque enchantée descendait au fil de l’eau. Où allions-nous ? Reviendrions-nous jamais ? Étions-nous nous-mêmes ? A quelles rives d’Éden allions-nous aborder ?

Depuis m’est revenu souvent, au souvenir de cette prestigieuse soirée, le mélancolique couplet de Célio, dans Les Caprices de Marianne :

« Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, sans savoir où sa chimère le mène, et s’il peut être payé de retour ! Mollement couché dans une barque, il s’éloigne peu à peu de la rive ; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les flots l’entraînent en silence, et, quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté. Il ne peut plus ni poursuivre sa route, ni revenir sur ses pas. »

Combien de fois n’avions-nous pas ramé ainsi en barque entre Thomery et le pont, le long du château de la Rivière où, d’après une légende, abondaient les vipères ; près de la berge des Plâtreries jusqu’au barrage de Samois ; jours de soleil brûlant que réverbère le grand poisson d’écailles du fleuve ; matins de brume ouatée qui éteignent tous les bruits ; crépuscules où la Seine n’est qu’un feu rouge et orange ! Aucune promenade n’égala celle-ci, qui dans notre souvenir demeura, toute parfumée de sève et de jeunesse, inoubliable.

L’automne venu, il fallut plier bagages. Le théâtre de Valvins avait jeté toute sa flamme ; il n’en allait plus rester bientôt que les cendres. La dernière représentation vit s’avancer Colombine près de la rampe et réciter ces triolets de Mallarmé :

Avec le soleil nous partons Pour revenir au temps des roses. Sans or, ô Gilles et Martons Avec le soleil nous partons. Mais il reste dans nos cartons De quoi charmer les jours moroses. Avec le soleil nous partons Pour revenir au temps des roses.

Hélas ! c’était la clôture. Le théâtre de Valvins ne rouvrit pas.

Nous aurons, mon frère et moi, plus tard, d’autres tréteaux : à Samois où fut joué le Riquet à la Houppe de Banville ; à Vétheuil, qui vit les Caprices de Marianne ; à Marlotte, où les pièces de notre jeunesse revécurent. Ces jours-là, des spectateurs de marque remplaceront les obscurs villageois d’antan, et notre troupe figurera dans les grands magazines illustrés. Mais ce ne sera plus cela. Car rien ne fut comparable à cette aube radieuse qui illumina, dans la grange embaumée, les tréteaux de notre jeunesse en fleur : l’humble petit théâtre, sur la berge du fleuve.

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