DEUXIÈME PARTIE L’APPRENTISSAGE
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I
J’avais quitté mon entresol, trop près du trottoir, décidément, pour les combles de la maison où ma mère logeait, au premier. Cela facilitait, avec la tâche de Julie, mes allées et venues. Là, j’étais tout près du ciel ; j’avais pour horizon des gouttières, des toits et les hommes de tôle des cheminées.
Parfois à une fenêtre mansardée, j’apercevais un pot de géraniums et quelque ouvrière ou femme de chambre qui arrosait ses fleurs. Il me semblait respirer mieux, et je n’avais plus, lorsque j’ouvrais mes vitres, l’impression que toute la rue entrait chez moi : les voyageurs d’impériale de l’omnibus vert du Panthéon, les passants arrêtés, les fournisseurs avec leur boutique. Je me sentais moins le « monsieur de l’entresol », et davantage « l’étudiant du cinquième ». Et peut-être, sans me l’avouer, trouvais-je quelque douceur à la proximité du logement maternel et de la cuisine odorante de Julie : n’avoir plus que l’escalier à descendre, à grimper ! Mon premier besoin de liberté avait été satisfait.
Désirer ce qu’on n’a pas, regretter ce qu’on n’a plus, n’est-ce pas toute la pauvre vie de l’homme ?
Sans doute la venue de dames illicites répugnait ici au respect des convenances ; mais, expérience faite, ne valait-il pas mieux aller leur porter mes hommages que de les recevoir chez moi, où elles étaient dépaysées, et où leur misère morale me semblait plus choquante en cet intérieur d’intimité bourgeoise qu’elles pouvaient, à leur choix, envier ou mépriser. D’ailleurs rien de pénible comme l’échange d’un plaisir tarifé, aussi humiliant pour le mâle que dégradant pour la fille. Encore celle-ci a-t-elle l’excuse qu’il faut vivre. Mais l’homme qui l’achète, quelle est la sienne ?
Je ne sentais encore ces choses que de façon obscure, mais troublante ; cela n’empêchait pas les hantises du désir et les défaites de l’instinct, ces soirs où il y a dans l’air une volupté sèche, par les nuits froides, ou molles, dans ces jours pluvieux qui relèvent les jupes des passantes. Et ces soirs où sur le boulevard les affiches crues, les lumières brutales des globes donnent un attrait irritant aux faces peintes des prostituées rôdant comme des félins en cage. Et ces soirs de music-hall où les maillots des danseuses font saillir le musclé des cuisses, et tant d’autres soirs où le tison de volupté brûle les reins !
A vingt-deux ans, l’ivresse sexuelle demeure inséparable de la griserie mentale suscitée par les lectures, les essais littéraires, les images de toute nature. Il est une certaine classe de hantises qui ne se rapportent qu’à la luxure, et dont l’obsession a les retours rythmés d’une fièvre, tourne dans un cercle de visions impérieuses et renaissantes.
Mais ce n’est qu’une part de l’être, et tant d’autres imaginations et rêveries, tant d’autres châteaux de nuées s’élèvent, dorés de lueurs fantasmagoriques, dans la chambre noire du cerveau. Je me rappelle toujours avec émotion cette frénésie sensorielle, cette meule tournant à toute vitesse. Ivresse de penser, de se sentir penser, de se penser soi-même jusqu’à ce vertige qui vous prend devant l’abîme de la conscience de soi, cette chute vertigineuse de l’être à travers l’espace et le temps.
Combien m’apparaissait vraie cette phrase de Beaumarchais : « Rien n’est à moi que la pensée que je forme et l’instant où j’en jouis. » Je m’enivrais de cet envoûtement comme d’autres d’agir ou d’aimer. Cela ne m’empêchait pas de me mêler à la réalité des êtres, mais sans m’y confondre, et toujours avec ce retrait maladif de la sensitive blessée.
Je me revois, un soir où je n’ai pu entrer au Théâtre-Français, car on y reprend Le Roi s’amuse, dont c’est le cinquantenaire, perdu dans la foule amassée devant la porte de l’Administration, attendant, avec les curieux, que le vieil Hugo en sorte. Tout à coup des cris, une ruée ; j’aperçois un fiacre de l’Urbaine, je crois voir y monter un homme à barbe blanche ; des sergents de ville font une trouée, le fiacre démarre, la foule aimantée l’escorte en l’acclamant : — Vive Victor Hugo ! Sur le coup de fouet du cocher, je me sens emporté avec quatre ou cinq enthousiastes dans le vent de la poursuite, courant à perdre haleine et hurlant moi aussi : — « Vive Victor Hugo ! » derrière la voiture qui nous distance et disparaît.
Je me revois un soir de mardi gras : Fernand Beissier, Jean-Marie Mestrallet, mon frère et moi décidons de nous déguiser. Les costumes du théâtre de Valvins fournissent à l’un un Scapin, à l’autre un Gilles masqué d’un loup de velours bleu, à moi mon costume préféré, la souquenille à gros boutons, la face de plâtre. Dîner au restaurant à demi ameuté, lazzis aux dîneurs, baisers lancés aux dames ; et nous voilà remontant en pleine cohue le boulevard, le long des tables à café bondées, parmi des masques plus ou moins miteux où notre élégance s’attire des : « A la bonne heure ! Ceux-là sont propres, au moins ! » Et des : « Tiens, Pierrot ! Comment vas-tu, Pierrot ? » Et d’un journaliste assis près d’une femme empanachée :
« Eh ! Guyon ! Alexandre Guyon ! »
A quoi, un doigt augural levé, je réponds, à demi croyant, entre les lèvres, l’air inspiré :
« Non, Deburau !
— Gamin, va ! » réplique l’homme souriant.
Et la cohue nous éloigne. Des mains de femmes nous agrippent, des hommes nous narguent. Un ouvrier évoque le fantôme que je souhaite incarner et s’écrie à ma vue :
« Tiens, Deburau ! On le disait mort ! »
Fernand Beissier, qui, pour nous protéger, n’a pour déguisement qu’un nez grotesque de carton facile à retirer, tient tête çà et là à des interpellateurs en goguette. Toute la soirée nous roulons ainsi, aux cafés de Montmartre, dans un bal masqué où nous faisons sensation, pour échouer finalement dans les caveaux à bière du Quartier latin, où les filles, ne voulant pas croire que Victor, trop beau, soit un homme, sous la veste de Scapin palpent une gorge absente, cherchent, en soufflant entre ses cheveux, le filet de la perruque, comme on fait dans les plumes aux cailles du carnier, pour voir le blanc de leur peau.
Si mon frère supportait avec impatience l’internement au lycée Henri IV, — il se consolait en rimant de jolis ou de beaux vers, — je ne me résignais pas à mon existence d’employé sans avenir. La littérature ne m’offrait aucun débouché, et je n’avais donné encore aucune preuve de mérite. Mais au théâtre, fascinant chaque soir de ses trente-six mille chandelles, de ses tremplins où la comédie et le drame se déroulaient en tirades sonores, tout espoir de réussir comme acteur, voire à l’occasion comme mime, m’était-il interdit ?
Il fallait que mon ambition fût bien forte, car j’osai écrire à Worms pour solliciter une audition. Je revois encore le célèbre sociétaire m’introduisant dans son cabinet de travail. Soigneusement rasé, élégant en une robe de chambre noire de coupe sévère, Worms ressemblait plutôt à un clergyman qu’à un comédien.
Après le récit du Cid qu’il eut la patience d’écouter, il constata que ma voix neutre, sans variations de tonalité, et mon jeu contraint, — je fus détestable ! — ne valaient rien pour la tragédie : le métier théâtral réservait trop de déboires pour qu’on pût y encourager ceux qui n’y témoignaient pas de dispositions exceptionnelles. Après cela, peut-être que dans la comédie… Je pouvais voir son camarade Delaunay…
Sensible à sa courtoisie, j’emportai cette seule certitude de savoir que je ressemblais, paraît-il, à un acteur anglais qu’il avait connu.
J’abordai Delaunay, avec une vive curiosité de voir à la ville cet homme de cinquante ans passés qui jouait les blondins de Molière et le Fortunio de Musset avec un entrain juvénile. En l’honneur d’Octave des Caprices de Marianne, où il excellait, je le régalai de la mélancolique tirade de Célio :
« Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, etc., etc… »
Grisonnant, le visage couperosé, les yeux clairs et le sourire fin, Delaunay me laissa aller jusqu’au bout et redit à son tour la phrase en m’en faisant spirituellement l’application et en détachant chaque mot avec une délicatesse de nuances qui contenait le plus décourageant des exemples. Les objections de Worms furent les siennes. Mon nom, ajouta-t-il, qui m’ordonnait de réussir, compliquait les risques de cette profession où le mieux était d’être pris jeune, enfant de la balle, rompu par l’exercice et l’habitude. Ce qui me portait, remarqua-t-il spirituellement, vers le théâtre, c’étaient des goûts littéraires et non des aptitudes de métier. Le contraire eût été préférable. Il parla avec autorité des déchéances d’une vie qui n’a guère de milieu entre le très haut et le très bas, et sut me témoigner assez d’intérêt pour me consoler un peu de la ruine de mes espoirs.
« Et cependant, protestai-je au fond de moi en redescendant l’escalier, pourquoi, à force de travail, ne deviendrais-je pas quelqu’un ? » Il me semblait que sentir une pièce, comprendre un rôle, c’était pouvoir l’exprimer. Ne citait-on pas des acteurs qui avaient triomphé d’un physique ingrat, et dont les défauts de diction s’étaient imposés au public ?
Je n’acceptai pas sur l’heure que l’arrêt de ces deux maîtres fût définitif ; j’eus même l’enfantin désir de les faire changer d’opinion, un jour. Mais comment ? Le Conservatoire m’était fermé. J’avais vingt-deux ans, et tout à apprendre. Delaunay avait évoqué l’exode tâtonnant, les débuts de misère dans d’obscurs théâtres de banlieue : le bureau, avait-il affirmé, valait beaucoup mieux.
Une dernière tentative auprès de Silvain ne fut pas plus heureuse. Silvain avait été élève de La Flèche, « brution », mon ancien : n’était-ce pas une excuse à le déranger dans son cottage d’Asnières ? Ayant ouï une tirade d’Émile Augier, il concéda que j’y mettais la ponctuation, et, cordial et olympien, me demanda si je ne voulais pas m’asseoir à sa table, — c’était l’heure du déjeuner, — pour me fermer, j’imagine, la bouche.
Ce serait mal connaître la puissance des rêves qui m’agitaient que de penser que je fus guéri de ma passion. J’oscillais tenace, entre mon idéal de comédien polymorphe et de Pierrot aux lèvres closes. Que de fois j’ai erré autour de bouis-bouis hasardeux et de music-halls fétides, avec l’envie irrésistible d’entrer et de m’offrir ! Passionné des foires, à la fois attiré et repoussé par leur cacophonie bruyante, leur grésillement de friture, leurs saltimbanques en maillot, que de fois j’ai songé à figurer sur des planches mal jointes, en une baraque de toile : combien j’ai envié la roulotte errante, chariot de Thespis des humbles !
Un soir, dans un caf’-conce du Gros-Caillou, je reçus la secousse au cœur. Sur la scène, un Pierrot hâve caressait une Colombine court vêtue et se colletait avec un Arlequin preste. Je revois les heures passées ensuite dans le petit café du théâtre, à circonvenir le régisseur, un brave homme désillusionné, réservé sur les bocks et assez prudent pour me dissuader : leur public, dit-il, ayant le verbe gras et l’orange pourrie prompte.
Je m’obstinais à ma chimère. Il est étrange que je me sois révélé plus tard romancier, et non dramaturge, avec un tel amour du théâtre. J’y suis resté fidèle toute ma vie et, après Valvins, nos tréteaux de campagne successifs attestèrent, pour moi bien plus que pour mon frère, la persistance d’un goût dominateur.
II
Mon début dans les lettres fut donc Pierrot assassin de sa femme, brochurette dont la première édition est aujourd’hui introuvable. Fernand Beissier en avait écrit la préface, et un bon hasard voulut qu’elle fût éditée par l’excellent Paul Schmidt, vieil imprimeur alsacien, rude et bonne figure d’ouvrier patron, moustaches grises et calotte noire.
Son minuscule cabinet de travail donnait sur l’atelier où les typos en blouse piochaient dans la casse. Il aimait son métier et tout ce qu’il publiait était très soigné : ses elzévirs avaient une grâce nette toute particulière.
C’est une grande fierté que de voir imprimer sa première œuvre : tout y est ivresse, le choix des caractères, du papier, la correction inhabile des épreuves « à la brosse ». Paul Schmidt m’apprit à faire les deleatur et me montra les signes conventionnels. Quelle bonne odeur d’encre grasse a le premier exemplaire, avec sa couverture vierge ; quelle émotion à plonger le coupe-papier dans ces pages encore humides !
Et puis, par là, mon Pierrot irrévélé vivait, sinon en chair et en os, du moins en essence et pensée ; et s’il n’avait pas le brillant habit colorié par Chéret, dans la pantomime d’Hennique et d’Huysmans, du moins pouvait-on le voir, l’imaginer, suivre geste à geste son long soliloque tragique. Sous une forme, sinon plastique, du moins graphique, s’incarnait le type conçu par moi : un Pierrot élégant dans le cynisme, railleur dans la cruauté, à la fois sadique et fantasque, fanfaron et lâche, délibérément pervers, se plaisant au mal pour sa beauté esthétique ; artiste et néronien dans l’invention et la perpétration de ses crimes.
Cette plaquette, cela va de soi, resta presque inconnue : je l’envoyai cependant à quelques écrivains. Elle précisa, dès 1882, ce que j’espérais tirer de cet art moribond, à un moment où, si quelques-uns l’espéraient, personne ne pensait qu’il pût vraiment ressusciter.
Comme le spectre pâle me tentait ! Me voici à mon cinquième sous les toits, mimant Pierrot assassin de sa femme pour Antoine, oui, Antoine, qui, modeste employé du Gaz, cherchait alors sa voie, aimanté par son destin secret vers le futur Théâtre Libre.
Une autre fois, la bouche sèche, le cœur serré, je pénètre dans le cabinet de travail de Jean Richepin. Le célèbre auteur de La Chanson des Gueux, vêtu de rouge, les pieds dans des sandales fauves, se dresse intimidant et superbe, avec sa chevelure crêpue, sa barbe noire sarrasine, ses dents éclatantes et sa voix chaude. Je viens — oui, rien que cela ! — je viens — la jeunesse ne doute de rien !… — je viens — quel toupet ! — implorer qu’il me laisse doubler Sarah Bernhardt dans le Pierrot assassin qu’il donne (lui aussi !) au Trocadéro. Gainée de noir, l’incomparable tragédienne s’y révèle un Pierrot de rêve ; un Pierrot lunaire dont je ne puis nier le prestige, — Sarah n’est-elle pas l’unique ?… — mais que je réaliserais, me semble-t-il, autrement, à ma manière… Richepin, que rien n’étonne, me répond, affable, que ces représentations n’auront pas de lendemain. Elles continuèrent du moins à occuper son esprit, puisque, dans son roman Les Braves Gens, il inventa par la suite le Pierrot-ombre, Tombre, mime chevelu et barbu à la roi Lear, mime génial.
Sève de théâtre, sève littéraire, sève d’amour : le merveilleux et printanier bouillonnement ! Faut-il s’étonner si je me brûle à cette consomption, et si, autant que lorsque j’étais le petit garçon de l’arbre de Robinson, le rêve, de ses tentacules de pieuvre, me dévore le cœur ? A peine si je prête attention au krach de l’Union Générale — (pour l’argent qu’elle m’emporte !) ou à la fondation de la « Ligue des Patriotes » par Déroulède. Mais, je lis avidement La Faustin d’Edmond de Goncourt et religieusement Les Quatre Vents de l’esprit de Victor Hugo. Au Théâtre-Français, Philippe Garnier débute dans le Supplice d’une Femme. Dans Les Corbeaux, Becque précise sa verdeur sobre et sombre. Les Rantzau d’Erckmann-Chatrian viennent rappeler le délicieux Ami Fritz et Febvre, Got, Reichemberg, inoubliable trio.
Comment concilier l’impétuosité de l’instinct avec une chasteté difficile ? Ce problème ne s’est pas posé pour moi seul. Il se pose chaque jour pour des milliers de jeunes gens. La maison close et sa prétendue sécurité ?… Mais, sitôt qu’on a franchi l’initiation et épuisé la louche poésie du lieu, quel être un peu délicat se résoudra à ces contacts tarifés ? En est-il un qui n’emporte de là l’obscure tristesse d’avoir, en s’assouvissant, avili un peu plus l’ilote mercenaire, la Psyché de boue, avec ce qui subsiste en elle d’encore humain ?
D’ailleurs, la joie de ces femmes est aussi grossière que leur tristesse est navrante. Point d’illusions, comment s’oublier en elles ? Tout vous rejette à la tentation qui passe, plus séduisante du mystère des robes et des fards : passantes, filles de promenoirs et de bars. Le danger ? On vend chez les pharmaciens des préservatifs ; mais combien ont la sagesse prosaïque de s’en servir ? Pas même, m’attestera plus tard un médecin de Saint-Louis, — ses internes, des hommes faits qui chaque jour soignent l’avarie des autres et l’attrapent eux-mêmes, payant aussi leur folle témérité.
Le collage ? L’acoquinement à une femme quelconque, suffisamment jolie, à demi ménagère, et qui réponde à ce besoin terrible de l’habitude que sape le non moins âpre besoin du changement ? Cela, oui, je le pourrais, avec une assez bonne fille, mise en défiance par la cruauté lâche des mâles, énervée de misères physiques qui font pour elle du spasme un supplice, d’ailleurs irritable et fantasque, de l’alcool plein le sang, de la tendresse aussi, et qui a un béguin pour moi, le seul béguin que j’aie inspiré à une de ses pareilles.
Mais voilà : je ne suis pas assez riche pour satisfaire à des exigences qu’elle ne montre pas, mais pourrait témoigner ; pas assez bohème pour vouloir une vie irrégulière, qui désolerait ma mère, une vie sans beauté, sans idéal et sans amour avec une femme étrangère. Car que resterait-il, l’éclair de plaisir éteint ?
Le collage ? Bien plutôt alors le mariage, qui fonde un foyer, accepte des devoirs, crée de la vie. J’y ai pensé. Mes ouvertures ont été repoussées. A tort ? Non. Je suis jeune, je suis pauvre, je suis inconnu. Quels parents n’auraient peur et ne refuseraient de vouer leur enfant au hasardeux lendemain ? Mais cet échec m’atteint profondément. C’est la première crise de ma vie sentimentale : elle ulcère mon amour autant que mon amour-propre. Elle détermine et précipite mon envie de me marier.
J’ai vingt-trois ans, pas même. Et cette frémissante, cette maladive faim de tendresse que ne peut combler l’étreinte d’une fille complaisante ou d’une prostituée à la pièce. Ah ! Madame de Warrens, que n’êtes-vous là pour me dorloter, comme ce Jean-Jacques que vous avez bercé dans vos bras, « Maman » si indulgente pour votre « Petit » !… Une passion discrète, un cœur d’automne, savoureux et chaud, l’épanouissement d’un beau corps qui ne veut pas vieillir et que de jeunes caresses avivent : une femme intelligente et bonne, libérée d’esprit, sensuelle avec grâce… Parmi les veuves, les séparées, ou ces femmes mariées qui savent se conquérir une demi-liberté, n’en est-il pas une qui ait pitié de ce long adolescent fiévreux, épris de toutes les femmes, éperdu des mille baisers qu’il voudrait donner et recevoir ?
Non. Alors resterait la seule, la presque impossible solution : se faire chaste par principe, raison, santé. Encore la science a-t-elle deux voix, selon les médecins : l’abstinence, affirment les uns, est mère des vertus fortes ; elle est contraire à la nature, répliquent les autres. A tout le moins faudrait-il, — pour dérivatif, — la saine fatigue des sports violents ; moi qui les déteste : sauf le cheval, trop coûteux !
Que d’aspirations inconciliables créées par l’éducation autant que par la société : dédale d’impulsions, impasses de désirs ! Je veux une femme pure et ne trouve que des animaux sexués. Je rêve l’amour romanesque et de partout la plus plate, la plus terne médiocrité me répond. Oui, plus j’y pense, la marraine de Chérubin, la madame de Warrens de Jean-Jacques me sauveraient. Elles assoupliraient ma sauvagerie ombrageuse, me déferaient de ma timidité pleine d’orgueil, me façonneraient pour le monde que je redoute et dédaigne. Dans ma raideur, elles mettraient de la grâce ; elles souffleraient sur le château de cartes de mes idées préconçues : par elles, je communierais avec les autres femmes et les autres hommes. Tandis que je suis seul, et que je me construis des systèmes abstraits d’existence, un idéal catégorique que chaque jour décevra.
Le mariage : est-ce que tout ne m’oriente pas vers cette solution prématurée ? Car encore faudrait-il se marier avec les garanties qu’assurent le milieu adéquat, les suffisantes ressources, des âmes semblables, l’encadrement familial et social, tout ce qui abrite et soutient deux très jeunes êtres lancés dans ce redoutable inconnu de vivre à deux, avec les enfants qui naîtront.
Si encore je consentais à ce que ma mère me cherchât une fiancée. Mais non ; puisqu’a priori je redoute — Dieu sait pourquoi — une jeune fille niaise, frivole, prétentieuse. Un louable scrupule me fait écarter l’hypothèse — douteuse au reste — d’un parti avantageux. J’ai la fierté des pauvres et ne veux rien devoir à ma femme : je prétends travailler pour elle et la nourrir ; il y a du Rousseau en moi, oui, de son orgueil, de sa misanthropie ; et aussi son amour jaloux de la vérité et de la simplicité. Une femme de notre société sera, je m’en persuade, hypocrite, pour le moins convenue. Elle me traînera dans les salons, ce que j’abhorre. Sans fortune, elle me lassera de ses plaintes envieuses pour ses toilettes ; riche, elle m’humiliera de sa supériorité. Où avais-je pris cette certitude ? Je ne sais trop. Elle devait décider de mon sort.
Le mariage ? Tout m’y pousse : le dégoût des voluptés médiocres, l’écœurement de mon métier vide. Il me semble que je l’ennoblirai en le vouant au gagne-pain d’une famille. Lorsqu’on émarge cent et quelques francs apportés chaque mois par le garçon de bureau dans un petit sac de cuir vert, où l’on remet les gros sous — pourboire d’usage — ; lorsqu’on a écorné son mince patrimoine, et qu’on ne demande rien à celle qu’on épouse sinon d’être vaillante et douce, à la vérité, c’est folie !
Qu’apportais-je sinon des résolutions de fidélité et de dévouement, une crédulité entière à ce que la Loi et la Morale attribuent au caractère auguste du mariage ? Car du moins cette justice, je puis me la rendre : je crois à la gravité de ce lien que sanctifie à mes yeux l’union, trop tôt brisée par la mort, de mon père avec ma mère. Je sais qu’épouser c’est renoncer à toutes les convoitises, pour reporter à une seule l’hommage d’une tendresse et d’un dévouement qui ne se partagent pas. Et si je cherchais bien, dans ce parti-pris d’échapper à l’ambiance qui me pèse, je découvrirais un candide souci de remonter à mes origines paternelles, si modestes : je me réclame intérieurement de ma grand-mère Marie-Anne, dont les rudes mains me mirent au monde, de mon grand-père Antoine, jadis cultivateur et maréchal des logis de gendarmerie, puis colon à Milianah. Méconnaissant la loi de l’ascension des familles, je crains, ingénument, de me mésallier en épousant une jeune fille trop « bien pensante ».
Dicté par une telle partialité, mon choix, fatalement, sera fort imprudent. Et encore, est-ce bien sûr ? La passion ne m’aveugle pas. J’apporte seulement cet élan affectueux que la société bourgeoise juge préférable à l’amour. Ne puis-je, par miracle, tomber bien, rencontrer chez un être simple, faute de mieux, l’intelligence du cœur ? Il s’agit d’une telle loterie ! Heureux ou malheureux, on ne le sait qu’après, car se connaît-on auparavant ? Il faut en convenir, nos mœurs ne facilitent au jeune homme ni l’amour ni le mariage. Elles ne le préparent point à la vie.
La mère la plus tendre, surtout parce qu’elle était tendre, ne pouvait m’objecter qu’insuffisamment les risques trop certains que j’encourais ; il eût fallu l’autorité morale d’un père. Point de parents, point d’amis pour intervenir. Je devais donc, malgré les représentations maternelles, commettre cette erreur. Tout allait l’aggraver : les divergences de race, de milieu, de caractère, de mentalité, et cette impossibilité d’adaptation d’où naît la plus formelle incompatibilité d’humeur.
Certes, en partant pour Arles, dans le dessein d’épouser une jeune parente de mon ami Fernand Beissier, j’étais loin de deviner l’avenir : treize ans de vie commune finalement empoisonnée, suivie de vingt années de séparation.
Je soupçonnais moins encore que dans les torts imputables à une telle mésentente, j’aurais surtout à me reprocher des générosités perdues. Que ce soit l’excuse de mon erreur ; elle fut toute de bonne foi, et je l’ai payée comme un crime.
III
Ai-je, en 1883, assisté aux funérailles de Gambetta ? Ai-je senti la commotion de cette mort mystérieuse et considérable ? Je ne crois pas. J’ignorais l’histoire de France, la vivante, celle dont nous saignions encore. Elle s’arrêtait pour moi au gouffre de Sedan, à l’héroïsme de notre père, à l’écroulement de l’Empire, aux fureurs de la Commune et à leur répression sanglante.
J’ignorais tout de l’héroïque Défense nationale : les armées jaillies de terre à l’appel du tribun, leur organisation hâtive, leur vaillance refoulée. Je ne soupçonnais pas qu’un jour, avec mon frère, romanciers et historiens d’une « Époque », nous rendrions à Gambetta, dans Les Tronçons du Glaive, l’hommage dû à son grand cœur.
Si quelque chose, bien plutôt, m’émeut, c’est d’apprendre dans le Figaro le duel d’Alphonse Daudet avec Albert Delpit, et la nouvelle de la mort du Commandant Rivière, au Tonkin. L’œuvre de Daudet est alors dans son plus vif éclat ; il a donné Le Nabab, Numa Roumestan, il publie l’Évangéliste. Dans ce duel, sorte de jugement de Dieu, il me semble légitime que Delpit, qui a moins de talent, soit blessé : il l’est. Et le nom d’Henri Rivière, tué devant Hanoï par les Pavillons-Noirs, n’évoque-t-il pas pour moi le mythe de Pierrot que je prétends ressusciter ?
D’ailleurs ma vie nouvelle, si différente, m’absorbe entièrement.
Depuis mon mariage, j’habite, près de la Bastille, rue de la Cerisaie, un minuscule logis, dans une cité mi-bourgeoise, mi-ouvrière, où les escaliers se repèrent par des majuscules indicatrices, comme au Ministère.
Humble logement pour artisans, et où, malgré l’exiguïté de mes ressources, j’ai « fait des folies », dont s’entretiennent les voisins : le cabinet de travail est tendu de coton rouge, et la chambre à coucher d’un papier à fleurs. L’antichambre, sorte de placard, s’égaie de crépons japonais. La salle à manger est noire et, dans la cuisine, on ne peut entrer qu’un à la fois. Les meubles, achetés chez un grand fabricant de la rue Saint-Antoine, sont solides, sinon beaux. Quant au petit endroit, mitoyen, nos voisins, des Israélites prolifiques, l’arrosent comme un jardin. On a, paraît-il, circoncis leur dernier-né, et le vieux rabbin, dont la vue baisse, a trop bien fait les choses, au grand dam de l’enfant.
Des ribambelles de gens circulent dans les couloirs. Les escaliers résonnent sous la dégringolade des gros souliers ; des seaux de toilette traînent sur les paliers, où l’on perçoit des odeurs de friture et de choux. Des femmes se disputent, des gosses piaillent.
Ce n’est plus la vieille Julie qui veille au bien-être du home, mais une femme de ménage qui, pressée, bouscule la besogne et apporte, à travers ses bavardages, ses nombreux soucis de marmaille et la rumeur populaire du faubourg.
Le tramway, dont j’escalade l’impériale, me conduit, deux fois par jour, au Ministère et dévide, au contact de voisins de toute caste, le grouillant spectacle des rues : enseignes de boutiques, camions, fiacres, piétons, le marchand des quatre saisons attelé à sa charrette ; la petite femme qui traverse en se troussant, le militaire qui bombe le torse, les chiens qui musent, le Stropiat qui mendie. Je participe au terre-à-terre quotidien : je sors de la coque d’ouate qui m’a jusqu’alors enveloppé. L’épiderme plus sensible, je réagis à mille sensations neuves et confuses : je commence mon métier d’homme.
Amenés chez moi par l’un, par l’autre, des jeunes gens viennent, bientôt amis ; c’est l’âge où l’on a besoin d’épanchements, où l’on s’unit pour faire levier et soulever le monde. Les tempéraments disparates se fondent dans les ambitions communes : la même eau de Jouvence vous baigne ; le même courant vous porte vers les mirages d’amour, de fortune et de gloire. Écrivains à leurs débuts, ingénieurs en quête de brevets : l’ardente figure de Léon Vian, mort peu après des fièvres à Panama ; le masque jaune et sculpté du hardi aéronaute Capazza ; les yeux intenses du pur poète Louis le Cardonnel. Beaux moments : on croit à l’art, à la beauté ; les vers qu’on récite ont un timbre d’une sincérité inappréciable !…
Je recrute des prosélytes, je les entraîne dans mon orbe mimique. Car Pierrot me possède plus que jamais. Monomimes dans des salons, une matinée dans une mairie pour un bénéfice charitable, une représentation chez Mlle Delaporte, l’actrice retirée du théâtre, l’interprète de Froufrou ; une soirée devant des étudiants et des rapins au Café Procope, une autre dans la salle de la Société de Géographie ; faibles débouchés pour une si grande ambition !
N’ai-je pas l’audace, lors des fêtes de la Presse données en faveur des sinistrés d’Ischia, d’aller proposer à M. Arthur Meyer mon concours ? Et c’est ainsi que les spectateurs de la représentation donnée aux Tuileries assistèrent à l’effondrement de la pantomime jouée, dit le programme, par « des gens du monde » (Sic !). Quelle hérésie aussi de risquer trois actes et sept tableaux (rien que cela !), sept tableaux exigeant des transformations de scènes et de costumes, un orchestre, des comédiens experts, oui, de livrer cette bataille, sans aucune des ressources de la mise en scène et de la musique, dans un inexpressif salon Louis XVI ! Les sifflets qui ne tardèrent pas et les bravos chaleureux qui saluèrent l’entrée de Coquelin cadet au méphistophélique sourire, me poursuivirent longtemps comme le plus mérité des remords.
C’est ensuite, au Théâtre Beaumarchais, sous une direction de faillite (seule excuse du directeur) : un fiasco d’estime, devant des banquettes dégarnies, à travers des lazzis de titis haut perchés. La fâcheuse idée aussi d’avoir parlé — et de quel ton caverneux à la Taillade ! — la moitié de Pierrot assassin de sa femme, en mimant le reste !
Si ce devait être là tout mon avenir, merci bien ! Par bonheur, le démon noir qui jaillit de l’encrier ne me possède pas moins que son rival. Écrire… savoir écrire !… Et j’ébauche mon premier livre, en le plaçant sous l’invocation de celui à qui je dois tout ; ce sera Mon Père. Je l’écris, ce livre, avec les souvenirs de ma mère, les lettres, si simples et si belles, de notre père, les documents dus à la Biographie que le Général Philibert consacra à la mémoire de ce grand compagnon d’armes, son ami. J’écris avec une intime émotion les dernières pages de ce livre un peu jeunet, malhabile et sincère, que l’imprimeur Paul Schmidt édita en un joli volume, avec, pour vignette, un semeur lançant le grain, et la devise, devise que je prends pour mienne, et à laquelle je ne crois pas avoir jamais manqué : Labore, non astutiâ.
Mon premier article je le dois à Jules Claretie, dans le Temps. Villiers de L’Isle Adam, à qui j’avais adressé sans le connaître, à titre d’admirateur, Mon Père, me fit la surprise d’une belle page au Figaro. Son romantisme terminait par une audacieuse image : les lions rugissant dans l’ombre aux portes d’Alger ; autant dire les tigres de la jungle à l’octroi de Neuilly.
Mon Père, grâce à ces deux parrains inespérés, fut remarqué, puisque, à ma joie vive, le bon Paul Schmidt m’annonça qu’il allait tirer une seconde édition.
Tandis que je rends à mon père cet hommage filial, en y associant dans ma pensée les dix-sept ans de mon frère, voici que, sur l’initiative de la commune de Fresne-en-Woëvre, dans la Meuse, stimulée par le Commandant Rogier, une souscription s’est ouverte pour l’érection d’une statue dans ce village, proche de Manheulles où naquit notre père.
Nous pouvions craindre que le nom du héros de Sedan demeurât oublié : l’Empire avait sombré si bas ; tant de faits nouveaux, tant d’hommes, tant d’idées étaient sortis de terre ! Mais si le monde officiel, si la société républicaine, obéissant à d’autres directions, semblaient indifférents à cette haute figure du passé, chez les Arabes et dans l’armée, on se souvenait. L’élan de la souscription en témoigna : le patriotisme des uns, la reconnaissance des autres assurèrent, des plus petites sommes aux plus généreuses, le général de Galliffet en tête, la réalisation du monument : un groupe du sculpteur Lefeuvre sur piédestal de l’architecte Lucien Leblanc.
En juin 1884, ma mère, mon frère et moi assistions à cette apothéose. Nous avions pris, de Paris à Étain, les secondes — cette dépense en était une pour nous — et l’on nous attendait, nous le vîmes, à la descente des premières.
Nous recevons, un peu perdus et dépaysés, l’affectueuse hospitalité du maire, M. Cahart ; depuis tant d’années nous vivons éloignés du monde officiel. Qu’était-il resté à notre mère de tous ceux qui entouraient son bonheur et qui respectaient, avec une délicatesse excessive, la solitude de son deuil ?
Dans cet entourage d’honneur, préfet, général, chefs arabes, sénateurs, députés, nous cherchons, pour nous gratifier d’un regard ami, les figures familières de l’ancien officier d’ordonnance Révérony, de l’ancien aide de camp Handerson. Eux seuls et un vieux chef arabe que notre père appréciait, et que les jeunes caïds de grande tente et de sang noble tiennent à l’écart pour sa roture, eux seuls nous unissent au passé que commémorent discours et fanfares, devant le groupe de bronze où notre père blessé, soutenu par un chasseur d’Afrique, se redresse, l’épée au poing, lançant la charge.
J’entends la voix sonore du général Février, les paroles émues de Révérony, la harangue éclatante de Paul Déroulède. Le 6e Chasseurs, amené spontanément par son colonel, défila par quatre, et, à hauteur de la statue, toutes les têtes se tournent vers elle, pour le salut du regard.
Impressions confuses d’une grande journée, à laquelle j’assiste à la fois heureux, timide et ému, depuis la messe solennelle jusqu’au banquet suivi de toasts et d’un feu d’artifice. Je revois la figure spirituelle du colonel Lichtenstein, représentant le Président de la République, l’affabilité sereine du sénateur Henry Didier.
De retour à Paris, j’ajoute un chapitre à la réédition de Mon Père, pour fixer ce souvenir et je ne pense plus qu’à ce que j’écrirai ensuite. Sans doute, ce petit livre est peu de chose ; mais j’ai découvert, à travers ce début imparfait, l’ivresse de traduire ma pensée au long du magique fil d’encre qui se dévide et qui tient au cerveau et à la rétine, fait voir, fait toucher, fait vivre les paysages et les êtres. En écrivant Mon Père, j’ai réalisé, fût-ce peu et mal, mon effort ; c’est comme une initiation : je me crois, je me sens, je me dis un écrivain. Et ce métier où j’entre et qui désormais sera le mien, m’apparaît déjà, m’apparaît, encore après trente-cinq ans, le plus noble, le plus beau, le plus fier qui soit.
Que de fois j’ai contemplé avec émotion le petit bout de bois emmanché d’une lancette fendue, le porte-plume qui me sert et, aussi, selon le vers de Mallarmé,
… « le vierge papier que sa blancheur défend ».
Quoi, cela et quelques gouttes noires suffisent : Balzac dresse sa Comédie humaine, Victor Hugo sa forêt sonore et chantante, Pascal griffonne ses Pensées, La Rochefoucauld burine ses Maximes !
Et moi, ah ! moi, que je me sens peu de chose !… Qu’importe ? A défaut de talent, j’ai la foi ! J’appartiens, désormais, à l’univers des fictions observées et vues, à ce singulier dédoublement de l’artiste qui crée avec du réel et de l’imaginaire, opère, par une alchimie d’indosables éléments, l’illusion plus ou moins parfaite dans l’âme du lecteur. Je serai, à certaines heures, le voyant éveillé d’un songe, et même lorsque je vivrai mes plus médiocres actes quotidiens, un travail inconscient ou mi-conscient persistera en moi. Ma vraie vie est là, autrement plus que dans mon ingrat apprentissage de l’union à deux ou mes mornes heures du bureau, leur tran-tran monotone que réveillaient à peine l’attentat manqué, au Ministère, d’un jeune homme contre Jules Ferry, ou bien la mort de ce comte de Chambord qui faillit être roi de France.
Ai-je des opinions politiques ? Elles sont bien vagues. J’incline vers la République, symbole de liberté, mais sans connaître les événements et les idées qui lui ont donné sa consécration.
Les pièces de Dumas fils ont plus d’attrait pour moi que les questions sociales qu’il agite. Sa Recherche de la paternité ne me fait pas pressentir qu’un jour je lutterai à mon tour contre l’injustice et la rigueur des lois. Je les ai lues cependant, ces brochures courageuses, ces préfaces de combat ; mais la société avec sa formidable structure ne se dévoile encore à moi que sous l’aspect romanesque des drames d’amour. Quand la loi qui rétablit le divorce, en 1884, passera, forte de l’appui de Dumas fils, rien ne me présagera qu’avec mon frère, seize ans plus tard, j’ouvrirai une énergique campagne pour l’élargissement de ce divorce trop étroit, par l’adoption du consentement mutuel et même, en certains cas, de la volonté d’un seul.
Une action sur le public, la gloire littéraire ! Grand mirage ! L’atteindrai-je jamais, moi qui, intransigeant, rêve d’écrire de purs livres pour l’élite et qui me répète chaque jour le Odi profanum vulgus et arceo.
Inconnu et pauvre, comment oserai-je m’entrevoir, un jour, autre chose que le piètre employé qui remplit le blanc de ses imprimés et, distrait, inscrit des sommes inexactes et des noms estropiés ?
Tout a une fin : la révolte de mon chef et de mon sous-chef me le témoigne. On me trouve bien gentil, mais pas assez sérieux : on me supplie de chercher un autre bureau où mon manque de zèle et où mes bévues auront des conséquences moins fâcheuses. Que diable, on ne jongle pas ainsi avec les chiffres !
La bienveillance d’Henry Roujon me fait passer, sans trop de cahots, ailleurs. On m’inflige d’énormes registres verts ; commis d’ordre : autre supplice ! J’y dois repérer tous les arrêtés du Ministre dont mes camarades font une ou plusieurs ampliations ; ce bureau, au vrai, étant une agence de copies. Ma table de travail touche à une fenêtre, et derrière cette fenêtre, il y a un mur, un mur de moellons bruts, où pendant des mois je croirai voir le symbole de mon existence sans air, sans avenir : mon horizon barré.
Collègues nouveaux, et plus bizarres encore que les précédents. L’un, petit homme glabre et sanguin, sitôt arrivé, chausse des espadrilles ; c’est un ancien journaliste alsacien. Il fume d’âcres pipes qui m’entêtent et, d’un élan loyal, sa plume court avec de nerveux cra-cra ! Il s’interrompt toutes les heures ; — pause de dix minutes : il s’adresse à son voisin, et lui expose ses idées sur la politique étrangère : c’était sa « rubrique » ; seulement, il en est resté à celle d’avant la guerre : la grande secousse a faussé son horloge mentale. L’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, les Balkans, le Sultan lui sont familiers ; il en parle comme de sa famille, en arpentant la pièce d’un pas d’escrime, et, de temps à autre, une règle plate en main, il se fend, vengeur, contre la perfide Albion :
« Les Anglais ! Nos ennemis les Anglais ! Ces menteurs, ces égoïstes d’Anglais ! » Son éloquence le grise d’une sainte colère ; sa voix s’enfle, il s’empourpre, un délire maniaque l’emporte, et il tire des bottes contre la cloison :
« — Celle-là pour Pitt ! Celle-là pour Fox ! Mort, mort et mort aux bourreaux de Napoléon ! »
L’autre collègue s’émeut, par contagion. Il possède un crâne vaste et malpropre, des yeux d’eau, une barbe blanche en pointe. Ses habits noirs râpés disent, avec l’excusable pauvreté, l’incurie d’un célibat funéraire. Il parle par saccades, d’une voix nerveuse qui saute vite, à l’aigu. Souffre-douleur au collège, pâtiras dans une étude, amusement, jadis, du Ministère, on lui a fait les farces les plus cruelles. Il garde de ces persécutions une hantise et, trépidant, profère des lamentations et des exécrations en cachant sa tête sous le couvercle de son pupitre. Il lacère son col, déchire ses manchettes ; son pantalon s’écarte de son gilet, et montre un bourrelet de chemise grisâtre :
« Il a été, hurle-t-il, emphatiquement, oui, pendant vingt ans, la « chasse » et la risée du Ministère !… »
Parfois l’autre, gagné à ce delirium tremens, aboie follement :
« — Regardez l’Angleterre ! Je vous somme de regarder l’Angleterre ! »
Et l’autre réplique, à bout d’enrouement :
« Humilié, écrasé, vilipendé, je n’ai connu que les sarcasmes, l’ironie, les brimades : enfant, homme, vieillard, toujours, partout ! »
C’est le roi Lear des paperasses. Quand les deux originaux font trop de tapage, le garçon de bureau, très correct, vient les prier, de la part du sous-chef, de ne pas crier si fort.
Bien des fois, excédé, je prends mon chapeau et file : car ce spectacle n’est pas seulement grotesque, il est tragique. Et que dire, que faire pour apaiser ces cerveaux fêlés ?…
Heureusement, le troisième collègue, isolé dans une petite pièce, beau mâle au torse bombé de mousquetaire, me réconforte par son air de santé et son cordial sourire ; c’est Camille de Sainte-Croix. Il a écrit des volumes de vers, d’un modernisme âpre, encore manuscrits. Et dans ce terrier léthargique, il apporte l’air du dehors, la vie.
Grand bonheur ! car je n’étouffe pas moins chez moi qu’au bureau ; ici et là mêmes disparates entre le rêve et l’action. Et cette souffrance indicible de se savoir, malgré ses efforts, étranger à ce qui fait la trame de votre existence… Le supplice de l’intimité hostile !…
J’ai travaillé pourtant, j’ai écrit mon premier roman : Tous Quatre.
IV
Un premier roman : que de choses on veut y mettre ! On a tout à dire ; les idées se pressent comme les moutons à la porte de la bergerie ! Ce gros bouquin, mal composé, écrit d’abondance, fut, je crois bien, le plus révélateur de mon tempérament.
Aucun souci de plaire, de réussir ne l’a pomponné, lustré, châtré. C’est plutôt bien le désir inverse, un besoin de s’affirmer en choquant les idées reçues, qui lui donne cette franchise d’accent, ce verbe brutal. Je n’ai pas lu pour rien Zola que j’admire depuis l’Assommoir, bien que mes véritables maîtres d’esprit soient les Goncourt et Alphonse Daudet.
C’est toute mon enfance algérienne, mes années de bagne à La Flèche, mes ambitions de début que j’ai versées là, en vrac. Tous Quatre est pour moi ce que David Copperfield est à Dickens. Sous la part de fiction obligatoire, c’est ma sensibilité personnelle qui anime ces pages ; ce que j’ai vu, observé, senti, aimé, ce dont j’ai joui : mes élans passionnés vers la femme, mes déceptions, mon rêve de gloire, mes goûts, mes amitiés. Aucun de mes livres n’est autant moi. L’art y manque, mais la vie et son trop-plein s’y reflètent, malgré les défauts qui crèvent les yeux : le réalisme grossier qui faisait alors la mode, une fausse perversité qui était bien la marque d’un écrivain jeunet, la pléthore d’un cerveau qui a beaucoup emmagasiné, mais à qui manquent l’équilibre et l’ordre, tout étant jeté là frémissant, vif, et cru, sur le papier.
Tous Quatre m’absorba pendant des nuits et des nuits. Les soirées seules m’appartenaient : alors, jusqu’au lendemain, j’oubliais le bureau ; disparus, les fantoches de la pièce empouâcrée de tabac ; abolis, les énormes registres, mon cauchemar. Sous la lampe d’huile et dans son rond de lumière douce, je pouvais, à travers les mystérieux petits hiéroglyphes de l’écriture, voir se lever d’innombrables images de tristesse, de beauté, de désirs, de regrets. Des êtres réels et fictifs, dédoublés ou recomposés, vivaient leur vie fantomale ; des événements s’enchaînaient selon la trame logique des effets ou des causes, brisée net par le caprice du hasard ou le coup de foudre de l’accident.
Quelle volupté j’éprouvais à pénétrer dans la nuit de plus en plus silencieuse ! Les rumeurs du quartier, les bruits de la maison s’étaient éteints depuis longtemps : les ténèbres de la ville m’enveloppaient de leur velours sombre ; la solitude me révélait son âme de mystère ; j’étais, dans mon cercle de clarté limpide, comme le gardien du phare dans un ciel sans limites. Je sentais peu à peu, avec la petite fièvre lucide du travail, s’alléger la pesanteur de mes membres, je n’étais plus que nerfs, pensée vibrante, esprit désincarné. Ce sont là les ivresses du premier livre : je vivrais mille ans sans les oublier.
Seulement, il y a le bureau. Je n’ai pas les qualités ponctuelles d’un commis d’ordre. Je compulse autant de gros registres qu’il y a de directions au Ministère, et, contre toute logique, j’attribue à l’Enseignement supérieur ce qui ressortit à l’Enseignement primaire, ou réciproquement. De plus, mes répertoires, jamais à jour, fourmillent d’erreurs. Mon sous-chef finit par me trouver tout au plus bon pour mettre, sous sa dictée, les suscriptions de ses adresses de lettres ; et, comme il faut bien m’utiliser, on confie les gros registres à un nouveau, et on me met aux copies. Besogne enfantine, où mes maudites distractions trouvent encore le moyen d’assigner à un professeur nommé à Brest le poste de Carpentras, ou de donner à M. un Tel les palmes d’officier de l’Instruction publique quand il n’a droit qu’à celles d’officier d’Académie. Les bureaux qualifiés protestent. Ainsi je me cantonne exclusivement dans certaines copies, dont le triplicata, parfaitement inutile, va s’enfouir, sans jamais être réveillé d’un profond sommeil, dans des cartons poudreux et séculaires. Henry Roujon, je l’atteste, y mit de la bonté ; et sans sa protection…
Fernand Beissier m’ouvre une revue, oui, une revue à couverture jaune, qu’un fonctionnaire du Ministère édite pour des familles et des abonnés de province. J’y glisse de temps à autre quelques articulets, sous le pseudonyme bizarre de Paul Violas, jusqu’au jour où je compromets la stabilité de l’Administration et mets en émoi les lecteurs en annonçant que Louis Capazza a résolu le problème de la direction des ballons. Désormais on ne m’insérera plus qu’avec méfiance. J’ai cependant le bonheur d’écrire quelques lignes sur le Crépuscule des Dieux d’Élémir Bourges, que m’a signalé Sainte-Croix ; et voilà le point de départ de ma plus fidèle amitié : trente-deux ans déjà !…
Car Élémir Bourges prend la peine de venir me remercier, et son remerciement où il s’ingénie à me faire plaisir, est royal : il procure à Tous Quatre un éditeur, le sien, Albert Savine, sous le prête-nom de Giraud. J’ai la rare, l’immense chance de me voir publié, et même payé : deux cent cinquante francs ! Comme cet argent prit pour moi une autre couleur, une autre beauté que celui de mes appointements mensuels : car je l’avais vraiment gagné, avec un labeur noble ; je pouvais en être fier et je l’étais !
Ma gratitude envers Élémir Bourges se doublait de mon admiration pour lui. Le Crépuscule des Dieux, cette tragique histoire d’amour, de gloire et de sang, contée dans un style admirable de force et d’éclat, m’avait émerveillé. La personne de Bourges, son élégance morale, son érudition raffinée, le charme et la sûreté de son commerce furent pour moi le plus grand des bienfaits. J’avais soif de vénération, et rien ne devait ni ne pouvait décevoir le culte tendre que je vouai dès lors à cette âme héroïque.
Je me rappelle les conseils qu’il me donna, après avoir lu ce gros manuscrit dont le réalisme cru devait l’offusquer : et si je n’ai su les suivre tous, du moins leur influence m’a-t-elle été salutaire. Presque à part dans mes livres, avec ses audaces, Tous Quatre m’apparaît significatif par sa conception précoce et désenchantée de la vie. C’est l’histoire de deux ménages liés d’amitié : Matarel, gros bourgeois frotté de littérature, réussit ; Tercinet, artiste morbide, rate son œuvre et sa vie ; et tandis que le couple Matarel savoure les basses jouissances de l’argent, les Tercinet, minés d’usure nerveuse, vont pauvrement s’éteindre dans le Midi.
Ce livre atteste le triomphe des égoïstes et des médiocres, qui sont la foule, contre les purs artistes, qui sont la minorité. Il montre aussi le châtiment du rêve chez un être d’élite : la maladie de la volonté et l’impuissance d’agir. Matarel, lui, a agi, vulgairement, mais l’action porte en elle sa récompense, et ce gros homme de plaisir a le succès qu’il mérite.
Mon orgueil d’avoir écrit un vrai livre s’amplifiait de l’orgueil de caste que m’inspirait cette année féconde. Aux Névroses de Rollinat publiées l’an d’avant, succédaient les Blasphèmes de Richepin. Ferdinand Fabre, dans Lucifer, donnait une réplique à son bel Abbé Tigrane. Léon Cladel, dont les Va-nu-pieds lus au Champ du Pin avaient fortement frappé mon imagination, Léon Cladel publiait ; Kerkadec, garde-barrière. Enfin, trilogie à mes yeux splendide, la Sapho de Daudet, la Chérie d’Edmond de Goncourt, le Germinal de Zola éclataient au-dessus des discussions passionnées.
Le choléra pouvait sévir à Paris, je planais au-dessus de si misérables préoccupations, de beaucoup plus haut que sur la Tour de 300 mètres projetée alors par l’ingénieur Eiffel pour l’Exposition de 1889. Entendre Delaunay jouer Octave, au Théâtre-Français, dans les Caprices de Marianne et Mlle Marsy débuter dans le Mariage de Figaro, me plongeaient dans un inlassable ravissement.
Quelques écrivains trouvaient alors, au Ministère de l’instruction publique, un havre de grâce, et tous assurément furent meilleurs fonctionnaires que moi : Jules Case, qui publiait de sincères et pénétrants romans de vie moderne, Antony Blondel, l’auteur de Camus d’Arras et du Bonheur d’aimer ; Maupassant, Paul Ginisty avaient touché barre aux bureaux de la rue de Grenelle ; le pur poète Léon Dier, y gagnait dignement sa vie.
Un bonheur m’arriva. Mes cartons, mes paperasses et moi déménageâmes au rez-de-chaussée, dans un recoin qui me donnait l’illusion du chez moi et me soustrayait à mes collègues maniaques. Camille de Sainte-Croix voisinait table à table. Que de causeries ! Des visites lui venaient : Alfred Vallette qui allait publier le Mercure de France, Félix Fénéon, son regard fin et sa barbiche yankee. Camille de Sainte-Croix avait écrit deux savoureux récits romanesques : La Mauvaise aventure et plus tard Contempler. Il rêvait aussi de lancer un journal, il y parvint : ce ne devait pas être le dernier. Ce journal s’appela le Croquis, il était à plusieurs pages et illustré. Sainte-Croix, batailleur, y publia une série à l’emporte-pièce intitulée Nos Farceurs, très dure aux contemporains et à leurs succès.
En ce temps-là, les glaces des devantures me renvoient la silhouette funambulesque du romantique que je reste. Si j’ai coupé mes longs cheveux, trop voyants, je plagie la mise d’Élémir Bourges ; et des gilets de velours bouton d’or, gris-argent ou violet-évêque, agrafés dans le dos, me cuirassent somptueusement. Les boutons qui leur manquent ponctuent, comme des grains de réglisse, mon veston à col droit, à la fois liturgique et séculier. L’effet discuté que je produis m’inspire, tout ensemble, de la confusion et de la vanité : se singulariser est, pour les jeunes gens, une telle ivresse !
J’avais quitté la rue de la Cerisaie, trop éloignée, pour un appartement au second, rue Bonaparte. Après le mur compact du Ministère, c’était, autre horizon barré, une triste cour et des façades de suie. Du moins il y aurait assez de place pour l’enfant attendu, ma fille Ève, que sa sœur Lucie suivit de près. Dates claires, heures douces ! Je crois revivre l’attendrissement que m’inspirait leur faiblesse, et ce besoin tendre de protéger, à peine existants et déjà menacés, ces petits souffles humains.
Ai-je assez joui, aussitôt, du premier éveil de la vie en leurs prunelles vagues, et assez su voir, jour à jour, l’obscur développement de l’être gonflé de lait à travers ses cris et ses langes ? Peut-être étais-je bien jeune pour cela. Peut-être faut-il que l’ignorance de l’homme y soit initiée par l’amour de l’épouse ? Peut-être faut-il qu’on soit deux à se pencher, en souriant, sur un berceau ? Il se peut que l’ineffable beauté du mystère enfantin ne me soit apparue que beaucoup plus tard, en voyant mes fils, beaux enfants de l’amour, tendres fruits de ma dernière jeunesse, suspendus au sein d’une autre mère. Il se peut que le grand bonheur apporté par mes filles m’ait alors semblé tout naturel, et que je n’en aie pas assez remercié un Dieu inconnu.
Du moins ai-je eu l’immédiate intuition des devoirs qui m’attacheront à elles par une création incessante de leur esprit et de leur conscience. Leur gentillesse, leur grâce de délicates poupées vont ravir en moi l’orgueil de la paternité et le souci de les voir grandir heureuses. Si semblables, et si différentes, quelle place tinrent bientôt dans mon existence ces créatures de ma chair ! Quel intérêt portai-je bientôt à leurs jeux, à leurs peines, à leur santé ! De plus en plus ai-je compris, intensément, ce qu’elles représentaient pour moi, à mesure que, leur cœur et leur intelligence se formant, associées de plus en plus à mon destin tourmenté, consolatrices de mes chagrins, raison d’être de mon travail, mes « grandes » fussent devenues mes inséparables amies d’âme.
Quant au fils que j’ai tant souhaité, et attendu si longtemps en vain d’une seconde union, l’ironie du sort ne l’accordera qu’à ma troisième étape, vingt-six ans plus tard. J’aurai des cheveux gris quand compagne printanière de mon automne, ma bien-aimée et courageuse Yvonne me donnera, le 19 août 1913, notre petit, Yves-Paul. J’aurai des cheveux blancs quand naîtra, le 6 mai 1916, notre petit Antoine dont le nom, à travers son grand-père le général, rappelle son simple et probe bisaïeul Antoine Margueritte, le soldat-laboureur, chef de notre lignée.