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Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

TAULO

Reading edition

Cant proumié. — Patroun Apian 2

Cant segound. — Lou Prince d'Aurenjo 30

Cant tresen. — La Desciso dóu Rose 64

Cant quatren. — Li Veniciano 82

Cant cinquen. — L'Angloro 114

Cant sieisen. — Lou Dra 136

Cant seten. — La Font de Tourno 154

Cant vuechen. — A l'avalido 180

Cant nouven. — Souto Avignoun 214

Cant desen. — La Fiero de Bèu-Caire 236

Cant voungen. — La Remounto 268

Cant dougen. — La Mau-parado 306

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

Lou Pouèmo dóu Rose Taulo

Le Poème du Rhône Table

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

Le Poème du Rhône (en provençal)

CHANT PREMIER (en provençal)

PATRON APIAN

I

Dès la prime aube, vont partir de Lyon les voiturins qui règnent sur le Rhône. C'est une race d'hommes robustement musclée, gaillarde et brave, les Condrillots. Toujours debout sur les radeaux et les sapines, le hâle du soleil et le reflet de l'eau leur dorent le visage comme un bronze. Mais en ce temps, vous dis-je, plus encore on y voyait des colosses à barbe épaisse, grands, corpulents, membrus, tels que des chênes, remuant une poutre comme on fait d'un fétu, de la poupe à la proue criant, jurant sans cesse et largement, pour se donner courage, au pot énorme humant le rouge piot, tirant à beaux lopins la chair de la marmite. C'était le long du fleuve une haute clameur que du nord au midi on entendait sans trêve: «Proue en aval, ho! royaume! empire[1]! Amont la proue! sus! fais tirer la maille[2]!»

II

Leur nid était Condrieu, où se meuvent les premiers souffles de notre Vent-Terral[3]. Saint Nicolas, patron de la marine, a dans Condrieu son autel, sa chapelle. En chape d'or et en mitre fourchue le bienheureux, ayant près de lui la cuve d'où l'on voit émerger les têtes des trois mousses réchappés sains et saufs de l'horrible saumure, étend sa main sur tout ce qui navigue. Là, tous les ans, on célèbre sa fête; et les marins, sur les épaules, dignes, en procession y portent une barque; et lorsque au Rhône un noyé se débat: «Au grand saint Nicolas, tout le monde lui crie, recommande-toi bien; mais nage ferme!» De Vernaison, de Givors, que parle-t-on? Épandant son renom sur tout le cours du fleuve, Condrieu en ce temps était la mère des grands patrons du Rhône. Les bélîtres des ports de Vienne ou de la Mulatière et les Canuts falots de la Croix-Rousse avaient beau leur crier: «culs de peau!» Eux, bien que portant la culotte de cuir, faisaient aller leurs dames et leurs filles cossues et braves autant comme bourgeoises. Maîtresses femmes, les belles Condrillotes, aussitôt que bourgeonne la feuille des mûriers, dans la bonne chaleur de leur poitrine forte mettaient la graine des vers à soie couver; puis en dentelle fine et piqûre fleurie, par passe-temps, elles brodaient le tulle; elles savaient aussi piquer à petits points la peau des gants et, vaillantes nourrices, faisaient un gars superbe chaque année.

III

O temps des vieux, d'antique bonhomie où les maisons n'avaient point de serrure et où les gens, à Condrieu comme chez nous, se taquinaient pour rire, sous la lampe! C'était le règne, là, des farandoles, la danse nationale rhodanienne et du royaume ancien des Bosonides, qui, d'Arles à Condrieu, aux jours de fête, imitatrice du Rhône en ses détours, ondoie, serpente le long de ses berges. Là florissait alors la noble joute en laquelle, tous les dimanches, sur le Rhône, les riverains, se divisant par groupes, l'été, luttaient ensemble, la targe au poitrail, la lance au poing, l'orteil sur l'échelette; où les garçons se montraient nus, vaillants et forts, aux yeux des belles filles; où les jeunes mâtins de Saint-Maurice s'accotaient, s'aheurtaient avec ceux de Givors... O temps des vieux, temps gai, temps de simplesse, où sur le Rhône tourbillonnait la vie, où nous venions, enfants, voir sur l'eau longue, voir passer fiers, les mains au gouvernail, les Condrillots! Le Rhône, grâce à eux, fut une ruche énorme, pleine de bruit et d'œuvre. Tout cela aujourd'hui est mort, muet et vaste, et de ce mouvement, hélas! tout ce qui reste, c'est la trace rongée, c'est le sillon que le câble a creusé contre les pierres. Oui, un frottis, c'est tout ce qui subsiste d'une navigation qui eut pour cri: Empire! Mais des chars de triomphe le passage ne laisse point visibles sur les voies romaines plus de vestiges ni plus d'excavation.

IV

A la Saint-Nicolas, lorsque à l'encan on mettait le Reinage[4], au porche de l'église, n'en était-ce pas un, et flambant, de triomphe pour celui qui était le Roi de la marine! Et croyez-vous que l'on y fît bombance pour arroser la gloire du Reinage? Poitrails de bœuf à graisse potelée, les oies dodues et les coqs d'Inde, et les jambons fumés et les caillettes[5] d'herbes hachées, cuites au four, bien onctueuses, et arrondies en tourte, les savoureuses pognes[6] pétries au beurre avec des œufs, et les rigottes[7] joliment pliées dans des feuilles de vigne, et le vin blanc de pays—qui pétille, ils avaient, en ce jour, tout à satiété! N'était-ce pas, en effet, entre ces sauvages falaises, Roche de Glun ou Roche-Maure, que Gargantua régnait et que, dit-on, pour y boire enjambant le Rhône, avec sa main en manière d'écuelle il avalait ensemble les barques et les hommes! On montre encore le gravier, à Pierrelatte, que le géant tira de son soulier: un beau rocher, planté au milieu de la plaine.

V

Or, en cette année-là, pendant la fête, ayant Patron Apian eu la victoire et de la royauté ceint la couronne, les jeunes gens de Condrieu en frairie avaient toute la nuit porté des brindes au roi nouveau et, selon la coutume, après le brinde, jeté en l'air leurs verres. Car Maître Apian, lui, avait l'équipage le plus fameux de toute la rivière. Calfatées de flocons d'étoupe que retenaient les têtes des crampons, et de poix noire goudronnées en dehors, il possédait, pontées ou non pontées, sept bonnes barques construites en bois brut: le Caburle[8] d'abord, avec sa cabine qui s'élevait en poupe, sous laquelle chacun la nuit dormait dans son hamac; avec sa proue taillante, enorgueillie par l'éperon de son étrave forte; puis la penelle ou barque civadière, qui portait la pâture des chevaux; puis à la suite le bateau de carate, bâti comme les autres en varangues de rouvre; puis une sisselande toute plate, convexe sur l'avant, carrée sur l'arrière; deux grandes savoyardes à transporter les houilles de Givors et une sapine pour charger les châtaignes vivaraises. Sans compter deux coursiers ou chaloupes, amarrés sur les flancs de la flottille, pour embarquer les gros chevaux haleurs qui, sur la berge, au retour de Provence, gaillardement remontaient le convoi. Patron Apian avait pour la remonte quatre-vingts beaux chevaux à queue rognée qui n'avaient pas leurs pareils sur le Rhône et qui, en remorquant la maille et la voiture, aux coups de fouet du baile du halage[9] et aux jurons des charretiers brutaux faisaient trembler le bord du fleuve.

VI

Tenant son sérieux, à la proue du Caburle, saint Nicolas avait, grossièrement sculptée, sa tête avec la mitre. Mais en poupe, plantée au gouvernail de la grand'barque, s'élevait la croix de la chapelle, la croix des mariniers, teinte en rouge, que Maître Apian, un an où par la glace les eaux restèrent prises tout l'hiver, avait lui-même charpentée à la hache. A l'entour de la croix on voyait tous les instruments de la Passion: la lance avec l'éponge, l'hostie et le calice, la robe d'écarlate, la lanterne, le marteau, les clous, les tenailles, la sainte face, le cœur, la colombe, le fiel, le fouet, la colonne, le roseau, le glaive nu, le mort qui ressuscite, la bonne Mère et saint Jean, l'échelette, le gantelet, les dés, les gobelets, la bourse, le grand serpent, le saint soleil, la lune, avec le coq en dessus—qui chantait.

VII

Et chante, coq! l'aubette vient de poindre. Pour démarrer, allons tous! appareillent les voiturins qui vont à la descise[10]. En charge pour la foire de Beaucaire, il y a cent bateaux, ce jour, sur le départ. A toi! à moi! il s'agit pour chacun de gagner le mouton: car, au pré de la foire, le premier bâtiment, tartane ou barque, ou galéasse des côtes barbaresques, ou vieille coque ayant en règle son nolis, au pré de foire le premier qui arrive et tire le canon—reçoit, pour bienvenue des Beaucairois, un beau mouton! En hâte et en émoi et pêle-mêle, les portefaix, les nautoniers charrient, arrangent, amoncellent, font la chaîne. Les pontons craquent; les marchands font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes: «Y sommes-nous?—Ça y est.» Dans le fouillis les maîtres vont détacher des organeaux de fer chacun leurs nefs et, lentement faisant le signe de la croix en soulevant son chapeau large, le bras en l'air, Maître Apian entre tous: «Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, au Rhône!» s'écrie-t-il. Sa voix, retentissante dans le lointain brumeux, entre les rives du fleuve lyonnais s'est entendue. Les hommes avec lui, la tête découverte, se sont signés, trempant le doigt dans l'onde de ce grand bénitier que, chaque année, en belle procession, c'est la coutume, on va bénir sous le Pont Saint-Esprit. Les hommes, rudement, avec les avirons contre le quai forcent ensemble. Patron Apian lui-même, sur la poupe, est à la barre donnant la direction. Il a de longs cheveux en cadenettes grises qui lui retombent tressés sur les tempes, et deux grands anneaux d'or qui pendent à ses oreilles. Il est haut d'enfourchure et, de ses yeux luisants, sur chaque barque, pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre, de l'une à l'autre, attachées à la file par le long câble qui les réunit toutes, en dérivant au gargouillis de l'eau, toutes les barques à la suite s'entraînent.

VIII

Sous les bannes de toile écrue, s'élevant en triangle et en dos d'âne, les passagers, les ballots, les denrées de toute condition, de toute sorte, les soieries de Lyon, magnifiques, les cuirs roulés et les bottes de chanvre, tout bien rangé, tout bien enregistré par l'écrivain aux lettres de voiture, avec tous les produits que l'industrie fabrique dans le Nord, gisent à profusion. Mais un brouillard épais couvre le Rhône, à couper au couteau! Il cache le rivage en entier et à perte de vue. On ne distingue plus le coupeau de Fourvière avec l'église qui pointe à son sommet. Et la mélancolie qu'amène le départ n'en est que plus griève: là-bas, dans le Midi, aux canaux de Beaucaire et d'Aigues-Mortes, pour y charger les blés fins de Toulouse, les vins du Languedoc, le sel marin, combien resteront-ils, loin de leurs femmes, de leurs petiots? trois mois, peut-être quatre... Et fort heureux encore si, au retour, un coup subit d'Ardèche ou de Durance, ou quelque crue farouche du Gardon, ne vient pas faire enfler, faire crever le Rhône, et qu'avec les chevaux de l'équipage point il ne faille, dans les champs détrempés, patauger, s'embourber jusqu'au poitrail! Et quand, des mois entiers, le mistral ronfle et qu'opiniâtre il arrête les barques! Et les graviers mouvants que l'eau recèle et qui à l'improviste vous engravent; ou bien la sécheresse avec les basses eaux qui, tout l'été, échouées sur le sable, retient dans l'inaction les nefs disjointes!

IX

Circonspects, le prouvier[11], le pilote vont à tâtons, sondant les mouilles[12]: que les bateaux en quelque maigre[13] n'aillent point s'enlizer. Dans l'onde obscure Jean Roche le prouvier jette la sonde, longue perche de saule qu'on pela en y laissant quelques anneaux d'écorce marquant de loin en loin la profondeur de l'eau: —Pan juste! pan qu'à deux doigts[14]!—«A l'aide, Pierre-Bénite[15], sinon la barque touche!» —Pan large!—«Allons, voici la bonne route.» —Pan couvert! pan et demi!—Les bateliers cèdent au gouvernail, lâchent la barre. —La souveraine!—«Bon!» tout le monde crie. —La main sous l'eau!—Et vogue en sûreté... Se dévidant de lone en lone[16] sous l'impulsion de la barque maîtresse qui va devant, prudente, qui va majestueuse, la traînerie avec ses blanches tentes, à vau-l'eau du courant rapide qui la porte, a pris le bon chemin. Vers la «chapelle» et droit sur le tillac, la tête nue, Patron Apian, avec un grand signe de croix, à haute voix—que tous entendent le chapeau à la main, entame alors la prière du matin: O notre père qui es au ciel, que ton nom se sanctifie! dit-il. Les hommes se sont tus, agenouillés ou inclinant la tête. L'épais brouillard blanchâtre les aveugle, dérobant les montagnes et les «brotteaux»[17] qui tout le long accompagnent le fleuve; et ils en sont bien sûrs, d'aller à l'aveuglette jusqu'à Givors, peut-être jusqu'à Vienne. Mais lui, continuant: Ton règne nous advienne! dit-il, et qu'en aval ta volonté se fasse comme en amont! Notre pain quotidien, dit-il, donne-le-nous ce jourd'hui! De nos dettes fais-nous la rémission, dit-il, comme nous autres les remettons à ceux qui nous redoivent... Parfois s'interrompant:—«Toquebœuf! braillait-il, grand capon de pas Dieu, tu dors, eh! fainéant? Ces malheureux chevaux, en amont, les vois-tu qui s'étranglent dans leurs chevêtres?... Une garcette qui vous cinglât tous!»— Et reprenant: De tentation garde-nous! Et tire-nous du mal-être! Ainsi soit-il!

X

—«Ha! mes enfants, sur l'eau grouillante, nous, ajoutait ensuite le patron du Caburle, que sommes-nous? Vous le voyez, nous sommes le jouet du brouillard, des rocs qu'on a dessous, et des grèves où l'on va quelquefois échouer... Eh! qui donc peut savoir les hasards imprévus? Qui veut apprendre à prier, qu'il navigue! C'en est un beau, d'exemple, l'insensé qui, descendant le Rhône, en l'an mil huit cent trente, tira, le misérable, un coup de fusil au grand saint Christ qu'on voit dans l'oratoire du vieux château d'Ampuis, contre la berge... Il lui brisa le bras, oui. Mais sa penelle, au mauvais chenapan, dans quelques traites[18], alla contre le Pont Saint-Esprit se briser... avec lui—qui dans l'eau gloutonne fit un trou!» Le Caburle, entre temps, la prière achevée, venait de se ruer dans l'archipel de la Grand'Chèvre, entrecoupé de saules.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
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CHANT DEUXIÈME (en provençal)

LE PRINCE D'ORANGE

XI

—«Pousse au royaume, ho!» crie une voix. —«Nous y sommes! voilà!» On appuie au timon et le prouvier jette le câble à terre. C'est Vernaison.—«Amarre!» Dès qu'on touche, apparaît tout d'un coup, là, un jeune homme blond qui, dégagé, monte sur la grand'barque... Et quel est-il? C'est le prince d'Orange, le fils aîné, dit-on, du roi de Hollande. Et de toute façon les langues conjecturent: et pour les uns ce n'est qu'un éventé, qu'un drille, assurent-ils, qu'une tête fêlée, qui, se brouillant avec le roi son père, a dû partir pour courre l'aventure, le guilledou, la pretentaine, à travers le pays. Selon les autres, il s'est opiniâtré tant et tant sur les livres, il s'est acoquiné tellement à l'étude qu'il en est, le pauvret, tombé en chartre, comme un enfant qui mange de la cendre; et vers le Rhône les médecins l'ont envoyé boire le bon soleil qui ravigote, boire le souffle vif du rude Maëstral[1].

XII

De son royaume ombreux, paludéen, où le Rhin se noie dans les brumes, lui, quelque jour, s'il revient en santé, ceindra la couronne d'iris. Mais il s'en faut, pour l'heure, qu'il lui tarde de prendre en charge le gouvernail des hommes, dégoûté comme il est, avant d'y être, de toutes les intrigues qu'il comporte, des manœuvres de cour, et des cérémonies, et de l'ennui qui vous y mange l'âme. Et il s'est mis en tête une folie d'amour, lubie de prince imaginatif, rêveur; il s'est mis dans la tête de trouver en voyage l'éclosion de la Naïade antique et la fleur d'eau épanouie sur l'onde où la Nymphe se cache nue, la Nymphe belle et pure et claire et vague que l'esprit conçoit et désire, que le pinceau retrace, que le poète dans ses visions éternellement évoque, la Nymphe séductrice, voluptueuse, qui, autour du nageur, au cours de l'eau, laisse flotter sa chevelure et se confond et fond avec le flot. Et de canal en canal, par la Saône, il descendit de son pays de Flandre, comme descendent du nord brumeux les cygnes aux «clairs» du Vacarés, quand vient l'automne.

XIII

A peine il a sauté, pâlot, sur le Caburle et au patron touché la main, sans morgue, il converse avec tous à la bonne franquette; aux Condrillots paye des cigares de son pays—qui fleurent comme baume, et, pas plus fier qu'un «frère de la tasse», il leur fait boire à son flacon, après l'un l'autre, une eau-de-vie qui liquéfie les brumes. Et entre eux ils se disent:—«Celui-là est des nôtres!» —«Des vôtres? répond-il, oh! vous pouvez le dire, et s'il vous faut de l'aide, camarades, nous sommes d'un pays où l'on ne craint pas l'eau et où l'on sait tirer assez bien à la rame.»— Les nochers sont ravis; ils l'entourent comme le corps d'un roi et lui regardent sa jeune barbe blonde, ses mains fines et une fleur en émail, ciselée, qui pend à son clavier de montre.

XIV

Mais le patron Apian s'écrie: «Empire!» La barque capitane et les suivantes, au premier coup de timon, vers la gauche ont repris leur dérive. Sur l'eau longue cependant que les nefs vont toutes seules, le prince blond devise avec la chiourme. Gentiment il leur conte qu'il est de Hollande et fils de roi, et qu'il va en Provence, cherchant la fleur qu'il porte pour insigne: —«Fleur de mystère, dit-il, inconnue aux profanes terriens, car dans les eaux elle fait son séjour et s'y épanouit, fleur de beauté, fleur de grâce et de rêve que mes Flamands appellent «fleur de cygne»[2]: par tout pays où on la trouve, l'homme est joyeux, la femme belle.» —«Cela? en s'approchant dirent les bateliers, mais c'est la fleur de Rhône, mon beau prince, le jonc fleuri, qui se nourrit sous l'onde et que l'Anglore aime tant à cueillir!» —«L'Anglore?»—«Allons, avance-toi, Jean Roche, et dis-lui donc quelle est celle-là,» firent-ils. —«Autant que moi, vous autres, vous pouvez en parler!» répondit brusquement un jeune homme qui tressait l'épissure d'un cordage. —«Oh! le vilain bourru! lui cria-t-on, tu l'auras cette nuit songée peut-être—qui à terre faisait gogaille avec quelque pêcheur...» —«Vous avez beau hâbler, mais, dame, quand, riposta le gros gars, vers les fourrés du Malatra, là où l'Ardèche fouille, vous passez à côté, poussant la barre, et que, nu-pieds sur le sable fin, vous la voyez riant avec ses dents qui mordent, ah! combien d'entre vous, si du bout de son doigt elle faisait un signe, se jetteraient à l'eau pour aller déposer un baiser sur l'aubier de son pied nu!»

XV

—«Ho! cette fille, certes, dit Patron Apian, le diable m'emporte! vous fera quelque jour tourner la tête... Ils ne parlent que d'elle: ce n'est pas un laideron, mais pour en faire une crierie pareille, il n'y a pas ici d'eau jusqu'au cou, voyons! à l'égard des tendrons de nos côtes, vigoureux, opulents et blancs comme jonchée!... Royaume! bute à Givors!»—Et bord à quai cognent les barques: le coussinet au dos, les portefaix barbus déjà reversent les mannes de charbon aux savoyardes; on empile à beaux tas les ferrements et la quincaille et les faux et les forces et les fusils fameux de Saint-Étienne. Puis derechef, en route! et, d'accord tous, le prince blond s'est déjà mis à l'œuvre, car il a bien promis de vivre en camarade avec les mariniers, patron et gens du bord, et manœuvrer, ramer, trimer comme eux, ainsi que fit Pierron, le czar des Russes, lorsque à Zaardam, dans sa jeunesse, il s'embaucha compagnon charpentier, voulant apprendre.

XVI

Mais le vrai, le voici: par une suggestion qui vient du sang, Guilhem (ainsi se nomme le beau dauphin de la nation flamande) veut rouler par le Rhône. Il veut connaître l'aire qui le couva, la terre illustre qui lui transmit le noble nom qu'il porte, Orange et sa célèbre Gloriette, château fort et palais de ses aïeux au temps féroce des guerres sarrasines. Et il veut parcourir et voir chacun des lieux où ont laissé leurs vestiges ces princes dont le Cornet[3] sonna dans les tirades de toutes les chansons chevaleresques. Il veut s'initier à ce langage dans lequel Béatrix de Romans gazouillait ses doux accents lesbiens, la langue allègre en laquelle chanta la Comtesse de Die ses lais d'amour avec Raimbaud d'Orange. Il a lu. Il se sent aux entrailles, à de certains moments, les ambitions superbes, le reverdissement des grandes envies folles qui vers la gloire ont exalté ses pères et le regret des conquêtes perdues. Mais pourquoi le regret, si des ancêtres il pouvait recouvrer la terre ensoleillée en l'embrassant de son regard avide! Qu'est-il besoin d'épées qui étincellent pour s'emparer de ce que l'œil nous montre? Et ne serait-ce pas trop beau, tout simple aussi, de reconquérir ce fleuron d'Orange, ce franc-alleu que tinrent ceux des Baux, et cet empire enfin des Bosonides qui dans le cri «empire!» dure encore, en s'accointant aux bonnes gens du peuple qui l'ont gardé, le cri des souvenances? On le dit bien de qui est populaire: «C'est notre roi, c'est un roi!» Eh! bon Dieu, quoi davantage? autant lui en advienne! Car à leur tour croulent les châteaux forts, comme il apparaît là sur chaque mamelon, et tout s'éboule et tout se renouvelle... Mais sur tes cimes, immuable Nature, à tout jamais les thyms éclosent et toujours les pasteurs et pastourelles s'y vautreront sur l'herbe au renouveau.

XVII

L'épais brouillard, qui peu à peu s'éclaire, a découvert au jour la vallée vaporeuse avec les verts coteaux de ses collines où court le Rhône roulant au milieu d'elles. Et Maître Apian, en contemplant la face du soleil neuf qui ragaillardit tous, crie: «Un de plus!» Les nautoniers ensemble ont haussé le chapeau; la joie réveille les passagers, ébahis à tout coin, quand tout d'un coup, magnifique, au tournant apparaît dans son plein l'antique Vienne, assise en autel sur les contreforts du noble Dauphiné. Voilà, célèbre, le Tombeau de Pilate et son aiguille. On entend les foulons qui frappent à grands coups pour apprêter les draps, dans les fabriques. Coupe-jarret[4], sur ses pentes ardues, étale en éventail ses maisonnettes; et les clochers et les tours et les temples dans la lumière inondante et limpide écrivent du passé l'histoire auguste.

XVIII

Son portulan à la main—qu'il feuillette, le prince transporté lors s'écria: —«Salut, empire du soleil, que borde comme un ourlet d'argent le Rhône éblouissant! empire de plaisance et d'allégresse, empire fantastique de Provence qui avec ton nom seul charmes le monde! Oh! être né dans les temps de bagarre, de pêle-mêle, de néant, d'aventures, où, une épée en main, le vaillant homme pouvait, ne consultant que son instinct, pouvait, dans le ferment des troubles, se tailler librement un beau royaume, en voilà une, entre toutes, de chance! Comme ce grand Boson, comte de Vienne, qui là, depuis mille ans, dans l'église majeure de Saint-Maurice, porte sur sa tombe le témoignage écrit de son audace, de sa munificence, de sa gloire! Princes de comédie et rois blafards, nous aujourd'hui, impersonnels, dans l'ombre et l'étroitesse de nos attributs légaux, nous passons chuchotant à ras l'histoire, dissimulant couronne et sceptre, comme si nous avions peur d'être en vue! Mais toi, comte Boson, à la barbe des potentats de France et d'Allemagne, tu enfourches d'un bond les flancs du Rhône: «Allons, mon bon cheval!» par les sommets, au cri: vive Provence! tu t'élèves... —«Voilà, se disent les gens dans la mêlée, «un homme!»—Et les barons et les évêques t'ont acclamé roi d'Arles dans Mantaille!»

XIX

Mais pendant que le prince exulte, les mariniers, les roulant devant eux, ont embarqué les barriques de bière avec leurs fonds plâtrés et blancs, de bière blonde et brune qui, mousseuse, va délecter, tout le temps de la foire, dans les tavernes et bazars de Beaucaire, les gosiers assoiffés des buveurs. Sans plus tarder, car le temps presse, ils ont viré de bord et le Caburle, entraînant après lui sa blanche flotte et rengorgé, reprend le fil de l'onde. Or, sur les croupes des collines, aussitôt vues là-haut, bien munies d'échalas, les vignes d'or de la Côte-Rotie et aperçus au lointain sur la droite le mont Pilat et ses trois dents bleuâtres, devant Condrieu voilà qu'ils mouillent l'ancre. C'est le pays d'où ils sont presque tous. Sur le Sablier[5], pour attendre leurs pères, un fouillis de gamins, depuis quatre heures, sont là tout nus ou moitié nus qui jouent: les uns dans l'eau barbotent ou font des ricochets, les autres se battant à coups de pierres. Au pied de leurs maisons, le long du fleuve, les pauvres femmes, sur le pas des portes, sont à l'affût, depuis la matinée, pour voir au port passer leurs hommes.

XX

—«Blandine, cours: ton père qui arrive!» —«Bonjour, patron Apian!»—«Dieu vous le donne!» —«A moi le bout, je vous amarrerai!» —«Dis-lui, à Marioche, de m'emplir de vin d'Ampuis, vite, cette cruche...» —«Où est Damian? Tiens, voilà ses chemises.» —«Goton! Mïon! Qu'est-ce que je vous apporte de la foire, holà ho?»—«Apporte, Ribory, quelques bagues de crin et aussi de verre, de celles qui dessus ont un rat rouge!» —«Oui!»—«Moi, pour la petite apporte-moi une poupée, de celles qui se ploient!» —«Oui.»—«Pour moi apporte des gimblettes, de ces bonnes qui sont enlacées avec un fil...» —«Oui.»—«Moi, apporte-moi...» Tout ça jacasse; les recommandations de toute sorte se vont croisant des bateaux aux fenêtres: —«Dis à ton grand-papa de t'acheter dans une boîte rose une petite sœur, eh! Claudillon?»—«Père-grand, à Beaucaire, moi je veux y aller!»—«Le coup prochain, mon gars...» —«Allons, portez-vous bien! bonne aventure!» —«Tenez-vous bien gaillarde, tante Chaisse!» —«Et toi, Janin, prends garde aux Trêves[6], aux feux Saint-Elme et aux Oulurgues[7] qui vont, la nuit, par les Aliscamps d'Arles!»

XXI

Et puis adieu. Le Midi les attire. Ils n'ont du reste pas de temps à perdre s'ils veulent arriver les premiers en Argence[8] et gagner le mouton. Au cours de l'eau, encore toute bleue des turquoises qu'elle a ramassées dans le lac de Genève, pendant que vont les tentes blanches une après l'autre, telles qu'un vol de cygnes, le prince hollandais veut tout savoir. —«Allons-nous mettre longtemps pour la descente, maître?» demande-t-il. Le patron bruyamment tousse et, heureux de faire quelque peu son Cicéron:—«Deux jours, trois au plus, prince, au cas où par la route il y ait de l'encombre, répond-il, des brouillards, par exemple, pareils à ceux que nous avions ce matin et assez denses pour empêcher de voir la direction... Car il ne s'agit pas de plaisanter avec ces roches, écueils, récifs et pointes et verrues ou bien avec ces grèves dangereuses que recèlent de loin en loin les eaux qui rient. Si l'on n'ouvre pas l'œil, la barque râpe, se crève et boit: floc! floc! ou dans un «maigre» s'engrave jusqu'aux bords et tout se noie. Sans parler des ponts où l'on heurte ni des empêchements des bacs... Saint Nicolas, patron de la rivière, nous garde longuement!»

XXII

—«Royaume, foudre!» cria le voiturin en coupant son récit, «vous ne voyez donc pas les îles de Saint Pierre, grand capon de pas Dieu, qui vous entravent?»— Et il reprit:—«C'est pour vous dire, prince, que s'il est vrai, comme affirme un proverbe, que tous les saints aident à la descente, tout de même en descente, allez, il se rencontre ses contre-temps, incidents et hasards. D'ordinaire pourtant, quand tout va bel et bien et que l'on peut, même au clair de la lune, reconnaître à vue d'œil la bonne voie, des grands quais de Lyon aux basses rives du Rhône provençal, en deux journées, aux mois d'été, se fait la course. Un vrai jeu que cela! mais puis c'est la remonte, seigneur, qui fait tirer! De chaque bord, sur les bateaux plats que nous remorquons, —voyez-les donc, encaqués comme anchois,— nous avons là nos chevaux de halage: vingt fortes couples[9], toutes bêtes de choix, fleur des haras du Charolais, que vous verrez, quand nous reviendrons contre-mont, s'évertuer superbes sur la rive du fleuve... Je ne dis pas qu'il n'y ait, sur l'Empire ou le Royaume, rien de comparable à notre chevaline; mais je vous garantis que vingt mille quintaux ne les font point culer.»

XXIII

—«Et quel temps se met-il pour la remonte?» —«Cela dépend: aux mois d'été, quand l'eau est lisse, en dix-huit ou vingt jours on peut la faire. Aux petits jours, quand la saison hiverne, il en faut de trente-cinq, voyez-vous, à quarante... Mais le terrible, puis, c'est quand le Rhône, gonflé par les pluies automnales, ou par ces gros temps d'Est qui avec la marée en aval le refoulent, déborde ses grandes eaux troubles sur les puissantes digues et sur les clayonnages, noyant les perrés et les voies. Sacré coquin! quelle misère, alors, quand les chevaux, à la cordelle de chaque nef, tirant quatre par quatre, ne voient plus le chemin et s'embourbent jusqu'à la croupe dans les blés, dans les orges, au point de les falloir lever avec un pieu qu'on leur passe à deux sous le ventre! Ou lorsqu'il faut, monsieur, changer de rive pour éviter quelque rivière grosse qui se met en travers aux pieds des équipages; ou lorsqu'il faut, monsieur, passer à gué l'Ouvèze, passer à gué le Roubion et la Drôme! C'est un rude travail! Contre les roches, au frottement les cordes s'usent: il faut bâcler un nœud, une épissure; il faut abattre, à coups de cognée, les arbres qui peuvent empêcher; oui, mille dieux! il faut, à coups de poing ou de pieu ou de gaffe, pendant que les chevaux se noient, se mettre par chemin aux prises avec les rustres qui, pour gagner devant avec leurs couples ou trébouger (ainsi que nous disons tout brut), viendront dans les jarrets parfois cingler les nôtres... Allez, il y en a pour tous!»

XXIV

—«Et il en reste!» fait le prince en riant. A l'horizon, chaperonnés de neige blanchissante, les sommets du Vercors piquent l'espace. Les troupeaux transhumants de la Crau, à cette heure, broutent là-haut les herbes drues, le cytise fleuri, la pimprenelle: car c'est aux bergers d'Arles que l'usage de toutes ces Alpes et cimes lointaines depuis des milliers d'années est dévolu. Et jusqu'au Nivolet de la Savoie, et jusqu'au pic escarpé du Viso, et loin, bien loin, jusqu'à ce mont Genièvre qui départit les eaux de France et d'Italie, à eux tout appartient. Et de quoi se prévalent les conquérants les plus goulus qui eurent tour à tour empire sur le Rhône, les Charlemagne avec les Bonaparte, les Annibal et les César de Rome, pour avoir franchi ces hauteurs! lorsque tous les printemps, en caravane, lorsque tous les étés et les automnes, avec leurs grands boucs qui ouvrent la trace parmi la neige grenue des névés, suivis de leurs innombrables brebis, le bâton à la main, jouant du fifre, nos pâtres, eux, gravissent et passent les montagnes!

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

CHANT TROISIÈME (en provençal)

LA DESCENTE DU RHÔNE

XXV

Aux petits ports d'Andance et d'Andancette est arrivée cependant la flottille et l'on y a chargé des planches, des poutrelles, et des douves en botte et des cerceaux en roue. Et en longeant la côte sourcilleuse du Vivarais, de plus en plus abrupte, de plus en plus farouche, accidentée, les voilà qui se croisent, se frôlent presque, avec la maille[1] lente et le câbleau et les chevaux d'une autre longue file qui sur Lyon péniblement remonte. —«Salut!»—Les bras de chaque part se lèvent et les chapeaux s'agitent dans l'espace: —«Comment va le voyage?»—«A la coutume!» —«Y était-il, au Saint-Esprit, le gros pilote?» —«Il regardait quelle heure il était au soleil.» —«En buvant à sa gourde?»—«Eh! oui! pardi!» —«Y a-t-il du gravier, au pont, vers Bagalance[2]?» —«Il n'en a pas parlé, le gros Toni.»—L'Ardèche pour lors aura foncé contre les îles.» —«Il se peut.»—«Et vous autres, par là-bas, au Grand Gué, avez-vous eu beaucoup d'eau?»—«Jusqu'au ventre!» —«Mais on n'a pas encore crié la foire?» —«Ah! vous ne risquez pas de gagner le mouton, collègues!»—«Et pourquoi?»—«D'Aigues-Mortes nous partions, il y a quinze jours, et voilà que, vers Les Saintes[3], roulant sur ses ancres, un bâtiment de Tunis dans le Rhône, tenu en panne sous la bise, attendait le garbin pour faire voile au premier jour vers le port de Beaucaire. Il avait cargaison de dattes et de juives qui, sur leurs vestes rouges, étaient garnies de sequins d'or et de piastres luisantes.»

XXVI

—«Nous nous gaussons pas mal, reprit Jean Roche, de ses juives, figues tassées qui sentent le remugle et le suint! On les loue au tâter, sur les tartanes... Nous allons en mener, nous, à Beaucaire, une... Écoutez: le beau dimanche de la foire, si elle ne remporte le prix de joliesse, —je veux, saint Nicolas, que sur ma tête les Cornes de Crussol[4] jettent leur ombre!» —«Laquelle?»—«Devinez!»—«Peut-être bien la fille du Malatra, la fille au lamaneur, celle qui passe l'or des paillettes au crible?» —«Oui.»—«Cette bohémienne?»—«O Jean-la-flûte! Des bohèmes semblables ont les astres pour elles et portent le bonheur où il leur plaît... Et prenez garde, ohé! qu'elle ne vous guigne de côté, en passant: la lune jeune, comme l'on dit, est cornue et félonne!» —«Tu es ensorcelé!» crièrent à Jean Roche les voiturins de l'autre batelée. «Achète un pot et mets-y bouillir des aiguilles[5]!» —«Fais tirer, Marius!»—«Pousse à la barre!» En guise d'entonnoir les mains qui s'arrondissent d'une barquée à l'autre, encore une tournée, jettent de loin les paroles piquantes; mais les bateaux de Maître Apian, rapides, avaient déjà filé sur les eaux fières[6].

XXVII

Des points de vue nouveaux qui l'environnent, de l'admirable vallée, des éboulis, des rocs à pic aux ravines profondes, des vieux châteaux emmantelés de gloire et de la volupté de l'air si lumineux Guilhem a le cœur ivre et chez le prince l'élancement d'amour ne tarde point à naître. —«Mais je la verrai bien, se dit-il à part lui, la dive dont le charme ou la beauté farouche semble papilloter sur tout le Rhône! l'Anglore, cette vierge, cette jeune inconnue dont tout le monde parle et rêve, cette perle des grèves qui scintille à l'imagination comme aux regards de tous et qui, sais-je pourquoi? sans l'avoir vue, à moi aussi me danse par la tête!»— L'eau étincelle et rit; les poules d'eau, les hirondelles, planant de l'aile, rasent l'onde fuyante au gai soleil qui tourne; et d'un moulin pendu sur barque quelquefois le meunier, ou les pêcheurs tirant leurs filets à bascule, à tour de bras de loin en loin saluent. Mais dans le sang des vieux comme des jeunes la chaude après-midi met la paresse. Or voilà Saint-Vallier et ses terrasses: apparition illustre, en haut miroite Diane de Poitiers, l'ensorceleuse du roi François Premier, la grande duchesse de ce Valentinois que Drôme baigne, la comtesse d'Étoile clarissime qui enjôla d'amour la cour de France. Mais Diane est morte, en arrière elle fuit dans le mouvant tableau de ce qui passe autour des nefs qui vont comme des alcyons; et aujourd'hui, l'Anglore, la petite dont les pieds nus foulent l'arène molle, l'Anglore en son nouveau, elle est la vie, l'avenir en vedette, l'illusion de ceux-là qui s'en vont au fil de l'onde!

XXVIII

Guilhem, n'y tenant plus, dit à Jean Roche: —«Alors, écoute un peu, qu'est-ce qu'on m'apprend? que l'Anglore est jolie et qu'elle te plaît?» —«Seigneur, répond Jean Roche, elle est si avenante que les patrons, tous, lorsqu'ils la rencontrent, ont peur que d'un regard elle ne brouille magiquement leurs équipages... On dit qu'elle a mauvais œil, quelquefois!» —«Et tu es de ceux-là que la Sirène tient enchantés dans ses lacs?» dit le prince. —«Moi, à vous parler franc, de faire couple avec cette fauvette d'oseraie, peut-être bien ne dirais-je pas non; mais dans la tête, pas possible autrement, elle doit avoir un grain! Car il peut en venir, vous savez? des galants à son entour chanter goguettes... Elle ne les écoute pas plus que s'ils sifflaient. Elle n'a qu'un amour: rôder le long des mouilles pour s'y mirer toute seulette ou y cueillir parfois la «fleur de Rhône»; et elle n'a qu'une œuvre, la devineriez-vous? cribler les sables de l'Ardèche pour orpailler (industrie de fourmi) les bluettes d'or qu'il peut y avoir.» —«Très bien! cria le damoiseau allègre. Sommes-nous pas les Argonautes du Caburle? Nous conquerrons, puisqu'on est en campagne, la Toison d'Or et Médée... En avant!»

XXIX

Jean Roche là-dessus, tendant la jambe au commandement du patron: empire! et s'accotant avec toute l'équipe, a, d'un coup de timon, poussé la rigue[7] vers le fameux coteau de l'Ermitage, pour y charger un baril de fin piot. De la Table du Roi, en effet, ils approchent et Maître Apian, le roi de la marine, ainsi qu'il l'a promis en partant à ses hommes, doit leur payer le vin de son reinage. C'est, la Table du Roi, une rondelle, un seuil de roche vive et circulaire, en avant de Tournon, emmi le fleuve. Saint Louis, en passant, à ce qu'on dit, y déjeuna, quand il allait en guerre contre les Sarrasins, là-bas au diable; et depuis lors y ont dîné les rois qui portent couronne dans Condrieu. En cercle les bateaux, autour de la grande table rocheuse, se sont rangés de proue. De la carène ont surgi aussitôt marmites, chaudronnées, pains de froment et liasses de saucisses et fromages de chèvre: c'est la manne qui tombe! La pointe des couteaux pique dans les potées et ils mangent debout: tels les castors dévorent, car si la nappe manque, Dieu merci, point ne manque la faim. Le chef et maître, à califourchon sur le tonneau plein, au beau milieu de la table préside; et, d'une main qu'il tient à la cannelle, il fait jaillir pour chacun dans la tasse le moût joyeux qui scintille au soleil. Vive le roi! Par la soupe ils terminent et, dans le brouet versant le vin de fête qui fait bon estomac, selon leur mode, chacun à son écuelle hume la soupe au vin.

XXX

Ensuite un branle, la ronde de l'Airette[8], qui sous les sauts fait chanceler les barques, et des chansons: Les filles de Valence sont molles en amour, les Provençales le font, la nuit, le jour...—«Brinde à l'Anglore! cria Guilhem; sans savoir davantage, avec ce moût des vignes escarpées mon premier brinde est pour la fleur du Rhône! Et mon second, pour le Rhône lui-même qui reflète en ses eaux la fleur mystérieuse! Et mon troisième est pour le soleil clair qui nous convie à vivre dans la joie!» —«Enfants, dit le patron Apian, la vie est un trajet pareil à celui de la barque: elle a ses beaux, ses mauvais jours. Le sage, quand les flots rient, doit savoir se conduire; dans les brisants, doit filer doux. Mais l'homme est né pour le travail, est né pour naviguer... Qu'on ne me parle pas de ces lendores que rien ne fait contents! Celui qui rame, au bout du mois, il lui tombe sa paye; et celui qui a peur des ampoules aux mains fait le plongeon au gouffre de misère. Sur les barques, depuis cinquante ans pour le moins, oui, j'en ai vu de toutes. Mais j'estime qu'il faut, entre l'Empire et le Royaume, comme entre abandon et outrecuidance, tenir le milieu. On a festiné... Eh bien, enfants, au bon Dieu rendons grâces et qu'au retour nul ne manque à l'équipe!»

XXXI

—«Vive l'Anglore!» crie de nouveau le prince qui a goûté à ce bon vin du Rhône. Et, tandis que dévale le soleil derrière le terroir de Glun, derrière les crêtes qui ombrent au couchant le lit du fleuve, le train nautique avec ses tentes blanches, joyeusement, paisiblement défile, pour aller faire escale sur Valence dont le clocher, dans l'étendue limpide, lance le nom de saint Apollinaire.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

CHANT QUATRIÈME (en provençal)

LES VÉNITIENNES

XXXII

Dormir est bon. Pourtant dès que l'aurore fait monter en fumée la brume ou, comme on dit, la fleur de l'eau, sur le cours du Rhône renaît au port le mouvement et des moulins flottants va le bluteau. Parmi les ruines de son vieux château fort, Crussol dans le lointain remémore encore l'ire du Baron des Adrets: quand, toute pleine du sang des Catholiques égorgés, il fit, si les récits sont véridiques, baigner ses fils là-haut en la citerne, pour leur ancrer sa haine dans le cœur. Antan nid de barons, aujourd'hui d'éperviers! Sur la seconde nef monte à Valence un beau petit essaim de dames gaies, la chevelure en l'air, blondine ou brune, sous leurs grands peignes à rangées de perles. Deux cavaliers vont avec elles, instruments de musique sous le bras, tambour de basque et violon et mandore. Tout cela rit, jargonne et jase, en s'empêtrant les pieds dans la navée à l'amoncellement des ballots de tout genre qu'un tas de portefaix empile à bord. Les négociants, lourds, promenant leur ventre où les breloques de montre bruissent sur leur pécune serrée au ceinturon, du chargement surveillent l'arrimage.

XXXIII

Mais le convoi se meut:—«A la descise!» a crié le patron; et, la main droite élevée sur le Rhône,—tel un prêtre invoque du Très-Haut la protection,— il se signe, et les barques, prenant de l'une à l'autre le fil de l'eau vorace, impétueuse, gagnent vers le milieu du fleuve large qui les porte légères comme feuilles. Émoustillés par l'agrément des dames qui en leur langue bruyamment s'ébaudissent, les gros marchands autour d'elles tournoient, comme autour de la souricière où sont emprisonnées quelques souris tourne et retourne un matou, l'œil avide. Le temps est frais; le vent lombard[1] qui souffle rend gaillard et dispos et met au cœur la joie. Un Lyonnais s'avance auprès des belles: —«Ces fins minois seraient-ils d'Italie?» —«Si, seigneur, répondent-elles, de Venise, la ville des chansons et des gondoles.» —«Et où va-t-on de ce train?»—«A Beaucaire.» —«Lever peut-être boutique de poupées?» —«Oh! que nenni: plutôt de gobe-mouches.» Et l'on fait connaissance. Les donzelles vont aux cafés chanter leurs sérénades. Les négociants vont faire leurs négoces: des bazars du Levant, de ses fondiques[2], des commerçants de Tunis et de Nimes, des courtiers de Marseille et de Narbonne, des boutiquiers d'Alais, d'Uzès et d'Agde, des muletiers qui charrient ou emportent par le Chemin de la Reine Gillette[3], des Auvergnats, des Limousins de Tulle qui y descendent par la Voie Régordane[4], ils vont, argent sonnant, encaisser les effets qui tombent drus en foire de Beaucaire. On va mener tout un mois grande vie... Et les belles chanteuses y auront part, c'est entendu, si leur est agréable un brin de passe-temps. Les chères dames, elles non plus, ne traînent pas l'ennui; et le déduit honnête ni le rire ni le danser ne leur déplaisent point... Cela, mon Dieu, ne fait pas gourgandine! Mais elles ont besoin de faire bonne foire, car à trôler ainsi et par monts et par vaux, pour l'entretien et pour la colophane, et ceci et cela, il y va de grands frais. Mais les bourgeois, sitôt loin de leurs femmes, au diable la lésine! Ils s'élargissent, révérence parler, tels que pourceaux qui, une fois relâchés par la rue, tiennent, comme il se dit, toute l'allée... Et de rire aux éclats!

XXXIV

—«Empire!» commande le patron en fronçant les sourcils. Il a vu émerger, sur la main droite, une île qu'on va rasant, naissante et graveleuse. Mais, à bord du Caburle, on y parle, de quoi? des belles dames, celles qui à Valence viennent de s'embarquer. José Ribory, pendant qu'il mâche entre ses dents sa chique, commence donc:—«Vous connaissez Maître Eyme qui au ponton m'a topé dans la main... Il n'est pas homme à conter des sornettes. Savez-vous bien ce qu'il m'a dit? Qu'entre les dames qui là, derrière nous, font leurs follettes, est la duchesse de Berri.»—«Tu bouffonnes?» —«Je ne bouffonne pas.»—«C'est celle-là sans doute qui a les frisons noirs, des yeux qui percent.» —«Non, non, ce doit être cette huppée qui porte reluisantes, au sommet de son peigne, de grosses perles d'or.»—«Tant s'en faut!»—«Bougre! Serait-ce pas cette jolie blondine qui joue de l'éventail et qui est si rieuse?» —«Allons, dit Ribory, il faut comprendre qu'une personne telle, une princesse qui veut reconquérir, coûte que coûte, le trône de son fils, n'est pas simple à ce point de se donner si vite à reconnaître!» —«Mais de ce train où irait-elle?»—«Beaux nigauds! vous ne savez donc pas qu'aval, en terre d'Arles, vers le Grand Clar, dans les paluds de Cordes, sont mille sacripants, peut-être bien deux mille, qui, ne voulant servir en aucune façon le coquâtre[5], bivouaquent sur les joncs?» —«Les paludiers, les déserteurs, veux-tu nous dire?» —«Les paludiers, les chasseurs de sangsues, les insoumis de la Galéjonière[6], les oiseaux du terroir drus et farouches qui, dans les prés crouliers et fondrières de leurs marais touffus et inondés, tiennent là en échec les Bleus qui les pourchassent... Eh! la voilà, toute prête, l'armée de la Duchesse!»—«Mais qu'en dit le prince?»

XXXV

—«Je dis que rien, en ce parage, ne m'étonne: dans la splendeur de cette vallée claire, sous les pavillons de vos barques qui vont glissant au gai courant de l'onde, mettez-y des princesses, des papesses, des impératrices, des fées, en vêtements d'azur, d'or et de pourpre, toute cette beauté y flotte à la vision, aussi vivante et légitime et vraie que nous-mêmes, ici, que l'eau emporte! Vous voyez, dites-vous, des fleurs de lis? Moi, frères, je vois la fleur de Rhône, là-bas, dans le soleil de ce Midi où nous allons... Jean Roche, y en a-t-il encore pour longtemps? Il me tarde...» —«Çà, vous ne viendrez pas manger ma soupe?» repartit le prouvier.—«Prends garde!» lui crièrent les hommes du timon. —«Peuh! le soleil n'est-il pas levé pour tous! Nous ne sommes pas jaloux. L'Anglore doit être l'étoile lointaine où n'atteint personne, l'étoile qui brille pour toutes nos barques... Or, savez-vous? en ce moment elle se peigne, sémillante et charmante, sur la berge, la chevelure ébouriffée au souffle de la brise des bois qui fouille dans les feuilles.» —«Lui débrouiller les cheveux dans les saules, tu aimerais mieux ça, n'est-ce pas? vaurien, ajoutèrent les hommes de la rigue, que pousser à la barre, hein?»—«Royaume!» cria Patron Apian; et retournant le gouvernail en un coup, tous ensemble s'étaient remis vaillants à la manœuvre.

XXXVI

—«Ainsi que vous disiez, prince, sur la rivière tout peut se voir: c'est l'ornière du monde, reprit le vieux patron. Tenez, le pape: tout habillé de blanc, et sa main droite qui nous bénissait hors de son carrosse... Ne l'avons-nous pas vu deux fois? Une, le pauvre! lorsque, enlevé de Rome et prisonnier, on l'emmenait par là-haut à Paris et qu'ensuite, de chagrin et de fatigue, il vint mourir en chemin à Valence; l'autre, quand Bonaparte pour son sacre l'envoya prendre et que, de bon gré ou de force, il lui fallut marcher derechef... Bonaparte! Oh! cet insatiable de conquêtes qui, nous enveloppant à sa fortune, nous avait fait si loin tendre la guêtre et si longtemps déchirer la cartouche, lui qui avait lancé, d'arrache-pied, tant de conscriptions aux tueries que les nations disaient: «Faut que les vaches, «dans le pays de France, fassent des hommes!» Eh bien! le croirez-vous, que sur la rive du Rhône, là où luit la route, lui, ce grand homme, ce foudre de guerre, à la défaite, nous l'avons vu conduire comme un patient, désemparé, tout veule! On l'emmenait au loin, à l'île d'Elbe... Le général Bertrand était, dans la voiture, assis à son côté: la joue blafarde, un foulard jaune à l'entour de ses tempes, lui, l'empereur hier de tant de peuples, aujourd'hui renié des siens, de ses ministres, de tous ses matadors qui l'encensaient, descendait au galop... Je m'en souviens!

XXXVII

Il y avait des femmes,—allons, des malheureuses,— qui, leurs enfants étant morts au service, du chemin lui criaient: «Mangeur de monde! «rends-moi mon fils!» Dans les villages, les paysans, pressant aux doigts, terribles, un écu de cinq francs pour le connaître, le poing en l'air, braillaient ainsi: «Au Rhône «le châtaignier! le tondu![7]» Misérables! cela faisait frémir... Mais dans son infortune, atterré, silencieux, tel qu'un Ecce-Homo, lui regardait là-bas, comme insensible, le Rhône qui allait se perdre dans la mer. A un relais de poste, au changement de chevaux qui a lieu, les cheveux hérissés, le couteau à la main, une hôtelière saignant une volaille sur sa porte proféra ce cri: «Ha! le sacré monstre, «si je le tenais là! En pleine gorge «pussé-je ainsi lui planter mon couteau!» L'empereur, d'elle inconnu, s'avance d'elle: «Que vous a-t-il donc fait? dit-il.—«J'avais deux fils,» répond la mère en deuil qui se courrouce, «deux beaux garçons, taillés comme deux tours! «Il me les fit périr dans ses batailles.» —«Leurs noms ne périront pas dans les astres!» Napoléon lui dit avec tristesse; «Et que ne suis-je, moi, tombé comme eux! «car ils sont morts pour la patrie au champ de gloire.» —«Mais vous, qui êtes-vous?»—«Moi? je suis l'empereur.» Aïe! bonne femme! (je vous demande, prince!) A genoux à ses pieds, aussitôt, éperdue, la pauvre mère lui baisa les mains, lui demandant pardon, et toute en larmes.»—

XXXVIII

Et Maître Apian s'interrompant:—«Empire!» s'écria-t-il soudain en s'essuyant les cils, le chapeau à la main. «Ah! en fait d'homme, allez, pour trouver son second de cette frappe, on pourrait bien courir!»—«Prenez garde, les mousses!» hèlent les radeliers d'un train de bois qui va flottant par le milieu du Rhône. —«Et d'où vient le radeau, fainéants?»—«De l'Isère.» —«Vous avez là un flottage fameux!» —«Oui, pour vingt mille francs.»—«Bois de marine?» —«C'est pour Toulon... Regardez quels troncs d'arbres! Mais il fallait les voir, en haut de la montagne, lorsqu'ils bondissaient aux couloirs des pentes, avant que d'être reliés par les harts! Nous avons des sapins, là, des hêtres, des rouvres, qui ont peut-être deux cents ans, sans trop dire... Cela vient du Vercors, des Terres-Froides et des futaies de la Grande-Chartreuse, du tonnerre de Dieu!»—«De belles pièces... Mais n'allez pas heurter contre les piles du Pont-Saint-Esprit!»—«Il y en aurait pour tous, car il n'est pas dit que le pont ne saute... A la barre! à la barre!»—«Adieu, les Allobroges!» —«Adieu, les goinfres!»

XXXIX

Mais devers la proue se sont retrouvés Jean Roche et le prince: —«Savez-vous? il faudra que vous payiez sa foire à la petite Anglore, ce voyage...» —«Vraiment? tu crois qu'elle vienne à Beaucaire?» —«Parbleu! chez les marchands il faut bien qu'elle vienne vendre sa cueillette de paillettes d'or.» —«Voguons toujours! de la grande Nature qui depuis Lyon nous fascine, ce m'est un charme de saluer en elle la prime fleur, la reine naturelle.» —«A mesure, seigneur, que devers sa présence nous dévalons, de lone en lone[8], vous allez voir le fleuve rélargir ses rives et les amours y faire leurs plongeons. Laissez passer le Cengle avec sa tour maudite que vous voyez pencher, là-bas, depuis qu'aux Huguenots certaines nonnes ouvrirent une fois leurs grilles; puis Charmes, et Beauchastel, où le Rhône, affouillé par l'Eyrieu, a tant de profondeur; et Pierregourde, et Saint-Laurent-du-Pape, et au loin les Cévennes... De la Voulte nous franchirons tantôt les îles verdoyantes, hantées par les castors et par les loutres, et celle aussi qu'on nomme Pren-té-garde!... Puis nous verrons Cruas, Rochemaure la Noire, et nous jetons l'amarre au port d'Ancone.»

XL

Au port d'Ancone, à peine ont-ils mangé l'anchois qu'on charge de nouveau, vlan sur le tas... Mais que cela sent bon! sur le Caburle ils ont embarqué vingt sacs de violettes qu'on portera aussi à Beaucaire: récolte qui s'est faite au Mézenc et à Sainte-Eulalie ou soit vers le Grand-Serre ou la Val-Drôme. De cette sécherie de la fleur au col tors le Rhône tout entier aussitôt se parfume. Au lit du Rhône semé d'îles le soleil jette ses rayonnances tièdes, sur les tourbillons qui tournoient brillants et l'un dans l'autre en bouillonnant se perdent, et sur les bosquets d'où sortent les aubes[9], avec leurs troncs à haute tige, blancs, ronds et polis, comme on dirait les cuisses de quelque nymphe ou déesse géante. Des ségonaux[10] verdoient les oseraies; dans les cannaies, nombre de rousseroles[11] poussent leur cri strident. Aux falaises lointaines ou qui, taillant la rive, se rapprochent, les vautours fauves décrivent de grands cercles ou planent les faucons sur les hauteurs. Entre les bords amuïs, solitaires, pacifique descend la longue flotte, et autour d'elle s'épand la vue si loin et tellement est vaste le silence qu'elle semble être à mille lieues du monde.

XLI

Nappe d'acier, les eaux longues et mornes amènent le sommeil, presque l'ivresse. De la barque majeure sous la tente le prince fait la sieste. Oh! belle vie! Couché dans sa mante à rayures rouges où est brodé le Cor d'argent d'Orange, et l'œil mi-clos, il voit dans l'azur des lagunes se mirer les hauts peupliers qui vont fuyant avec les frênes, les osiers, les digues empierrées, les palées, les javeaux. Ensommeillé, tout en glissant sur l'onde, il aperçoit là-haut, qui passent à la file, les châteaux couleur d'or et les tourelles, mémoratifs des époques lointaines, de leurs légendes féeriques, merveilleuses! Et il sent le bonheur infini d'être libre des vanités, des inepties de l'existence. Un doux rêve d'amour l'envahit: il songe à l'Ève inconnue qui l'attend quelque part, le cœur en fleur, seulette. Elle aura foi peut-être en sa parole, s'il lui fait un jour son aveu. Et il tressaille de jumeler le nonchaloir de sa jeunesse au renouveau de la belle ingénue et de se perdre au bocage avec elle, avec elle buvant l'oubli de tout le reste.

XLII

Les sons d'une musique tout à coup sur l'autre barque là derrière s'élèvent; et voici que des voix harmonieuses, claires, font délecter l'amplitude du fleuve. Les Vénitiennes, on eût dit trois Sirènes, chantaient allègrement cette chanson jolie:

Sur le bord de la mer, En se lavant les pieds, A la belle Norine Échappa son anneau.

En mer un pêcheur passe Qui va dans sa nacelle Et de tout côté fouille Pour emplir son sachet.

—«Pêcheur à barbe blonde, Un beau florin pour toi, Si dans l'onde tu pêches Mon petit anneau d'or.»

Dans la mer il se jette, Le pêcheur enflammé: —«Voilà, belle Norine, L'anneau tombé par vous.»

Elle délie sa bourse: —«Voici ton payement.» —«Un baiser sur les lèvres, Rien autre je ne veux.»

—«De jour nul ne se baise, Car nous verrait quelqu'un.» —«De nuit sous la tonnelle Nul ne nous connaîtra.»

—«Mais la lune illumine Là-haut dans le ciel grand.» —«Dans le bocage ombreux Mes bras te cacheront.»

—«De mon corset la rose Va changer de couleur.» —«Au rosier piquons-nous, Avant que la fleur tombe.»

—«Laisse-moi donc, pêcheur! J'ai peur de mon mari.» —«Moi je ne le crains guère, Si méchant serait-il!

Sur mon bateau qui file, Viens, je t'enlève au frais, Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne.»

—«Oh! la fière chanson! belle Venise!» va murmurant le prince dans le rêve de son demi-sommeil, «ô barcarolles qui montent des Piazzette à la vesprée, du Grand-Canal silencieux et du Lido, oh! bercez-moi dans ma béatitude! Et plus de lourds pensers, car la sagesse, c'est se laisser emporter sur l'eau folle à la grâce de Dieu, comme le cygne, en repliant la tête sous son aile.» Les dames vénitiennes, point naïves, savent déjà qu'un prince vogue en leur compagnie, et elles tendent leurs rets dans l'onde bleue avec la chanson du roi de Hollande. Mais, fin poisson qu'il est, nous verrons bien si, fasciné par elles, il va, tête première, sombrer dans le filet ou passer par les mailles.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
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CHANT CINQUIÈME (en provençal)

L'ANGLORE

XLIII

Pendant que le Caburle ainsi dévale, croisant de loin en loin quelque autre file dont l'équipage en marche remonte le courant du Rhône, à la vue passent vallées et puys: le Roubion, dans les terres, baignant Montélimar; après, les contreforts de la grande église arc-boutée là-haut sur le roc de Viviers; vers l'autre rive le gouffre de Gournier—où, quand vient la Noël, une fois par an, s'entendent les cloches, au coup de minuit, du couvent de nonnes qui au temps passé y fut englouti. Avec l'ancien château qui était vis-à-vis, par un souterrain creusé sous le fleuve, elles communiquaient, dit-on...—«Alerte! alerte!» Le timonier soudain virant au gouvernail, ils ont raclé sur l'écueil de Malmouche. Rapide, la remorque vient d'entrer dans la cluse[1] étroite et redoutable de Donzère. Au passage, farouches, de côté les épient les Trois Donzelles transformées en rochers[2]. Elles attendaient là, toutes les trois debout, leurs chevaliers partis pour Terre Sainte: en regardant venir le long de l'eau, la langueur de l'attente est si mauvaise! elles finirent par s'y pétrifier. Ils dépassent le Bourg où le diacre Andéol exorcisa le dieu Mithra; ils découvrent le mont Ventour qui protubère au loin, plus loin encore le Mézenc des Cévennes, là-bas enfin les arches magnifiques du Pont Saint-Esprit, bâti par miracle; et, perdus dans les arbres, les voilà qui abordent au Malatra, confluent de l'Ardèche, où ils vont, pour parer aux grèves dangereuses, embarquer l'homme de la mue[3].

XLIV

—«La voilà! la voilà!» cria-t-on dans les barques. Le poing sur la hanche, au bord du grand Rhône, et dans ses belles hardes du dimanche, et à la main son cabas de jonc fin, elle, l'Anglore, attendait souriante. Car avec ces nochers des équipages elle s'était rendue peu à peu familière, folichonnant, badinant avec eux. Et sur la berge, depuis qu'elle était née, elle venait voir arriver les sisselandes[4], légères, fendant l'eau à la descise[5], chargées de châtaignes ou d'autre provende, et sous la toile blanche de leur bâche recouvrant les monceaux de marchandises. Et les mariniers des barques ventrues, en la voyant bayer le long du fleuve, de loin, dans son tablier qu'elle tendait, lui jetaient quelquefois des pommes rouges ou des poires vertes à la gribouillette. Ils la connaissaient tous, eux, cette Anglore, comme ils l'avaient nommée par moquerie, attendu que toujours sur les graviers elle se traînait nue sous les rayons du grand soleil, comme un petit lézard[6]. Puis elle avait grandi, s'était faite arrogante et même assez jolie. Elle n'était que brune, mais une brune claire, ou, pour mieux dire, le reflet du soleil l'avait dorée; et des yeux de perdrix, où difficilement on pouvait deviner s'ils riaient enfantins ou d'allégresse folle ou bien par gausserie.

XLV

A genoux ou debout dans les délaissées de l'eau, sur le rivage, tout le jour, assidue, avec son petit crible de fer elle sassait, entremêlées au sable et aux graviers, les paillettes d'or que, ténues et rares, l'Ardèche charriait après les pluies. Lavées et relavées, les paillettes légères de là s'attachaient, luisantes, à la laine d'une peau de mouton; et bien contente, la pauvre, de gagner à cela sa piécette de douze ou quinze sous, un jour dans l'autre. De ses petites sœurs et de ses frères la nichée, foulant nu-pieds l'arène morte, un ici, l'autre là, dans la rivière allaient ramasser du sable à son crible. La mère à la maison faisait la soupe ou ravaudait en leur braillant sans cesse: «Qui leur tiendrait des hardes, à ces fripeurs!» Le gros Toni, son homme, était pilote. Au Pont Saint-Esprit, où il faut connaître les gouffres et courants pour ne point se briser aux éperons des contreforts perfides, il passait les bateaux à la descente. Ils provenaient d'Aramon. Dans le Rhône remontés pour la pêche des aloses, en ce coin perdu ils s'étaient fixés, pendant la marmite en une cahute bâtie à pierre sèche au haut d'une éminence, par précaution des crues et coups d'Ardèche; car il ne faut pas rire avec cette coquine de rivière rageuse, quand elle prend l'élan, gonflée par les pluies, et qu'elle fait croître le Rhône de vingt palmes!

XLVI

Donc l'Anglore, soit en cheveux, soit sur la tête un fichu rouge, les marins de Condrieu et d'Andancette la retrouvaient chaque fois au passage; si bien que, lors de la descise, dès qu'ils avaient franchi les Trois Donzelles et traversé les îles Margeries et aperçu le roc de Pierrelate: —«Allons, disaient-ils joyeux, nous allons bientôt voir au Malatra papillonner l'Anglore!» Cela seul les émoustillait plus qu'un bon coup de vin bu à la gourde. Et dès l'apercevoir, active à son travail, agitant son crible en pleine lumière, la jupe retroussée à moitié cuisse et le corsage ouvert comme une rose d'églantier qui boit le soleil: —«Ohé! lui criaient-ils en faisant signe, n'a-t-elle pas encore fait fortune, l'Anglore?» —«Aïe! pauvrette, répondait la petite, ils n'en jettent pas tant, d'or, dans l'Ardèche, ces gueux de Cévennols[7]. Vous savez le proverbe? Un orpailleur, un pêcheur, un chasseur...»— «Tous geigneurs!»—«C'est cela. Mais vous passez bien vite?» —«Le Rhône est fier[8] et il n'a point d'arrêt, belle jeunesse! Mais, à la remonte, quand les chevaux tireront la cordelle, à notre retour du pays d'Argence, nous amarrerons aux troncs de la rive et nous t'apporterons des dattes... Où est ton père?» —«Au Grand-Malatra, où il vous attend... Bon voyage aux marins!»—«Adieu, mignonne!»

XLVII

Il en était bien un qui, sur la tille, toujours le beau dernier de l'équipage, saluait la fillette encore un coup avec quelques baisers à la volée. C'était un vigoureux garçon de Saint-Maurice qui, sur le cou, sans aide aucune, aurait chargé tout seul un tonneau plein de six barraux[9]. Son nom était Jean Roche: beau mâle brun, de cette forte race de riverains des eaux du Dauphiné qui, sur les rives et graviers du fleuve, entre le Royaume et l'Empire, gouvernent les radeaux et savoyardes[10]. Au moment du départ, sa mère, chaque fois, lui disait:—«Mon enfant, le cœur me crève de te voir dévaler avec ces barques qui, la moitié du temps, reviennent effondrées ou qui, désemparées, là-bas demeurent. De sept garçons, desquels tu es le moindre, car tous étaient, vois-tu, des blocs d'homme superbes, il ne me reste plus que toi. Les filles pâles du plat pays, là-bas dans la Provence, me les ont tous gardés, l'un après l'autre. Pour une belle hôtesse qu'il prit veuve, l'aîné s'est établi comme aubergiste; le cadet, au bout du Rhône, à l'embouchure, s'est fait sondeur, à ce que l'on m'a dit; deux, mariés avec des Arlésiennes, vivent en brocantant, je ne sais comme; et deux en Avignon ont pris attache pour être portefaix. Et avec une troupe de garçons comme j'eus, à mes vieux jours, si tu cours, toi aussi, à la dérive, me voilà exposée à rester seule! » —«Mère, disait Jean Roche, les fillettes qui sur la chevelure portent le velours d'Arles, ni les jolies luronnes de l'Ouvèze, non plus que les rieuses de la Sorgue avec leurs blanches coiffes de piqué dont les deux brides flottent au mistral, ne me feront jamais, soyez tranquille, oublier nos filles aux chairs rebondies avec leurs belles joues vermeilles de santé.» —«Et qui sont réservées, ha! ajoutait la vieille, et parfaites en tout: sachant garder les dindes, tout en filant leur quenouillée de chanvre, traire les chèvres et battre le bon beurre ou tricoter les fleurs de la dentelle... Tiens, sans aller plus loin, comme la fille du Charmetan, qui est une gaillarde: à la fin de ses gens, mon gars, pour dot elle aura de la vigne, et des prés et des champs, tout ça clair et liquide, m'entends-tu?»—«Oui, mère.»

XLVIII

Et ceci et le reste. A chaque départie c'était la même aubade. Mais Jean Roche, sitôt monté sur le plancher des barques, sitôt lancé sur le courant du fleuve, lancé au large vers la Provence claire, adieu les grosses filles du Péage, de Serrières, d'Ampuis, ou de Glun ou de Serves! En respirant l'air libre du Rhône, lorsque les camarades et lui se voyaient les maîtres absolus du royaume liquide, de cet empire du Maëstral rude qui en longueur s'épand au milieu des collines, de vent en vent, de soleil en soleil, d'un orgueil extrême ils devenaient ivres et se croyaient invincibles au monde. A eux le moût exquis de l'Ermitage et le vin chaud de la Côte-Rôtie dont, en chemin, vive le chalumeau! ils perçaient toujours quelque pièce. A eux les potées chavirant de viande, avec les tranches de bœuf à l'étuvée que le laurier parfume dans la cloche de fonte! Et les faisans de l'île Piboulette et les poulardes là-bas de Roquemaure, nourries à profusion par le mil à balais; et les lapins de Châteauneuf du Pape dont le vin de la Nerthe rehausse la saveur! A eux les embrassées des maritornes, dans la sombreur, au pied des peupliers blancs, lorsque aux grandes auberges de la rive ils accostaient le soir pour la couchée! Et ils n'avaient point tort, les cris de gouvernance qui, entre les deux digues, continuellement s'entendaient retentir: Royaume! Empire! Les Condrillots, patrons de la rivière, étaient vraiment des rois, des conquérants. Vers la Provence, terre de promission où le Rhône en son amplitude embrasse le delta immense de Camargue, vers la Provence où l'olive foisonne sur les penchants de toutes les côtières, vers le pays où s'ébat la Tarasque, où au soleil, le jour, danse la Vieille[11], où, la nuit, est le ciel resplendissant d'étoiles, eux, les porteurs de l'abondance, descendaient, bienvenus de tous.

XLIX

Sitôt qu'apparaissait en amont le convoi des sisselandes, sapines et penelles, encâblées à la queue l'une de l'autre, avec les Condrillots droits sur la poupe qui, bras levés, d'accord, poussant le gouvernail, dans l'azur ensuite le lâchaient ensemble, les gens de terre leur criaient du rivage: «Mange-cabris! Culs-de-peau! Nez de beurre!» Et les colosses bonasses:—«Mange-anchois!» répondaient-ils en clameur prolongée, «marche donc! As-tu peur que la terre te manque?» Et tout le long l'antique gouaillerie retentissait dans le parler des peuples; et tout le long, sur les talus de pierre des petits ports qui bordent la grande eau, pour voir, hiver, été, venaient les filles, leur assiette à la main ou de leur bas maniant le tricot, la tête alerte. Tout en glissant aussi sur l'onde lisse, les Condrillots alors se rengorgeaient et des bateaux leur criaient souriants: —«Allons, les filles, voulez-vous bien venir avec nous autres à Arles?»—«Nous ne sommes pas prêtes; une autre fois!» Et les barques filaient, au clapotis des flots, entre les îles. Et le pilote à peine, debout sur le tillac, les yeux ouverts et fixes en avant, pour éviter les durillons de roche, de loin en loin tournait un peu la barre.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
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CHANT SIXIÈME (en provençal)

LE DRAC

L

Oh! l'attraction du liquide élément, quand jaillit dans les veines le sang neuf! de l'eau qui rit et gazouille enjouée parmi les galets, avec les ablettes qui en sautant prennent les demoiselles et les moustiques des touffes d'herbe verte! de l'eau jolie et cruelle et perfide, qui charme et qui fascine l'innocence en lui faisant reluire les frissons de son miroir!—«Petits,» à la veillée, parlait ainsi, de fois à autre, la mère à ses enfants, à l'Anglore, «petits! vers les bleus de l'eau calme ou les abîmes qui tourbillonnent noirs, de vous guéer jamais gardez-vous bien! Je l'ai toujours entendu dire: sous le Rhône (aïe! beaux mignons, si vous y perdiez pied!), en des profondeurs qui sont inconnues, fréquente, depuis que le monde est monde, un farfadet nommé le Drac. Superbe et svelte ainsi qu'une lamproie, il se tortille dans l'entonnoir des tourbillons où, blanc, il vous transperce de ses deux yeux glauques. Ses cheveux longs, verdâtres, floches comme de l'algue, lui flottent sur la tête au mouvement de l'onde. Il a les doigts, dit-on, et les orteils palmés, comme un flamant de la Camargue, et deux nageoires derrière le dos, transparentes comme deux dentelles bleues. Les yeux à moitié clos, nu comme un ver, il en est qui l'ont vu, au fond d'un gouffre, nonchalamment couché au soleil sur le sable, humant comme un lézard la réverbération, avec la tête renversée sur le coude. Errant sous l'eau avec la lune, d'autres l'ont entrevu, dans les flaques tranquilles, qui à la dérobée tirait les fleurs d'iris ou de nénuphar. Mais, puis le plus fort, enfants, écoutez...

LI

On raconte qu'un jour, au quai de Beaucaire, une jeune femme lavait au Rhône sa lessive. Et, en battant son linge, tout à coup elle aperçut dans le courant de la rivière le Drac, frais et gaillard comme un nouvel époux, qui à travers le clair lui faisait signe. —«Viens donc! lui murmurait une voix douce, «viens, je te montrerai, ô belle fille, «le palais cristallin où je demeure, «avec le lit d'argent où je me gîte, «et les rideaux d'azur qui le recouvrent. «Viens donc que je te montre les richesses «qui se sont entassées sous la vague, «depuis que les marchands y font naufrage, «et que j'amoncelle en mes souterrains. «Viens! j'ai un nouveau-né qui n'est encore qu'une larve, «et qui, pour se nourrir dans la sapience, «n'attend que ton lait, ô belle mortelle!» La jeune lavandière, somnolente, laissa tomber de sa main écumeuse son battoir, et voilà: pour aller le chercher troussant sa jupe vitement à mi-jambe, puis au genou, puis jusques à mi-cuisse, bref, elle perdit pied. Le cours du fleuve l'enveloppa de son flot violent, l'entortilla, pantelante, aveuglée, et l'entraîna aux abîmes farouches qui tourbillonnent par là-bas sous terre. On eut beau la chercher avec la gaffe, introuvable elle fut—et bien perdue. Des jours, des ans passèrent. A Beaucaire, personne, hélas! ne pensait plus à elle, lorsqu'un matin, au bout de sept années, on la vit qui rentrait, toute tranquille, dans sa maison, son paquet sur la tête, comme si du lavoir, à l'habitude, elle s'en retournait: seulement un peu pâle. Tous ses gens aussitôt la reconnurent et chacun s'écria: «Mais d'où sors-tu?» Elle, se passant la main sur le front, répondit: «Voyez, cela me semble un songe... «Mais qu'il vous plaise de le croire ou non, «je sors du Rhône. En lavant ma lessive «mon battoir est tombé et, pour l'avoir, «dans un bas-fond terrible j'ai glissé... «Et je me sentais embrassée sous l'eau «par un fantôme, un spectre, qui m'a prise «ainsi qu'un jeune homme qui ferait un rapt... «Le cœur m'avait failli et, revenue à moi, «dans une grotte vaste et pleine de fraîcheur «et éclairée d'une lueur aqueuse, «avec le Drac je me suis vue, seulette. «D'une jeune fille à demi noyée «il avait eu un fils—et de son petit Drac, «moi, pour nourrice, il m'a gardée sept ans.[1]»

LII

L'Anglore, le lendemain de ces contes qui s'évanouissaient aux rayons du soleil, n'y pensait plus et, dans les délaissées[2] du Malatra, vive comme un perdreau, courait, son crible en main, se mettre à l'œuvre. C'était au fort de l'été: sur les ormes, les peupliers et les trembles blanchâtres de ces bords solitaires, les cigales chantaient... Mais elle ne craignait rien, car, au reflet du grand soleil qui frappe sur l'arène, elle voyait bien mieux, disait-elle, briller les paillettes. Ce qui autrement lui pesait, c'était, les nuits, quand dans l'étroite hutte il fallait coucher, toute la marmaille, à terre, épars, sur un amas de feuilles. Or, une de ces nuits de chaleur lourde où l'on étouffe sous les tuiles, elle s'était levée en chemise à la lune pour aller prendre un peu le frais dehors. La lune dans son plein la regardait, toute mince, descendre vers la rive et les pieds nus, dans le profond silence de la nature immense et endormie, laissant ouïr le ronflement du Rhône. Les vers luisants éclairaient parmi l'herbe; les rossignols perdus au lointain se répondaient, amoureux, dans les aubes[3]; et le clapotis de l'onde coureuse s'entendait rire. A terre la petite laissa d'un coup tomber sa chemisette et dans le Rhône, ardente et tressaillie, lentement elle entra, penchée, croisant les mains sur le frémissement de ses deux seins de vierge. Au premier frisson, avec un soupir elle fit halte un moment, hésitante, et de côté et d'autre tourna, tout émue, les yeux autour d'elle dans l'obscurité où elle croyait toujours qu'entre les arbres quelqu'un, dévêtue, l'épiât de loin. Puis peu à peu, dans l'eau moelleuse du courant elle allait encore, vivement éclairée par les rayons de la lune baisant sa nuque fine, sa jeune chair d'ambre, ses bras potelés, ses reins bien râblés, et ses petits seins harmonieux, fermes, qui se blottissaient comme deux tourterelles dans la diffusion de sa chevelure. Le moindre bruit,—soit un poisson qui fit un ricochet sur l'eau pour saisir une mouche, le gargouillis d'un tourbillon qui ingurgite, le cri aigu d'une chauve-souris, une feuille battue par l'aile d'une insecte,— lui tournait le cœur comme une jonchée[4].

LIII

Et de descendre. Mais jusqu'à la ceinture, et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue par le manteau fastueux du torrent, elle ne pensa plus qu'au bonheur de son être mêlé, confondu avec le grand Rhône. Le sable sous ses pieds était si doux! Une impression moite, une fraîcheur tiède l'enveloppait d'un charme halitueux. A fleur de peau, à fleur de carnation, mignardement les ondes tournoyantes lui faisaient des baisers, des chatouillis, en murmurant de suaves paroles qui lui donnaient des spasmes de plaisir... Quand tout à coup, dans l'eau mobile et transparente au clair de lune, là-bas au fond, étendu sur la mousse d'un lit d'émeraude, que va-t-elle voir? un beau jouvenceau qui lui souriait. Roulé comme un dieu, blanc comme l'ivoire, il ondulait dans l'onde et sa main effilée tenait une fleur, fleur de «jonc fleuri», qu'il présentait à la fillette nue. Et de ses lèvres tremblantes et pâles sortaient des mots d'amour mystérieux, dans l'eau se perdant incompréhensibles. Avec ses yeux félins, fascinateurs, il la faisait venir, craintive, stupéfaite, et haletante de désir, à l'endroit où crient merci le corps et l'âme. Ensorcelée par l'émoi dans le fleuve et par une plaisance étrange, elle était là, pauvrette, comme celui qui songe et auquel, effaré par quelque peur confuse, s'il veut courir, cela est impossible. Et sitôt qu'elle ouvrait les yeux vers le lutin qui, entouré de sa lueur laiteuse, semblait l'attendre en ses bras souples, un frissonnement d'amour spontané la jetait en langueur sous la voûte du ciel et la faisait doucement défaillir.

LIV

De l'amour naissant ô bonheur suprême! O paradis de l'âme à foi naïve! A un moment où le branle du fleuve la soulevait et palpait tout entière, à la renverse, les cheveux flottants et les yeux clos par la crainte de voir saillir sur l'eau les pointes de sa gorge, soudain, comme l'éclair, elle se sent, autour des hanches, une approche, un délice qui l'a frôlée d'une fraîche caresse. Aïe! elle se dresse d'un sursaut, d'un tour de main rejette ses cheveux ruisselants et voit, fuyant dans la masse liquide, une ombre vague, serpentine et blanche, qui disparaît. C'était le Drac. Instruite de ses façons d'agir, l'Anglore, elle, le reconnut fort bien, ayant à son giron trouvé à l'instant une ombelle rose de jonc fleuri. Pourtant, malgré son trouble, elle prit, tout heureuse et pleine de son rêve, la fleur qui nageait et retourna au lit. Mais à âme qui vive, ce qu'elle avait cru voir, elle se garda bien, mignonne, de le dire, jalouse vraiment, autant qu'une chatte, de sa vision trop tôt évanouie. Ah! que de fois la jeune fille, cet été, dans ses langueurs de nuitée chaude, aux lunaisons si claires de septembre, revint au délicieux appât de sa rencontre! Mais elle remarqua une chose: à la «mouille» chaque fois qu'en entrant elle s'était signée, ainsi qu'étant petite elle faisait toujours, au cours fougueux de l'eau mystérieuse en vain livrait-elle son corps virginal: dans ces nuits-là, le beau génie du Rhône à la baignade,—pauvre petite, attends, attends toujours!—lui faussait compagnie.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
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CHANT SEPTIÈME (en provençal)

LA FONTAINE DE TOURNE

LV

Où étions-nous? Le train de Condrieu, au fil de l'onde, entrait dans l'archipel du Malatra, plein de verdure et d'arbres, quand, toute souriante, sur la rive leur apparut, comme il s'est dit, l'Anglore. —«Arrêt!» s'est écrié le grand patron des barques étendant les bras transversalement. On jette l'amarre en terre; la fillette la noue à un vieux tronc; l'ami Jean Roche détache la nacelle aussitôt, et:—«La belle, allons, dit-il, dedans! Tu ne pèses pas lourd...» Et, doucement, la prenant par la taille il la hisse, houp là là! dans le bateau. Chacun vient lui toucher les cinq sardines[1], chacun lui fait:—«Eh bien, que dit l'Anglore?» —«Je dis tout bien de vous.»—«Et la cueillette, y en a-t-il?»—«Pas trop, dans les sablons... Mais toujours comme ça, on est content!» Le câble démarré, ils vont prendre en dehors le gros pilote du pont, et en aval! Or, tout ravigoté de railler avec elle, car à la proue s'était assise la petite, Jean Roche dit: «Sainte qui chante[2]! si tu n'étais pas plus sensée que moi, Anglore, ce qu'on ferait, sais-tu?»—«Pas encore, dis...» —«Eh bien, demain soir, dans Beaucaire, nous irions voir les comédies ensemble; en couple, sur le Pré, bras dessus bras dessous, vers les bohémiennes qui font l'horoscope nous nous ferions dire la bonne fortune; nous trôlerions par toutes les baraques; et je t'achèterais un bel anneau...»—«De verre!» —«Non, pas de verre: d'or. Et, fin de foire, je te ramènerais pour femme à Saint-Maurice.» —«Ho! fit en plaisantant la jeune fille, pour demeurer tout l'an là-haut seulette avec des gens dont le jargon fait rire?» —«Ah! que nos rigaudons, va, sont charmants pour danser ensemble sur les chènevottes...» —«Jean Roche, non; et tiens, veux-tu que je te dise, moi, mon franc valentin[3]? Tu es un bon garçon, tu es gros et gaillard, oui (comme dit mon père), tu es un riverain de première volée... Mais il en est un qui t'a devancé, mon brave! un qui dans les gouffres, qui dans les abîmes, dans les tourbillons, les bas-fonds, les mouilles, t'enfoncerait, te noierait, malheureux, s'il te prenait à pêcher dans sa lone.» Et d'un beau rire éclata la fillette: pour happer le poisson, telle une mouette plonge et fait rejaillir l'eau.

LVI

Pendant que l'autre, penaud, boude en silence, voici que, de la tente où il dormait, le prince Guilhem d'Orange, pimpant et radieux, sort, en tenant à la main droite un brin de jonc fleuri qu'il a cueilli sur la lone, de l'autre côté de la barque, et chantonnant, tout somnolent encore, à demi-voix, la chanson de Venise:

Sur mon bateau qui file Viens, je t'enlève au frais: Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne.

—«Tiens, ne serait-ce pas celui-là?» fit Jean Roche en la quittant pour courir au timon, vers l'autre bout—où Maître Apian criait: —«Tu lui fais le conte de la Barbe-Bleue, dis, garnement, ou de la Mélusine, à cette bachelette?» Mais l'Anglore, dès qu'elle a vu le prince aux blonds cheveux, était soudain devenue pâle: le sang lui tourna si fort dans les veines qu'elle faillit tomber en pâmoison. —«C'est lui! c'est lui!» cria-t-elle affolée, en s'agrippant à reculons aux courbes; et, tel qu'un dieu, la pauvrette était là qui l'admirait, amoureuse et craintive, ainsi qu'une fauvette fascinée qui, au regard d'une couleuvre, irrésistiblement est obligée de choir. Mais, l'esprit et le cœur émerveillés, en souriant d'une façon courtoise Guilhem lui a dit:—«Je te reconnais, ô fleur de Rhône épanouie sur l'eau! Fleur de bonheur que j'entrevis en songe, petite fleur, sois-tu la bien trouvée!» Et elle répliqua, tout d'un coup enhardie: —«Drac, je te reconnais! car sous la lone je t'ai vu dans la main le bouquet que tu tiens. A ta barbette d'or, à ta peau blanche, à tes yeux glauques, ensorceleurs, perçants, je vois bien qui tu es.» Guilhem lui donne la fleur, et tous les deux, liés par le mystère, ont tressailli. Car les amours vont vite, une fois dans la nef qui les emporte, prédestinés, sur le flot.

LVII

Les arcades du Pont Saint-Esprit, prodigieuses, leur passent en triomphe sur la tête. Les bateliers, baissant le front, saluent saint Nicolas dans sa chapelle antique, démolie aujourd'hui, mais qui sauvegardait aux temps anciens «l'arcade marinière», dont l'ouverture était si dangereuse qu'on n'y compte plus les bateaux perdus. La Provence apparaît, car son entrée, c'est le Pont Saint-Esprit avec ses piles et ses vingt arcs superbes qui se courbent en guise de couronne sur le Rhône. C'est là la porte sainte, la porte triomphale de la terre d'amour. L'arbre d'olives, le grenadier, fier de sa floraison, et les millets aux grandes chevelures ornent déjà les côtes et les alluvions. La plaine s'élargit, les orées verdoient, dans la clarté le ciel s'emparadise, on aperçoit les Ubacs du Ventour[4]: le princillon d'Orange et la petite glaneuse d'or croient pénétrer d'emblée dans la bénédiction. Lui se délecte (ah! la boisson délicieuse et fraîche!) à boire dans cette jeunesse la vie à sa source toute bouillonnante et l'émerveillement de l'âme neuve qui sourit à tous les mirages et se livre toute à son illusion.

LVIII

Elle, enivrée par le philtre d'amour, dans ce beau seigneur qui la charme retrouve en plein le Drac, qui sous la vague, au blanc tremblement de la lune, l'a fascinée tant et tant de fois! Et quoi d'étonnant que lui, dieu du Rhône, se plaise à fréquenter, dans son caprice, avec les barques et les gens de rivière! Ne voit-on pas les bièvres[5], à fond de cale, venir dans les bateaux, quelquefois, se cacher, au point que, pour les mettre hors, il faut se battre! Patron Apian, le gros Toni et d'autres, vers les rochers de Donzère, là-haut, n'ont-ils pas vu le Drac, sous la forme d'un serpent ou dragon gros comme une bouteille, sortir du Rhône et entrer dans les blés en tordant les épis avec des ondes telles que le pilote, d'effroi, en eut fièvre et que son corps se couvrit d'élevures! Et ne l'a-t-on pas vu aussi, sur la lisière du Petit-Rhône, au temps de la moisson, en tapinois se glisser sous les jupes de quelque moissonneuse à demi endormie et, s'entortillant autour de sa taille, l'étreindre doucement de ses circonvolutions et lui téter le sein jusques à ce qu'il tombe assouvi de lait et de volupté!

LIX

Et tout cela, l'hallucinée le disait aux nochers qui, devant son transport, s'étaient rapprochés d'elle peu à peu ou qui de loin prêtaient l'oreille. —«Quand je te le disais, eh bien?» faisait l'Anglore à Jean Roche ébahi qui l'admirait, «quand je te le disais, badaud, qu'il était crâne plus que pas un riverain de ces côtes! Regarde-le, tout beau, qui ressemble à un prince!... N'est-ce pas, mon Drac, mon roi, mon enchanteur, que tu lui montreras, à ta petite amie, les endroits que tu hantes sous le Rhône, dans les sous-sols du palais de la Trouille et de celui du Grand-Prieur, en rive d'Arles, et de l'Ardèche les grottes, revêtues rien qu'avec des diamants et des dentelles? N'est-ce pas que tu vas me conduire à Mont-Dragon, ton grand château, où la nuit tu dragonnes, et dont nous voyons se cabrer les tours sur les rochers escarpés de la «cluse»? N'est-ce pas que nous irons voir sur le Gard le fameux pont que le diable y bâtit avec le lièvre qu'il y pétrifia[6]? N'est-ce pas que nous irons voir dans les terres vagues, sur le minuit, la flamme des Oulurgues qui vont pleurant et gémissant aux lieux où ils ont enfoui de l'or, car il leur pèse d'être morts soudain et sans confession et sans avoir décelé leur cachette?»

LX

Ainsi, dans le bleu l'Anglore en mots pressés, vrai moulinet qui se déroule, s'était exaltée avec l'œil ardent et d'effarement le visage exsangue. Mais lui, Guilhem, ravi de la rencontre qui le soulève en plein pays magique[7]: —«Oui, répond-il avec son flegme de Hollande, je te mènerai partout, belle amie! De ma principauté morganatique d'Orange, tu seras la fabuleuse ondine, tu seras la fée Morgane!» Et, se moquant d'elle, les mariniers dirent: —«L'avez-vous entendue? Elle a perdu la carte... Pauvre! elle aura bu à la fontaine de Tourne qui fait virer la tête, comme on dit.» Mais l'Anglore, campée fièrement sur la tille, frappa du pied en ricanant, et sur l'équipage fixant son œil fauve: —«N'en parlez que tout bas, savez-vous, mariniers? de cette fontaine, cria-t-elle brusque, car sur la roche, là, votre sort est écrit!» —«Notre sort? que dit-elle encore, la visionnaire?... Ce sera, paraît-il, aujourd'hui, son jour de lune,» murmura-t-on en groupe sur la barque.

LXI

Tranquillement, au fil de l'onde belle, les bateaux descendaient, longeant des îles. On était entre Mornas et Saint-Estève des Sorts (repaire d'écumeurs, ce coin-là: lorsqu'un enfant, dit-on, y vient au monde, pour l'éprouver, dans le Rhône on le jette; s'il en retourne, bon pour la marine ou la rapine[8], bref). Au défilé, muré par les remparts des forteresses d'où Montbrun fit jadis sauter la garnison[9] et où son nom terrible plane encore avec les vautours, de ruines en ruines, entraient les sept barques. Mais sur le plat-bord, telle qu'une sibylle, alors la vierge éleva son bras nu et, dans l'orgueil et dans l'enivrement de son rêve farouche, elle dit:—«La fontaine de Tourne est un oracle! Ceux qui l'ont vue, la fontaine de Tourne, me seront garants, si vous avez doute. L'eau y sort d'un rocher plein de vignes sauvages, de clématites, de buis et de figuiers, formant un réservoir qu'on nomme le Grand-Gourg. Sur la paroi du roc, en un encadrement qui regarde le Rhône, vous avez dans le haut, gravés depuis... qui sait les siècles? le Soleil et la Lune mauvaise—qui épient. Vers le milieu, un bœuf, que sous le ventre un scorpion va piquer, qu'un chien va mordre, et un serpent qui à ses pieds ondoie. Le taureau, lui, plus fort que tout, a tenu tête, lorsqu'un jeune homme avec manteau flottant, un fier jeune homme, coiffé du bonnet de liberté, lui plonge à la nuque sa dague et le tue. Au-dessus de la scène tragique un corbeau effrayant étend ses ailes... Devine-le qui pourra, ce mystère!»

LXII

Et elle promena, comme une possédée, sur les nautoniers ses yeux à la ronde. Puis continuant:—«Écoutez-moi, dit-elle; En cherchant mes paillettes, un jour, de mouille en mouille, j'avais pris et suivi le ravin de la source. Et une vieille sorcière du Bourg[10] m'accosta et me dit: «Regarde la gravure «qu'il y a sur ce roc! Les fées charmeuses «qui fréquentaient au temps jadis nos grottes, «elles-mêmes l'ont agencée, petite! «Le bœuf que tu vois là, le Rouan[11], qui travaille «au regard du soleil et de la lune, «au beau milieu, sais-tu qui cela représente? «L'antique batellerie du fleuve Rhône, «qu'attaquent de partout, que de partout assaillent «la malignité, le cahot de l'onde. «Le grand serpent qui se roule sous lui, «c'est le Drac, dieu de la rivière; «et celui qui égorge le taureau, «le dur jeune homme qui sur la tête porte «le bonnet rouge,—petite, souviens-toi «de ma prédiction,—c'est le destructeur «qui doit un jour tuer les mariniers, «le jour où pour jamais de la rivière «sera sorti le Drac qui en est le génie!»

LXIII

Les bateliers ne riaient plus, car sur les berges, de loin en loin il courait des rumeurs d'assez mauvais augure. Sur la barque les messieurs de Lyon parlaient déjà de gros bateaux à feu qui par machine, sans chevaux haleurs, sans câble ni traille, remonteraient contre eau.—«Allons donc! quelques sots pourraient croire à ces balivernes!» bramait Maître Apian, lorsque l'on causait de ces inventions. «Mais si ça pouvait être, que deviendraient tant d'hommes et tant d'hommes qui vivent du travail de la rivière, bateliers, charretiers, les aubergistes, les portefaix, les cordiers, tout un monde qui fait le grouillement, le brouhaha, la foule, l'animation et l'honneur du grand Rhône? Mais ne voyez-vous pas qu'il y aurait de quoi assommer, bougre! à coups de gaffe tous ces gueux d'exploiteurs du peuple, de perturbateurs et de philosophes!» Une appréhension pourtant, c'était visible, venait d'assombrir les visages; et ce n'est pas sans crainte que Jean Roche, embrouillé qu'il était par tant de choses troubles, examinait ce jouvenceau étrange qui, le matin d'avant, sur la penelle avait sauté, venant on ne sait d'où.

Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Illustration from Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

CHANT HUITIÈME (en provençal)

A HORIZON PERDU

LXIV

Le blond galant, sous la tente de toile, et l'Anglore avec lui, tout doucement s'étaient réfugiés pour avoir un peu d'ombre. La suggestion suave ou l'ensorcellement qui, au mirage de l'eau insidieuse, à la longue du temps l'avait saisie, la tenait bien, la fille du pilote; et avec ses yeux égrillards de perdreau où semblait toujours briller un caprice, avez son nez mutin, ses lèvres roses, ah! pour qu'elle donnât son mal au jeune prince, il n'en fallait pas tant, je vous assure! —«Mais à quoi donc, revenait-il encore, m'as-tu connu?»—La jeune hallucinée lui répondait:—«Je te l'ai dit, mon maître! La fleur de jonc fleuri[1] que tu m'offris, ne la tenais-tu pas en main, au fond des mouilles, quand je te vis, tout blanc, au clair de lune, me fascinant vers toi, me faisant signe et m'envoûtant de tes minauderies, tellement que je suis depuis lors ton esclave et que, si tu venais à me dire: «Je veux «que tu fuies avec moi au bout du monde, «sans jamais t'arrêter, bride abattue, «ainsi que ces fameux Chevaux Terrestres «qui, courant au galop perpétuellement, «font le tour de la Terre, débridés[2], «je partirais d'un vol!»—«Mais si, ma belle, je te disais que tu te méprends, que tu parles au fils du roi de Hollande?» soudain lui demanda Guilhem.—«Mon Drac,» l'Anglore riposta, «je dirais que tu te transfigures en toute forme qui t'est agréable, et que, si tu t'es mis Prince d'Orange (ainsi que tu le fais accroire à la barquée), c'est pour quelque lubie ou fantaisie folâtre qui passe ma compréhension... Mais je te connais, moi, de longue date et, mon beau Drac, à quoi bon te cacher? Va, je t'ai deviné rien qu'à ton air de prince, à ta charnure jeune et fraîche comme l'eau, au bleu clair de tes yeux et à ta barbe plus dorée et plus fine que la fleur d'iris jaune!»

LXV

Il n'y avait, n'est-ce pas? rien autre à répliquer que d'embrasser sur le coup la follette. Devant cette foi qui le divinise (amour, c'est connu, par amour se paye), Guilhem d'un feu divin sent dans ses veines s'allumer le transport, courir la flamme. Et les voilà qui tombent dans les bras l'un de l'autre, à ne plus savoir, de lui ou de l'Anglore, lequel est le plus ivre, le plus ensorcelé. Et les barques voguaient à vau-l'eau, toutes seules, au milieu des coteaux parallèles aux rives, sur le courant, avec de longs silences. De loin en loin passait quelque castor, sortant le museau pour reprendre haleine, rapidement descendant à la nage; et sur le faîte des grandes bannes floches les hirondelles venaient, rasant le Rhône, se reposer. Dissimulés ensemble contre l'empilement des ballots rebondis, il lui disait dans son étreinte: —«Approche un peu ton cœur plein d'harmonie contre le mien, que je l'entende battre! Ne regarde pas dans l'eau—qui est trop profonde, ne regarde pas la terre—qui est trop loin, ne regarde pas le ciel—qui est trop vaste: regarde dans mon âme où tu es le soleil!» Mais elle, en écartant de sa ceinture la main du petit prince un peu aventurée: —«Vois, vois, dit-elle, en voici là dehors, vers le rivage, de la fleur que tu cherches!» Et elle s'échappa, riant comme un enfant, à l'orée du bateau.

LXVI

Or, en ombelle, juchée au bout d'un jonc, la fleur rosée s'épanouissait seule dans la vase d'une petite mouille peu profonde. —«Mais, fit l'Anglore, Drac, d'où vient que tu l'aimes tant, cette fleur?»—«Elle me plaît, répondit-il, parce qu'elle te ressemble... N'es-tu pas la fleur d'amour, toi qui, née comme elle au sein de l'eau, symbolises la dilection unique et primitive d'un monde neuf et brillant de jeunesse!» Elle écoutait, les yeux tout grands ouverts, ces jolis mots, pleins de magie... Il continua:—«Je vais te la dire, écoute, l'histoire de ma fleur. Dans une gorge, au pied d'une falaise, la belle Galatée et le berger Acis, une fois, assis par terre, se contaient fleurette. Et ne songeant à rien—qu'à leur bonne fortune, pendant que là ils se buvaient l'un l'autre, du haut du mont le pâtre Polyphème, qui était un cyclope et jaloux de la nymphe comme il ne se peut plus, le vilain monstre! les découvre là-bas qui se jouaient. Enflammé de dépit, il arrache d'un roc un quartier qui, roulant, se précipite et, las! vient écraser sur le gazon le beau couple. Leur sang mêlé ruisselle! La terre maternelle, les dieux eux-mêmes, pris de grand'pitié, montrèrent un prodige: Acis fut changé en ruisseau; en fleur fut changée Galatée, la fleur en ombelle qui sort dans ses eaux, encore un peu rouge, encore un peu pâle.» L'Anglore s'écria:—«Maudit cyclope!» Et s'adressant au prouvier: «Par hasard, ce ne serait pas toi le cyclope espionneur?» dit-elle en riant à Jean Roche.—«Bohémienne! qui joue avec la flamme, un jour se brûle,» invectiva le gars piqué au vif. Mais dans l'azur de l'air, elle, hautaine, agitant son bouquet, la fleur offerte par son beau Drac, dit:—«Moi, je suis fleurie par la vertu de l'eau: et gronde, Rhône, dans ton tréfonds! Je sais ce que je sais...»

LXVII

—«Gare devant, là-bas!»—Sur la rivière un long coup de sifflet stridula tout à coup et, descendant taciturne, à la hâte, rasa, bord à bord, une embarcation qui prit le devant: une grande toue, ayant d'un bout à l'autre une chaîne de fer où était attaché, couple par couple, un ramassis de toute espèce d'hommes. —«Ohé! bonnes-voglies!» alla leur dire un jeune marinier.—«Silence, maugrebleu! Vous demande-t-on si la bise est brune? fit le patron Apian. Les misérables ont bien assez de leur mal, sans l'insulte... Et n'ayez pas l'air de les reconnaître, car, marqués sur l'épaule, ils cherchent l'ombre... Et que d'exemple à vous tous cela serve! Ils vont manger des fèves à Toulon, malheureux!... Il y a là de tout: des gens d'église, des chenapans, des nobles, des notaires, voire des innocents!» L'œil de travers, passèrent les forçats, tels que les spectres de la Barque à Charon. Ainsi le monde, ainsi l'agitation, le trantran de la vie, le bien, le mal, le plaisir, la douleur, s'en vont courant, s'en vont confusément, entre le jour et la nuit, sur le fleuve du temps houleux qui se déroule et fuit.

LXVIII

Les galériens disparaissent au sud vers le Revestidou. La Piboulette, chasse royale des sires d'Ancezune, au vieux blason desquels se grime le Drac du Rhône à face humaine, d'un rideau d'arbres entoure Caderousse. —«Où est Orange? demande aux bateliers Guilhem. Où est sa Gloriette, nid et palais de nos aïeux illustres?» —«Là derrière,» répondent les hommes de la barque. —«Où êtes-vous, Guibour, vaillante épouse de Guilhem au Court-Nez, et toi, princesse Tibour d'Orange?»—«Là derrière, répliquent les braves mariniers, là, derrière les arbres qui nous dérobent le mur du Ciéri[3] et l'Arc de Marius: on ne peut voir d'ici que Crève-cœur[4]...»—«Gloire perdue et bien nommée, adieu! cria le prince en essuyant une larme naissante que le soleil fit scintiller; conserve, ô ville d'or, ô notre honneur d'Orange, à tout le moins conserve la mémoire de ceux qui n'ont jamais terni ton lustre!... Mais de quoi vais-je me plaindre ou m'attrister, ajouta-t-il, si j'ai perdu l'Empire pour devenir le dieu de l'eau magique!» La jeune fille, lui voyant l'œil humide, l'avait pris par la main et, familière, comme cela se passe dans les songes: —«Drac, lui dit-elle, mais les dieux pleurent donc?» Et doucement, sortant de rêverie, lui répondit:—«Mais s'ils ne pleuraient point, ils ne seraient, les dieux, guère plus que des pierres... Oui, mignonne, l'Amour est un dieu, en effet, et ce qu'il a de plus divin, ce sont les larmes.»

LXIX

En l'île d'Auselet les oisillons pépiaient tout le long des bords feuillus. Le vent léger apportait des montagnes La senteur des lavandes et des myrtes qui dans les Combes-Masques étaient fleuris. La fin du jour, avec son haleine plus tiède, emplissait les cœurs de la nostalgie qui envahit tout, quand le soleil baisse. Ils voyaient arriver la Barthelasse verte, partageant le fleuve en deux Rhônes, et puis plus rien, que le tournant de l'onde. Mais soudain, tel qu'un rideau de théâtre qui en aval se tire à l'horizon, les arbres du rivage et les collines, tout va diminuant pour disparaître devant un colossal entassement de tours que le soleil couchant enflamme et peint de splendeur royale, de pourpre splendide. C'est Avignon et le Palais des Papes! Avignon! Avignon sur sa Roque géante! Avignon, la sonneuse de la joie qui, l'une après l'autre, élève les pointes de ses clochers tout semés de fleurons; Avignon, la filleule de saint Pierre, qui en a vu la barque à l'ancre dans son port et en porta les clefs à sa ceinture de créneaux; Avignon, la ville accorte que le mistral trousse et décoiffe et qui, pour avoir vu la gloire tant reluire, n'a gardé pour elle que l'insouciance! Les bras se dressent tous; et l'équipage, les passagers, admirent Babylone (ainsi que la nommèrent les Italiens jaloux). Puis tout à coup de la seconde barque monte ce cri: «Venise! c'est Venise, lorsque entre ses dentelles elle va se coucher, aux baisers du Ponant, dans sa lagune!» Et n'y tenant plus de jeter au vent son enthousiasme, Guilhem, par-dessus bord, décampe en un saut chez les Vénitiennes.

Notes in this chapter

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