TAULO (continued 2)
Reading edition
LXX
Et s'adressant—des trois—à la plus brune: —«Duchesse de Berri, lui dit-il finement, vous m'excuserez, n'est-ce pas? si j'entr'ouvre l'incognito de votre emprise belle... Car les nochers de cette flotte gaie m'ont dit que vous allez rejoindre en Arles, là-bas, les partisans de votre règne.» —«Ah! cavalier!» faisant un peu la moue, répondit la dame non sans embarras, «comme vous plaisantez le pauvre monde! La princesse en question, qui, oui, est à Venise, n'est pas pour nous une inconnue, car nous sommes voisins de palais, au Rialto. Mais il y a palais et palais; et le nôtre, depuis longtemps les araignées y filent... Et nous allons chantant, comme les limaçons dont la coquille est au feu.» Et de rire. —«Moi, continua la brune chanteuse, puisqu'il le faut, je vais faire mes confidences. Je suis issue de race patricienne et dans notre maison Venise la superbe vint plus d'une fois élire son doge. Mais les vicissitudes sont partout... Et d'un grand nom, aujourd'hui, pauvre femme, le noble orgueil, c'est tout ce qui me reste. Dans cet Avignon qui, avec ses tours, ses remparts, son palais, montre à la vue ce qu'il a été dans le temps des papes, imaginez-vous qu'un de mes ancêtres, ambassadeur de Venise, à l'époque où la papauté y fut en déroute, se rencontra là, quand le désarroi vint en bannir le beau dernier pontife... Le fugitif—écoutez ce détail— fit noyer, paraît-il, douze statues en or massif (c'étaient les douze apôtres avec le Christ en plus) dans un abîme dont j'ai, moi toute seule, le secret. Dans mon sein je le porte, ainsi qu'une relique, en un vieux parchemin où est marqué, de point en point, le lieu de la cachette. Mais en ce pays étranger, où nous ne connaissons personne, comment faire, si nul ne vient en aide à la faiblesse!»
LXXI
—«Je suis, dit Guilhem, à votre service: la chose m'intéresse, car douze statues en or massif, oui certes, valent bien la peine de tenter leur découverte.» —«Et, dit une autre (celle qui était blonde), ne ferions-nous pas tourner la baguette ou le sas, s'il fallait? Je connais le métier; et s'il y a, ma dogaresse, quelque chose, si profond serait-il, va, il faudra qu'il sorte... Mais, par saint Marc, ajouta-t-elle en faisant voir toutes ses dents de belette, j'en jure! Je ne donnerais pas douze crottes de rat de tes douze apostoles...» Et de rire. —«A moins qu'on ne les ait déterrés, mon amie, chez moi, à la maison, répliqua la première, je l'ai toujours ouï raconter, ce beau songe! Et voilà cinq cents ans que nous vivons sur le reflet de sa verte espérance...» —«Et vous faites bien, parbleu! et fort bien, dit le jeune sage; car la vie, qu'est-elle? sinon un songe, une apparence au loin, une illusion sur l'eau glissante, qui, devant nos yeux s'enfuyant toujours, comme un jeu de miroir nous éblouit, nous attire au leurre et nous sert d'appât! Ah! qu'il fait bon naviguer sans répit vers son désir, encore que ce ne soit qu'un songe! Un temps viendra, qui s'approche peut-être, où les gens auront tout à portée de la main, où les gens auront tout, sauront tout à l'épreuve et, regrettant les vieux mirages, qui vous a dit que vivre ne les lassera point!»
LXXII
En lui faisant les doux yeux, la troisième des Vénitiennes dit alors au prince: —«Donnez-moi votre main.» Et le galant offre sa main, sérieux, à la dame: —«Belle main, fine main, et caressante, dit la chiromancienne curieuse, bonne main, noble main...» Et dans la sienne la dame la palpait, la cajolait, «Oui, main de roi, main fée et main de gloire, qui fait ce qu'elle veut! avec des lignes qui vont s'entrecoupant indéfinies: ligne d'amour croisant ligne de tête, comme il se voit souvent; ligne de vie... Aïe! le mauvais passage! A un tournant, pas loin d'ici, sur le Rhône peut-être, la Mort, seigneur, vous guette avec sa faux... Prenez garde!...»—«Que diable vas-tu lui dire là! en même temps crièrent les deux autres, Nous sommes tous en passe, sur le Rhône, de boire à la grande tasse, et, allons, jeunesse, buvons, en attendant l'inconnue malencontre, le vin brillant de nos jeunes années! Puis, dans Beaucaire, en avant! ce coup-ci, puissions-nous tous y faire bonne foire!»
LXXIII
Dans l'entre-temps de ces gentils devis, en rive d'Avignon les barques cependant viennent, suivant la file, amarrer tour à tour. —«Embraque le câbleau! range la terre! commande Maître Apian de sa voix rude, Contre le quai accoste le Caburle! Avance la carate! A la sapine! Pousse la sisselande! aborde, aborde!... Là!»—Les bateaux aux bâches montueuses s'agglomèrent au pied de la falaise abrupte, devant le Pont Saint-Bénézet qui montre l'ombre géante de ses arches rompues. Les apparaux en ordre, la flotte en sûreté, processionnellement, marchant un devant l'autre, selon leur usage, au long de la rue, à pas comptés le vieux patron menant la file, les petits mousses courant après la troupe, en tanguant, bras ballants, à leurs grandes auberges des Fusteries, du Limas[5], les beaux hommes s'en vont souper joyeux. Avec son père l'Anglore les suit, quelque peu penaude de ne pas revoir le prince autour d'elle, le petit prince à la barbiche blonde, qui peut-être a fait quelque mue nouvelle... Peut-on savoir? Le Drac, peut-être, au Rhône doit descendre la nuit dans son palais, si telle est sa loi... Ah! va, ma pauvrette! Guilhem, avec les dames de Venise qui de leurs mignardises l'environnent, au cabaret de la Petite-Hôtesse, sous les peupliers blancs et les treilles, là-bas, est allé faire une escampette... Bref, Guilhem est jeunet, il prend ses ébats.
LXXIV
Or, sous la tonnelle, une fois à table, le princillon avec les cantatrices qui, tout en mangeant et buvant, friandes, chassent les moustiques avec la serviette: —«Vous ne m'avez pas dit, pourtant, encore si vous êtes, mes dames, à marier ou mariées, leur dit Guilhem, car, suivant l'occurrence, on pourrait là fauter, si on se leurre au jeu d'amour...»—«De cela n'ayez cure! répondirent-elles en grande accortise. Le jeu, seigneur, ne demande que faute. Et dans notre pays la femme noble, une fois mariée, peut avoir, sans que personne ait rien à y voir ou redire, un, même deux, et même trois amants.» —«Savez-vous bien que les maris, fit le jeune homme, doivent gagner, en tel pays de promission, le paradis de la sainte patience?» —«Hé! s'écria la belle huppée dont le grand peigne avait des perles d'or, rois de la fève, ils sont les plus heureux des hommes! car les servants d'amour les débarrassent de tous les soins coutumiers de la vie. Ils n'ont besoin, les maris de Venise, de s'occuper de rien qui les ennuie. Les cavaliers servants se font un vrai régal d'aider madame à sa toilette: l'un lui tient le miroir, celui-ci lui présente les épingles pour ses cheveux; celui-là au corsage lui passe les lacets; l'autre lui porte à vêpres sa mantille et l'autre en la baignoire lui tiendra compagnie; sans compter les cadeaux, les rafraîchissements, les sérénades et madrigaux qui pleuvent!» —«Eh bien! irons-nous point chercher les douze apôtres? interrompit soudain la dogaresse. A ces joyeusetés le temps s'écoule; mais Jaquemart vient de frapper onze heures, et il faut remonter de grand matin en barque... Allons?»—«Allons!»—«N'oublions pas la verge de coudrier—qui est notre boussole.» Et les chanteuses partent en chantant:
—Si la lune illumine Là-haut dans le ciel grand, Dans le bocage ombreux Mes bras te cacheront.
—Laisse-m'aller, pécheur, J'ai peur de mon mari. —Moi je ne le crains guère, Si méchant serait-il!
Sur un bateau qui file, Viens, je t'enlève au frais, Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne.


CHANT NEUVIÈME (en provençal)
EN AVAL D'AVIGNON
LXXV
Le long du Rhône qui dans l'ombre luit et hors d'Avignon suivant le rempart, ils entrent doucement par la porte Ferrusse et du Limas à la Juiverie-Vieille ils montent en cachette, par les étroites rues, jusque là-haut vers le Château des Papes. Tout est désert à l'entour. Les fresaies, dans la noirceur effrayante que jettent les colossales tours, font leurs gémissements. Sur la cité qui dort tombent lugubres les douze coups de minuit. Au «qui vive?» —«Ami!» répond Jean Roche dans le sombre, car, pour déterrer les apôtres d'or avec son coup de main d'Hercule, le subtil et sage prince de Hollande lui a donné charge d'attendre à l'affût. Au pied des hautes murailles ténébreuses, le cœur en onde, les belles de Venise ont entrevu déjà dans leur pensée les barbes d'or de saint Jean, de saint Jude: le parchemin dans les doigts, l'une d'elles étudiant les lieux, cherchant les repères; une autre dans ses mains qui lui frétillent tenant la baguette divinatoire; et l'autre, penchée en fleur de narcisse, complaisamment sur le bras de Guilhem laissant aller son sein rebondissant. —«Par saint Antoine de Padoue, on en brûle!» a fait soudainement celle qui porte le brin de coudrier. Avidement chacun se précipite autour d'elle pour voir... Oh! jamais de la vie! Agitée d'elle-même, la houssine blanche va se tortillant et d'elle-même tourne vers la terre, marquant l'endroit précis, à quelques toises de l'Escalier du Pater où l'on monte vers l'église de Dom.—«On tient la mine!» Guilhem dit en riant, «Jean Roche, creuse!»
LXXVI
Le gros garçon enfonce le levier; il perce du sol la surface dure; puissant, il soulève une large dalle et découvre un abîme aux noires profondeurs, un puits dans le rocher, qui, tant il est horrible, les fait reculer tous.—«Qui s'y élance?» demande froidement Guilhem d'Orange en regardant les trois femmes muettes. Jean Roche lui répond:—«Si nous avions des cordes...» —«On pourrait vous descendre,» dit le prince à ces dames.—«Vous deux, vous qui êtes des mâles, oser ainsi parler?» la dogaresse, fixant sur lui des yeux enflammés, furieux, lui répliqua: «Les statues sont au fond! Regardez la baguette qui se tord... Y aurait-il, pour les garder, le Basilic, vous ne laisserez pas, seigneur...»—«Après la foire! interrompit Jean Roche. La prime aube derrière le château ne peut tarder à poindre et j'entends le patron qui déjà crie: Au Rhône!» De son bras fort, cela dit, il recouvre le puits profond sous son couvercle; il y arase et piétine le sol, et:—«Venez vite, allons!» Vers la rivière, le prince gai, les dames dépiteuses, redescendent au port en toute hâte. Et Guilhem dit:—«Mais quelle tirelire, bon Dieu d'Orange, hein? si, par fortune, nous avions rencontré la pie au nid! Sire Rambaud Bertrand, un mien ancêtre (que Dieu lui fasse paix!), une année, à Beaucaire, par douze paires de bœufs fit fouir le Pré de Foire, et puis, à tout un peuple faisant largesse, le sac au grain pendu à son côté, dans les sillons, du haut de son cheval, à plein poing, il sema trente mille deniers d'argent... Hé! hé! les belles, peut-être au champ de foire eussions-nous fait bien pis!» Et de cette façon, tenant l'aiguille et en jouant, tête ou pointe, avec elles, Guilhem, qui est en bonne humeur, flegmatiquement pique les donzelles. Mais tout cela ne les rend pas rieuses, d'avoir trouvé, ainsi qu'elles ruminent, le Trésor de Venise inestimable! d'avoir trouvé la Vache d'Or et, gueuse! de ne l'avoir pas agrippée au pis! Tu n'emporteras point icelle en paradis, mon petit prince! et va, ire italienne ne s'évapore pas au soleil comme aiguail.
LXXVII
Patron Apian, le maître d'équipage, est en haut du Caburle, distribuant des ordres que le prouvier répète. Groupe à groupe, les passagers s'embarquent pour la foire et d'un bateau à l'autre, en conséquence, vous n'entendez parler que de Beaucaire. De toute la contrée qui environne, de Carpentras, de Vaison, pour y vendre leurs parties de safran, de grenettes[1] et de toute herbe de Saint-Jean séchée, et d'Avignon, pour y placer leurs pièces de taffetas, de velours et d'indienne, montent nombre de gens. Maîtres du quai et ceinturés, qui de vert, qui de rouge, selon qu'ils sont pour ou contre le roi, les portefaix aux poignes redoutables, et devant lesquels la terre tremblait, ont achevé leur tâche. Des poteaux eux-mêmes démarrent les divers cordages; et Maître Apian s'écrie, chapeau levé: —«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, au Rhône, les enfants!» Et les sept barques revirent de bord tour à tour et, combles de toutes les richesses de l'Empire et du Royaume, au pied de la Roque hautaine, vers le Midi reprennent la descente. Entre temps que le vieux patron modère du geste et de la voix les nautoniers: «Joliment! gentiment!» et pendant qu'ils s'engouffrent dans la féroce baie du pont de pierre que Bénézet le pâtre sur les ondes, il y a sept cents ans, éleva colossal, Maître Apian, lui, fidèle à la coutume des gens de Condrieu, tire un coup de chapeau au grand saint Nicolas—dont la chapelle chevauche sur le pont, svelte et jolie; et, une fois courant dans l'eau obscure où peu à peu descend la lueur de l'aurore, il redit la prière habituelle: O notre père! Ainsi, à leur réveil aux premiers rais du jour, font les nichées.
LXXVIII
Et la vue merveilleuse d'Avignon, son grand château aux gigantesques murs, ses remparts crénelés, tours et tourelles, dans le matin blanc de clarté s'éloignent, avec le fort lointain de Villeneuve que le soleil colore tout à coup de son averse d'or. Les barques sillent rapides plus que l'eau, car elles sont chargées, se hâtant d'autant plus qu'elles sont plus pesantes. —«O sacrés bousilleurs!» une voix forte devers l'île de Piot a grommelé soudain. «Vous ne voyez donc pas le tramail? Avec eux on ne pourra plus prendre bientôt une lamproie!» —«Quoi! nous n'aurons donc plus la passe libre!» cria Patron Apian sur le haut du Caburle, agitant ses grands bras vers le pêcheur du Rhône. «Non contents de fourrer à travers tous les coins leurs filets en bourse et leurs carrelets, pour attraper quelque méchant panier d'aloses, ils viendront maintenant nous empêtrer leurs traînes, ces rustauds-là, au beau milieu du fleuve!» —«Vieux drapeau, lui fait l'autre, tiens ta route!» Et Maître Apian dédaigneux lui riposte: —«Vieux pavillon, honneur de capitaine, espèce de puant, de meurt-de-faim!» Mais les bateaux filant sur les eaux pleines, majestueux, le maître avait en poupe repris le gouvernail.
LXXIX
Et sur la proue Jean Roche, à l'autre bout, lui, pose cette énigme à la petite Anglore:—«Toi qui vois à travers les murailles, tiens, devine un peu ce que ça est: Comme un fétu cinq cents quintaux je porte et je ne puis, moi, porter une clef.—«Le Rhône.»—«Et celle-ci: La profondeur des mers?»—«Un jet de pierre.» —«Brave!»—«Jean Roche, à moi, dit la fillette... Qu'est ceci? Elles sont plus de cinq cents sœurs, plus de cinq cents belles damoiselettes qui ont dans la maison chacune leur chambrette et cependant les recouvre endormies la même couverture?» Tête basse, le marinier cherchait.—«Allons, Jean Roche, fais comme les aulx, travaille de tête!» L'autre ne disait mot.—«Tu jettes ta langue aux chats?» —«Oui.»—«On voit bien que tu sors de l'Isère, mon gros balourd! C'est la grenade.»—«Bonne! Mais, à propos, puisque tu devines si bien, toi, Anglore, les choses difficiles à comprendre, voyons, devine un peu avec qui et où donc le petit prince a passé la nuitée?» —«Eh! que t'importe? N'est-il pas son maître? répondit-elle. Au fond du Rhône qui l'empêche d'aller se livrer au sommeil, s'il a chaud, dans la nuit!»—«Et si, la nuit venue, on te disait qu'il a roulé jusqu'à l'aurore, Jean Roche fit, avec les Vénitiennes?...» —«L'as-tu vu?»—«Je l'ai vu.»—Aussitôt la petite va se cacher là sous la tente, et voulez-vous des pleurs? Ah! pauvre Anglore! —«Déjà le Drac, disait-elle ingénue, me fausserait-il ses promesses! Tant comme nous nous vîmes dans l'eau bleue de mes rêves—et, dans ses amitiés, tant de paroles tendres et flambantes, tout cela ne serait, en somme, que mensonges! O toi qui m'apparus si beau, deviendrais-tu si vite le dragon que l'on dit? Oui, on me l'a bien dit que, traître comme l'eau, quand tu nous as fascinées, tu nous trompes... Mais tu étais si mignard, si joli, quand tu m'offrais de loin la fleur des lones, que tu tenais sous l'onde dans la main, en ondoyant avec l'onde enjôleuse qui me berçait tout doux au clair de lune!... Oh! vois-tu, si tu m'as trahie, Drac, je me noie!»
LXXX
Et pleure, pauvre enfant! Le train des barques sur la glissoire prompte qui l'emporte fait toujours son chemin et, d'une berge à l'autre, va s'élargissant le fleuve dans lequel la Durance, gueule bée, charrie, vomit à verse la pierraille des hauts torrents et irruptions alpestres. —«Ohé! tu dors, beau prouvier? A la sonde! s'écrie Patron Apian, car le voici, l'endroit des grèves mouvantes, des lais de graviers... Vous n'y voyez donc pas, bougre de bougre!» —«On y est! on y est!»-Jean Roche prend la perche[2], il la descend sur le flanc du Caburle et, dès le fond touché, à reprises il s'écrie: —Pan! Et après: Pan juste!—«Bute donc au royaume!» en poussant au timon commande à l'équipage le grand patron.—Pan couvert!—«Sus, collègues!» Pan large!—«Encore!»—La souveraine!—«Vogue!» Tout juste le soleil sort de la Montagnette irradiant le Rhône, et ils sont tout à l'heure vers la Roque d'Acier. Le petit prince qui, à peine levé, s'est mis, dès son réveil, à la recherche de son Anglore, joyeux, l'est venu trouver sous la tente. —«Bonjour! lui a-t-il dit. Mais, tiens, qu'as-tu? des pleurs?» —«Tu le sais bien de quoi je pleure,» lui répond, irritée, la jeune fille, «car, dans l'ombre, toute la nuit, à terre, tu rôdas, courant le sabbat des chauves-souris!» —«Si c'est là tout, console-toi, ma belle,» lui réplique-t-il en prenant sa main et riant; «tu sais? le jeune cheval trépigne par besoin et le Drac, lui, lutine!» Et tout doux, jovial, il lui conte l'histoire des Vénitiennes avec leur cache et des douze saints d'or enterrés dans le puits et qu'on ira chercher après la foire, si, comme on dit, la carte n'est point fausse. Et tout s'arrange, car ce serait vrai crime d'affliger la jolie mignonne, gentille comme elle est et pleinement croyante en son amourette de chimère pure!
LXXXI
Et vogue la navée!—«Ohé, petite! notre pays, Aramon! viens donc voir!» le gros Toni a crié. «Vois la hutte où nous restions (oh! quand j'y songe!), à moitié ruinée par l'inondation, l'an du Rhône gros, et où tu es née...» —«Que d'arbres de partout! le beau terroir! disaient les passagers. «Quels tas de gerbes! On voit bien que c'est tout alluvion du Rhône...» —«L'avons-nous dépassé, le Gard?»—«Voilà ses îles... Et, de l'autre côté, sur le bord, Valabrègue avec son Roudadou[3] qui l'environne! Les verganières[4] y coupent les osiers... O Marguerite! ô Malen!... Ah! les gouges! De leurs serpes luisantes faisant montre, les voyez-vous, dans les taillis, comme elles rient? C'est dans ces touffes d'herbes aquatiques qu'il ferait bon tendre ses nasses?» —«Un esturgeon qui monte!»—«Ce jet d'eau qui jaillit là devant?»—«Oui, oui, je vous assure! C'est un laité de mer, et des beaux: un indice que Beaucaire s'approche.»—«Quelle fête! Mais vrai, voilà le pont! et voyez Sainte-Marthe dont le clocher pointe sur l'autre rive! Le pont tarasconais, avec ses piles qui enjambent le fleuve, toutes blanches! Le grand château de Tarascon, en face de celui de Beaucaire à la cime duquel il y a le drapeau tricolore qui flotte! Nous sommes avec Dieu! et vive la Provence!»


CHANT DIXIÈME (en provençal)
LA FOIRE DE BEAUCAIRE
LXXXII
Couvrant le Rhône long, une enfilade de barques et navires de tout genre, pavoisés des ors, pavoisés des flammes de toutes les nations, confusément vers le bord sablonneux déjà se presse. Car, avec cette brise qui depuis quelques jours a soufflé dans les voiles, du bas fleuve sont montés les lahuts[1]. De notre mer, des côtes barbaresques ou levantines et du Ponant et de la Mer Majeure[2], ils ont gagné Beaucaire pour la foire. Et il y en a! les uns portant la voile aiguë, latine la plupart, d'autres quadrangulaire: allèges d'Arles et trois-mâts de Marseille, les tartanes de Gênes ou de Livourne, les brigantins d'Alep, les balancelles de Malaga, de Naples et de Majorque, les goëlettes anglaises ou du Havre-de-Grâce, les groins-de-porc d'Agde et de Cette et les trabacs noirs de l'Adriatique. C'est un vacillement sur le Rhône, une danse dans le soleil, la houle et la rumeur de tous les jargons des gens de marine. Mais du milieu des bigues et des antennes, des voilures, des cordages, des moufles, où, les pieds nus, qui descend et qui monte, sous le Croissant enorgueilli, et au plus haut croisillon du grand-mât, ô Mahomet! le bâtiment des Tunisiens a la peau de mouton qui est pendue! Il arriva beau premier: les Consuls[3] lui ont donné un sac de pain et un tonneau de vieux Cante-Perdris[4]. Les Turcs feront ribote... Puis à la garde d'Allah, s'ils se grisent! Et les juives qu'ils ont amenées de Tunis, traînant mollement leurs jaunes babouches, dansent au bruit des castagnettes, sur le pont, et chantent, nasillant leurs cantilènes. Les Condrillots, allons! avec efforts, au haut du Pré, poussant, touant leur flotte, oh! hale! oh! hisse! parviennent à ranger au long du port leurs barques et, sitôt atterris, déjà les débardeurs en multitude tumultueusement envahissent, emportent les cargaisons, en faisant à la course bruire et chanceler les passerelles minces. —«Gare devant! les Condrillots!» On gueule, on cogne de partout: quel grouillement! A l'égard de Beaucaire en temps de foire le grand Caire d'Égypte, Dieu m'aide, n'était rien!
LXXXIII
Les gros fardiers, chargés de tonnes d'huile, les camions des arroseurs qui éclaboussent, les banquises d'oranges ou de citrons, les monceaux de cabas ou de corbeilles, les balais de millet, les fourches de bois dur, les meules de moulin où l'on s'achoppe et les bringuebales qui traînent les poutres, que sais-je, moi? dans le sablon du Rhône on voyait tout, jusque fondre les cloches! Mais puis c'était le Pré! Et ses baraques, les rangées de baraques innombrables, et les marchands forains qui en famille y mangeaient en plein air un cœur de céleri: il faudrait l'avoir vu en toute plénitude, cela, le «beau dimanche» de Beaucaire! Tous les mariés du pays d'Argence, de celui de Jarnègue et de la terre d'Arles, tous les amoureux des Alpilles, de la Vau-Nage tous les couples, de la Vistrenque et de la Gardonenque, au grand soleil, à la face d'un peuple, venaient y promener, ce jour-là, leur triomphe. Sous les tentures fraîches des allées, chacun serrant le bras de sa chacune, n'était-ce pas délicieux de les voir vagabonder, marchander leurs emplettes et s'offrir en cadeau des «bagues d'aïe[5]» pour rire! Il n'y avait, à pareil jour, qu'un cri de gloire ébaudissant l'ombre des promenades: qu'elle fût artisane ou paysanne, fût-elle bourgeoise ou marquise, il n'y avait qu'un cri pour la plus belle tête ou pour l'élégance de la plus cossue qui tout l'an faisait loi, dictant la mode.
LXXXIV
Bonheur de la jeunesse! A qui mieux mieux rivalisant de joie et de liesse, ils se faisaient entre eux plaisir rien qu'à se voir. Et tout le jour ensemble, dans la foule de vingt nations diverses et inconnues, Guilhem et l'Anglore, au bras l'un de l'autre, s'en allaient perdus. La tourbe humaine, comme une houle folle, à tout hasard les emportait heureux. Elle, ébahie de tout ce que ses yeux voyaient: des avaleurs d'étoupes, des charlatans juchés sur leurs carrosses et qui dans le bastringue vendaient des vermifuges; et de ces bateleurs qui vous aveuglent avec leurs tours de mains et passe-passe; et de ces baladines couvertes d'oripeaux qui dansaient aux flambeaux, légères, sur la corde; ou du Polichinelle avec Rosette: «Rosette!»—«Que veux-tu?»—«Le petit pleure!» Ha! il fallait prendre garde aux filous... Dès qu'il y avait groupe autour des comédies, ils vidaient à quelqu'un, presque à tout coup, les poches. Pour tirer finement l'or des ceintures, il en venait de Paris et de Londres! Mais du plaisir qu'avait l'enfant naïve, Guilhem, prenant sa part, bayait comme elle; et comme dans le clair d'une fontaine pure, aux chaleurs d'été, il fait bon descendre, pour tempérer sa fièvre et sa langueur, il descendait, lui, dans cette âme neuve. Et il y avait tant à voir, dans cette foire! les endroits où étaient les marchands de gimblettes enlacées par un fil et qui viennent d'Albi; les Turcs en turban, qui vendaient des pipes; les larges braies[6], les Grecs coiffés de rouge, qui tiennent les tapis brodés de Smyrne, et le gingembre, et l'essence de rose bien cachetée dans les fioles de verre, dont une seule goutte parfume une maison! Puis le corail, les fils de perles fines; puis les jouets, les tambours de Beaucaire dont nous avons crevé si beau nombre, étant jeunes! et les éventails ornés de paillettes, et les poupées, vêtues ou toutes nues.
LXXXV
—«Eh! mais, chez le peintre vous ne venez pas?» les hommes du Caburle un jour crièrent à notre beau couple.—«Où se trouve-t-il?» demanda Guilhem.—«Venez, suivez-nous!» Et, se dandinant, la bande s'enfourne, le calumet aux dents, en un taudis qui avait pour enseigne: Qui peint vend. Un Martégal, ridé comme une figue, vieux routier de la mer au tour du monde, pour une pièce, là, de son pinceau d'aiguilles, à fleur de peau vous tatouait toutes sortes d'emblèmes ou d'histoires. Et sur la chair nue, qui un aviron, qui l'ancre d'espérance, qui un Christ, qui un cœur enflammé s'était fait faire. —«Et vous, mon prince?»—«Moi? je veux faire sourdre de mes veines bleues le génie de l'onde...»— Et aussitôt, gaiement, retroussant sa chemise, sur le muscle du bras il se fit peindre un beau Drac bleuâtre, ailé, potelé, et qu'on eût dit vivant sur la chair blanche. —«Oh! c'est tout à fait ça! cria l'Anglore, tel que je t'ai vu, mon Drac, sous le Rhône! Mais que tu étais beau!... Cela, lorsque j'y pense, ajouta-t-elle à demi-voix, me fait rougir... Et tu retourneras au Rhône, dis?» —«Au Rhône, enfant! et qu'irais-je donc faire? le prince répondit, maintenant que je vois, maintenant que je tiens celle que j'ai voulue!» —«Que feras-tu de moi?»—«De toi, mignonne, ce que moi je ferai? ma comtesse fantasque de Mont-Dragon ou, si tu aimes mieux, d'Orange...»
LXXXVI
Et, la tête à l'évent, c'est ainsi qu'ils allaient, eux, par les rues grouillantes, mais ne voyaient plus rien: ni les monceaux de draperies, de flassades[7], les tas de soie dorée, soie grège ou floche, qui vaut son pesant d'or, ni les enseignes de toutes les couleurs, étendues en travers sur les ruelles toutes blanches de chaux, avec les noms des trafiquants de Gênes, de Montpellier, de Cadix ou de Brousse, ni les bazars qui donnent la berlue, tant ils sont pleins de joyaux, de bijoux, ni le joli caquet des Beaucairoises jasant dans leurs boutiques sous les Arcs[8] ou bien pesant les dattes sous leurs portes cintrées. —«Il faut que je le vende, cependant, mon sachet de paillettes d'or!» disait l'orpailleuse. Et aux magasins ils entraient ensemble, dans les fraîches maisons, à ciels-ouverts tout festonnés à la mauresque, et semblables à des sérails pleins d'odalisques. Et sous les arceaux des salles voûtées, riant entre eux deux, entre eux chuchotant, ils visitaient, sans voir, les étalages des Franchimands, Lombards et Arméniens, des Estrelins, Marrans et Gitanos[9]. —«Il faut que je les vende, cependant, mes paillettes,» l'Anglore redisait.—«Venez, fillette!» Justement un orfèvre l'appelait: —«Est-ce de l'or de Cèze ou du Gardon d'Anduze?» —«D'Ardèche.»—«Voyons donc!» La dégourdie vida sa poudre d'or dans la coupelle: cela montait à vingt écus. Le damoiseau dit:—«Batteur d'or, avec cela vous nous ferez deux bagues lisses de fiançailles: mettez le Drac sur l'une, un lézardeau sur l'autre... Ce sera notre foire de Beaucaire.»
LXXXVII
Oh! Dieu! pensez-vous qu'elle fut contente! Elle lui aurait sauté au cou... Mais, bref, à l'heure où les cafés chantants, la nuit, se vident, Guilhem, une fois, errant par les rues, a rencontré pourtant les Vénitiennes et vite, vers l'estrade des chanteuses, s'est attablé tout seul, par gentillesse. Il a passé le jour avec sa brune, et, au retour du bonheur, il plaisante: —«Eh bien, leur fait-il, ce trésor des papes, qui, en Avignon, gît dans le grand puits, cette brochée d'apôtres, ces douze revenants à barbe d'or que garde le Basilic, quand est-ce qu'on ira les chercher?» —«Seigneur! dit une d'elles, ne vous inquiétez pas! Nous avons qui nous faut pour tenter l'aventure et pour mettre à mort, s'il est nécessaire, le Basilic!»—«Peuh! on comprend de reste, une autre ajouta, que telle trouvaille ne soit que peu de chose pour le prince: aurait-il manque d'or, étant le courtisan d'une qui en ramasse dans les fleuves!» Le prince répondit:—«Mesdames, celle-là n'eut besoin, pour être aimée, que d'éclore (quelqu'un en serait-il jaloux?) comme fait la violette, humble et pourtant cherchée, à l'ombre d'un buisson, zon, zon, turelure!...»
LXXXVIII
Guilhem, sur ce fredon de chansonnette, au bruit de quelque mandoline éloignée, dans la fraîcheur de la nuit, aux lueurs des falots clairsemés qui peu à peu s'éteignent, s'en retourne au port, allant se coucher. Et, tel que le poisson dont on a troublé l'eau nage vite en amont vers l'eau limpide, ainsi Guilhem se baigne aux souvenances de cette limpide et si douce histoire du damoisel Aucassin de Beaucaire et de la belle esclave Nicolette qu'on ne veut pas lui donner pour épouse: lorsqu'on les enferme, chacun d'eux à part, et que tous les deux s'échappant, libres et gais, au bois ils se retrouvent et au clair de la lune s'entre-baisent; et lorsqu'il l'a mise en selle avec lui, et qu'il l'emporte à cheval vers la mer, et qu'ils s'embarquent puis en Aigues-Mortes pour gagner le pays de Ture-Lure[10]! Et quand les Sarrasins les faisant prisonniers les vont revendre, elle à Carthage où elle est reconnue pour la fille du roi, lui à Beaucaire où tout le peuple l'a salué pour son seigneur et maître; et lorsqu'un jour Nicolette, en costume de petit vielleur, est venue au bas du perron d'Aucassin—dire le conte des amours d'icelui et d'elle Nicolette et qu'enfin à Beaucaire ils se marient dans le château, vers la tour aux trois angles! —«Que c'est joli! disait Guilhem, cela rappelle notre aventure, un peu, avec l'Anglore...» Mais à ces mots, une ombre contre lui s'est dressée: frappé d'un grand coup dans le dos, Guilhem soudain mord la poussière... Aïe! malheur! avec un sachet plein de sable on l'a traîtreusement saquetté. Des mandores au loin meurent les sons, la nuit devient muette... Et qui a fait le coup? En temps de foire nul jamais ne sait rien: pour qui tombe, tant pis!
LXXXIX
Sur le long quai du port ils vont et viennent, les Condrillots qui repartent demain. La foire est au déclin. Au vent d'amont les bâtiments de mer déjà défilent et sur le bord du Pré, jusqu'en bas vers la pointe des Matagots, on voit les voiles blanches déferler sous la bise. Mais, contre le Rhône se préparant pour la remonte rude, tous les équipages d'eau douce, patrons bateliers et patrons haleurs, bailes, prouviers, civadiers, de leurs câbles vont rattacher les bouts. Et l'on arrime les huiles de coteau, le bon vin de Saint-George, le riz lombard et le miel de Narbonne, et le sel de Peccais et les anchois de Fréjus en barils, les pains de sucre et dalles de savon que fait Marseille. Or sus! à la Vignasse[11] le prince doit, ce soir, payer la rouanade[12] et la ribote! Car il n'est pas mort, le prince: en plein sable on l'a ramassé ne battant plus veine; mais, grâce à l'influx de sa bonne étoile ou peut-être au ressort de sa nature, il est sur pied. Il ne doit pas mourir de celle-là. Et Jean Roche à part cause avec l'Anglore: —«On ne lui a rien vu sur le corps; il se tait... Serait-il tombé du haut mal? On ne peut pas savoir.»—«Allons donc, Jean-la-flûte! Ignores-tu qu'à son vouloir le Drac se mue, répondit la nicette, et se dérobe de cent mille façons? Aujourd'hui sur la rive il lui a plu de laisser son corps d'homme et de se plonger dans les eaux profondes pour aller voir, que sais-je? les cavernes où il garda sept ans la lavandière, la lavandière beaucairoise qui avait laissé choir son battoir dans le Rhône, sur ce rivage même, tu l'as bien ouï dire?» —«Oui, répliqua le prouvier, des Esprits rien ne doit étonner... Pourtant, que cela soit vrai ou non, tu es une belle folle d'écouter ses paroles ambiguës, sans voir, pauvrette, qu'il t'enivre et qu'ayant un jour aspiré ta vie, sur la rive nue de quelque gravier il te laissera, toi aussi, cadavre!» —«Ho! dit-elle, l'Anglore, ce petit lézardeau, n'est-elle pas un peu sœur du Dragon?» —«Il te fascinera!»—«Eh bien! qu'il me fascine, si mon destin est tel! Moi de bon cœur je me laisserai choir à la pipée, comme au gouffre béant tombe la feuille!»
XC
Et Maître Apian cria:—«Jarni-pas-Dieu! puisqu'il veut nous payer le régal de la fin, vraiment c'est un bon prince!»—«Nom de quelque jumart! les hommes répondirent, faudra qu'on la combuge, ce soir, la cuve au vieux saint Nicolas!» —«Allons, enfants!» Et tous gravissant la montée, s'en vont au cabaret de la Vignasse. De là se voient le plain-pays d'Argence et la Sylve-Godesque, en laquelle la biche mena le roi des Goths tout droit à l'ermitage du grand saint Gille. A terre c'est là que sont roulants les vieux boulets de pierre glorieuse qui ont broyé, lancés par les calabres[13], les Croisés de Montfort: amas de pierres sept fois sacré, suprême témoignage d'un peuple déroché, mais non sans lutte, le rire aux lèvres et chantant son martyre! Donc, la grand'chiourme une fois attablée autour de Guilhem:—«Savez-vous, amis, leur dit Guilhem, à qui l'envie me prend de consacrer notre dernier repas fait à Beaucaire? Aux patriotes des rives rhodaniennes, aux intrépides qui, dans les jours d'autrefois, se maintinrent au château fort qui à nos yeux s'élève! aux riverains qui surent défendre valeureux et leurs coutumes et leur port franc et leur grand Rhône libre! De ces ancêtres-là gaillardement tombés dans la bagarre, si aujourd'hui les fils ont oublié la gloire, eh! tant pis pour les fils! Mais vous autres, les gars, qui avez conservé le cri: Empire! et qui, en braves gens, à votre insu, allez bientôt, peut-être tout à l'heure, pour défendre le Rhône dans sa vie, allez livrer la bataille dernière, avec moi étranger, mais radieux et ivre de votre lumière du Rhône, haussez les verres à la cause vaincue!» Dans les mains tous les verres retentirent. Les mariniers, Maître Apian écoutaient ébaubis, sans trop bien comprendre, mais avec respect et silencieux. —«Mes pauvres gens! reprit le galant prince, et le beau train aussi de vos bateaux, et les files aussi, les longues files blanches, remorquées en amont par les quadriges de vos grands chevaux qui traînent la maille, au désastre imprévu courent peut-être!... Mais à quoi bon, ô survivants d'un peuple qui depuis trois mille ans tenait le gouvernail, gémir en vain sur la cause perdue! Comme au château illustre de Beaucaire, comme les Provençaux, pour bien finir, en face du Soleil et du grand Rhône, faisons la Rouanade et la Soulenque[14]! Et humons, à la barbe des vainqueurs, le vin du Génestet[15] qui ressuscite... Et mugisse le Rhône, en Rouanesse[16]!»
XCI
Or le soleil disparaissait sur Nîmes, en épanchant le long du vaste fleuve les plis de son manteau ensanglanté et le dernier reflet de ses rayons sur le château de la Tarasque, d'où le roi René semblait, de sa fenêtre, bénir le Rhône en sa suprême turgescence. —«A la santé du patron!»—«Et du prince!» —«Vive sa face!»—«Et vive nous! En joie vogue la barque!»—«Et puissions-nous revoir, sains et saufs, Andancette!»—«Et Saint-Maurice!» —«Et les escaliers du port de Condrieu où, si Dieu veut, dans moins d'un mois, nous puissions retrouver tout notre monde!» Et, mangeant la broufade épaisse et forte où sur les oignons s'empile le bœuf, ils font honneur aux plantureux morceaux et cognent au pichet. Mais à la lune, en dévalant ensuite vers les barques: —«Hein! le prouvier faisait à Ribory, ne te semble-t-il pas que ce qu'a dit le prince rappelle un peu ces sortilèges dont l'Anglore parlait, touchant le roc de Tourne?» —«Ah! va, je ne sais pas, répliqua l'autre, mais il y a dans l'air quelque désastre qui nous menace tous, et même, même ce bon jouvenceau qui nous prête appui... Ne l'a-t-on pas laissé pour mort, hier? Mon homme, nous sommes à un siècle encorné par le Diable!»


CHANT ONZIÈME (en provençal)
LA REMONTE
XCII
Et ils vont se gîter. A l'aube, dès que chantent dans les taillis des bords du Rhône les oiseaux, alerte! alerte! le patron, les équipages, tout le monde est debout. Pour la remonte, ils ont tiré sapines et penelles, et hale! et pousse! de l'autre main du fleuve. Ils développent les deux longs maîtres-câbles qui se relient à l'aubourier[1] de la grand'nef. Ils nouent aux maîtres-câbles les cordelles où vont être attelés les grands chevaux haleurs. Au câble d'avant de la grande barque vingt-huit étalons étayent leurs efforts, séparément, quadrige par quadrige, avec leur conducteur de quatre en quatre. Les quatre chefs de file sont tout blancs; ils portent le baile-charretier, qui a la direction des quatre-vingts chevaux des attelages. On joint dix couples sur le câble d'arrière; au câble de carate une douzaine; au restant des bateaux ou de la rigue le reste des superbes grands chevaux. Et, hennissant vers les cavales des marais, et de leurs sabots écroûtant la terre, oh! qu'ils sont beaux, la crinière flottante, avec les rouges houppes de leurs brides, avec leurs housses aux bleus flocons de laine, et leurs colliers ornés de clous de cuivre! A Tarascon leur fut donnée l'avoine. Le maréchal-ferrant, qui les escorte, une dernière fois les passa en revue. Les mariniers de terre, à leur ceinture, portant roulées en bloc les cordelettes qu'il faut pour radouber au besoin les ruptures de la maille, sont prêts. Du sommet de la barque, le vieux patron Apian, en voyant sienne cette puissante harde chevaline qui sur la berge du grand fleuve se prolonge, en contemplant toute cette séquelle de mariniers, de charretiers, qui fouillent les Ségonaux du Rhône à son commandement, en regardant la flotte et la tension des hautes bannes blanches inclinées, couvrant la cargaison des marchandises bien arrimées, marquées à bon nolis par l'écrivain, le vieux patron se gonfle en son orgueil de maître d'équipage: —«Et pour passer devant, aujourd'hui, qu'ils y viennent, les Cuminal tant fameux, de Serrières, les Bonnardel si riches, de Lyon, les Marthouret arrogants et piaffeurs, et les bouviers d'Isère et de Grenoble, avec leurs bœufs lourdauds, souillés de bouse! Qu'ils y viennent, s'ils veulent, à la suite: il les fera trimer, le Caburle, d'ahan!»
XCIII
Et le chapeau en main, ayant dit, il salue la croix de l'équipage sur la poupe, et de son doigt obtus, qu'il trempe au Rhône, dévotement, noblement il se signe: —«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, lors commande-t-il, fais tirer la maille!» Le prouvier sur la proue, qui se tient à l'écoute, répète: «Fais tirer la maille!» A terre, le patron du halage à son tour crie: «Eh! fais tirer la maille!» D'un à l'autre le cri résonne en amont jusqu'au baile. Le baile-charretier, dans l'étendue, lance un beau coup de fouet: les vingt quadriges, au claquement des mèches qui les percent, s'ébranlent à la fois. Déployés en longueur, les cordages s'étirent, se roidissent; et, démarrées en plein toutes les barques, le grand patron reprend:—«Marche tranquille! et fais tirer devant!» La longue file, sur la chaussée aux pavés rudes, en remorquant, malgré les eaux impétueuses, la traînerie pesante du convoi, tout bellement à son trantran lors s'achemine. Et sous les hautes branches des grands peupliers blancs, dans le silence de la vallée du Rhône, à la splendeur du soleil qui se lève, au pas des beaux chevaux qui s'évertuent et de leurs naseaux chassent la buée, le premier charretier dit la prière. De loin en loin, les autres, sur le cou ayant le fouet qui pend avec sa longe, en cheminant en arrière, se signent, ou bien, pour allumer leur pipe à l'amadou, frappent sur le briquet. La troupe, tirant de long peut-être un quart de lieue, va côtoyant par les saulaies touffues où frotte et s'enchevêtre la maille du halage. Armés d'un pieu qu'ils portent sur l'épaule, les mariniers de terre l'accompagnent, suivant de l'œil le câble énorme qu'ils font sauter sur les obstacles. Et des cordelettes, qu'autour de leur corps ils ont enroulées, sans cesse ils réparent sur les palonniers quelque brin qui rompt.
XCIV
Mais entre temps, au bout de l'encâblure, par là-bas sur la flotte qui monte lentement, le vieux patron qui veille de la poupe à la proue a dit:—«Prouvier, regarde un peu dessous... Avec ces crues subites (qu'un tonnerre les creuse!) sait-on jamais les fonds?»—«La souveraine[2]!» en noyant la sonde a crié Jean Roche. —«A la bonne heure!»—Et voici que le prince demande à Maître Apian:—«Ainsi, s'élève-t-il bien haut, le Rhône, lorsqu'il devient fier?» —«Au-dessus de la plaine qui s'élargit immense de chaque bord du fleuve, autant que va la terre, j'ai vu, dit le vieillard, j'ai vu le Rhône, enflé par les averses des déluges, lancer ses vagues jusqu'à la couronne des mûriers! Sur les moissons perdues, sur la désolation de tout le territoire, j'ai vu, moi, les bachots voguer à travers champs au secours des fermiers sur leurs toitures! Tenez, monsieur, là même, à Valabrègue, trois jours, trois nuits, pour être en terre sauve, les gens au cimetière s'étaient réfugiés! Quelle horreur, la nuit, d'entendre mugir cette mer sauvage, menaçante et sombre, qui, éventrant les chaussées, les remparts, emportait arbres et récoltes, les tas de foin entiers! Il me souvient d'un pauvre chien, pris par l'inondation, que nous vîmes flotter tout plaintif sur le comble d'une meule de paille emportée par les eaux... Mais ne conta-t-on pas que sur les ondes avait passé même un berceau d'osier avec un enfant qui pleurait dedans? Et les coups de fusil qu'au milieu des ténèbres on entendait aux îles, et que tiraient les pauvres isolés de la rivière! Ah! dans un temps pareil, quand sur les lones vous avez un convoi de barques avec vingt couples de chevaux comme ça, le souci n'est pas mince! —Dia! fais tirer le câble d'avant!—Je vous dis qu'il n'y a point de crue si violente ni si épouvantable et si affreuse comme ce Rhône, lorsqu'il sort de ses gonds. Et l'on ne comprend pas d'où, tonnerre! peut sourdre tant d'eau: faut qu'elle vienne du réservoir des monts! Car lorsqu'elle bondit et charrie, voyez-vous, elle porte avec elle des épaves, des bêtes, que jamais de la vie on ne voit nulle part! —Dia! fais tirer le câble d'arrière!—Mais la bise donna par bonheur son coup de balai; sans ça, nous perdions tout, cette année, fût et vin. Dans la bourrasque, nous en fûmes pour quatre puissants chevaux de halage dont valait bien le moindre cent pistoles!»
XCV
—«Ohé! patron!» en hélant de la rive cria le civadier—qui précède la troupe et à cheval sonde les gués et prépare les haltes et apprête les vivres. —«Qu'y a-t-il? répondit Maître Apian.—«Cette traite, est-ce pour Maliven, le dîner?»—«Jean-la-mule, pourquoi pas au Grand-Mas?»—«Le vent s'ameute: il serait bon peut-être d'allonger la courroie...» —«A Maliven!» Derrière, au bateau de carate, on avait planté droite la gaffe où l'on suspend les gros quartiers de viande, provision qu'au soleil on fait boucaner crue. Ils en décrochent, bravement, quelques bons lopins pour la marmite; et du bateau le mousse, lui, est le maître-coq. Or voilà que l'Anglore, qui l'aide à cuisiner, lui a dit:—«Mousse, lors de mon mariage, je te ferai goûter les dragées, mon petit!...» —«Mais avec qui te maries-tu, Anglore!» —«Tiens, sur la grande barque, le vois-tu, là devant, celui-là qui a la barbette blonde?» —«Oui, le prince Guilhem!»—«Mignon, tout juste.» —«Mais tu n'es pas à plaindre, Anglore!»—«La planète l'a voulu: quand les choses sont écrites dans les astres, eh bien, il faut qu'elles se fassent!...» —«Avec le prince! Et les noces, à quand donc?» —«Nous n'avons pas parlé de ça; mais c'est à croire, mon sort aura fleuri avant que passe la fleur d'esparganeu.»—«Tu es donc riche?» —«Pourquoi!»—«Puisqu'un prince t'épouse!» L'orpailleuse sourit:—«Pauvre petite, en gagnant douze sous par jour!»—«Oh! va, futée, tu dois en avoir, depuis que tu fouilles les sablons de l'Ardèche et ses grottes avec où l'on voit, dit-on, des merveilles!»
XCVI
—«On le dit bien; mais puis, qui y pénètre dans ces profondeurs-là! Sais-tu que ce n'est pas, fit-elle, si aisé de remonter la combe? les affreuses falaises qui l'emmurent? le Rocher du Corbeau, le Roc de l'Épervier, et le Château, là-haut, de Dame Vierne? puis les rapides de l'Ardèche: la Fève, le Siège, la Chaire, la Cheville; après, le pic du Chien... Une fois aux cavernes, c'est là qu'il ne faut pas être poltronne! Tu rencontres un trou qui peut, sous terre, te mener, qui sait où? peut-être au diable! Maintenant, en rampant, avec de la lumière, si tu te risques dans cet abîme sombre, ah! l'on dit que c'est beau! Tu trouves là des cryptes, tu trouves là des grottes, des chambres, des chapelles qui, toutes diamantées, te font venir les papillons aux yeux. Arc-boutée de colonnes, il y a une église magnifique, dit-on, avec ses fonts de baptême, ses orgues, avec ses bénitiers et sa tribune! Tu as là, de plain-pied, une salle de danse ayant, garnis de milliers de chandelles, les lustres suspendus à son plafond; tu as, tout prêts, pleins d'une eau cristalline, une salle de bains; un cimetière avec ses grandes tombes blanchissantes; de longues allées d'arbres qui font ombre; un théâtre étalant sa colonnade; merveilleuse, en un mot, une cité qui de ses habitants est veuve et restée vide... On y a vu pourtant une grosse tortue, on y a vu le Lert[3], d'autres bêtes horribles...» —«Mais, vois! dit le petit subitement, tu en as une sur ta bague, de ces bêtes?» —«Ça? c'est le Drac, ma foire de Beaucaire.» —«Et qui te l'a donné?»—«Mon fiancé, qui est là.» —«Sais-tu que c'est joli!»—«Découvre la marmite, cria l'Anglore, car elle va verser!»
XCVII
A Maliven cependant a fait halte la grande cavalerie, et le Caburle dans les taillis vient d'allonger sa proue, les sept barques ensemble. Et l'on découple et l'on paît les chevaux le long des oseraies. Les charretiers, accroupis à la ronde, mangent, de trois en trois, au même plat la soupe. Les mariniers, en bande à part, s'asseyent à l'entour du patron sur la sapine; et Maître Apian, ayant pris sa bouchée, tourne la tête, soucieux, vers le nord et dit:—«Ce mistral-là, j'ai peur qu'il souffle! La voyez-vous, la nuée grumelée qui dans le ciel en long cyprès s'aiguise? Et le timon, l'entendiez-vous grincer? Et les mains, sentez-vous comme elles sont rugueuses? C'est du vent, tout cela!» Et en faisant la lippe: —«La lune est pleine, ajouta Ribory, et le temps pourrait bien se mettre à la tempête...» —«Voilà pourquoi, dit le maître, aussitôt qu'on aura fait boire ces attelages, qu'on mette les colliers aux bêtes et sans retard.» Ce qu'ils font. Et les fers des quatre-vingts chevaux aussitôt soumis à la relevée du maréchal-ferrant qui les passe en revue, les colliers sont remis et, fais tirer la maille! —«O passeur! y a-t-il des gouffres en Durance?» —«Par endroits. Avancez les bateaux... Baile, tire couple par couple tes chevaux: nous allons embarquer les premiers; dans les creux les autres les suivront... Tenez le gué! Y est-on?»—«Nous y sommes.» Dans le péril de l'eau les grands chevaux s'ébrouant prennent pied. Et pendant qu'en arrière le convoi monte à long câble sur le Rhône, au claquement des fouets, aux cris des hommes, toute la ribambelle entre en rivière, passeur, charretiers, valetaille, assis ou enfourchés sur les chevaux.—«Arrive! Fais tirer le Robin! Touche le More! Maintiens le Bayard, qu'il ne se noie pas! Dia! dia! hue! hue!» Et frémissante, en nage, puis secouant ses crinières trempées, la caravane sort victorieuse et reprend son chemin le long des digues.
XCVIII
Le prince hollandais avec l'Anglore s'étant rejoints à bord, la jeune fille lui a dit:—«Quel est donc, ô Drac, ce conte que sur la rive, l'autre jour, dans la nuit, on t'aurait trouvé mort?»—«Belle mignonne, a répondu Guilhem, mais ce n'est pas un conte, car, traîtreusement, d'un sachet de sable on m'a saquetté.»—«Qui donc?»—«Un tenant de ces trois donzelles vindicatives auxquelles j'aurai oublié peut-être d'acheter leur foire.»—«Les jalouses! Mais n'aurais-tu pas dû, toi, les ensorceler?» en s'emportant cria l'Aramonaise. «Et tu ne sais pas, mon beau, que celui qu'on frappe dans le dos avec un coussinet, sans que personne y voie goutte ni trace, n'en guérit point, meurt de la meurtrissure?» Mais Guilhem fit en souriant:—«Enfant! tu croirais donc qu'il peut, le Drac du Rhône, être ainsi déconfit?» La jeune espiègle resta un moment à le regarder: —«C'est vrai, dit-elle ensuite; comme je suis nigaude! Le génie, le follet qui est le roi de l'onde, qui est mon dieu, mon tout, qui dans les lones bleues perpétuellement retrempe sa jeunesse, comment est-ce possible qu'il baisse pavillon devant la loi du vulgaire, la mort! Non, je te vois, mon Drac, tel que doit être l'Esprit Fantastique du fleuve majeur, immortel! Et quand ton regard m'appelle, il me semble aller, m'en aller dormante vers un agrément que rien ne réveille. Je ne sais où je vais: si je me perds, de me perdre avec toi, eh bien! cela me plaît.»
XCIX
Guilhem d'Orange lors étendit le bras sur le travers de l'eau mouvementée et dit:—«Aie confiance en moi, Anglore! Parce que librement je t'ai élue, m'apportant ta foi, ta profonde foi au merveilleux superbe de la fable, parce que tu es celle qui, insoucieuse, se fond dans son amour comme la cire à la lumière, parce que tu vis en dehors de nos liens et de nos fards, parce que dans ton sang et ton sein pur gît la rénovation des vieilles sèves, moi, sur ma foi de prince, je te jure que nul autre que moi, ô fleur de Rhône, n'aura l'heur, le bonheur de te cueillir et comme fleur d'amour et comme épouse!» —«Mais quand? bientôt?» demanda-t-elle. Guilhem répondit:—«Ma belle petite, je te dirai cela ces jours-ci... Entends-tu souffler le mistral? C'est la musique majestueuse qui annonce nos noces! C'est l'air du Rhône, le ciel, les frondaisons qui de concert nous chantent le prélude!» Le vent, de plus en plus, le vent de ses rafales s'aheurtait en effet contre la flotte; et la montée, de plus en plus pénible, faisait tirer les chevaux. Leurs crinières, ébouriffées en furieuses touffes, s'échevelaient comme de grands panaches. Et le soleil, se retirant dans l'embrasure de ses rayons mourants, à l'horizon disparaissait déjà, quand le Caburle avec toutes ses barques et tout son monde en rive d'Avignon jeta l'amarre.
C
—«Au ponton! au ponton! le Caburle à l'empire! les Condrillots! et fais tirer la maille!» au-devant d'eux vont criant les enfants qui vers le port accourent et glapissent. Les riverains enroulent leurs cordages; les charretiers ont dételé leurs bêtes; et, s'engouffrant dans le Portail de l'Oule[4], pour la couchée et le repas du soir, ils gagnent le logis et les étables du Mal-Uni leur hôte[5]. La bande marinière emplit peu à peu la grande cuisine. S'étant lavé les mains au puits, à l'essuie-mains suspendu au loquet tour à tour ils se torchent; et sur les bancs, le dos au mur, ils vont s'asseoir bruyamment en rangée. Avec les bras retroussés, les servantes, qui au moindre pinçon crèvent de rire, gaillardement sur les tables charrient. Oh! Dieu de Dieu! les fricassées énormes de sang de bœuf, les platées de gras-double, les matelotes, charbonnées et grillades, et les berles farcies en omelettes, s'engloutissent aux panses spacieuses, pendant que, circulant la dame-jeanne de main en main, chacun, les coudes libres, se verse à verre plein. Pour finir, on découvre une terrinée de soupe au fromage qu'un berger, à coup sûr, en y plantant son bâton au milieu, n'aurait pu franchir.—«Nous en chantons une?» pour lors dit tout à coup le baile du halage en tapant sur l'épaule au gros Toni. Et le pilote, ayant mouché son verre et fait claquer sa gorge:—«Allons, les gosses! dit-il, et à la voix! qu'il faut de l'aide...»
CI
Dieu soit céans, la belle hôtesse! Nous voici quelques bons lurons Qui ne traînons pas la tristesse, Tout en remorquant nos bateaux.
Un bon pilote à la descise Tient le voyage gai, dispos; Mais pour revoir la Pierre-Encise[6], Faut tenir le fanal huilé.
Sortez les olives charnues Et brouillez un bon saupiquet: Si nous avons les braies de cuir, Y a ce qu'il faut dans le gousset.
Nous avons raflé la Provence Et raclé le Revestidou[7] Et sommes chargés comme abeilles; Mais les eaux fières portent tout.
Le vin de la côte du Rhône Est une assez brave liqueur, Pourvu qu'on ne l'arrose point Avec l'eau sale du grand gouffre.
Pour baigner les morceaux de viande Et pour nous faire un peu chanter, Dans la gamelle de la soupe Il faut en jeter une écope.
Puis, s'il arrive quelque émoi Ou si l'on touche un banc de sable, La perte sera pour le maître, La peine pour les mariniers.
CII
Pendant qu'on applaudit à pleines mains, les portefaix d'Avignon, à la table de face:—«N'est-ce pas le père de l'Anglore, se disent-ils, ce gros qui chante?»—«Peste! rien d'étonnant qu'il ait la chanterelle: sa fille a trouvé maître, voyez donc?» Et ils se désignaient, narquois, la jeune fille en train de dégoiser avec le prince blond. —«Ce tas de pleutres, que veulent-ils là-bas?» cria Jean Roche.—«Gros balourd! et toi, que veux-tu donc?»—«Rompre la gueule à tous pouilleux qui nous rompent la paille.» —«Toi? nom de Dieu! viens-t'en ici dehors!» cria un portefaix bravache, le fameux lutteur Quéquine: dans ses tournées de luttes, l'ayant un Lyonnais vautré à plat de dos, aux gens du haut fleuve il gardait rancune. Et il piaillait:—«Viens çà dehors!»—«O bougre de faquin! espèce de mazette! réplique le prouvier, vous pouvez bien vous mettre et quatre et six ensemble!» Et le colosse, enjambant les tables, en une poussée sautait au milieu. Mais les bateliers s'interposent d'un bond. Dans la cohue, déséquilibrés, les bancs se soulèvent; les yeux de part et d'autre deviennent furieux, les injures mortelles s'entre-croisent: —«Mangeurs de chèvres! culs de peau!» —«Assassins du maréchal Brune, qui le traînèrent dans le Rhône!» Aïe! aïe! les horions terribles vont pleuvoir, quand Maître Apian s'écrie: «Goujats, restez tranquilles! Le premier qui remue, je lui casse la tête d'un coup de cette cruche... Tas d'ivrognes, vous ne voyez donc pas que, soûls, la violence du vin méchant vous jaillit par la bouche? Eh! si l'on veut se battre, on a les joutes... En manque-t-il, tout l'été, sur le Rhône? Au Pont Saint-Esprit et à Roque-Maure... Où donc encore? A Givors, à Valence... La lance au poing et la targe au poitrail, en plein soleil, aux yeux de tout un peuple, y a-t-il rien de plus digne ou plus noble qu'un beau jouteur nu, debout sur l'arrière, qui fait plier son homme et le déjuche? Te le rappelles-tu, Jean Roche, ce dimanche, à Saint-Pierre de Bœuf, le jour de Saint-Maurice, où tu fis (tu étais bien jeune cependant!) au grand Misérin faire la culbute?» —«Je me rappelle, patron,» dit Jean Roche. —«Tu n'avais pas daigné, même, quitter la veste!» —«C'est vrai.»—«Les enfants, allons, à la couche! si nous ne voulons pas que la levée, demain, soit, comme on dit, le long du Rhône.» Et à la voix autoritaire du prudent maître qui les calme, les nautoniers, sous leurs tentes là-bas, les charretiers, là-haut dans leurs fenils, tous à l'instant vont prendre leur repos.


CHANT DOUZIÈME (en provençal)
LA CATASTROPHE
CIII
Et fais tirer la maille! Aussitôt que paraît le lustre du soleil[1], à la remonte s'est remis derechef en chemin le Caburle, fendant le Rhône avec sa proue taillante et remplissant de vie la vallée fluviale avec le mouvement, la poussière et le bruit de sa cavalerie. Le mistral en tempête ronfle toujours. Les arbres, qui saluent en mugissant, se courbent, se secouent à arracher leurs troncs. Le vent refrène le Rhône devenu poli comme une glace. Contre eau et contre vent, les forts quadriges, le museau incliné, cheminent vers le nord de leur pas régulier. Harmonieuse cornemuse, la bise formidable étonne et fait chauvir les oreilles des bêtes. A leurs chapeaux, à leurs bonnets de panne portant les mains et rechignant les lèvres, les charretiers impatientés profèrent contre le Maëstral un tourbillon d'insultes: —«Souffle, brigand de Chasse-mouches! Souffle, ô débraillé de Dieu, à te crever! Il n'y a donc personne, ô Mange-fange, qui viendra boucher le trou d'où tu sors? Hue, grand coquin!» Et d'un cliquetis de coups de fouet ils cinglent leurs chevaux gigantesques.
CIV
Or sur l'arrière de la seconde barque, tous deux assis, petite Anglore a repris son devis, bien à la douce, avec son Guilhemin:—«J'ai à te dire, fait Guilhem à la belle, que nous autres, les amoureux divins, rois de la terre et souverains réels de la nature, ne pouvons pas nous marier comme font tous...» —«Et nous nous marierons, dit la fillette, comment?»—«Rappelle-toi dans la mémoire, lui répondit le rêveur hollandais, ce roc taillé, mystérieux, au pied duquel bouillonne la fontaine de Tourne.» —«Je sais, je sais, dit-elle: une vigne sauvage et un micocoulier s'y enracinent à l'entour du roc avec un figuier et des touffes de buis. J'y suis allée.» —«Qu'y as-tu vu encore?»—«Le Soleil et la Lune qui, gravés par les Fées sur le rocher, avec leurs yeux hagards vous lorgnent.» —«Qu'y as-tu vu encore?»—«Un bœuf cornu que menace un scorpion de sa piqûre, pendant que va le mordre un chien méchant et qu'un jeune homme pour le tuer se dresse.» —«Qu'y as-tu vu encore?»—«Le Drac qui y serpente.» Guilhem d'Orange un bon moment se tut. Dans son âme pensive lui apparaissaient, sur le bord du Rhône, l'autel du dieu Mithra, la fontaine de Tourne qui en surgit profonde et claire, avec le symbolisme des vieilles religions, ce Zodiaque aux prodigieux signes qui emplissaient d'horreur sacrée les adorateurs du grand soleil blanc, lorsqu'ils montaient jadis ou descendaient le fleuve pour faire en pèlerins leurs dévotions au dieu Mithra, «le seul invincible[2]». Et il disait en lui:—«Soleil de la Provence, ô dieu qui y fais naître les anglores[3], qui fais sortir de terre les cigales, qui dans mes veines morbides, apâlies, de mes aïeux ravives le sang rouge, dieu rhodanien qu'étreignent les circonvolutions du Drac, au Bourg, à Lyon et en Arles[4] et à qui, aujourd'hui encore, dans les Arènes, du noir taureau est fait le sacrifice inconscient, dieu qui dissipes l'ombre joyeux, et dont une rive inconnue voit aujourd'hui l'autel déserté et le rite abandonné dans l'oubli, moi barbare, moi le dernier de tes croyants peut-être, je veux sur ton autel offrir, prémices de ma félicité, ma nuit de noces!»
CV
Et à la jeune fille s'adressant doucement, il lui dit:—«C'est là même où tu vis serpenter Le Drac du Rhône, et là même où les Fées écrivirent les sorts de la rivière, que nous allons, petite Anglore, nous lier. Et sous le regard de la Lune et de toutes les bêtes vagantes dans la nuit que nous aurons pour témoins et tutelle, dans le Grand-Gouffre de la source, embrassés, nous nous engloutirons.» Ensorcelée, l'Anglore lui répondit:—«Mon Drac, la fleur du Rhône n'eut jamais peur des ondes bleues où le ciel mire ses Insignes[5]. Je nagerai avec toi, de conserve, comme fait le poisson printanier—qui remonte, au temps du frai, la vallée du fleuve.» —«Oui, nous nagerons, Guilhem ajouta, ensemble dans l'eau rose, ensemble dans l'eau pure, tu l'as dit, comme fait le poisson du printemps qui dans le Rhône va, de nappe en nappe, jusqu'au frayoir des eaux supérieures!» —«Mais pour nous y bénir y aura-t-il le prêtre?» dit subitement la jeune ingénue. —«Ah! il y a beau temps qu'il est mort, fit le prince, le prêtre de l'autel où je t'amène! Mais pour nous bénir et nous chanter messe, n'aurons-nous pas, que crains-tu? les palombes dont les roucoulements d'amour sont immortels!» Elle n'en fut pas moins, de cela, un peu triste; et puis, ayant pensé, elle dit:—«Suis-je bête! Du signe de la croix qui le conjure se peut-il que le Drac docilement subisse l'outrageuse vertu? Mais moi, infime, dès que je me verrai sous les arcades du Pont Saint-Esprit où, dans sa chapelle, le grand saint Nicolas figure, je lui demanderai qu'il verse, lui, sa bénédiction pour ceux qui nagent, qui nagent en péril parmi les ondes!»
CVI
Et fais tirer! en jetant sa crierie de joie et de valeur, et d'impatience ou d'abandon en Dieu, la batelée s'avançait lentement; et le Caburle, sa haute proue rengorgée sur le Rhône, échangeait son salut avec les autres flottes qui au fil de l'eau descendaient rapides. —«A Dieu soyez!»—«Adieu!»—«C'est l'équipage, n'est-ce pas? de Jean la Miche, de Serrières... Il a de beaux chevaux!»—«Le vent s'aheurte?» —«Comme un brigand!»—«C'est donc comme à la joute?» —«Hélas! en quinze jours quatorze lieues, comme il se dit.»—«Allons, et à la compagnie!» Et les bateaux, avec les bras levés, disparaissent là-bas à la descise. Et après l'une l'autre les rencontres se suivent de loin en loin.—«N'est-ce pas Thomas d'Andance qui fend l'eau en amont? Voyez donc comme il sille!» —«A Dieu soyez!»—«Adieu!»—«Oui, il a deux penelles, ce rustaud vivarais, et deux sapines qui doivent lui en rendre: on dit qu'il charge tout pour son compte.»—«Allons donc! des citrouilles... Et des Cuminal on disait merveille avec leur Grand-Zidore[6]; ils ont plié quand même!»
CVII
Depuis quatre jours, ainsi, sous la roue du grand soleil et sous le hâle de l'air du Rhône et du vent qui havit, au travers des obstacles de tout genre, des bancs de gravier, des récifs, des gués, péniblement dirigeant leur manœuvre et abattant leur demi-lieue par heure, les Condrillots avaient pris la remonte, quand, au cinquième jour, en droite vue, les vingt-deux arches du Pont Saint-Esprit se déployèrent sur le ciel. Et, arrivés près des arcades, au prince le patron faisant un signe lui dit:—«Seigneur, vous voyez cette pile qui porte une touffe de pariétaire?... C'est de là qu'à l'accoutumée on bénissait le Rhône tous les ans... Ah! comme c'était beau! Avec les barques nous allions à terre, là, quérir le prêtre qui, portant le Bon Dieu, entre les rives du fleuve immense, debout sur la poupe, haussait le «saint soleil» devant le peuple couvrant là-haut les parapets du pont... Tout ça ne se fait plus et je ne comprends pas, moi, d'où vient qu'aujourd'hui comme ça tout s'éboule...» —«Vous en verrez bien d'autres! lors lui cria l'Anglore. Ah! vous savez? Le monde vire... Ne vous l'ai-je pas dit que, sur le roc de Tourne, de gros remue-ménage étaient marqués?» —«Toi! d'une voix bourrue la rembarra le maître, T'emmène au Malatra qui t'y a prise! Son approche elle seule, à cette masque-là, ferait sombrer une barquée de crucifix... Arrête!»
CVIII
Sur la berge, au cri de halte qui, transmis d'homme à homme, fait retentir l'arcade marinière, ils ont pour la dînée jeté l'amarre. Les grands chevaux fumants, aussitôt dételés, mangent aux trousses de fourrage. Les mariniers, là-bas sur la penelle, les charretiers, là-haut sur la chaussée, écrasant sur leur pain leur hareng, leur anchois, remâchent lentement et causent: des Bancs Rouges le pas est difficile; et à Donzère, avec ces rochers, avec cette cluse où le Rhône en fureur se précipite comme un taureau sauvage, il y aura du mal! Un peu plus haut, il faudra qu'ils transbordent, avec tout leur train et de grandes peines, de l'autre côté... Mais à quoi bon geindre! Lyon est loin—et qui a temps a vie. Et en avant! Les grâces étant dites, et bruyamment le baile ayant d'un coup refermé son couteau sur son manche de corne, et les colliers remis et tous les fers passés à la revue du maréchal-ferrant: —«Fais tirer devant! hue!» Et se déhanche derechef contre vent et contre-mont la grand'cavalerie. Alerte et gaie, l'Anglore sur la tille du Caburle boit le vent frais qui ébouriffe sa chevelure et gonfle sa petite mante. —«Au Malatra, dans moins de demi-heure, dit-elle au princillon d'Orange, nous serons arrivés. Quelle joie pour ma mère, pour mes frères petiots et pour mes sœurs! Dans mon cabas, pour chacun et chacune, j'apporte leur foire: pour Alexis un tambour de Beaucaire; pour Gathone des poteries menues; pour Brigitte une poupée d'un sou; une barquette avec tous ses agrès pour le beau Georges; et... pour ma mère une boîte de dattes!» —«Et, fit le prince, rien pour moi?» —«Pour toi, mon Drac, tout ce qui est au lustre du saint soleil, tout ce qui est à l'ombre, demande-le-moi: je suis ta servante.»— Et, lui pressant les doigts, Guilhem lui dit: —«Je t'attends donc, mignonne, à la soirée, vers le minuit, sur le bord de ton île, et, comme dit la chanson amoureuse:
Sur mon bateau qui file, Viens, je t'enlève au frais, Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne.»
CIX
Ah! belle jeunesse, éternel appeau! Le vent avait cessé. Dans l'amplitude et le silence du vaste Rhône les hommes somnolant, la caravane sous le soleil d'été remontait lentement, avec, de loin en loin, quelque mouette qui voletait sur le travers du fleuve. Soudain s'élève, dans le lointain du nord, un sourd bourdonnement. A l'horizon il se perdait, puis bourdonnait encore, comme le claquet d'un moulin farouche qui serait descendu par la rivière. Puis c'était une toux absconse qui augmentait toujours, toux saccadée, comme on eût dit d'un taureau, d'un dragon suivant de l'archipel les sinuosités. Puis un ébranlement subit remua l'onde, faisant sursauter la batellerie, pendant qu'en amont un flot de fumée obscurcissait le ciel: et derrière les arbres apparut tout d'un coup, fendant le Rhône, un long bateau à feu. Tout l'équipage redressa les bras, à l'aspect du monstre. En poupe, Maître Apian, devenu pâle, regardait muet la barque magique, la barque dont les roues battaient comme des griffes, et qui soulevait des vagues énormes et formidablement fondait sur lui.
CX
—«Range-toi!» lui cria le capitaine, et tous ceux du bateau lui faisaient signe de se garer devant. Mais tel qu'un rouvre, inébranlable au timon, le vieux maître lui répondit:—«Mandrin[7]! que le Caburle s'écarte devant toi? Le Rhône est nôtre... Et fais tirer la maille, mille dieux!» Mais le patron n'avait pas clos la bouche, filant comme l'éclair, le Crocodile (c'était le nom du vapeur) a saisi, par une de ses aubes, la penelle. Dans son élan il l'entraîne et, pareil au dogue qui secoue sa proie, tout pêle-mêle il secoue le convoi; avec les câbles il s'empêtre rageur parmi les barques où il s'ouvre une voie, dans son sillage traînant après lui toute la flottille. O malheureux! les grands chevaux reculent, emportés par la maille, dans le Rhône, avec les charretiers poussant des cris et démontés devant l'eau furibonde.
CXI
Mais Patron Apian, lorsqu'il voit perdus tous ses grands chevaux, sa flotte, sa vie, lui, droit sur le Caburle qui dévale désemparé, courant à la dérive, lui, hors de sens et les veines exsangues, lorsqu'il voit, ébahi, le vapeur qui, puissant, en écharpant deux tourbillons d'écume et jetant dans les airs sa nue fuligineuse, sillait déjà devant:—«Ah! mange-peuple! lui cria-t-il ainsi, monstre que sur la terre le démon a vomi pour notre destruction, lombard de juif, fils de crachat, sois maudit! sois maudit! sois maudit! Et qu'ils meurent, ceux qui te servent, dans la braise et le bouillonnement et les supplices du noir enfer où s'attise ton feu! Ah! crasse de fumée! nous, sous nous autres, depuis des milliers d'ans nous tenions la rivière... Mais toi, puisque aujourd'hui tout croule, souviens-toi, sale bête, que déjà te talonne le cheval-fée qui doit crever ton ventre: tel tu fis, tel t'attend!» Et le Caburle, ayant toutes ses barques après en traînerie et tous ses chevaux en cette mêlée guéant ou sombrant, au choc de la houle roulait au péril.—«Coupez les cordages, malheur de Dieu! les chevaux qui se noient!» brama le voiturin en faisant force pour atterrir ou pour s'engraver sur la rive; car déjà devant lui, épouvantable, le Pont là-bas se dresse pour tout rompre. Mais le courant insurmontable entoure sisselandes, sapines et penelles, et sens devant derrière il les rue, il les chasse comme un troupeau de moutons qui chemine à l'abattoir. Éperdus, les nochers, le prouvier, le pilote, pour embouquer, s'ils peuvent, quelque arcade, font sur le gouvernail des efforts surhumains. Mais vainement! L'Anglore, muette, l'œil clos, n'est plus de ce monde: étroitement serrée aux bras du prince qui du haut de la proue guette la catastrophe, et confiante en plein dans sa croyance douce, il lui semble prendre l'essor dans le ciel.
CXII
Un grand cri monte... Aïe! malheur! du Caburle un tourbillon effrayant enveloppe la barque en son remous: un heurt terrible tonne contre le Pont et tout se brise. Guilhem, du contre-coup, au sein des vagues est projeté, ayant l'Anglore dans ses bras. Et il nage, battu par les tronçons de poutre, et il nage, tenant à fleur d'eau son amie, et tant qu'il peut il nage. Mais les flots irrités le submergent enfin et sous la houle il disparaît. Sur l'autre bord du Rhône agenouillées, là-bas, pleurent les femmes, criant et priant Dieu. De la chaussée, où il s'était rendu après le bris des barques, sauvant le petit mousse de l'équipe, le bon Jean Roche à l'eau se jette encore. Et de nager, cherchant le prince; et de plonger, cherchant l'Anglore. Mais vainement! Le fleuve, qui sait où? les avait tous les deux emmenés pour toujours.
CXIII
Sur le limon du bord où se ressuient les naufragés,—la face toute en sang, couvert, souillé d'écume, gisait le gros pilote; les bateliers, enlizés dans la vase, les charretiers, étouffant leurs jurons, étaient là, affligés, la tête basse, à recueillir en tas quelques épaves. Affaissé sur son corps, frappant du pied la terre, le vieux patron geignait:—«Ça n'est pas juste! Mon beau cheptel! Une si belle flotte! Tout cela démoli par le désastre!» Ensuite il demanda:—«Qui manque? Y sommes-nous, tous ceux de l'équipage?» Ils se comptèrent et «nous y sommes tous» fut la réponse. Maître Apian dit encore:—«Hélas de nous! Quand le sort est écrit, les malheurs s'accomplissent! Et nous pouvions bien tous nous engloutir... Saint Nicolas nous a sauvé la vie: nous lui ferons dire, à Condrieu, une messe.» —«Il n'y manquera donc, fit José Ribory à mi-voix au prouvier, que cette pauvre fille et ce bon petit prince...»—«Ah! va, bon petit prince... Jean Roche répliqua, sur le Caburle j'avais depuis longtemps observé ses menées... Et qui t'a dit que ce n'est pas le Drac du Rhône qui, par avance, instruit du grand naufrage, nous aura, lui, suivis de trajet en trajet, pour emporter l'Anglore dans ses gouffres?»
CXIV
Et Maître Apian conclut, hochant la tête: —«L'esprit est messager! Lorsque les barques devant le Malatra faisaient descise, ah! je le pressentais, que cette malheureuse (car elle doit avoir, jetée à la rivière, fait triste fin) devait tôt ou tard amener sur nous quelque malencontre. Ah! mes sept barques! mes beaux chevaux haleurs! Dire que tout cela est foudroyé, en ruine! C'est la fin du métier... Pauvres collègues, oui, vous pouvez bien dire: Adieu la belle vie! Il a crevé pour tous, aujourd'hui, le grand Rhône.» Et alors, de l'épaule au tour de la ceinture ayant enroulé sur leur corps les câbles et les restants d'agrès qu'ils avaient recueillis, à pied toute la troupe, en suivant le rivage, remonta vers Condrieu, sans autre plainte.


