TROISIÈME PARTIE.
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CHAPITRE XXII. LE VICE-ROI D’IRLANDE ET D’ÉCOSSE.
Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père Griffon de l’infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce nouveau danger, nous rejoindrons l’aventurier qui, négligemment appuyé sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du Morne-au-Diable.
Le colonel Rutler, furieux d’avoir échoué dans son entreprise, était conduit et gardé par deux soldats de l’escorte.
M. de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le moindre doute sur l’identité du Gascon avec le personnage de Monmouth, l’action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur le colonel un ordre de la main de Guillaume d’Orange, au sujet de l’enlèvement de Jacques, duc de Monmouth. Quelle défiance M. de Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu’un envoyé du roi Guillaume reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu’il allait payer de sa vie sa tentative d’assassinat contre ce prétendu prince?
En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac sentit la nécessité de s’observer davantage, pour compléter l’illusion qu’il voulait produire et pour arriver à ses fins.
Il savait du moins le nom du personnage qu’il représentait, et à quelle nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d’une excessive utilité pour l’aventurier, car il ignorait absolument l’histoire contemporaine; mais du moins en apprenant que l’homme dont il jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation gasconne et il lui donna une manière d’accent britannique qui rendait son parler si étrange, que M. de Chemeraut était à mille lieues de soupçonner qu’il causait avec un Français.
Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se renfermer dans un laconisme extrême. M. de Chemeraut n’en fut guère étonné, il connaissait le peu d’expansion du caractère anglais.
Quelques mots de l’entretien de ces deux personnages qui cheminaient en tête de l’escorte donneront une idée de la nouvelle et assez embarrassante situation du chevalier.
—Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, disait M. de Chemeraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m’a chargé sous les yeux de Votre Altesse.
—Altesse? diable! pensa Croustillac, cet homme me plaît beaucoup plus que l’autre... outre l’inconvénient de son éternel poignard, il m’appelait seulement Monseigneur ou ma Grâce, tandis que celui-ci m’appelle Altesse... Il y a progrès... j’avance... je frise le trône...
M. de Chemeraut continua:
—J’aurai aussi l’honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre de lettres d’Angleterre qui vous prouveront que jamais le moment n’a été plus favorable pour une insurrection.
—Je le savais, dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui avait dit Rutler, je le savais, monsieur... mes partisans s’agitent... s’agitent même énormément...
—Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires d’Europe.
—Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...
—Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de vous, monseigneur, de vous assurer de l’éclatante position qui vous est due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.
—Et comment cela, monsieur?
—En vous mettant à la tête des partisans de votre royal oncle, Jacques Stuart; en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son digne neveu.
—Et entre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. Mon Dieu, que chacun y mette un peu du sien... et tout finira par s’arranger...
—Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il une haute marque de confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils[3].
—Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des choses! dit philosophiquement Croustillac, aussi... je ne trahirai pas ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...
—Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l’opportunité de cette tentative, lorsqu’elle aura entendu à cet égard bon nombre de ses anciens compagnons d’armes, de ses partisans les plus exaltés.
—Le fait est qu’ils seront à même mieux que personne de me donner... des renseignements certains... Mais, hélas!... avant que je puisse les revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se passera malheureusement beaucoup de temps...
—Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...
—Une surprise?
—Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle admirable occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, ont demandé au roi la faveur de m’accompagner.
—De vous accompagner? s’écria le chevalier.—Et où sont-ils donc, monsieur?
—Ils sont ici... à bord de ma frégate qui m’a amené, monseigneur.
—A bord de votre frégate! reprit Croustillac avec une expression de surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très favorable aux souvenirs affectueux du chevalier.
—Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d’armes.
—En effet... vous n’avez pas idée de l’impatience avec laquelle j’attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.
—Et leur conduite justifia bien votre empressement, monseigneur; ils vous apportent le vœu de tous vos amis d’Angleterre. Et ils vont vous mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay?...
—Ah!.... ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d’un air dégagé.
—Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes blessures, qu’il peut à peine marcher; mais il a dit: «Il n’importe que je meure... si je meurs aux pieds de notre duc...» car c’est ainsi qu’ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement, monseigneur.
—Ce pauvre Rothsay... toujours le même, dit Croustillac en passant la main sur ses yeux d’un air attendri. Ces chers amis...
—Et lord Mortimer donc, monseigneur! était comme un fou... Sans les ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m’eût été impossible de l’empêcher de descendre à terre avec moi.
—Mortimer... aussi... ce brave Mortimer...
—Et lord Dudley, monseigneur.
—Lord Dudley est aussi enragé que les autres... je le parie...
—Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s’était vu obligé de lui refuser une embarcation...
—C’est un vrai caniche pour la fidélité et pour l’amour de l’eau qu’un ami pareil, pensa Croustillac très désappointé.
—Ah! monseigneur, et demain?...
—Eh bien! quoi... demain?
—Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!
—Oui, superbe... superbe...
—Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue... quel moment pour vous et pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux! heureux les princes qui retrouvent de pareils amis dans l’adversité!
—Oui, ce sera en effet une entrevue très touchante, dit tout haut Croustillac. Puis il ajouta tout bas:
—Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordioux, voilà des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me reconnaître, et je serai perdu... maintenant que je connais le secret d’état de M. de Chemeraut.
—La présence de ces vaillants seigneurs, reprit M. de Chemeraut, a encore un autre but... Votre Altesse ne doit pas l’ignorer.
—Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d’excellentes idées, ces chers amis...
—Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon maître et le roi votre oncle m’ont commandé de vous faire une ouverture que vous ne pouvez manquer d’accueillir.
—Faites, monsieur... faites... tout ceci s’annonce à ravir.
—Non seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli d’armes et de munitions de guerre; des intelligences sont ménagées sur les côtes de Cornouailles; tout ce comté n’attend qu’un signal pour s’insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tête de ses partisans et donne aux populations de quoi s’armer... Le mouvement se répand jusqu’à Londres, l’usurpateur est chassé du trône, et vous rendez la couronne au roi votre oncle.
—J’en suis, pardieu! bien capable... Certes, voilà un projet magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires, et avant tout je dois être avare... très avare de la vie de mes partisans et du salut des peuples de mon oncle...
—Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; mais il n’y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de Londres, que jamais il n’a voulu croire à votre exécution, monseigneur, quoiqu’il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue comme le jour de sa délivrance!
—Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j’aie été exécuté; mais il est plus raisonnable que l’autre, qui voulait me tuer au nom des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me demande de vivre au nom de ces mêmes regrets. J’aime mieux cela.
—En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de Cornouailles; et si, comme tout le fait croire, la population anglaise se soulève à votre nom, le roi, mon maître, appuiera cette insurrection avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.
—Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de brûlot, d’enfant perdu... Si je réussis, il m’appuiera; si je ne réussis pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c’est égal, ça me tente; mon ambition s’éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres amis forcenés... Sans ces bélîtres, j’aurais été curieux de voir Polyphème de Croustillac révolutionnant la Cornouailles, chassant Guillaume d’Orange du trône d’Angleterre... et rendant généreusement ce même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m’y asseoir... hum... peut-être m’y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons, Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais décidément, depuis quelque temps, il m’arrive de singulières aventures, et la Licorne, qui m’a amené ici, pourrait bien être un bâtiment enchanté.
Le chevalier reprit tout haut d’un air méditatif:
—Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais il serait, je crois, d’une bonne politique de réfléchir... plus mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.
—Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes, il faut se hâter d’agir; les vues secrètes du roi, mon maître, ont été trahies; Guillaume d’Orange avait donné au colonel Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d’une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper un coup rapide, décisif, tel qu’un brusque débarquement sur les côtes de Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.
—Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...
—Et il l’aura, monseigneur, il l’aura...
—Oui, à moins qu’il n’ait le dessous... et alors, si je suis tué cette fois, ce sera sans rémission... Ce n’est pas par un vil égoïsme que je fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d’après les antécédents qu’on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir douloureux.
—Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des chances fatales, mais elle en a d’heureuses... Et puis quel avenir vous attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous prouveront que la vice-royauté d’Irlande et d’Écosse vous est destinée, sans nombrer d’autres faveurs que vous réservent et mon maître et Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu’il sera remonté sur le trône qu’il vous devra.
—Peste! vice-roi d’Écosse et d’Irlande, se dit Croustillac, avec cela mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... Ah! Croustillac, Croustillac, je te l’avais bien dit... ton étoile se lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... tant que cela pourra durer.
M. de Chemeraut, voyant l’hésitation du chevalier, employa un moyen décisif pour le forcer d’agir conformément aux vues des deux rois, et lui dit:
—Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... et, si pénible qu’elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon maître.
—Parlez, monsieur...
—Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de l’insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!
—On a brûlé mes vaisseaux!
—Oui, monseigneur; c’est une métaphore...
—Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m’a mis dans la nécessité d’agir selon ses vues?
—Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les conseils pressants du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il l’espérait..
—Eh bien! monsieur, dit l’aventurier, devenu très soucieux en pensant qu’il allait connaître, comme on dit, le revers de la médaille.
—Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d’imminentes raisons d’état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s’assurer de votre personne... Voilà pourquoi je m’étais fait suivre d’une escorte...
—Monsieur... de la violence!!!...
—Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis sûr d’avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité de les exécuter...
Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:
—Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on vous couvrirait le visage d’un masque que vous ne quitteriez jamais. Enfin, d’après l’ordre de Sa Majesté, j’aurais l’honneur de conduire directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos partisans qui étaient venus ici dans l’espoir de vous revoir bientôt à leur tête.
Après être resté longtemps dans l’attitude d’un homme qui médite profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de Chemeraut d’un air majestueux:
—Toute réflexion faite, monsieur, j’accepterai la vice-royauté d’Irlande et d’Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte d’une prison perpétuelle qui me force d’agir ainsi. Non, monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l’épée pour leur défense, ajouta l’aventurier d’un ton héroïque.
—Puisqu’il en est ainsi, monseigneur, s’écria M. de Chemeraut, vive le roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi d’Écosse et d’Irlande!
—J’en accepte l’augure, répondit gravement le chevalier.
Et il ajouta tout bas:—Diable d’homme! avec son air doucereux! je ne sais si je n’aimais pas mieux l’autre, malgré son éternel poignard... Ça se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de Londres, ça n’était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme des grues à m’attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m’arriver? d’être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... Pendu... c’est un zeste... un clin d’œil... un bâillement... Allons, allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t’amusant des étranges aventures que le diable t’envoie... C’est égal... maudits soient mes partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s’il n’y aurait pas moyen de les envoyer... m’aimer ailleurs.
—Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans sont-ils nombreux?
—Monseigneur, ils sont onze.
—Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur aise...
—Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des camps; d’ailleurs le but qu’ils se proposent est si important, si glorieux, qu’ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre Altesse leur fera bientôt oublier...
—C’est égal, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de les caser ailleurs... de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et bons amis qu’au moment de débarquer en Angleterre.
—C’est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
—Il est désespérant d’inspirer de pareils dévouements, se dit Croustillac.—Alors, n’y pensons plus, dit-il tout haut, je serais désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous destinez-vous, à moi et à ma femme?
—Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse daignera être indulgente en songeant à l’impérieuse nécessité des circonstances. D’ailleurs, l’attachement bien connu de Votre Altesse pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, vous fera, j’en suis sûr, monseigneur, excuser l’exiguïté de l’appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.
L’aventurier ne put s’empêcher de sourire à son tour, et il reprit:
—Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.
—Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
—Plus que jamais, monsieur; quand j’étais prisonnier du colonel Rutler, quand j’étais destiné à périr peut-être, j’avais dû laisser ignorer mes périls à ma femme, et l’abandonner sans la prévenir du sort qui m’attendait.
—Ainsi madame la duchesse ignorait?...
—Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le colonel Rutler pendant qu’elle reposait, je lui avais fait dire en quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu’un jour ou deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour l’emmener avec moi, je devance son plus cher désir.
CHAPITRE XXIII. LA SURPRISE.
Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.
Bientôt l’escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.
De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de clôture de l’habitation de la Barbe-Bleue.
En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au chevalier:
—Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas encourager beaucoup les visiteurs.
—Vous voulez sans doute parler, monsieur, d’un boucanier, d’un flibustier et d’un Caraïbe?...
—Oui, monseigneur, on dit qu’ils vous sont dévoués à la vie et à la mort.
—En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.
—Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre ces trois misérables sont dans l’intimité de la duchesse, ni surtout comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa femme... la tutoyassent... l’embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec son air sérieux comme un âne qu’on étrille, était celui qui avait particulièrement le don de m’agacer les nerfs... Encore une fois, comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c’est surtout la jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un mystère que je découvrirai peut-être tout à l’heure... En attendant, tâchons d’apprendre comment l’on a su que le prince était caché au Morne-au-Diable.
—Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j’ai une question très importante à vous faire.
—Monseigneur, je vous écoute...
—Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j’étais caché à la Martinique.
Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:
—En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je ne trahis en rien un secret d’état... ni le roi, ni ses ministres ne m’ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c’est par une circonstance qu’il serait trop long de vous raconter ici que j’ai découvert ce qu’on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
—Vous pouvez en être sûr, monsieur.
—D’abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l’armée du stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l’armée de M. le maréchal de Luxembourg.
—Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement Croustillac. Poursuivez.
—Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette colonie, et ayant cru de son devoir de s’enquérir de l’existence mystérieuse d’une jeune veuve, surnommée la Barbe-Bleue, se rendit au Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...
—C’est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
—Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous garder le secret...
—Il le jura, monsieur... et si quelque chose m’étonne de la part d’un si galant homme... c’est qu’il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le Gascon.
—Ne vous hâtez pas d’accuser M. de Crussol, monseigneur...
—Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...
—Vous savez, monseigneur, qu’il y avait peu d’hommes plus sincèrement religieux que M. de Crussol?...
—Sa piété était proverbiale, monsieur... C’est ce qui fait que je m’étonne de son manque de parole...
—Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de conscience de n’avoir pas donné connaissance au roi son maître d’un secret d’état de cette importance... il confessa toute la vérité au révérend père Griffon.
—Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait M. de Chemeraut.
—Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. J’arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu’on attendait d’un jour à l’autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l’ayant obligé de tout avouer au père Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir forfait à la parole qu’il vous avait donnée.
—S’il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté jusqu’à la fin de sa vie, ce que je l’ai toujours connu... un religieux, un loyal gentilhomme, dit Croustillac d’un ton pénétré, mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Griffon d’une indiscrétion sacrilége?... Cela serait cruel. Je m’y résoudrais avec peine, monsieur...
Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l’aventurier:
—Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l’aiguillette empoisonnée?
Le Gascon regarda l’envoyé d’un air surpris:
—Est-ce une plaisanterie, monsieur?
—Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en s’inclinant...
—Alors, monsieur... quel rapport?
—Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à l’aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la fortune du secret d’état dont il s’agit.
—Voyons cette figure, monsieur...
—Eh bien, monseigneur, ce jeu de l’aiguillette empoisonnée consiste en ceci... Un cercle d’hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend une des aiguillettes de son pourpoint, et il s’agit de la glisser dans la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui se trouve en possession de l’aiguillette est condamnée à une pénitence.
—Très bien, monsieur, dit le Gascon, l’habileté du jeu se réduit à se débarrasser le plus lestement possible de l’aiguillette, en la passant adroitement à une autre.
—Vous y voilà, monseigneur...
—Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d’état qui me concerne... et... ce jeu-là.
—Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions font le même effet que l’aiguillette dans le jeu de ce nom... lesdites consciences ne songeant qu’à se débarrasser du secret dans une conscience voisine... afin de se mettre à l’abri de toute responsabilité...
—Très bien, monsieur... je commence à saisir l’analogie... il se pourrait qu’on eût joué à l’aiguillette empoisonnée avec la confession de ce malheureux chevalier de Crussol...
—C’est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se voyant dépositaire d’un secret d’état si important, s’est trouvé dans un mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d’aller en France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité...
—Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu’un ait triché...
—Je puis affirmer à Votre Altesse qu’il y a quelques mois, le père Griffon, ainsi qu’il l’avait résolu, est arrivé en France et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.
—Et à qui diable le général de l’ordre a-t-il passé l’aiguillette? dit le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.
—Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le général de l’ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition effrénée; que peu d’hommes possèdent à un plus haut degré le génie de l’intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... Une fois maître de l’importante confession que le père Griffon avait dû lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l’état des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n’auriez pas eu beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d’un mouvement contre le prince d’Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence révélée, monseigneur...
—Mais c’est un abominable homme que ce don Sanche! s’écria Croustillac.
—Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; et, comme premier moteur de l’entreprise, il sera prince de l’Église, si le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d’Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu’une fois le père Briars maître du secret, il s’en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
—Tout s’éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m’étonne plus de l’inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me prenait sans doute pour un espion; je m’explique aussi maintenant les questions dont il m’accablait pendant la traversée, et qui me semblaient si saugrenues.
M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l’étonnement où le plongeait cette révélation lui dit:
—Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. Sans aucun doute, les préparatifs de l’entreprise n’auront pas été si secrets que Guillaume d’Orange n’en ait été instruit par ses espions, qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu’au sein de la petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent entièrement sur Votre Altesse, l’usurpateur a donné au colonel Rutler la mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu’en tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut être indulgent, car c’est à cette révélation que vous devrez un jour la gloire d’avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d’Angleterre.
Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l’aventurier, il regrettait alors de l’avoir provoquée; s’il était découvert, on lui ferait sans doute payer cher le secret d’état qu’il avait involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses pas, il devait s’engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il marchait.
L’escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de l’habitation du Morne-au-Diable.
Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et Croustillac.
Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:
—Holà! les esclaves!
Après quelques moments d’attente, on descendit l’échelle. L’aventurier et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d’ordonner aux six soldats de rester en dehors de la voûte.
Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire, à dire, et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et s’écria:
—Ah! monseigneur!
—Tu ne m’attendais pas?... Et le père Griffon?...
—Comment, monseigneur, c’est vous?
—Certainement, c’est moi; mais le père Griffon où est-il?
—En apprenant tout à l’heure que vous étiez parti pour quelques jours, madame m’avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.
—Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N’a-t-il donc pas vu ta maîtresse?
—Mon, monseigneur; madame m’avait dit de ne laisser entrer personne; alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments extérieurs.
—Ainsi, ta maîtresse ne s’attend pas du tout à mon retour?
—Non, monseigneur, mais...
—C’est bon, laisse-nous.
—Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...
—Non, c’est inutile; j’y vais, moi, dit le Gascon en passant devant Mirette et en se dirigeant vers le salon.
—Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père Griffon n’a pu parvenir jusqu’à madame votre femme.
—Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d’une sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m’inquiètent... C’est tout simple... depuis que j’étais condamné à cette retraite absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence d’aujourd’hui, de si peu de durée qu’elle la croie... lui est horriblement pénible... pauvre chère âme!...
—Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse me permet de lui donner un avis, je l’engagerai à supplier madame la duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à une extrême célérité dans l’action...
—Mon désir est aussi d’emmener ma femme le plus promptement possible.
—Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques dérangements à madame la duchesse.
—Elle n’y pensera pas, monsieur... il s’agit de me suivre... répondit Croustillac d’un air triomphant.
M. de Chemeraut et l’aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue.
Nous l’avons dit, cette pièce n’était séparée de ce salon que par des portières; d’épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.
M. de Chemeraut et Croustillac s’approchaient donc sans bruit, lorsqu’ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.
Le chevalier reconnut la voix d’Angèle, il saisit vivement la main de M. de Chemeraut, et lui dit à voix basse:
—C’est ma femme!... Écoutons...
—Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le supposait...
—Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyez-vous, qui, dans leur explosion, ont quelque chose d’un éclat de rire convulsif.... Ne bougez pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, ajouta le Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder le plus profond silence.
CHAPITRE XXIV. L’ENTRETIEN.
Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu’en entendant Mirette l’appeler monseigneur, il s’était persuadé avec raison que la Barbe-Bleue était sur ses gardes, que Monmouth était bien caché; et, quoi qu’en eût dit la mulâtresse, Croustillac était convaincu, encore avec raison, que le père Griffon avait appris à Angèle que son soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave pour que le révérend, au fait de tous les mystères du Morne-au-Diable, n’eût pas insisté pour prévenir la Barbe-Bleue du nouveau péril qui la menaçait.
Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n’avait pas vu la Barbe-Bleue, c’est qu’il entrait dans les vues de celle-ci que le religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du Morne-au-Diable.
Nous expliquerons tout à l’heure ce qui doit sembler très contradictoire dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question: «S’il voulait abuser du nom qu’il avait pris pour enlever la Barbe-Bleue, pourquoi l’avait-il fait avertir de son dessein par le père Griffon?»
Croustillac, ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet, s’avança sur la pointe du pied, tout auprès de la portière entr’ouverte, et regarda ce qui se passait dans le salon, car les éclats de rire venaient encore de se faire entendre.
A peine eut-il jeté les yeux dans l’appartement, qu’il se retourna vivement du côté de M. de Chemeraut, et, la figure décomposée, il lui dit d’un air indigné:
—Voyez et écoutez, monsieur! voici à quoi servent les surprises? J’avais un pressentiment en envoyant ici le père Griffon!... Par l’enfer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...
Malgré l’ironie de ces paroles, les traits de Croustillac étaient bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur, de colère et de haine.
Après avoir jeté un rapide coup d’œil dans le salon, M. de Chemeraut, malgré son assurance, baissa les yeux, rougit, et resta quelques moments complétement interdit.
Qu’on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut, et la rage, non pas feinte, mais sincère, mais cruelle, du Gascon qui, nous l’avons dit, aimait passionnément la Barbe-Bleue, se dévouait généreusement pour elle, et n’était pas encore au fait des déguisements du prince.
Monmouth, sous les traits du capitaine l’Ouragan, le flibustier mulâtre, était négligemment étendu sur un canapé; il fumait une longue pipe de caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.
Angèle, agenouillée auprès de ce tabouret, avivait la flamme de la pipe du flibustier avec une longue épingle d’or.
—Bon, ça va, ça va maintenant, dit Monmouth, que nous appellerons l’Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée; maintenant, à boire...
Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une carafe de cristal, s’approcha du divan, et pendant que le flibustier aspirait vivement quelques bouffées de tabac, la duchesse lui versa avec une grâce charmante plein un verre de vin de muscatelle.
L’Ouragan le vida d’un trait, après quoi il embrassa cavalièrement Angèle en lui disant:—Le vin est bon, la femme jolie, au diable le mari!
En entendant ces mots trop significatifs, M. de Chemeraut voulut se retirer.
Croustillac le retint, et lui dit à voix basse:
—Restez, monsieur, restez; je veux les confondre, les surprendre, les misérables!
La figure de Croustillac s’assombrissait de plus en plus. L’alerte qu’il avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d’aller avertir la Barbe-Bleue qu’il se préparait à venir la chercher, cachait un dessein très louable, très généreux, que nous expliquerons tout à l’heure.
La vue du flibustier, en exaltant la jalousie de l’aventurier jusqu’à la rage, changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas compte de l’audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se refuser à l’évidence des privautés du mulâtre qu’il n’avait pas encore vues; il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe et du boucanier. Il se persuada qu’il était dupe d’une créature affreusement dépravée; il crut que Monmouth, son mari, n’existait plus ou n’habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé son stratagème (à lui Croustillac), ç’avait été pour se débarrasser d’un témoin importun.
Furieux d’être pris pour jouet, douloureusement blessé dans un amour vrai, Croustillac résolut de se venger sans pitié, et d’abuser cette fois véritablement du nom et de la situation qu’il avait pris par un motif si honorable. Il dit à M. de Chemeraut, d’une voix sourde, émue, avec une expression de colère concentrée, qui rentrait admirablement bien dans l’esprit de son rôle:
—Pas un mot, monsieur, je veux tout entendre parce que je veux tout punir sans miséricorde.
—Mais, monseigneur...
Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. de Chemeraut; tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d’Angèle et du flibustier qui, nous devons le dire, savaient parfaitement être écoutés.
—Enfin, ma belle infante, disait l’Ouragan, te voilà libre au moins pour quelque temps.
—Si ce n’est pour toujours, répondit la Barbe-Bleue en souriant.
—Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon? dit le flibustier.
Angèle vint s’asseoir auprès du mulâtre; en causant, elle lui passa une main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le malheureux Croustillac.
—Monseigneur... un mot, et mes gens vous débarrasseront de ce sacripant, dit tout bas M. de Chemeraut, qui avait pitié du Gascon.
—Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l’aventurier, qui ne put voir se prolonger cette scène, et s’adressant à M. de Chemeraut:
—Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.
—Mais, monseigneur, cet homme a l’air robuste et déterminé...
—Soyez tranquille, monsieur, j’en aurai bon compte.
—Si vous m’en croyez, monseigneur... nous partirons à l’instant, vous abandonnerez à ses remords une femme assez malheureuse pour oublier ainsi ses devoirs.
—L’abandonner?... Non, pardieu, monsieur. De gré ou de force elle me suivra... ce sera ma vengeance.
—Que Votre Altesse me permette une observation... Après un événement... si scandaleux, la vue de madame la duchesse ne peut vous être qu’à tout jamais odieuse... monseigneur. Partons, partons; oubliez une coupable épouse... la gloire vous consolera.
—Monsieur, dit impatiemment le Gascon, je désire parler à ma femme.
—Mais, monseigneur, ce misérable...
—Encore une fois, monsieur, suis-je un homme sans courage et sans force, pour qu’un pareil drôle m’intimide? Je veux rester seul avec eux... Certains débats domestiques doivent être murés. Veuillez m’attendre dans la pièce voisine; avant un quart d’heure je suis à vous.
Croustillac prononça ces mots d’un accent si impérieux, sa physionomie était tellement désolée, que M. de Chemeraut s’inclina sans oser insister davantage.
Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte, qu’il referma aussitôt sur lui.
Traversant le salon à grands pas, l’aventurier entra brusquement dans la pièce où se tenaient le mulâtre et la Barbe-Bleue.
—Madame, s’écria le Gascon, la figure contractée par une douloureuse indignation, votre conduite est abominable!
Le mulâtre, qui était couché sur le canapé, se releva brusquement, il allait répondre... Angèle, d’un coup d’œil, le supplia de n’en rien faire.
Autant Monmouth avait voulu généreusement s’opposer au sacrifice du chevalier lorsqu’il croyait ce sacrifice désintéressé, autant il était résolu à ne pas se faire connaître alors qu’il croyait l’aventurier capable d’une indigne trahison.
—Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon, l’envoyé de France peut encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.
Elle ouvrit la porte de l’appartement particulier de Monmouth, et y entra, suivi du flibustier et de Croustillac.
La porte fermée, l’aventurier s’écria:
—Je vous répète, madame, que vous avez indignement abusé de ma délicatesse!
—J’ai à vous demander compte de votre déloyale conduite, monsieur, dit fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d’abord.
Pendant cette scène, Monmouth, gravement préoccupé, se promenait, les bras croisés dans la chambre, les yeux fixés sur le parquet.
—Vous voulez que je m’explique, madame; oh! ce ne sera pas long. D’abord, apprenez... qu’à tort... ou à raison... je vous aimais, madame! s’écria Croustillac avec une explosion de tendresse et de colère.
—C’est-à-dire que vous vous étiez vanté à vos compagnons de voyage d’épouser la riche veuve du Morne-au-Diable, monsieur!
—Soit, madame, à bord de la Licorne... mon langage a été impertinent, mes prétentions ont été absurdes, cupides... je vous l’accorde... Mais quand je parlais ainsi, mais quand je pensais ainsi, je ne vous avais pas vue.
—Ma vue, monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus honorables, dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.
—Écoutez-moi... madame, je vous aimais véritablement... C’est vous dire que j’étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, tout stupide qu’il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon cœur me disait que je faisait bien de vous aimer, parce que je me sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour... j’étais assez payé par le bonheur qu’il me donnait... Quand vous m’avez dit:—Monsieur, je me suis moquée de vous, je vous ai pris pour un jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l’aumône... et vous serez trop content...
—Monsieur...
—Quand vous m’avez dit cela... ne croyez pas que j’aie été humilié, madame... non, cela m’a fait mal... bien mal, mais j’ai vite oublié cette injure... dès que j’ai vu que vous compreniez que tout pauvre que j’étais... je pouvais être sensible à autre chose qu’à l’argent... Alors vous m’avez dit quelques bonnes paroles, vous m’avez appelé votre ami, votre ami!... après ce mot-là... je me serais jeté dans le feu pour vous, et cela pour le seul plaisir de m’y jeter; car je n’avais plus rien à espérer de vous, moi... le bon temps de ma folie était passé... je voyais trop clair dans mon cœur pour ne pas reconnaître que j’étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma seule ambition... et celle-là n’offensait personne... eût été de me dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... moi... vagabond! qui n’ai que ma vieille épée, mon vieux chapeau et mes bas roses... Eh bien! pourtant, par un hasard que j’ai d’abord béni, le soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu’on nomme votre mari; l’erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis sauver un homme que vous aimez passionnément... J’aurais préféré sauver autre chose... mais je n’avais pas le temps de choisir... Je risque tout, y compris l’éternel poignard du colonel. J’augmente par tous les moyens possibles sa double méprise. Vous venez à mon aide... c’est-à-dire que vous m’enfoncez dans le bourbier jusqu’au cou, au moyen de bagatelles dont vous me harnachez... C’est égal... j’y vais de tout cœur... je me trouve satisfait comme ça, et je quitte cette maison sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en perspective, sans compter l’éternel poignard du Flamand... Eh bien! malgré tout, je vous le répète, j’étais content... Je me disais: Je ne sais pas ce qui m’attend, corde ou cachot; mais je suis bien sûr que la Barbe-Bleue se dira: C’est heureux, mordioux, bien heureux pour nous au moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable, que lui sera-t-il arrivé?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, dit le Gascon en s’attendrissant malgré lui.
—Aussi, monsieur, dit Angèle, tant que je vous ai cru réellement généreux, ma reconnaissance ne vous a pas manqué.
Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon. Il s’écria:
—Votre reconnaissance, madame! mordioux, parlons-en... elle est belle! Mais je continue:—Nous sortons d’ici avec le Flamand... En descendant du morne, nous rencontrons l’envoyé de France; Rutler se croit trahi, il commence par m’allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce sont les profits du dévouement. Si la lame ne s’était pas brisée, j’étais tué. Rien de plus simple: quand on se sacrifie aux gens... ça n’est probablement pas dans l’espérance d’être prochainement couronné de roses ou caressé par des nymphes silvestres. Enfin le poignard se brise, on garrotte Rutler, je me trouve face à face avec l’envoyé de France... Je ne perds pas la tête, il s’agissait de vous et d’un malheureux proscrit que vous aimiez passionnément... J’aurais toujours mieux aimé qu’il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je continuais à n’avoir pas le choix... d’ailleurs la conscience d’être utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus ça se compliquait plus je mettais d’amour-propre à vous sauver... Il fallait redoubler d’aplomb, d’audace... ça m’allait... Les monstrueux mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m’absolvaient de tous ceux que j’avais faits dans de mauvaises intentions..... Le bon Dieu s’en mêla, il m’inspira les plus énormes bourdes qu’on puisse imaginer, elles furent avalées comme une manne céleste par l’envoyé de France; je jouai mon rôle de mon mieux; M. de Chemeraut me dit en deux mots le sujet de sa mission: une insurrection appuyée par le roi de France était prête à éclater en Angleterre; si le duc de Monmouth se mettait à la tête du mouvement, le succès était certain.
Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec Angèle.
Le Gascon continua:
—Quand je m’en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand et de son poignard, je n’avais pas soufflé mot... Je m’étais bien gardé de vouloir revenir ici; mais M. de Chemeraut me confiait une chose peut-être avantageuse pour le prince... je n’avais pas le droit de refuser pour lui... Je commençai donc par accepter en son nom toutes sortes de vice-royauté. Mais s’il voulait réellement prendre part à ce mouvement, comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la voile sur-le-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l’envoyé de France sans exposer le duc, qui, ignorant ma dernière rencontre et me croyant toujours prisonnier du Flamand, pensait, sans doute être ici en sûreté? Une idée me vint; je dis à M. de Chemeraut:—«Les choses ont changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi, allons la chercher au Morne-au-Diable!» C’était le seul moyen d’avoir une entrevue avec vous, madame... et d’avertir le prince de ce qu’on lui proposait. S’il acceptait, je me déprincipalisais; s’il refusait, je refusais comme devant, et il était sauvé...
—Comment, monsieur, s’écria Angèle, telle était votre généreuse intention? vous vouliez...
—Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus généreux que je ne le suis, dit amèrement le Gascon. Je priai donc le père Griffon de venir vous avertir, madame, que je désirais vous emmener. M. de Chemeraut m’écoutait; je ne pouvais en dire davantage au religieux, mais cela suffisait. De deux choses l’une... ou vous me comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous les cas, vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car c’était mon idée fixe...
—Ainsi, monsieur, s’écria Angèle en regardant Croustillac avec autant d’étonnement que de reconnaissance, votre intention n’était véritablement pas..... d’abuser de...
Le Gascon l’interrompit brusquement. Non... madame, non; je n’avais alors aucune méchante intention quoique certaines particularités de votre existence me parussent très inexplicables... Je vous croyais sincèrement attachée à un prince malheureux, et à tout prix j’aurais sauvé le duc.
—Ah! monsieur, combien je vous ai mal jugé! Vous êtes le plus généreux des hommes, s’écria Angèle.
L’aventurier poussa un éclat de rire sardonique qui stupéfia la jeune femme; puis il continua d’un air sombre:
—Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que généreux veut dire stupide; que dévoué veut dire niais. Je profiterai de la leçon. Polyphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi charmante que celle qui l’attend.
—Vous... venger, monsieur! dit Angèle, et de quoi?
—De quoi, madame? Vous avez l’audace de me le demander, vous?
—Mais, sans doute; que vous ai-je fait? pourquoi cette haine?
L’aventurier frappa du pied avec tant de violence, que le mulâtre fit un pas vers lui; mais Croustillac concentra sa colère, et dit à Angèle d’une voix brève, avec une amère ironie:
—Écoutez, madame, il me semble que, sans être possédé d’un orgueil infernal, je pouvais espérer un souvenir de votre part, lorsque pour vous je me jetais, de gaieté de cœur, au milieu des positions les plus dangereuses. Il me semble, madame, ajouta le Gascon en ne pouvant contenir son indignation, qui augmentait à mesure qu’il parlait, il me semble, madame, que ce n’était pas au moment même où, au risque de ma vie, je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si passionnément, dit-on, que ce n’était pas alors que vous deviez oublier toute pudeur...
—Monsieur...
—Oui, madame... oublier toute pudeur, toute honte, pour vous jeter dans les bras d’un misérable mulâtre... et pousser l’abjection jusqu’à lui allumer sa pipe... En vérité, j’étais bien brute! ajouta le Gascon avec une recrudescence de fureur... Par dévoûment pour madame, je risquais ma peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque outrageusement de son époux et de moi, fait ici d’abominables orgies avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne mériterait pas d’être né dans mon pays et d’avoir rôti le balai, comme on dit... dans la capitale de l’univers, s’il ne trouvait pas à son tour de quoi rire dans cette aventure... En un mot, madame, reprit-il durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du monde... et vous ne serez jamais au dessous de la vérité... car je vous suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste, j’aime mieux cela... rien n’est plus gênant que les beaux sentiments... J’aurais à recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m’en garderais bien... Je préfère, mordioux! la façon dont je vous aime maintenant à celle de tantôt, ajouta Croustillac en jetant un regard étincelant sur Angèle.
CHAPITRE XXV. RÉVÉLATION.
Le pauvre Gascon, emporté par la colère et par la jalousie, se faisait beaucoup plus méchant qu’il ne l’était réellement; malheureusement la duchesse de Monmouth ne le connaissait pas assez pour deviner l’exagération de ces féroces apparences.
Angèle crut l’aventurier capable de regretter sérieusement de s’être montré généreux; dans ce doute, elle hésita naturellement à calmer la jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de Monmouth, cet aveu pouvait tout perdre si le chevalier n’était pas de bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la réserve.
—Monsieur, dit Angèle, vous vous trompez... il y a dans ma conduite des mystères que je ne puis vous expliquer encore.
Ces mots redoublèrent l’irritation de Croustillac; depuis trois jours il ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements: aussi s’écria-t-il:
—J’ai assez de mystères comme cela! j’en ai trop, de ceux qui vous regardent surtout; je ne veux pas être plus longtemps votre dupe, madame! Je ne sais pas quel sort m’attend, je ne sais comment tout ceci finira, mais, par l’enfer, vous me suivrez!
—Monsieur...
—Oui, madame, j’ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé, j’en aurai du moins les agréments; quant à cet indigne scélérat de mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n’en pense pas moins, je le livrerai à M. de Chemeraut, et il m’en rendra bon compte... Si ce n’était souiller l’épée d’un gentilhomme que de la tremper dans le sang esclave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance!
Angèle échangea un coup d’œil avec Monmouth, dont l’imperturbable sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de calmer le chevalier, sa colère pouvait devenir dangereuse; il fallait le calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.
La jeune femme dit donc à l’aventurier:
—Tout va s’expliquer, monsieur. Mon plus grand, mon seul tort envers vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu’il eût répondu de vous, monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que vous étiez capable d’abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un moyen, bien certain, sans doute, mais qui pouvait réussir. Je ne pouvais fuir, c’était aller à votre rencontre; je donnai donc les ordres nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, espérant que vous me surprendriez à l’improviste, et qu’ainsi témoin de la tendre intimité qui m’attachait au capitaine...
—Comment! c’est exprès que vous m’aviez ménagé cette agréable perspective? s’écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en face... Mais c’est le dernier terme de la dégradation et du dévergondage, madame... Et dans quel but, s’il vous plaît, teniez vous à me prouver l’abominable intimité qui vous lie à ce bandit?
—Afin, monsieur, qu’il vous fût impossible de m’emmener avec vous. M. de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine l’Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de Monmouth, reprendre aux yeux de l’envoyé français, une femme aussi coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...
—Vous l’avouez donc, madame?
—Oui!... eh bien, oui, monsieur!... ne soyez pas généreux à demi... Que vous importe que j’aime... un esclave, comme vous dites...
—Comment, madame, que m’importe... mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi... Que m’importe? Et à quoi sert-il alors que je joue le rôle de votre mari? existe-t-il seulement? est-il ici? ne vous servez-vous pas de l’erreur dont je suis victime pour vous débarrasser de moi? n’est-il pas déjà bien loin, en sûreté, ce mari? Mais c’est à devenir fou, s’écria la Gascon d’un air égaré, à chaque instant je crois que ma tête est sens dessus dessous; je suis ou non depuis deux jours le jouet d’un abominable cauchemar... Qui êtes-vous? où suis-je? que suis-je? suis-je Croustillac? suis-je milord? suis-je le prince? suis-je vice-roi... ou même roi? ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... qu’on s’explique; il faut que cela finisse! s’il y a un duc de Monmouth, où est-il? montrez-le moi... s’écria le malheureux aventurier dans un état d’exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.
Angèle, effrayée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, dit en hésitant:
—Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...
Croustillac ne la laissa pas continuer, et s’écria:
—Encore des mystères!... je vous le répète, j’ai assez de mystères comme ça... Je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu’un autre, mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.
—Monsieur, veuillez donc comprendre...
—Madame, je ne veux pas comprendre, s’écria le chevalier en frappant du pied avec fureur, c’est justement parce que j’ai voulu comprendre que ma tête se dérange...
—Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez.
—Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s’écria Croustillac avec une nouvelle exaspération, à tort ou à raison j’ai mis dans ma tête que vous m’accompagneriez, et vous m’accompagnerez... Je ne sais pas où est votre mari, je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c’est que vous n’êtes cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers, ni pour les mulâtres... Eh bien! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous voyez bien cette pendule, si dans cinq minutes vous ne consentez pas à m’accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut, et il en arrivera ce qu’il pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd, car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.
Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles pour ne rien entendre, et attacha ses yeux sur la pendule.
Monmouth n’avait pas cessé de se promener dans la chambre avec agitation; il était, ainsi qu’Angèle, dans une affreuse perplexité.
—Jacques, peut-être est-ce un honnête homme lui dit tout bas Angèle; mais son exaltation m’épouvante, regarde comme il a l’air égaré.
—Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.
—Mais s’il nous trompe? Mais s’il parle?
—Angèle, entre deux dangers il faut choisir le moindre.
—Oui, s’il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du moins.
—Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de Chemeraut.
—Oh! c’est un abîme... un abîme!
—Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en Angleterre... j’aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais te quitter... mon Dieu...
—Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?
—D’immenses..... possesseur d’un pareil secret d’état!
—Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah! que faire? Jacques, l’heure s’avance.
Après un moment de réflexion, Monmouth dit:
—Il n’y a pas à balancer, disons-lui tout; s’il consent à jouer encore mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j’ai le moyen de le mettre à l’abri du ressentiment de l’envoyé de France.
—Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...
A ce moment, l’aventurier, voyant l’aiguille marquer la cinquième minute, se leva et dit à Angèle:
—Eh bien! madame, à quoi vous décidez-vous? Un oui ou un non, car je suis incapable d’entendre ou de comprendre autre chose; voulez-vous me suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.
Monmouth s’approcha de lui d’un air grave et imposant:
—Je vais, monsieur, vous donner une preuve de haute estime et de...
—Ton estime, scélérat! s’écria Croustillac indigné en interrompant le duc, est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? Ton estime...
—Mais, monsieur...
—Pas un mot de plus, s’écria Croustillac indigné en se retournant vers Angèle, madame, voulez-vous me suivre? Est-ce oui, est-ce non?
—Mais, écoutez...
—Est-ce oui, est-ce non? s’écria-t-il en se dirigeant vers la porte, répondez, ou j’appelle M. de Chemeraut.
—Mais, par saint Georges! s’écria Monmouth.
Le chevalier allait ouvrir la porte, lorsque la jeune femme lui saisit les deux mains d’un air si suppliant, qu’il s’arrêta malgré lui.
—Eh bien oui... oui, je vous suivrai, dit-elle avec épouvante.
—Enfin! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras, et partons; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.
—Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme en toute hâte. Le Caraïbe n’était autre chose que le flibustier... ou plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...
—Ah çà! vous recommencez; vous voulez donc que ma raison y reste? s’écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la porte pour appeler M. de Chemeraut.
Le prince se précipita sur Croustillac, lui saisit les deux poignets dans une de ses mains, et lui mit l’autre sur la bouche au moment où le chevalier criait:—A moi, M. de Chemeraut! puis il lui dit à voix basse:
—C’est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.
Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces paroles; mais, au point d’exaspération où était Croustillac, il ne vit dans la révélation du prince qu’une nouvelle ruse ou une nouvelle injure, et il redoubla d’efforts pour se dégager.
Quoique beaucoup moins vigoureux que le duc, le chevalier ne manquait pas d’énergie; il commençait à se débattre d’une manière inquiétante, lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son mouchoir une goutte de liqueur, et frottant la main du prince, enleva la couleur de bitume qui s’y trouvait, et la peau redevint blanche.
—Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n’en font qu’un? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac, et en lui montrant sa main blanchie.
Ces mots furent un trait de lumière pour l’aventurier: il comprit tout.
Malheureusement, au moment où le prince ôta sa main de la bouche du Gascon, celui-ci n’avait pu retenir, ce cri: A moi, monsieur de Chemeraut!
Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l’attention de l’envoyé de France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre l’épée à la main.
Il est impossible de peindre la stupéfaction, l’effroi de ces trois personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.
Le duc mit la main sur son poignard;
Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses mains;
Croustillac regarda autour de lui d’un air désolé, regrettant, mais trop tard, sa maladresse.
Néanmoins, la présence d’esprit de l’aventurier lui revint peu à peu; de même qu’il suffit d’un vif rayon de soleil pour dissiper un épais brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois déguisements du prince, tout s’éclaircit à ses yeux; son esprit, jusqu’alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants sur la Barbe-Bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l’avoir accusée, et la volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.
Avec une merveilleuse spontanéité d’invention (nous nous intéressons trop maintenant au Gascon pour dire: avec une merveilleuse faculté de mensonge), Croustillac basa son plan de campagne contre M. de Chemeraut, qui, toujours l’épée à la main, se tenait sur le seuil de la porte, et répétait pour la seconde fois:
—Qu’y a-t-il, monseigneur?... qu’y a-t-il donc? Je croyais avoir entendu le bruit d’une lutte, et votre voix qui criait à l’aide...
—Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur... dit Croustillac d’un air sombre.
Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient les projets du Gascon; connaissant le secret de Monmouth, il était alors complétement maître de leur sort.
Pourtant, si Angèle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remarqué une sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui à travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.
M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l’avait appelé.
—Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d’une voix lugubre, en ayant l’air du sortir d’une profonde rêverie, je vous ai appelé pour me venir en aide...
—Monseigneur... serait-ce ce misérable? dit l’envoyé en montrant Monmouth, qui, debout, les bras croisés, se tenait près du fauteuil où était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie; car, nous l’avons dit, il ignorait encore les projets de l’aventurier.
—Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Chemeraut, et je le mets entre les mains de mon escorte.
Le Gascon secoua la tête, et répondit:
—Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n’est pas contre un pareil bandit que je vous ai appelé à mon aide, monsieur, c’est contre moi-même.
—Que voulez-vous dire, monseigneur?
—Je veux dire que j’ai peur de me laisser fléchir par les larmes de cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu’audacieusement coupable.
—Monseigneur, il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour être juste.
—Vous avez raison, monsieur... c’est pour cela que je redoute tant ma faiblesse. Je vous ai appelé afin que votre vue rallume mon indignation, renflamme ma colère; car vous avez été témoin de mon déshonneur, monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je serais un lâche... que je mériterais mon sort... N’est-ce pas, monsieur?
—Monseigneur...
—Je vous comprends... vous avez raison... oui, par saint Georges! Croustillac se souvenait d’avoir entendu le prince faire ce serment, par saint Georges... je saurai me venger...
Angèle et le duc respirèrent; ils comprirent que le chevalier voulait les sauver.
—Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j’avais l’honneur de vous dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous sépare maintenant... d’une épouse coupable, ajouta l’envoyé avec effort, pendant qu’Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son mouchoir.
Croustillac releva la tête, et s’écria d’une voix déchirante:
—Trompé par un mulâtre... encore!... monsieur, par un misérable mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!
—Monseigneur!
—Enfin, monsieur, ajouta Croustillac, en s’adressant à l’envoyé d’un air d’indignation douloureuse, vous saviez pourquoi je revenais... quels étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tête de madame; eh bien, n’est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu’à ce moment-là justement... une épouse... criminelle...
—Monseigneur, s’écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon, maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.
—Je le sais, je le sais... mais enfin... quelle horrible surprise! Je rentre, le cœur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes paisibles lares... Eh bien! qu’est-ce que j’entends!
—Monseigneur!...
—Vous l’avez entendu comme moi... Ce n’est pas tout... qu’est-ce que je vois?...
—Monseigneur, monseigneur, calmez-vous...
—Vous l’avez vu comme moi... un bandit mulâtre!!! Mais cela ne se passera pas ainsi... non... non... par saint Georges! Oui, j’ai bien fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les projets les plus cruels s’offrent en foule à mon imagination... Oui... oui... c’est cela, dit Croustillac d’un air méditatif, j’y suis enfin!... j’ai trouvé une vengeance digne de l’offense.
—Monseigneur... le mépris...
—Le mépris? cela vous est bien facile à dire, monsieur... le mépris!... Non, monsieur, il me faut autre chose... j’ai trouvé mieux... et vous m’aiderez.
—Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres que j’ai reçus et au succès de ma mission.
—Je renonce à emmener cette indigne femme! De ce jour, de ce moment, tout est à jamais fini entre elle et moi!
—Vive Dieu! monseigneur, s’écria M. de Chemeraut, ravi de cette détermination, vous ne pouviez plus sagement agir.
—Demain, au point du jour, dit le Gascon d’une voix brève, elle et son odieux complice s’embarqueront à bord d’un de mes bâtiments.
CHAPITRE XXVI. LE DÉVOUEMENT.
—Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable s’embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice... tous les deux... comme s’ils étaient véritablement mari et femme... les misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d’une si épouvantable férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que moi.
Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s’écria:
—Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien! vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix terrible vous serez réunis.
—Monseigneur, que prétendez-vous faire?
—Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et puisque ce tendre couple s’aime... s’aime à la mort, il aura du temps de reste pour se le prouver... jusqu’à la mort...
—Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim sa femme et le mulâtre.
—Terrible! vous l’avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c’est de me prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d’un de mes navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner des ordres... des ordres auxquels il n’oserait peut-être pas obéir si je ne les lui donnais personnellement.
M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:
—Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être cruelle.
—Qu’est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous votre concours lorsqu’il s’agit seulement de conduire cet homme et sa complice à bord d’un bâtiment qui m’appartient?
—Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu’il serait peut-être plus généreux de...
Angèle, voyant qu’elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s’adressant à M. de Chemeraut, la jeune femme ajouta:
—Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi auprès de mon cher lord... qu’il me condamne aux peines les plus cruelles, j’ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher lord...
—Je vous défends de m’appeler votre cher lord... madame, dit amèrement Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.
—Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment dont vous parlez.
—Et pourquoi cela, madame?
—Mon Dieu, parce que c’est le brigantin le Caméléon, commandé par le capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le flibustier l’Ouragan dans ce commandement.
—Et c’est justement pour cela que j’ai choisi le Caméléon, madame; c’est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille l’intention d’Angèle.
—Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l’anse aux Caïmans.
—Oui, madame, je le sais.
—Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m’embarquer là, lorsque, pour rien au monde, je n’aurais seulement osé approcher de ce rivage... Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se rattachent à cet endroit?
—Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne savais pas, qu’il y a justement un bâtiment à elle appelé Caméléon, dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près d’ici... J’y suis... Il s’agit probablement de ce navire qu’elle avait fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc lorsqu’elle m’avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en conséquence.
Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:
—Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.
—Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...
—Oui, oui! s’écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui... point de pitié pour l’infâme qui m’a indignement outragé... Tant mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que vous n’avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.
Il frappa sur un gong.
—Qu’allez-vous faire, monseigneur?
—Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l’ordre d’envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du Caméléon pour mettre à la voile au point du jour.
—Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C’est de la barbarie...
—Obéissez, madame, obéissez!
Mirette parut.
Angèle donna l’ordre d’un air abattu.
—Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...
—Oh! oui... par saint Georges! s’écria Croustillac, passé... Oh! bien passé...
—Accordez-moi, monseigneur, la faveur d’un moment d’entretien.
—Non, non, jamais.
—Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!
—Arrière, femme infidèle!
—Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.
—Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.
—Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été témoin... Eh bien! j’y consens, madame, mais à une condition...
—Ordonnez, monseigneur.
—C’est que votre complice restera là pendant notre conversation.
—Peste! ceci n’est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac, j’espère bien que la duchesse va me comprendre et d’abord refuser.
—Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je vous supplie de m’accorder ne doit être entendu que de vous.
—A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il reprit tout haut:
—Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l’amant de votre choix?...
—Mais si j’ai à implorer votre pardon, monseigneur?...
—Eh bien! madame, vous l’implorerez devant votre complice... plus vous vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, infâme, indigne; plus vous constaterez l’abjection de votre choix. Ce sera la punition de ce scélérat et la vôtre.
—Mais, monseigneur...
—C’est mon dernier mot, répondit Croustillac.
—Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de Chemeraut.
—Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne, attéré! il n’ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au dehors de cette galerie, et qu’à mon premier signal ils entrent.
Puis, ayant l’air de le raviser, et croyant faire un coup de maître, Croustillac dit:—Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle encore.
—Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte et d’humiliation, s’écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous, monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de Chemeraut.
Celui-ci eut la délicatesse de s’excuser auprès du Gascon; il sortit et laissa ensemble Monmouth, sa femme et l’aventurier.
A peine l’envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s’être assuré qu’il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à Croustillac, et lui dit avec effusion:
—Monsieur, vous êtes un homme d’esprit, de courage et de résolution; merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.
—Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si inquiets... et puis vous aviez l’air si furieux, si égaré!
—Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l’aventurier; vous aviez raison d’être inquiète, car mon retour n’annonçait rien de bien rassurant; j’avais raison d’être furieux, car je prenais monseigneur pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans reproches... vous avouerez qu’il s’est passé ici assez de choses étranges depuis deux jours, pour qu’à la fin j’aie bien pu m’ahurir un peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j’ai vu que je n’étais qu’un sot... et que je risquais de tout perdre.
—Brave et excellent homme! dit Monmouth.
—Brave, c’est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma foi, je n’en sais rien... si cela est... ce n’est pas ma faute... c’est l’ouvrage de madame votre femme... qui m’a donné l’envie d’être meilleur que je ne l’étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est prêt pour soulever une province d’Angleterre en votre faveur; Louis XIV appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la vice-royauté d’Écosse et d’Irlande, et toutes sortes d’autres faveurs.
—Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres civiles m’ont coûté trop cher, s’écria Monmouth. Puis regardant Angèle, il ajouta:—Et je n’ai plus d’ambition.
—Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le cœur vous en dit, vous ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder l’incognito jusqu’ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends votre duché, et je vous demande la grâce d’aller me battre à vos côtés en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la duchesse...
—Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.
—Il faut qu’il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si rares... qu’il est permis de douter qu’on les rencontre...
—Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m’embarrasser... Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... Après ça, n’allez pas croire que je vous presse de dire... oui... monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il m’amuse... j’y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un effet désagréable de ne plus m’entendre dire monseigneur, sans compter que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j’insiste, monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c’est qu’il paraît qu’on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous devez savoir ça mieux que moi....
—Ah! je connais trop ces vains prétextes que l’on offre à l’ambition.
—Mais, monseigneur, ça a l’air cette fois-ci d’être parfaitement préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie d’armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez compter sur une douzaine de vos partisans...
—De mes partisans? et où cela? s’écria Monmouth.
—A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m’attendent, c’est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses bras, monseigneur, car je nous confonds toujours.
Angèle, voyant l’air accablé de son mari, lui dit:
—Mon Dieu, mon ami, qu’avez-vous?
—Il n’y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la vérité à M. de Chemeraut...
—Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?
—Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.
—Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma reconnaissance n’en sera pas moins éternelle pour le service que vous avez voulu me rendre...
—Comment, monseigneur, ce n’est pas pour être vice-roi que vous me dépossédez de ma principauté?
—Mes partisans sont à bord de la frégate; si j’acceptais votre offre généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...
—Mais, monseigneur...
—Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire découvrir d’un moment à l’autre... j’aurais peut-être accepté votre généreux dévouement; l’erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré quelques jours... et je pouvais vous mettre à l’abri de ses ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un danger certain... Je n’y consentirai jamais.
—Monseigneur, vous oubliez donc qu’il s’agit pour vous d’une prison perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce soulèvement?
—C’est parce qu’il s’agit pour moi d’échapper à un danger que je ne veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j’appris que vous étiez parti prisonnier du colonel Rutler, j’allais courir à votre poursuite afin de vous enlever de ses mains.
—Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle! mais c’est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l’on m’empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le sacrifice de cet homme généreux.
—Angèle, dit le prince d’un ton de reproche, Angèle... Et cet homme généreux... l’abandonnerons-nous lâchement lorsqu’il se sera dévoué pour nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité éternelle?...
—Lui...
—Mais sans doute... N’est-il pas maintenant possesseur d’un secret d’État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je vous dis qu’il n’échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la méprise sera découverte.
—Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s’il vous plaît, s’écria Croustillac, et ne m’ôtez pas le pain de la bouche, comme on dit... Prisonnier d’État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m’ennuie, il faut une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me convient... Prisonnier d’État! diable! ne l’est pas qui veut, monseigneur; par pitié, je vous le répète, n’ôtez pas cette dernière ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.
—Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses défaites...
—Monsieur, je vous jure...
—Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m’aurez entendu, vous ne vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin un secret que jusqu’à présent j’ai dû vous cacher; il faut une circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer à vous faire cette douloureuse révélation.
CHAPITRE XXVII. LE MARTYR.
—Mon Dieu, Jacques, que voulez-vous dire? vous m’effrayez, dit Angèle en voyant l’agitation de Monmouth.
—Vous savez, dit le prince à Croustillac, par suite de quels événements politiques j’ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1685?
—Vous m’excuserez, monseigneur, si je n’en sais pas un mot; je suis ignorant comme une carpe à l’endroit de l’histoire contemporaine, ce qui, soit dit en passant, et sans me vanter, rendait mon rôle outrageusement difficile... car j’avais toujours peur de dire quelque ânerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant, je n’en ai cure, mais votre fortune dont je m’étais imprudemment chargé.
—Eh bien donc, dit Monmouth, après la mort de mon père, lorsque le duc d’York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, j’entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à justifier ma conduite... aujourd’hui les années, les réflexions m’ont éclairé; je le reconnais, j’étais aussi coupable qu’insensé; le jeune comte d’Argyle était l’âme de ce complot; tout se tramait pour ainsi dire sous les yeux du prince d’Orange, alors stathouder, à cette heure roi d’Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II; il n’eut pas de peine à m’associer à ses desseins; bientôt, grâce à mon nom, à mon influence, je fus le chef de la conjuration...
J’avais des intelligences en Angleterre... on n’attendait plus, disait-on, que ma présence pour renverser du trône un roi papiste et pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel avec trois bâtiments chargés de soldats que j’avais embauchés; Argyle, m’ayant devancé en Écosse, avait payé de sa tête l’audace de sa tentative. J’abordai en Angleterre à la tête de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors combien j’avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se joignirent à la poignée de braves qui s’étaient associés à mon sort, et parmi lesquels on comptait Mortimer, Rothsay, Dudley. Le fils de Monck, le jeune duc d’Albemarle, s’avança contre moi à la tête de l’armée royale; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif: j’attaquai l’ennemi à Sedgemore, près de Bridge-Water, je fus battu... malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma cavalerie, commandée par le brave lord Georges Sidney...
En prononçant ce mot, la voix du prince s’altéra, une douloureuse émotion se peignit sur ses traits.
—Georges Sidney! mon second père... mon bienfaiteur! s’écria Angèle, c’est en combattant pour toi qu’il est mort! C’est donc à cette bataille qu’il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais?...
Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit:
—Tout à l’heure tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut complète. Blessé, j’errai au hasard, ma tête était mise à prix. Je fus arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de Londres; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, je fus condamné à mort.
—Ah! s’écria Angèle en poussant un cri d’effroi et en se précipitant dans les bras de Jacques, tu m’as trompée? Mon Dieu, je te croyais seulement exilé!
—Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t’avais caché cette condamnation, autant pour ne pas t’inquiéter que pour... Puis, après un moment d’hésitation, Monmouth ajouta:—Tu vas tout savoir... Il me faut du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.
—Pourquoi? qu’as-tu donc à craindre? dit Angèle.
—Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m’auras entendu, peut-être, tu me regarderas avec horreur.
—Toi, toi! Jacques, crois-tu cela? mon Dieu! le pourrais-je jamais?
—Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu’il arrive, je dois parler... au moment peut-être de nous séparer pour toujours.
—Jamais... oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.
—Mordioux! je jetterai plutôt M. de Chemeraut du haut en bas du Morne-au-Diable, sous le plus mince prétexte, s’écria Croustillac. Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l’escorte. Mais j’y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous d’esclaves capables de s’armer, monseigneur?
—Vous oubliez, chevalier, que l’escorte de M. de Chemeraut est considérable; les nègres pêcheurs sont partis, il n’y a pas ici plus de quatre ou cinq hommes... Toute violence est impossible... La Providence veut sans doute que j’expie un grand crime... Je me résignerai.
—Un crime! toi, Jacques! coupable d’un grand crime. Jamais je ne le croirai! s’écria Angèle.
—Si mon crime fut involontaire, il n’en fut pas moins horrible... Angèle, à cette heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance, pauvre orpheline! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il t’avait conduite, Sidney, que j’avais vu en Hollande, s’était attaché à mon sort; une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées, nous avait rapprochés; mais il était si fier, que je fus obligé d’aller au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré la main... Jamais âme humaine n’approcha de la beauté de l’âme de Sidney! Jamais il n’existera de caractère plus noble, de cœur plus ardent, plus généreux! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut servir la sainte cause de l’humanité, il ne servit que la funeste ambition d’un homme! Pendant que la conspiration s’organisait, il fut mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire, mon enfant, l’attachement profond, aveugle, de Sidney pour moi, serait impossible; une seule affection luttait dans son cœur avec celle qu’il m’avait vouée, c’était sa tendresse pour toi, toi sa parente éloignée qu’il avait recueillie; oh! combien il te chérissait! A travers les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A son retour... c’était toujours les larmes aux yeux qu’il me parlait de toi... Oui, cet homme d’une folle intrépidité, d’une énergie indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, les qualités de ton cœur, ta jeunesse studieuse et triste, pauvre petite abandonnée, car tu n’avais au monde que Sidney... A la fatale journée de Bridge-Water, il commandait ma cavalerie; après des prodiges de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille; quant à moi... emporté par un flot de fuyards, grièvement blessé, il me fut impossible de le retrouver.
—N’est-ce donc pas à cette journée qu’il mourut? dit Angèle en essuyant ses yeux.
—Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cœur se brise à ces souvenirs...
—Et le nôtre donc, monseigneur! dit Croustillac. Brave Sidney!... Un je ne sais quoi me dit qu’il n’était pas mort à cette journée de Bridge-Water... et que nous le retrouverons encore...
Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit:
—Allons, courage! Je vous le disais donc, Sidney fut laissé pour mort sur le champ de bataille; je fus arrêté, condamné, et mon exécution fut fixée au 15 juillet 1685. On m’avait signifié ma sentence, je devais être exécuté le lendemain, j’étais seul dans ma prison. Au milieu des funèbres méditations où j’étais plongé durant les heures terribles qui précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure, Angèle, je te le jure devant Dieu qui m’entend, si quelques pensées douces et consolantes vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais mort, et je me disais:—Dans quelques heures je serai pour jamais réuni à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s’ouvrit, Sidney parut...
—Mordioux!... tant mieux... J’étais bien sûr qu’il n’était pas mort, s’écria Croustillac.
—Non... il n’était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au ciel qu’il fût mort en soldat sur le champ de bataille!
Angèle et l’aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.
Celui-ci continua:
—A la vue de Sidney, je crus être le jouet d’une vision produite par l’agitation de mes esprits; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras.—Sauvé!... vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de joie.—Sauvé? lui dis-je en le regardant avec stupeur.—Sauvé! oui... Écoutez-moi... reprit-il; et voici ce qu’il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait ouvertement m’accorder ma grâce, la politique s’y opposait; mais il ne voulait pas faire périr le fils de son frère sur l’échafaud. Instruit par un de ses courtisans, qui était néanmoins de mes amis, de la ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t’a si vivement frappée la première fois que je t’ai vue, chère enfant, dit Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les moyens de s’introduire dans ma prison; cet ami dévoué devait prendre mes vêtements, je devais prendre les siens et sortir de la Tour à l’aide de ce stratagème. Le lendemain, apprenant mon évasion, le dévouement de Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté et ordonnerait de me rechercher activement; mais ces ordres ne seraient qu’une apparence; on favoriserait en secret mon départ pour la France. Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais rentrer en Angleterre.
—Eh bien! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu acceptas l’offre de Sidney, et il resta prisonnier à ta place?...
—Hélas! oui, j’acceptai, car tout ce que me disait Sidney ne me paraissait que trop vraisemblable; sa présence à cette heure dans la Tour, malgré la sévère surveillance dont j’étais environné, devait me faire croire qu’une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à mon évasion.
—N’en était-il donc pas ainsi? s’écria Angèle.
—Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.
—En effet, dit Monmouth en souriant avec amertume, rien n’était plus naturellement arrangé; il ne fut que trop facile à Sidney de me persuader... de détruire mes objections.
—Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle, qu’y avait-il donc d’étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pu faire couler ton sang sur l’échafaud, en facilitant secrètement ta fuite?
—Et puis, Sidney aurait-il pu s’introduire si facilement auprès de vous, monseigneur, sans le secours d’une suprême influence? ajouta l’aventurier.
—Oh! n’est-ce pas, s’écria le duc avec une triste satisfaction, n’est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... probable, possible? n’est-ce pas que je pouvais le croire?
—Mais sans doute! dit Angèle.
—N’est-ce pas, continua le prince, n’est-ce pas qu’on pouvait ajouter foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort, sans être entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d’abord à ce que me disait Sidney! avant d’accepter la vie et la liberté qu’il venait m’offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de mon ami si Jacques ne tenait pas sa promesse; je me dis que la plus grande punition que pût mériter un homme capable d’en avoir fait évader un autre était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d’assez de ressources pour ne pas quitter l’Angleterre avant d’avoir à mon tour délivré Sidney... Que vous dire de plus?... L’instinct de la vie... la peur de la mort sans doute, obscurcirent non jugement... troublèrent ma raison... j’acceptai, car je crus à tout ce que me disait Sidney. Hélas!... combien j’étais insensé!
—Insensé, mordioux! c’est en n’acceptant pas que vous auriez été un insensé, s’écria Croustillac.
—Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à ta place? dit Angèle.
—Non, non, je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur, sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse. Mais que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me poussaient... j’acceptai... je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m’attendait à la porte; grâce à ma ressemblance avec Sidney... il ne s’aperçut de rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu’à une sortie de la Tour; j’étais libre... J’oubliais de vous dire que Sidney m’avait indiqué une maison de la Cité où je pourrais en toute sûreté l’attendre... car il devait, disait-il, revenir le lendemain me rejoindre pour concerter notre départ; enfin, dans cette maison de la Cité je retrouverais mes pierreries que j’avais confiées à Sidney à mon départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son manteau, manteau que vous portiez tout à l’heure, et qui est resté sacré pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai; une vieille femme vint m’ouvrir me conduisit dans une chambre écartée, et me remit un coffret de fer dont Sidney m’avait donné la clef, j’y trouvai mes pierreries. Brisé de fatigue, car les insomnies qui précèdent le jour du supplice sont bien affreuses, je m’endormis... Pour la première fois depuis ma condamnation à mort, je cherchai le sommeil sans me dire que l’échafaud m’attendait au réveil... Lorsque je me levai le lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers mes rideaux; je les ouvris, le ciel était pur, il faisait une radieuse journée d’été... Oh! j’eus alors des élans de bonheur et de joie impossibles à rendre... J’avais vu ma tombe ouverte et j’existais! j’aspirais la vie par tous les pores. Éperdu de reconnaissance, je me jetai à genoux, et j’enveloppai dans la même bénédiction Dieu, le roi, Sidney! je m’attendais à voir cet ami si cher... d’un moment à l’autre; je ne doutais pas, oh! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du roi... Tout à coup j’entendis au loin la voix de ces crieurs qui annoncent les événements importants; il me sembla qu’ils prononçaient mon nom... je crus que c’était une illusion... C’était bien mon nom. Oh! alors un effroyable pressentiment me traversa l’esprit, mes cheveux se dressèrent sur ma tête... j’étais resté à genoux, j’écoutais avec d’horribles battements de cœur; les voix approchèrent... j’entendis encore mon nom mêlé à d’autres paroles; un éclair de joie aussi folle que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... Insensé... je crus que l’on criait les détails de l’évasion du duc de Monmouth. Dans mon impatience, je descends dans la rue, j’achète cette relation; je remonte le cœur palpitant, serrant ce papier entre mes mains.