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Le morne au diable

QUATRIÈME PARTIE.

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CHAPITRE XXX. REGRETS.

Tant que Croustillac s’était trouvé en face de son sacrifice, tant qu’il avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d’Angèle et de Monmouth, il n’avait pas envisagé les suites cruelles de son dévouement; mais lorsqu’il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; non qu’il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... Sous le regard d’Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, mais il ne devait plus jamais la revoir...

Telle était la seule cause de son morne abattement.

Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l’air sombre, l’aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de Chemeraut lui dit:

—Monseigneur, il serait temps de partir.

Croustillac ne l’entendit pas...

M. de Chemeraut, voyant l’inutilité de ses paroles, lui toucha légèrement le bras, en répétant plus haut:

—Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant d’arriver au Fort-Royal.

—Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s’écria le Gascon en se retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.

La figure de ce dernier exprima tant d’étonnement en entendant l’homme qu’il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre exclamation, que le Gascon comprit l’imprudence qu’il avait commise, il retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d’un air impassible; puis, comme s’il fût sorti d’une distraction profonde, il lui dit d’un ton bref:

—Maintenant, monsieur, partons.

Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours suivi de l’escorte et accompagné de M. de Chemeraut.

Croustillac n’était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer complétement du présent.

M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l’aventurier, envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l’état de son cœur et faisait le raisonnement suivant:

—La Barbe-Bleue (je l’appellerai toujours ainsi; c’est ainsi que je l’ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j’ai pensé à elle sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la reverrai jamais, au grand jamais. C’est évident... Il me sera impossible d’échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C’est absurde, c’est stupide, c’est inimaginable, mais cela est... la preuve de cela... c’est que cette petite femme m’a bouleversé complétement. Avant de la connaître, j’étais insoucieux, babillard et gai comme l’oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l’endroit de la délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et d’une délicatesse si outrée que j’avais une peur horrible que la Barbe-Bleue m’offrît en partant quelque rénumération autre que le médaillon dont elle a eu la générosité d’ôter les pierreries. Hélas! désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel changement!!! moi qui, autrefois, tenais d’autant plus à la braverie des ajustements que j’étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d’or, j’aspire au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas roses; fier de me dire:—Je suis sorti de ce Potose... du Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque j’y suis entré. N’est-il donc pas, mordioux, bien clair qu’avant de connaître la Barbe-Bleue je n’aurais jamais eu de ma vie ces pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour faire ce qu’il appelait son examen de conscience.

—Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?

—Eh!... eh!...

—Que t’en dirait d’être pendu?

—Hem! hem!

—Voyons, franchement!

—Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m’agréer, si la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c’est une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!

—Polyphème, vous avez peur... d’être pendu?

—Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l’écart... pendu comme un chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu’une jolie bouche vous sourie...

—Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez toutes sortes d’échappatoires... Vous avez peur d’être pendu, vous dis-je.

—Soit, allons... oui, j’ai bien peur de la potence, j’en conviens, n’en parlons plus... écartons ces probabilités-là... n’admettons pas dans notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire probable... Parlons donc de la prison.

—Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?

—Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que j’aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j’y penserais autant, j’y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, décidément, c’est là que je veux finir mes jours, rêvant à la Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j’errerai longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.

—Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison aussi bien qu’à la corde, malgré votre phébus philosophique.

—Eh bien! oui, mordioux! j’y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si ce n’est à moi-même? qui me comprendra, si ce n’est moi-même?

—Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?

—Jusqu’à présent cette route n’est guère propre à une évasion, je le sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi l’escorte... mon cheval n’est pas mauvais; s’il était meilleur que celui du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec lui.

—Et puis, Polyphème?

—Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.

—Et puis?

—Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, je gravirais les rochers; j’ai de longues jambes et des jarrets d’acier...

—Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres marrons; vous qui n’avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d’échapper à la battue qu’on fera pour vous rattraper.

—Oui... mais au moins j’ai quelque chance d’échapper, tandis que suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le Mortimer me saute au cou, non pour m’embrasser, mais pour m’étrangler en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en tentant de m’échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours où elle est, s’il le sait...

—Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu’on vous ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de peu, quoique de race antique... Polyphème.

—Eh! mordioux! que m’importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai pas heureux, c’est vrai... mais je serai content... Est-ce qu’on ne jouit pas d’un beau site, d’un admirable tableau, d’un magnifique poëme, d’une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l’espèce de mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.

—Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, n’éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l’avoue, assez habilement sauvés?

—Il n’y a rien à craindre de ce côté: le Caméléon marche comme un albatros; il est déjà le diable sait où; l’on mettrait à ses trousses tous les gardes-côtes de l’île qu’on ne saurait où le chercher. Ainsi donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je partais.

—Voyons... essayez... Partez, Polyphème!

A peine l’aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu’appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité.

M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne comprenant rien à cette bizarrerie du prince, il se mit à sa poursuite.

M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l’avance que le chevalier avait déjà prise.

M. de Chemeraut courut sur les traces de l’aventurier en criant:

—Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?

Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la course de sa monture.

Bientôt l’aventurier fut obligé de s’arrêter court, la grève formait un coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d’énormes blocs de rochers qui ne laissaient qu’un passage étroit et dangereux.

M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.

—Morbleu! monseigneur, s’écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?

Le Gascon répondit froidement et hardiment:

—J’ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre Mortimer surtout, qui m’attend avec une si vive impatience... Et puis... malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l’endroit de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.

—Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s’oppose à ce que vous leur échappiez davantage.

M. de Chemeraut appela le guide.

—A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.

—Tout au plus à une lieue, monsieur.

M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:

—Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, monseigneur.

—Je l’espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d’y aller. Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal commencer que de l’inaugurer par un meurtre.

—Que voulez-vous dire, monseigneur?

—Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d’un fâcheux présage... Son attentat m’a été tout personnel. Je vous demande donc formellement sa grâce.

—Monseigneur, son crime a été flagrant, et...

—Mais, monsieur, ce crime n’a pas été commis; j’insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.

—Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son audacieuse tentative.

—En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l’espère du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D’ailleurs le colonel pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait vraiment dommage.

—Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.

—Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l’ai dit... J’ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d’aujourd’hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la nôtre sous l’influence d’une heure que je me crois fatale... D’ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux émotions de toutes sortes qui m’assiégent depuis hier.

—Quels sont donc vos desseins, monseigneur?

—Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de faire ce que je désire... c’est-à-dire de ne mettre à la voile que demain matin au soleil levant.

—Monseigneur...

—Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d’un grand intérêt... et puis enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd’hui le pied en mer... je vous apporterais le sort le plus funeste, j’attirerais sur votre frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j’ai besoin d’être seul, ajouta le chevalier d’un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.

—La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.

—Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu’il s’isole dans ses regrets... Une femme que j’aimais tant, ajouta-t-il avec un profond soupir.

—Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre à l’unisson de Croustillac, c’est terrible... mais le temps cicatrise de pires blessures!

—Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: j’aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes cruelles agitations, demain je me consolerai, j’oublierai tout... en embrassant mes partisans.

—Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!

La position du chevalier commandait trop d’égards à M. de Chemeraut pour qu’il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.

Le Gascon, en reculant l’heure où sa fourberie serait découverte, espérait trouver l’occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue lui avait dit:

«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de gagner du temps.»

Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses amis, sachant toutes les difficultés qu’ils auraient à vaincre et à braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette chance de salut, si incertaine qu’elle fût.

Ainsi que l’avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout d’une heure de marche.

Le palais du gouverneur était situé à l’extrémité de la ville, du côté des savanes; il fut facile d’y parvenir, sans rencontrer personne.

M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le gouverneur de l’arrivée de ses deux hôtes.

Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d’un secret d’État où se trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n’osait envisager Croustillac qu’avec une profonde déférence.

Le baron, profitant d’un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:

—Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez emmenée?...

—Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans votre hôtesse...

—Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta le baron d’un air dégagé, quoiqu’il fût piqué de la réponse de M. de Chemeraut.

—Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir quelques rafraîchissements...

—J’y avais songé, monsieur, dit le baron; j’ai fait mettre trois couverts.

—Je ne sais, monsieur le baron, si monsieur, et il montra le chevalier, daignera nous admettre à sa table.

Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente curiosité.

—Mais, monsieur, il s’agit donc d’un grand personnage?

—Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de vous rappeler encore que j’ai mission de vous faire des questions et non de...

—Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l’hôte que j’ai l’honneur de recevoir s’il veut me faire la grâce d’accepter ce déjeûner?

M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.

M. de Chemeraut dit quelques mots à l’oreille du baron, qui aussitôt offrit son plus bel appartement à l’aventurier.

Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que les vieux habits du Gascon.

M. de Chemeraut se trouvait dans l’appartement du Gascon, lorsqu’on lui remit ce panier.

—Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu’il renferme pour plus de trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.

—Quelle imprudence, monseigneur!... s’écria M. de Chemeraut. Ces gardes sont sûrs... mais...

—Ils ignoraient le trésor qu’ils portaient... il n’y avait donc rien à craindre...

—Monseigneur, je dois vous annoncer que l’intention du roi n’est pas que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses nécessaires, une fois le débarquement opéré.

—Il n’importe, dit Croustillac. L’argent est le nerf de la guerre. Je n’avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et d’influence!

Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.

CHAPITRE XXXI. LE DÉPART.

Croustillac se mit à la table qu’on lui avait servie, mangea peu et se coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait peut-être quelque heureuse idée d’évasion; il avait reconnu avec chagrin l’impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu’il occupait; les deux factionnaires de l’hôtel du gouverneur se promenaient toujours au pied du bâtiment.

Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements bizarres dont il venait d’être le témoin. Quoiqu’il ne doutât pas que le Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu’assez habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l’aventurier, que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer l’identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.

Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le Morne-au-Diable.

M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune femme et l’aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans doute duré jusqu’alors.

Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de France au Morne-au-Diable, loin de l’ébranler, avaient encore affermi sa conviction à l’endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut vint l’interroger en lui annonçant qu’il ne serait pas fusillé, le colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus d’autorité encore au mensonge de l’aventurier.

Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut, complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, pensait aux avantages qu’elle devait lui rapporter, en se promenant sur la terrasse de l’hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé d’avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont il se berçait.

—Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître Daniel, et commandant le trois-mâts la Licorne, arrive de Saint-Pierre avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires très pressées.

—Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?

—Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu’en bas. Puis, s’avançant vers l’escalier par lequel il était monté, le baron dit à un de ses gardes:

—Fais monter maître Daniel.

Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l’ordre de mouiller à l’extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le désir de passer la nuit à terre.

Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne connaissance, parut sur la terrasse de l’hôtel du gouverneur.

La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, trahissait un assez grand embarras.

Le digne capitaine de la Licorne, si souverainement roi à son bord, semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles, étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au flexible et large chapeau de paille qu’il tortillait entre ses deux mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s’approcha de M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant semblait l’intimider beaucoup.

—Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le gouverneur à M. de Chemeraut d’un ton pitoyable.

En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes du front chauve et hâlé de maître Daniel.

—Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.

—Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d’un ton plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.

Enfin, celui-ci finit par dire d’une voix étranglée par l’émotion, et en s’adressant à M. de Chemeraut:

—Monseigneur...

—Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je vous écoute.

—Eh bien! donc, mon bon monsieur, j’arrive à l’instant de Saint-Pierre avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, tafia.

—Je n’ai pas besoin de savoir l’inventaire de votre chargement; que voulez-vous?

—Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et essuie-toi le front, tu as l’air de sortir de l’eau, dit le baron.

—Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j’aie douze petits canons de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d’une telle valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et des pirates...

—Eh bien!

—Mais va donc, maître Daniel. Je ne t’ai jamais vu ainsi.

—Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.

—Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle demande, maître Daniel, dit le baron; on t’en donnera des frégates de Sa Majesté pour servir d’escorte à ta cargaison!

M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et répondit:

—C’est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!

—Oh! monsieur, si ce n’est que cela, ne craignez rien... Sans médire de la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien m’engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu’elle fasse, quelle que soit la brise ou la mer qui s’offre à ses voiles ou à sa proue.

—Je vois que vous êtes fou. La Fulminante est de la première vitesse.

—Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d’un ton suppliant. Si cette fière frégate marche plus vite que la Licorne... eh bien! cette guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j’aurai été un bon bout de chemin à l’abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une cargaison de plus d’un million, dont profiteraient les ennemis de notre bon roi, s’ils s’emparaient de la Licorne...

—Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, n’aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission est telle qu’elle ne doit pas s’embarrasser d’un convoi.

—Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous n’aurez pas d’embarras à cause de moi, je ne risque pas d’être attaqué si l’on me voit sous votre canon... il n’y a pas un corsaire qui oserait seulement m’approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre respect, monsieur, les loups n’attaquent les brebis que quand les chiens ne sont pas là...

—Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.

—Ah! mon bon monsieur, qu’il ne soit pas dit qu’un bâtiment de guerre du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande que l’abri de son pavillon, tant qu’il pourra suivre ce pavillon.

M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne gênait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine Daniel s’engageant à suivre la marche de la Fulminante ou a être abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.

—Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manœuvre de la frégate.... c’est impossible.

—Mais, monsieur, ma riche cargaison...

—Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c’est impossible...

—Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour vous faire cette demande, dit Daniel d’un ton douloureux.

—Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous couvrirai pas de mon pavillon.

—Pourtant, mon bon monsieur...

—Assez! dit M. de Chemeraut d’un ton haut et rude.

Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons jusqu’à l’entrée de l’escalier, il disparut.

—A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n’y a pas d’autres intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.

—Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l’on refuse l’escorte, dit le gouverneur d’un air étonné.

—Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit brusquement M. de Chemeraut en se retirant.

Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l’hôtel. Lorsqu’il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d’un si vif éclat qu’elle éclairait parfaitement sa chambre.

Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se promenaient paisiblement au pied de la muraille.

—Diable! se dit le chevalier, il m’est décidément impossible de m’évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette manière de quitter l’hôtel du gouverneur. Voyons donc d’un autre côté.

Croustillac s’approcha de la porte d’un pas léger; mais une vive lueur qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était éclairée et probablement occupée.

A l’aide d’un briquet qu’il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.

—Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait le Gascon. Il m’a toujours eu en particulière affection. S’il était béatifié... j’en ferais mon saint et mon patron... Hasard-Polyphème, sire de Croustillac! Lorsqu’à bord de la Licorne j’avais parié d’épouser la Barbe-Bleue, qui aurait prévu que cette folle gageure serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l’homme au poignard et de M. de Chemeraut, j’ai passé, je passe pour le mari de l’habitante du Morne-au-Diable... Comme tout s’enchaîne dans la destinée! Lorsque j’ai quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m’aurait dit que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu’ici, à terre, mon procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin d’œil, tandis qu’en pleine mer il n’y aura peut-être pas des gens aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l’erreur de Chemeraut le plus longtemps possible... c’est le meilleur parti que j’aie à prendre.

Durant ces réflexions, Croustillac s’était habillé...

—Maintenant, dit-il, voyons s’il y a moyen de sortir secrètement d’ici.

En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.

L’un courut chercher le baron; l’autre dit à Croustillac:

—M. le gouverneur avait défendu d’entrer dans la chambre de monsieur avant qu’il eût appelé; M. le baron va venir à l’instant même.

—C’est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin; il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais l’espace, la savane... le grand air...

—C’est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.

—Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J’aspire après les champs comme un oiseau en cage...

—Ah! c’est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira lui-même, dit le laquais.

—Au diable le baron, pensa Croustillac.

Le gouverneur n’était pas seul, M. de Chemeraut l’accompagnait.

—Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous venions vous éveiller.

—M’éveiller... et pourquoi?

—Le vent et la marée n’attendent personne: la marée descend à trois heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous avons juste le temps de partir, monsieur.

—Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de gagner encore quelques heures avant d’être présenté à mes enragés partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se drapant dans un manteau brun qu’il avait trouvé avec ses habits.

Le baron crut de son devoir d’accompagner et de faire escorter M. de Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu’au môle; la fuite du Gascon devint ainsi absolument impossible.

Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:

—Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que vous m’avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui m’avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le secret en avait été parfaitement gardé.

—Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? s’écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu’il brûlait de savoir.

—Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu’il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.

Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.

—Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en regagnant lentement son hôtel. Ce que j’ai appris par ceux des gardes de l’escorte n’a fait qu’augmenter ma curiosité. C’était bien la peine de suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans mon gouvernement encore!

CHAPITRE XXXII. LA FRÉGATE.

La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de Fort-Royal. La chaloupe qui portail Croustillac et sa fortune s’avança rapidement vers la Fulminante, que l’on voyait mouillée à la sortie de la baie.

Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d’honneur de l’embarcation, qui semblait voler sur les eaux.

—Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; or, tout ceci a besoin d’être longuement élaboré. Ce sont les bases de notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les conséquences de l’alliance, ou plutôt de l’appui moral, c’est-à-dire matériel, que nous prête l’Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit Croustillac, qui commençait à s’embrouiller singulièrement dans sa politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante possible.

—Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait arriver.

—Cet enragé... c’est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m’avoir attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.

—Il n’y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l’ardente impatience avec laquelle il désire votre retour.

—Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément à sa vue. Aussi, en montant à bord, j’aurai la précaution de bien m’encaper afin d’échapper à ses regards... et même, s’il vous demande si j’arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d’une manière évasive... de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.

—Ah! ne craignez rien, monseigneur, l’excès de la joie ne peut jamais être funeste...

—Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce sujet un fait tout personnel et justement particulier à l’homme dont nous nous occupons.

—A lord Mortimer?

—A lui-même, monsieur... Je n’oublierai jamais que je l’ai vu une fois saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque semblable... C’étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...

—Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d’une constitution athlétique.

—D’une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il reprit tout haut:—Vous n’ignorez pas, monsieur, que ce sont justement les hommes d’une force extrême qui ressentent le plus vivement ces secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au moins...

—Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...

—Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans l’occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant subito quelqu’un qu’il n’avait pas rencontré depuis longtemps... que sa tête... vous comprenez...

—Comment, monseigneur, sa raison?...

—Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez maintenant pourquoi je vous demande le secret?

—Oui, oui, monseigneur.

—Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel qu’après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus, quoiqu’il l’eût vue mille fois!

—Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d’un ton de doute respectueux.

—Cela n’est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n’avez pas d’idée de l’exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois veiller à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si je l’exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que j’aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les consolations de l’amitié me sont nécessaires.

—Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...

—Oui, je suis faible, je l’avoue... c’est plus fort que moi...

—Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M. de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation par égard pour le prince.

—Monsieur, c’est une hourque marchande arrivée hier au soir de Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.

—Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c’est probablement le navire de cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes... Vous n’êtes pas attendu...

—Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!

—Il me semble que je l’aperçois sur le pont, monseigneur.

Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.

—Ah! voici l’officier de quart à l’escalier. Quel dommage d’arriver si tard, monseigneur... C’est au bruit des tambours, aux fanfares des buccins que vous auriez dû être reçu par l’équipage sous les armes.

—A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l’heure de ces frivolités vient toujours assez tôt...

M. de Chemeraut s’effaça pour laisser le Gascon monter le premier à l’échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu’un officier de marine qui le reçut, chapeau bas, d’un air profondément respectueux. Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en s’enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi couchés le long des canons.

L’officier qui s’était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut, saluant de nouveau Croustillac, lui dit:

—Monseigneur, puisque vous l’exigez, je n’éveillerai pas le capitaine, et j’aurai l’honneur de vous conduire dans votre appartement.

Croustillac inclina la tête.

—A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.

—A demain, répondit l’aventurier.

L’officier descendit par le panneau d’arrière dans la batterie, ouvrit la porte d’une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une verrine, et dit au Gascon:

—Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites pièces à droite et à gauche.

—C’est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres les plus sévères pour que personne n’entre chez moi demain avant que je n’appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument personne!... ceci est de la dernière importance.

—Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu’on avertisse un de ses gens pour la déshabiller?

—Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me déshabille tout seul.

Le jeune officier s’inclina, prenant cette réponse pour une leçon de stoïcisme; il sortit, ordonna à l’un des plantons de ne laisser entrer personne dans l’appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre M. de Chemeraut.

—C’est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui dit-il; comment, il n’a pas emmené même un laquais!

—C’est juste, répondit M. de Chemeraut; il s’est passé de si étranges choses à terre que ni lui ni moi n’y avons songé; mais je lui donnerai un de mes gens. A cette heure, l’important est de mettre à la voile.

—C’est aussi l’avis du capitaine. Il m’a donné ordre de l’éveiller si vous jugiez nécessaire de partir promptement.

Nous partirons à l’instant même, car le vent et la marée sont favorables, je pense? répondit Chemeraut.

—Si favorables, dit l’officier, que, cette brise durant, demain au soleil levant nous n’apercevrons plus les terres de la Martinique.

Une demi-heure après l’arrivée du Gascon à bord, la Fulminante appareillait par une excellente brise de sud-ouest.

Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put s’empêcher de se frotter les mains en se disant:

—Ma foi... ce n’est pas que je sois vain et glorieux, mais j’aurais donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de l’envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l’aider à se venger d’une épouse criminelle, l’arracher à force d’éloquence aux accablantes idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut, mon ami, c’est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d’autant plus que le roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois, bravo!...

Chemeraut, le cœur joyeux, l’esprit allègre, s’endormit doucement, bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses espérances......

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un peu forte, mais très belle; la Fulminante laissait derrière elle un étincelant et rapide sillage.

On n’apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein Océan.

L’officier de quart, armé d’une longue vue, examinait avec attention un trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu’elle quoiqu’il portât même quelques voiles légères de moins.

A l’extrême horizon l’officier remarquait aussi un autre navire qu’il distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manœuvre.

Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les mouvements de la Fulminante, l’officier ordonna au timonier de laisser porter un peu plus au nord...

Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.

L’officier fit porter presque entièrement à l’ouest.

Le trois-mâts porta presque entièrement à l’ouest.

Plus impatienté qu’effrayé de cette obsession, car ce navire n’était pas de force à lutter avec une frégate, l’officier, par ordre du capitaine, fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...

L’importun vire de bord pareillement, continue d’imiter scrupuleusement les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais toujours hors de portée de ses canons.

Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.

Le trois-mâts prouva qu’il était, sinon meilleur, du moins aussi bon marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui les séparait.

Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse inutile, fit remettre le cap en route.

Le fâcheux navire remit le cap en route.

Ce mystérieux bâtiment n’était autre que la paisible Licorne... Le capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé convenable de s’attacher opiniâtrement à la Fulminante jusqu’à la sortie des débouquements.

Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.

C’était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait les cheveux et la moustache d’un roux ardent; son teint coloré, ses yeux bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre émotion devait injecter de sang, témoignaient d’un naturel violent et passionné...

Nous nous hâterons d’apprendre au lecteur que cet athlétique personnage était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu’il eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience, étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.

Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de Croustillac pour savoir si milord duc ne l’avait pas fait demander. En vain il avait supplié l’officier de faire dire au duc que Mortimer, son meilleur ami, son ancien compagnon d’armes, désirait se jeter à ses pieds; les vœux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée comme une conquête précieuse.

M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d’un habit magnifique, l’air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est ici, c’est grâce à mon habileté, à mon courage.

En le voyant, Mortimer s’approcha vivement de lui.

—Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc nous recevra?

—Le prince a défendu d’entrer chez lui sans son ordre.

—Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me pardonnerai jamais de m’être couché cette nuit et de n’avoir pas été le premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds... à baiser sa main royale.

—Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des partisans comme vous sont rares!

—Si j’aime notre Jacques! s’écria Mortimer en devenant d’un rouge sanguin et apoplectique, si je l’aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes battus une fois parce qu’il soutenait cette folle prétention), moi et Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l’heure si nous aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des femmelettes!

—Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n’est pas de l’attachement, c’est de l’acharnement.

Mortimer reprit avec véhémence:

—Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd’hui. Nous ne pouvions le croire, et encore à cette heure j’en doute... Ah! quel jour! quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre qu’on a cru mort, qu’on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas dire: C’était... mais c’est un cœur de roi, un vrai cœur de roi que notre duc!

—Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu’à l’exception de vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu’il est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à notre duc, ne le connaissent que de réputation...

—Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre garantie, ils ne l’aimassent pas autant que nous l’aimons; ce qui me rappelle qu’autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce qu’il avouait qu’il m’aimait un peu plus que notre Jacques.

—Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables d’exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.

—Peu de princes, monsieur! s’écria lord Mortimer d’une voix redoutable, peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.

Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.

Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d’embonpoint et de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de ce qu’on appelait les gentilshommes fermiers.

—Qu’est-ce qu’il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.

—N’est-ce pas, Dick, qu’aucun prince ne peut être comparé à notre Jacques?

—En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui oserait soutenir que Jacques n’est pas le meilleur des hommes, je le sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le robuste personnage en frappant d’un de ses poings velus sur le plat-bord du navire. Puis, s’adressant à M. de Chemeraut:

—Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l’élu, vous le bienheureux qui l’avez vu le premier... Votre main, monsieur de Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s’il est possible, depuis qu’elle a touché celle de notre duc...

Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.

Rien de plus contagieux que l’enthousiasme; les partisans du duc étaient peu à peu montés sur le pont et s’étaient groupés autour des deux lords; tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du prince.

—Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous voir, dit Chemeraut, il craint l’émotion inséparable d’un pareil moment.

—Et nous, donc! s’écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que nous sommes partis de La Rochelle, n’est-ce pas? eh bien! que je meure si j’ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore d’un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la veille d’un duel... où l’on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel est l’effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit le robuste gladiateur, à Mortimer.

—Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m’a fait un effet contraire; à chaque instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.

—Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d’après son portrait.

—Moi, d’après son renom.

—Moi, dès que j’ai su qu’il s’agissait de marcher sous ses ordres contre les Orangistes, j’ai tout quitté, amis... femme... enfant...

—C’est comme nous...

—Ah! monsieur, c’est qu’aussi Jacques de Monmouth, dit un autre, c’est un nom qui résonne comme un clairon.

—Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!

—A commencer par le Guillaume...

—D’honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque orgueilleux d’avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j’oserais le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez du moins, milords, que j’ai su faire valoir auprès de lui l’enthousiasme que son souvenir vous avait inspiré.

—Aussi, notre ami... n’oublierons-nous jamais ce que vous avez fait! Vous nous l’avez amené ici... notre duc! s’écria cordialement Mortimer.

—Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle, ajouta Dudley...

—Le voir! le voir! s’écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face, retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure... je pleure, s’écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent ceux qui ne comprennent pas qu’un vieux soldat pleure ainsi...

L’attendrissement est aussi contagieux que l’enthousiasme.

Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme Dick et comme son ami Percy...

CHAPITRE XXXIII. LE JUGEMENT.

Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs passionnés de Monmouth.

On vit s’avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.

Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à le féliciter sur sa résurrection.

Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants et hardis. Enveloppé d’une longue robe-de-chambre, il s’avança péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.

—Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa moustache! s’écria lord Dudley.

—Par le diable, qui ne m’emportera pas du moins avant que j’aie vu notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l’un des premiers à lui serrer la main! N’aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie pour hâter d’un quart d’heure un rendez-vous d’amour? Pourquoi ne le risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d’heure plus tôt?

Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après lord Rothsay.

—Milord! lui dit-il d’un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler l’hémorrhagie de cette ancienne blessure que...

—Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement qu’aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.

—Mais, milord, le danger...

—Mais, docteur, il s’agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n’ai pas fait ce voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et c’est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à Jacques:

—Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...

Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s’appuya en effet sur les deux robustes lords.

Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d’équipage, annoncèrent que les marins et les troupes d’infanterie de la frégate s’assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se rangèrent à leur poste, officiers en tête.

—Pourquoi cette prise d’armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.

—Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les honneurs de la guerre, lorsqu’il viendra tout à l’heure passer les troupes en revue.

Le capitaine de la frégate s’avança vers le groupe des gentilshommes:

—Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

—Eh bien! fut-il dit tout d’une voix.

—Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c’est-à-dire dans cinq minutes.

Il est impossible de rendre l’exclamation de joie profonde qui souleva toutes les poitrines.

—Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.

—Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es une de mes jambes.

—Moi? dit Dudley, j’ai comme le vertige...

—Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons n’ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les premiers, nous l’apercevrons d’abord de loin; ça nous donnera le temps de nous faire à sa vue... Est-ce dit?

—Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.

Onze heures sonnèrent.

Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau pendant quelques moments.

Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.

Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, descendirent lentement l’escalier étroit qui conduisait à l’appartement destiné au duc de Monmouth.

Enfin, derrière ce premier groupe s’avançaient Mortimer et Dudley soutenant, au milieu d’eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et l’air mâle de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l’étroit escalier, les trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent un moment sur le pont.

—Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de Jacques...

En effet, le plus profond silence régna d’abord, mais il fut bientôt interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives et attendrissantes protestations.

Enfin l’escalier fut libre.

Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où Croustillac donnait audience à ses partisans.

Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le tableau qu’ils eurent sous les yeux.

Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l’orgueil du succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes anglais.

Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate et son état-major.

Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le Gascon.

L’aventurier, bien qu’un peu pâle, payait toujours d’audace; ne se voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et se disait:

—Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, mordioux! cela durera ce que ça pourra.

La force de l’illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se pressaient autour de l’aventurier, les uns lui trouvaient un air de famille assez décidé avec Charles II; d’autres, une ressemblance frappante avec ses portraits.

—Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, en m’apportant vos vœux, m’a décidé à me rendre au milieu de vous.

—Milord-duc, c’est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.

—J’y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour l’Angleterre et...

—C’est trop d’impudence! sang et massacre! s’écria lord Mortimer d’une voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers lui l’œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait lord Jocelyn.

L’apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et sur les acteurs de cette scène.

Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.

Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne comprenant rien encore aux paroles du lord.

—Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu’à voir cette brute avinée, je sens le Mortimer d’une lieue.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras croisés, l’œil étincelant, le regardant face à face; et il s’écria d’une voix tremblante de rage:

—Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c’est à moi... Mortimer... que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d’impudence et de sang-froid. Il répondit à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:

—L’exil et l’adversité m’ont donc bien changé!... que mon meilleur ami ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le chevalier ajouta tout bas:—Vous le voyez, je vous l’avais dit: l’émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.

Croustillac s’était exprimé avec tant d’assurance et de naturel que M. de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d’une si énorme imposture; il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.

Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les injures les plus furieuses.

—Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!

—L’infâme imposteur!

—Le scélérat l’aura égorgé afin de se faire passer pour lui.

—C’est un émissaire de Guillaume!

—Un tel gueux! Jacques, notre duc!

—Quelle audace!

—Oser faire un tel mensonge!

—C’est à lui arracher la langue!

—Nous tromper si impudemment, nous autres qui n’avions jamais vu le duc!

—Cela crie vengeance!

—Puisqu’il prend son nom, il doit savoir où il est.

—Oui, il nous répondra de notre duc.

—Nous le jetterons à la mer s’il ne nous rend pas Jacques...

—Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.

—Se jouer ainsi de ce qu’il y a de plus sacré!

—Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?

—Ce misérable m’a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut en tâchant en vain de se faire entendre.

—Alors, expliquez-vous, monsieur.

—Il payera cher son audace, messieurs.

—Faites d’abord enchaîner ce traître.

—Il m’a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre que moi y eût été pris!

—On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se sacrifient à la bonne cause.

—Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable fourbe.

—Mais, milords, l’envoyé anglais a été trompé comme moi.

—C’est impossible, vous êtes son complice.

—Milords, vous m’insultez.

—Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce point!

—Il faut nous venger.

—Oui, vengeance... vengeance!

Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, causèrent un tel tumulte, qu’il fut impossible à M. de Chemeraut de se faire écouter au milieu de tant de cris furieux.

L’attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers lui, leurs récriminations si violentes, qu’il se rangea près des officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.

Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, aux attaques, aux malédictions des deux partis.

Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l’œil hardi, l’aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un flegme impassible, en se disant intérieurement:

—Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre, c’est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou tard, et d’ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie pas aux gens dans le seul but d’être couronné de fleurs et caressé par des nymphes silvestres.

Quoiqu’à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante de Mortimer qui s’écria:

—Monsieur de Chemeraut, faites d’abord pendre ce misérable, vous nous devez cette satisfaction.

—Oui, oui, qu’on l’accroche à la grande vergue, répétèrent les gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.

—Vous m’obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s’écria Croustillac.

—Il parle, il ose parler, cria-t-on.

—Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n’est moi, reprit le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?

—Messieurs, s’écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en proposant de faire justice de cet imposteur abominable.

—Il a tort, je soutiens qu’il a tort, cent mille fois tort! s’écria Croustillac... c’est un moyen usé, rebattu, vulgaire...

—Te tairas-tu, malheureux! s’écria l’athlétique Mortimer en saisissant les deux mains du Gascon.

—Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet outrage! s’écria Croustillac avec colère.

—Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras levés menaçaient l’aventurier.

—Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement le Gascon en rendant sa rapière.

—Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui, l’honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce drôle.

—Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu’il a tort! c’est une idée cornue et biscornue... c’est un raisonnement de cheval... Le bel argument qu’une potence? cria Croustillac en se débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.

—Mais avant d’en faire justice, il faut l’obliger à nous révéler la trame indigne qu’il a ourdie... il faut qu’il nous dévoile les circonstances mystérieuses à l’aide desquelles il a effrontément surpris ma bonne foi.

—A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.

—Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu’un boule-dogue qui saute au col d’un taureau, cria Croustillac.

—Patience, patience... c’est une cravate de bon chanvre qui t’empêchera de prêcher tout à l’heure, répondit Mortimer.

—Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former... on interrogera ce fourbe; s’il ne répond pas, nous aurons bien les moyens de l’y contraindre; il y a plus d’une sorte de tortures.

—Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce qu’il ne soit pas pendu... avant d’avoir été mis à la torture, ça fera deux choses au lieu d’une.

—Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.

En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui voyait complétement échouer une entreprise qu’il croyait avoir si habilement conduite, on comprend, sans l’excuser, la cruauté de ses résolutions envers Croustillac.

Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant, si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces gentilshommes, assez humains d’ailleurs, se laissèrent aller dans cette occasion à l’entraînement d’une colère aveugle, et peu s’en fallut que le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à la violence dont il était victime.

Cinq lords et cinq officiers s’assemblèrent immédiatement sous la présidence du capitaine de frégate.

M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. La séance commença.

M. de Chemeraut dit d’une voix brève et encore tremblante de colère:

—J’accuse l’homme ici présent d’avoir faussement et méchamment pris les noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d’avoir ainsi par son odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré comme un attentat à la sûreté de l’État. En conséquence, je demande que l’accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni de mort.

—Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s’élevait à la hauteur des circonstances.

—Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu’il parle... et qu’on le mette tout de suite à la question, reprirent les lords.

Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n’était pas, comme M. de Chemeraut, sous l’influence d’un ressentiment personnel; il dit aux Anglais:

—Milords, nous n’avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant interroger l’accusé, écouter sa défense s’il peut se défendre; après quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N’oublions pas que nous sommes juges et qu’il n’est pas encore reconnu coupable.

Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l’emportement de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se turent.

—Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?

—Polyphème, chevalier de Croustillac.

—Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j’aurais dû m’en douter à son impudence. Avoir été le jouet d’un tel misérable!

—Votre profession? continua le capitaine.

—Pour le moment... celle d’accusé devant un tribunal que vous présidez dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l’on pende les gens sans les entendre.

—Vous êtes accusé d’avoir sciemment et méchamment trompé M. de Chemeraut chargé d’une mission d’État pour le service du roi, notre maître.

—C’est M. de Chemeraut qui s’est trompé lui-même: il m’a appelé monseigneur, et j’ai répondu innocemment à ce nom.

—Innocemment! s’écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu n’as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne m’as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente trahison?

—Vous avez parlé... j’ai écouté... je dois même déclarer, pour ma justification, que vous m’avez paru singulièrement bavard... Si c’est un crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...

Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il dit au Gascon:

—Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous avez pris ses noms et ses titres?

Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de tout révéler: il pouvait s’adresser aux partisans dévoués du prince, s’assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n’était pas le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient caché et protégé l’existence du prince et qui pouvaient la protéger encore.

CHAPITRE XXXIV. LA CHASSE.

Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l’ordre de révéler tout ce qu’il savait sur le duc, l’aventurier répondit cette fois avec une fermeté pleine de dignité:

—Je n’ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n’est pas le mien.

—Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s’écria Mortimer; qu’on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s’il le faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est notre Jacques... Ah! j’avais bien un pressentiment que je ne le verrais pas.

—Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la manière la plus grave les intérêts du roi et de l’État, et l’on sera forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.

Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui, depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression; il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il répondit d’une voix assurée:

—Excusez-moi, capitaine, je n’ai rien à dire et je ne dirai rien.

—Capitaine! s’écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j’ai les pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l’État. J’ai trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti même d’objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l’épée de Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à prouver qu’il a, sur l’existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus haute importance relativement à la mission dont le roi m’a chargé... Je requiers donc que l’accusé soit immédiatement contraint de parler par tous les moyens possibles.

—Oui, oui, la question! répétèrent les lords.

—Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!

—Je n’ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n’est pas le mien.

—Il s’agit d’une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas de recourir à ces extrémités.

Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:

—Je n’ai rien à dire.

Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d’être obligé d’employer de pareilles mesures; il sonna.

Un planton se présenta.

—Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la batterie, près du fanal de l’avant, et dites au maître canonnier de préparer des mèches soufrées.

Le planton sortit.

Ces ordres étaient d’un positif effrayant.

Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans doute en sûreté; l’aventurier pensait qu’il avait déjà beaucoup fait pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se présentait à son esprit, devenait presque héroïque:

On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d’être couronné de fleurs...

Le prévôt entra dans la salle du conseil:

Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.

Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres retentirent longuement dans la solitude de l’Océan.

Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.

Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance suspendue... Partisans et officiers, oubliant l’accusé, montèrent en hâte sur le pont.

Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.

La frégate avait reçu l’ordre de mettre en panne jusqu’à l’issue du conseil qui décidait du sort du chevalier.

Nous avons dit que la Licorne s’était obstinée depuis la veille à suivre la Fulminante; nous avons dit aussi que l’officier de quart avait signalé à l’horizon un bâtiment d’abord presque imperceptible, mais qui s’était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité presque merveilleuse.

Lorsque la Fulminante mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin, n’était tout au plus qu’à une demi-lieue d’elle; à mesure qu’il approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait à peine hors de l’eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire toutes les apparences d’un pirate.

A l’apparition du brigantin, la Licorne alla se mettre dans ses eaux à un signal qu’il lui fit.

On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l’étrange manœuvre des deux bâtiments, n’avait pas voulu s’exposer à une surprise hostile.

Le léger navire s’approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue un pavillon parlementaire.

—Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.

M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en reconnaissant le Caméléon, à bord duquel s’étaient embarqués le mulâtre et la Barbe-Bleue.

Le cœur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l’avaient pas abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?

Bientôt le Caméléon fut à portée de voix de la frégate et lui passa à poupe.

Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l’arrière du brigantin, qui mit alors en panne comme la Fulminante.

—Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s’écrièrent avec enthousiasme les trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de reconnaître le duc de Monmouth.

Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.

Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de joie délirants à la vue du duc de Monmouth.

—Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...

—Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur? s’écria M. de Chemeraut.

—Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.

—Oui, voilà notre Jacques!

—C’est bien lui cette fois!

—C’est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.

—Monseigneur, reprit Chemeraut, j’ai été indignement abusé depuis avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.

—Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s’écria Dudley.

—Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un misérable m’a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s’il court quelques dangers pour avoir pris la mienne.

—Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette occasion de s’assurer de la personne du prince, il faut que Votre Altesse vienne à bord, c’est le seul moyen qu’elle ait de sauver ce vil imposteur.

—A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s’écria Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à la mer.

Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s’y opposer. Le Gascon plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, vers lequel il se dirigeait à la nage.

Il y avait peu de distance entre les deux navires, le Caméléon était presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth, et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

—Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en serrant Croustillac dans ses bras.

Puis Jacques dit quelques mots à l’oreille du Gascon, et celui-ci disparut avec le capitaine Ralph.

Le duc s’avançant à l’extrémité de la poupe de son brigantin, s’adressa à M. de Chemeraut:

—Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes viennent m’offrir leurs bras pour m’aider à chasser Guillaume d’Orange du trône d’Angleterre.

—Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats hollandais, s’écria Mortimer.

—Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit Dudley.

—Monseigneur, vous pouvez compter sur l’appui du roi, mon maître. Une fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s’écria Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu’il avait cru désespérée, renaissait avec toutes ses chances de réussite.

—Monseigneur, voulez-vous qu’on vous envoie la chaloupe? ou bien allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et puisque Votre Altesse s’intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est assurée.

—Dépêche-toi noble duc...

—Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de suite!

—Oui, viens! s’écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l’eau comme une bande de canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.

—Pas d’imprudence, mes vieux amis, pas d’imprudence! s’écria Monmouth qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.

Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l’oreille du prince; celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d’un air radieux.

—Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut qui brûlait d’impatience de voir le duc à bord.

—C’est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s’adressant aux lords avec un accent profondément ému:

—Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours adieu!... J’ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de l’amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient ensanglanter l’Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon cœur se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous comme il l’a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et pour toujours adieu...

Puis se retournant vers son capitaine, le duc s’écria vivement d’une voix sonore:

—Ralph, toutes voiles dehors!...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin préparées à l’avance furent bordées et orientées avec une prestesse merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le Caméléon était sous voile avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

Le brigantin en s’éloignant se maintint dans la direction de la poupe de la frégate, afin de n’être pas exposé à son artillerie.

Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir des lords, en voyant le léger navire s’éloigner rapidement.

—Capitaine, s’écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous atteindrons ce brigantin: il n’y a pas de meilleure marcheuse que la Fulminante.

—Oui, oui, s’écrièrent les lords, à l’abordage!

—Reprenons notre duc.

—Lorsque nous l’aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre tête.

—Il ne refusera pas ses vieux compagnons!

—Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s’écria Mortimer en s’adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le Caméléon se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; il quitta la direction qu’il avait d’abord prise, et, au lieu de se tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.

Cette manœuvre découvrit la Licorne qui, pendant l’entretien du duc et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du Caméléon et absolument dans la même ligne que lui.

C’est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.

Polyphème de Croustillac était sur le pont de la Licorne, en compagnie de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de la veille sur ce bâtiment.

On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre Monmouth.

Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:

—Allez vite m’attendre à bord de la Licorne. Ralph va vous conduire.

Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d’avoir échappé à M. de Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une petite yole pagayée par un seul marin.

Ce fut ainsi que l’aventurier aborda la Licorne. Afin de ne pas perdre de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et d’abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté très-rapidement.

Le duc n’avait donné l’ordre de déployer les voiles du brigantin que lorsqu’il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de Chemeraut abandonnerait évidemment l’ombre pour le corps, le faux Monmouth pour le véritable, la Licorne pour le Caméléon.

Maître Daniel à la vue du Gascon s’écria:

—Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des moyens étranges! En partant de France vous m’êtes tombé des nues; en quittant les Antilles vous me sortez de l’onde comme un dieu marin, comme Neptunus en personne!!!

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des deux navires, le chevalier dit au capitaine:

—Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, flottant à l’aventure?

—Ma foi, à vrai dire, je n’en sais à peu près rien.

—Comment cela, capitaine?

—Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m’a demandé si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m’a ordonné d’aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite frégate, quoi qu’elle fît pour m’en empêcher. Enfin, je devais me conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s’attache à un passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s’arrête quand le passant s’arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà comme j’ai manœuvré avec la frégate... Ce n’est pas tout... mon correspondant m’avait encore dit:—Vous suivrez la frégate jusqu’à ce que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un passager (ce passager je vois maintenant que c’était vous); alors vous le prendrez et vous ferez voile à l’instant pour la France sans vous occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous enverra d’autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la volonté de mes armateurs; j’ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce matin le brigantin m’a rejoint, tout à l’heure je vous ai repêché, maintenant je fais voile pour la France.

—Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.

—Le duc? Quel duc? Je ne connais d’autre duc que mon armateur ou son correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

—Abandonnez-vous donc ainsi le Caméléon? s’écria Croustillac, si la frégate l’atteint, n’irez-vous pas à son secours?

—Moi, non, de par Dieu, quoique j’aie ici douze bonnes petites pièces de huit qui diraient leur mot tout comme d’autres... et que les quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les marins du roi... Mais il ne s’agit pas de cela.... Je ne connais que les ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.

CHAPITRE XXXV. LE RETOUR.

La Fulminante poursuivait le Caméléon avec acharnement. Soit calcul, soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin fut sur le point d’être atteint par la frégate; mais alors, reprenant sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il regagnait l’avantage qu’il avait perdu.

Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint droit à la Licorne, et en peu d’instants, la rejoignit à portée de voix.

Qu’on juge de la joie de l’aventurier lorsque, sur le pont du Caméléon, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu’il entendit la jeune femme lui crier d’une voix émue:—Adieu, notre sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons jamais!

—Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave chevalier!!

Et le Caméléon s’éloigna.... Tandis qu’Angèle avec son mouchoir et le duc avec sa main faisaient un dernier signe d’adieu à l’aventurier.

Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...

Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l’arrière de la Licorne, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu’il prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.

La Fulminante, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...

Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...

A cette démonstration significative, le Caméléon, ne s’amusant plus à ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.

La Fulminante le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.

La Licorne avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on comprend donc qu’elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux bâtiments s’enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l’horizon.

Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la Barbe-Bleue... Il le suivit d’un regard avide et désolé jusqu’à ce que le brigantin eût tout à fait disparu dans l’espace...

Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l’aventurier...

Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le visage. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l’épaule et s’écria:

—Ah ça, notre hôte, la Licorne est en bon chemin, si nous descendions boire un coup de sangria au madère en attendant l’heure du souper? J’espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...

—Je n’ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.

—Tant mieux, vous n’en boirez qu’avec plus de plaisir; boire sans soif, c’est ce qui distingue l’homme de la brute, comme on dit.

—Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...

—Ah ça, morbleu! qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout drôle; est-ce parce que vous n’avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté d’épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? vous auriez joliment perdu votre pari! vous n’avez pas seulement osé aller au Morne-au-Diable, j’en suis bien sûr...

—Vous avez raison, maître Daniel, j’ai perdu mon pari...

—Comme vous n’avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le payer... heureusement... Ah! dites-donc, j’ai depuis un quart d’heure quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous ont dit tout à l’heure adieu... qu’est-ce que tout cela signifie?... Oh! après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, c’est seulement pour le savoir... S’il y a un secret... motus, n’en parlons plus...

—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.

—Mettons alors que je n’ai rien demandé, et vive la joie... allons, riez donc, riez donc... qu’est-ce qui vous attriste? est-ce parce que vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui ont joliment déteint à l’eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je vais vous prêter de quoi changer, quoiqu’il fasse une chaleur d’étuve, car ce n’est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous n’êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester à bord de la Licorne tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, j’adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! dites donc, j’ai justement une espèce d’étoupe faite avec du fil d’écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un vrai démon, pas vrai?

—Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître Daniel, dit une voix grave.

Croustillac et le capitaine se retournèrent; c’était le père Griffon qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui descendait sur le pont.

—Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.

—Bah! bah! si mon hôte n’est pas en train, il le sera tout à l’heure, car il n’est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.

Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:

—Vous voici encore l’hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre qu’il y a dix jours.

—Pourquoi serais-je plus riche aujourd’hui qu’il y a dix jours, mon père? demanda le Gascon.

Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer qu’à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait été complétement désintéressé.

—Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de n’avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce n’est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement pressés...

—Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu’il a pu pour le servir?

—Vous avez fait pour le prince ce qu’un frère aurait fait; pourquoi, vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?

—Pour mille raisons j’en aurais été désolé, mon père... Je compte même sur l’agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais pour me distraire... Et j’espère...

Le Gascon n’acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.

Le religieux respecta son silence et s’éloigna.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la Licorne fut en vue des côtes de France environ quarante jours après son départ de la Martinique.

Peu à peu la tristesse morne du chevalier s’était calmée.

Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui que le sentiment qui l’avait sans doute développé, le chevalier avait réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces qu’éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.

Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des passagers de la Licorne, ce qu’il avait été durant la première traversée. Sachant qu’il devait payer son passage par sa bonne humeur, il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.

Croustillac avait formellement déclaré qu’il irait prendre du service en Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats de fortune.

Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la Licorne se trouva en vue des côtes de France.

Maître Daniel, par prudence, préféra d’attendre le lendemain pour aller au mouillage.

Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.

L’air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.

La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses bras au Gascon, et lui dit:

—Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher fils.

Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le religieux dans ses bras, et lui dit:

—Qu’avez-vous donc, mon père?

—Ce que j’ai? ce que j’ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu’un autre... vous sauvez la vie du fils d’un roi, vous vous dévouez avec autant d’abnégation que d’intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous plaindre, ou de l’ingratitude, ou du moins de l’oubli de ceux qui vous doivent tant!

—Mais, mon père...

—Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une parole amère... jamais seulement l’ombre d’un reproche... comme par le passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... non... Oh! je l’ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l’infortune.

—Mon père... je vous assure que non...

—Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris seul... assis à l’écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois est-ce que vous rêviez jamais?

—N’ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel par mes plaisanteries, mon bon père?

—Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître Daniel, c’était pour reconnaître comme vous le pouviez l’hospitalité qu’il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre serait déjà très belle, très digne de la part d’un homme que ses antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de votre part, à vous, qu’une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et beau, c’est à la fois l’expiation du passé et la glorification du présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans récompense..... l’épreuve a trop duré, oui... je m’en veux presque de vous l’avoir imposée.

—Quelle épreuve, mon père?

—Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse aussi noble que touchante.

On frappa à la porte du père Griffon.

—Qu’est-ce?

—Le souper, mon père.

—Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac d’un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se terminera heureusement pour vous.

Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l’avait fait descendre dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, suivit le père Griffon sur le pont.

Au grand étonnement de Croustillac, il vit l’équipage en habit de fête; des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.

Lorsque l’aventurier parut sur le pont, les douze pièces d’artillerie du trois-mâts tirèrent en salut.

—Mordioux! mon père, qu’est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous attaqués?

Le père n’eut pas le loisir de répondre à l’aventurier; le capitaine Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et des maîtres et contremaîtres de la Licorne, vint respectueusement saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:

—Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la cargaison vous appartiennent.

—Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?

—Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua Daniel, de vous avoir fait faire des tours d’équilibre sur votre nez, et de vous avoir induit à mâcher de l’étoupe pour cracher du feu pendant la traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, j’ignorais que vous fussiez le propriétaire de la Licorne.

—Ah çà, mon père, m’expliquerez-vous? dit Croustillac.

—Le révérend vous expliquera d’autant mieux les choses, monsieur le chevalier, reprit Daniel, que c’est lui qui m’a remis tout à l’heure une lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m’annonce qu’en vertu de la procuration qu’il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a vendu la Licorne et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la Licorne et sa cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez reçu et acquit de ladite Licorne et de ladite cargaison lorsque nous aurons touché à tel port de France ou de l’étranger qu’il vous conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.

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