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Le morne au diable

DEUXIÈME PARTIE. (continued 3)

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—Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu’il était envoyé du roi de France, qu’il venait remplir une mission d’état, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d’introducteur, puisque je connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu’il se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte crier:—Qui vive?—Envoyé du roi de France, répondit M. de Chemeraut.—Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint jusqu’à nous avec ces mots:—Je suis mort...

—Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l’épée à la main, et en courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient d’éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d’épouvante, tandis que nos deux matelots d’avant-garde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.

—Et le chevalier, s’écria Monmouth, était donc blessé?

—Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l’a sauvé. L’homme au costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: Envoyé du roi de France... s’était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s’écriant:—Je suis mort, et il resta sans mouvement. C’est à cet instant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l’assassin du Gascon s’écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu’il croyait sa victime:

—«Monsieur l’envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce cadavre, monsieur; c’est moi, Rutler, colonel au service du roi Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»—«Malheureux!» s’écria M. de Chemeraut. «Je m’en fais gloire de ce meurtre, reprit le colonel. Ainsi j’ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon maître! Grâce à moi, l’épée de Charles II, que Jacques de Monmouth portait à son côté, ne sera plus tirée contre l’Angleterre.»—«Colonel, vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...

—«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»

—Mais le chevalier? s’écria le duc.

—Lorsqu’il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger mouvement, poussa un soupir; et pendant qu’une partie de l’escorte garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s’apercevant que sa victime n’était pas morte, M. de Chemeraut s’empressa de secourir le Gascon, et lui dit:—«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je compris à l’instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur pouvait vous servir, je me tus.—«Le coup a glissé sur le baudrier de l’épée de mon père,» dit le drôle d’une voix faible pendant qu’on le relevait.—«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»—«Je vous écoute, monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans doute pour mieux jouer son personnage.—Puis, au bout de quelques moments d’entretien secret, le Gascon dit à voix haute:—«Puisqu’il en est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. Elle m’accompagnera... puisque telle est la destination qui m’est réservée.»

—Le misérable! s’écria Angèle.

Puis il ajouta, reprit le père Griffon:—«Je me sens étourdi de ma chute, je me reposerai un moment chez moi.»—«Qu’il soit fait ainsi que vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s’adressant à moi:—«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour l’emmener; qu’elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de ce traître? il veut abuser du nom qu’il a pris pour vous ravir votre femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de consentir au départ de madame la duchesse.

—Plutôt mourir mille fois! s’écria Angèle.

—Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais que sot et aventureux, et c’est un monstre d’hypocrisie.

—Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d’ouvrir au Gascon et à l’envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du reste.

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