DEUXIÈME PARTIE. (continued 2)
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Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu’aux dents.
Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que précédait le guide.
Cet esclave s’était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant l’équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, l’issue de l’expédition.
Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui, flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.
Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit une colline assez haute et s’enfonça bientôt dans l’intérieur de l’île.
Nous laisserons M. de Chemeraut s’avancer lentement vers le Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de John, eurent enlevé l’obstacle qui avait jusque-là retenu l’envoyé anglais dans la caverne du Caraïbe.
CHAPITRE XVI. L’ORAGE.
M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, qu’un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l’avoir suivi pendant quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le chemin du Macouba.
Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père Griffon.
Il était environ quatre heures de l’après-midi; le bon curé faisait la sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si merveilleusement tissus par les Caraïbes.
Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs du curé à éveiller leur maître; enfin Monsieur s’y décida après avoir longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.
—Qu’est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.
—Maître, c’est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il veut vous parler à l’instant.
—Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, qu’il entre, qu’il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en s’adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître Morris?
—Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m’a dit de suivre une escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m’assurer si elle prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...
—Eh bien, mon enfant... cette troupe?
—S’est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des Roches-Noires... elle ne peut aller qu’au Morne-au-Diable.
Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand étonnement; puis il dit au mulâtre:
—Va vite me chercher Monsieur. Le mulâtre sortit.
—Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le gouverneur... et je crains qu’il ne soit parti avec sa troupe pour le Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s’écria le religieux en marchant à grands pas. Maître Morris n’en sait pas, n’en peut pas savoir davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n’est-il pas mort avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N’ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le religieux ajouta:—Une frégate française... qui reste en panne en dehors de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte... c’est plus qu’un soupçon... c’est une certitude. Ils viennent l’enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu’un épouvantable sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c’est impossible... j’aime mieux croire à l’indiscrétion de la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu’à la trahison la plus impie... Non, encore une fois, non, c’est impossible; mais il faut que je parte à l’instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, en me pressant, j’y parviendrai peut-être. J’y retrouverai le malheureux Gascon, ils n’ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m’avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l’ai, comme on dit, retourné dans tous les sens; j’ai prononcé devant lui et à l’improviste certains noms... qui, s’il eût été dans le secret, l’auraient fait certainement tressaillir, quelque cuirassé qu’il fût, et il est resté impassible... Je connais trop les hommes pour m’être trompé, le chevalier n’est qu’un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l’emportent sur les mauvaises.
A ce moment, Monsieur entra.
—Selle-moi tout de suite Grenadille.
—Oui, maître.
—Détache Colas.
—Oui, maître.
—N’oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.
—Oui, maître.
Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:
—Maître, faudra-t-il armer Colas?
—Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.
En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de marcher avec agitation; tout à coup il s’écria presque avec effroi, frappé d’une idée subite:
—Mais si je m’étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d’hier, ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux que ce que dirait le Gascon, ce qu’il raconterait des mystères du Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui l’habite... Pourtant... si je m’étais trompé? Si j’avais contribué à introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s’il était instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il l’arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être est-il d’accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.
Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les préparatifs de son départ.
Monsieur finissait de seller Grenadille et Jean terminait l’armement de Colas.
Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel acteur dont nous n’avions pas eu jusqu’ici occasion de parler.
Colas était un sanglier privé, d’une merveilleuse intelligence, dont le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses excursions à travers les bois.
Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de graisse où s’arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre acharnée aux reptiles; Colas était un de leurs plus intrépides adversaires. Son armement se composait d’une muselière de fer percée de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.
Colas précédait toujours Grenadille de quelques pas, lui frayant la route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.
Le père Griffon, qui ne s’était pas attendu au brusque départ de Croustillac (l’aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier Colas au chevalier, lorsqu’il eût vu celui-ci absolument décidé à s’aventurer dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.
Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité desquels il savait d’ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba enfourcha Grenadille, siffla Colas qui répondit par un grognement joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d’arriver trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu’il n’aurait pu alors que difficilement devancer. . . .
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Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.
Pour faire comprendre l’extrême importance et la difficulté de l’entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur que le parc de l’habitation de la Barbe-Bleue s’avançait du sud au nord, comme une espèce d’isthme entouré d’abîmes.
A l’est et à l’ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une muraille granitique d’une hauteur énorme, et baignée par les eaux profondes et rapides de deux torrents.
Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l’abri de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins perpendiculaires que ceux de l’est ou de l’ouest, il aurait fallu d’abord descendre au fond de l’abîme par le revers opposé, entreprise physiquement impossible à tenter, même à l’aide d’une corde d’une longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des angles de rochers saillants et rentrants.
Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, était arrivé tout d’abord au fond du précipice; il ne lui restait à tenter qu’une périlleuse ascension pour parvenir dans l’intérieur du Morne-au-Diable.
Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant pénétrer dans le parc de l’habitation qu’à la nuit close, il attendit pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.
Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au milieu d’un véritable chaos d’énormes masses granitiques entassées par les convulsions de la nature, que l’émissaire de Guillaume d’Orange passa quelques heures, tapi dans l’enfoncement d’un rocher, afin d’échapper à l’ardeur torréfiante du soleil.
Le morne silence de cet abîme solitaire n’était çà et là interrompu que par le grondement de la mer qui tonnait au loin.
Bientôt l’ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles de lumière qu’elle dessinait sur le faîte des rochers où l’on apercevait les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s’amoindrirent peu à peu, une vapeur sombre commença d’envahir le fond de l’abîme où se tenait Rutler...
Le colonel jugea qu’il était temps de partir.
Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui d’une sorte de crainte superstitieuse; l’horrible mort de son compagnon l’avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la veille (il n’avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.
D’abord, Rutler trouva assez de points d’appui pour pouvoir gravir assez rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à fait à l’horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa faim.
Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s’avança résolument dans le bois; il marchait avec d’excessives précautions, se guidant d’après les indications que John lui avait données, afin de rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait s’embusquer.
Après avoir assez longtemps erré dans l’obscurité, sous une haute futaie d’orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une gerbe d’eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la lisière du bois d’orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre blanc, située au centre d’un rond-point entouré d’arbres de tous côtés; le colonel, écartant quelques touffes épaisses de canna indica, roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements. . . .
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Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons au lecteur:
Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et s’avançait en toute hâte;
Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer l’envoyé de France;
Que le colonel Rutler s’était secrètement introduit dans l’intérieur du jardin.
Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s’était passé entre Youmaalë, la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.
CHAPITRE XVII. LA SURPRISE.
Nous avons laissé l’aventurier sous le coup imprévu d’une passion aussi subite que sincère, et attendant avec impatience l’explication, peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.
Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement s’asseoir au bord du petit lac, à l’ombre épaisse d’un palétuvier qui croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder l’espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse contemplative si chère aux peuples sauvages.
Angèle était rentrée chez elle.
Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un coup d’œil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.
Impatienté du silence et de l’immobilité de son rival, espérant peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer auprès d’Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l’apercevoir.
Croustillac toussa, s’agita; même immobilité de la part du Caraïbe.
Enfin, le chevalier, dont la patience n’était pas la vertu favorite, lui toucha légèrement l’épaule en lui disant:
—Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va bientôt se coucher et vous n’avez pas encore fait un mouvement.
Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda fixement sans cesser d’appuyer son menton dans la paume de ses mains, puis il reprit la position qu’il avait et resta muet.
L’aventurier rougit de colère et lui dit:
—Mordioux!... quand je parle j’aime qu’on me réponde.
Même silence de la part du Caraïbe.
—Ces grands airs-là ne m’imposent pas, s’écria Croustillac, je ne suis pas de ceux que l’on mange tout vivants, je pense?
Même silence.
—Mordioux! s’écria l’aventurier, savez-vous qu’à la fin, tout cannibale que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser, monsieur le sauvage?
En disant ces mots, le chevalier s’approcha du Caraïbe d’un air menaçant.
Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d’acajou à racines contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.
—Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne comprends pas votre signe, à moins qu’il ne signifie que vous êtes aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.
Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d’arbre entre ses bras nerveux, le jeta dans l’étang, et, d’un geste significatif, sembla dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.
Puis Youmaalë s’éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant cette scène, révélé la moindre émotion.
Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force extraordinaire; car ce bloc d’acajou lui avait paru et était en effet si pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que venait de faire le Caraïbe.
Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et s’écria:
—Est-ce à dire que vous m’auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté cette souche?
Le Caraïbe, sans s’arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa la tête en manière de signe affirmatif.
—Après tout, se dit Croustillac en s’arrêtant, ce mangeur de missionnaire ne manque pas de bon sens; je l’ai menacé le premier de le jeter à l’eau, et d’après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis forcé de convenir que j’aurais eu de la peine, et puis c’eût été une manière déloyale de se débarrasser d’un rival... Ah! cette soirée tarde bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n’a-t-elle jamais entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... Mais non, non, je n’aurai pas ce bonheur...
Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas:
Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux! Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieu... non... ce sont des cieux...
L’aventurier ne put terminer ce vers, Mirette vint le prévenir que sa maîtresse l’attendait pour souper.
Le Caraïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête-à-tête avec la veuve: elle semblait rêveuse et parlait peu, plusieurs fois elle tressaillit involontairement.
—Qu’avez-vous, madame? dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.
—Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C’est votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, ajouta-t-elle avec un sourire forcé; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youmaalë est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et je suis étonnée de ne pas le voir. Mais il dépend de vous de me faire oublier sa présence.
—Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le Gascon. Si j’osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui pourraient peut-être... vous distraire...
—Des vers... Comment! vous êtes poëte, chevalier?
—Tous les amoureux le sont... madame.
—C’est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d’être poëte.
—Non, dit tristement Croustillac, je suis amoureux pour avoir le droit de souffrir...
—Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...
—Ces vers, madame, font tout ce qu’ils peuvent pour peindre deux yeux bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c’est un sonnet...
—Voyons ce sonnet.
Et Croustillac récita les vers suivants d’un ton tour à tour langoureux et passionné:
Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux!
Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue
Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
—Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-Bleue. Sont-ce des yeux des dieux ou des cieux?
Croustillac reprit avec un merveilleux à propos.
Cieux! non; mais deux soleils clairement radieux,
Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
Soleils... non; mais éclairs de puissance inconnue
Des foudres de l’amour signes présagieux.
—Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... soleils... je l’avoue... me plaisait assez... dieux aussi...
Croustillac continua avec une molle langueur:
Ah! s’ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal?
Si des cieux... Ils auraient leur mouvement égal;
Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...
—Ah! mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus qu’éclairs...
Croustillac secoua la tête...
Éclairs... non; car ceux-ci durent trop et trop clairs;
Toutefois, je les nomme afin que je m’explique,
Des YEUX... des DIEUX... des SOLEILS... des ÉCLAIRS...
—A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n’ai qu’à choisir... aussi je garde tout... dieux... cieux... soleils... éclairs...
L’aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:
—Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j’ai du malheur... je suis bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
—Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je vous ai dit de m’égayer... de m’amuser...
—Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?
L’aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d’un ton pénétré, d’une voix émue...
Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de l’expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d’avoir pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l’effort passager qu’elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle se sentait agitée par d’inexplicables pressentiments, obsédée par des craintes vagues, comme si elle avait eu l’instinct des dangers qui grondaient autour d’elle.
Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...
Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle sortit brusquement de table, et lui dit d’un air sérieux:
—Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette maison.
La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.
L’aventurier était si touché de l’état d’anxiété où il voyait Angèle, il conservait si peu d’espérance... qu’il osait à peine lui rappeler la promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:
—Vous m’avez promis, madame, de m’expliquer le mystère de...
La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:
—Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d’esprit ou prévision, je me sens de plus en plus agitée, il me semble qu’un malheur me menace; pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition d’esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n’a que trop duré.
—Une plaisanterie, madame?
—Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.
Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n’aperçois personne... Vous me disiez donc, madame, qu’une plaisanterie...
—Oui, monsieur, j’avais su par le père Griffon, notre ami, que vous aviez l’intention de venir me proposer votre main; j’ai envoyé le boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je vous ai accueilli avec l’intention, je vous l’avoue, et je vous en demande pardon, de m’amuser un peu à vos dépens...
—Mais, madame... ce soir même vous deviez m’expliquer le mystère de votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du flibustier, du...
Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:
—N’entendez-vous pas marcher?... N’est-ce pas Youmaalë?
—Je n’entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances ruinées, quoique pourtant il s’attendît à tout depuis qu’un véritable amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.
—Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans le bois d’orangers près du bassin.
—Mais, madame, ce mystère?...
—Ce mystère, reprit Angèle, s’il en est un... ne peut pas... ne doit pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce secret était une plaisanterie dont j’ai honte maintenant, je vous le répète... et si j’avais tenu cette folle promesse, c’eût été en vous rendant le jouet d’une autre mystification plus coupable encore!
—Ah! madame, dit vivement le chevalier, c’est bien cruel.
—Que voulez-vous de plus, monsieur? je m’accuse et vous en demande pardon, dit Angèle d’une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de la Barbe-Bleue... vous me permettrez, n’est-ce pas? de vous offrir quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m’avoir vue...
Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai qu’il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une offre qu’il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.
—Madame, dit-il avec autant de fierté que d’amertume, vous m’avez accordé l’hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule grâce que je vous demande, c’est de me donner un guide. Quant à votre proposition, elle me blesse... doublement.
—Monsieur...
—Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix d’argent un humiliant procédé...
—Monsieur... telle n’est pas mon intention...
—Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce qu’on appelle un homme d’expédient, mais j’ai mon point d’honneur à moi!
—Mais, monsieur...
—Mais, madame, en retour de l’hospitalité que m’aurait offerte un habitant, j’aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa disposition, c’eût été un marché comme un autre..... pire qu’un autre peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d’un plus heureux que soi, on doit se contenter de tout... J’ai amusé le capitaine de la Licorne pour le payer du passage qu’il m’a donné sur son navire... Nous sommes quittes. J’ai fait là un misérable métier, madame, je le sais mieux que personne, car mieux que personne j’ai souvent connu le malheur...
—Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.
—Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par nécessité j’ai pu accepter le rôle d’un commensal complaisant, jamais je n’ai reçu d’argent comme compensation d’un outrage.—Puis il ajouta d’un ton profondément ému et pénétré:—Puissiez-vous, madame, toujours ignorer le mal que m’a fait cette proposition, moins encore parce qu’elle était bien humiliante que parce qu’elle m’était faite par vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l’aurais souffert sans me plaindre... mais m’offrir de l’argent pour me dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une des peines de la misère que j’ignorais encore... Après un moment de silence, il reprit avec une nouvelle amertume:—Au fait... pourquoi m’auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je entré ici? Les vêtements que je porte ne m’appartiennent seulement pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n’est-ce pas, madame?
Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta vivement l’offre indiscrète qu’elle avait faite; elle baissa la tête, et marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.
La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre blanc dont on a parlé.
La jeune femme tenait toujours le bras de l’aventurier.
Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:
—Vous avez raison... j’ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez pas, je vous en prie, que j’aie voulu un instant vous humilier... rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce qu’il devait y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien! cela... je le pense encore... Vous m’aimez, dites-vous... si cet amour est sincère... il ne peut m’offenser... il serait mal à moi de répondre à un sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans crainte d’être refusée.
—Ah! madame! s’écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre ami... vous m’avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je qu’un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour pouvoir vous prouver mon dévouement.
—Qui sait?... mais j’ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là, il faut que j’aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous défierai bien de refuser cette fois...
—Mais, madame...
—Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.—Et ce disant, Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu’au bassin de marbre, remonta légèrement l’allée du parc et disparut du côté de la maison.
—Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en regardant machinalement l’eau du bassin. Puis il ajouta avec exaltation:—C’est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m’a appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c’est égal, je l’adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j’aurais accepté ces diamants... Aujourd’hui... cela me fait honte... C’est étonnant comme l’amour vous change...
Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions philosophiques.
Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l’aventurier se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots d’Angèle à Croustillac:—mon mari... attendez-moi là.
Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l’homme qu’il cherchait; il sortit tout à coup de sa cachette, s’élança sur le chevalier, lui jeta un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à terre; puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.
Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.
Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:
—Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume d’Orange, roi d’Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute trahison... et vous allez me suivre...
CHAPITRE XVIII. MILORD-DUC.
Brusquement attaqué par un adversaire d’une force extraordinaire, Croustillac ne tenta pas même de résister.
Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.
Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent hollandais très prononcé:
—Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon poignard?
Le malheureux Croustillac, n’entendant pas l’anglais, mais sentant la pointe du poignard, s’écria:
—Parlez français! parlez français...
—Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m’excuserez donc, monseigneur, si je ne m’exprime pas très bien en français... J’avais l’honneur de dire à votre Grâce qu’au moindre cri, je serais obligé de la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d’avoir ou non la vie sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d’appeler du secours si elle revient.
Il est évident qu’on me prend pour un autre, pensa le chevalier. Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n’être pas pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et qui passe pour ma femme!
—Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j’ai promis au roi, mon maître, de vous ramener mort on vif.
—J’étouffe!... ôtez-moi d’abord ce voile... je ne crierai pas! murmura Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....
Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l’aventurier... Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d’un poignard.
La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du colonel, ils lui étaient absolument inconnus.
—Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l’aventurier fut découvert.
—Comment.... il ne s’aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier stupéfait.
—Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à s’asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j’ai dû agir ainsi...
Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, il brûlait de savoir à qui s’adressaient ces mots: Milord-duc. Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la Barbe-Bleue, le chevalier se résolut de jouer, autant qu’il le pourrait, le rôle qu’on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du Morne-au-Diable.
Il répondit néanmoins:
—Et vous êtes sûr, monsieur, que c’est bien moi que vous cherchez?
—Que votre Grâce n’essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il est vrai que je n’ai pas eu l’honneur de vous voir jusqu’à ce jour, milord-duc; mais j’ai entendu votre conversation avec madame la duchesse... Quel autre d’ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a peint dans ce costume?
—Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.
—Ce n’est pas à moi, milord-duc, de m’étonner de vous retrouver sous ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d’un air sombre.
—Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.
—Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?
—A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.
—Je comprends l’embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.
—Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:—Peut-être ainsi apprendrai-je quelque chose.
—Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte d’apprendre à votre Grâce ce que j’attends de sa soumission aux ordres de mon maître Guillaume d’Orange, roi d’Angleterre.
—Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d’entrer dans les plus grands détails.
—Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d’elle, il est bien nécessaire d’établir nettement votre position, milord-duc, tel pénible que soit ce devoir.
—Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout entendre.
—Vous avouerez qu’en ce moment vous ne pouvez m’échapper.
—C’est vrai.
—Que votre vie est entre mes mains.
—C’est encore vrai.
—Mais ce qui doit être pour vous d’une très grande considération, milord-duc, c’est que si, en essayant de m’échapper, ou en refusant d’obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure nécessité de vous tuer...
—Dure nécessité pour tous deux... monsieur.
—Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d’autant plus impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que l’on n’aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.
Le chevalier regarda Rutler d’un air stupide, croyant avoir mal entendu.
—Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d’autant plus impunément me tuer?...
—Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.
Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à un fou; puis il reprit, après un moment de silence:
—Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, j’en conviens, que je suis déjà mort?
—Mais, certainement... Milord-duc, c’est tout simple.
—Vous trouvez cela tout simple, monsieur?
—Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.
—Il me semble pourtant qu’à la rigueur... et sans passer pour un homme d’un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le monde... je pourrais jusqu’à un certain point nier que je sois mort.
—Je n’aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.
—Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s’oublier, jamais... ce qui est seulement assez difficile; c’est d’en conserver la mémoire, dit Croustillac en souriant.
Le colonel ne put retenir un mouvement d’indignation, et s’écria:
—Vous souriez! vous souriez! lorsque c’est au prix du plus noble sang que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des princes!!!
—Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment Croustillac,—qu’il ne s’agit pas de reconnaissance ou d’ingratitude dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons singulièrement de la question.... je préfère parler d’autre chose...
—Je conçois qu’après tout, un tel sujet d’entretien soit désagréable pour votre Grâce.
—Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?
—J’ai l’ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a dû conserver le souvenir.
—Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. Diable! à la Tour de Londres... c’est payer votre Grâce et milord-duc un peu trop cher!
—Je n’ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d’égards...
—Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader cet ours du Nord? Je n’ai aucun espoir, hélas! d’intéresser la Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j’entrevois vaguement que l’erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite créature. Si cela était, j’en serais ravi... Une fois arrivé en Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m’élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j’aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en prince, en milord, qu’en passager-gratis de maître Daniel. J’y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies allumées.
Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de l’accablement, lui dit d’un ton moins brusque:
—Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l’avenir qui lui est destiné.
—Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier à la Tour de Londres!
—Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d’une extrême liberté; peut-être cette vie d’angoisses et d’inquiétudes continuelles n’est pas à regretter beaucoup.
—Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m’emmener à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.
—Pour remplir cette mission, milord-duc, j’avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d’une mort affreuse.
Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.
—De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour accomplir cette expédition.
—Oui, milord-duc.
—Et vous vous flattez à vous tout seul de m’enlever d’ici?
—Oui, milord-duc...
—Vous en êtes sûr?
—Parfaitement sûr...
—Et par quel miracle?
—Il n’est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.
—Puis-je savoir?
—Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je compte principalement sur vous.
—Pour vous aider à m’emmener?
—Oui, milord-duc.
—Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si je veux m’en mêler, vous être de quelque secours.
Après un moment de silence, Rutler reprit:
—L’on ne m’avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la mauvaise fortune, milord-duc...
—Je vous assure, monsieur, qu’il me serait difficile de la supporter autrement.
—Si je vous fais cette observation, milord, c’est qu’étant vous-même homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu’un autre... qu’on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la résolution; or, je n’ai pas d’autre ressource pour vous enlever d’ici...
—Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis pas seul ici?
—Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle peut revenir d’un moment à l’autre.
—Et non pas seule... je vous en préviens.
—Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu’aux dents, je ne crains rien.
—Vraiment?
—Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous hésiteriez encore.
—Monsieur... vous parlez en énigmes.
—Je vous en dirai tout à l’heure le mot, milord; mais auparavant je dois vous prévenir que l’on est à peu près au courant de tout ce qui vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.
—En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j’apprendrai peut-être quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:
—Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c’est impossible.
—Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, c’est une affaire de conscience et de théologie.
—Décidément, mon Sosie, le milord-duc s’est mis dans une position tout exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu’il est mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.
—Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.
—Exacts... exacts... jusqu’à un certain point; vous me supposez capable de m’être remarié après mon exécution à mort, c’est au moins hasardé. Que diable... monsieur, savez-vous qu’il faut être bien sûr de son fait au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.
—Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m’étonne pas, d’ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d’esprit dans des circonstances plus graves que celle-ci.
—Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...
—Milord-duc! s’écria le colonel d’un ton sévère, le roi, mon maître, ne mérite pas ce reproche...
—Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.
—Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.
—Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, votre maître...
—N’est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...
—Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion était purement philosophique... et n’avait nullement trait à ma position particulière.
—C’est différent, milord-duc; aussi m’étonnais-je de vous entendre parler de votre pauvreté.
—Parbleu!... cela m’irait bien... de crier misère, dit Croustillac en riant.
—Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes énormes que vous avez tirées de la vente d’une partie de vos pierreries seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d’Orange, mon maître, n’est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation des biens d’ennemis politiques.
—Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si j’avais prévu cela... combien j’aurais peu avalé de bougies pour la plus grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta tout haut:
—Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, mes trésors...
—Le roi mon maître, milord-duc, m’a ordonné de vous dire que vous pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos richesses.
—Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour les transporter. Puis il reprit tout haut:
—Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes que vous avez faites sur ma vie passée.
—Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre habitation, afin d’en éloigner les curieux.
—Je n’y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la Barbe-Bleue... non... la veuve... c’est-à-dire non... la duchesse... ou plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de n’importe qui... n’est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? Pourtant j’ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j’ai entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j’en deviendrai fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de chandelles romaines dans l’intérieur de mon cerveau...
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES. TOME PREMIER
PREMIÈRE PARTIE.
Pages
CHAPITREIer.Le passager 1
—II. La Barbe-Bleue12
—III. L’arrivée27
—IV. La maison curiale40
—V. La surprise50
—VI. L’avertissement57
—VII. La caverne67
—VIII. Le Morne-au-Diable83
—IX. La nuit100
—X. Un boucan110
—XI. Maître Arrache-l’Ame122
DEUXIÈME PARTIE.
Pages
CHAPITREXII.Le Mariage133
—XIII. Le souper150
—XIV. L’amour vrai176
—XV. L’envoyé de France189
—XVI. L’orage202
—XVII. La surprise211
—XVIII. Milord-duc223
Notes
FIN DE LA TABLE.
LE MORNE-AU-DIABLE

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

LE MORNE-AU-DIABLE
PAR EUGÈNE SÜE TOME SECOND PARIS PAULIN, ÉDITEUR RUE RICHELIEU, 60 —— 1846


LE MORNE-AU-DIABLE.
CHAPITRE XIX. LA SURPRISE.
Rutler continua:
—Les manœuvres de vos émissaires furent couronnées d’un plein succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui apprendre qu’à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait faire de vous, milord-duc... un danereux instrument...
—De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?
—Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, milord.
—Si... monsieur... si, je désire que vous m’en disiez davantage... je veux voir jusqu’à quel point on a abusé de votre crédulité... Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
—La preuve que l’on n’a pas abusé de ma crédulité, milord, c’est que ma mission a pour but de ruiner les projets d’un envoyé de France qui, d’accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d’un moment à l’autre dans cette île...
—Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j’ignorais l’arrivée de cet envoyé français.
—Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce roi détrôné pour lui offrir ses services...
—Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j’aurais pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma fierté ne m’aurait pas permises auparavant.
—Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution n’eût-elle pas manqué de générosité...
—Sans doute, j’aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher de... d’un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne l’ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.
—Je crois votre Grâce.
—Eh bien, alors... votre mission n’ayant plus de but...
—Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole, les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme les circonstances... L’espoir d’arriver au trône d’Angleterre... peut faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses, milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais votre Grâce sait ce qu’elle a sacrifié lorsqu’elle a voulu porter une main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!
—Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n’y vais pas de main-morte, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m’amuserais beaucoup.
—Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez porté vos vues jusque sur le trône.
—Eh bien, c’est vrai, s’écria Croustillac avec une expression de franchise spontanée, c’est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... l’ambition, la gloire, l’entraînement de la jeunesse... Mais, croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d’un ton mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l’âge nous mûrit... nous rend sages, avec les années l’ambition s’éteint, on vit content de peu dans la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l’océan de l’éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d’audacieuses visées... il ne s’ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n’en reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, aimé de ceux qui m’entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, voilà la seule existence qui me convienne; je n’hésiterai donc pas, en confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre prétention au trône d’Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n’en ai pas la moindre envie.
—Je n’ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d’accepter votre serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à moi, j’ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir ma mission.
—Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y tenez beaucoup...
—A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu’elle ne me suive sans faire la moindre résistance.
Croustillac avait prolongé l’entretien autant qu’il l’avait pu; il lui fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon dit à Rutler:
—En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel sera notre ordre de marche, comme on dit?
—Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin d’être prêt à vous frapper en cas d’alerte, milord, et nous nous dirigerons vers votre maison.
—Ensuite, monsieur?
—Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un de vos esclaves d’aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m’attend et à bord duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les mains du gouverneur de la Tour.
—Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même l’ordre de préparer tout ce qu’il faut pour mon enlèvement?
—Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la pointe de ce poignard?
—Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez beaucoup, monsieur.
—Nous autres Flamands, nous avons peu d’imagination... que voulez-vous... il n’y a rien de plus brutal que nos procédés; mais réussir, voilà l’important; or, ce brin d’acier me suffit, car si vous refusez d’obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous en prévenir, je vous tue sans miséricorde...
—J’ai aussi déjà eu l’honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen ne manquait pas d’originalité... mais j’ai des esclaves... des amis, monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
—Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis Anglais, et je m’introduis en temps de guerre dans cette île, qui est considérée comme une place forte.
—Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
—En acceptant cette mission, j’ai fait d’avance le sacrifice de ma vie; tout ce que je veux, milord-duc, c’est que vous ne soyez plus pour mon maître un sujet de crainte... pour l’Angleterre un sujet de troubles; le roi Guillaume n’aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n’étiez pas absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce que je vais vous dire.
—Parlez, monsieur.
—Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à l’Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est pour le roi Guillaume qu’un ennemi tel que vous soit dans l’impossibilité d’agir; les partisans de votre première révolte, qui vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus chers souvenirs.
—Vraiment?... ça ne m’étonne pas de leur part, et c’est d’autant plus désintéressé à eux qu’il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée fixe à l’endroit de mon exécution.
Le colonel reprit:
—Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.
—Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu’elle est véritablement.
—Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d’enthousiasme n’exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c’est parce que votre influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu’on doit à tout prix la neutraliser.
—Poignarder quelqu’un ou l’emprisonner éternellement, vous appelez ça neutraliser une influence, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être m’amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s’impatiente à tort; car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du ciel que je ne conspire pas, qu’il peut dormir en paix sur son trône, et que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il assez clair et assez catégorique, monsieur?
—Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les ordres que j’ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l’heure, j’aurai l’honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l’autorité de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, c’est le sort de la guerre. D’ailleurs si vous hésitez, je compte sur un puissant auxiliaire...
—Et lequel?
—Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de mon poignard...
—Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son poignard... pensa Croustillac; il n’a que ce mot-là... à la main...
—Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j’en suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s’ils peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter votre départ...
Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu’elle aimait passionnément, et qu’on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener prisonnier à la place du milord-duc inconnu.
Heureux de songer qu’Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la position qu’il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.
—Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à l’instant, dit le colonel avec impatience.
—C’est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.
Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen d’échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la Barbe-Bleue.
—Écoutez-moi, monsieur, dit l’aventurier en prenant un air digne et pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu’après mon départ.
—Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre femme... sans lui faire connaître votre triste position?
—Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à m’épargner des adieux toujours déchirants.
—Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous êtes libre d’agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d’atteindre le but que vous vous proposez. Si madame votre femme s’étonne de votre départ, vous prétexterez de l’impérieuse nécessité d’un voyage de quelques jours à Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l’expliquerez aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la Barbade...
—Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans doute... mon départ pourrait s’expliquer facilement ainsi; mais, pour donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la maison, éveiller ainsi l’attention de ma femme... Elle est extrêmement craintive et s’alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où personne au monde ne peut s’introduire, lui donnera des soupçons.... et ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais échapper à tout prix.
—Mais alors, milord, comment faire?
—Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous sortirons de l’île à l’aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y entrer... Une fois à la Barbade, j’instruirai ma femme de l’événement... du cruel événement qui me sépare d’elle à jamais, et vous me jurerez à votre tour qu’elle ne sera pas inquiétée après mon départ.
—Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.
—Comment cela?
—Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.
—Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.
—Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète qui existait entre cette caverne et l’abîme qui cerne votre parc?
—Je l’ignorais complétement... mais puisque cette communication existe, servons-nous-en pour partir.
—Mais c’est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l’intérieur de cette caverne qu’en s’abandonnant aux vagues qui vous précipitent au fond d’un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une cataracte....
—Et pour sortir de cette caverne?
—Il faudrait, milord, remonter une chute d’eau de vingt pieds de haut...
—C’est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en dehors de cette caverne...
—Est parti pour la Barbade, milord... Il n’avait pu approcher de cette partie de l’île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte est inabordable...
—Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier accablé.
—Si vous m’en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J’ai foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative pour vous échapper de mes mains.
—Je vous ai donné cette parole, monsieur.
—J’y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.
—J’aurais été en effet bien étonné si le poignard n’avait pas reparu, pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne l’empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette défiance.... Mais il ne s’agit pas de cela... Que faire... que faire... La duchesse n’est pas prévenue; les esclaves ne m’obéiront pas si je les commande.... C’est fini.... me voici au bout de mon rouleau de mensonges...
Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son quiproquo. Il regretta sincèrement de n’avoir pu se dévouer plus efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
Il eut bientôt une autre crainte.
Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d’un étranger armé jusqu’aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait nettement expliqué à l’aventurier comment, à la première agression, il serait obligé de le tuer sans miséricorde.
Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire la sotte curiosité, l’imprudente étourderie qui l’avaient ainsi jeté au milieu d’une position aussi compliquée que dangereuse.
CHAPITRE XX. LE DÉPART.
L’esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour s’appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le raisonnement suivant: «Cejourd’hui, comme toujours, j’ai peu ou prou à perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu’à ce qu’on s’aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme devant, et j’ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue qui s’est moquée de moi, mais qui m’a ensorcelé, car elle m’intéresse plus que je ne voudrais, plus qu’elle ne le mérite peut-être; car, malgré son amour pour ce mari invisible, elle m’a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre animal d’anthropophage. Enfin, il n’importe... si c’est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? j’en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir de céans? mais si le Caraïbe s’en mêle? ça se gâte... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l’homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, car, pour m’empêcher de jeter l’alarme dans la maison, ce buveur de bière m’expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m’échapper, il me serre toujours de près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... Bah!... son poignard... il ne me tuera qu’une fois, après tout... Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l’avant.»
Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
—Eh bien, monsieur, puisqu’il faut absolument passer par la maison pour sortir d’ici... marchons.
—Monseigneur, dit le colonel après un moment d’hésitation, vous m’avez donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
—Oui, monsieur!
—Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
—Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis rien de plus.
—C’est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie, car j’ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.
—Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre serment... Marchons...
Et le chevalier et le colonel s’avancèrent vers la maison.
Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait toujours la main sur son poignard; non qu’il doutât de la parole de son prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir délivrer leur maître.
Croustillac et Rutler n’étaient plus qu’à quelques pas de la maison, lorsqu’au détour d’une allée obscure ils virent s’avancer une femme vêtue de blanc.
Le colonel s’arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui dit tout bas:
—Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde qu’elle crie.
—C’est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon et tout découvrir, pensa Croustillac.
A son grand étonnement, la femme s’arrêta et ne dit mot.
Le Gascon s’écria:
—Qui donc est là?
—Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit la voix bien connue de la Barbe-Bleue.
Croustillac resta muet, confondu.
La Barbe-Bleue l’appelait aussi monseigneur, et elle prenait le nom de Mirette.
—Mordioux! se dit-il, je n’y comprends plus rien, mais plus rien du tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C’est égal, tenons-nous ferme et jouons serré.
—Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.
—C’est... c’est la femme de confiance de ma femme, répondit le chevalier.
Angèle reprit:
—Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s’est couchée un peu souffrante... mais qu’elle dort à cette heure.
—Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu’elle s’aperçoive de rien.
Angèle, qui s’était approchée, reprit d’un air effrayé en reculant vivement:
—Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n’est donc pas seule?
—Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c’est fait de vous!!
—N’aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n’aie pas peur... pendant que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à l’instant pour l’accompagner.
—Si tard, monseigneur! mais vous n’y songez pas... Je vais prévenir madame.
—Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j’aurais tout de suite besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.
—Mais, monseigneur...
—Obéis.
—Ce n’est pas difficile... c’est demain matin jour de pêche en haute mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant le jour à l’anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
—Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel à voix basse.
—C’est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous quelque chose de bien étrange... Je n’avais peut-être pas tout à fait tort de l’accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout haut:
—Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner aux noirs de se préparer à l’instant même.
—Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, ne m’as-tu pas entendu?
—Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut absolument...
—Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m’appelles ainsi, devant un étranger, dit le Gascon d’un air courroucé, pensant faire un coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n’était pas dans le secret?
—Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c’est qu’on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument partir...
—La fine mouche veut avoir l’air de me retenir pour mieux jouer son rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l’a instruite? qui lui a si bien tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie là-dedans...
—Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?
—Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette chère et bonne femme, de n’avoir pas d’inquiétude... entends-tu bien, Mirette... pas d’inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser quelquefois à moi.
—Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, répondit Mirette d’une voix émue, car elle comprenait le sens caché des paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait combien vous l’aimez... et elle n’oublie rien... mais vous serez ici demain avant son réveil, n’est-ce pas?
—Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
—Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! J’oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous et que vous aviez laissée chez madame.
En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra vivement la main et disparut.
—Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne l’espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
—Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d’un madras et vêtue d’une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au chevalier un manteau qu’elle avait déposé sur un fauteuil.
—Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les esclaves sont prêts.
Ce disant, Angèle sortit.
L’épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme; la garde était d’or massif; sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d’Angleterre; la poignée représentait un lion debout, et sa tête, surmontée d’une couronne royale, servait de pommeau; le baudrier d’une grande richesse, quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
—Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous réitère ma parole de n’en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il répondit:
—Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; j’avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon gré, monseigneur.
—Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en fine mouche... Elle me décore ainsi d’une partie de la défroque du milord-duc mystérieux pour augmenter encore l’erreur de cet ours flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il est vrai, que j’ai eu le cou coupé; c’est déjà quelque chose, mais ça ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi... Enfin, ceci durera ce qu’il plaira à Dieu; une fois que j’aurai tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; c’est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon déguisement sera sans doute complet.
Ce vêtement d’une coupe particulière était bleu, avec une sorte de camail en drap rouge galonné d’or; on voyait qu’il avait dû longtemps servir.
Le colonel dit au chevalier:
—Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, monseigneur!
—Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve...
—Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres à cette fatale journée.
—C’est ce que je vous disais... selon que j’ai froid ou chaud, je porte ce manteau; mais c’est toujours pour moi une manière de commémoration... de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, si vaillamment combattu sous mes ordres.
Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu’il avait plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II d’Angleterre.
Rutler lui dit:
—Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l’arracher à des pensées qu’il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette boîte; mais les moments sont précieux.
Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
—Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
—Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
—Après mon mari, c’est vous que j’aime le plus au monde; car vous l’avez sauvé...
Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre noirs dont l’un portait un fanal pour éclairer la route.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant que l’aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l’appartement le plus secret de la maison de la Barbe-Bleue.
C’était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d’un lit de repos, était un très beau portrait du roi Charles II d’Angleterre; plus loin, une miniature représentant une femme d’une beauté ravissante.
Dans un cadre d’ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de deviner qu’on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d’argent ciselé représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait cette date: 15 JUILLET 1685.
Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l’âge, grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l’Ouragan, du boucanier Arrache-l’Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
En colorant les beaux traits de l’homme dont nous parlons de la teinte cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi sous l’épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois individus dans ce même personnage.
Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient été successivement portés par le même homme, qui n’était autre que le fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, exécuté à Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s’accordent à dire que ce prince était très brave, très affable, d’un caractère très généreux, et d’une figure noble et belle. «Telle fut la fin d’un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) que ses grandes qualités auraient pu rendre l’ornement de la cour, et qui eût été capable de bien servir sa patrie.
«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d’une nombreuse faction et les amorces de l’affection populaire l’avaient engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L’amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune; après son exécution même, ses partisans conservèrent l’espérance de le revoir un jour à leur tête.»
Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son exécution.
Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé et le menton saillant.
Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des Provinces-Unies à la suite de Guillaume d’Orange, aurait donc pu tomber dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac certains objets précieux connus que l’on savait avoir appartenu au fils de Charles II.
Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement presque jusqu’à l’assassinat; le choix de Guillaume d’Orange se trouvant très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener cette périlleuse et cruelle entreprise.
Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux anglais.
Tout à coup, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Angèle se précipita à son cou en s’écriant:
—Sauvé! sauvé!
Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d’une voix entrecoupée:
—Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n’y a plus de danger pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j’en tremble encore...
Effrayé de l’exaltation d’Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse inquiète:
—Qu’as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, Angèle s’écria:
—Maintenant, ce n’est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi Guillaume d’Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l’ordre à un de nos nègres pêcheurs d’aller dire au capitaine Ralph de tenir le Caméléon tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l’anse aux Caïmans... en deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
CHAPITRE XXI. LA TRAHISON.
Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu’il entendait, il regardait sa femme avec angoisse.
—Que dis-tu? s’écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j’habite cette île?
—Il le sait... Un de ses émissaires s’était introduit ici... cette nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n’y a plus aucun danger, s’écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
—Mais, cet homme? cet homme?...
—Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans cela?... Non... tu n’as plus rien à redouter... quant à présent du moins. Mais sais-tu qui m’a aidé à conjurer ce menaçant orage?
—Non... de grâce explique-moi...
—C’est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.
—Croustillac?
—Oui, sa présence d’esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril est éloigné.
—En vérité, Angèle, je crois rêver.
—Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m’as eu quittée pour lire ces papiers venus d’Europe, je suis descendue avec le chevalier dans le jardin... J’avais un pressentiment de notre danger, j’étais triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt possible... n’étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main n’appartiendrait à personne, et qu’il devait quitter cette maison demain au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses récits naturellement exagérés sur ce qu’il avait vu ici, donnerait plus de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l’île, bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu’à présent, hélas! nous avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements qu’il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
—Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
—Après avoir annoncé au chevalier qu’il ne pouvait plus rester ici, je lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d’un air si péniblement humilié qu’il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, et voulant, par cela même qu’il témoignait quelque délicatesse, l’obliger à accepter un présent, j’étais revenue chercher ici un médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le chevalier ne me refuserait pas. J’allais lui porter ce cadeau, lorsqu’en approchant de l’endroit où je l’avais laissé, au bout du parc, près du bassin... Ah! mon ami, j’en frémis encore.
Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
—Angèle, je t’en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine ce récit.
—Eh bien! reprit-elle, lorsque je m’approchai du bassin, j’entendis parler; effrayée, j’écoutai.
—C’était cet émissaire, sans doute?
—Oui, mon ami.
—Mais comment s’est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment a-t-il confié ses desseins au Gascon?
—Il a pris le chevalier pour toi.
—Il a pris le chevalier pour moi? s’écria Monmouth.
—Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t’habillant comme le portrait dont tu m’avais parlé.
—Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.
Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre d’ébène incrusté d’argent qui renfermait l’esquisse d’un portrait, le duc reprit:
—Mais quelle a été l’issue de cette étrange rencontre? le chevalier qu’a-t-il dit? toi-même qu’as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans tes paroles qui me rassurent... j’irais moi-même...
Angèle interrompit le duc:
—Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s’il y avait quelque chose à craindre à cette heure?
—Eh bien! je t’écoute.... mais tu conçois mon impatience...
—Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi dans l’erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur l’intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il s’approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu’il devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l’émissaire de Guillaume, croyant s’adresser à toi, appelait le chevalier milord-duc ou monseigneur, je l’ai appelé ainsi; j’ai fait ouvrir les portes, et, pour compléter l’illusion, j’ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
—Ah! qu’as-tu fait, Angèle! s’écria le duc, l’épée de mon père, une boîte qui m’a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à l’amitié!
—Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s’écria Angèle, désolée de l’expression d’amertume et de chagrin qu’elle lisait sur les traits de Jacques.
—Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec tendresse, je ne t’accuse pas; mais j’ai un tel respect pour ces saintes reliques, qu’il m’est cruel de les voir profaner par un mensonge, même pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t’ai pas tout dit.
—Tu ne m’as pas tout dit? s’écria Angèle surprise. Quand tu es venu me chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m’as-tu pas offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m’as-tu pas dit que tu m’aimais? que m’importe le reste. S’il ne s’était pas agi de ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta condition, de ta naissance? Je t’ai épousé proscrit, fuyant la haine acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. Maintenant... que peux-tu m’avoir caché? Si c’est quelque nouveau danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans deux heures, le Caméléon sera prêt à mettre à la voile...
Profondément préoccupé, Monmouth n’entendait pas Angèle; il marchait à grands pas, se disant:
—Il n’y a pas à en douter... on sait que j’existe... Mais comment Guillaume d’Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n’était plus connu que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté... j’ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc pu me trahir? le père Griffon est incapable d’un tel sacrilége... car c’est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette révélation...
Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:—Et de quel moyen s’est servi le chevalier pour découvrir les desseins de l’émissaire de Guillaume d’Orange?
—Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s’en est pas caché; je l’ai entendu, il voulait t’enlever mort on vif et te conduire à la tour de Londres.
—Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l’on craint que je ne me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes anciens partisans s’agitent... dit Monmouth en se parlant à lui-même.—Je reconnais là la politique de mon ancien ami Guillaume d’Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l’esprit de Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:—Dieu soit loué... mon enfant, l’orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu’il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et de le persuader que l’émissaire lui-même avait été abusé par de faux renseignements. Qu’en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d’autres traits que ceux d’Youmaalë, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d’y pourvoir sans blesser sa délicatesse.
Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.
Monmouth ne l’avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l’émissaire de Guillaume d’Orange, mais il ne savait pas qu’il l’eût accompagné comme prisonnier.
—Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir...
—Le chevalier n’est donc plus ici? s’écria le duc.
—Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu’à l’anse aux Caïmans, où l’émissaire s’embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes avec le chevalier.
Le duc semblait ne pas croire à ce qu’il entendait.
—Parti prisonnier sous mon nom? s’écria-t-il. Mais cet émissaire, en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé pour moi!...
—Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir aucun danger. Malgré mon désir d’éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n’aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée...
—Mais, malheureuse femme! s’écria le duc, tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d’état que possède maintenant le chevalier...
—Mon Dieu! que dis-tu?...
—Ils sont capables de le tuer...
—Ah! qu’ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s’écria la jeune femme en voyant le duc s’apprêter à sortir.
—Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J’emmènerai quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d’avance.
—Jacques... je t’en supplie... ne t’expose pas...
—Comment! j’abandonnerais lâchement cet homme qui s’est dévoué pour moi, je le livrerais aux ressentiments de l’envoyé de Guillaume!... Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu’un remords!... Va, je t’en prie, dire à Mirette d’ordonner à quelques esclaves de se tenir prêts à me suivre à l’instant... Grâce à la marée, le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je pourrai encore l’atteindre.
—Mais cet envoyé est capable de tout! s’il te voit venir délivrer le chevalier, il devinera peut-être... et alors...
—Ce n’est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va courir sur leurs traces... D’ailleurs, j’ai bravé, je crois, d’autres dangers que ceux-là.
Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n’avait pas cru que les suites de l’erreur où le Gascon avait jeté Rutler pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de l’appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à tous les gens de la maison.
Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.
La mulâtresse, d’un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à lui apprendre.
L’ordre fut donné d’introduire à l’instant le religieux dans le salon du rez-de-chaussée.
Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre sous les traits du flibustier mulâtre.
—Mon ami! s’écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...
—Le père Griffon! s’écria le duc.
—Vous savez qu’il ne vient jamais ici que dans les circonstances les plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.
—Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s’écria le duc.
Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de fatigue, était dans le salon.
—Dans un quart d’heure ils seront ici! s’écria le religieux.
—Qui cela, mon père? demanda Monmouth.
—Ce misérable Gascon! dit le père.
—Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... il en est encore temps.
—Fuir! et par où? il n’y a qu’un chemin pour venir au Morne-au-Diable et pour en sortir. Je vous dis qu’ils me suivent, répondit le père, mais du calme, rien n’est encore désespéré.
—Expliquez-vous, mon père, qu’y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit Angèle.
—Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j’aime mieux croire à l’impossible que de douter un moment de votre sainte probité.
—Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un mystère inexplicable... qui s’éclaircira un jour, croyez-moi; mais les moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du malheur qui vous menace. J’accours près de vous, donc je ne vous ai pas trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible que l’on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n’est pas tout, votre position est devenue presque inextricable.
—Que dites-vous?
—Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m’être ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... Maudit soit ce misérable hypocrite...
—Mais, au contraire, s’écria Angèle, c’est le plus généreux des hommes... il s’est volontairement dévoué pour mon mari.
—Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais savez-vous dans quel but odieux?
—Oh! dites... dites, je meurs d’effroi, s’écria Angèle.
—Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s’écoulent et le danger approche: ce matin, j’ai reçu au Macouba une lettre de maître Morin, du Fort-Royal, selon l’ordre qu’il a reçu de vous de me prévenir de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire; il m’a dépêché un exprès pour m’apprendre qu’une frégate française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d’une longue conférence avec le gouverneur, s’est mis en route, à la tête d’une escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.
—Un envoyé de France! s’écria Monmouth, qu’aurais-je à craindre maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France n’est-elle pas en guerre avec l’Angleterre?
—Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s’écria Angèle.