XIX LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE
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Ce jour-là même, M. Quatpuces avait décidé de se rendre à l'invitation de Jujube, sans la moindre disposition au dépit que son hôte croyait lui causer; aux théories de Jujube sur le mariage, théories dans lesquelles il n'avait pas vu d'allusions à son endroit, notre savant avait fait des réponses que Jujube avait interprétées à sa façon; la vérité est que Quatpuces était un célibataire volontaire, encroûté dans son indépendance et adonné à peu près tout à la science.
Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons repas de famille que, comme garçon, il n'était pas tenu de rendre; mais, pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter à la maîtresse de maison un magnifique bouquet et répondait ainsi à la politesse qu'il recevait.
Une seule chose le préoccupait: son estomac un peu délabré; mais dans ses études scientifiques, il avait trouvé qu'autrefois, aux environs de Carthage, des médecins carthaginois avaient découvert certaines plantes qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur à lutter avec celui des autruches; il s'était fait envoyer de ces plantes par un correspondant d'une académie à laquelle lui-même appartenait et les avait fait distiller, préparer selon la formule antique, par un pharmacien qui devait, du tout, composer un élixir merveilleux.
Ce pharmacien, c'était celui dont Pistache devait acheter l'officine, et Quatpuces s'était adressé à lui sur la recommandation des dames Jujube.
Il alla donc réclamer sa fiole pour l'emporter avec lui à Ville-d'Avray; ce fut à Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garçon était dans l'état que l'on sait, à peu près abruti. Il écouta machinalement le client.
—Ah! l'élixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prêt....
Et il remit la fiole à Quatpuces, puis, resté seul, retomba dans son abrutissement.
Il en fut tiré par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs autres, déposées à part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait:
—Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides? demanda-t-il.
—La teinture de cantharides? fit l'abruti, non....
—Où est la fiole, alors?
—La fiole?
—Oui....
—Je ne sais pas, et Pistache se leva:
—Où était-elle? demanda-t-il.
Le pharmacien indiqua la place où il l'avait déposée, et tous deux se mirent à bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole préparée pour Quatpuces, le patron demanda:
—Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son élixir carthaginois?
—Il sort d'ici et il l'a emporté, répondit Pistache.
—Comment, il l'a emporté?... le voilà.
Pistache resta anéanti; il avait donné à Quatpuces la fiole de teinture de cantharides.
Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse.
Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se disputaient et se lamentaient à la pensée de ce qui pouvait arriver de la substitution de médicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux à la pensée des quelques bonnes journées qu'il allait passer.
Athalie venait de rentrer et allait faire connaître à ses parents l'événement qui devait tout changer, quand le savant fit son entrée. La vue de son bouquet qu'il offrit à madame Jujube, lui valut les plus chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hôte pour lui faire admirer l'habitation où on espérait bien le posséder plusieurs jours.
—C'est mon intention, dit-il, et j'ai apporté un peu de linge.... Je suis peut-être indiscret, mais vous m'aviez fait promettre....
Jujube l'interrompit et madame Jujube se récria:
—Comment donc? Mais vous nous auriez désobligés en ne répondant pas à notre invitation; votre chambre est prête, et si vous avez besoin de quelques soins de toilette....
—Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne nécessitent pas.... Si vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet à ma chambre: deux chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes pantoufles....
—Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte! ordonna Jujube.
Et le domestique emporta le petit paquet.
A ce moment, mademoiselle Piédevache entrait, venant de faire une promenade. On lui présenta Quatpuces, un savant distingué, membre de plusieurs académies, qui voulait bien faire l'honneur à la famille de venir passer quelques jours près d'elle.
—Enchantée, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis permis, dit-elle, d'ordonner à la cuisine qu'on m'apporte ici un verre d'eau sucrée et de l'eau de fleur d'oranger.
On se récria:—Comment donc, mais vous êtes ici chez vous; ordonnez! les domestiques sont à vos ordres.
—J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Piédevache. Je me trouve bien d'un verre d'eau sucrée avant les repas.
—Un mauvais estomac! s'écria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux d'arriver aussi à propos...; moi-même j'ai un estomac déplorable; aucun médecin, même parmi les spécialistes réputés, n'a pu me soulager; et je ne dois qu'à moi-même les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas.
Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:—Je demanderai également un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger.
A ce moment, la bonne apportant le verre demandé par mademoiselle Piédevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure.
—Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la bonne portant le verre d'eau à lui destiné, il ajouta:—En en versant également dans le mien.
Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre.
—Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur?
—Madame, c'est un médicament de ma composition, dont j'ai seul le secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'élixir carthaginois.
Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus exposée, donna aux plantes, composant son élixir, des noms barbares qu'on supposa être du carthaginois.
Les deux verres d'eau avalés, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois dames restées seules, mademoiselle Piédevache mit naturellement, sur le tapis, la seule conversation à laquelle Athalie ne pouvait prendre part qu'avec un grand embarras traduit par des réticences, des silences et des monosyllabes.
—C'est le retard de son fiancé qui lui met la tête à l'envers, dit la vieille demoiselle en riant. Que fait-il ce lambin-là?... Pourquoi n'arrive-t-il pas.... Et avec une animation progressive, mademoiselle Piédevache se mit à parler de l'amour, de ses délices, de ses tourments en l'absence de l'être aimé, des transports des deux amants quand ils se revoient, et elle fredonna:
Bonheur de se revoir Après des jours d'absence.
Et voyant ses yeux ardents et son visage coloré, madame Jujube se demandait:
—Qu'a-t-elle donc?
—Ah! le voilà! fit tout à coup l'égrillarde vieille, en voyant entrer son neveu; allons, ma petite, jetez-vous dans ses bras!... non, devant nous, elle n'ose pas, ajoutat-elle; laissons les deux amoureux ensemble.
Et Bengali resté seul avec Athalie:
—On ne sait donc rien encore? demanda-t-il?
—Impossible en ce moment, répondit-elle; mais demain matin, je dirai tout.
—Que vous êtes bonne et quelle amitié profonde et durable j'ai pour vous, dit le jeune homme.
Et ils causèrent, en bons amis, du seul sujet qui pût les intéresser en ce moment.
Jujube, qui avait promené Quatpuces partout, lui dit: «Excusez-moi, mon gendre vient d'arriver.»
—Allez-donc, cher monsieur, allez donc, ne vous gênez pas pour moi.... Et resté seul, Quatpuces, le visage animé, se dit: «Merveilleux, cet élixir... je suis tout... il ne m'a pas encore produit pareil effet... je me sens vingt ans», et il pirouetta joyeusement en faisant claquer ses doigts: «Vingt ans! répéta-t-il... mais j'ai le feu au visage.... Je vais me le tremper dans ma cuvette.»
Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva une petite bonne accorte et fraîche qui venait de lui préparer son lit.
—Voilà! lui dit-elle, monsieur dormira bien là-dedans.
—Pas si vous y étiez avec moi, répondit-il, en lui lançant un regard ardent.
La petite bonne se mit à rire:—Ah! êtes-vous farceur! dit-elle; et elle se recula en voyant s'avancer, vers sa taille, les mains de Quatpuces.
—Mais oui, je suis assez....
Et il s'avança davantage.
—Non, non, à bas les mains, fit la servante... qui est-ce qui dirait ça en vous entendant causer dans le salon, où vous avez l'air si sérieux?
—Mais je suis sérieux aussi, en ce moment....
Et s'avançant toujours, il reprit en riant:
—Défais-tu aussi bien les lits que tu les fais?
Et la bonne de rire de plus belle:
—On vient! dit-elle tout à coup en se dirigeant vers la porte; puis, comme il la retenait:—Laissez-moi partir, ajouta-t-elle, si on nous trouvait ensemble....
—Eh bien, dis-moi où est ta chambre, et je te laisse partir.
—Ma chambre?
—Oui, ce soir, tu laisseras ta porte entr'ouverte.
—Je vous dis que j'entends monter.
—Ta chambre, où est-elle?
Et il montra un louis qu'il avait pris entre ses doigts.
On montait, en effet; la petite bonne indiqua sa chambre à Quatpuces.
Il était temps, le valet de chambre apparaissait pour avertir notre savant que le dîner était servi.
—Je descends, fit-il.
Il suivit le domestique, après avoir questionné du regard la servante qui lui répondit par un signe affirmatif.
Le dîner eut dû logiquement être égayé par les fiancés et par les époux Jujube, mais les deux premiers n'étaient pas en humeur joyeuse, semblaient rêveurs, échangeaient quelques mots à voix basse et des regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une gaîté bruyante et peu à peu grivoise, puis presque érotique, grâce aux allusions lancées par mademoiselle Piédevache, au sujet de la nuit de noces, et, à la stupéfaction des époux Jujube, le grave Quatpuces riposta par les réflexions les plus salées.
Et M. et Madame Jujube de se demander:
—Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit ça de lui?
Et la vieille, sans qu'on l'en priât, se mit à chanter la chanson de Béranger:
Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu.
Et l'heure du coucher étant venue, les époux Jujube, en se retirant dans leur chambre, de se demander de nouveau:—Y comprends-tu quelque chose? Mais qu'est-ce qu'ils ont?
Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Piédevache n'avait pas encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolongé son sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement.
Jujube était plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il connaissait les habitudes ultra-matinales.
—Il s'est grisé au dîner, dit-il; ça se voyait bien à ses propos. Ah! le voilà qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix.
C'était bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il avait rencontrée dans un couloir:
—Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes pas ta part aux chiens.
—Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites là, lui répondit-elle sèchement.
Quatpuces ne comprenait pas:
—Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant, luronne....
—Monsieur me demande où est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma porte entr'ouverte toute la nuit....
—Eh bien, je suis allé te trouver.
—Vous? moi? Ah! elle est forte celle-là.
—Comment, elle est forte? Et la pièce de vingt francs que je t'ai mise dans la main?
—A moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire; si vous êtes allé quelque part, ça n'est pas chez moi.
—Justine! cria Jujube à ce moment, voyez donc si mademoiselle Piédevache est indisposée et demandez-lui si elle a besoin de quelque chose.
—Bien, monsieur.
Et la bonne laissa Quatpuces tout stupéfait, se demandant: «Comment... est-ce que, dans l'obscurité, je me serais trompé de porte?»
Bientôt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison.
Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube pâle, bouleversé.
—Qu'y a-t-il donc? demanda le savant.
—Ah! cher monsieur, une chose épouvantable; la vieille dame, vous savez bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, à table?
—Oui, une dame très gaie; eh bien?
—Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit.
—Qu'est-ce que vous me dites là?
—La vérité, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma fille, ma femme, tout le monde est près d'elle.
—Sans doute une rupture d'anévrisme, une apoplexie foudroyante; on peut voir cela à son visage: exprime-t-il la souffrance?
—Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lèvres et, chose inexplicable, une pièce de vingt francs dans la main.
Quatpuces resta anéanti et il comprit qu'en effet il n'était pas allé chez la petite bonne.
Jujube annonça immédiatement à Athalie et à Bengali que leur mariage serait forcément retardé par le cruel événement. C'était leur ouvrir la voie des explications. Tous deux étaient d'accord pour faire connaître nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne tante, rendant à son neveu toute liberté de rompre des projets si près d'aboutir et d'épouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas à revenir là-dessus.
—Encore un mariage raté, s'écria-t-il avec désespoir.
—Non, mon ami, répondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle prit une feuille de papier à lettres, écrivit dessus quelques lignes et la montra à son mari qui lut ce qui suit:
«Ah çà! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous définitivement pour parler à mon mari? il est tout disposé pour vous; finissons-en, faites votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main d'Athalie en faveur d'un autre.»