XIII PISTACHE REVIENT EN FAVEUR
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La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.
Entre la bonne portant des lettres.
—Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.
—Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.
—Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que son père ouvrait sa correspondance.
—Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil: M. Pistache.
—Hein? qui est mort? firent les deux époux.
—Non, c'est lui qui envoie ça.
Et elle lut:
—M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.
—Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.
—Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.
Et elle lut:
—Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.
Madame Jujube s'exclama:—Deux cent mille francs!
Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'œil jeté sur les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre caractère.
—Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.
—Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée; c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.
—Toujours de nos chances! gémit la mère.
Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en sanglots.
—Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.
Madame Jujube, elle, consolait sa fille.
—Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves; dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.
—Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte grièvement blessé.
—J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave, et....
—Je vais le voir, dit Jujube.
—Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.
Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.
—Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:
—D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon meure de sa blessure....
—Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.
—C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a hérité de deux cent mille francs.
—Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.
—Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de dot....
Athalie trépigna de colère en répétant:—Je n'en veux pas, je n'en veux pas!
Madame Jujube continua:—D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait que cette objection....
Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer dans sa chambre.
Jujube ne tarda pas à rentrer.
Il était furieux.
—Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....
Puis, voyant son air irrité:
—Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.
—Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche mariage?
—Moi?... mais....
—Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.
—Je leur ai confié... des amis....
—Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense absolue des médecins.
—Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!
—C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille, c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.
—Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le prochain mariage d'Athalie....
—A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles raisons avais-tu?
—Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.
—Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur les bras.
—Non, mon ami, si tu le veux bien.
Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui permettrait de quitter la pharmacie.
Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune homme... avec un mot de sympathie.
Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt, suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite, écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.
Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la maison à cette manifestation sympathique.
—Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve d'amitié.
—Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.
Puis, Galfâtre ajouta:—Monsieur est sans doute invité à la noce?
—A la noce!... Quelle noce?
—Celle de mademoiselle Jujubès.
—Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il se mit à rire:
—Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.
—Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....
—Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir.... Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.
—Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.
—Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M. Jujubès qui ne voulait pas.
—Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille unique à un viveur, un coureur.
—Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt francs que vous me dites ça?
—Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami de ce monsieur.
—Ce monsieur? Quel monsieur?
—Eh bien.... M. Bengali.
Pistache resta anéanti:—Bengali... balbutiait-il, Bengali.
—Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...
Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.
—Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne me recevait pas quand il était là.
Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce moment, venait du dehors, lui dit:
—Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?
—Pardon, madame, j'en viens.
—Vous avez trouvé la personne?
—C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre jeune homme est dans un chagrin....
—De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent mille francs?
—Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa joie, il m'a donné vingt francs.
—Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il était dans un grand chagrin.
—Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai annoncé le mariage de mademoiselle.
Madame Jujube bondit:—Vous lui avez....
La colère l'empêcha d'achever.
—Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.
Et la brave dame, exaspérée:
—Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé de ce mariage?
—Madame, c'est mademoiselle elle-même.
—Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui n'aboutiront même pas.
—Dam! madame, moi, je....
—En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord, vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire, venez la chercher dans dix minutes.
Et elle monta chez elle en toute hâte.
Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:
«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge; il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs, le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»