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Le monsieur au parapluie

XIV LA GARDE-MALADE

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Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui pouvait troubler le repos du malade.

—Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique; vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?

A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:—Vous ne comprenez pas? c'est pourtant bien clair.

—Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....

—C'est que quoi?

—Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a rapporté monsieur....

—Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné? C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre du malade, voilà tout ce que j'exige.

—Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me fendait le cœur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant, demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le courage....

—Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour là-dessous.

—Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne reviendra vous la laisserez entrer.

—Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs... mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?

—Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait son malade avec autant de sollicitude.

Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.

Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:

—Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:—beaucoup mieux, ajouta-t-il.

—Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....

La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.

—C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin, pour éviter toute explication.

—Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:

—Eh bien? demanda-t-elle.

—La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du repos le plus complet.

—Et vous me répondez...?

—De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est certaine; allons-nous-en.

Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom! dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....

Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil, et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps.... «Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression heureuse.

Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.

—Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez pas!

Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante d'émotion:

—Vous! fit-il, vous près de moi!

—Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus rigoureux.

—Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi me guérira plus vite que les remèdes du médecin.

Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur votre promesse de garder le silence....»

—Oui, Georgette, oui, je me tairai....

La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.

—Bengali voulut parler.—Ah! fit-elle, vous m'avez promis....

—Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.

—Bien bas, alors, dit-elle.

—A votre oreille, voulez-vous?

Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement: «Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante, reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»

Bengali obéit....

—Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.

—Je suis venue tous les jours.

—Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?

—Si cela doit hâter votre guérison....

—Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....

—Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et doucement, sinon je m'en vais....

—Non, non, restez, je vous obéirai.

Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue jouer: l'Amour médecin.... Georgette, il me semble que je serais si heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera plus de bien que la tisane.»

Elle lui donna sa main:—A la condition, dit-elle, que vous allez vous endormir comme cela.

—Oui Georgette, oui, je vais dormir.

Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.

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