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Le monsieur au parapluie

XV DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE

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Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même, quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça sera long; il faut attendre».

On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez les Jujube, l'air fort satisfait.

—Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève et entre en convalescence.

Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:

—Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.

—Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.

—J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.

—Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?

Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à mettre:—Je suis à vos ordres, dit-il.

—Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous sommes bien heureuses de son rétablissement.

Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui colloquer.

—Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon gaillard.

—Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.

—Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre pauvre Athalie en pleurait de joie.

—Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que j'ai été bien sensible....

—Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix dans une huitaine de jours, répondit Jujube....

—Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.

—Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma tante!

—Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous pourrons le fixer à un mois.

Bengali se récria d'une voix languissante:

—Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.

—Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.

—Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton âge.... Tu verras.

—J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.

—Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se reposer....

—Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda Jujube....

—Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un garçon... malade.

—Chez son futur....

—Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.

Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il n'est guère pressé de voir ma fille.»

Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.

—Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la figure était soucieuse.

—Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.

—Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.

—Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est pas fait.

—Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?

—Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont mauvaises.

Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la visite de sa future, etc., etc.

Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:

—Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais, règle générale, je ne me trompe jamais.

—Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans conviction.

—Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.

Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il appela à haute voix les deux femmes:

—Voilà du nouveau, venez vite!

Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.

—Il est parti pour Nice! dit-il.

Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.

—Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.

—Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.

—Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....

—Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....

—Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante qui nous l'apprend.

Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.

—Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.

—Sans excuse, appuya Jujube.

Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin; celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné, appartement qu'il fit meubler.

Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir, et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller se rétablir à Nice.

Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.

Et il fut fait comme il avait été convenu.

—Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....

Jujube l'interrompit:—Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans lettre explicative!...

—Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.

—Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.

—Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.

L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:

—Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois, quatre mois, six mois peut-être.

Athalie se récria:

—Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.

—Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa lettre.

Le lendemain, pas de lettre!

Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait dû l'obliger à un repos bien naturel.

—Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.

Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions paternelles.

Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche, adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.

La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice vint interrompre le cours de ses réflexions:

—Une lettre de Nice! cria-t-il.

Les deux femmes accoururent:

—Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:

—Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.

—Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.

Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui ne venait jamais.

Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.

—Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?

Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos, la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port, etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de—mille choses à ces dames.

Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:

—Voilà! dit-il amèrement:—mille choses à ces dames... drôle... polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à ces dames!

—Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui, il répondra, et cette fois....

—Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.

—Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.

Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces dames.

Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait des leçons d'harmonie.

La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte, les mains tendues, il cria:

—Entrez donc, cher monsieur!

Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était tout confus.

—Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.

—Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je regrette donc....

—Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.

Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne gardait la chambre que comme dernière précaution:

—Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?

—Mais... pas grand'chose....

Une idée vint à Jujube:—Et votre ami Bengali, avez-vous de ses nouvelles? demanda-t-il.

—De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?

—Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?

—Non, je ne savais pas ça.

—Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se rétablir.

—Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois semaines.

—Où cela?

—A Paris... un soir.

—A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?

—Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.

—Vous lui avez parlé?

—Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors... vous comprenez... par discrétion....

—Parfaitement.

—Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui aurait fait plaisir.

Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.

—Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.

Jujube, tout à la révélation qui venait de lui être faite, ne répondit pas. Pistache, alors, continua:

—Oui... dès que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me marier. Et il répéta:—Je veux absolument me marier.

Et Jujube, toujours la tête ailleurs, ne répondait pas encore.

Pistache l'interpella:

—N'est-ce pas, monsieur Jujubès, que j'ai raison?

—Raison?... sur quoi?

—Sur mon idée de me marier?

—Ah!... vous songez à vous marier?

—Oui, après mon deuil... le deuil d'un oncle, ça n'est pas bien long, trois mois au plus.

—Vous avez raison, mon jeune ami.

—Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla d'espoir, et il continua:

—Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....

—Bravo?

—Et si vous voulez, monsieur Jujubès....

—Moi?

—Oui, monsieur Jujubès, ça dépend de vous.

Et il allait lâcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrèrent. Il courut au devant d'elles:

—Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqué d'émotion, si vous saviez combien je....

Athalie le salua de la tête et sortit vivement, laissant le pauvre garçon son sourire figé sur sa bouche béante. Il allait demander une explication, mais la mère ignorant la résolution prise par son mari, celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue, serait provoquer chez madame Jujube un étonnement et un embarras de nature à dérouter Pistache; Jujube prétexta sa palette à préparer pour la pose d'un modèle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme à revenir le plus tôt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transporté de joie par les dispositions du père.

—J'ai du nouveau à t'apprendre, dit aussitôt celui-ci à sa femme, et surtout à apprendre à Athalie; appelle-la!

Athalie, qui avait guetté le départ de son amoureux, rentra à ce moment:

—J'annonçais à ta mère qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais t'appeler pour entendre cette nouvelle intéressante.

A l'air ironique de son père, la pauvre fille devina que la nouvelle était mauvaise pour elle.

Le père continua sur le même ton sarcastique:

—Il est retombé, ce cher malade, une rechute qui l'a forcé à reprendre le lit, dont l'état est tellement grave qu'il ne peut ni nous écrire, ni charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.

—Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec inquiétude.

—Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et qu'il a été vu à Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune fille à son bras.

—Hein? fit madame Jujube.

Athalie était restée anéantie:

—Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?

Elle balbutia, pâle et tremblante:

—Comment sais-tu cela, papa?

—Par celui que tu dédaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.

—Il a pu se tromper.

—Je lui ai posé la question.

Et Jujube répéta les paroles de Pistache.

—C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.

—Dans quel but?

—Pour évincer son rival.

—Il ignore cette rivalité, je ne lui en ai pas soufflé mot, et, s'il la connaît! qui la lui aurait apprise?

—Ton père a raison, ma fille, dit madame Jujube.

Lui, continue:

—Si, comme tu le croyais, ton adoré était retombé malade, sa tante le saurait et nous en aurait informés.

—Elle est en Auvergne.

—Elle en serait revenue en toute hâte, nous aurait mis au courant, aurait avisé au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait allée à Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne t'épousera jamais, quand nous avons un brave garçon, riche, prêt à te conduire à la mairie?

—Jamais! dit énergiquement Athalie.

—Hein! fit le père à qui, dans son intérieur, nul n'avait jamais résisté.

Elle répéta:

—Jamais je n'épouserai ce monsieur. Jamais! jamais!

—Qu'est-ce que c'est que ce ton-là? s'écria le père en s'avançant la main levée.

Athalie ne recula pas: «Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne l'épouserai pas».

Il n'y a tel que la timidité subitement résolue, pour imposer à ceux devant qui elle s'est jusqu'alors inclinée. Jujube resta donc muet d'étonnement, à cette résistance énergique qu'il rencontrait pour la première fois:

—C'est ma fille, dit-il, les lèvres blêmes et agitées par la colère, c'est ma fille qui me parle ainsi!

—Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obéi et je t'obéirai toujours; mais pour cela, non, non, non.

—J'ai donné ma parole à ce jeune homme, dit-il, espérant par ce mensonge obtenir la soumission d'Athalie.

—Je ne lui ai pas donné la mienne, répondit-elle, je ne l'aime pas.

—Belle raison! Ta mère non plus ne m'aimait pas quand je l'ai épousée; maintenant c'est du délire.

—Oh! du délire, murmura madame Jujube... avec un léger mouvement de tête....

—Qu'est-ce que tu dis?

—Je dis: oui, du délire.

—Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire à ta mère.

Comme sa mère ne l'avait pas dit, elle approuva:—En tout cas, mon ami, dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrêtés sans prévenir mademoiselle Piédevache.

—Et, avant de la prévenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est bien lui qui a été vu à Paris.

A ce moment, une visite vint couper court à la discussion et jeter dans la vaniteuse famille une joie de nature à lui faire oublier toute autre chose: une riche dame, celle qui donnait à Athalie les fleurs, les plumes et les rubans qui avaient cessé de lui plaire, une de ces connaissances dont on disait: «nous n'avons que des amis comme cela;» cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois et elle mettait sa maison de campagne à la disposition des Jujube, et même à leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant qu'ils pourraient s'y installer dès le surlendemain et y rester jusqu'à son retour; c'est-à-dire la plus grande partie de la belle saison.

La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il ne fut plus question que de la prise immédiate de possession de la splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa immédiatement des invitations à faire.

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