CHAPITRE V
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BOULOGNE-SUR-MER
Située à l'embouchure du petit fleuve la Liane, sur la mer de la Manche, Boulogne est une très jolie ville, au commerce actif, aux armements de pêche importants.
Elle se divise en deux parties: haute et basse ville.
La première, bâtie sur une colline dominant la rive droite de la Liane, n'a point de rues bien régulières. Pourtant elle possède un grand attrait, car les remparts, plantés d'arbres, offrent des promenades délicieuses, et la vue s'y étend sur le port, les plages, la mer... Elle a gardé la forme d'un quadrilatère percé de quatre portes à l'instar des camps et des castrums romains[4].
Quand le temps est propice, les blanches falaises qui ont donné leur nom à l'Angleterre[5] deviennent visibles, et l'on découvre aussi une grande partie du Pas-de-Calais. Les campagnes voisines de la colline sont fraîches et fertiles. La Liane, très large, anime le paysage et, à lui seul, le port, toujours rempli d'une multitude de navires à voiles et à vapeur, devient un tableau mouvant de l'aspect le plus pittoresque.
La basse ville prend chaque jour une importance nouvelle. Bien construite, elle annonce la richesse, et son apparence n'est point trompeuse.
Boulogne est redevenue, en quelque sorte une cité anglaise. La beauté de ses campagnes, sa magnifique situation, sa proximité avec Folkestone, qui rend le passage en Grande-Bretagne très fréquenté, la facilité des transports pour la France et l'Europe entière, tout se réunit en faveur de cette jolie ville.
Aussi, les Anglais, personnages sachant admirablement raisonner et concilier leurs plaisirs avec leurs affaires, ont-ils adopté Boulogne. Plus d'un quart de la population est d'origine anglaise, sans compter, bien entendu, la population flottante qui, pendant la saison des bains de mer, devient très nombreuse, encombrant le magnifique établissement, où toutes les élégances de la vie moderne ont été réunies.
Boulogne, pour le mouvement général du commerce de la France, occupe une des premières places et procure au Trésor des droits considérables. En dehors de la florissante industrie des paquebots à voyageurs, entre l'Angleterre et notre pays, la ville s'intéresse, dans une large proportion, à la pêche de la morue, du hareng, ainsi qu'à la pêche côtière. Du reste, pour ces dernières industries, elle tient le premier rang.
Le port a été très amélioré; de grands travaux en ont diminué la difficulté d'accès et rendu ainsi la vie au commerce; car, il y a un siècle, les sables menacèrent d'anéantir le chenal et, seuls, les tout petits bâtiments pouvaient trouver fond sur la rade à demi comblée.
Un bassin de retenue fut décidé: il n'embrasse pas moins de soixante hectares de superficie. Les eaux de la Liane y sont captées et, suivant les besoins du port, sont chassées, à marée basse, d'une hauteur de plus de huit mètres au-dessus de la ligne du reflux.
La chute de ces eaux est superbe et, facilement, on comprend que leur passage, créant un fort courant, empêche les sables de prendre la consistance de bancs dangereux.
A diverses époques, les jetées ont dû être prolongées; elles le seront encore. De plus, on travaille à établir un nouveau port sur la place occupée par les dunes dites de Châtillon, à l'ouest de Boulogne. Le plan en est admirablement combiné. Des phares puissants éclaireront l'ensemble de la future rade, et leurs feux, à système tournant, compléteront les feux des côtes anglaises. Une partie de ces immenses travaux est exécutée à l'heure présente.
Des forts, des batteries importantes protègent la ville et le port; mais, dès qu'il s'agit de s'opposer aux envahissements de la mer, on doit lutter sans trève.
Ce n'est pas de nos jours, seulement, que les avantages de la position de Boulogne ont été appréciés. Les historiens s'accordent pour attribuer à Jules César l'origine de la ville, dont le nom viendrait de la cité italienne: Bologne. Tout de suite, le port reçut un grand nombre de passagers pour l'Angleterre, car les légions romaines avaient fort à faire avec les populations bretonnes.

NOTRE-DAME-DE-BOULOGNE (Copie de la statue légendaire).
Caligula, qui recouvrait fréquemment la raison et n'était pas toujours absorbé par les honneurs à accorder à ses chevaux favoris, Caligula fit construire une tour à feu pour éclairer l'entrée du port.
Les empereurs Claude, Adrien et Constantin visitèrent Boulogne et l'embellirent.
«La ville, dit Malte-Brun, fit son apprentissage de résistance glorieuse aux invasions de 449; on ignore généralement qu'Attila échoua devant Boulogne, lui qui venait de semer les ruines par toute la Belgique. Mais Clovis la prit, et elle fit, dès lors, partie de la monarchie franque.»
Les côtes du Pas-de-Calais ne pouvaient échapper aux expéditions des Northmen. Charlemagne, prévoyant le danger, éleva des fortifications, imprenables pour le temps, mais la faiblesse et l'incurie de ses successeurs laissèrent périr son œuvre.
Boulogne en fut victime. L'année 882 la vit assiéger, prendre et ruiner de fond en comble.
Sa situation maritime la sauva d'une destruction absolue. Intrépides navigateurs, commerçants habiles et industrieux, ses habitants savaient promptement trouver moyen de réparer leurs désastres. Cette prospérité valut une réelle influence aux seigneurs de la ville, car Boulogne, et le territoire qui en dépendait, formèrent un comté ayant des seigneurs particuliers, vassaux de la couronne de France. L'un des plus célèbres fut Philippe Hurepel, qui s'occupa tant de Calais.
La puissance des comtes de Boulogne s'étendait jusqu'aux confins de la Champagne et du Luxembourg.
La famille comtale dut bientôt fractionner ses possessions. Une des dépendances devint le duché de Bouillon qui, par héritage, échut à un fils d'Eustache de Boulogne, Godefroy, né vers 1058, à Nézy, près de Nivelle, dans le Brabant (royaume de Belgique). Du moins, quelques probabilités autorisent-elles à penser ainsi. Il est vrai que Boulogne revendique l'honneur d'avoir vu naître le héros de la première croisade, le chrétien admirable, qui refusa la couronne de roi de Jérusalem pour garder le simple titre de baron du Saint-Sépulcre.
D'ailleurs, il serait encore glorieux, pour la cité, que Godefroy fût simplement issu de la famille de ses comtes.
A plusieurs reprises, Boulogne fut l'objet de luttes terribles. Les Normands s'étaient à peine éloignés que, tour à tour, les Français, les Bourguignons[6], les Anglais y dominèrent.
En 1477, Louis XI réussit à s'assurer du comté, mais il se voyait en face d'une difficulté fâcheuse: l'obligation de rendre hommage au duc de Bourgogne, suzerain immédiat du territoire boulonnais. Une telle servitude pouvait amoindrir son prestige; il la brisa par un coup de la plus fine politique.
On honorait, à Boulogne, une statue de la Vierge, que les légendes représentaient comme miraculeusement apportée dans la ville par un vaisseau mystérieux. Le concours des pèlerins se succédait sans relâche devant la statue vénérée; des titres apprennent qu'il fallut même construire des hospices pour recueillir les voyageurs qu'une cause fortuite empêchait de retourner chez eux. Une confrérie fut établie sous le vocable de Notre-Dame-de-Boulogne; elle se répandit rapidement. Reçue dans un petit village de la banlieue parisienne, elle lui donna son nom.
Louis XI, très dévot envers la Sainte Vierge, n'avait pas manqué de venir se prosterner devant la statue miraculeuse et, pendant ce pèlerinage, entrevit tout le parti qu'il pouvait tirer de la dévotion chère aux Boulonnais.
Solennellement, il fit don à Notre-Dame-de-Boulogne du comté entier, se reconnaissant son vassal et engageant, avec lui, les rois ses successeurs. Pour gage de foi filiale, il offrit à l'autel un cœur d'or pesant treize marcs[7].
L'engagement de Louis XI fut toujours observé par les rois de France.
En 1544, une grande calamité fondit sur Boulogne. Henri VIII, roi d'Angleterre, s'en empara à la suite d'un siège des plus meurtriers. Six ans après, le roi de France, Henri II, la rachetait pour une somme de quatre cent mille écus.
Chaque fois que notre pays a été obligé de déclarer la guerre, on a vu les habitants de Boulogne se dévouer avec ardeur au triomphe de nos armes. Ses marins ont conquis un renom d'intrépidité bien justifié par tous les exploits qu'ils accomplirent.
Un fait historique moderne attira, pour quelque temps, sur Boulogne les regards de l'Europe entière. La lutte séculaire de l'Angleterre et de la France sembla sur le point d'être terminée, en notre faveur, par un effort gigantesque.
Bonaparte ne trouvait plus que le titre de Consul répondît à sa puissance ni à la place qu'il se croyait appelé à prendre dans le monde.
Toutefois, par un reste de prudence, il jugea utile de frapper un grand coup sur l'imagination française et, des plans divers qui pouvaient répondre à ses pensées secrètes, nul ne sembla devoir mieux réussir que celui dont le but aurait cette double portée: exalter l'amour-propre du peuple en satisfaisant son patriotisme.
C'était, également, mener de front les combinaisons du diplomate et celles du général, toujours en quête de victoires nouvelles.
Chez le futur souverain, l'exécution d'un plan suivait rapidement son cours. Des ordres furent donnés et, bientôt, l'Europe entière apprit avec crainte le danger qui menaçait la Grande-Bretagne, son alliée naturelle contre l'ambitieux soldat de fortune.

Boulogne.—Entrée du bateau à vapeur venant de Folkestone.
Donc, à la veille de se faire couronner empereur, Napoléon Ier conçut le projet d'une descente en Angleterre. Rien n'était mieux étudié: les armées de terre et de mer donneraient en même temps...
Afin de commencer l'exécution de ce projet, un corps d'armée prit la route de Boulogne, désignée pour être le lieu de départ des troupes. D'immenses travaux sont entrepris dans le port, qui voit se rassembler près de mille vaisseaux sous les ordres de l'amiral Bruix.

Boulogne.—Colonne de la grande armée.
Le maréchal Soult dirige les opérations territoriales. Chacun se prépare aux événements futurs; le camp devient une sorte de ville à côté de la cité elle-même. Napoléon, pour entretenir une ardeur utile, veut y distribuer en grand appareil, le 15 août 1804, des croix de l'ordre nouveau de la Légion d'honneur.
La cérémonie fut tout à fait théâtrale. Le souvenir en a été conservé par un obélisque dont Soult posa la première pierre le 9 novembre 1804.
Le succès allait-il répondre aux espérances conçues? La funeste défaite de Trafalgar répondit à l'interrogation....

Boulogne.—La cathédrale.
La grande armée fut envoyée combattre en Allemagne, en Autriche, et le camp de Boulogne ne troubla plus l'esprit des Anglais.
Les monuments de la ville sont en bien petit nombre. L'hôtel municipal a remplacé le vieux palais des comtes où, affirment les Boulonnais, naquit Godefroy de Bouillon. Le vieux château et le beffroi remontent au treizième siècle.
La nouvelle église consacrée à Notre-Dame-de-Boulogne s'élève sur une crypte curieuse, jadis dépendance de la cathédrale.

Sauvage.
Près de la colonne du Camp, se voient les ruines du phare de Caligula. Il était construit en briques, n'avait pas moins de douze étages et s'élevait à quarante-deux mètres du sol. La tente de Napoléon Ier fut appuyée sur ces ruines.
Boulogne compte plusieurs hommes célèbres.
Claude-François Daunou, né en 1761, mort en 1840, fut un savant historien, un professeur et un critique distingué. Ses ouvrages sont estimés, sa vie a mérité de grands éloges. Paris l'a honoré, en donnant son nom à une rue.
Pierre Sauvage (1785-1857), fut un inventeur de génie. Il construisait des navires quand l'idée lui vint de reprendre les expériences de Charles Dallery, d'Amiens. Ce que ce dernier n'avait pu terminer, Sauvage le réalisa. Il appliqua l'hélice à la navigation, principe fécond en résultats heureux.
Mais, comme bien d'autres, le grand inventeur ne put, faute d'argent, exécuter sa machine dans les proportions nécessaires. Il eut même la douleur de se voir contester le mérite de ses travaux, et, pourtant, on s'en emparait sans scrupule.

Dallery.
A Sauvage revient encore la gloire de plusieurs inventions, entre autres de la machine à réduction, qui rend d'immenses services aux sculpteurs, car elle leur permet de réduire à volonté les dimensions d'une statue ou d'un groupe.
L'homme de génie mourut à la peine.... Sa mémoire est maintenant, à l'honneur, puisqu'on lui a élevé un monument. Mais s'il avait reçu une aide sérieuse pendant sa vie, peut-être nous aurait-il donné de nouveaux chefs-d'œuvre.
Charles-Augustin Sainte-Beuve, le poète original, l'écrivain de talent, le critique incomparable, était né à Boulogne en 1804. On sait la place toute spéciale qu'il avait conquise dans notre littérature contemporaine où, jusqu'à présent, personne ne l'a remplacé.
