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Le littoral de la France, vol. 1

CHAPITRE IX

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ABBEVILLE

Nous devrions, à présent, mettre le cap sur Cayeux, c'est-à-dire prendre la route de ce village; mais il semble impossible de ne point aller passer quelques heures à Abbeville.

Une objection peut être faite. Abbeville est, de vingt kilomètres, plus avancée dans les terres que Saint-Valery. Toutefois, comment oublier le second port du département? La Somme, canalisée, permettant à des navires de plus de trois cents tonneaux de s'amarrer devant ses quais.

Grâce à l'heureuse situation de la ville, l'industrie et le commerce y sont également florissants.

Illustration from Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel

Armes d'Abbeville.

Trois petites rivières arrosent sa charmante vallée. Elles communiquent avec les bras de la Somme par le canal de Saint-Quentin à l'Oise et par le canal de Saint-Valery à la mer, offrant ainsi les facilités de transport les plus variées.

Les tribulations de la guerre ont eu beau fondre sur Abbeville, toujours, avec une énergie inébranlable, elle a pris les travaux qui pouvaient lui faire oublier les maux passés.

Colbert, le grand ministre, sut encourager tant d'efforts; il dota la ville d'une manufacture de velours dits d'Utrecht, et d'une manufacture de draps, installée royalement dans les belles constructions nommées les Rames.

Déjà les tapis, les toiles, les cordages d'Abbeville étaient fort appréciés par le commerce. Au commencement de ce siècle, la découverte du sucre de betterave lui apporta un nouvel élément d'activité. Plusieurs raffineries s'élevèrent, favorisées par l'état avancé de culture des campagnes environnantes, riches en grains, en légumes, en bétail, en fourrages.

Les marais voisins ont été ou assainis, ou exploités pour la tourbe qui compose leur fond.

Les Abbevillois ne veulent pas rester en arrière de leurs compatriotes de la Picardie proprement dite, qui sont en possession d'une enviable renommée industrielle et agricole.

Beaucoup d'habitants de pays plus favorisés encore au double point de vue du climat et du sol, pourraient venir chercher ici des leçons de laborieuse initiative.

Les monuments religieux remarquables sont nombreux à Abbeville. Ils justifient l'opinion des étymologistes qui trouvent dans les deux mots: abbatis villa, l'origine du nom de la ville, et font d'elle une dépendance primitive de la célèbre abbaye de Saint-Ricquier.

Le plus ancien de ces monuments est l'église Saint-Wulfran, qui a gardé une superbe façade et trois portails, dont l'un, vraiment splendide, témoigne de la munificence du grand cardinal Georges d'Amboise. Les statues de ce portail ont conservé de très curieux détails de costumes.

Les tours, fort élevées (plus de soixante mètres), dominent le gracieux paysage de la vallée de Somme, qui s'ouvre sur une largeur d'environ quatre kilomètres, permettant aux regards d'embrasser la perspective de vertes campagnes, la ligne sinueuse des cours d'eau et la disposition de la ville bâtie en trois quartiers distincts. Le quartier central occupe une île formée par la division du fleuve en plusieurs bras.

Il était grand temps qu'une restauration sérieuse empêchât l'église Saint-Wulfran de tomber absolument en ruine. Son classement parmi les édifices historiques a prévenu une catastrophe.

L'ancienne église de l'Abbaye Saint-Pierre a été reconstruite; elle n'est donc plus qu'un souvenir; mais Saint-Jacques possède encore son campanile, assez disgracieux, étrange sentinelle isolée à dix mètres du portail. En revanche, l'élégante tour de la chapelle, débris d'une construction du commencement du dix-septième siècle, domine toujours le nord de la ville.

Le beffroi de l'Hôtel de Ville est le dernier vestige de l'antique palais communal. Il date du treizième siècle et ne s'harmonise pas entièrement avec les constructions plus récentes.

L'artiste et le voyageur trouvent un ample dédommagement à la fatigue de leurs pérégrinations dans l'étude des vieilles maisons en bois, assez nombreuses encore, et qui, faut-il l'espérer, ne céderont pas leur place aux maisons modernes.

L'une d'entre elles, située rue de la Tannerie, et appelée maison de François Ier, se distingue par de ravissantes, sculptures. Le logis Sélincourt, place Saint-Pierre, est encore très remarquable, et plus d'une partie des bâtiments de la prison datent du château féodal des comtes de Ponthieu.

Car Abbeville était la capitale de tout le pays s'étendant entre les bouches de la Somme et l'estuaire de la Canche. Un petit fief, le Wimeux, y fut réuni et, dès, le dixième siècle, une famille seigneuriale prenait le titre de comtes de Ponthieu. Les alliances de cette maison la rapprochèrent des couronnes de France, de Castille et d'Angleterre. Mais disons à son honneur qu'elle resta ou, du moins, que ses vassaux restèrent surtout français.

Les historiens ont sauvé de l'oubli le nom du grand patriote d'Abbeville, Ringois, qui, sommé d'avoir à choisir entre la mort ou une soumission au roi d'Angleterre Édouard III, n'hésita pas à sacrifier sa vie. Loin d'être touché par un si noble héroïsme, le vainqueur, abusant lâchement de son pouvoir, fit précipiter le prisonnier du haut des tours dans les fossés du château de Douvres.

Abbeville n'en sut pas moins défendre avec énergie les droits de la France contre l'envahisseur.

Les souvenirs historiques se présentent en foule pendant un séjour dans cette ville.

Le plus lointain ou, du moins, celui qui sort de l'incertitude de traditions obscures, remonte à Charlemagne. Le sage empereur, comprenant la nécessité de fortifier tous les points qui pouvaient ouvrir aux barbares ravageurs du Nord la route de l'intérieur du royaume, entoura Abbeville d'épaisses murailles.

Deux siècles durent s'écouler avant que le système de défense pût être achevé par Hugues Capet.

Un grand fait religieux allait transformer l'Europe.

Pierre l'Ermite, le vénérable et enthousiaste prédicateur amiénois, appelait à la délivrance des Lieux-Saints. Encouragé par le pape Urbain II, il réussit à faire proclamer la première croisade, au concile de Clermont.

Mais son zèle s'accommodant mal des lenteurs inévitables qui devaient accompagner le rassemblement des troupes de chaque grand seigneur croisé, il persuada à un chevalier normand, Gautier, surnommé Sans-Avoir, de se mettre à la tête des premières bandes disposées au départ.

Abbeville vit plusieurs réunions de ces chefs, dont l'impatience faillit compromettre le résultat final, puisque, sans l'arrivée en Palestine des soldats réguliers conduits par Godefroy de Bouillon, l'armée entière de Gautier eût été anéantie. Après avoir brillé un instant à la cour grecque d'Alexis Comnène, le général improvisé périt bientôt sur la terre d'Asie.

Vainqueur, à Saintes et à Taillebourg, de Henri III, roi d'Angleterre, Louis IX ne jouissait pourtant pas paisiblement du fruit de ses victoires. Il est assez rare, en France, que nous poursuivions jusqu'au bout les conséquences possibles de notre droit.... ou de notre force.

Le saint roi avait donc des scrupules, et pensa ne pouvoir mieux les apaiser qu'en réglant, par un traité définitif, plusieurs des questions les plus graves toujours pendantes entre les deux royaumes.

Le projet préparé ayant été accueilli, Henri et saint Louis se réunirent à Abbeville. Le premier renonçait à la Normandie, au Maine, à l'Anjou. Le second restituait le Périgord, le Limousin et la plus grande partie de la Saintonge.

Comme beaucoup d'autres traités, celui-ci ne devait procurer qu'une paix éphémère et, moins d'un siècle plus tard, allait commencer l'effroyable guerre de Cent ans.

Louis XI reste l'un des plus habiles politiques dont l'histoire ait gardé la mémoire. Presque toujours, pourtant, les meneurs d'intrigues multipliées se prennent dans leurs propres trames. Cela arriva pour le roi de France. Il dut céder à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, les villes dites de la Somme, engagées pour sûreté d'une grosse dette: Abbeville était du nombre. Charles se hâta d'y faire construire une imposante forteresse. Heureusement, Louis put, en 1445, payer les quatre cent mille écus fixés pour le rachat de ces places.

Abbeville fut choisie comme lieu de réunion pour le règlement de cette affaire.

A peine délivrée (en 1587) de mille obligations qui l'avaient étroitement engagée, la cité jeta bas la forteresse bourguignonne. Impatiemment, elle avait subi ce joug humiliant pour sa liberté municipale, datant de près de cinq cents années, puisque sa première charte communale est de 1130.

Le 9 octobre 1514, la capitale du Ponthieu était en fête. Une animation merveilleuse régnait dans ses rues, et les vieilles maisons sculptées disparaissaient sous des tapisseries rares, des branches vertes, des oriflammes, des blasons seigneuriaux.

Abbeville tout entière célébrait l'union de Louis XII avec Marie Tudor, sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre.

On voulait faire brillant accueil à une jeune et charmante reine de dix-sept ans, qui allait dissiper les derniers nuages existant entre les deux royaumes, et renouveler les plus beaux jours de la cour polie d'Anne de Bretagne.

On sait combien fut court le règne de Marie et dans quelles conditions, après avoir un instant espéré épouser le successeur de Louis XII, elle dut reprendre le chemin de sa patrie.

Abbeville fut témoin de la proclamation du célèbre Vœu de Louis XIII, encore strictement observé par l'Église.

C'était pendant le siège d'Hesdin. Louis, très pieux envers la Vierge, songea à se la rendre favorable, ainsi qu'à témoigner la joie qu'il venait d'éprouver en apprenant la naissance d'un enfant désiré.

Le cardinal de Richelieu présida, à Abbeville, la première cérémonie religieuse du Vœu.

Les annalistes nous apprennent de quelles luttes acharnées Abbeville fut l'objet pendant les troubles de la Ligue et les guerres de Louis XIV contre l'Espagne.

Vauban se chargea de relever les fortifications «trouées comme de vieux drapeaux».

Un dernier fait se mêle à l'histoire d'Abbeville: le jugement, en 1766, du chevalier de la Barre.

Mais on se hâte d'échapper à une si douloureuse impression, en parcourant la longue liste des hommes célèbres nés dans la vaillante cité.

Le dix-septième siècle lui doit une brillante pléiade de géographes dont le chef, Nicolas Sanson (1600-1667), mérita, dit avec raison un de ses biographes, «le surnom de père de la géographie et de la cartographie françaises». Quoique les travaux signés par lui soient loin d'être irréprochables, ils marquent un heureux progrès sur les travaux similaires alors existants.

Louis XIII, reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de Nicolas, le nomma ingénieur de la province de Picardie et lui donna le titre de «géographe du roi», titre porté, après lui, par ses deux fils.

Pierre Duval (1618-1683), neveu de Nicolas Sanson, fut, comme lui, un savant géographe, et a donné des travaux estimés.

Près de ces noms, il faut placer celui du P. Briet; l'érudit bibliothécaire du collège parisien des Jésuites (1601-1668) se distingua, non seulement par de grands ouvrages géographiques, mais par de vastes recherches chronologiques.

Les collectionneurs de gravures tiennent en assez grande estime les travaux de Jacques Aliamet (1728-1788), auquel l'art de graver à la pointe sèche doit ses principaux progrès.

Philippe Hecquet, le grand médecin (1661-1737), le père des malades pauvres, était Abbevillois.

Nommer seulement ses principaux ouvrages serait toucher à presque toutes les questions intéressant la médecine, la chirurgie, la pharmacie.

On ne peut oublier que Philippe Hecquet combattit vigoureusement, au profit de la raison et de la morale, les prétendus miracles accomplis par les Convulsionnaires au tombeau du diacre Pâris.

Peut-être détermina-t-il le petit chef-d'œuvre épigrammatique inscrit sur la porte du cimetière Saint-Médard:

«De par le roi, défense à Dieu «De faire miracle en ce lieu!»

Abbeville a élevé une statue au musicien Lesueur, quoique, selon l'opinion commune, cet homme célèbre ne soit pas né dans la ville, mais au village du Plessiel, comté de Ponthieu, sur la route d'Abbeville à Crécy.

Pour se rendre compte de l'influence exercée par Lesueur sur les artistes de son époque, il faut lire l'éloge que Choron lui a consacré.

Plus d'un musicien de l'avenir le trouvera infiniment trop enthousiaste, et se montrera aussi injuste que Choron, peut-être, se montre partial.

A défaut de génie, Lesueur avait un talent souple et fort, quoique gracieux. Son opéra: Paul et Virginie, laisse une durable impression de douceur. Une autre de ses œuvres: Ossian ou les Bardes, obtint un prodigieux succès. Malheureusement, l'opéra intitulé: La mort d'Adam, tomba tout à fait, et Lesueur résolut de se consacrer entièrement à la musique religieuse.

Plusieurs de ses messes et de ses oratorios se distinguent par une inspiration noble, vraiment élevée. Il agrandit le domaine de l'instrumentation et eut la gloire de compter des élèves comme Ambroise Thomas, Gounod. Hector Berlioz lui doit le meilleur de sa science.

Illustration from Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel

L'amiral Courbet.

Lesueur est une des gloires de l'Ecole de musique française, si riche, quoique nous poussions la folie jusqu'au point de l'oublier pour admirer des écoles bien au-dessous d'elle comme inspiration, clarté et esprit.

Millevoye est né à Abbeville en 1782. Son œuvre, eu égard à la brièveté de sa vie, forme un ensemble considérable et promettait ce qu'il n'a pu tenir; mais sa mémoire sera sauvée de l'oubli par les vers touchants des petits poèmes de la Chute des Feuilles et de Priez pour moi!

Nous sommes loin d'avoir mentionné tous les noms dont la ville s'honore, et il faut nous arrêter; cependant, ce serait commettre un crime de lèse-science que d'oublier les travaux de M. Boucher de Perthes. On peut discuter la valeur des découvertes archéologiques et géologiques de ce savant, on ne mettra pas en doute sa bonne foi, son ardeur à rechercher la vérité, son désintéressement, ses sacrifices....

Abbeville, qui doit son origine à la fameuse abbaye de Saint-Ricquier, s'est montrée digne d'un tel honneur et n'oublie pas qu'elle donnait, dès 1487, droit de cité à l'imprimerie.

Les premières presses furent installées dans une maison du treizième siècle dite du Gard, encore debout.

On ne quitte pas Abbeville sans aller admirer, à la bibliothèque, l'évangéliaire, sur vélin pourpré aux lettres d'or, présent de Charlemagne à son gendre Engilbert, qui était devenu abbé de Saint-Ricquier.

On veut aussi faire une seconde fois le tour des remparts et des belles promenades; puis le port attire avec ses larges quais, desservis par un embranchement du chemin de fer.

Mieux que jamais, alors, on comprend l'esprit picard, actif en tout et tourné, avec un égal bonheur, vers les travaux intellectuels comme vers les labeurs du négoce et de l'industrie.

Abbeville ajoute, aujourd'hui, un nom illustre aux noms dont elle est fière: celui d'Anatole Courbet (1827-1885). Une imposante manifestation signala l'arrivée du cercueil du grand marin dans sa ville natale.

Au milieu du deuil pesant sur la France par cette perte inattendue, un sentiment de noble orgueil fit tressaillir les âmes. Grâce à l'héroïque amiral, la Patrie, une fois encore, avait relevé son drapeau, en attendant qu'Elle puisse le voir flotter de nouveau triomphant...

Et c'est avec un vif sentiment de reconnaissance que, devant le tombeau de Courbet, en pensant aux prodigieuses campagnes du Tonkin et de la Chine, nous donnons un témoignage nouveau de confiance à notre Marine, jadis trop oubliée, mais replacée, enfin, au rang qu'elle a toujours si vaillamment mérité.

Abbeville a élevé un monument à son fils glorieux.

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