TROISIEME PARTIE
Reading edition
I
Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité, s’apaisaient momentanément dans une certitude.
C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.
Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en signification, en résultats.
Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.
Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin, il s’était levé:
—Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.
Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:
—Tout est-il prêt?
Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:
—Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!
Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser sans trouver d’issue. Enfin, il dit:
—Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.
Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:
—Vous auriez besoin...
Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:
—D’un bon domestique.
Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en restaient assourdies. La première, Berthe se remit:
—Et alors? dit-elle avec quelque insolence.
—Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous n’avez qu’à vous informer...
Fanny songea: «Sans nom!»
Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses. Enfin, elle dit:
—Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous «n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.
Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt le rideau de ses paupières.
—Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à vot’ compte.
—Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.
Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts, tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»
—C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...
—Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.
Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un rayon d’intelligence. Il continua:
—Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!
Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:
—De l’argent...
Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.
—Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!
Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.
Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!
L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux mouillés. Le gars regardait Berthe.
Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:
—On vous écrira.
Le gars enregistra gravement:
—Bon.
Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était venu:
—Berthe! cria-t-elle.
Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On arrangeait tout pour elle.
Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.
—Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un peu égaré.
Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:
—Mais, à propos, comment l’adresser?
Du seuil, il se retourna:
—Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.
—Oui, mais...
A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que toute sa ruse n’avait pas prévu.
Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise évidente.
Sa ruse à lui était dépassée.
—Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.
Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.
Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:
—Toute l’adresse, c’est comment?
Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:
—Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie, Lisieux.
—Ah! cria Fanny.
Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait afin de couvrir celle de sa sœur:
—C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.
Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.
—On m’appelle comme ça, fit-il.
Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»
Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix ajouta tout haut:
—Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.
Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.
—C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit Malandain».
Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:
—Mon nom, c’est...
Et, se ravisant tout à coup, il termina:
—Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront bien.
Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la porte.
Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:
—Un bon domestique qu’il vous faut ici.
Et il s’en alla pour de bon.
C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.
Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si, puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à obéir.
Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:
«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»
La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son étonnement.
—Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.
Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un jour d’autrefois.
Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui, elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.
Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.
Les amis disaient entre eux:
—Elle rajeunit, Berthe!
Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou une certitude.
L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.
Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.
Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:
—Comme ça, vous êtes allées à Paris?
Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.
—Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.
Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.
—C’est beau, murmura Berthe.
—Oui, dit-il. Il y a à voir.
—Sûr, approuva-t-elle.
—Plus qu’ici.
D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de nouvelles que goutte à goutte.
Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.
—Je vais vous faire du thé, dit-elle.
L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui était jamais désagréable.
Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers, peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun serre si fort contre soi...
Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité. Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en réfléchissant:
—A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?
Elle le regarda avec surprise.
—Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.
Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père, ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme une insulte.
Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route. Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je n’arriverai à le remuer.»
Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il l’abandonnait.
Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf, sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture. Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore, caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!
Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches. Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait des yeux.
Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné. Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais, tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa. Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.
—Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à Saint-Antoine, et me v’là.
—Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui tamponnait sa figure rouge et suante.
—Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait tiré en arrière tout le long du chemin.
L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.
—On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.
Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps, et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.
M. Le Brument commença avec le dessert:
—Alors, ma fille, dit-il en s’adressant à Fanny, comme ça, tu veux aller à la Hêtraye?
L’entretien se renouait au point exact où il s’était rompu. C’était de bon protocole normand.
Elle dit en hésitant:
—Je veux, c’est-à-dire nous croyons que ça vaut mieux pour le moment.
Il opina, débonnairement, de toutes ses petites boucles d’argent.
—Oui, c’est sûr.
Et il laissa aux paroles de Fanny le temps de vivre et de mourir dans l’air avant d’en ajouter d’autres.
—Vous croyez, reprit-il, vous croyez, mais si c’est pour le monde... C’est-il pour le monde?
—Bien sûr! fit Berthe complaisamment en commère qui place une réplique.
—Eh bien, ça étant, tu n’as peut-être pas raison.
—Comment? demanda Fanny, déroutée.
Il eut l’air de réfléchir et son grand nez en bec de rapace s’inclina vers la nappe. Puis il dit lentement:
—Faudrait que ça soit toi qui y ailles, à la Hêtraye avec ce gars, pour l’apaiser.
—Moi? Comment, moi?
—Oui, toi, toute seule.
—Sans Berthe? cria-t-elle avec une véhémence si inaccoutumée qu’un instant ils lui livrèrent leurs yeux surpris, tels qu’ils étaient.
—Oui, sans Berthe. Comme ça, on n’aurait pas à trouver drôle que vous laissiez votre maison d’ici, car ça le semblera, drôle!
Elle restait abasourdie. Jamais cela ne s’était présenté à son esprit. Et, marquant son avantage, le vieillard continua:
—Et puis, toute seule, c’est «bien de révisé» si tu n’arrives pas à le dompter, le gars! Il y en a d’aucuns qui sont ambitionnés à ne pas céder devant un autre que leur maître. J’ai vu des chevaux comme ça!
Le ridicule de la comparaison ne frappa même pas Fanny. Elle songea seulement avec désespoir: «Dompter quelqu’un! Comme si je le pouvais!»
Et, tout de suite, un souci lui revint:
—Et Berthe?
Le bonhomme gratta son grand nez sec.
—Elle restera ici, je te dis. Elle...
Il s’interrompit, comme s’il se trouvait devant des mots trop lourds à prononcer. Et, instinctivement, Fanny, si peu perspicace, mais si sensitive, fut certaine que tout ce qui avait été dit jusque-là n’était rien et que tout n’avait été dit que pour en venir là. Et elle reprit, d’un ton machinal, comme si le dernier mot eût été un levier pour soulever les autres:
—Elle...?
Le père Oursel entra avec le café. Avec ses mouvements d’automate, il posa la cafetière—car on n’avait jamais pu l’habituer à l’usage du plateau—et il disparut sans qu’une fois son regard eût croisé celui des autres.
M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:
—Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas ce qui se passe sous son nez!
Berthe dit, dédaigneusement:
—L’ père Oursel? Rien, c’est rien.
En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment. Enfin le vieillard commença:
—M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?
—Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.
—Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?
Personne ne répondit. Il reprit:
—Comment? C’est bien drôle, ça!
Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait sincère.
Il y eut un silence, puis il continua:
—C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.
Il regardait Berthe. Elle dit seulement:
—Ouat!
Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:
«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»
Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:
—Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.
Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.
D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.
—Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.
Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit: «Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:
—Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.
Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.
Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une espèce d’arrogance qui masquait autre chose:
—Faut bien en finir!
Fanny mit sa main à sa gorge.
—Finir quoi?
Une expression nouvelle parut sur la grosse figure de la cadette. Elle posa la main sur le bras de sa sœur.
—Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon sens!
Elle l’attira dans la pièce.
—Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?
Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes, qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et c’était le commencement de sa reddition.
Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:
—Ecoute...
Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle figure hallucinée de Fanny.
—Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer. Tu comprends?
Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.
Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:
—Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?
Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son visage étonné.
—La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas toute seule...
Elle fit un geste violent:
—Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?
Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe reprit:
—Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi qui n’y suis pour rien (elle accentua cruellement), je reste ici, avec...
Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.
—Avec...? fit-elle sourdement.
Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi un argument.
—Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura montré.
Fanny dit seulement:
—C’est l’oncle Nathan qui a...
Berthe inclina la tête.
—L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.
Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:
—Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille. Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour courir après.
Fanny étendit la main.
—Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais bien ce qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.
Berthe parut chercher.
—Ce qu’il a dit?
Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle. Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse définitive.
Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.
Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer et de les poursuivre, Berthe reprit alors:
—Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger par la figure que tu avais en revenant...
La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.
Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne dirait rien, c’était trop difficile, elle ne savait pas reprocher, prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai bientôt plus rien.»
Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur, inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux. Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.
Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.
Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son chapeau à larges bords.
—Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!
Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:
—Eh bien, mon oncle?
Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.
—Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.
Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité sans laquelle on ne peut le goûter. Au premier sentiment de triomphe, ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir marcher.
Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi d’une façon encore inconnue.
Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir, Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance, car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les étouffait, debout et se mesurant du regard.
—Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que je suis là; je vous ai suivie.
—Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.
—Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et les usages d’une petite ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a votre bonheur et le mien.
Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:
—Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant, je sais, je vois clair...
Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:
—Vous êtes bon.
Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:
—On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.
Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du linge mouillé sur une brouette.
—Marchons, souffla Fanny.
Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté. Ils s’arrêtèrent encore.
—Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer nos fiançailles. Et même, Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je vais vous dire.
Elle étendit la main.
—Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous savez...
Il dit sourdement:
—Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer. Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un... qu’on a choisi, sans que...
Un geste coupa l’air.
—Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny, vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.
Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle; Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.
—Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.
Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny, bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et elle dit d’une voix tremblante:
—Je ne peux pas, je ne peux pas.
—Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!
Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa certitude:
—De personne.
Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son fils, et elle dit:
—Si, moi, je ne suis pas seule.
M. Froment fit un geste violent.
—Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!
—Ce n’est pas ma sœur.
Il ouvrit les yeux.
—Je ne vois pas, alors...
Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne comprenait-il pas?
—Vous savez bien ce qui est entre nous.
Elle se reprit:
—Celui qui est entre nous.
Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.
—Celui?...
Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle dit:
—Mon fils.
Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.
L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.
—Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de vouloir de vous.
Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.
—Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu comment il prendra ça.
Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il fallait dire.
Et elle reprit:
—Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant avec vous?
Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.
Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.
—Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule voie qui vous mettrait à l’abri.
Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur d’eau qui a servi.
Silas s’approcha encore.
—Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...
Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.
—Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.
Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus qu’une.
—Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.
Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.
Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté. Quelle douceur!
Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle dit:
—Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.
Avec un douleur infinie, il répliqua:
—Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!
Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle le regarda, et dit avec plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:
—Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon cœur pour vous...
—Tout, n’est-ce pas?
—Tout, oui.
—Excepté Félix, dit-il amèrement.
Sa douceur se révolta.
—Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant et qu’il ne vous fera pas de tourment.
—Consentant! répéta-t-il avec mépris.
Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir chimérique, le désir au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.
Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait; l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant s’ombraient de grandes traînées sombres.
Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva en courant.
II
Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.
Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et pressait le départ. Elle adopta une attitude.
—Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux, on n’a pas pu le renvoyer comme ça!
Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.
«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui, que votre non soit non...» Maman non plus...
Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les avait quittés.
—Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?
—Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur notre conseil.
On leur disait aussi:
—Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye? N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?
Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.
Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.
—Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.
Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le savait.
—Deux ou trois fois, au moins, assurait une des veuves à Mme Gallier, qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!
La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et, enfin, une trop directe protestation clairement formulée:
—Est pas vos affaires.
Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait leur retraite.
Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui contenait ces seuls mots:
«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»
Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses bijoux.
Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand, de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots à sa sœur, comme par acquit de conscience.
—Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.
Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?
—Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors, quoi?
Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer. Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais ou la comprenaient trop tard.
Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa timidement, fut repoussé.
—De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi toute seule qu’as eu cette belle idée-là?
La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée, ridiculisée, avec une âpreté forcenée.
—Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!
Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille, étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile victoire qui passait à portée de sa main.
La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la possession d’un document important et à la conversation finale de La Hêtraye.
A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la pauvre Fanny désarmée et tremblante.
—Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce que je vais aller faire à La Hêtraye?
En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur elles.
Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.
III
Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa reprendre un peu d’espoir.
Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.
C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.
La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité. Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du «Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en distraire.
Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.
Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, avec le dandinement habillé des jours chômés.
Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière surnaturelle qui dénude alors les êtres.
Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations banales.
Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.
—Eh bien, lui avez-vous parlé?
Fanny détourna ses yeux craintifs.
—Non, pas encore.
Il s’arrêta:
—Comment!
Elle le pressa:
—Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.
Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif. Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.
—Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque gracieusement.
—Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir prévenues. Mais je suis revenu...
Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.
L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.
Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée bien loin déjà dans le siècle disparu.
Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était franchement congestionnée.
—Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, du moment.
Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait deux fois l’an.
Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du feu ardent de l’automne.
Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en arrière.
—Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.
Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple examinait l’arbre.
—Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.
—Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...
Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle apercevait la bouleversait. Elle répéta:
—Berthe n’est pas...
Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.
—Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai donné le temps...
Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant, selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont disparaître. Fanny fit un effort:
—Non, dit-elle, je n’ai pas pu.
Il s’étonna:
—Comment, depuis le temps!
Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour détourner les yeux.
—Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.
—Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.
Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.
Il saisit son bras:
—Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en irai pas sans cela.
Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à sangloter.
Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs, étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien. Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:
—Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!
Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.
—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est, dites-moi comment vous souffrez.
Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors d’elle-même, comme à pleines mains.
—Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de lui seulement. Ni son nom, ni même...
Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le sentit et baissa la voix.
—Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en ont fait un catholique... Mon fils!
Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé! Il dit seulement:
—Mais pourquoi?
—Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...
Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:
—Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est possible.
Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une main, qu’il saisit:
—Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.
Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait, voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient pas. Fanny répondit enfin:
—C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à sa naissance, sans rien me dire.
La tête détournée, il questionna:
—Où était-ce?
—A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.
—Oui, c’est vrai.
Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:
—Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?
—Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...
—Mais alors, êtes-vous sûre?...
Il hésita, puis se décida:
—...qu’il ne porte pas votre nom?
Saisie, elle fit:
—Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?
—Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est jamais une obligation légale.
Elle demanda craintivement:
—Vous connaissez tout ça?
—Oui, j’ai été secrétaire de mairie.
Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de la chose comme d’un événement passé. Elle reprit:
—Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner de nom...
Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina tout haut la sienne:
—Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».
Fanny se leva.
—Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas fait ça!
Il lui prit les mains.
—Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.
Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant lui.
Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.
—Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.
Elle sanglota:
—Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le nom ni la religion de mon fils!
Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève désemparé:
—Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que vous m’écoutiez.
Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il continua:
—Félix sait-il quelle est sa mère?
—Non.
—Comment! il n’a pas encore deviné?
—Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.
—Mais comment vous appelle-t-il?
—Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet instant.
Il dit en rêvant:
—C’est incroyable, incroyable!
Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les renvoyaient en flamboiements.
Fanny se leva.
—Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.
Il l’imita.
—Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah! vous êtes bien gardée, Fanny!
Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut atteint, Silas dit encore:
—Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez: je veux. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission, avertissez-le de nos projets.
Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:
—L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?
Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot, descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de l’automne.
Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, tant la sincérité possède une lumière d’illumination.
Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.
Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.
—Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!
Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent soufflait dans les corridors...
Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, dit enfin de sa voix rocailleuse:
—Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?
Berthe le regarda avec étonnement.
—Pourquoi?
Il dit:
—Vous savez bien pourquoi...
Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que d’entendre le bonhomme parler le premier.
Berthe cria:
—Je ne crains personne, moi!
Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:
—On verra.
L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.
Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une présence dont on ne pouvait plus venir à bout.
Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.
«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»
Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un air faussement affairé.
Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement d’une porte.
Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour parler.
—Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?
Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.
Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?
Et ce fut lui qui commença:
—Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des dames.
Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était révélé.
Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:
—Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.
Il eut un rire de suffisance.
«Tout à fait bien, oui!»
Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la sienne. Et elle dit malgré elle:
—Mais pourquoi que vous me dites ça!
Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur l’autre:
—Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.
Elle ne comprit pas encore.
—Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de moi?
—Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux blancs.
L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:
—Moi aussi, mon petit, moi aussi.
Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme transfigurée.
Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:
—Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme vous.
En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et impérieuse de la nuit horrible.
Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de folle, en le repoussant des deux mains:
—Mais c’est moi ta mère, c’est moi!
Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne finissait pas et la brisait en deux.
Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc où Berthe cousait.
Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.
IV
Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner sur le paysage sa blessure ouverte.
Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite voix fêlée:
—J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.
Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:
—Le roi?
—Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...
Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et d’herbages.
Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...
La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.
Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que l’abandon l’avait fait ainsi.
Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle devait une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, était celui du samedi.
Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.
Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le jour où il savait.
Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, et singulièrement absorbée dans cette contemplation.
Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:
—Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.
Il attendit un instant et dit, très naturellement:
—Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?
Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il reprit:
—Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?
Fanny bégaya:
—Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.
Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le tan.
—Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma mère, oui ou bien non?
Elle baissa la tête pour affirmer.
—Alors, faut.
Désespérément, elle dit:
—Mais tout le monde le saura.
Il se mit à rire sans bruit.
—Ça changera pas guère c’ qu’on croit.
Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:
—Si tu m’aimais, seulement!
Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.
Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.
—Quoi? fit-il.
Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle hésitait. Enfin, elle se décida.
—Félix... Il faut que je te dise une chose.
Il sentit le moment venu et parut en arrêt.
—Qui qu’ c’est?
Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de choses difficiles à annoncer!
—Félix, je vais peut-être me marier.
Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.
—Comment, cria-t-il, te marier?
—Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.
Il lâcha son marteau et se croisa les bras.
—Par exemple! Et avec qui?
Il prenait un ton outragé. Elle dit:
—Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.
Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse précautionneuse arriva trop vite:
—Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!
S’étant ainsi donné du temps, il continua:
—Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer comme ça. Et moi, alors?
—Comment, toi?
—Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son école!
Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:
—Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.
Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:
—Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! cria-t-il. T’as pas le droit!
Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à leurs oreilles. Elle balbutia enfin:
—Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.
Tout de suite, il se retrouva.
—Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été assez.
Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.
—Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...
Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:
—Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas si dur.
Elle hésita et, à voix presque basse:
—Je l’aime, Félix. Et lui aussi.
Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:
—Tu n’avais qu’à ne pas fauter.
L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser passer.
Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:
«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie avant.»
De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci lancinant.
Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.
Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.
Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même d’idées.
Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui cria ses salutations.
Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.
Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand homme ôta son chapeau.
—Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la gare.
Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à rire.
—Eh bien, Fanny?
Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:
—Je suis venue parce que...
—Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.
—Parce que je voulais vous voir avant...
Elle s’arrêta encore.
—Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.
Elle baissa la tête.
—Il ne veut pas.
Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:
—Il ne veut pas?
Sans parler, elle fit «non».
La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:
—Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que lui avez-vous dit depuis quinze jours?
Elle répliqua seulement:
—Il sait.
—Ah! fit-il.
Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il ajouta:
—Et alors?
—Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits sur moi.
Elle ajouta encore:
—Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.
—Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.
—Non, dit-elle, il ne veut pas.
Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:
—C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!
Elle baissa la tête.
—Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que c’était décidé?
—Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...
Il pencha sa tête vers elle.
—Quoi donc?
—Ma faute.
Cette fois, il recula, les mains inertes.
—C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.
—C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.
Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, et il lui prit violemment les mains.
—Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne peut que faire du scandale.
Elle répéta obstinément:
—Il ne veut pas.
Sans écouter, il continua:
—Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos publications. Vous êtes libre.
—Il ne veut pas.
Il s’exaspérait:
—Est-ce le scandale qui vous fait peur?
Elle frissonna:
—C’est pas possible.
Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre un élève obstiné:
—Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas davantage.
Elle secoua la tête.
—Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.
—Il vous aime, alors?
—Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne veut pas que je lui fasse tort.
Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.
—Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie... Partons ensemble librement.
Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté d’homme fort.
—Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.
Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.
L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant sauté, entrait à présent dans la cavée.
Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. L’ouragan reprenait, formidable.
Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:
—Je m’en vais, cria-t-il.
Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature sur nos petites passions humaines?
Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du plateau.
Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:
—Vous regretterez ce jour-là!
Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.
Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une bourrasque.
Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.
Elle cria follement dans le vent:
—Silas!
Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée par un éclair:
—S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!
Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que l’ouragan et il ne reparut plus.
V
Fanny laissa tomber l’Almanach des Bons Conseils qu’elle lisait. La solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce début de printemps.
Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, comme elle le faisait depuis quelque temps.
Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, privée cette fois tout à fait du goût de vivre.
Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la passion.
Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.
Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.
Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.
Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.
Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.
Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période mortelle de la terre.
C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon malheur, elle a peut-être fini par avoir pitié.» Et cela préparait son cœur dévasté à revivre.
Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance. Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.
Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.
—C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.
Ou encore:
—On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré Félix, va!
Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens. On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec une idée secrète.
Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux blancs, luisante et ordonnée, comme, autour d’elle, la maison, le village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.
Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:
—Mon péché est enterré.
Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la barrière.
Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un chemin de campagne.
Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.
M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.
—Hé! bonjour!
Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu. Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix, puisque la visite ne le concernait pas.
—Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si beau!
Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.
Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils refusèrent.
Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:
—Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.
L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur, étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.
Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée dit avec peine:
—Qu’est-ce qu’il y a donc?
—Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela prend l’allure d’accusations.
Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face exsangue de condamnée attendant le supplice.
Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.
—Nous vous aimons trop pour ne pas venir vous le dire tout droit, afin d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.
Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.
La bonne dame reprit:
—On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur Gallier?
Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.
—Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...
Elle chercha une longue respiration:
—Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...
Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:
—Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.
Et elle faillit crier:
—Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est venue au jour.
Mais la bonne dame continuait:
—Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?
Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut découvrir tout à coup la vérité.
—Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore plus étonnant que je ne pensais.
Fanny put trouver enfin sa voix:
—Ma sœur?
Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:
—Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans la langue du monde».
Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait, elle plaça:
—Mais pourquoi?
—A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas à la campagne avec un jeune homme.
Fanny répéta:
—Avec un jeune homme?
Et elle pensa à Silas.
—Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde: ça semble drôle, drôle...
Fanny cria:
—Félix?
Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.
M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put parler:
—Félix, vous dites: Félix?
Elle allait ajouter:
—C’est son neveu, à Berthe!
Mais elle se retint à temps.
—C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne, dit-elle, vous vous rappelez?
La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:
—Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.
Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les suivit:
—Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?
Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui marchaient côte à côte.
Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les «nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de Villebonne.
Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant de l’épais cheval pattu que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.
Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.
Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.
Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui allait bientôt lui échapper.
Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui corroboraient la chose; et, par-dessus tout, le souvenir du jour horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?
L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile trembla.
—Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.
Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte à parler.
—Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.
Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec laquelle on essaye de jouer le naturel:
—Qu’est-ce que c’est?
—M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.
—Quelque chose?
Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.
—Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.
Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les bras.
—Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.
Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:
—Oui, nous sommes «dans la langue du monde».
Berthe répéta:
—Nous?
Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:
—Oui. C’est à cause de Félix.
—Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.
Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à présent. Berthe reprit:
—Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?
—C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.
—De moi?
—Oui, avec Félix.
Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.
«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur, comme si c’était possible.»
Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:
—Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais! Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne savent pas ce qu’il nous est.
La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:
—Et alors?
—Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser Félix ici. Il s’y plaît...
Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de proposer; de choisir... Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.
—Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout seul.
Fanny répéta sans comprendre la menace:
—Comment, pas tout seul?
—Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.
Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:
—On est d’accord?
—Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois rien, toi.
Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle reprit haleine.
—Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire. On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.
Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en rendre compte.
Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan regarda Fanny.
—Où qu’elle va, ta sœur?
La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient grimacer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il dit encore:
—Elle est-il folle?
Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.
Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et le couple entra.
Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout devant la cheminée, les regardait sans parler.
Enfin, Berthe prononça:
—Voilà. On est venu vous le dire.
Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit posément:
—Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»
Il les considéra encore et ajouta:
—Vous pourriez faire plus mal.
Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:
—Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?
La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui répondit:
—Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté comme ça.
Elle ajouta après quelques secondes:
—Il fera ce que je voudrai.
Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»
La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:
—On est d’accord sur tout.
Alors l’oncle demanda:
—Et quand qu’ vous allez faire ça?
—Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...
Elle pausa un instant:
—On invitera M. Froment, termina-t-elle.
VI
La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.
Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire sans reflets—une vraie toilette de mère de marié—marchait dans l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.
Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût d’inceste s’achevait ce soir.
Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après jour, Félix faire le galant auprès de la grosse fille amoureuse, être obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette horrible chose?