DEUXIEME PARTIE
Reading edition
I
Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus, toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à la monotonie.
Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs, Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble monter pas à pas l’escalier nocturne.
Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer. Pourtant, son rêve était fatigant et sans issue: elle voyait sa mère sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière, M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle s’éveillait.
Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.
Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur chaudement endormi dans sa prison de pierre.
La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient, sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.
Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler dans sa tête.
Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son anniversaire. Oui, elle allait «prendre»—puisqu’on parle des années comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur laquelle on regarde avancer les aiguilles—elle allait prendre trente-neuf ans.
Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité ni à la coquetterie la plus lâche.
Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion. C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate sous un pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin à son passé.
Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.
L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant et l’homme. L’homme et l’enfant.
L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien. Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur, et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.
Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être, cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pensées silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.
Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont l’opale fonçait si rarement.
Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence, après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.
Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.
L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable. Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore, puisque, enfin, elle savait bien qu’elle n’avait pas poursuivi un mort, et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait. Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans les sens, sauf le lien de la maternité.
Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit, un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut, pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans passés.
Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait commencé à vouloir «la marier».
Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée, bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.
Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe. Mais l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».
Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.
Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.
Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses lèvres sur ses longues dents.
—Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois, toujours!
Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu.
—Mais si, il faut qu’il le sache.
Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments, patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant, s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable.
Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour la première fois de l’avis de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus.
—C’est des choses qu’il faut dire à un homme.
Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale.
De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force intacte.
Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe.
Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient tous vagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire pour amorcer cette incroyable révélation.
Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit encore, décidée à écrire le lendemain.
Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche serrée d’avare.
—T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien l’affaire de Lambart que toi.
Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché.
Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume, aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus: les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés.
Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené: Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucun ne voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet.
Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était restée intacte aux yeux du monde.
Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et, pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom. Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position» à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle.
Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils, son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait qu’elle faisait tort par cette seule pensée.
Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie, puisque demain elle prenait trente-neuf ans.
Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant! Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si, mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante, songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»
Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.
Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait pas!
—Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse fille avec mépris.
Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu; elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que jamais, avouer son passé? Elle finit par se résoudre à tout dire à M. Pommier, sous le sceau du secret.
Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après, son prétendant mourait.
Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.
Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les retenir.
La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du matin. Toute la maison en vibra.
Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière fois dans son lit, et s’endormit.
II
Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main et dit:
—Le nouvel instituteur est arrivé.
Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.
Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:
—Comment, déjà?
Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.
—Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.
Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:
—Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort, j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.
Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce voix un peu lassée:
—Vous venez de le voir, père Oursel?
Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le nombre.
Berthe répondit à sa place:
—Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
—Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec étonnement.
—Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient au total:
—Bel homme, déjà vieux.
Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte des deux sœurs.
Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des demoiselles Bernage.
Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur montrait de soin et de propreté.
En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute de deux outils qui sonnent le fer.
Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny avait envie de courir.
Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles virent que l’instituteur était toujours là.
—Allons-nous-en, proposa Fanny.
—Par exemple, fit Berthe à demi-voix.
Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.
—Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux de vous présenter mes hommages.
Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la première sa présence d’esprit.
Elle fit un pas en avant:
—Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.
Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:
—Nous serons bons voisins, j’espère.
Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la main, et il dit:
—J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.
Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez lui.
Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et elles rentrèrent.
Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la terre en certaines années.
—Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.
Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec Berthe.
—Et poli, et tout!
Elle fit encore quelques pas:
—Ça nous fera un bon voisin.
Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un être par la suite.
A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le mur.
Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans qu’elles s’en aperçussent.
Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance officielle.
La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée sur cette terre.
Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur amour prolongé.
Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
—Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première entrevue.
A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages endormis.
Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.
A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.
Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.
Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant parler.
Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de sens, sinon de corps.
Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et chercher le sien.
L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris effrayés.
—Comme il est tard!
—On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle mûre.
Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:
—Y a-t-il de la lune seulement?
—Quel froid pour la saison!
—C’est pourtant le printemps dans trois jours!
—Au revoir et merci de votre bonne soirée.
—Et adieu, mes amis!
—Alfred, éclairez ces dames.
La bonne Mme Gallier prononça:
—M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de juste.
—Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe gracieusement.
L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue baignée de lune. Le vieux couple les accompagna jusqu’au bas de la route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain dans leur émotion.
D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et mince.
Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie d’être vue avec leur cavalier.
—Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.
Berthe se hâta de répondre:
—Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.
Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre son grand bruit de chute en nappe.
Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:
—Puis-je vous aider, mesdames?
Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:
—Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!
Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.
—On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.
L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:
—Oui, c’est haut.
Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui, mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe, offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.
Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà, pourtant, avec la prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que Berthe attendait la fin de leur étreinte.
L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.
Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.
III
L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en elle.
Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement violet et que l’air semblait presque tiède.
Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.
Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poignante, et les commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions, terriblement.
Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:
Comme la cire fond au feu, Ainsi des méchants devant Dieu La force est consumé-é-e...
Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.
Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.
Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M. Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.
Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été là, à écouter.
C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme mariée qui s’était tuée pour lui. On ne savait pas bien le rôle de M. Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante des gens et des choses.
—Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais consolé.
Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.
—Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?
Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de moire.
—Je crois qu’il y a cinq ou six ans.
—Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?
—Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.
Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu poser elle-même.
—Et a-t-il encore ses parents?
—Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs, tout seul.
Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant elle: «Il est comme mon petit Félix!»
Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et l’homme. La catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.
Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui l’attira vers le bel homme romantique et triste.
Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant, n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.
La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna en elle.
Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par cette Pentecôte.
Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire, «montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un tête-à-tête trop ardemment désiré.
Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait intervenir.
Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle songeait: «Est-ce que je suis bien?»
Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.
Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son attente.
Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une autre.
Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, pour en sortir en temps voulu.
Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable avec ces demoiselles.»
L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.
Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son embarras ne comptait pas.
Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme cela.»
Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir le cueillir.
Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les choses trop espérées.
C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre, roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon. Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas classiques.
Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur, contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures, elle songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques légumes.
Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait, rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante du jour. Elle avait pris le Journal de Rouen pour le lire sur le banc ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.
Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet. Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.
De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.
De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les paroles qu’il fallait.
—Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.
Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.
Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux incertains, et il dit:
—Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...
Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin, avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se glacèrent. Enfin, elle dit:
—Me parler, monsieur Froment, vraiment?
Il se pencha et dit gravement:
—Oui, j’ai quelque chose à vous demander.
Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant, elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.
Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:
—Mais...
Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:
—Si vous voulez!
Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.
—Vous êtes seule? demanda-t-il.
Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.
—Et votre domestique?
—Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.
Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le maître d’école.
Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au monde ne peut retenir, et elle dit:
—Monsieur Froment, moi aussi...
Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son silence faisait parler les autres.
Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:
—Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.
Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:
—Vous a-t-on parlé de moi?
Fanny fit oui de la tête.
—Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.
Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire, puis, avec un geste qui balayait, il reprit:
—Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue, j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle, voulez-vous m’épouser?
Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y mêlât.
C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux. Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles doivent montrer:
—C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.
Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit la main:
—Mais, peut-être, seulement...
Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.
—Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?
Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever et de s’en aller. Et son silence acquiesça.
Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses indifférentes.
Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de la sienne il dit à voix basse:
—Vous m’avez promis, vous m’avez promis.
Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en revoyant, après plus de vingt ans, la figure d’un homme auprès de la sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:
—Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?
Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:
—Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.
Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères qu’il la considéra étonné.
—Ah! dit-il.
Il réfléchit un peu et ajouta:
—Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.
Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle commença:
—J’aime mieux que ma sœur...
Il l’interrompit:
—Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?
Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi? quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière? Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle figure avait pris un air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule. De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait la grille.
IV
Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»
Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: «Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.
Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.
Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: «Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen de parler.
Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: «Je suis fiancée à M. Froment»?
Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»
Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.
Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au monde pour peindre la terre normande.
A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble rapiécé.
La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.
Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du rossignol descendit d’en haut sur la vallée.
Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.
—Mademoiselle! fit-il.
Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.
—Quoi donc?
Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le sentit.
—Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.
—A moi?
—Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, là-haut.
Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:
—N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une commission.
Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.
—Une commission?
Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.
—Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.
—Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui diras de ma part...
Il hésitait. Berthe dit:
—Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.
Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de celle de son interlocutrice, il dit:
—Vallée...
Elle ne comprit pas tout d’abord.
—Vallée? Qui donc?
Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin bien allumée, elle questionna encore:
—Et d’où alors?
Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:
—Poissy. Centrale. Prison.
Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage le plus indifférent.
—Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait à ce malheureux. Je lui dirai.
L’autre leva la main.
—C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.
Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son bouleversement.
L’homme reprit:
—Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est tout.
Berthe répéta machinalement:
—Le bonjour? Bien.
Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en apprendre quelque chose elle ajouta:
—C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.
L’autre se mit à rire silencieusement.
—A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.
Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.
L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:
—Tu reviens déjà?
Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.
Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.
Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:
—Entre, j’ai à te parler.
Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, peut-être...»
Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le clair-obscur de la chambre, commença brutalement:
—Fanny. Vallée est mort.
La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:
—Vallée, Vallée, tu dis?
—Qui, je te dis que Vallée est mort.
Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme meurtrie qui se débattait si près d’elle?
Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, d’une voix essoufflée, la phrase attendue.
—Mais, comment as-tu su?
—Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!
Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un item sur son mémoire:
—Et il m’a dit qu’il avait une commission à nous faire de la part, donc, de ce Vallée.
Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît longtemps.
—Une commission?
Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:
—Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de sa part.» Et c’est tout.
Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.
Elle dit doucement:
—Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, maintenant?
Berthe eut un rire sec.
—Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut dire que c’est un vrai débarras.
Fanny dit seulement:
—Oh! Berthe!
—Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où qu’il te l’envoyait, son bonjour?
La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, comme dans le conte de fées.
—Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.
Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe entendit seulement sortir une plainte:
—Est-il possible, est-il possible?
Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.
Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.
La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint encore la tourmenter au réveil.
Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.
Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:
—Berthe!
—Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.
—Si c’était lui?
—Lui?
—Oui, si c’était Vallée?
—Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.
Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.
Fanny dit tristement:
—Au bout de vingt-deux ans!
—Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.
Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et un peu d’espoir rentra en elle.
Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout cette illusion de rançon qu’il apporte.
Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, timidement elle proposa à Berthe une promenade.
Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette intimité tranquille. Elle s’étonna.
—Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!
Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:
—Attendons quatre heures, toujours.
Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.
Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient en criant.
Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au moment où elles passèrent.
C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce qui était arrivé pour se mettre entre eux.
Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce jour-là.
Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:
—Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.
Berthe la regarda:
—Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par exemple?
Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.
—On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!
La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:
—C’est donc là?
Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.
—C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.
Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:
—Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.
Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce qu’il a dit.»
Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à pleins bords entre les rives plates des prés.
—Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?
Fanny s’arrêta.
—Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.
Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.
—Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.
Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une figure embroussaillée et des bras mous.
Berthe cria:
—Un noyé!
Et elle se hâta vers le groupe.
Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:
—Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.
—Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.
L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla entre ses dents:
—Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.
Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.
—Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.
L’homme prononça:
—Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».
Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.
Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta en riant:
—Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?
Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, sans répondre, se tourna vers sa sœur:
—Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.
Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.
Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.
—Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.
Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par l’épouvante.
Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:
—Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.
Fanny s’arrêta au milieu de la route.
—Comment, l’homme d’hier soir?
—Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille route.
—Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?
—Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.
Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.
Elle dit doucement:
—Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!
—Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, puisque ça y est, c’est tant mieux.
Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:
—Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.
Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.
—Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les demoiselles Seigneuret qui nous regardent!
Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes, qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.
—Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.
Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent la rivière entre deux haies ivres d’humus.
Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches disjointes, Fanny dit:
—Asseyons-nous un moment.
De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à fleur d’eau.
Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:
—Comment se jeter là-dedans!
Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:
—Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?
Berthe se tourna tout d’une pièce.
—Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser. Tout vient de se finir, là-bas.
Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu adoucie venait de mouiller. Une pensée nouvelle luttait pour s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:
—Il n’a pas dit son nom?
—Bien sûr que non. Pourquoi faire?
Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était Vallée qu’était venu mourir là?
Et elle dit encore:
—Il avait-il l’air vieux?
Impatientée, Berthe coupa:
—Tu l’as vu aussi.
—Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.
Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent. Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.
Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»
V
La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se regardèrent.
—On sonne, père Oursel! cria Berthe.
Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:
—J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!
Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le regardait aller.
—C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en voyage...
Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, absurdement, que personne n’avait pu sonner.
Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans l’air. Enfin, elle dit avec effort:
—Quelqu’un qui se trompe, peut-être.
Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand elle se tut, le père Oursel revenait.
—Eh bien? cria-t-elle.
Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.
—Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.
La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:
—Un soldat!
Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de sa curiosité montait déjà en elle.
—Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?
Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.
—Et qu’est-ce qu’il nous veut?
—Vous voir, qu’il dit.
Berthe regarda sa sœur.
—C’est trop fort! Qui ça peut-il être?
Fanny dit doucement:
—On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.
Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:
—Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?
Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:
—Bonjour, dames et la compagnie.
Puis, il recommença à se dandiner à la muette.
Impatientée, Berthe reprit:
—Mais qu’est-ce que vous voulez?
Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les perdre de vue, il dit enfin lentement:
—J’ viens de Bures.
Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître de lui, il cessa de se dandiner.
Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.
—Mais il n’y a pas de soldats à Bures!
Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:
—J’ fais mon congé à Lisieux.
—Alors?
—Alors, j’ suis de Bures.
L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.
—C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, vous êtes de Bures. Et puis après?
Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en affirmation plutôt qu’en interrogation:
—Vous connaissez bien Bures.
—Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.
Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.
—Vous y êtes allées.
Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant défaillir, elle s’approcha:
—Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!
Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes et se redressa.
Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:
—Ah çà, ne vous gênez plus à présent!
Le gars eut un gros rire.
—J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.
Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque inconnue du père Oursel qui disait:
—Est le neveu de Marthe.
Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard taciturne.
—Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.
Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de temporiser.
—Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.
Et, après un silence, il ajouta:
—J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.
Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.
—Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez rester à manger avec nous.
—Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça n’est pas de refus.
Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.
—Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf froid et la soupe.
Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.
—Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?
Fanny regarda Berthe.
—Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.
Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle savait bien que c’était son fils.
De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le renierait pas une seconde fois.
La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque maîtresse d’elle-même.
Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues luisantes.
—Est meilleur qu’au régiment, dit-il.
Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...
Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.
Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la ruse de deux ennemis sur la défensive.
Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux. Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont le gars vida à demi le flacon précieux.
Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, d’être et d’âme.
Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait à un point mort, elle se leva.
—Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, maintenant, nous avons à sortir.
Le gars se leva à regret.
—Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans venir vous voir.
Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans sa réponse.
—A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...
Elle hésita un peu:
—...comme aujourd’hui.
—Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente plaisanterie.
Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se diriger vers la porte.
Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:
—C’est tout pour aujourd’hui.
Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un peu de ses intentions, il s’en alla.
La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.
—Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.
Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença son siège.
—Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute étremblée.
Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point téméraire. Enfin, elle dit:
—Moi aussi.
Berthe la toisa:
—Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?
Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:
—Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je supporte!...
L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.
—Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.
Fanny osa placer:
—Il a dit: «Vous y êtes allées...»
—Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous venions...
Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»
Berthe continua:
—Et qu’est-ce que nous allons faire?
—Faire? répéta Fanny.
—Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en croyant qu’on a peur du scandale.
Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le scandale et l’horreur rejaillissante.
—Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?
Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses raisonnements:
—Eh bien, moi, j’en ai déjà une.
Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer ainsi avec effraction dans sa volonté.
—Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et comme nous dépassons ses espérances—même alors, elle ne pouvait se résoudre à dire «tu»—il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne voulons plus le voir, nous allons partir.
Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.
—Partir, partir, bégaya-t-elle.
Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de supériorité. Puis, elle se décida:
—Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.
Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils augmentaient le mérite de sa trouvaille.
—Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire marcher, en argent et en tout.
L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre fraîche.
Berthe reprit:
—Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à Gruville.
Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:
—Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?
—Eh bien où? fit docilement l’aînée.
—A Paris.
Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny s’était levée.
—A Paris, à Paris...
—Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!
Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.
—Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?
—Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans... Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?
Fanny osa:
—Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?
—Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas comme ça.
—Alors? dit Fanny timidement.
Mais sa sœur lui coupa la parole:
—Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu es bien simple, ma pauvre fille!
Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.
—Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste ce qu’il faut. Quinze jours.
Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:
—Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...
Berthe secoua la tête.
—Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous arrive.
—Et de la dépense, plaça Fanny.
Berthe se recula dans la porte pour la toiser.
—L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.
Elle se tourna et sortit.
Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais trouvé en elle la force de dire non.
Et elle osa songer encore:
«C’est avec lui que je serais partie.»
VI
La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.
Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.
—Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.
Elle ajouta:
—Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...
Elle parut hésiter:
—Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. Gallier et... au voisin, à M. Froment.
Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:
—Et, si... on venait...
Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de compréhension. Il dit:
—Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.
Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton détaché:
—Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père Oursel.
Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut son étrange regard de chien fidèle.
La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.
—Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?