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Le joug

PREMIERE PARTIE (continued 2)

Reading edition

—Le train pour Dieppe?

—Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?

Alors Fanny rassembla tout son courage.

—Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.

Berthe fit front aussitôt devant le danger.

—Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.

—Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...

—Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait l’impossible, tu vois bien.

Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:

—Presque au risque de se faire remarquer.

Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré, elle balbutia pourtant:

—J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!

—Puisqu’il n’y est pas!

Elle osa préciser:

—On aurait pu chercher les vrais Malandain.

—A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»

—C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.

—Par exemple! C’est pas seulement dans le département!

Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe poursuivait son avantage:

—On est déjà loin de chez nous, élinguées là, aussi loin qu’on peut, mais sortir du département; alors, ça, par exemple!

Fanny fit un geste vague.

—Ça doit être par là!

—Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je suis même venue avec toi!

Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je» majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la vérité.

Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur le pays avec la nuit et le vent du nord.

Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque son intérêt l’exigeait.

Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de sa sœur, et dit:

—Ecoute, Fanny.

Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.

Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient d’hériter. Douze ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.

La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité, qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.

Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître. C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin, mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe trouvaient enfin un écho.

Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient d’abuser de ce qu’ils devineraient?

Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:

—Oui, ça, c’est vrai.

Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas aller plus loin.

Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe détournait une figure triomphante.

A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant, les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.

Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.

—Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.

Fanny se retourna:

—Mais, as-tu des billets?

—Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par Clères plutôt que de retourner par Dieppe.

Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre faisait un angle dur qui la blessait un peu.

Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude. Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa déception maternelle.

Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son enfant avait vécu.

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