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Le joug

DEUXIEME PARTIE (continued 2)

Reading edition

Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape de son calvaire... Elle dit vaguement:

—Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.

Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment de troisième classe. Berthe souffla:

—Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!

A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.

Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:

—Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me réveilleraient.

La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le tromper.»

Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux hommes se battirent derrière son front.

Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre ce regret qui vient trop tard.

Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.

—Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté de la porte.

C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du réveil.

La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et inhabitée qui commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: elles ne s’étaient pas attendues à ceci.

Berthe murmura:

—C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...

Fanny hocha la tête.

—Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...

Mais Berthe protesta:

—Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.

Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.

Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.

Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.

—Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.

Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez claire située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.

Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un foyer.

Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la saisit.

Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.

—Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.

—On va profiter de ce qu’on est ici.

Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des assiettes sur le dressoir.

—Profiter?

—Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première fois...

—Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...

—Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que de traverser, c’est beau.

Elle se pencha.

—A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?

Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme au premier jour.

—Huit jours, je crois bien.

—Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ fille!

Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout public.

—Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.

—Non, oh! non, jamais!

—Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.

Elles sortirent.

Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.

VII

Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant Credo normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner, elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.

Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche, singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent pour les revoir.

Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.

Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient. Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui disputer.

Parfois, Berthe se ressaisissait:

—C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.

Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.

C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent la Concorde.

C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.

—Ça sent les bois, fit Berthe.

Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la taille de cette immensité.

—C’est comme la mer! dit Fanny.

Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de nuit subitement livrés à la clarté.

Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.

Berthe disait:

—Mais tous les chemins y mènent donc?

Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.

Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête. Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les églises.

Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là, Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.

Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas. Silas et Félix. Cette absence de nouvelles où elles étaient pour tout le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent qu’on va mourir.

Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et, quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée, arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait, montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur forteresse, et d’où elles se défendaient.

Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors, pour s’excuser, elle disait:

—Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!

Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à l’hôtel (Berthe ayant déclaré une fois pour toutes que la dame du bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix des billets de théâtre.

—Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.

Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:

—Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut, ça!

Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»

D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé compatriote, étant d’Harfleur.

—Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la crème.

Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.

Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.

Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir. Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus. Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient les figures ennemies de Silas et de Félix.

Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.

Berthe disait:

—Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!

Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.

Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments. Elles tombèrent sur un banc du quai.

—C’est tout de même beau, dit Berthe avec conviction. Et toutes ces peintures, tous ces cadres! Et pour rien!

Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:

—Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.

Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée. On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:

—Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.

Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa curiosité. Elle prononça enfin:

—T’en as donc assez?

—Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.

—Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?

Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts eût supprimé le danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.

Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:

—Qu’est-ce qui se passe là-bas?

Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et, positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble agiter l’air.

—Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...

Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:

—Il y a des pois qui «perdent».

Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:

—C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?

Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent, l’interrogèrent.

—Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien recommandé d’aller voir ça.

—Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.

Elles se turent encore, puis Berthe reprit:

—Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis ça va être les distributions de prix qu’on ne manque jamais...

Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla, seule, véritable et nécessaire.

—On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce Paris. Pourtant, c’était beau.

—C’est beau, mais on serait mieux chez nous.

Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.

—Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!

Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ, sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:

—Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?

Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec aigreur:

—Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.

Elle réfléchit encore.

—Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...

Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du changement de sa voix, Fanny la regarda.

—Quoi donc?

—Le voisin va se demander ce que nous devenons.

—Le voisin? Le voisin?

Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.

Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place à d’autres.

Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.

En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, elles étaient parties, elles étaient arrivées.

VIII

Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les «soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les cheminées roses qui dépassent les collines vertes...

—Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant de wagon.

Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient au-devant d’elle.

Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la sortie en montant la faction.

Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.

Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.

Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.

Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même à cause de ce qu’elle venait de sentir.

Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.

Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.

Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.

Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur redonner un peu d’espoir.

—Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...

Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.

—Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu ici?

Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.

—Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.

Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.

—Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?

—Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a rien à faire pour lui ici.

—Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là comme s’il nous attendait?

Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là, ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de Beuzeboc.

Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.

—Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.

Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.

—Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront pas, va!

Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie, elle, par la perspective du combat.

Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque ses yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux autres.

Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.

—Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le soldat est venu tous les jours.

Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et reprit:

—Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce qui va arriver?

Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:

—Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.

Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:

—L’oncle Nathan lui parlerait bien.

Berthe cria:

—L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux. Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!

Fanny, écrasée, balbutia:

—M. Poirier pourrait...

—M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons donc! qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?

Malgré elle, Fanny interrompit:

—C’est peut-être pas un mauvais gars...

Berthe agita furieusement les bras.

—Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...

Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:

—C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien se repentir.

Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:

—Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!

Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.

Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.

Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la vie de sa sœur:

—Ecoute...

«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi, ce gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.

«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»

Elle s’arrêta un peu.

—Tu y penses comme moi!

Fanny fit d’un air stupide:

—M. Gallier?

—Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le plus près, notre voisin.

Fanny répéta:

—Notre voisin?

—Oui, M. Froment, l’instituteur.

La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:

—Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré souvent, il demeure à côté de nous...

—M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les yeux séchés, les mains jointes.

—Et pourquoi pas possible?

—Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!

Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement. Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement, comme quelqu’un qui a enfin compris:

—Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en doutais bien que tu faisais quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!

Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin et d’émoi.

—Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait venir...

Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la prenait à la gorge.

—Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira ça.

Une idée subite parut la frapper.

—Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire, tout de même?

—Oh! peux-tu croire ça!

—Est-ce qu’on sait jamais avec toi?

Fanny tenta de se rebeller.

—Tu sais bien qu’avec les autres...

Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.

—Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine après toi!

Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée vanillée jusqu’au banc.

Berthe reprit:

—Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en arriver là, pourquoi attendre?

Fanny se tordait les mains.

—Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui dire!

—Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce qu’on veut.

Elle se pencha.

—Il faut, il faut lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu mieux à proposer?

Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint pas.

—Tu vois bien, tu n’as rien à dire.

Elle se leva.

—A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment d’entrer un instant.

Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.

—Entrer chez nous!

—Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...

Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.

Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée: la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.

Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et avançant d’un pas.

Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait, refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.

Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons, songea-t-elle. Il le faut. Il faut que ce soit moi qui lui dise.»

Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.

A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur battant jusque dans la gorge, elle entra.

Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses tourments.

Berthe disait:

—Ah! la voilà!

Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée? Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour, qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.

Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis. Elle entendit sa sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui, Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La voix profonde de Silas répondit:

—Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de vous être utile.

Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:

—Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et il nous faut l’avis d’un homme.

Elle prit un temps.

—C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?

M. Froment la regardait, sans comprendre.

—Non, vraiment rien.

—Ah! dit-elle d’un ton soulagé.

Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.

—C’est à cause de ma sœur.

De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux, sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.

Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur, elle continua:

—Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit son neveu, mais...

Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.

Le grand homme écoutait d’un air étonné.

—Ah oui? dit-il. Et alors...

—Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre, vous le verrez peut-être.

Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc. Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars trapu, rouge et bleu, qui les regardait.

D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois, ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:

—Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?

Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin, Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa coupe d’amertume.

Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le reconnut à peine.

—Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?

Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle inclinait la tête.

—Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous protéger au besoin?

Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui. Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.

Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait enfin, et elle cria:

—Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!

Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains. Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle dit d’une pauvre voix de honte:

—Toi, dis-lui, je ne peux pas.

Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle voulait.

—Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand elle est morte...

Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle. Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.

Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis, froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant, déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle l’avait trompé.

Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma doucement la porte.

Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette.

—Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner» aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens!

Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa voix. Et elle commença son misérable repas.

Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table, nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de sa sœur.

—Mange, j’ai faim.

Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny mangea.

Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny demanda d’une voix tremblante:

—Qu’est-ce qu’il a dit?

Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt. Berthe hésita un moment avant de parler.

—Il n’a rien dit...

—Rien?

—Rien.

Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé. Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre, comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire...

—Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait!

Berthe se pencha pour enlever un gros escargot qui montait à l’assaut d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite.

—Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie, mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.»

Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle, et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet.

Fanny reprit après un silence:

—Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien laissé voir quelque chose?

—Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien.

Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif.

Elle demanda encore:

—Et qu’est-ce qu’il va faire?

Berthe dit vivement:

—Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.»

—«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»—«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du gars.»

Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et qui le retient. Et, à regret, elle ajouta:

—Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire vis-à-vis de lui.»

—Il a dit ça, il a dit ça?

Et elle reprocha humblement:

—Tu disais qu’il n’avait rien dit.

—Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.»

—Débarrasser, oh! Berthe!

—Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que nous avons appelé M. Froment à notre secours.

Fanny dit faiblement:

—Je ne voulais pas.

—Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais. Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma pauvre fille?

Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea vers la maison. Fanny marchait derrière elle.

—C’est tout ce que vous avez dit?

Berthe ne se retourna pas.

—Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez.

Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger.

—Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va encore lui fausser compagnie.

Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin.

—Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment?

Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue.

Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de deux heures.

Elle se rejeta en arrière.

—Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud!

IX

Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard. Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de l’estuaire.

La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la chaussée de Jules César.

Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme. Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière, petitement et humblement, à la mode de jadis.

Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce nouveau départ.

Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.

Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé. Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.

—Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à souffrir.

—Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...

Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit. Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil persistait.

—Regarde! dit Berthe dans un souffle.

Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.

Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère et comme pleine de résolution.

—Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?

—Où? questionna Fanny.

—Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien. Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!

Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains, l’arrêta.

—Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera s’il crie des choses?...

Violemment, Berthe s’arracha.

—Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous compromet pas?

Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle. Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement vers le petit soldat immobile.

Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui paraissait décider de son avenir.

Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»

Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:

«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la brutalité!»

Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son coupe-choux.

Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison, et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!» sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.

«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.

Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour se frotter les joues d’une serviette rêche.

Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir. Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel captif et torturé de se montrer par là.

—Bonjour, dit-elle doucement.

—Bonjour, dit le gars.

Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait apaisé pour le moment, comme l’est un méchant chien en train de lécher un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se rétracter.

Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière? Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.

—Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une conversation sur une branche solide.

C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la première à poser à Fanny la question redoutée.

—Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.

Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue. Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de blé mûr.

—Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.

La mère Laurent plaça:

—Félix Leplay, comme Marthe?

Berthe resta court un instant, puis elle se remit:

—Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?

Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils étaient complices.

—Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.

—Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!

Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.

En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le lait fumant et le café qui finissait de passer.

Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir retentissant de contentement.

—On n’est pas mal ici, fit-il.

Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.

Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée, anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se contraignant à les tenir sur son assiette.

Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il n’y avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière de sa sœur.

«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?» songea-t-elle.

D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que jamais.

—Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?

«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit lui coûter!»

Il réfléchit un peu avant de répondre.

—Ça tire à sa fin!

—Ah! dit seulement Berthe.

Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains difficiles à manier.

Berthe se leva avec décision.

—On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».

—Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.

Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher d’autres paroles trop pleines de signification.

Berthe fit la moue.

—Oh! la propriété!

Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.

De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins de journée.

Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.

Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile, attentif et muet.

Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier, comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.

—Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez avec le père Laurent.

Le gars eut un mince sourire assuré.

—J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.

D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.

Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:

—L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!

Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée, haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:

—Avec les chevaux, bon.

Et il reprit sa marche.

Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:

—Il n’y a qu’à savoir lui parler.

—Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!

—Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?

—Pourtant...

—Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.

Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.

Berthe se tut un instant, puis elle reprit:

—Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que maman avait prises.

Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.

—Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant! J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée d’aller à Bures, y a dix ans.

«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les rapports de la femme du greffier, notre course à Londinières, l’a renseigné. Tout de même, il est pas sot!

Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils l’avait trouvée parce qu’il devait la trouver. Il ne pouvait pas disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne réussissait à le dépister.

Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.

Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal... jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle, formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.

«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché en l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est dit, j’ai péché.»

Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même. Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et, vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit, j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait bien fallu que tu le deviennes.»

Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un mur.

Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.

—Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici, et l’écurie, ça tient bon.

Berthe dit rudement:

—C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.

Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars pâlit un peu sous son hâle de paysan.

—Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que la cadette.

Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa terrible attitude de combat.

—Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?

Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:

—Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.

Fanny fit un pas et un cri.

—En convalescence?

Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis son entrée dans la chambre.

—Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».

—Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.

Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il confectionnait. Un peu de surprise y luisait.

—L’ major a dit que j’avais un bon coffre.

Il réfléchit un peu et ajouta:

—Mais que fallait faire attention.

Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table, jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.

—Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un pantalon de toile et une chemise.

Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se rengorgea devant leur étonnement:

—Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...

Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la foudre... Et elle ajouta:

—Et on ne vous reverra peut-être jamais.

Fanny songea passionnément:

«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je l’aimerais s’il faisait ça!»

Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la pluie noie le tonnerre et l’éclair:

—On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.

Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la bassesse.

X

Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques» n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.

Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet, midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche, cognait ses volées à tous les peupliers de la route.

A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et la serra avec douceur et tendresse.

Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:

—Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment. Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous. Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...

Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.

—Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité bien vive, croyez-le.

Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.

Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est une tâche ardue pour la hauteur normande:

—Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et c’est une position...

Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en finir:

—Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.

Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des paroles.

—Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes à la raison. Il est là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.

—Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?

Berthe leva des bras tragiques:

—Quelle attitude? Quelle attitude?

Elle réfléchit un peu.

—Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.

—Mais comment?

—Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent, comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!

Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable. Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort, parfois.

—Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?

Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis le commencement:

—C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...

La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits, même par celle qui ne ménageait rien.

L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la charmille.

—Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le comprendrait.

Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils honni—et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste—elle n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se débarrasser.

Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison. Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny venait derrière, seule, mince et muette.

Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:

—Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.

Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait vers eux.

Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau, qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans encombre.

Après le café, Berthe se leva.

—Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper un moment.

Elle hésita et ajouta:

—Félix vous montrera la propriété.

Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte. Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et elle ne savait comment en fuir le récit.

Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.

Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars comme un chêne auprès d’un arbuste.

Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:

—C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras n’en ait point.

La réponse de Fanny vint comme un réflexe:

—Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.

Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant, comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut que de lieux communs.

A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps, le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination, visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre curiosité paysanne intéressée.

Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.

Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la main:

—Merci, mademoiselle, dit-il, de cette excellente journée.

Il appuya sur l’adjectif.

Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:

—Au revoir, monsieur.

Puis, la voix haute et claire:

—Venez-vous me conduire, Fanny?

Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.

Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait. Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus rien à se dire.

Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour gagner Beuzeboc au plus court.

On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était pas la sienne:

—Il ne sait pas.

Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:

—Ah! il ne sait pas?

Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:

—Mais ce n’est pas possible!

Silas dit sans la regarder:

—C’est que vous avez l’air si jeune!

—Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.

Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:

—Il ne se doute pas, vous êtes sûr?

M. Froment affirma:

—Non. Il pencherait plutôt de l’autre côté.

—Berthe?

—Oui, affirma-t-il. Par moments, on dirait qu’il croit que c’est elle.

Elle ne répondit pas à cela. Elle venait de songer à ce premier jour où sa sœur était allée comme une Furie vers le soldat planté au bas du pré, et à ce qu’elle avait pu lui dire et dont elle ne lui avait jamais parlé, à elle, à cet air adouci qui paraissait parfois sur sa figure.

Sa mère? Non, non, même pour tout savoir, jamais Berthe n’aurait consenti à lui faire supposer cela. Elle se perdait dans ses pensées confuses. Et ce fut Silas qui reprit:

—Je l’ai questionné doucement, mais de façon à ce qu’il comprenne que vous m’aviez tout dit. Il n’est pas sot. Il a compris.

—N’est-ce pas? dit Fanny, avec une lueur de joie.

—C’était difficile à expliquer. Cela s’est fait à demi-mot et très rapidement. «Mon ami, lui ai-je dit, je suis ici pour aider ces dames. Vous tombez dans leur vie sans crier gare.»

«Il m’a répondu: «Oui, je sais bien, mais, moi aussi, j’en ai une situation qui n’est pas drôle. (Il a dit: «qu’est rêvable.») Que celle qui me doit quelque chose vienne m’établir. J’ai l’âge.»

—Il a dit ça?

—A peu près, c’est le sens.

Elle répéta:

—«Qu’elle vienne m’établir...»

—Oui. Et il le pense. Je crois qu’on ne gagnera rien à ruser, à temporiser avec une nature comme celle-là; c’est un roc.

Elle pensa: «Comme maman.» Et, tout haut, elle dit:

—Alors?

—Et c’est tout. Aucun nom n’a été prononcé, c’est à des indices que j’ai vu qu’il croyait que c’était votre sœur...

Il se tut. Le village dépassé, quelques fermes bordaient encore un des côtés du sentier qu’ils prirent pour couper vers la plaine. Des hêtres, alignés sur le talus, une fraîcheur descendait, qui les surprit, après l’haleine embrasée de la route crayeuse. D’un commun accord, ils s’arrêtèrent pour s’adosser au talus herbeux contre lequel tous les amoureux du village devisaient. Et l’instituteur reprit:

—J’ai eu l’impression qu’une somme, une somme raisonnable, bien entendu...

Fanny étendit la main:

—Oh! non, non, plus d’argent entre nous! Il y en a eu trop, déjà!

M. Froment rougit jusqu’aux yeux. Fanny en eut honte pour lui.

—Vous ne pouvez pas savoir, se hâta-t-elle de dire, perdant sa réserve coutumière, tant elle se pressait de s’excuser, mais c’est l’argent qu’on a donné, déjà, qui a tout perdu. Et l’argent n’arrange rien.

—Quelquefois, dit l’instituteur qui s’était remis. C’est une question de délicatesse. Il est évident qu’il n’est revenu, qu’il n’est entré dans votre vie que pour cela.

Elle détourna la tête.

—Oh! pardon, je vous blesse, mais il faut porter le fer dans la plaie, voyez-vous, le fer rouge.

Il répéta, content de son image et la poussant encore:

—Le fer rouge à blanc.

Elle ne disait rien, la tête toujours détournée. Alors, il insista avec douceur et fermeté:

—Voyons, réfléchissez vous-même. Il est venu réclamer quelque chose, n’est-ce pas? Eh bien, quoi? Sinon ce qu’un homme élevé comme lui peut réclamer?

Comme elle ne répondait toujours rien, il se pencha et, stupéfait, vit qu’elle pleurait.

—Oh! fit-il, avec cet air à la fois mécontent et surpris des hommes lorsqu’ils voient le monument solide de leur argumentation battu en brèche par la marée des larmes féminines.

Elle bégaya:

—Elevé comme lui, c’est justement!

«Il n’aurait pas dû être élevé comme ça! C’est moi, c’est moi...»

Elle ne put achever, les sanglots l’étouffaient. Sa pensée désolée lui disait: «Tu as perdu ta vie, perdu ton fils, et tu perds maintenant celui-ci qui te restait.» Elle savait qu’elle ne pouvait plus être touchante sous les larmes, que ce temps-là était passé pour elle. Et pourtant, elle pleurait toujours.

Par discrétion, il se détourna.

—Remettez-vous, je vous prie.

Il fit quelques pas sur le sentier. Alors, comme elle sentait la tempête diminuer, elle fit les gestes automatiques des femmes qui se rajustent et essuient sur leur visage la trace passionnée que personne ne doit voir. Sans mot dire, elle vint à côté de lui, et ils reprirent le sentier.

Mas ils ne savaient ni l’un ni l’autre où renouer la chaîne des paroles. Toutes celles qu’ils venaient de manier les brûlaient encore. Enfin, Fanny commença:

—Je vous ennuie: je... je suis ridicule...

Il protesta du geste.

—Oh! je trouve cela si naturel! C’est un si grand désarroi pour vous, pauvre amie!

Le joli mot inusité la fit frémir.

—Oui, dit-elle, un remords surtout.

Il s’arrêta au milieu du chemin vert criblé de rayons obliques:

—Non, ne dites pas cela. Il ne faut pas. Vous n’avez pas de remords à avoir. A travers ce que votre sœur m’a dit, j’ai compris. Vous avez été forcée, forcée à tout. Il n’y a pas de remords à avoir.

Il parlait avec fermeté et noblesse. Une sorte de sensation de certitude accompagnait ses paroles dans l’entendement de Fanny. Et elle ne trouva rien à répondre.

Ils marchèrent encore un peu, puis il reprit, continuant sa pensée:

—Pas de remords non plus à employer le seul moyen possible. Comprenez bien ceci, Fanny: ce n’est pas une réparation en... affection qu’il est venu vous demander aujourd’hui; c’est une réparation...

Il se tourna vers elle:

—Endurcissez-vous à l’entendre: en argent. Et c’est pourquoi je vous parlais d’une somme raisonnable...

Fanny marchait toujours, bercée par cette voix profonde qui devait avoir raison. Oui, c’était cela sans doute qu’il fallait faire, dans l’intérêt de tous, c’était même peut-être le devoir...

Elle dit, enfin:

—Vous croyez vraiment qu’il accepterait, et que je dois le faire?

—Mais, c’est certain, dit-il avec emphase, c’est l’évidence même.

Ils arrivaient à l’extrémité des fermes, et le chemin rural se changeait en sentier bordé de champs. Fanny s’arrêta.

—Il va falloir que je m’en retourne. Mais, il part ce soir. Comment m’y prendre?

Silas lui tendit la main.

—Laissez-moi tous vos ennuis. Je le ferai, moi.

Elle le regarda avec appréhension.

—Mais, comment?

—Ne dites rien, ce soir. Qu’il parte. Il a une intention; celle de revenir vous persécuter, sans doute. Je lui écrirais pour vous.

—Merci, dit-elle avec embarras. Vraiment, je voudrais bien, si ce n’était pas trop de dérangement.

—Pouvez-vous croire, Fanny! demanda-t-il avec chaleur. C’est dit, je lui écrirai.

Il lui serra plus fort la main.

—A bientôt, dit-il. C’est entendu. A Lisieux, au 200ᵉ d’infanterie. Oui. Naturellement, je ne fixerai pas de somme, cela viendra ensuite. Au revoir.

Il ne lui donna point de baiser. Quelque chose entre eux les séparait, ou quelqu’un. Il s’en alla dans la coupure que faisait le sentier entre un champ de blé roux et un champ d’avoine blonde.

Immobile, elle le suivait des yeux, et le vit se retourner. Il la regarda, parut hésiter, et revint enfin.

Quand il fut devant elle, il lui sembla qu’il était plus pâle. Il ouvrit la bouche sans trouver de mots. Et il finit par dire:

—Et comment, comment l’adresser?

Elle ne comprit pas.

—Comment l’adresser?

—Oui, le nom.

—Eh bien, M. Félix, M. Félix...

Atterrée, elle s’interrompit.

—Oui, Félix...

Son regard se chargea d’épouvante et tout l’opprobre du monde tomba sur ses épaules. Elle venait seulement de comprendre qu’elle ne savait pas le nom de son fils.

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